Préface

Publié en février 1926, Inhibition, symptôme et angoisse a été écrit au début de l’été 1925, avant d’être revu et corrigé en décembre. Le déséquilibre du titre est un indice des difficultés rencontrées par Freud dans l’unification de son ouvrage. Inhibition, symptôme et angoisse est un texte sur l’angoisse, sur la théorie de l’angoisse ; le symptôme et surtout l’inhibition n’y occupent qu’une place réduite. Le recours aux « suppléments »lesquels remettent à chaque fois en cause la totalitéajoute à cette impression d’une insatisfaction au moins partielle devant les conclusions. Ce sentiment mitigé devant l’ouvrage, Freud le confie à Jones : « Il contient plusieurs choses nouvelles et d’importance, annule et corrige de nombreuses conclusions antérieures, et de façon générale n’est pas bon. »1 Sans doute faut-il faire dans ce jugement la part, courante chez Freud, de l’autodépréciation ; elle ne supprime cependant pas l’insatisfaction.

L’angoisse comme libido inemployée

L’interrogation sur l’angoisse est contemporaine des premiers pas de la réflexion freudienne. Le manuscrit E, adressé à Fliess et datant probablement de juin 1894, constitue la première tentative conséquente de théorisation. Les hypothèses en sont reprises dans un article de 1895 : « Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que “névrose d’angoisse” »2.

Pour ce type de névrose, caractérisé par une angoisse librement flottante, quelle peut être l’étiologie ? À la fois sexuelle et actuelle, répond Freud : « Une excitation libidinale est provoquée, elle n’est pas satisfaite, pas employée : à la place de cette libido détournée de son utilisation survient alors l’état d’anxiété. »3. Et Freud de multiplier les cas de figure : de l’angoisse des vierges à celle des veuves en passant par les méfaits du coïtus interruptus. Le schéma est ainsi celui d’une accumulation énergétique (libidinale) dérivée de son cours, se déchargeant comme elle peut en empruntant une voie autre que celle de son issue somatique normale.

Comme le remarque James Strachey4, Freud, en 1895, est encore sous l’influence de ses études neurologiques et d’une formulation en termes physiologiques des données de la psychanalyse. Il n’est pas difficile non plus de repérer dans l’équivalence entre angoisse et libido inemployée l’héritage de Fechner et de son principe de constance : soit la tendance inhérente au système nerveux à garder constante la somme d’excitation présente en lui. On songe même, en écho à ces premières considérations de Freud sur la nature toxique de l’angoisse, à un héritage plus ancien : celui de la médecine des humeurs et de l’empoisonnement par la semence. Il est curieux de noter que par une de ces ruses familières à l’histoire des sciences, la référence à la toxicité soit au centre des développements biologiques les plus récents sur l’angoisse.

À cette première conception de l’angoisse, comme libido inutilisée, il y a un deuxième volet. Dans la névrose d’angoisse, le processus décrit est presque exclusivement somatique. La dimension psychique n’est guère évoquée que sous l’angle de la défaillance : la conversion directe de la libido en angoisse signe l’échec du travail psychique à lier entre des représentations le trop-plein du sexuel5. Le modèle de l’hystérie d’angoisse, de la phobie, met au contraire au premier plan un processus psychique : le refoulement. L’action du refoulement consiste à écarter un groupe de représentations inacceptables par la conscience, en le séparant de l’affect (amour ou haine) qui lui est associé. La déliaison de l’affect, avec ce qu’elle suppose de débordement de la psyché, constitue en elle-même l’angoisse. L’élection de l’animal phobique (la peur du cheval chez le petit Hans, par exemple) peut être considérée comme la substitution d’un péril extérieurcontre lequel il est toujours possible de prendre quelques précautionsà un danger intérieur qui, lui, désarme toute fuite.

Les doutes de Freud concernant la validité de ses propres conceptions se font jour très tôt, bien avant Inhibition, symptôme et angoisse. Dans une phrase qui demeurait alors isolée, il écrivait à Fliess, le 14 novembre 1897 : « J’ai décidé de considérer séparément les facteurs déterminant la libido et ceux qui provoquent l’angoisse. »6 La première théorie, écrira-t-il plus tard, a valeur descriptive, « phénoménologique »7, plutôt qu’explicative : en effet, par quelle chimie la libido se transforme-t-elle en angoisse ? On en est réduit sur ce point à se contenter de métaphores : l’angoisse » est à la libido ce que le vinaigre est au vin »8.

La part concédée au doute et à l’approximation n’empêchera cependant pas à cette première théorisation de se maintenir, au moins partiellement, jusqu’au terme de la réflexion freudiennecelle-ci procédant traditionnellement plus par remaniements que par abandon. Il est ainsi étonnant de trouver dans la même page de Inhibition, symptôme et angoisse à la fois l’affirmation péremptoire : « Jamais l’angoisse ne procède de la libido refoulée » et, à côté de cette phrase contredisant absolument la première théorie, ce qui est plus qu’une nuance : « Il peut continuer à être exact que, dans le refoulement, de l’angoisse se forme à partir de l’investissement libidinal des motions pulsionnelles. Comment sortir de la difficulté ? Non liquet !, il y a doute.

La source du danger

Au regard de la première théorie, la thèse soutenue par Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse se présente elle-même comme un véritable renversement : « C’est l’angoisse qui fait le refoulement et non pas, comme je l’ai estimé jadis, le refoulement qui fait l’angoisse. »9 Cette modification radicale de la perspective s’accompagne d’une autre remise en cause : celle des relations entre le danger pulsionnel interne et la situation de danger extérieur.

L’idée d’une double source, réelle et névrotique, pour l’angoisse est une idée ancienne chez Freud. Il écrit, dans l’article déjà cité de 1895 : « La psyché en arrive à l’affect qu’est l’angoisse lorsqu’elle se sent incapable de liquider une tâche en provenance de l’extérieur (danger) par une réaction correspondante ; elle en arrive à la névrose d’angoisse lorsqu’elle se voit incapable d’égaliser l’excitation (sexuelle) d’origine endogène. »10 Dans la XXVe leçon d’introduction à La psychanalyse (1916), que l’on peut considérer comme l’apogée de la première théorie, Freud discute également la spécificité d’une angoisse de réel11, distincte de l’angoisse névrotique. Il s’agirait d’une réaction adaptée à la perception d’un danger extérieur et pouvant être mise au compte de l’instinct de conservation. L’idée à peine émise, Freud y fait lui-même objection : à y réfléchir de plus près, l’angoisseet la paralysie qu’elle entraîneparaît bien la solution la moins appropriée pour échapper au danger, à la différence de la fuite ou de la lutte par exemple. Dans de très belles pages sur les angoisses du tout petit enfant, il en conclut qu’il eût été certes souhaitable que celui-ci ait reçu en héritage pareille angoisse, adaptée et donc préservatrice de la vie, mais que la vérité est bien différente : une telle angoisse, l’enfant ne la possède « qu’à un degré peu prononcé »12.

C’est en se référant au modèle de la phobie, qui guide la réflexion freudienne, que l’on peut au mieux saisir le renversement de la perspective. Selon la première théorie, la part de la réalité extérieure est secondaire. Elle contribue, de façon plus ou moins stable, à qualifier l’angoisse devant la libido, à la transformer en une peur de (du cheval, du loup, du vide…). Autrement dit, la réalité intervient du côté de ce qui circonscrit l’angoisse et non de ce qui lui donne naissance. De ce côté-ci, c’est le péril pulsionnel, endogène, que l’on trouve.

Inhibition, symptôme et angoisse soutient un point de vue pratiquement contraire : le danger interne, le danger de pulsion, ne provoque l’angoisse que parce qu’il rappelle une situation de danger extérieur. Quel danger ? Le châtiment de la castration. « Au fond, dans la phobie, ce n’est jamais que le châtiment externe [être castré] qui se trouve remplacé par un autre [être mordu par le cheval, si l’on s’en tient à l’exemple du petit Hans], »13. On objectera que la castration n’est pas un risque réellement encouru… Mais il suffit que la menace en soit proférée, et que l’enfant y croie. La réalité singulière manquerait-elle à fournir à l’enfant les menaces d’usage que l’héritage phylogénétique (à l’ère primitive de la famille humaine, le père infligeait réellement la castration aux fils) apporterait le renforcement nécessaire.

Ce virage, Freud l’avait nettement amorcé dès 1915, dans un manuscrit non publié et redécouvert seulement en 1983 : Vue d’ensemble des névroses de transfert. Il se posait à ce moment très clairement la question : de l’angoisse de réel et de l’angoisse de désirance (Sehnsuchtangst), quelle est la plus originaire ? Est-ce que l’enfant « transforme sa libido en angoisse de réel parce qu’il la considère comme trop grande, dangereuse », lui substituant la représentation d’un danger extérieur ? Ou cède-t-il à « une anxiété générale » qui lui fait aussi avoir peur de sa libido insatisfaite ? La préférence de Freud pour la seconde proposition s’appuyait alors sur une hypothèse paléontologique : l’irruption de l’époque glaciaire aurait transformé le monde extérieur, dispensant jusque-là toute satisfaction, en un milieu accumulant les dangers menaçants, rendant ainsi l’humanité anxieuse. Et c’est cette anxiété, transmise phylogénétiquement, qui constituerait la forme originaire de l’angoisse : « Une part des enfants apporte congénitalement l’anxiété du début des temps glaciaires. »14

Le signal d’angoisse et le moi

Si l’angoisse, en dernière analyse, est toujours angoisse devant un danger extérieur menaçant, cela signifie qu’en son fond, elle est une angoisse de réel. L’accent ainsi placé sur la dimension adaptative va de pair avec la mise en avant du signal d’angoisse et de l’instance psychique qui régit notre rapport à la réalité, c’est-à-dire le moi ; un moi, dans la deuxième théorie, qui non seulement éprouve l’angoisse mais encore la produit15.

« Nous avons nous-mêmes décrit, reconnaît Freud, la dépendance du moi à l’égard du ça comme du sur-moi, son impuissance et son apprêtement à l’angoisse face à l’un et à l’autre. »16 Comment lui accorder maintenant la puissance d’inhiber ou de dévier les processus pulsionnels ? Tout d’abord on se méprend en dissociant radicalement le moi du ça ou du sur-moi. Pour une part « identique au ça », le moi en est « la part organisée »17. Là réside sa force. Par quel moyen agit-il (efficacement) contre l’irruption des motions pulsionnelles ? Par le signal de déplaisir ou d’angoisse.

Si ce dernier dispositif revêt toute son importance dans Inhibition, symptôme et angoisse, il n’en est pas moins, lui aussi, une idée ancienne de Freud. Que l’on compare le passage de l'Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), où il est question du « déclenchement de déplaisir » agissant « à la façon d’un signal avertissant le moi d’assurer sa défense normale » contre le surgissement des anciens états d’affect18, avec les développements de 1926, et l’on constatera l’importance des similitudes. L’article de 1915, sur l’inconscient, décrit également la façon dont les premiers indices d’excitation associés à la représentation de substitut (substitut de la représentation refoulée, dans l’hystérie d’angoisse) donnent « l’impulsion à un développement d’angoisse minime, qui est alors utilisé comme signal pour inhiber, par une fuite renouvelée de l’investissement, la progression ultérieure du développement d’angoisse »19.

L’originalité d'Inhibition, symptôme et angoisse porte donc moins sur la conception du mécanismec’est encore comme signal de déplaisir qu’il est d’ailleurs introduit20que sur le renforcement de sa valeur adaptative, dans la mesure où le danger contre lequel il prévient est maintenant toujours présenté comme étant, en dernier ressort, un danger extérieur.

Le facteur traumatique

La source extérieure de la situation de danger (exemplairement : le risque de la castration), la fonction de l’angoisse comme signal indiquant la proximité du péril et la conception d’un « moi fort », telles sont les pièces maîtresses du remaniement théorique proposé par Inhibition, symptôme et angoisse. Mais Freud ne s’arrête pas là. À peine vient-il d’afficher sa nouvelle conviction que le doute le reprend : « D’où vient le privilège, dont l’affect d’angoisse semble jouir sur tous les autres affects, d’être le seul à provoquer des réactions qui se séparent des autres comme anormales et qui s’opposent comme inappropriées à une fin, au flot de la vie ? »21 Une interrogation, on le voit, qui limite singulièrement la portée adaptative de l’angoisse et de sa valeur-signal.

La deuxième partie d'Inhibition, symptôme et angoisse, à partir du chapitre VIII, voit Freud reprendre l’ensemble de l’argumentation en se posant à lui-même une question qui a les airs d’un retour à la case départ : quelle est l’essence de l’angoisse ? Le résultat de cette remise sur le métier est ce que l’on peut considérer sinon comme une troisième théorie de l’angoisse mais comme un troisième temps de la théorisation, lequel ne trouvera ses formulations définitives que dans le texte de 1933 : la XXXIIe Conférence, « Angoisse et vie pulsionnelle ». Allons tout de suite aux conclusions avant de revenir sur quelques-uns des fils de l’argumentation.

Quelle est au bout du compte la « chose dangereuse redoutée », quel est l’objet de l’angoisse ? L’insistance sur la nature extérieure du danger porterait à conclure qu’il s’agit d’un dommage objectif infligé à l’individu. L’expérience clinique de l’angoisse montre qu’il n’en est rien. Ce qui est redouté est un dommage psychique, interne donc : « Un état d’excitation et de tension qui est ressenti comme déplaisir et dont on ne peut se rendre maître par une décharge. »22 Si l’on nomme « facteur traumatique » un tel état, nous en arrivons à ce que l’on peut considérer comme l’ultime formulation de Freud sur la question : « Ce qui est redouté, l’objet de l’angoisse, est, à chaque fois, l’apparition d’un facteur traumatique qui ne peut être liquidé selon la norme du principe de plaisir. »23 L’héritage de la première théorie est ici nettement perceptible : à travers le retour au « danger de pulsion » et à la défaillance psychique à liquider, à lier, l’excitation. Par contre l’ancienne affirmation d’une équivalence économique entre angoisse et libido est, elle, suspendue, sinon abandonnée : la libido inemployée se métamorphose-t-elle en angoisse ? « Cela nous n’osons plus le dire. »24

La deuxième théorie apporte également sa contribution à ces ultimes formulations : une contribution topique. L’insistance mise sur le trauma implique la référence au moi, un moi effracté, comme lieu du « ressenti » de l’angoisse. D’autre part, si le facteur traumatique replace au premier plan la revendication libidinale excessive, il laisse cependant ouverte la question de la genèse de celle-ci. Les considérations de Freud sur la naissance ou le désaide25 de l’enfantdont nous dirons quelques mots dans un instantmontrent qu’il n’a rien abandonné de son souci de chercher dans le « réel » la source traumatique originelle.

Ce qu’il faut surtout noter, à propos de la deuxième théorie, c’est qu’elle trouve dans les derniers développements de Freud sa véritable place : une place seconde, psychiquement seconde, parce que supposant un moi déjà constitué, capable d’élaboration et de défense. En effet, l’angoisse comme signal, avec sa valeur préventive contre le retour des anciennes situations de danger, contre le développement d’angoisse, n’est opérante, efficace, qu’à l’endroit des refoulements tardifs26.

Naissance et désaide

Par quels chemins Freud est-il conduit aux dernières conclusions que nous venons d’évoquer ? La deuxième théorie de l’angoisse, celle qui motive l’écriture d'Inhibition, symptôme et angoisse, n’est pas loin de tenir l’angoisse de castration pour l’angoisse en tant que telle. Remarquant, cependant, que le refoulement ne saurait avoir pour seul moteur l’angoisse de castration (les femmes en sont dépourvues)27, Freud fait du même coup vaciller son propre édifice. Comment sortir de la difficulté ? En se déplaçant de la représentation génitale (pénienne) de la perte à l’expérience générale de la séparation. Dans une démarche récurrente, Freud remonte de séparations en pertes (les fèces, le sein, l’amour de l’objet) jusqu’à la première de toutes les séparations : la naissance.

L’intérêt pour la naissance et le trauma qu’elle représente est bien entendu lié aux thèses d’Otto Rank, exprimées dans un livre : Le trauma de la naissance, paru en 1924, deux ans donc avant Inhibition, symptôme et angoisse. Mais l’idée selon laquelle le moment de la naissance pourrait bien constituer le prototype de l’état d’angoisse est une idée évoquée par Freud longtemps auparavant. La source en est peut-être une anecdote que Strachey date aux environs de 1884. Freud, alors jeune médecin, avait entendu rapporter le propos d’une candidate sage-femme à qui l’on demandait ce que signifiait la présence de méconium dans les eaux pendant le travail de l’accouchement et qui avait répondu « que l’enfant éprouve de l’angoisse ». Les collègues de Freud avaient bien ri, il avait quant à lui soupçonné « la juste intuition d’une relation importante »28.

Dans une note ajoutée en 1909 à L’interprétation du rêve et dans un article de 1910, il précisera la façon dont il conçoit les rapports entre l’angoisse et la naissance : « La naissance est aussi bien le premier danger qui menace la vie que le prototype de tous ceux qui suivront, devant lesquels nous éprouvons de l’angoisse, et c’est l’expérience de la naissance, vraisemblablement, qui a laissé en nous cette manifestation d’affect que nous appelons angoisse. »29 Premier danger, première séparation, la naissance montre également à l’affect d’angoisse les voies somatiques qu’il empruntera ultérieurement : défaillance respiratoire et modification du rythme cardiaque. L’angoisse (angustiae, étroitesse) fait précisément ressortir ce sentiment d’étouffement dont le bébé fait l’expérience réelle en naissant30. À noter cependant qu’il existe en ce point une autre piste ouverte par Freud, mais guère suivie par lui : ces mêmes troubles somatiques caractéristiques de l’affect d’angoisse, il les rapporte en d’autres circonstances à l’acte de copulation (dans le manuscrit E de juin 1894). Il fait un pas de plus dans l’analyse de Dora quand il réfère les manifestations d’angoisse de la jeune fille au trauma de la scène originaire, au fantasme des parents associés dans le coït31.

S’il consent à voir dans la naissance la première expérience vécue d’angoisse – c’est dans ces termes qu’il l’évoque à nouveau dans Inhibition, symptôme et angoisse32 –, Freud refusera par contre de suivre Rank dans les conclusions extrêmes qui sont les siennes. Rank, en effet, ramène toute angoisse à une tentative d’abréagir le trauma de la naissance et entreprend à partir de là de revoir l’édifice entier de la psychanalyse, jusqu’à la technique psychanalytique elle-même : « neuf mois » devient ainsi la bonne durée d’une cure puisque son achèvement coïncide alors avec la répétition-élaboration du trauma originel.

Freud refusera toujours l’idée que le nouveau-né pourrait vivre subjectivement la sortie du ventre maternel, et conserver de celle-ci une expérience psychiquetout au plus concédera-t-il l’inscription de sensations tactiles et cœnesthésiques : « Le danger de la naissance n’a encore aucun contenu psychique. »33 La fantaisie de retour au sein maternel, qui constitue logiquement pour Rank (et pour Ferenczi) le plus originaire des fantasmes, n’est, pour Freud, qu’une variété du fantasme de castration (ainsi la fantaisie de l’impuissant : faire pénétrer le tout pour sauver ce qui peut l’être de la partie)34 ou du fantasme de scène originaire (quel meilleur endroit que le ventre maternel pour participer-assister au coït parental ?)35.

Si la naissance n’est pas la situation traumatique originelle, mais seulement son prototype, dans quelle direction chercher ? Il faut revenir à la situation de danger : quel en est le noyau ? « L’aveu de notre désaide » face à ce danger, répond Freud36. Et le premier de tous les désaides résulte de l’état d’inachèvement dans lequel « l’enfant d’homme est envoyé dans le monde »37. État biologique certes mais susceptible, lui, d’intériorisation. Le désaide du nourrisson imprime sa marque aux premières relations intersubjectives et donne le ton des angoisses précoces : la prématuration et l’incapacité à s’aider lui-même qui en découle font que pour le tout petit enfant « les dangers du monde extérieur (sont) rehaussés dans leur significativité » et que la valeur de l’objet protecteur s’en trouve démesurément accrue. « Ce facteur biologique instaure donc les premières situations de danger et crée le besoin d’être aimé, qui ne quittera plus l’être humain. »38 Les angoisses conséquentes : de perte de l’objet ou de perte de l’amour de l’objet, constituent ainsi les formes primitives de l’angoisse dans ce troisième temps de la théorisation freudienne.

« Il est presque humiliant, écrit Freud, qu’après un si long travail nous rencontrions toujours et encore des difficultés dans la conception des faits les plus fondamentaux, mais nous nous sommes proposé de ne rien simplifier et de ne rien dissimuler. »39 Tel est bien le sentiment dominant que laisse la lecture pleine de détours de Inhibition, symptôme et angoisse. La postérité psychanalytique retiendra principalement la mise en exergue de l’angoisse de castration, inséparable de l’importance toujours plus grande accordée par Freud au primat du phallus à partir de 192340. Mais on ne saurait sous-estimer ce que la focalisation sur le danger extérieur laisse en dehors du mouvement de la théorisation, et notamment la pulsion de mort. Comprendre pourquoi cette notion introduite à grands frais métapsychologiques peu de temps auparavant, en 1920, est quasiment absente de Inhibition, symptôme et angoisse41, fait partie des nombreuses questions ouvertes à côté des quelques réponses apportées.

Jacques André.


1 Lettre du 14 février 1926, citée par Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. III, puf, 1969, p. 149.

2 Œuvres complètes (OCF.P), t. III, PUF, 1989, p. 31 sq.

3 XXXIIe Conférence, Angoisse et vie pulsionnelle (1933), in Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p. 113. Ce dernier texte de Freud sur la question de l’angoisse reprend de façon synthétique les différentes étapes de la théorisation.

4 Introduction à Inhibition, symptôme et angoisse, in The complete psychological Works of S. Freud, vol. XX, p. 77 sq.

5 Cf. Manuscrit E, in La naissance de la psychanalyse, puf, 1956, p. 83. Les considérations de Freud sur la névrose d’angoisse contiennent de remarquables anticipations des développements ultérieurs de la psychosomatique (règne de la quantité, non-mentalisation, actualité de la plainte et issue somatique…).

6 La naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 207.

7 Infra, p. 25.

8 Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 168, n. 1 (ajout de 1920).

9 Infra, p. 24.

10 Du bien-fondé…, art. cité, OCF.P, t. III, p. 54.

11 Realangst. Real est substantif, il ne qualifie pas l’angoisse mais ce qui la motive. Anciennement traduit par : angoisse devant un danger réel.

12 Introduction à la psychanalyse, Payot, p. 385.

13 Infra, p. 41.

14 In OCF.P, t. XIII, p. 293.

15 Cf. Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 116-117.

16 Infra, p. 11.

17 Infra, p. 13.

18 In La naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 368.

19 In OCF.P, t. XIII, p. 222.

20 Infra, p. 8.

21 Infra, p. 62.

22 Nouvelles Conférences, op. cit., p. 127.

23 Ibid.

24 Id., p. 124.

25 Hilflosigkeit, plus communément traduit par « état de détresse » (cf. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, p. 122). Le choix du néologisme « désaide » vise à conserver la racine Hilfe (aide) qui disparaît dans détresse (cf. J. Laplanche, Terminologie raisonnée, in Traduire Freud, A. Bourguignon, P. Cotet, J. Laplanche, F. Robert. PUF, 1989, p. 94).

26 Infra, p. 78-79.

27 Infra, p. 38.

28 Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 374.

29 Un type particulier de choix d’objet chez l’homme, in La vie sexuelle, PUF, 1969, p. 54. Également : L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p. 344, n. 1.

30 Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 374.

31 Fragment d’une analyse d’hystérie (1905), in Cinq psychanalyses, PUF, 1954, p. 59. Cf. aussi L’interprétation des rêves, op. cit., p. 497.

32 Infra, p. 10.

33 Infra, p. 48.

34 Infra, p. 52-53.

35 L’interprétation des rêves, op. cit., p. 343. Cf. aussi : « À partir de l’histoire d’une névrose infantile » (1914), OCF.P, t. XIII, p. 97-99.

36 Infra, p. 78.

37 Infra, p. 67.

38 Ibid.

39 Infra, p. 39.

40 Cf. L’organisation génitale infantile, OCF.P, t. XVI, p. 305 sq.

41 Infra, p. 39.