I.

Le psychanalyste ne se sent que rarement appelé à faire des recherches d’esthétique, même lorsque, sans vouloir borner l’esthétique à la doctrine du beau, on la considère comme étant la science des qualités de notre sensibilité. Il étudie d’autres couches de la vie psychique et s’intéresse peu à ces mouvements émotifs qui – inhibés quant au but, assourdis, affaiblis, dépendant de la constellation des faits qui les accompagnent – forment pour la plupart la trame de l’esthétique. Il est pourtant parfois amené à s’intéresser à un domaine particulier de l’esthétique, et généralement c’en est alors un qui se trouve « à côté » et négligé par la littérature esthétique proprement dite.

L'« Unheimliche », l’inquiétante étrangeté, est l’un de ces domaines. Sans aucun doute, ce concept est apparenté à ceux d’effroi, de peur, d’angoisse, et il est certain que le terme n’est pas toujours employé dans un sens strictement déterminé, si bien que le plus souvent il coïncide avec « ce qui provoque l’angoisse ». Cependant, on est en droit de s’attendre, pour justifier l’emploi d’un mot spécial exprimant un certain concept, à ce qu’il présente un fond de sens à lui propre. On voudrait savoir quel est ce fond, ce sens essentiel qui fait que, dans l’angoissant lui-même, l’on discerne de quelque chose qui est l’inquiétante étrangeté.

Or, dans les ouvrages d’esthétique détaillés, on ne trouve presque rien là-dessus, ceux-ci s’occupant plus volontiers des sentiments positifs, beaux, sublimes, attrayants, de leurs conditions et des objets qui les éveillent que des sentiments contraires, repoussants ou pénibles. Du côté de la littérature médico-psychologique je ne connais qu’un seul traité, celui de E. Jentsch1 plein d’intérêt, mais qui n’épuise pas le sujet. Je dois convenir, toutefois, que, pour des raisons faciles à comprendre et tenant à l’époque où il a paru, la littérature, dans ce petit article, et en particulier la littérature étrangère, n’a pas été consultée à fond, ce qui lui enlève auprès du lecteur tout droit à la priorité.

Jentsch a parfaitement raison de souligner qu’une difficulté dans l’étude de l’inquiétante étrangeté provient de ce que la sensibilité à cette qualité du sentiment se rencontre à des degrés extrêmement divers chez les divers individus. Oui, l’auteur lui-même de l’essai qu’on lit doit s’accuser d’être particulièrement peu sensible en cette matière, là où une grande sensibilité serait plutôt de mise. Voici longtemps qu’il n’a rien éprouvé ni rencontré qui ait su lui donner l’impression de l’inquiétante étrangeté ; il doit donc ici d’abord évoquer en pensée ce sentiment, en éveiller en lui comme l’éventualité. Toutefois, des difficultés de cet ordre se rencontrent dans bien d’autres domaines de l’esthétique ; il ne faut pas pour cela renoncer à l’espoir de trouver les cas où la plupart des hommes pourront admettre sans conteste le caractère en question.

On peut choisir entre deux voies : ou bien rechercher quel sens l’évolution du langage a déposé dans le mot « unheimlich », ou bien rapprocher tout ce qui, dans les personnes, les choses, les impressions sensorielles, les événements ou les situations, éveille en nous le sentiment de l’inquiétante étrangeté et en déduire le caractère caché commun à tous ces cas. Avouons tout de suite que chacune des deux voies aboutit au même résultat ; l’inquiétante étrangeté sera cette sorte de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières. On verra par la suite comment cela est possible et à quelles conditions les choses familières peuvent devenir étrangement inquiétantes, effrayantes. Je ferai encore observer que notre enquête a été, en réalité, menée sur une série de cas particuliers ; ce n’est qu’après coup qu’elle s’est vue confirmée par l’usage linguistique. Mais dans mon exposé je compte cependant suivre le chemin inverse.

Le mot allemand « unheimlich » est manifestement l’opposé de « heimlich, heimisch, vertraut » (termes signifiant intime, « de la maison », familier), et on pourrait en conclure que quelque chose est effrayant justement parce que pas connu, pas familier. Mais, bien entendu, n’est pas effrayant tout ce qui est nouveau, tout ce qui n’est pas familier ; le rapport ne saurait être inversé. Tout ce que l’on peut dire, c’est que ce qui est nouveau devient facilement effrayant et étrangement inquiétant ; telle chose nouvelle est effrayante, toutes ne le sont certes pas. Il faut, à la chose nouvelle et non familière, quelque chose en plus pour lui donner le caractère de l’inquiétante étrangeté.

Jentsch n’a pas été plus loin que cette relation de l’inquiétante étrangeté avec ce qui est nouveau, non familier. Il trouve la condition essentielle à la genèse du sentiment de l’inquiétante étrangeté dans l’incertitude intellectuelle. Ce sentiment découlerait toujours essentiellement, d’après lui, de quelque impression pour ainsi dire déconcertante. Plus un homme connaît bien son ambiance, moins il recevra des choses et des événements qu’il y rencontre l’impression de l’inquiétante étrangeté.

Il nous est facile de constater que ce trait ne suffit pas à caractériser l’inquiétante étrangeté ; aussi essaierons-nous de pousser notre investigation par-delà l’équation : étrangement inquiétant = non familier. Voyons d’abord ce qu’il en est dans d’autres langues. Mais les dictionnaires que nous consultons ne nous disent rien de neuf, peut-être simplement parce que nous-mêmes parlons une langue étrangère. Oui, nous acquérons même l’impression que, dans beaucoup de langues, un mot désignant cette nuance particulière de l’effrayant fait défaut2.

Latin (d’après le petit dictionnaire allemand-latin K. E. Georges, 1898) : un endroit « unheimlich », locus suspectus ; à une heure nocturne « unheimlich », intempesta nocte.

Grec (dictionnaire de Rost et von Schenkl) : ζένος c’est-à-dire étranger, étrange.

Anglais (tiré des dictionnaires de Lucas, Bellow, Flügel, Muret-Sanders) : uncomfortable, uneasy, gloomy, dismal, uncanny, ghastly. S’il s’agit d’une maison : haunted, s’il s’agit d’un homme, a repulsive fellow.

Français (Sachs-Villatte) : inquiétant, sinistre, lugubre, mal à son aise.

Espagnol (Tollhausen, 1889) : sospechoso, de mal agüero, lugubre, siniestro.

L’italien et le portugais semblent se contenter de mots que nous qualifierons de périphrases. En arabe et en hébreu, « unheimlich » se confond avec démoniaque, épouvantable.

Revenons-en par conséquent à la langue allemande.

Dans le dictionnaire de la langue allemande de Daniel Sanders (1860), on trouve au mot « heimlich » les données suivantes que je vais reproduire ln extenso, faisant ressortir, en le soulignant, tel ou tel passage (vol. 1, p. 729) :

« Heimlich », a. (-keit, f.-en) 1. aussi « Heimelich », « heimelig », faisant partie de la maison, pas étranger, familier, apprivoisé, intime, confidentiel, ce qui rappelle le foyer, etc.; a) (vieilli) appartenant à la maison, à la famille, ou bien : considéré comme y appartenant, comparez lat. familiaris, intime : « Die Heimlichen », les intimes ; « Die Hausgenossen », les hôtes de la maison ; « Der heimliche Rat », le conseiller intime ; 1. Gen., 41, 45 ; 2. Samuel, 23, 23 ; 1. Chr., 12, 25 ; Sagesse, 8, 4, terme remplacé maintenant par « Geheimer (voir d 1) Rat », voir « Heimlicher ».

b) Se dit des animaux apprivoisés, s’attachant familièrement à l’homme. Contraire de sauvage, par exemple : animaux qui ne sont ni sauvages ni « heimlich », c’est-à-dire, ni apprivoisés (Eppendorf, 88). – Animaux sauvages… tels qu’on les élèves pour qu’ils deviennent familiers, « heimlich » et habitués aux gens (92). – Comme ces petites bêtes élevées dès leur jeunesse parmi les hommes deviennent tout à fait « heimlich » (apprivoisées) et affectueuses, etc. (Stumpf, 608 a), etc. – Et encore : il (l’agneau) est si « heimlich » (confiant) et me mange dans la main (Hölty). Toujours est-il que la cigogne reste un bel oiseau « heimlich » (familier) (voir c) (Linck. Schl., 146), voir « Häuslich_», 1, etc.

c) Rappelant l’intimité, la familiarité du foyer ; éveillant un sentiment de bien-être paisible et satisfait, etc., de repos confortable et de sûre protection comme celle qu’offre la maison confortable et enclose (comparez Geheuer) : Te sens-tu encore « heimatlos » (à ton aise) dans tes bois où les étrangers défrichent ? (Alexis H., I., I, 289.) – Elle ne se sentait pas trop bien « heimlich » (confortable) auprès de lui (Brentano Wehm, 92) ; le long d’un haut sentier ombragé « heimlich » (intime)… suivant le ruisseau de la forêt, qui frissonne, murmure, clapote (Forster B. I., 417). – Détruire de la Patrie « die Heimlichkeit », le caractère intime (Gervinus Lit, 5, 375). – Je ne trouverais pas facilement un petit coin aussi « heimlich » (intime) et familier (G., 14, 14). Nous nous trouvions être si à l’aise, si gentiment, si confortablement et « heimatlos » (bien chez soi) [15,9]. – Dans une tranquille « Heimlichkeit » (intimité) entourés d’étroites bornes (Haller). – D’une soigneuse ménagère qui sait créer avec les moindres choses une délicieuse « Heimlichkeit » (intérieur), agréable (Hartmann Unst., I, 188). – D’autant plus « heimlich » (à leur aise) au milieu de leurs sujets catholiques (Kohl Jrl…, I, 172). – Quand il fait « heimlich » (intime) et tranquille, seul le calme silencieux nocturne guette auprès de ta cellule (Tiedge, 2, 39). – Silencieux, et aimable et « heimlich » (intime), tel que pour se reposer ils souhaiteraient un endroit (W., II, 144). – Il ne se sentait là pas du tout « heimlich » (à son aise) [27, 170], etc. – Ou encore : l’endroit était si calme, si solitaire, si « heimlich » (secret) et ombreux (Scherr, Pilg., I, 170). – Les vagues des flots avançant et se retirant, rêveuses et d’un bercement « heimlich » (intime) (Korner, Schw., 3, 320), etc. – Comparez notamment « unheimlich. ». – En particulier chez les auteurs souabes ou suisses souvent en trois syllabes – Combien « heimelich » (confortable) se sentait à nouveau Ivo le soir, lorsqu’il couchait à la maison (Auerbach, D. I, 249). – Dans cette maison je me suis senti si « heimelig » (4, 307). – La chambre chaude l’après-midi « heimelig » (confortable) [Gotthelf, Sch., 127, 148]. – C’est là ce qui est le véritable « heimelig », quand l’homme sent du fond du cœur combien il est peu de chose, combien grand est le Seigneur (147). – Peu à peu on se trouva très à l’aise et « Heimelig » tous ensemble (U., I, 297). – La douce « Heimeligkeit » (intimité) [380, 2, 86]. – Je crois que nulle part je ne me sentirai plus « heimelich » qu’ici (327 ; Pestalozzi, 4, 240). – Qui vient de loin… ne saurait certainement pas vivre tout à fait « heimelig » (en compatriote, en amical voisinage) avec les gens (325). – La chaumière où autrefois il était souvent assis dans le cercle des siens si « heimelig » (confortablement), si joyeux (Reithard, 20). – Le cor du veilleur sonne là si « heimelig » (chaudement) de la tour – sa voix si hospitalière nous invite (49). – On s’endort là si doucement et chaudement, si merveilleusement « heimlig » (intime) [23], etc.

Cette forme aurait mérité de se généraliser pour préserver, à cause de la confusion si facile avec 2, le mot adéquat de tomber en désuétude. Comparez – « Les Zeck sont tous « heimlich » [2]. Heimlich ? Que voulez-vous dire par heimlich ? – « Eh bien…, ils me font l’effet d’un puits comblé ou d’un étang desséché ; on ne peut pas passer dessus sans avoir l’impression que l’eau pourra y réapparaître un jour.

Nous appelons cela un-heimlich. Vous l’appelez heimlich… En quoi trouvez-vous donc que cette famille ait quelque chose de dissimulé, de peu sûr ?, etc. (Gutzkow, 2, 61)3.

d) (voyez c) Spécialement silésien : joyeux, gai, se dit aussi du temps, voyez « Adelung » et « Weinhold ».

2. Secret tenu caché, de manière à ne rien en laisser percer, à vouloir le dissimuler aux autres, comparez « Geheim », qui, dans le nouveau haut-allemand et surtout dans la langue plus ancienne, par ex. dans la Bible, Job 11, 6 ; 15, 8 ; Sagesse 2, 22 ; 1. Cor. 2, 7, etc. et de même aussi « Heimlichkeit » au lieu de « Geheimnis », Math., 13, 35, etc., n’est pas toujours pris dans un sens absolument distinct. Faire quelque chose en secret (heimlich) derrière le dos de quelqu’un. – S’éloigner « heimlich », furtivement ; rendez-vous « heimlich » (clandestin), convention « heimlich » (secrète). – Regardez « heimlich », avec une joie maligne (et dissimulée). – Soupirer, pleurer « heimlich » (en secret). – Se comporter « heimlich » (de manière mystérieuse, comme si l’on avait quelque chose à cacher). – « Heimliche Liebe, Liebschaften, Sünde » (amour, amourette, péché secret). – « Heimliche » (intimes), organes que la bienséance enjoint de dissimuler, 1. Sam. 5, 6. – L’endroit « heimlich » (secret) [les cabinets]. – 2. Rois 10, 27 ; W., 5, 256, etc. – Aussi : Siège « heimlich » (chaise percée). [Zinkgräf, 1, 249]. – Précipiter quelqu’un au fossé, dans les « Heimlichkeiten » (oubliettes) [3, 75 ; Rollenhagen Fr., 83, etc.]. – Il amena « heimlich » (en secret) les juments devant Laomédon (B. 161 b), etc. – Aussi dissimulé « heimlich » (sournois), perfide et méchant envers des maîtres cruels… que franc, ouvert, sympathique et serviable pour l’ami souffrant (Burmeister, g B 2, 157). – Il faut que tu saches encore ce que j’ai de plus « heimlich » (intime), sacro-saint (Chamisso, 4, 56). – L’art « heimlich » occulte ; de la Magie) [3, 224]. – Où la discussion publique est obligée de cesser, là commence l’intrigue « heimlich » (ténébreuse) [Forster, Br. 2, 135]. – Liberté est le mot d’ordre silencieux des conspirateurs « heimlich » (secrets), le bruyant cri de guerre des révolutionnaires déclarés (G. 4, 222). – Une sainte influence « heimlich » (sourde). – J’ai des racines qui sont fort « heimlich » (cachées), dans le sol profond je prends pied (2, 109). – Ma malice « heimlich » (sournoise) (comparez Heimstücke) [30, 344]. – S’il ne l’accepte pas ouvertement et consciencieusement, il pourrait s’en emparer « heimlich » (en cachette) et sans scrupules (39, 22). – Il fit « heimlich » (en cachette), et secrètement agencer des lunettes d’approche achromatiques (375). – Désormais, je veux qu’il n’y ait plus rien de « heimlich » (secret) entre nous (Sch., 369 b). – Découvrir, publier, trahir les « Heimlichkeiten » (secrets) de quelqu’un ; tramer derrière mon dos des « Heimlichkeiten » (secrètes menées) [Alexis, H., 2, 3, 168]. – De mon temps, on s’appliquait à montrer de la « Heimlichheit » (discrétion) [Hagedorn, 3, 92]. – La « Heimlichkeit » (cachotterie) et chuchotements dont on s’occupe en sous-main (Immermann, M. 3, 289). – Seule l’action de l’intelligence peut rompre le charme puissant de la « Heimlichkeit » (de l’or caché) [Novalis, 1, 69]. – Dis, où la caches-tu… dans quel endroit de silencieuse « Heimlichkeit » (retraite cachée) [Schr., 495 b]. – O vous, abeilles, qui pétrissez le sceau des « Heimlichkeiten » (des secrets, cire à cacheter) [Tieck, Cymb., 3, 2]. – Être expert en (procédés occultes) rares « Heimlichkeiten » (arts magiques) [Schlegel Sh., 6, 102, etc.; comparez « Geheimnis » L. 10 : p. 291 sq.].

En liaison, voir le 1c, comme aussi en particulier la contrepartie « Unheimlich », faisant naître une terreur pénible, angoissante : Qui presque lui parut « unheimlich », plein d’une inquiétante étrangeté, spectral (Chamisso, 3, 238). – De la nuit les heures « unheimlich » (étrangement inquiétantes) et anxieuses (4, 148). – Depuis longtemps j’étais dans un état d’âme « unheimlich » (étrangement inquiet), voire sinistre (242). – Voici maintenant que je commence à me sentir « unheimlich » (étrangement mal à l’aise). (Gutzkow. 2, 82) – Éprouve un effroi « unheimlich » (étrangement inquiétant) [Verni., 1, 51]. – « Unheimlich » (étrangement inquiétant) et figé comme une statue de pierre. [Reis, 1, 10]. – Le brouillard « unheimlich » (étrangement inquiétant), appelé « Haarrauch » (Immermann M., 3, 299). – Ces pâles jeunes jens4 sont « unheimlich » (d’une inquiétante étrangeté) et méditent, Dieu sait quoi de mal (Laube, vol. I, 119). – On appelle « unheimlich » tout ce qui devrait rester secret, caché, et qui se manifeste (Schelling, 2, 2, 649, etc.). – Voiler le Divin, l’envelopper d’une certaine « Unheimlichkeit » (inquiétante étrangeté) [658], etc. – N’est pas usité comme contraire de (2), ainsi que Campe le dit sans preuve à l’appui.

Ce qui ressort pour nous de plus intéressant de cette longue citation, c’est que le mot « heimatlos », parmi les nombreuses nuances de son sens, en possède une qui coïncide avec son contraire « unheimlich ». Ce qui était sympathique se transforme en inquiétant, troublant ; comparez l’exemple de Gutzkow : « Nous appelons cela “unheimlich”, vous l’appelez “heimatlos”. » Nous voilà avertis, en somme, que le mot « heimlich » n’a pas un seul et même sens, mais qu’il appartient à deux groupes de représentations qui, sans être opposés, sont cependant très éloignés l’un de l’autre : celui de ce qui est familier, confortable, et celui de ce qui est caché, dissimulé. « Unheimlich » ne serait usité que dans le sens du contraire de la première signification du mot et non de la deuxième. Sanders ne nous apprend pas si l’on peut tout de même admettre un rapport génétique entre ces deux sens. Par contre, notre attention est sollicitée par une observation de Schelling qui énonce quelque chose de tout nouveau sur le contenu du concept « Unheimlich ». Nous ne nous attendions certes pas à cela. « Unheimlich » serait tout ce qui aurait dû rester caché, secret, mais se manifeste.

Une part des incertitudes ainsi créées se trouve levée par ce que nous apprennent Jacob et Wilhelm Grimm (Deutsches Wörterbuch ; Leipzig, 1877, IV/2, p. 874 sq.) :

a) « Heimlich, adj. et adv. vernaculus, occultus ; moyen-haut-allemand : « heimelich » « heimatlos ».

Page 874 : dans un sens un peu différent : je me sens « heimlich », bien, à mon aise, sans crainte…

b) « Heimlich » désigne aussi un endroit sans fantômes…

Page 875 β) familier, aimable, intime.

4. du sentiment du pays natal, du foyer, émane la notion de ce qui est soustrait aux regards étrangers, caché, secret, ceci dans des rapports divers.

Page 876 : « à sa gauche, au bord du lac, s’étend une prairie « heimlich » (cachée) dans les bois ».

(Schiller, Tell, I, 4)

… Familier et peu usité dans la langue moderne… « heimlich » s’adjoint à un verbe exprimant l’acte de cacher : il me gardera secrètement (heimlich) caché dans sa tente. (Ps., 27, 5)

… « heimliche Orte », parties secrètes du corps humain, pudenda… les hommes qui ne mouraient point étaient frappés dans leurs organes secrets (I Samuel, 5, 12)…

c) Des fonctionnaires qui ont à donner dans les affaires de gouvernement des conseils importants et « geheim » (secrets) s’appellent « heimliche Räthe », conseillers secrets ; l’adjectif « heimliche » est remplacé dans le langage courant par « Geheim » (voyez d) :

… Pharaon le (Joseph) nomme conseiller secret (I Genèse, 41, 45).

Page 878 : 6. « heimlich », par rapport à la connaissance mystique, allégorique : « heimliche », signification secrète mysticus, divinus, occultus, figuratus.

Page 878 : « heimlich » est de sens différent dans l’acception suivante : soustrait à l’intelligence, inconscient…

Mais alors « heimlich » signifie aussi fermé, impénétrable par rapport à l’investigation… :

« Vois-tu bien ? ils n’ont pas confiance en moi, ils ont peur du visage « heimlich » (fermé) du Duc de Friedland. » (Camp de Wallenstein, acte II)

9. Le sens du caché, du dangereux, qui ressort du numéro précédent, se précise encore plus, si bien que « heimlich » prend le sens qu’a d’habitude « unheimlich » (formé d’après « heimlich », 3 b, sp. 874) : « Je me sens parfois comme un homme qui marche dans la nuit et croit aux revenants ; pour lui, chaque recoin est « heimlich » (étrangement inquiétant) et lugubre. » (Klinger, Théâtre, III, 298)

Ainsi « heimlich » est un mot dont le sens se développe vers une ambivalence, jusqu’à ce qu’enfin il se rencontre avec son contraire « unheimlich ». « Unheimlich » est, d’une manière quelconque, un genre de « heimlich ». Rapprochons ce résultat encore insuffisamment éclairci de la définition donnée par Schelling de ce qui est « unheimlich ». L’examen successif des divers cas de l'« Unheimliche » va nous rendre compréhensibles les indications ci-dessus.


1 Zur Psychologie des Unheimlichen (Psychiatr. neurolog. Wochenschrift, 1906, n° 22 et 23).

2 Je dois au docteur Th. Reik les extraits qui suivent.

3 Ces italiques, comme aussi celles qui suivent plus loin, sont de l’auteur de cet essai.

4 Ce mot est écrit avec cette orthographe dans le texte français.