VII.

« Oui. Mais les médecins, les médecins ! Je ne puis vous amener à entrer dans notre sujet. Vous me glissez sans cesse entre les doigts. Il s'agit de savoir si l'on doit accorder aux médecins seuls le droit d'exercer l'analyse, à mon avis après qu'ils auraient rempli certaines conditions. Les médecins ne sont pas dans leur ensemble les charlatans de l'analyse que vous avez dépeints. Vous le dites vous-même : la très grande majorité de vos élèves et de vos disciples est constituée par des médecins. Et on m'a laissé entendre que ceux-ci ne partagent en aucune façon votre manière de voir concernant la question de l'analyse par les non-médecins. Je dois bien entendu admettre que vos élèves se rallient à vos exigences relatives à la formation technique des analystes, etc., et cependant ces mêmes élèves trouvent avec cela compatible de fermer l'accès de l'analyse aux non-médecins. Ceci est-il exact ? Et alors, comment l'expliquez-vous ? »

- Je le vois, vous êtes bien informé. Ceci est exact. Cependant pas tous, mais un bon nombre de mes collaborateurs médicaux ne me suit pas ici, et prend parti pour le droit exclusif des médecins à l'analyse des névropathes. Vous voyez par là que, même dans notre camp, il peut y avoir des divergences d'opinion. Ma prise de parti est connue et l'opposition de nos points de vue, en cette matière, ne trouble pas notre entente. Vous voulez que je vous explique cette attitude de mes élèves ? Je ne sais quoi vous en dire, je la crois due à la force de l'esprit de corps. Ils ont évolué sur d'autres lignes que moi-même, ressentent comme un malaise l'isolement d'avec leurs collègues, voudraient bien être regardés comme pleinement autorisés par la profession à laquelle ils appartiennent et sont prêts, en échange de la tolérance qu'ils espèrent, à faire un sacrifice sur un point qui ne leur semble pas personnellement vital. Peut-être en est-il autrement. Supposer à mes élèves des mobiles issus de la peur de la concurrence, ce serait non seulement les accuser d'avoir l'esprit assez bas, mais aussi leur attribuer une vue bien courte. Ils sont donc toujours prêts à former d'autres médecins à la pratique analytique et qu'ils aient à partager les malades disponibles avec des collègues ou avec des non-médecins, cela ne peut rien changer à leur situation matérielle. Un autre facteur doit probablement être mis en ligne de compte. Mes élèves sont sans doute influencés par la pensée de certains facteurs qui assurent au médecin, dans la pratique analytique, un avantage indubitable sur le non-médecin.

- « Nous y voilà ! Un avantage indubitable ! Ainsi vous l'avouez enfin ! La question est par là tranchée. »

- L'aveu ne m'en sera pas difficile. Cela vous fera voir que je ne m'aveugle pas si complètement que vous le supposez. J'avais reculé la discussion de ce point, parce que cette discussion va exiger à nouveau des considérations théoriques.

- « Qu'entendez-vous par là ? »

- Il y a d'abord la question de diagnostic. Quand on prend en analyse un malade qui souffre de désordres dits nerveux, on veut auparavant acquérir la certitude - autant du moins qu'on la peut avoir - que cette thérapeutique convient à son cas, qu'on pourra lui faire ainsi du bien. Or il faut pour cela que sa maladie soit vraiment une névrose.

- « J'aurais cru qu'on pouvait justement reconnaître la nature de son mal aux manifestations, aux symptômes dont il se plaint. »

- Et ici apparaît une nouvelle complication. On ne peut pas toujours reconnaître la nature du mal avec une certitude entière. Le malade peut offrir le tableau extérieur d'une névrose et pourtant couver autre chose : le début d'une maladie mentale incurable, les prodromes d'un processus destructif du cerveau. Il n'est pas toujours aisé de distinguer, de faire le diagnostic différentiel, et de le poser immédiatement à chaque phase. La responsabilité d'un tel diagnostic ne peut bien entendu être prise que par le médecin. Tâche, nous l'avons vu, pas toujours facile. La maladie peut garder longtemps une allure inoffensive, jusqu'à ce que sa mauvaise nature éclate tout à coup. On rencontre donc régulièrement chez presque tous les névropathes la peur de devenir fou. Le médecin méconnaît-il un certain temps un cas pareil, ou bien ne peut-il dès l'abord porter un jugement, il importe peu : aucun mal ne peut être accompli et rien n'arrivera qui ne dût arriver. Le traitement analytique n'aurait pas fait de mal à ce malade, mais l'inutilité d'un tel effort apparaîtrait. De plus, on trouvera certes assez de gens pour porter au compte de l'analyse ce fâcheux succès. Injustement à coup sûr, mais mieux vaut l'éviter.

- « Voilà qui est désespérant. Tout ce que vous m'aviez exposé sur la nature et l'origine des névroses est, du coup, jeté à terre. »

- Nullement. Cela confirme simplement ce que je vous avais dit : les névrosés sont un ennui et un embarras pour tout le monde, même pour les analystes. Peut. être dissiperai-je votre trouble si je m'exprime plus correctement. Il serait plus juste de dire ainsi : les cas qui nous occupent en ce moment ont vraiment fait une névrose, seulement cette névrose, au lieu d'être psychogène, est somatogène, a des causes, non pas psychiques, mais corporelles. Me comprenez-vous ?

- « Oui, mais je ne puis concilier ce point de vue avec l'autre, le psychologique. »

- C'est pourtant possible, si l'on tient compte des complications régnant au sein de la substance vivante. Quelle est, avons-nous dit, l'essence d'une névrose ? Le « moi », cette organisation supérieure de l'appareil psychique qui s'est développée sous l'influence du monde extérieur, n'y serait plus capable de remplir sa fonction médiatrice entre le « ça » et la réalité, se retirerait, dans sa faiblesse, de toute une région du domaine instinctif du « ça », et devrait subir les conséquences de cette abdication sous forme de limitations à son pouvoir, de symptômes et de réactions qui n'arrivent jamais à remplir leur but.

Nous avons tous, dans l'enfance, eu un « moi » ainsi débile ; c'est pourquoi les premiers événements de notre existence ont une si grande importance pour la vie ultérieure. La tâche sous laquelle ploie notre enfance est écrasante, nous devons, en peu d'années, parcourir l'évolution, la distance énorme qui sépare le primitif de l'âge de la pierre de l'homme civilisé actuel, en particulier y parer aux aspirations sans frein encore de l'instinct sexuel infantile. C'est alors que notre « moi » recourt au refoulement et subit une névrose infantile dont le résidu, entraîné jusqu'en la maturité de la vie, nous dispose aux maladies nerveuses ultérieures. Tout dépend alors de la manière dont l'être grandi sera traité par le destin. La vie lui est-elle trop dure, la distance trop grande entre les exigences de ses instincts et les obstacles qu'apporte à leur satisfaction la réalité, le « moi » peut échouer dans ses efforts de médiation conciliatrice, et cela aura d'autant plus de chances d'arriver qu'il sera davantage entravé de par la disposition apportée dès l'enfance. Il reproduit alors son processus ancien de refoulement, les instincts s'arrachent à la maîtrise du « moi », se créent, par la voie de la régression, des satisfactions substitutives et le pauvre « moi » désarmé est devenu névrotique.

Ne perdons pas de vue que le nœud et la charnière de toute la situation, c'est la force relative de l'organisation du « moi ». Il nous est alors aisé de compléter notre tableau d'ensemble étiologique. Nous connaissons déjà, comme causes, pourrait-on dire, normales de la « nervosité », la débilité infantile du « moi », la tâche d'avoir à maîtriser les aspirations sexuelles précoces, et l'action des événements, plutôt fils du hasard, de la première enfance. Mais n'est-il pas possible que jouent aussi leur rôle d'autres facteurs, datant du temps qui précéda l'enfance ? Par exemple, des instincts particulièrement forts et indomptables dans le « ça », imposant dès l'abord au « moi » des devoirs au-dessus de son pouvoir ? Ou bien, pour des raisons inconnues, une faible capacité de se développer du « moi » ? Naturellement de tels facteurs ont une importance étiologique, qui dans bien des cas peut être déterminante. Nous devons toujours tenir compte de la puissance des instincts dans le « ça » ; où elle est excessivement grande, le pronostic de notre thérapeutique est mauvais. Les causes faisant obstacle au développement du « moi » nous échappent encore. Tels seraient les cas de névrose à base essentiellement constitutionnelle. D'ailleurs, sans quelque condition favorisante constitutionnelle, congénitale, il est probable qu'aucune névrose ne pourrait être.

Si tant est qu'une débilité relative du « moi » soit le facteur décisif pour donner naissance aux névroses, une maladie somatique ultérieure doit pouvoir aussi engendrer une névrose en affaiblissant le « moi ». Et tel est aussi le cas dans une large mesure. Un désordre dans l'économie du corps peut intéresser, dans le « ça », la vie des instincts, et exalter les forces instinctives au-delà des limites dans lesquelles le « moi » les pouvait encore maîtriser. Le prototype normal de tels processus nous est offert par les transformations profondes que subit la femme au moment de l'établissement de la menstruation ou à la ménopause. Ou bien une maladie générale du corps, particulièrement une lésion organique de l'appareil nerveux central, atteint à sa source la nutrition de l'appareil psychique, l'oblige à fonctionner sur un plan inférieur et à suspendre ses plus délicates fonctions, comme le maintien de l'organisation du « moi ». Dans tous ces cas, la névrose présente à peu près le même tableau ; la névrose a toujours le même mécanisme psychologique, bien que l'étiologie en soit aussi diverse que compliquée.

- « Vous me plaisez mieux maintenant. Vous parlez enfin en médecin. Et j'en attends de vous l'aveu : quelque chose d'aussi médicalement compliqué qu'une névrose ne peut donc être traité que par un médecin. »

- Je crains que vous ne tiriez là par-dessus le but, Ce que nous venons de dire, c'est de la pathologie, et l'analyse n'est qu'une pratique thérapeutique. J'accorde, non, j'exige que le médecin, dans chaque cas où il pourrait s'agir d'une analyse, pose d'abord le diagnostic. La plupart des névroses qui nous occupent sont heureusement nettement psychogènes et au-dessus de tout soupçon du point de vue pathologique. Le médecin l'a-t-il une loir, constaté, il peut en tout repos abandonner le traitement à l'analyste non médecin. Il en lut toujours ainsi dans nos sociétés analytiques. Grâce au contact intime existant entre les membres médecins et non médecins, les erreurs qu'on eût pu craindre ont été pour ainsi dire entièrement évitées. Un second cas peut encore se présenter où l'analyste doive avoir recours au médecin. Au cours du traitement analytique peuvent apparaître des symptômes - il s'agit ici des corporels - dont on peut douter s'ils sont en simple rapport avec la névrose ou émanent d'un désordre organique indépendant. Le médecin peut seul, à nouveau, décider.

- « Ainsi, même pendant J'analyse, l'analyste non médecin ne peut pas se passer du médecin ! Un argument de plus contre lui ! »

- Non, ceci n'en est pas un. Car l'analyste médecin, dans ce cas, n'agirait pas autrement.

- « Je ne comprends plus. »

- Nous avons en effet établi cette règle technique quand ces symptômes équivoques apparaissent pendant le traitement, l'analyste ne doit pas les soumettre à son propre jugement, mais faire examiner son patient par un médecin n'ayant rien à voir avec l'analyse, même s'il est lui-même médecin et se fie encore à ses connaissances médicales.

- « Et pourquoi cette prescription, qui me semble vraiment superflue ? »

- Elle n'est pas superflue, elle a même plusieurs raisons. En premier lieu, il n'est pas aisé de faire opérer un traitement organique et un traitement psychique à la fois par une même personne ; en second lieu, l'état du transfert peut rendre peu recommandable un examen corporel du patient par l'analyste, troisièmement l'analyste est en droit de douter de sa propre impartialité, son intérêt étant trop intensément orienté vers les facteurs psychiques.

- « Votre attitude envers les analystes non médecins me devient claire. Au fond, vous tenez à ce qu'il y en ait. Mais ne pouvant nier leur insuffisance au regard de leur tâche, vous m'apportez tout ce qui peut servir à innocenter et faciliter leur existence. Quant à moi, je ne parviens pas à voir la nécessité qu'il y ait des analystes non médecins qui, après tout, ne peuvent être que des thérapeutes de deuxième classe. Je veux bien fermer les yeux sur l'activité des quelques non-médecins qui ont déjà été formés comme analystes, mais on ne devrait plus en former d'autres et les instituts didactiques devraient s'engager à ne plus ouvrir leurs portes qu'aux médecins. »

- Je serai d'accord avec vous si l'on peut me montrer qu'ainsi seraient servis tous les intérêts en jeu. Avouez avec moi que ces intérêts sont de trois sortes : ceux des malades, ceux des médecins et ceux - last not least - de la science, qui embrasse les intérêts de tous les malades à venir. Voulez-vous que nous examinions ensemble ces trois points ?

Quant au malade, peu importe que son analyste soit médecin ou non, pourvu que le danger d'une méconnaissance de son état soit écarté, ce qu'assure l'examen médical avant le début du traitement et ceux que les incidents survenus en cours peuvent rendre nécessaires. Il importe pour lui bien davantage que l'analyste possède des qualités personnelles qui attirent et gardent la confiance, et que celui-ci ait acquis ces connaissances, ces vues et cette expérience qui seules le rendent apte à remplir sa tâche. On pourrait croire qu'est ébranlée l'autorité d'un analyste dont le patient sait qu'il n'est pas médecin et doit recourir, en plus d'une situation, à un médecin. Nous n'avons bien entendu jamais négligé de renseigner le patient sur la qualification de l'analyste, et avons pu nous convaincre que les préjugés professionnels, restent sans écho en lui, qu'il est prêt à accepter la guérison de quelque part qu'elle lui soit offerte - ce que d'ailleurs le corps médical, à sa grande mortification, sait depuis longtemps. Les analystes non médecins qui exercent aujourd'hui l'analyse ne sont d'ailleurs pas les premiers venus, des individus ramassés n'importe où, mais des personnes ayant reçu une instruction supérieure, des docteurs en philosophie. des pédagogues, et quelques femmes ayant une grande expérience de la vie et une personnalité éminente, L'analyse à laquelle tous les candidats d'un institut didactique doivent se soumettre eux-mêmes est en même temps le meilleur moyen de s'éclairer sur leurs aptitudes personnelles à exercer une profession qui exige d'eux tant de qualités.

Venons-en à l'intérêt des médecins. Je ne puis croire que leur intérêt professionnel serait servi par l'incorporation de la psychanalyse à la médecine. Les études médicales durent déjà cinq ans, les derniers examens empiètent sur la sixième année. Sans cesse s'imposent aux étudiants de nouvelles exigences qu'il faut remplir sous peine d'aborder l'avenir médical avec un insuffisant bagage. L'accès à la profession médicale est très difficile, l'exercice n'en est ni très satisfaisant ni très dangereux. Adopte-t-on le point de vue que le médecin doive encore se familiariser avec le côté psychique des maladies, ajoute-t-on au temps déjà si long d'instruction médicale encore le temps nécessaire à apprendre l'analyse, cela équivaudra à enfler encore la matière à absorber et à allonger dans la même proportion les années d'études. Je me demande si les médecins seront très satisfaits de cette conséquence dérivée de leur exclusive prétention à la psychanalyse. On ne peut pourtant y échapper. Et ceci en un temps où les conditions matérielles de l'existence ont tellement empiré justement pour les classes où se recrutent les médecins, en un temps où la jeune génération se voit contrainte à se suffire au plus tôt.

Vous ne voulez peut-être pas surcharger les études médicales de la pénétration à la pratique analytique. Vous croyez peut-être plus approprié que les futurs analystes ne se soucient de la formation spéciale voulue qu'après avoir achevé leur médecine. Vous pouvez dire que le temps ainsi perdu ne compte pratiquement pas, car un jeune homme de moins de trente ans n'obtiendra pas du malade cette confiance indispensable à qui prétend offrir une aide morale. On pourrait répondre que le médecin frais émoulu de l'école n'a pas non plus, tout en ne soignant que leurs corps, à compter sur un respect excessif de la part des malades, et que le jeune analyste pourrait très bien employer son temps à travailler dans une clinique psychanalytique, sous le contrôle de praticiens expérimentés.

Plus important me semble ceci : vous vous prononcez en faveur d'un projet qui, vous suivît-on, réaliserait un gaspillage de forces vraiment peu justifié du point de vue économique, en notre époque si profondément perturbée. La formation analytique vient certes recouper le cercle de l'enseignement médical, mais ne le recouvre pas et n'est pas recouverte par lui. Si l'on avait -idée qui semble aujourd'hui fantastique ! - à fonder une faculté analytique, on y enseignerait certes bien des matières que l'École de médecine enseigne aussi : à côté de la « psychologie des profondeurs », celle de l'inconscient, qui resterait toujours la pièce de résistance, il faudrait y apprendre, dans une mesure aussi large que possible, la science de la vie sexuelle, et y familiariser les élèves avec les tableaux cliniques de la psychiatrie.

Par ailleurs, l'enseignement analytique embrasserait aussi des branches fort étrangères au médecin et dont il n'entrevoit pas même l'ombre au cours de l'exercice de sa profession : l'histoire de la civilisation, la mythologie, la psychologie des religions, l'histoire et la critique littéraires. S'il n'est pas bien orienté dans tous ces domaines, l'analyste demeure désemparé devant un grand nombre des phénomènes qui s'offrent à lui. Par contre, la part la plus considérable de ce qu'enseigne l'École de médecine ne peut lui servir de rien. Ni la connaissance des os du tarse, ni celle de la constitution des hydrates de carbone, ou du parcours des fibres nerveuses du cerveau, ni rien de ce que la médecine a mis au jour concernant les microbes, facteurs des maladies et la façon de les combattre, ou bien les réactions sériques et les néoplasmes - quelque valeur qu'aient toutes ces découvertes en soi - n'importe à l'analyste, ne le regarde, ne l'aide directement à comprendre et guérir une névrose, ni indirectement ne concourt à aiguiser chez lui ces facultés intellectuelles qu'exige impérieusement sa profession. Qu'on ne nous objecte pas que le cas serait analogue si le médecin se décidait pour toute autre spécialité, par exemple pour l'art dentaire. Là aussi il peut n'avoir plus besoin d'un grand nombre des connaissances qui furent la matière de ses examens, et doit apprendre après coup bien des choses que l'école ne lui enseigna pas : cependant les deux cas ne sont pas comparables. Car, pour l'art dentaire, les grandes vues de la pathologie, les doctrines de l'inflammation, de la suppuration, de la nécrose, de l'action réciproque des organes les uns sur les autres, conservent leur valeur ; l'analyste au contraire est entraîné par la matière qu'il traite en un autre univers présentant d'autres phénomènes et d'autres lois. De quelque façon que la philosophie s'en tire pour jeter un pont entre le corporel et le psychique, aux yeux de notre expérience l'abîme entre les deux subsiste et nos efforts pratiques sont forcés de le reconnaître en fait.

Il est injuste, et contraire au but visé, de contraindre celui qui désire libérer son prochain du tourment d'une phobie ou d'une obsession à faire d'abord l'immense détour de toute la médecine. Et cela ne pourra d'ailleurs réussir, à moins qu'on ne parvienne à étouffer l'analyse elle-même. Figurez-vous un paysage dans lequel deux chemins mènent à un certain point de vue : l'un court et droit, l'autre long, indirect et tortueux. Vous aurez beau essayer d'interdire le plus court chemin par le moyen d'un écriteau, peut-être parce qu'il traverse quelques plates-bandes fleuries que vous voudriez voir épargner : votre interdiction n'aura de chance d'être respectée que si le chemin le plus court est escarpé et pénible, tandis que le plus long monte en pente douce. Mais en est-il autrement, le détour est-il au contraire le plus fatigant des deux chemins, vous pouvez aisément présumer et de l'efficacité de votre interdiction et du sort de vos plates-bandes. Je crains que vous ne puissiez pas plus forcer les analystes non médecins à étudier la médecine que moi je ne parviendrai à persuader les médecins d'apprendre l'analyse. Vous connaissez donc la nature humaine.

- « Mais si le traitement analytique ne peut être entrepris sans formation appropriée, si les études médicales ne sont pas à même de supporter la charge supplémentaire d'une telle formation, si, de plus, les connaissances médicales sont pour la plupart superflues à l'analyste, si vous avez raison dans tout cela, alors qu'advient-il de la représentation idéale que nous étions accoutumés à nous faire du médecin, du médecin qui devrait être à la hauteur de tous les devoirs de sa profession ? »

- Je ne puis prévoir quelle issue se trouvera à toutes ces difficultés, je ne suis pas non plus appelé à en proposer une. Mais je ne vois que deux choses : primo, l'analyse est, pour vous, un embarras. Mieux vaudrait qu'elle n'existât pas ! - certes le névrosé aussi est un embarras ! - et, secundo, provisoirement, tous les intérêts seront servis si les médecins se résolvent à tolérer une classe de thérapeutes qui les décharge du pénible traitement des névroses psychogènes si fréquentes, et, au grand avantage de ces malades, reste en contact constant avec eux.

- « Est-ce là votre dernier mot, ou avez-vous encore quelque chose à ajouter ? »

- Certes, je veux encore m'occuper du troisième intérêt en jeu : celui de la science. Ce que j'ai à en dire vous touchera peu, mais ne m'en importe que plus.

Nous ne trouvons en effet pas du tout désirable que la psychanalyse soit engloutie par la médecine, qu'elle trouve son dernier gîte dans les traités de psychiatrie, au chapitre « Thérapeutique », entre la suggestion hypnotique, l'autosuggestion, la persuasion, ou autres pratiques nées de notre ignorance et qui ne doivent leurs effets à court terme qu'à l'inertie et à la lâcheté des foules humaines. Elle mérite un meilleur destin et il faut espérer qu'elle l'aura. En tant que « psychologie des profondeurs », doctrine de l'inconscient psychique, elle peut devenir indispensable à toutes les sciences traitant de la genèse de la civilisation humaine et de ses grandes institutions, telles qu'art, religion, ordre social. Je l'entends ainsi : la psychanalyse a déjà notablement aidé à résoudre les problèmes que posent ces sciences, mais ce ne sont là que de faibles contributions au regard de ce qu'elle pourrait faire quand historiens de la civilisation, psychologues des religions, linguistes seront mis à même de se servir eux-mêmes du nouvel outil d'investigation que l'analyse leur met en main. La thérapeutique des névroses n'est qu'une des applications de l'analyse, peut-être l'avenir montrera-t-il qu'elle n'en est pas la plus importante. En tout cas il serait injuste de sacrifier à une application toutes les autres, simplement parce que le domaine de cette application touche au cercle des intérêts médicaux professionnels.

Car ici les choses sont reliées entre elles par un enchaînement que l'on ne saurait troubler sans causer de dommage. Si les représentants des diverses sciences psychologiques ont à apprendre la psychanalyse, afin d'appliquer ses méthodes et ses points de vue aux questions qui les intéressent, il ne suffira pas qu'ils s'en tiennent aux résultats consignés dans la littérature analytique. Mais ils devront apprendre à comprendre l'analyse par la seule voie qui pour cela s'ouvre : en se soumettant eux-mêmes à une analyse. Aux névropathes ayant besoin de l'analyse s'adjoindrait ainsi une seconde catégorie de personnes y recourant pour des raisons intellectuelles, mais qui profiteront volontiers de l'élévation potentielle de leur capacité de travail obtenue en surplus. Or il faudra, pour accomplir ces analyses, un contingent d'analystes pour qui des connaissances éventuelles en médecine seront de faible importance. Mais ces analystes, comment dirai-je, enseignants auront dû recevoir une formation particulièrement soignée. Si l'on ne veut pas que cette formation soit insuffisante, il faut fournir à ces analystes l'occasion d'observer des cas instructifs, démonstratifs, et comme les hommes bien portants, et ne ressentant pas la soif de connaître, ne se soumettent pas à l'analyse, ce ne peuvent être que des névropathes sur lesquels les analystes enseignants feront l'apprentissage - sous un contrôle attentif - de leur activité future, non médicale. Tout ceci nécessite une certaine liberté de mouvement et ne saurait s'accommoder de réglementations mesquines. Peut-être ne croyez-vous pas à cet intérêt purement théorique de la psychanalyse, ou ne voulez-vous pas lui permettre d'avoir son mot à dire dans la question pratique de l'analyse par les non-médecins. Laissez-moi alors vous faire observer qu'il existe encore une autre application de la psychanalyse que la loi sur l'exercice illégal de la médecine ne saurait atteindre, et que les médecins auront peine à revendiquer. Je veux parler de son application à la pédagogie. Quand un enfant commence à présenter les signes d'une évolution fâcheuse, devient maussade, récalcitrant et inattentif, alors ni le médecin d'enfants, ni le médecin de l'école ne pourront rien pour lui, même si l'enfant présente des manifestations nerveuses précises telles qu'angoisse, anorexie, vomissements, insomnie. Ces symptômes nerveux et les modifications de caractère qui en dérivent peuvent être du même coup supprimés par un traitement alliant l'influence analytique à des mesures éducatrices, traitement qui ne saurait être entrepris que par des personnes ne dédaignant pas de s'occuper des conditions régnant dans le milieu où vit l'enfant, et sachant s'ouvrir un accès jusqu'à son âme. Nous avons appris à comprendre l'importance des névroses infantiles, qui souvent passent inaperçues, comme facteur essentiel prédisposant aux névroses graves de la vie adulte, ce qui désigne ces analyses d'enfants comme une excellente prophylaxie. Il existe encore incontestablement des ennemis de l'analyse ; je ne sais par quels moyens ils pourront empêcher ces analystes pédagogues ou pédagogues analystes d'exercer leur activité. Cela ne me semble pas devoir leur être facile. Mais il ne faut jamais être trop sûr de rien !

Au reste, pour en revenir à la question du traitement analytique des névrosés adultes, nous n'avons pas non plus ici épuisé tous les points de vue ! Notre civilisation exerce une pression presque intolérable sur nous, elle demande un correctif. Est-il insensé d'attendre de la psychanalyse qu'elle soit appelée, malgré toutes les difficultés qu'elle présente, à offrir un jour aux hommes un semblable correctif ? Peut-être un Américain aura-t-il un jour l'idée d'employer une partie de ses milliards à faire faire l'éducation analytique de ses « social workers » et d'en constituer une armée pour la lutte contre les névroses, filles de notre civilisation !

- Ah ! ah ! une nouvelle sorte d'Armée du Salut ! »

- Pourquoi pas ? Notre imagination ne peut donc jamais travailler que d'après des modèles. Le flot de prosélytes qui inonderait alors l'Europe devrait éviter Vienne, où l'analyse aurait subi un traumatisme précoce enrayant son évolution. Vous souriez ? Je ne dis pas cela pour corrompre votre jugement, je ne le dis certes pas pour cela ! Je le sais : vous ne me croyez pas, je ne puis d'ailleurs pas vous garantir qu'il en sera ainsi ! Mais je sais une chose. La décision qui sera prise dans la question de l'analyse par les non-médecins n'est pas d'une grande importance. Elle pourra avoir un effet local, Mais les possibilités internes d'évolution de l'analyse, qui seules sont en question, ne sauraient être atteintes ni par des défenses ni par des décrets.