IV.

« Tout ce que vous m'avez contée jusqu'à présent était de la psychologie. C'était souvent étrange, revêche, obscur, mais du moins - comment dirai-je ? - c'était toujours propre. Certes, je ne savais jusqu'à ce jour presque rien de votre psychanalyse, mais la rumeur m'est cependant parvenue qu'elle s'occupe principalement de choses n'ayant aucun droit à cette épithète. Or, vous n'avez touché à rien de semblable jusqu'à présent : cela me fait l'impression d'une réticence voulue. Je ne puis réprimer un autre doute. Les névroses sont - vous le dites vous-même - des perturbations de la vie psychique. Et des choses de l'importance de notre éthique, de notre conscience, de nos idéals, ne joueraient aucun rôle dans ces perturbations profondes ? »

- Vous trouvez donc que deux sujets manquent jusqu'à présent à nos entretiens : ce qui touche aux choses les plus basses comme ce qui touche aux choses les plus hautes. Cela tient à ce que nous n'avons pas encore du tout traité du contenu de la vie psychique. Laissez-moi maintenant jouer à mon tour le rôle d'interrupteur, et suspendre un moment le cours de notre entretien. Si je vous ai fait tant de psychologie, c'est que je désirais vous donner l'impression que le travail analytique est une application de la psychologie, davantage, d'une psychologie qui, hors l'analyse, est inconnue. L'analyste doit avant tout avoir appris cette psychologie, la psychologie profonde ou psychologie de l'inconscient -du moins en avoir appris ce qui en est connu à ce jour. Nous aurons besoin de ceci pour nos conclusions ultérieures. Mais dites-moi maintenant ce que vous entendiez par vos allusions à la propreté ?

- « Voilà. On raconte partout que, dans l'analyse, les affaires les plus intimes, les plus vilaines, ayant trait à la vie sexuelle, sont abordées dans tous leurs détails. En est-il ainsi - je n'ai rien pu tirer de vos argumentations psychologiques me montrant qu'il en soit forcément ainsi - alors ce serait un argument puissant pour n'autoriser que des médecins à pratiquer de telles cures. Comment peut-on songer à accorder d'aussi dangereuses libertés à d'autres personnes dont la discrétion est incertaine et le caractère sans garantie ? »

- Il est vrai, les médecins possèdent, au domaine de la sexualité, quelques prérogatives ; ils ont même droit à inspecter les organes génitaux. Bien qu'en Orient ils ne le pussent pas ; de même certains réformateurs de la morale - vous savez de qui je veux parler 5 - leur ont contesté ce droit. Mais vous voulez d'abord savoir s'il en est ainsi dans l'analyse et pourquoi il en doit être ainsi ? -Je vous répondrai : oui, il en est ainsi.

Et il en doit être ainsi, en premier lieu, parce que l'analyse s'élève sur cette base : l'absolue sincérité. On y traite, par exemple, des questions pécuniaires avec la même minutie et la même franchise, on y fait des aveux qu'on ne ferait à aucun de ses concitoyens, même s'il n'est pas concurrent ou employé du fisc ! Que cette obligation d'être sincère impose une lourde responsabilité morale à l'analyste lui-même, cela je ne le contesterai pas, au contraire, j'attirerai là-dessus toute votre attention.

Il en doit être ainsi, en second lieu, parce que, parmi les causes efficientes ou occasionnelles des maladies nerveuses, les facteurs de la vie sexuelle jouent un rôle d'importance démesurée, un rôle dominant, peut-être même spécifique. Que peut faire d'autre l'analyste que d'adapter son sujet à celui que le malade lui apporte ? L'analyste n'attire jamais le patient sur le terrain sexuel, il ne lui dit pas d'avance : il va s'agir des intimités de votre vie sexuelle ! Il le laisse commencer à son gré et attend tranquillement que le patient lui-même touche aux sujets sexuels. J'ai soin d'en avertir mes élèves : nos adversaires nous ont annoncé que nous rencontrerions des cas où le facteur sexuel ne jouerait aucun rôle ; gardons-nous donc de l'introduire nous-mêmes dans l'analyse, ne nous gâtons pas la chance de trouver un tel cas ! Mais jusqu'ici aucun de nous n'a eu ce bonheur.

Je le sais : notre reconnaissance de la sexualité est devenue le motif le plus fort - avoué ou inavoué - de l'hostilité du publie contre l'analyse. Cela doit-il nous troubler ? Non, mais nous faire voir combien névrotique est toute notre civilisation, puisque les soi-disant normaux se comportent à peu près comme les « nerveux ». Au temps où, dans les sociétés savantes d'Allemagne, on portait sur la psychanalyse des jugements solennels - aujourd'hui tout est sensiblement plus calme - un orateur prétendait à une autorité particulière parce que, d'après lui, il laissait aussi les malades s'exprimer ! Sans doute dans un but diagnostique et afin d'éprouver les assertions des analystes. Mais, ajoutait-il, dès qu'ils commencent à parler de choses sexuelles, alors je leur ferme la bouche. Que pensez-vous d'une telle procédure ? La société savante acclama l'orateur au lieu d'avoir honte pour lui comme il eût convenu. Seule, la triomphante certitude puisée dans la conscience de préjugés communs peut expliquer le mépris de toute logique manifesté par cet orateur. Quelques années plus tard quelques-uns de mes élèves d'alors cédèrent au besoin de libérer la société humaine de ce joug de la sexualité que la psychanalyse veut lui imposer. L'un 6 déclara que le « sexuel » ne signifiait nullement la sexualité, mais quelque chose d'autre, d'abstrait, de mystique ; un second 7, que la vie sexuelle n'est que l'un des domaines où l'homme exerce son appétit instinctif de puissance et de domination. Ils ont été très applaudis - pour le moment du moins.

- « Je me risque pourtant une fois à prendre parti. Cela me semble très osé de prétendre que la sexualité ne soit pas un besoin naturel, primitif de l'être, mais l'expression de quelque chose d'autre. Il suffit de s'en tenir à l'exemple des animaux. »

- Peu importe. Point de mixture, si absurde fût-elle, que la société ne soit prête à avaler, si on la proclame antidote contre la toute-puissance de la sexualité !

Je vous l'avouerai d'ailleurs : l'aversion que vous m'avez laissé deviner en vous à faire une aussi large place, dans la genèse des névroses, au facteur sexuel, ne me semble pas très compatible avec votre devoir d'impartialité. Ne craignez-vous pas qu'une telle antipathie vous gêne pour porter un jugement impartial ?

- « Je suis peiné de vous entendre parler ainsi. Votre confiance en moi semble ébranlée. Pourquoi donc n'avez-vous pas choisi quelqu'un d'autre comme auditeur impartial ? »

- Parce que l'autre n'eût pas pensé autrement que vous. Eût-il été d'avance prêt à reconnaître l'importance de la vie sexuelle, tout le monde se fût écrié : Il n'est pas impartial, c'est un de vos adeptes ! Non, je n'abandonne pas l'espoir d'exercer sur vos opinions une influence. Mais je reconnais que ce cas ne se présente pas pour moi comme le précédent. Quand tout à l'heure nous parlions psychologie, cela m'était égal d'être cru ou non, pourvu que vous ayez l'impression qu'il s'agisse là de purs problèmes psychologiques. Cette fois, pour la question sexuelle, je voudrais pourtant arriver à vous faire comprendre ceci : votre plus puissant mobile de contradiction est l'hostilité avec laquelle vous abordez le débat, et que vous partagez avec tant d'autres.

- « L'expérience, qui vous a donné votre inébranlable certitude, me manque donc. »

- Je puis maintenant poursuivre. La vie sexuelle n'est pas qu'une grivoiserie, mais encore un sérieux problème scientifique. Bien du nouveau restait à découvrir, bien de l'étrange à élucider. Je vous ai déjà dit que l'analyse devait remonter jusqu'aux toutes premières années de l'enfance du patient, parce que les refoulements décisifs ont lieu à cette époque, alors que le « moi » était débile. Mais l'enfant n'a certes pas de vie sexuelle, celle-ci ne commence qu'avec la puberté ?

Au contraire, il nous restait à le découvrir : les aspirations sexuelles accompagnent la vie depuis le jour de la naissance, et c'est justement contre ces instincts que le « moi » infantile se met en défense par le moyen du refoulement. Une curieuse coïncidence, n'est-ce pas ? Le petit enfant se débat contre la force de la sexualité tout comme ensuite l'orateur dans la Société savante ou plus tard mes élèves se créant leurs propres théories ? Comment cela se fait-il ? L'explication la plus générale serait que notre civilisation s'édifie en somme aux dépens de la sexualité, mais il reste beaucoup à dire là-dessus.

La découverte de la sexualité infantile est de l'ordre de ces trouvailles dont il faut avoir honte. Quelques médecins d'enfants ne l'ont jamais ignorée, ainsi, semble-t-il, que quelques bonnes d'enfants. Des hommes distingués, qui s'intitulent spécialistes en psychologie infantile, ont alors parlé, d'un ton réprobateur, de « profanation de l'enfance ». Toujours des sentiments en place d'arguments ! Dans nos corps politiques de tels procédés sont quotidiens. Un membre de l'opposition se lève et dénonce une mauvaise gestion dans l'administration, l'armée, la justice, ou ailleurs. Là-dessus un autre déclare, de préférence un membre du gouvernement, que ces constatations attentent à l'honneur de l'État, de l'armée, de la dynastie, voire de la patrie. Donc elles ne correspondent pas à la vérité ! Car de tels sentiments ne supportent pas l'offense.

La vie sexuelle de l'enfant diffère bien entendu de celle de l'adulte. La fonction sexuelle, de ses débuts jusqu'à sa forme finale qui nous est bien connue, subit une évolution compliquée. Elle se constitue par l'agrégation de nombreux instincts partiels, chacun ayant ses buts spéciaux, traverse plusieurs phases d'organisation, jusqu'à ce qu'enfin elle se mette au service de la reproduction. Tous les instincts partiels ne sont pas également utilisables en vue du but final, ils doivent être dérivés, remodelés, en partie étouffés. Une aussi ample évolution n'est pas toujours accomplie irréprochablement, il peut se produire des arrêts de développement, des « fixations » partielles à des phases précoces de l'évolution ; alors, si plus tard l'exercice de la fonction sexuelle rencontre des obstacles, l'élan sexuel - la libido, comme nous l'appelons - retombe volontiers sur ses positions, ces fixations premières. L'étude de la sexualité infantile et des transformations qu'elle subit jusqu'à la maturité nous a aussi livré la clef de ce qu'on appelle les perversions sexuelles, que l'on décrivait bien avec tous les signes voulus d'horreur, mais sans rien pouvoir dire de leur genèse. Tout ceci est extraordinairement intéressant, mais il ne servirait pas à grand-chose, vu le but que nous nous proposons, que je vous en dise davantage. Il faut, pour ici s'y reconnaître. bien entendu des connaissances anatomiques et physiologiques - qu'on ne peut malheureusement pas toutes acquérir aux écoles de médecine ! - mais il est tout aussi indispensable de se familiariser avec l'histoire de la civilisation et avec la mythologie.

- « Je ne peux pas encore, après tout ce que vous m'avez dit, me représenter la vie sexuelle de l'enfant. »

- Je ne vais donc pas encore quitter ce sujet, il m'est d'ailleurs difficile de m'en arracher. Faites-y bien attention, le plus curieux dans la vie sexuelle de l'enfant me paraît être ceci : il accomplit toute son évolution, pourtant si ample, dans les cinq premières années de sa vie ; de là jusqu'à la puberté s'étend la période dite « de latence » pendant laquelle, si l'enfant est normal - la sexualité ne progresse plus, mais où tout au contraire les aspirations sexuelles perdent de leur force et où bien des choses, que l'enfant auparavant faisait ou savait, sont abandonnées et oubliées. Pendant cette période, après que la précoce floraison de la vie sexuelle s'est fanée, se constituent ces réactions du « moi » qui - telles la pudeur, le dégoût, la moralité, - sont destinées à tenir tête aux ultérieurs orages de la puberté et à endiguer l'aspiration sexuelle qui se réveille. Cette évolution en deux temps de la vie sexuelle a sans doute un lien profond avec la genèse des maladies nerveuses. Une telle évolution en deux temps ne semble se rencontrer que chez l'homme, peut-être est-elle la condition de ce privilège humain : la névrose. La préhistoire de la vie sexuelle passa tout aussi inaperçue, avant la psychanalyse, que dans un autre domaine l' « hinterland » de la vie psychique consciente. Vous soupçonnerez à juste titre que ces deux choses sont en rapport intime.

Les premiers temps de la sexualité, chez l'enfant, comportent bien des concepts, des modes d'expression, des activités, auxquelles on ne s'attendrait pas. Par exemple, vous serez sûrement surpris d'apprendre que le petit garçon redoute, aussi souvent qu'il le fait, d'être mangé par son père. (N'êtes-vous pas non plus étonné de me voir ranger cette peur parmi les manifestations de la sexualité ?) Mais je n'ai qu'à vous rappeler la mythologie que vous appreniez à l'école et n'avez peut-être pas encore oubliée : le dieu Kronos ne dévorait-il pas ses enfants ? Ce mythe dut vous sembler bien étrange, la première fois où vous l'entendîtes conter ! Mais je crois qu'alors il ne donna à aucun de nous beaucoup à penser. Nous nous rappelons bien d'autres légendes où un fauve, tel le loup, dévore quelqu'un, et nous y pouvons reconnaître une manière déguisée de représenter le père. Je saisis cette occasion de vous le faire remarquer : mythologie et folklore ne peuvent être compris que grâce à l'intelligence de la vie sexuelle infantile, et c'est là un gain accessoire des études analytiques.

Vous ne serez pas moins surpris d'entendre que le petit garçon tremble d'être privé, par son père, de son petit membre viril, et cela de telle sorte que cette peur de la castration exerce la plus forte influence sur la formation de son caractère et l'orientation de sa sexualité en général. Ici encore la mythologie vous encouragera à croire à la psychanalyse. Le même Kronos, qui dévore ses enfants, a aussi châtré son père Ouranos, et est à son tour châtré par son fils Zeus, sauvé lui-même grâce aux ruses de sa mère. Si vous êtes enclin à l'hypothèse que tout ce que la psychanalyse avance sur la précoce sexualité des enfants n'est que création de l'imagination désordonnée des analystes, avouez du moins que cette imagination a engendré les mêmes productions que l'imagination de l'humanité primitive, dont les mythes et les légendes sont pour ainsi dire le précipité. L'autre hypothèse, plus propice à notre thèse et sans doute plus conforme aussi à la réalité, serait celle-ci : on retrouverait dans l'âme de l'enfant contemporain les mêmes facteurs archaïques qui, aux temps primitifs de la civilisation, exerçaient une maîtrise générale. L'enfant, au cours de son développement psychique, referait en abrégé l'évolution de l'espèce, ainsi que l'embryologie nous l'a depuis longtemps appris en ce qui regarde le corps.

Encore un caractère de la sexualité infantile primitive : les parties génitales féminines proprement dites n'y jouent aucun rôle, - l'enfant ne les a pas encore découvertes. Tout l'accent porte sur le membre viril, tout l'intérêt se concentre sur cette question : y est-il, ou n'y est-il pas ? Nous connaissons moins bien la vie sexuelle de la petite fille que celle du petit garçon. N'en ayons pas trop honte : la vie sexuelle de la femme adulte est encore un continent noir (dark continent) pour la psychologie. Mais nous avons reconnu que l'absence d'un organe sexuel équivalent à celui de l'homme est profondément ressentie par la petite fille, qui s'en regarde comme inférieure, et que cette « envie du pénis » donne naissance à toute une série de réactions particulières à la femme.

L'enfant a encore ceci de particulier : les deux besoins excrémentiels sont pour lui chargés d'intérêt sexuel, L'éducation trace plus tard une ligne nette de démarcation : certains « mots d'esprit » l'effacent à nouveau. Cela peut ne pas nous sembler appétissant, mais il faut du temps, on le sait, avant que l'enfant soit capable d'éprouver du dégoût. Ceux-là même ne l'ont pas nié, qui prennent par ailleurs fait et cause pour la pureté séraphique de l'âme de l'enfant.

Mais aucun fait ne mérite autant notre attention que celui-ci : l'enfant prend pour objet de ses désirs sexuels, régulièrement, les personnes qui lui sont le plus proche apparentées, donc d'abord son père et sa mère, puis ses frères et sœurs. Pour le garçon, la mère est le premier objet d'amour ; pour la fille le père, autant qu'une disposition bisexuelle ne favorise pas en même temps l'attitude opposée. L'autre parent est considéré comme un rival gênant et devient souvent l'objet d'une franche hostilité. Comprenez-moi bien : je ne veux pas dire que l'enfant n'aspire, de la part du parent préféré, qu'à cette sorte de tendresse dans laquelle plus tard, devenus adultes, nous aimons à voir l'essence des rapports entre parents et enfants. Non, l'analyse ne laisse subsister aucun doute : les désirs de l'enfant, par-delà cette tendresse, aspirent à tout ce que nous entendons par satisfaction sensuelle, autant du moins que le pouvoir de représentation de l'enfant le permet. L'enfant - cela est facile à comprendre - ne devine jamais la réalité de l'union des sexes, il lui substitue des représentations émanées de sa propre expérience et de ses propres sensations. D'ordinaire ses désirs culminent dans ce dessein : mettre au monde un autre enfant, ou - d'une manière indéterminable - l'engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, n'exclut pas de ses désirs celui de mettre au monde lui-même un enfant. Tout cet édifice psychique, nous l'appelons, d'après la légende grecque bien connue, le Complexe d'Oedipe. Le complexe doit être normalement abandonné à la fin de la première période sexuelle de l'enfance, il devrait alors être de fond en comble démoli et transformé ; les résultats de cette métamorphose sont marqués pour de grandes destinées dans la vie psychique ultérieure. Mais le plus souvent les choses ne se passent pas assez complètement et la puberté réveille le vieux complexe, ce qui peut avoir des suites graves.

Je m'étonne que vous gardiez le silence. Ce n'est sans doute pas une approbation. En soutenant que le premier objet d'amour de l'enfant soit choisi par lui sur le mode de l'inceste, pour employer le terme propre, l'analyse a de nouveau blessé les sentiments les plus sacrés des hommes, et doit en conséquence s'attendre à récolter en échange incrédulité, contradiction et réquisitoires. Et telle fut en effet largement sa part. Rien ne lui a tant nui dans la faveur des contemporains que le complexe d'Oedipe et l'élévation de celui-ci à la dignité d'une manière d'être généralement et fatalement humaine. Le mythe grec a dû d'ailleurs avoir le même sens, mais la majorité des hommes d'aujourd'hui, lettrés ou non, préfère croire que la nature nous dota d'une horreur native de l'inceste comme protection contre celui-ci.

L'histoire la première viendra à notre secours. Quand Jules César pénétra en Égypte, il y trouva la jeune reine Cléopâtre, qui devait bientôt jouer dans sa vie un tel rôle, mariée à son plus jeune frère Ptolémée. Cela n'avait rien de surprenant dans la dynastie égyptienne ; les Ptolémées, originairement grecs, n'avaient fait que perpétuer la coutume que, depuis des millénaires, suivaient les anciens Pharaons, leurs prédécesseurs. Mais ce n'est là qu'inceste fraternel, de nos jours même moins sévèrement condamné. Tournons-nous vers la mythologie qui est notre témoin de la couronne dès qu'il s'agit des mœurs des temps primitifs. Elle peut nous apprendre que les mythes de tous les peuples, et pas seulement des Grecs, sont plus que riches en amours entre père et fille, même entre fils et mère. La cosmologie comme la généalogie des races royales est fondée sur l'inceste. Dans quel but, pensez-vous, ces fictions ? Pour stigmatiser les dieux et les rois, les assimiler à des criminels, pour les livrer en exécration aux hommes ? Bien plutôt parce que les désirs incestueux sont un héritage humain primitif et n'ont jamais été tout à fait surmontés : ainsi l'on accorde encore aux dieux et à leurs descendants ce qui déjà n'est plus permis au commun des mortels. C'est en parfait accord avec ces enseignements de l'histoire et de la mythologie que nous rencontrons le désir de l'inceste, encore aujourd'hui présent et actif, dans l'enfance de l'individu.

- « Je pourrais vous en vouloir d'avoir cherché à garder pour vous toutes ces choses concernant la sexualité infantile. Par ces rapports avec l'histoire primitive de l'humanité, elle semble justement très intéressante. »

- Je craignais d'être entraîné trop loin de notre sujet. Mais cela aura peut-être pourtant ses avantages.

- « Maintenant, dites-moi : quelle certitude possèdent vos conclusions analytiques sur la vie sexuelle des enfants ? Votre conviction ne repose-t-elle que sur la concordance avec la mythologie et l'histoire ? »

- En aucune façon. Elle repose sur l'observation directe. Les choses se passèrent ainsi : nous avions d'abord déduit, de l'analyse des adultes, le contenu de la sexualité infantile, ceci vingt à quarante ans après l'enfance écoulée. Plus tard, nous avons entrepris des analyses directes d'enfants, et ce ne fut pas un mince triomphe que de voir alors se confirmer tout ce que nous avions déjà deviné, en dépit des stratifications et déformations du temps intermédiaire.

- « Comment, vous avez analysé des petits enfants, des enfants au-dessous de six ans ? D'abord, cela est-il possible ? Ensuite, n'est-ce pas, pour ces enfants, très mauvais ? »

- Cela réussit très bien. Tout ce qui déjà se passe chez un enfant de quatre à cinq ans est presque incroyable ! Les enfants sont intellectuellement très éveillés à cet âge, la première période sexuelle est pour eux aussi un temps d'épanouissement intellectuel. J'ai l'impression qu'à l'avènement de la période de latence ils subissent aussi une inhibition intellectuelle, deviennent plus bêtes. Beaucoup d'enfants, à partir de ce moment, perdent aussi leur grâce physique. Quant au dommage causé par une analyse précoce, je puis vous dire que le premier enfant sur lequel - voici vingt ans environ - fut tentée cette expérience, est aujourd'hui un jeune homme bien portant et actif, qui traversa sans encombre la crise de la puberté, en dépit de graves traumatismes psychiques. Il faut espérer que les autres « victimes » de l'analyse précoce ne s'en porteront pas plus mal. Ces analyses d'enfants sont intéressantes par plus d'un côté, elles acquerront dans l'avenir peut-être encore plus d'importance. Leur valeur théorique est hors de discussion. Elles répondent sans ambiguïté à des questions qui, dans les analyses d'adultes, demeurent en suspens, et préservent ainsi l'analyste d'erreurs lourdes de conséquences. On saisit en effet là sur le vif les facteurs générateurs de la névrose, on ne peut les méconnaître. L'influence analytique doit sans doute, dans l'intérêt de l'enfant, s'allier à des mesures éducatrices. Cette technique attend encore sa mise au point. Observation d'un grand intérêt pratique : un très grand nombre de nos enfants traversent, au cours de leur développement, une phase décidément névrotique. Nous avons appris à mieux voir et sommes maintenant tentés de considérer la névrose infantile non comme l'exception mais comme la règle : il semblerait que, sur le chemin menant du plan primitif de l'enfant à celui du civilisé adapté à la vie sociale, la névrose soit pour ainsi dire inévitable. Dans la plupart des cas, cette crise névrotique de l'enfance semble se dissiper spontanément ; mais n'en reste-t-il pas toujours des vestiges même chez ceux qui sont en moyenne bien portants ? Par contre, chez aucun névropathe ultérieur ne fait défaut le lien avec la névrose infantile, qui, en son temps, n'a pas eu besoin d'être très apparente. D'une façon, me semble-t-il, analogue, la pathologie prétend aujourd'hui que tout le monde, dans l'enfance, a été touché par la tuberculose. Mais pour les névroses le point de vue de la vaccination n'est pas en cause, rien que celui de la prédisposition.

Je reviens maintenant à votre question touchant la certitude de nos preuves. Nous nous sommes convaincus en général, par l'observation analytique directe des enfants, que nous avions interprété d'une façon juste ce que les adultes nous rapportaient de leur enfance. Dans une série de cas, la confirmation nous a encore été possible par une autre voie. Nous avions reconstruit, grâce au matériel fourni par l'analyse, certaines circonstances extérieures, certains événements impressionnants de l'enfance, desquels le souvenir conscient du malade n'avait rien conservé : d'heureux hasards, des enquêtes auprès de parents ou autres personnes ayant entouré l'enfant nous ont alors apporté la preuve irréfutable que les événements avaient bien été tels que nous les avions déduits. Nous n'eûmes bien entendu pas très souvent cette chance, mais là où elle se rencontra, l'impression en fut toute-puissante. Il faut que vous le sachiez : la reconstruction juste d'événements infantiles ainsi oubliés a toujours un grand effet thérapeutique, qu'elle admette ou non la confirmation extérieure objective. L'importance de ces événements est naturellement due à ce qu'ils furent tellement précoces et eurent lieu en un temps où ils pouvaient agir comme des traumatismes sur un « moi » débile. - « Et quelle peut bien être la sorte d'événements que l'analyse doive ainsi retrouver ? »

- Ils sont divers. En premier lieu, les impressions capables d'influencer durablement la vie sexuelle naissante de l'enfant : observations de rapports sexuels d'adultes, expériences sexuelles personnelles avec un adulte ou un autre enfant - ce qui n'est pas si rare ! - ou bien encore conversations entendues par l'enfant et qu'il comprit alors, ou rétrospectivement plus tard, croyant y trouver des informations sur des choses mystérieuses ou inquiétantes, enfin dires ou actions de l'enfant lui-même, ayant manifesté de sa part des sentiments significatifs, tendres ou hostiles, envers d'autres personnes. Il est particulièrement important, au cours de l'analyse, d'arriver à ce que le malade se rappelle sa propre activité sexuelle infantile oubliée, ainsi que l'intervention des grandes personnes qui y mit fin.

- « Voilà l'occasion de vous poser une question que j'ai depuis longtemps sur les lèvres. En quoi consiste donc « l'activité sexuelle » de l'enfant pendant ce premier épanouissement de sa sexualité qui, dites-vous, passa inaperçu avant l'analyse ? »

- L'ordinaire, l'essentiel de cette activité sexuelle n'avait pas - c'est curieux - passé inaperçu ; c'est-à-dire ce n'est pas curieux, car il était impossible de ne pas voir ! Les émois sexuels de l'enfant trouvent leur expression principale dans la satisfaction solitaire, grâce à l'excitation de ses propres organes génitaux, en réalité de la partie mâle de ceux-ci (pénis et clitoris). L'extraordinaire diffusion de cette « mauvaise habitude » enfantine ne fut jamais ignorée des adultes, la « mauvaise habitude » elle-même fut toujours considérée comme un grave péché et sévèrement punie. Comment on parvient à réconcilier cette constatation des penchants immoraux des enfants - car les enfants font ceci, ainsi qu'ils l'avouent eux-mêmes, parce que ça leur fait plaisir - avec la théorie de leur pureté native et de leur éloignement de toute sensualité, ne me le demandez pas ! Faites-vous expliquer la chose par mes adversaires ! Un plus important problème s'offre à nous. Que devons-nous faire en présence de l'activité sexuelle de la première enfance ? Nous connaissons la responsabilité que nous encourons en l'étouffant, et cependant n'osons pas la laisser s'épanouir sans entraves. Les peuples de civilisation inférieure et les couches sociales les plus basses des peuples civilisés semblent laisser toute liberté à la sexualité de leurs enfants. Ainsi se réalise sans doute une protection efficace contre la névrose individuelle ultérieure, mais en même temps quelle perte en aptitudes pour les œuvres de la civilisation ! On a l'impression de se retrouver ici entre Charybde et Scylla.

Je vous laisse maintenant juge de cette question l'intérêt éveillé, chez les névropathes, par l'étude de la vie sexuelle, engendre-t-il une atmosphère favorable à la lubricité ?


5 Tolstoï. (N. d. T.)

6 Jung. (N. d. T.)

7 Adler. (N. d. T.)