Chapitre VII. Un exemple de travail psychanalytique

Nous nous sommes formé une idée générale de l'appareil psychique, des éléments, des organes et des instances qui le composent, des forces qui agissent en lui, des fonctions confiées à ses diverses parties. Les névroses et les psychoses sont les états dans lesquels se manifestent les troubles fonctionnels de cet appareil. Si nous avons pris comme objets d'étude les névroses c'est parce qu'elles seules paraissent accessibles à nos méthodes d'intervention psychologique. Tout en nous efforçant d'agir sur les névroses, nous récoltons certaines observations qui nous font comprendre leur origine et leur mode d'apparition.

Indiquons tout d'abord un de nos résultats principaux. À l'inverse des maladies infectieuses, par exemple, les névroses n'ont pas de causes spécifiques. Il serait vain d'y rechercher des facteurs pathogènes. Elles se relient à l'état dit normal par des séries de transitions et, d'autre part, il n'est guère d'état dit normal où l'on ne puisse déceler quelque trace de trait névrotique. Les névrosés ont à peu près les mêmes prédispositions que les autres hommes, subissent les mêmes épreuves et se trouvent placés devant les mêmes problèmes. Pourquoi alors leur existence est-elle plus pénible, plus difficile, et pourquoi souffrent-ils davantage de sentiments désagréables, d'angoisse, de chagrin ?

La réponse n'est pas difficile à trouver. Ils sont affectés de discordances quantitatives responsables de leurs inadaptations et de leurs souffrances névrotiques. La cause déterminante de toutes les formes du psychisme humain doit être recherchée dans l'action réciproque des prédispositions héréditaires et des événements accidentels. Ainsi tel instinct déterminé peut être constitutionnellement trop puissant ou trop faible, telle faculté peut être arrêtée dans son évolution normale ou insuffisamment développée ; d'autre part, les impressions, les événements extérieurs agissent sur les individus, avec plus ou moins de force et ce que supporte l'un peut ne pas être enduré par l'autre. Ce sont ces différences quantitatives qui déterminent la diversité des résultats.

Nous découvrons bien vite que cette explication est insuffisante. Elle est trop générale et veut trop expliquer. L'étiologie indiquée vaut pour tous les cas de souffrance, de détresse et d'impuissance psychiques, toutefois ces états ne sauraient tous être qualifiés de névrotiques. Les névroses se distinguent par certains caractères spécifiques et constituent des misères d'un genre particulier. C'est pourquoi nous pensons leur trouver des causes spécifiques ou encore nous supposons que, devant certaines tâches qui lui sont imposées, le psychisme échoue avec une facilité particulière ; ainsi le caractère spécial, si souvent étrange, des phénomènes névrotiques pourrait bien découler de ce fait, ce qui ne nous oblige nullement à rétracter nos précédentes affirmations. S'il se confirme que les névroses ne diffèrent par rien d'essentiel de l'état normal, leur étude promet d'apporter à la connaissance même de cet état normal de précieux renseignements. Nous découvrirons peut-être alors les « points faibles » d'une organisation normale.

L'hypothèse que nous venons d'émettre se trouve confirmée. L'expérience psychanalytique montre que l'on se trouve toujours en face d'une exigence instinctuelle non surmontée ou mal surmontée et aussi qu'une certaine époque de la vie est exclusivement ou principalement propice à l'éclosion d'une névrose. Ces deux facteurs : la nature de la pulsion et l'époque de la vie, doivent être étudiés séparément bien que leur action soit souvent étroitement liée.

En ce qui concerne la période de la vie, nous pouvons nous prononcer avec assez d'assurance. Il semble que les névroses ne s'acquièrent qu'au cours de la prime enfance (jusqu'à l'âge de 6 ans), bien que leurs symptômes puissent être bien plus tardifs. La névrose infantile se manifeste quelquefois pendant un temps assez court ou peut même passer inaperçue. La névrose ultérieure a, en tout cas, son point de départ dans l'enfance. (Il est possible que ce qu'on appelle névroses traumatiques, déclenchées par une frayeur trop intense ou des chocs somatiques graves tels que collisions de trains, avalanches, etc., constituent une exception, toutefois leurs relations avec le facteur infantile ont jusqu'ici échappé à nos investigations.) Nous comprenons facilement pourquoi les névroses naissent de préférence durant la première enfance. Elles sont, nous le savons, des affections du moi, il n'est donc pas surprenant que le moi, tant qu'il demeure faible, inachevé, incapable de résistance, n'arrive pas à venir à bout de problèmes dont il pourrait plus tard trouver en se jouant la solution. (Les exigences pulsionnelles du dedans comme les excitations du dehors agissent alors à la façon de traumatismes, surtout si elles rencontrent certaines prédispositions.) Le moi trop faible, impuissant, cherche à se défendre en tentant de fuir (refoulements), moyens qui s'avéreront ultérieurement inefficaces et qui opposeront à tout développement éventuel un obstacle permanent. Le dommage que subit le moi du fait de ses premières épreuves nous paraît disproportionné à celles-ci, mais que l'on songe seulement, par analogie, à la différence des effets produits par une piqûre (comme l'a montré Roux), suivant qu'elle est pratiquée dans un amas de cellules germinatives en voie de segmentation ou dans l'animal achevé sorti de ces cellules. Les incidents traumatisants ne sont épargnés à nul être humain et personne n'échappe aux refoulements que provoquent ces traumatismes. Peut-être ces périlleuses réactions du moi sont-elles indispensables à l'individu pour lui permettre d'atteindre un autre but, propre à la même période de vie. En peu d'années, le petit être primitif doit se transformer en être humain civilisé et avoir traversé, dans un temps invraisemblablement court, une immense partie de l'évolution culturelle humaine. Ce phénomène est rendu possible par des prédispositions héréditaires, mais ne se réalise presque jamais sans le concours de l'éducation et de l'influence parentale. Éducateurs et parents en tant que précurseurs du surmoi restreignent, au moyen d'interdictions et de punitions, l'activité du moi et favorisent ou même imposent l'instauration des refoulements. Il convient donc de ne pas oublier non plus, parmi les causes déterminantes des névroses, l'influence de la civilisation. Le barbare, il faut bien l'avouer, n'a pas de peine à se bien porter, tandis que pour les civilisés, c'est là une lourde tâche. Le désir de posséder un moi fort, non inhibé, semble naturel, mais, ainsi que nous l'enseigne l'époque où nous vivons, cette aspiration est essentiellement contraire à la civilisation. Or, les exigences de celle-ci se traduisent par l'éducation familiale ; n'oublions pas d'insérer ce caractère biologique de l'espèce humaine — sa dépendance infantile de longue durée — dans l'étiologie des névroses.

En ce qui concerne l'autre point : le facteur pulsionnel spécifique, nous découvrons ici un intéressant désaccord entre la théorie et l'expérience. Théoriquement, en effet, rien n'empêche de penser que toute exigence pulsionnelle, quelle qu'elle soit, doit occasionner les mêmes refoulements et leurs conséquences ; mais nous constatons invariablement, dans la mesure où nous pouvons en juger, que les excitations qui jouent ce rôle pathogène émanent de pulsions partielles de la sexualité. Les symptômes névrotiques constituent toujours soit des satisfactions substituées à quelque pulsion sexuelle, soit des mesures pour entraver celles-ci, soit encore, et c'est le cas le plus général, un compromis entre les deux, analogue à ceux qui se produisent dans l'inconscient, suivant ses lois propres, entre des contrastes. Nous ne pouvons encore remédier à la lacune qui subsiste dans nos théories et la décision est rendue plus difficile du fait que la plupart des tendances sexuelles ne sont pas purement érotiques, mais proviennent d'un alliage de pulsions érotiques et de pulsions destructives. Cependant, il est hors de doute que les pulsions qui se manifestent physiologiquement comme étant d'ordre sexuel jouent, dans la causation des névroses, un rôle d'une importance inattendue. Ce rôle est-il exclusif ? Nous ne saurions nous prononcer encore. Il faut se rappeler qu'au cours du développement de la civilisation, aucune fonction n'a été aussi énergiquement et aussi considérablement réprimée que justement la fonction sexuelle. La théorie doit se contenter de quelques indices propres à déceler une connexion plus étroite, ainsi, nous le constatons, la première période d'enfance, au cours de laquelle le moi commence à se différencier du ça, est aussi l'époque de la première floraison sexuelle à laquelle la période de latence met un terme. Or, ce n'est certainement pas par hasard que cette époque précoce, si importante, tombe plus tard sous le coup de l'amnésie infantile. Enfin des modifications biologiques de la vie sexuelle, par exemple, l'établissement diphasé de la fonction, la disparition du caractère périodique de l'excitabilité sexuelle et la modification qu'a subie le rapport entre la menstruation féminine et l'excitabilité du mâle, toutes ces innovations dans la sexualité ont sûrement une grande importance en ce qui concerne l'évolution de l'animal vers l'homme. C'est à la science future qu'il incombera de grouper les données encore isolées pour en tirer des vues nouvelles. Ici la lacune ne se trouve pas dans la psychologie, mais bien dans la biologie. Nous n'avons peut-être pas tort de dire que le point faible de l'organisation du moi gît dans son comportement à l'égard de la fonction sexuelle, comme si l'opposition biologique entre conservation de soi et conservation de l'espèce avait trouvé là son expression psychologique.

On a dit de l'enfant qu'il était psychologiquement le père de l'adulte et que les événements de ses premières années avaient, sur toute son existence, des retentissements d'une importance primordiale. L'expérience analytique confirme cette assertion. C'est pour cette raison que la découverte éventuelle d'un événement capital survenu dans l'enfance suscite en nous tant d'intérêt. Notre attention doit être attirée d'abord par les répercussions de certaines influences qui, si elles ne s'exercent pas sur tous les enfants, sont malgré tout assez fréquentes : tentatives de viol perpétrées par des adultes, séduction par d'autres enfants un peu plus âgés (frères ou sœurs), et, chose à laquelle on ne s'attendrait pas, impression produite par l'observation auditive ou visuelle de rapports sexuels entre des adultes (entre les parents), cela à une époque de la vie où de semblables scènes sont censées n'éveiller ni intérêt, ni compréhension et ne pas se graver dans la mémoire. Il est facile d'observer combien la réceptivité sexuelle de l'enfant est éveillée par de pareils faits et comment alors ses propres pulsions sexuelles peuvent être canalisées dans des voies dont elles ne pourront plus sortir. Comme ces impressions sont soumises au refoulement soit immédiatement, soit dès qu'elles resurgissent sous la forme de souvenirs, elles fournissent une condition propice à l'éclosion d'une compulsion névrotique qui, plus tard, empêchera le moi pour toujours de contrôler la fonction sexuelle et le poussera probablement à se détourner de cette dernière. Cette dernière réaction engendre une névrose, mais si elle ne se produit pas, il peut y avoir développement de perversions, voire bouleversement total de la fonction elle-même qui est d'une importance capitale tant pour la reproduction que pour toute la conduite de la vie.

Si instructifs que puissent être de pareils cas, c'est une autre situation qui excite plus encore notre intérêt, une situation que tout enfant est appelé à vivre et qui résulte inévitablement de sa longue dépendance et de sa vie chez ses parents, je veux parler du complexe d'Œdipe, ainsi nommé parce que son contenu essentiel se retrouve dans la légende grecque du roi Œdipe dont le récit, fait par un grand dramaturge, est heureusement parvenu jusqu'à nous. Le héros grec tue son père et épouse sa mère. Certes, il agit sans le savoir puisqu'il ignore qu'il s'agit de ses parents, mais c'est là une déviation facilement compréhensible et même inévitable du thème analytique.

Donnons maintenant deux descriptions distinctes du développement des garçons et des filles (de l'homme et de la femme) car c'est maintenant que, pour la première fois, la différence des sexes trouve son expression psychologique. Nous nous trouvons en face d'une grande énigme, d'un problème posé par un fait biologique, celui de l'existence de deux sexes. Là finissent nos connaissances et, ce fait, nous n'arrivons pas à le ramener à autre chose. La psychanalyse n'a en rien contribué à résoudre ce problème qui est sans doute tout entier d'ordre biologique. Nous ne découvrons dans le psychisme que des reflets de cette grande opposition et nos explications se heurtent à une difficulté dont nous soupçonnions depuis longtemps le motif : en effet, l'individu ne réagit pas seulement conformément à son propre sexe mais est toujours accessible, dans une certaine mesure, aux réactions du sexe opposé, de même que son corps, à côté d'organes sexuels bien développés possède aussi des rudiments rabougris — et souvent sans emploi — de l'autre sexe. Pour distinguer, du point de vue psychique, ce qui est mâle de ce qui est féminin, nous nous servons d'une équivalence évidemment insatisfaisante, empirique et conventionnelle. Nous appelons mâle tout ce qui est fort et actif, féminin tout ce qui est faible et passif. Le fait de la bisexualité psychologique pèse sur nos recherches et rend difficile toute description.

Le sein nourricier de sa mère est pour l'enfant le premier objet érotique, l'amour s'appuie sur la satisfaction du besoin de nourriture. Au début, l'enfant ne différencie certainement pas le sein qui lui est offert de son propre corps. C'est parce qu'il s'aperçoit que ce sein lui manque souvent que l'enfant le situe au dehors et le considère dès lors comme un objet, un objet chargé d'une partie de l'investissement narcissique primitif et qui se complète par la suite en devenant la personne maternelle. Celle-ci ne se contente pas de nourrir, elle soigne l'enfant et éveille ainsi en lui maintes autres sensations physiques agréables ou désagréables. Grâce aux soins qu'elle lui prodigue, elle devient sa première séductrice. Par ces deux sortes de relations, la mère acquiert une importance unique, incomparable, inaltérable et permanente et devient pour les deux sexes l'objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures. Le fondement phylogénétique prédomine à tel point sur les facteurs personnels, accidentels, qu'il importe peu que l'enfant ait réellement tété sa mère ou qu'il ait été nourri au biberon sans connaître jamais les tendres soins maternels. Le développement est semblable dans les deux cas. Il se peut même que la nostalgie, dans le second cas, n'en soit ultérieurement que plus forte. Si longtemps que l'enfant ait tété le sein de sa mère, il restera toujours convaincu, après le sevrage, d'avoir tété trop peu et pendant un temps trop court.

Cet avant-propos n'est pas superflu et va nous permettre de comprendre l'intensité du complexe d'Œdipe. Quand le garçon (vers 2, 3 ans) entre dans la phase phallique de son évolution libidinale, quand il apprend à connaître et qu'il ressent les sensations voluptueuses fournies par son organe sexuel, quand il apprend à se les procurer lui-même, à son gré, par excitation manuelle, il devient alors amoureux de sa mère et souhaite la posséder physiquement de la manière que ses observations d'ordre sexuel et son intuition lui ont permis de deviner. Il cherche à la séduire en exhibant son pénis dont la possession le remplit de fierté. En un mot, sa virilité tôt éveillée l'incite à vouloir remplacer auprès d'elle son père qui, jusqu'à ce moment, avait été un modèle envié à cause de son évidente force physique et de son prestige. Maintenant l'enfant considère son père comme un rival qu'il voudrait évincer. Si le petit garçon a quelquefois partagé le lit de sa mère pendant une absence de son père, il s'en voit banni dès le retour de celui-ci, d'où satisfaction au départ et amère déception au retour. Tel est le complexe d'Œdipe que la légende grecque a emprunté au monde fantasmatique infantile pour le transposer en prétendue réalité. Dans nos civilisations actuelles, une fin terrible invariablement est réservée à ce complexe.

La mère comprend très bien que l'excitation sexuelle de son petit garçon se rapporte à elle-même. Un beau jour, elle se dit qu'il ne faut pas laisser les choses aller ainsi et croit bien faire en lui interdisant les pratiques masturbatoires. L'interdiction a peu d'effet et n'entraîne tout au plus qu'une modification du procédé d'auto-satisfaction. Finalement, la mère adopte les grands moyens. Elle menace l'enfant de lui enlever l'objet du délit et, généralement, pour rendre sa menace plus terrifiante, plus croyable, elle déclare laisser au père le soin de l'exécuter et annonce qu'elle va tout raconter à ce dernier, qui ensuite se chargera, dit-elle, de couper le pénis. Chose étrange, cette menace ne devient opérante que si une autre condition se trouve remplie auparavant ou plus tard. En effet, l'enfant ne croit pas la possibilité d'une punition semblable, mais si, au moment de la menace, il se souvient d'avoir déjà vu des organes génitaux féminins, ou encore si, un peu plus tard, il lui arrive d'apercevoir ce sexe auquel manque l'objet apprécié entre tous, il prend alors au sérieux la menace, et, sous l'effet du complexe de castration, subit le plus fort traumatisme de sa jeune existence10.

Les effets de la menace de castration sont multiples, incalculables et influencent toutes les relations du petit garçon avec ses père et mère et plus tard ses rapports avec les hommes et les femmes en général. La plupart du temps, la virilité de l'enfant cède sous ce premier choc. Afin de sauver son membre viril, il renonce plus ou moins complètement à la possession de sa mère ; souvent sa sexualité est par suite de cette interdiction, à tout jamais compromise. S'il possède en lui une forte composante féminine, comme nous disons, cet élément gagne en puissance du fait de la virilité menacée. Il adopte, en face de son père, une attitude passive, analogue à celle qu'il prête à sa mère. La menace a pu le faire renoncer à la masturbation, mais non aux fantasmes qui accompagnaient celle-ci. Bien au contraire, l'activité fantasmatique, seule forme de satisfaction sexuelle qui lui reste, s'exerce plus qu'auparavant et, dans ces fantasmes, tout en s'identifiant toujours à son père, il s'identifie, peut-être davantage encore, à sa mère. Les dérivés et les produits de transformation de ces fantasmes masturbatoires précoces s'assurent l'accès de son moi ultérieur et contribuent à la formation de son caractère. Non seulement sa féminité se trouve encouragée, mais encore sa peur et sa haine du père vont en augmentant considérablement. La virilité du petit garçon fait repli, pour ainsi dire, et il adopte une attitude de révolte à l'égard du père. Cette attitude dicte, ultérieurement, de façon compulsionnelle, son comportement dans la société. Souvent le jeune garçon conserve alors des traces de sa fixation érotique à sa mère, fixation qui se manifeste par une excessive dépendance à l'égard de celle-ci et par une attitude soumise devant la femme en général. N'osant plus aimer sa mère, il ne veut pas non plus risquer de n'être plus aimé d'elle, car elle pourrait alors le dénoncer à son père et le livrer à la castration. Tout ce processus, avec ses conditions et ses conséquences, dont notre exposé ne présente qu'un petit nombre, subit un refoulement des plus énergiques. Comme le permettent les lois qui régissent le ça inconscient, tous les émois pulsionnels, toutes les réactions contradictoires alors activés, sont retenus dans l'inconscient, toujours prêts à troubler, après la puberté, l'évolution ultérieure du moi. Lorsque le phénomène somatique de la maturation sexuelle vient ranimer les anciennes fixations libidinales en apparence abandonnées, la sexualité se révèle entravée, morcelée, désagrégée en pulsions contradictoires.

Certes, la menace de castration n'a pas toujours d'aussi redoutables effets sur la sexualité naissante du petit garçon. Une fois de plus, l'étendue des dommages causés, comme celle des dommages évités, dépend de rapports quantitatifs. Quoi qu'il en soit, cet ensemble de faits doit être considéré comme l'événement capital de l'enfance et soulève le plus important des problèmes de la période précoce, tout en constituant la source la plus abondante des imperfections futures. Il n'en tombe pas moins dans l'oubli et quand, au cours d'une analyse, l'on tente de le reconstituer, l'adulte fait montre à son égard du plus grand scepticisme. Il se défend alors au point d'éluder toute allusion à ce sujet et, par un étrange aveuglement intellectuel, méconnaît les preuves les plus évidentes du fait en question. Il soutient, par exemple, que la légende d'Œdipe n'a réellement aucun rapport avec l'histoire reconstituée par l'analyse, que le cas est bien différent puisque Œdipe ignorait qu'il avait tué son père et épousé sa mère. Notre patient oublie qu'une semblable déformation était inévitable pour donner au sujet sa forme poétique, que d'ailleurs aucun élément étranger n'a été ajouté à la légende et que l'on n'y peut voir qu'un adroit agencement de facteurs déjà présents dans le thème. L'ignorance d'Œdipe n'est qu'une juste peinture de l'inconscience où sombre, chez l'adulte, l'ensemble de l'événement. La sentence contraignante de l'oracle qui doit ou devrait innocenter le héros est une récognition de l'implacabilité du destin qui condamne tous les fils à subir le complexe d'Œdipe. D'autres adeptes de la psychanalyse firent bientôt observer que l'énigme posée par un autre personnage de drame, Hamlet, l'indécis héros de Shakespeare, peut, elle aussi, être facilement résolue lorsqu'on la ramène au complexe d'Œdipe. Le jeune prince, en effet, ne se résout pas à châtier sur la personne d'un autre ce qui correspond à ses propres désirs œdipiens. L'incompréhension générale du monde littéraire à l'égard de ce drame montre combien l'ensemble des humains tient à ses refoulements infantiles11.

Et cependant, plus d'un siècle avant l'apparition de la psychanalyse, le philosophe français Diderot avait montré l'importance du complexe d'Œdipe en exprimant de la façon suivante ce qui différencie les époques primitives des époques civilisées : « Si le petit sauvage », écrit-il, « était abandonné à lui-même, qu'il conservât toute son imbécillité et qu'il réunît au peu de raison de l'enfant au berceau la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère ». Je me permets de penser que si la psychanalyse n'avait à son actif que la seule découverte du complexe d'Œdipe refoulé, cela suffirait à la faire ranger parmi les précieuses acquisitions nouvelles du genre humain.

Les effets du complexe de castration sont, chez la fille, plus uniformes mais non moins profonds. La petite fille, cela va de soi, n'a pas à redouter de perdre son pénis, mais elle réagit au fait de n'en pas posséder. Dès le début, elle jalouse le garçon et l'on peut dire que toute son évolution s'effectue sous le signe de cette envie du pénis. Elle s'efforce d'abord vainement de copier les garçons, puis, avec plus de succès, tente de trouver une compensation et ses efforts peuvent aboutir à lui faire adopter une attitude féminine normale. Quand, au cours de la phase phallique, elle cherche, comme le petit garçon, à se procurer des sensations voluptueuses en excitant ses organes génitaux, elle ne parvient pas toujours à obtenir une satisfaction suffisante et étend alors à toute sa personne le sentiment d'infériorité qu'a suscité chez elle la possession d'un pénis rabougri. En règle générale, cherchant à fuir tout ce qui lui rappelle la supériorité de son frère ou de ses camarades masculins, elle ne tarde pas à renoncer aux pratiques masturbatoires et se détourne alors tout à fait de la sexualité.

Si la petite fille persiste à vouloir devenir un garçon, elle sera plus tard, dans les cas extrêmes, une homosexuelle manifeste ou, en tout cas, présentera des traits marqués de caractère viril, choisira une carrière masculine, etc. Dans l'autre cas, elle se détache d'une mère autrefois aimée, ne lui pardonnant pas, par suite de l'envie du pénis, de l'avoir mise au monde si mal armée. Dans son ressentiment, elle se détourne de sa mère et adopte un autre objet d'amour : son père. Lorsqu'on perd un être aimé, la réaction la plus naturelle est de s'identifier à lui, de le remplacer, si l'on peut dire, du dedans. C'est ce mécanisme qu'utilise alors la fillette. Elle peut remplacer l'attachement par une identification, se met à la place de sa mère comme elle l'a toujours fait dans ses jeux et, voulant la remplacer auprès de son père, se met à haïr celle qu'elle avait jusqu'alors aimée, cela pour deux motifs : par jalousie et par rancune à cause du pénis dont elle a été privée. Ses nouvelles relations avec son père peuvent s'établir d'abord sur l'envie de disposer du pénis de celui-ci, mais le point culminant s'en trouve dans un autre désir : celui de recevoir de lui le cadeau d'un enfant. Ce désir de l'enfant a remplacé l'envie du pénis ou du moins en dérive.

Il est intéressant d'observer combien les relations entre le complexe d'Œdipe et le complexe de castration sont différentes, voire opposées, chez les filles et les garçons. En effet, la menace de castration, comme nous l'avons pu voir, met fin chez le garçon, au complexe d'Œdipe. La fille, au contraire, est poussée dans ce complexe quand elle s'aperçoit qu'elle ne possède pas de pénis. Il y a peu d'inconvénients à ce qu'une femme persiste dans une attitude œdipienne féminine (attitude à laquelle on a proposé de donner le nom de complexe d'Électre). En pareil cas, elle aspirera à trouver dans un futur époux les qualités de son père et sera disposée à se soumettre à son autorité. Son désir de posséder un pénis, désir, en fait, inassouvissable, peut se satisfaire si elle réussit à transformer son amour de l'organe en amour de l'homme possesseur de ce dernier, cela de la même façon qu'elle transféra jadis l'amour inspiré par le sein de sa mère à toute la personne de celle-ci.

Quand nous demandons à n'importe quel analyste de nous dire quelle structure psychique se montre chez ses patients le plus rebelle à son influence, il ne manque pas de répondre que c'est chez la femme le désir du pénis, et, chez l'homme, une attitude féminine à l'égard de son propre sexe, attitude dont la condition nécessaire serait la perte du pénis.


10 La castration se retrouve jusque dans la légende d'Œdipe. Ce héros, en effet, se crève les yeux pour se punir de son crime, acte qui, comme le prouvent les rêves, constitue un substitut symbolique de la castration. Il est possible que l'extraordinaire terreur provoquée par cette menace soit, en partie, due à une trace mnémonique phylogénétique, souvenir de l'époque préhistorique où le père jaloux enlevait réellement à son fils ses organes génitaux quand il le considérait comme un rival auprès d'une femme. Une très ancienne coutume, la circoncision, autre substitut symbolique de la castration, ne peut être considérée que comme l'indice d'une soumission à la volonté paternelle (voir les rites de la puberté chez les primitifs). Les faits dont nous venons de parler n'ont pas encore été étudiés chez les peuples et dans les civilisations où la masturbation infantile n'est pas réprimée.

11 Le nom de Shakespeare n'est très probablement qu'un pseudonyme derrière lequel se dissimulait un grand inconnu. Un homme considéré comme l'auteur des œuvres de Shakespeare : Edward de Vere, earl of Oxford, avait, dans son enfance, perdu un père aimé et admiré et s'était entièrement détaché de sa mère qui convola en secondes noces peu après qu'elle fût devenue veuve.