2. L’âme collective (d’après Gustave Le Bon)

Nous pourrions commencer par une définition de l'âme collective, mais il nous semble beaucoup plus rationnel de donner au lecteur un aperçu d'en­semble des phénomènes qui s'y rattachent, en mettant sous ses yeux quelques-uns d'entre eux, choisis parmi les plus saillants et les plus caractéristiques et en les faisant servir de point de départ à nos recherches ultérieures. Ce double but ne saurait être mieux réalisé qu'en prenant pour guide le livre, devenu justement célèbre, de M. Gustave Le Bon : Psychologie des foules 1.

Voici, une fois de plus, quelle est exactement la situation. Après avoir examiné et analysé les prédispositions, tendances, instincts, mobiles et inten­tions de l'individu jusque dans ses actions et dans ses rapports avec ses sem­blables, la psychologie verrait subitement se dresser devant elle une nouvelle tâche réclamant impérieusement une solution. Elle aurait à fournir l'expli­ca­tion de ce fait surprenant que l'individu qu'elle croyait avoir rendu intelligible, se met, dans certaines conditions, à sentir, à penser et à agir d'une manière toute différente de celle à laquelle on pourrait s'attendre, et que ces conditions sont fournies par son incorporation dans une foule humaine ayant acquis le caractère d'une « foule psychologique ». Qu'est-ce donc qu'une foule ? D'où lui vient le pouvoir d'exercer une influence aussi décisive sur la vie psychique de l'individu ? en quoi consistent les modifications psychiques qu'elle fait subir à l'individu ?

C'est la tâche de la psychologie collective théorique de fournir des répon­ses à ces trois questions. Et pour bien s'acquitter de cette tâche, elle doit commencer par la troisième. C'est, en effet, l'observation des modifications imprimées aux réactions individuelles qui forme la matière de la psychologie collective. Or, tout essai d'explication doit être précédé de la description de ce qui est à expliquer.

Je laisse donc la parole à M. Le Bon. « Le fait le plus frappant, dit-il, pré­senté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les indivi­dus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu'ils sont transformés en foule, les dote d'une sorte d'âme collective. Cette âme les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait et agirait chacun d'eux isolément. Certaines idées, certains sentiments ne surgissent et ne se transforment en actes que chez les individus en foule. La foule psychologique est un être provisoire, composé d'éléments hétérogènes, pour un instant soudés, absolument comme les cellules d'un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des carac­tères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède » 2.

Nous prenons la liberté d'interrompre l'exposé de M. Le Bon par nos com­mentaires et nous commençons par formuler la remarque suivante : puisque les individus faisant partie d'une foule sont fondus en une unité, il doit bien y avoir quelque chose qui les rattache les uns aux autres, et il est possible que ce quelque chose soit précisément ce qui caractérise la foule. Laissant cette question sans réponse, M. Le Bon s'occupe des modifications que l'individu subit dans la foule et les décrit dans des termes qui s'accordent avec les princi­pes fondamentaux de notre psychologie de l'inconscient.

« On constate aisément combien l'individu en foule diffère de l'individu isolé, mais d'une pareille différence les causes sont moins faciles à découvrir. - Pour arriver à les entrevoir, il faut se rappeler d'abord cette observation de la psychologie moderne : que ce n'est pas seulement dans la vie organique, mais encore dans le fonctionnement de l'intelligence que les phénomènes incon­scients jouent un rôle prépondérant. La vie consciente de l'esprit ne représente qu'une très faible part auprès de sa vie inconsciente. L'analyste le plus subtil, l'observateur le plus pénétrant n'arrive à découvrir qu'un bien petit nombre des mobiles inconscients qui le mènent. Nos actes conscients dérivent d'un subs­tratum inconscient, formé surtout d'influences héréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux qui constituent l'âme de la race. Derrière les causes avouées de nos actes, se trouvent des causes secrètes, ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont l'effet de mobiles cachés qui nous échappent 3.

Dans une foule, pense M. Le Bon, les acquisitions individuelles s'effacent et la personnalité propre à chacun disparaît. Le patrimoine inconscient de la race vient occuper le premier plan, l'hétérogène se fond dans l'homogène. Nous dirons que la superstructure psychique, qui s'est formée à la suite d'un développement variant d'un individu à l'autre, a été détruite et a mis à nu la base inconsciente, uniforme, commune à tous.

C'est ainsi que se formerait le caractère moyen de l'individu d'une foule. Mais M. Le Bon trouve que l'individu faisant partie d'une foule présente en outre des propriétés nouvelles qu'il ne possédait pas auparavant, et il cherche à expliquer cette apparition de nouvelles propriétés par trois facteurs diffé­rents.

« Diverses causes déterminent l'apparition des caractères spéciaux aux foules. La première est que l'individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. Il y cédera d'autant plus volon­tiers que, la foule étant anonyme et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entière­ment 4 ».

Notre point de vue nous dispense d'attacher une grande valeur à l'appa­rition de nouveaux caractères. Il nous suffit de dire que l'individu en foule se trouve placé dans des conditions qui lui permettent de relâcher la répression de ses tendances inconscientes. Les caractères en apparence nouveaux qu'il manifeste alors ne sont précisément que des manifestations de cet inconscient où sont emmagasinés les germes de tout ce qu'il y a de mauvais dans l'âme humaine ; que la voix de la conscience se taise ou que le sentiment de la res­ponsabilité disparaisse dans ces circonstances, - c'est là un fait que nous n'avons aucune difficulté à comprendre. Nous avons dit, il y a longtemps, que c'est l' « angoisse sociale » qui forme le noyau de ce qu'on appelle la con­science morale 5.

« Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour dé­terminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux, et en même temps leur orientation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore et qu'il faut rattacher aux phénomènes d'ordre hypnotique que nous étudierons dans un instant. Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l'individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l'intérêt collectif. C'est là une aptitude contraire à sa nature, et dont l'homme ne devient guère capable que lorsqu'il fait partie d'une foule 6.

« Une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, détermine dans des individus en foule des caractères spéciaux, parfois fort opposés à ceux de l'individu isolé. Je veux parler de la suggestibilité, dont la contagion, men­tionnée plus haut, n'est d'ailleurs qu'un effet. Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présentes à l'esprit certaines découvertes récentes de la physio­logie. Nous savons aujourd'hui qu'un individu peut être placé dans un état tel qu'ayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes les suggestions de l'opérateur qui la lui a fait perdre et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes. Or, des observations attentives paraissent prouver que l'individu plongé depuis quelque temps au sein d'une foule agissante tombe bientôt, par suite des effluves qui s'en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée, dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l'état de fascination de l'hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l'es­clave de toutes ses activités inconscientes, que l'hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est évanouie, la volonté et le discernement sont abolis. Sentiments et pensées sont alors orientés dans le sens déterminé par l'hypnotiseur.

« Tel est à peu près l'état de l'individu faisant partie d'une foule. Il n'est plus conscient de ses actes. Chez lui comme chez l'hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d'autres peuvent être amenées à un degré d'exaltation extrême. L'influence d'une suggestion le lancera avec une irrésis­tible impétuosité vers l'accomplissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotisé, car la sugges­tion, étant la même pour tous les individus, s'exagère en devenant réci­proque 7.

« ... Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de conta­gion des sentiments et des idées dans le même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux carac­tères de l'individu en foule. Il n'est plus lui-même, mais un automate que la volonté est devenue impuissante à guider 8. »

Nous avons cité ce passage tout au long, pour montrer que M. Le Bon ne compare pas seulement l'état de l'individu en foule avec l'état hypnotique, mais établit une véritable identité entre l'un et l'autre. Nous n'avons nullement l'intention d'engager ici une discussion, mais nous tenons à relever que les deux dernières causes de la transformation de l'individu faisant partie d'une foule, la contagion et la suggestibilité plus grande, ne sont évidemment pas à mettre au même niveau, car la contagion est, à son tour, une manifestation de la suggestibilité. Il nous semble que M. Le Bon n'établit pas une distinction bien nette entre les effets produits par ces deux causes. Peut-être interpré­terons-nous mieux sa pensée en disant que la contagion résulte de l'action réciproque que les membres de la foule exercent les uns sur les autres, tandis que les phénomènes de suggestion que M. Le Bon identifie avec l'influence hypnotique proviendraient d'une autre source. De laquelle alors ? Nous trou­vons une lacune sensible dans le fait qu'un des principaux termes de cette identification, à savoir la personne qui, dans la foule, remplace l'hypno­tiseur, ne trouve aucune mention dans l'exposé de M. Le Bon. Quoi qu'il en soit, il distingue de cette influence fascinante, qu'il laisse dans l'ombre, l'action con­ta­gieuse que les individus exercent les uns sur les autres et qui vient renforcer la suggestion primitive.

Voici encore un autre point de vue important pour caractériser l'individu en foule : « Par le fait seul qu'il fait partie d'une foule, l'homme descend donc plusieurs degrés sur l'échelle de la civilisation. Isolé, c'était peut-être un indi­vidu cultivé ; en foule, c'est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïs­mes des êtres primitifs 9. » L'auteur insiste ensuite tout particulièrement sur la diminution de l'activité intellectuelle que son absorption par la foule déter­mine chez l'individu 10.

Laissons maintenant l'individu et considérons l'âme collective, telle qu'elle est esquissée par M. Le Bon. Dans cette description il n'est pas un trait dont le psychanalyste ne soit à même d'indiquer l'origine et qu'il ne puisse classer. M. Le Bon nous montre d'ailleurs lui-même le bon chemin, en faisant ressortir les ressemblances qui existent entre l'âme de la foule et la vie psychique des primitifs et des enfants 11.

La foule est impulsive, mobile et irritable. Elle se laisse guider presque uni­quement par l'inconscient 12. Les impulsions auxquelles la foule obéit peu­vent, selon les circonstances, être nobles ou cruelles, héroïques ou lâches, mais elles sont toujours tellement impérieuses que l'intérêt de la conservation lui-même s'efface devant elles 13. Rien n'est prémédité chez elle. Alors même qu'elle désire une chose passionnément, elle ne la désire jamais longtemps, elle est incapable d'une volonté persévérante. Elle ne supporte aucun délai en­tre le désir et sa réalisation. Elle éprouve le sentiment de la toute-puissance ; pour l'individu faisant partie d'une foule, la notion de l'impossible n'existe pas 14.

La foule est extraordinairement influençable et crédule, elle est dépourvue de sens critique, l'invraisemblable n'existe pas pour elle. Elle pense par images qui s'appellent les unes les autres à la faveur de l'association, comme dans les états où l'individu donne libre cours à son imagination, sans qu'une instance rationnelle intervienne pour juger du degré de leur conformité à la réalité. Les sentiments de la foule sont toujours très simples et très exaltés. Aussi la foule ne connaît-elle ni doute ni incertitude 15.

« Elles (les foules) vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en évidence indiscutable. Un commencement d'anti­pathie... devient aussitôt une haine féroce 16 ».

Portée à tous les extrêmes, la foule n'est influencée que par des excitations exagérées. Quiconque veut agir sur elle, n'a pas besoin de donner à ses arguments un caractère logique : il doit présenter des images aux couleurs les plus criardes, exagérer, répéter sans cesse la même chose.

« Ne gardant aucun doute sur ce qu'elle croit vérité ou erreur et possédant d'autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu'intolé­rante... Les foules respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Ce que la foule exige de ses héros, c'est la force, voire la violence. Elle veut être do­minée et subjuguée et craindre son maître... En fait, les foules ont des instincts conservateurs irréductibles et, comme tous les primitifs, un respect fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifier leurs conditions d'existence ».

Si l'on veut se faire une idée exacte de la moralité des foules, on doit prendre en considération le fait que chez les individus réunis en foule toutes les inhibitions individuelles ont disparu, alors que les instincts cruels, brutaux, destructeurs, survivances des époques primitives, qui dorment au fond de chacun, sont éveillés et cherchent à se satisfaire. Mais sous l'influence de la suggestion, les foules sont également capables de résignation, de désintéresse­ment, de dévouement à un idéal. Alors que l'avantage personnel constitue chez l'individu isolé à peu près le seul mobile d'action, il ne détermine que rarement la conduite des foules. On peut même parler d'une moralisation de l'individu par la foule 17. Alors que le niveau intellectuel de la foule est tou­jours inférieur à celui de l'individu, son comportement moral peut aussi bien dépasser le niveau moral de l'individu que descendre bien au-dessous de ce niveau.

Quelques traits de la caractéristique des foules, telles que la retrace M. Le Bon, montrent à quel point est justifiée l'identification de l'âme de la foule avec l'âme des primitifs. Chez les foules, les idées les plus opposées peuvent coexister, sans se gêner mutuellement, sans qu'un conflit résulte de leur con­tradiction logique. Or, la psychanalyse a montré que tel est également le cas de l'individu-enfant ou de l'individu névrotique 18.

En outre, la foule est éminemment accessible à la force véritablement ma­gique des mots, qui sont capables tantôt de provoquer dans l'âme collective les tempêtes les plus violentes, tantôt de la calmer et de l'apaiser. « La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considè­rent comme des forces de la nature, de puissances surnaturelles 19 ». Il suffit de penser à ce propos au tabou des noms chez les primitifs, aux forces magiques qui, dans leur esprit, se rattachent aux noms et aux mots 20.

Et enfin : les foules n'ont jamais connu la soif de la vérité. Elles deman­dent des illusions auxquelles elles ne peuvent pas renoncer. Elles donnent toujours la préférence à l'irréel sur le réel ; l'irréel agit sur elles avec la même force que le réel. Elles ont une visible tendance à ne pas faire de distinction entre l'un et l'autre.

Nous avons vu le rôle que cette prédominance de la vie imaginative et des illusions nourries par les désirs insatisfaits joue dans la détermination des névroses. Nous avons trouvé que pour le névrotique la seule réalité ayant de la valeur est la réalité psychique, et non la réalité objective, la réalité de tout le monde. Un symptôme hystérique est fondé sur un élément imaginaire, au lieu de reproduire un événement de la réalité. Un sentiment de culpabilité obsé­dant repose sur le fait d'un projet malveillant qui n'a jamais reçu un commen­cement d'exécution. Comme dans le rêve et dans l'hypnose, l'épreuve par la réalité ne résiste pas, dans l'activité psychique des foules, à la force des désirs surchargés d'affectivité.

Ce que M. Le Bon dit des meneurs de foules est moins satisfaisant et laisse moins bien entrevoir les lois qui régissent ce phénomène. Toutes les fois, pense-t-il, que les êtres vivants, plus ou moins nombreux, se trouvent réunis, qu'il s'agisse d'un troupeau animal ou d'une foule humaine, ils se mettent aussitôt instinctivement sous l'autorité d'un chef. La foule est un troupeau docile, incapable de vivre sans un maître. Elle a une telle soif d'obéir qu'elle se soumet instinctivement à celui qui s'érige en son chef.

Mais si la foule a besoin d'un chef, encore faut-il que celui-ci possède cer­taines aptitudes personnelles. Il doit être lui-même fasciné par une profonde croyance (en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la foule ; il doit posséder une volonté puissante, impérieuse, susceptible d'animer la foule qui, elle, est dépourvue de volonté. M. Le Bon parle ensuite des différentes caté­gories de meneurs et des moyens par lesquels ils agissent sur la foule. En dernière analyse, il voit la cause de l'influence des meneurs dans les idées par lesquelles ils sont eux-mêmes fascinés.

À ces idées, de mêmes qu'aux meneurs, il attribue en outre une puissance mystérieuse et irrésistible qu'il appelle « prestige ». « Le prestige est... une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé 21 ».

Il distingue un prestige acquis ou artificiel et un prestige personnel. Le premier est conféré aux personnes par leur nom, leur richesse, leur honora­bilité, aux doctrines et aux œuvres d'art par la tradition. Comme il a dans tous les cas sa source dans le passé, il ne nous aide guère à comprendre la nature de cette mystérieuse influence. Le prestige personnel n'est l'apanage que de rares personnes qui, de ce fait même, s'imposent en chefs et se font obéir com­me par magie. Mais quel que soit le prestige, il dépend du succès et disparaît à la suite d'insuccès répétés.

On ne peut s'empêcher de trouver que ce que M. Le Bon dit du rôle des meneurs et de la nature du prestige ne s'accorde pas tout à fait avec sa peinture si brillante de l'âme collective.


1 28ème édition, Alcan, 1921.

2 Op.cit., pp. 13-14.

3 Op. cit., pp. 15-16.

4 Op. cit., p. 17.

5 Il y a, entre la conception de M. Le Bon et la nôtre, une certaine différence résultant de ce que sa notion de l'inconscient ne coïncide pas en tous points avec Celle adoptée par la psychanalyse. L'inconscient de M. Le Bon renferme les caractères les plus profonds de l'âme de la race, caractères qui ne présentent pour la psychanalyse aucun intérêt. Nous reconnaissons, certes,que le noyau du moi, dont fait partie « l'héritage archaïque » de l'âme humaine, est inconscient, mais nous postulons en outre l'existence d'un « refoulé inconscient », dérivé d'une partie de cet héritage. C'est cette notion du « refoulé » qui manque chez M. Le Bon.

6 Op. cit., p. 17-18. Nous utiliserons plus loin cette dernière proposition, en en faisant le point de départ d'une hypothèse importante.

7 Op. cit., p. 17-19.

8 Op. cit., p. 19.

9 Op. cit., p. 19.

10 Cf. le distique de Schiller :

« Jeder, sieht man ihn einzeln, ist leidlich klug und verstândig ; sind sie in corpore, gleich wird euch ein Dummkopf daraus ».

[Chacun pris à part peut être intelligent et raisonnable ; réunis, il ne forment tous qu'un seul imbécile].

11 Cf. Op. cit., p. 23.

12 M. Le Bon emploie correctement le mot « inconscient » dans un sens qui n'est pas uni­quement celui de « refoulé ».

13 Cf. Op. cit., p. 24.

14 Voir Totem et Tabou, chap. III : Animisme, magie et toute-puissance des idées (traduction française, Payot, Paris).

15 Dans l'interprétation des rêves à laquelle nous sommes redevables de que ce nous savons le mieux sur la vie psychique inconsciente, nous suivons cette règle technique : nous faisons abstraction de tous les doutes et incertitudes qui se manifestent au cours du récit du rêve et nous considérons comme également certains tous les éléments du rêve manifeste. Nous attribuons doutes et incertitudes à l'action de la censure à laquelle est soumis le travail du rêve et nous admettons que le doute et l'incertitude, en tant que contrôle critique, sont étrangers aux idées primaires du rêve. Ils peuvent naturellement, au même titre que n'importe quel autre élément, faire partie du contenu des restes diurnes qui provoquent le rêve (Voir Traumdeutung, 5e édit., 1919, p. 386).

16 Op. cit., p. 36. La même tendance à l'exagération, la même facilité d'aller aux extrêmes et au démesuré caractérisent l'affectivité de l'enfant et se retrouvent dans la vie de rêve où, grâce à la séparation qui existe, dans l'inconscient, entre les divers sentiments, une légère contrariété éprouvée pendant le jour se transforme en une haine mortelle contre la personne, cause de cette contrariété, de même qu'une légère tentation se transforme en une impulsion à commettre un acte criminel représenté dans le rêve. Le Dr Hans Sachs a fait à ce propos la jolie remarque suivante : « Ce que le rêve nous a révélé concernant nos relations avec le présent (la réalité), nous le recherchons ensuite dans la conscience, et nous ne devons pas nous étonner si les monstruosités que nous avons vues à travers le verre grossissant de l'analyse, nous apparaissent comme de minuscules infusoires » (Traumdeutung, p. 357).

17 Op.cit., p. 43.

18 Chez le petit enfant, par exemple, des attitudes affectives ambivalentes à l'égard des per­sonnes les plus proches peuvent exister pendant longtemps, sans qu'il en résulte le moin­dre conflit. Et lorsque le conflit éclate enfin, il est résolu par le fait que l'enfant change d'objet, qu'il déplace un des sentiments de son ambivalence sur un objet de substitution. Même en étudiant l'évolution d'une névrose chez l'adulte, on constate sou­vent qu'un sentiment réprimé peut persister pendant longtemps dans des rêves incon­scients ou même conscients (dont le contenu se trouve naturellement, de ce fait, en opposition avec une tendance dominante), sans qu'il résulte de cette contradiction une révolte du moi contre le sentiment réprimé. Le rêve est toléré pendant un temps assez long, jusqu'au moment où, par suite le plus souvent d'une exagération de sa charge affective, un conflit éclate subitement entre lui et le moi, avec toutes les conséquences qu'il comporte.

À mesure que l'enfant, en se développant, se rapproche de l'âge adulte et mûr, sa personnalité devient de plus en plus intégrée, c'est-à-dire que ses diverses tendances et aspirations, qui jusqu'alors s'étaient développées indépendamment les unes des autres, se réunissent et se fusionnent. Nous connaissons déjà un processus analogue dans le domai­ne de la vie sexuelle, où toutes les tendances sexuelles finissent par converger, de façon à former ce que nous appelons l'organisation sexuelle. Mais que l'unification du moi soit sujette aux mêmes troubles que ceux qui s'opposent à l'unification de la libido, c'est ce que nous prouvent de nombreux exemples bien connus, comme ceux de savants restés croyants, etc.

19 Op.cit., p. 85.

20 Voir Totem et Tabou.

21 Op. cit., p. 109.