II.

Ces réflexions sur le problème technique de l’accélération d’une analyse nous amènent à nous occuper d’une autre question plus intéressante encore : demandons-nous, en effet, s’il y a vraiment pour l’analyse un terme naturel et s’il nous est possible de la mener jusqu’à ce terme. Le langage courant qu’utilisent entre eux les analystes semblerait le prouver, car l’on entend souvent dire avec regret ou en manière d’excuse, à propos d’une personne dont quelque imperfection a été reconnue : « Son analyse n’a pas été achevée », ou encore : « Elle n’a pas été analysée jusqu’au bout ».

Il faudrait commencer par s’entendre sur ce que veulent dire ces quelques mots à sens multiple : « fin d’une analyse ». Pratiquement l’explication est aisée : l’analyse est terminée quand, l’analyste et le patient ne se retrouvent plus à l’heure fixée pour la séance analytique. C’est ce qui arrive après que deux conditions ont été à peu près réalisées ; 1° le patient ne doit plus souffrir de ses symptômes et avoir surmonté ses angoisses ; 2° le psychanalyste doit avoir constaté qu’une grande partie de ce qu’avait refoulé le malade est redevenu conscient, que beaucoup de choses incompréhensibles ont été élucidées, que bien des résistances intérieures ont pu être surmontées de telle façon qu’un retour des processus pathologiques ne soit plus à redouter. Au cas où certaines difficultés extérieures empêcheraient de parvenir à ce but, mieux vaudrait parler d’analyse incomplète que d’analyse inachevée.

On peut être plus ambitieux encore en ce qui concerne la fin d’une analyse. Est-il possible, demandera-t-on, de pousser l’influence sur le malade assez loin pour être sûr qu’une continuation de l’analyse n’apporterait pas d’autres améliorations ? Autrement dit, serait-il possible d’atteindre, par l’analyse, à un niveau de « normalité » psychique absolue, niveau qui peut-être demeurerait stable, lorsque par exemple on aurait réussi à supprimer tous les refoulements survenus et à combler toutes les lacunes de la mémoire ? Interrogeons d’abord l’expérience pour savoir si pareil fait se produit jamais, puis demandons à la théorie s’il est seulement réalisable.

Tout analyste aura pu, dans certains cas, obtenir des effets aussi heureux. Les troubles névrotiques ont disparu à tout jamais sans que d’autres les remplacent. On sait d’ailleurs ce qui conditionne ce succès : le moi du malade ne se trouvait pas sensiblement modifié et l’étiologie de la maladie était essentiellement d’ordre traumatique. De fait, l’étiologie de tous les troubles névrotiques est mixte : il s’agit soit de pulsions puissantes à l’excès, c’est-à-dire qui refusent de se plier au moi, soit de séquelles de traumatismes très anciens, c’est-à-dire précoces, qu’un moi encore inachevé n’a pu, à l’époque, surmonter. En règle générale, on a affaire à l’action combinée des deux facteurs, le constitutionnel et l’accidentel. Plus le premier est puissant, plus aisément le traumatisme aboutit à une fixation et trouble l’évolution. Plus le traumatisme est violent, plus sûrement se manifesteront ses effets nocifs, même si les conditions instinctuelles sont normales. Il est certain que c’est l’étiologie traumatique qui offre à l’analyse le terrain le plus favorable. Ce n’est que dans les cas d’origine surtout traumatique que l’analyse donnera le résultat auquel elle parvient si bien : remplacer, grâce au renforcement du moi, le dénouement imparfait de la période infantile par une liquidation correcte. On n’a le droit de dire d’une analyse qu’elle est définitivement achevée que dans ces conditions seulement. Ici l’analyse a atteint son but et n’a plus besoin d’être continuée. Toutefois si le patient ainsi rétabli ne subit plus jamais de rechute et n’éprouve plus le besoin de recourir à l’analyse, rien ne prouve, avouons-le, que le destin n’y a pas aidé, en épargnant, par exemple, au patient certaines dures épreuves.  La puissance constitutionnelle des instincts et la défavorable modification du moi réalisée au cours de la lutte défensive, le moi ayant été disloqué et rétréci, constituent les facteurs qui s’opposent à l'influence de la psychanalyse et qui peuvent prolonger à l’infini la durée de celle-ci. On serait tenté de tenir le premier de ces facteurs, celui de la puissance des instincts, pour responsable de la formation du second, celui de la modification du moi, mais il semble que ce dernier aussi ait son étiologie propre et nous devons reconnaître que ces relations ne sont pas encore bien connues. Elles font maintenant seulement l’objet d’études analytiques. Je crois qu’à ce point de vue l’analyste ne porte pas son intérêt là où il devrait. Au lieu de rechercher comment se produit la guérison par l’analyse, ce qui à mon avis est déjà suffisamment élucidé, il lui faudrait ainsi poser la question : quels sont les obstacles qui s'opposent à la guérison par la psychanalyse ?

Et cela m’amène à traiter ici de deux problèmes que pose directement la pratique analytique, ainsi que le montrent les exemples qui suivent. Un sujet qui en pratiquant la psychanalyse a obtenu de grands succès trouve que ses relations tant avec l’homme qu’avec la femme — avec les hommes ses concurrents, et avec la femme qu’il aime — ne sont malgré tout pas dépourvues d’entraves névrotiques. C’est pourquoi il va se faire analyser par quelqu’un qu’il juge supérieur à lui-même. Cet auto-examen critique est couronné de succès : il épouse la femme aimée et devient l’ami et le professeur de ses présumés rivaux. Bien des années s’écoulent ainsi, au cours desquelles ses relations avec son ancien analyste demeurent satisfaisantes. Puis, un beau jour, sans que la cause en puisse être attribuée à quelque événement extérieur, une rechute se produit. L’analysé entre en conflit avec son analyste, auquel il reproche de n’avoir pas mené jusqu’au bout l’analyse. D’après lui, l’analyste aurait dû considérer qu’une relation de transfert n’est jamais uniquement positive et, tenant compte de ce fait, il aurait dû envisager la possibilité d’un transfert négatif. À cela l’analyste réplique en faisant remarquer qu’au moment de l’analyse aucun transfert négatif n’a pu être perçu. Mais même en admettant que certains indices très légers lui aient échappé, ce qui eût été possible vu l’étroitesse des horizons à cette période d’enfance de l’analyse, tout porte à croire qu’il n’eût pas réussi, rien que par des allusions, à faire surgir un thème ou, comme on dit, un complexe, tant que ce dernier n’était pas redevenu actuel chez le patient lui-même. Pour être en mesure d’agiter ce grelot, l’analyste eût été obligé d’accomplir envers le patient quelque acte réellement inamical. De plus il convient de ne pas regarder comme des transferts toutes les bonnes relations qui s’établissent entre analyste et analysé pendant et après l’analyse. Certaines de ces relations amicales reposent sur des bases réelles et se montrent viables.

Passons tout de suite au second exemple, qui soulève le même problème. Une fille déjà mûre se trouve dans l’impossibilité de marcher et de mener une vie active à cause de douleurs intenses dans les jambes. Ces douleurs sont apparues à l’époque de la puberté. Cet état, de nature manifestement hystérique, a défié bien des traitements. Une cure analytique de neuf mois parvient à supprimer le symptôme et redonne à cette personne laborieuse et très capable ses droits à la vie. Les années suivantes ne lui apportent rien de bon : catastrophes dans la famille, pertes d’argent, et, l’âge venant, renoncement à toute perspective de joies amoureuses et de mariage. Mais l’ancienne malade tient bon et c’est elle qui, dans les moments difficiles, soutient les siens. Je ne me souviens pas si ce fut douze ou quatorze ans après la fin de sa cure que des hémorragies profuses rendirent nécessaire un examen gynécologique. On put constater l’existence d’un myome et l’extirpation totale de l’utérus fut pratiquée. À partir de cette opération, la patiente retomba malade. Elle s’amouracha de son chirurgien, et, à propos des terribles modifications qui s’étaient produites dans son organisme, se plongea avec délices dans des fantasmes masochiques. Elle se servait de ses fantasmes pour voiler son roman d’amour. Toute nouvelle tentative d’analyse s’avéra impossible et la patiente demeura anormale jusqu’à la fin de ses jours. Le traitement réussi d’autrefois est de date si lointaine qu’on ne saurait plus émettre de prétentions à son égard : il remonte, en effet, aux premières années de mon activité psychanalytique. Toutefois, il est possible que la seconde maladie ait eu les mêmes racines que la première heureusement guérie et qu’elle ait été une manifestation modifiée des mêmes émois refoulés, imparfaitement liquidés la première fois. Cependant, je suis tenté de croire que, sans le nouveau traumatisme, la névrose  n’aurait pas fait sa réapparition.

Ces deux cas intentionnellement choisis parmi tant d’autres semblables suffiront à attiser la discussion sur les sujets qui nous occupent. Sceptiques, optimistes, ambitieux auront à leur propos des idées tout à fait différentes. Les premiers trouveront dans ces cas la preuve qu’un traitement analytique, même couronné de succès à une certaine époque, n’empêche pas les rechutes ultérieures, ne prémunit pas le sujet alors guéri contre une autre névrose et même contre une névrose ayant les mêmes racines instinctuelles, c’est-à-dire contre un retour de son ancien mal. Les autres contesteront cette preuve en objectant que ces deux expériences remontent à la première époque de l’analyse, à vingt ou trente ans. Depuis lors, nos vues se sont élargies et ont gagné en profondeur ; notre technique, s’adaptant aux connaissances nouvellement acquises, s’est transformée. Aujourd’hui, nous pouvons attendre de l’analyse qu’elle donne une guérison durable ou, du moins, que la rechute ne soit pas provoquée par un réveil du trouble instinctuel antérieur, qui se traduit maintenant par de nouvelles formes morbides. L’expérience ne nous forcerait pas à préciser avec autant de rigueur les résultats que doit fournir notre thérapeutique.

J’ai évidemment choisi ces deux observations à cause de leur ancienneté. Plus le résultat d’un traitement est récent, moins il peut, cela va de soi, nous servir d’exemple ici, puisque nous n’avons aucun moyen de prévoir le sort ultérieur d’une cure réussie. Les optimistes émettent des hypothèses qui sont loin d’être confirmées. Elles postulent 1° qu’il est possible de liquider totalement et une fois pour toutes un conflit instinctuel (ou mieux, le conflit du moi avec une pulsion) ; 2° qu’on peut arriver, en traitant un sujet pour un certain conflit instinctuel, à le vacciner contre toute nouvelle possibilité de conflits analogues ; 3° qu’on peut animer pour le soumettre à un traitement préventif tout conflit pathogène du même genre qui, au moment de l’analyse, ne se serait encore trahi par aucun indice. Je laisse de côté, pour le moment, ces questions et n’y apporte pas de réponse. Peut-être d’ailleurs ne serait-il pas possible actuellement d’y donner une réponse certaine.

Des considérations d’ordre théorique nous permettront sans doute de jeter quelque lumière sur ces questions, mais d’ores et déjà, nous pouvons apercevoir clairement qu’en exigeant davantage d’une cure analytique, nous n’allons pas vers un raccourcissement de sa durée.