Chapitre VIII. L'appareil psychique et le monde extérieur

Nous sommes arrivés à toutes les vues et hypothèses générales exposées dans notre premier chapitre grâce au lent et minutieux travail dont nous avons donné un exemple dans la deuxième partie de cet ouvrage.

Cédons maintenant à la tentation de jeter un coup d'œil sur les progrès que ce travail nous a permis de réaliser et examinons quelles voies nouvelles s'ouvrent désormais devant nous. Une chose peut nous surprendre, c'est d'avoir été aussi souvent contraints de nous aventurer au-delà des limites de la psychologie. Les phénomènes que nous avons étudiés ne sont pas uniquement d'ordre psychologique, ils ont également un aspect organique et biologique, d'où il s'ensuit que, dans nos efforts pour édifier la psychanalyse, nous avons aussi réalisé d'importantes découvertes en biologie tout en nous voyant obligés d'émettre quelques hypothèses relatives à cette dernière science.

Toutefois, ne quittons pas, pour le moment, le domaine de la psychologie. Nous avons reconnu qu'il était impossible d'établir scientifiquement une ligne de démarcation entre les états normaux et anormaux. Ainsi toute distinction, en dépit de son importance pratique, ne peut avoir qu'une valeur conventionnelle. Nous avons été amenés à nous faire une idée du psychisme normal par l'étude de ses troubles, ce qui n'eût pas été possible si ces états morbides — névroses ou psychoses — eussent eu des causes spécifiques agissant à la manière de corps étrangers.

L'étude du trouble passager qui survient pendant le sommeil, trouble inoffensif et dont le rôle est même utile, nous a donné la clef des maladies psychiques permanentes et dangereuses. Nous affirmons que la psychologie du conscient n'était pas plus capable d'éclairer le fonctionnement normal de l'esprit que d'expliquer le rêve. Les seuls renseignements dont elle disposait, ceux de l'auto-perception consciente, se sont partout révélés incapables de nous faire comprendre la multiplicité et la complexité des phénomènes psychiques, impuissants aussi à découvrir la connexion de ceux-ci et, par suite, à trouver les causes déterminantes des phénomènes morbides.

En admettant l'existence d'un appareil psychique à étendue spatiale, bien adapté à son rôle, développé par les nécessités de l'existence et qui ne produit les phénomènes de la conscience qu'en un point particulier et dans certaines conditions, nous avons été en mesure d'établir la psychologie sur des bases analogues à celles de toute autre science, de la physique, par exemple. Dans notre domaine scientifique, comme dans tous les autres, il s'agit de découvrir derrière les propriétés (les qualités) directement perçues des objets, quelque chose d'autre qui dépende moins de la réceptivité de nos organes sensoriels et qui se rapproche davantage de ce qu'on suppose être l'état de choses réel. Certes, nous n'espérons pas atteindre ce dernier puisque nous sommes évidemment obligés de traduire toutes nos déductions dans le langage même de nos perceptions, désavantage dont il nous est à jamais interdit de nous libérer. Mais c'est là justement que se trouvent la nature et la limitation de notre science. Tout se passe comme si, parlant de sciences physiques, nous disions : « En supposant que notre vue soit assez perçante, nous découvririons qu'un corps en apparence solide est constitué de particules de telle ou telle forme, de telle ou telle dimension, situées, par rapport les unes aux autres, de telle ou telle façon. » C'est ainsi que nous cherchons à augmenter le plus possible, par des moyens artificiels, le rendement de nos organes sensoriels ; toutefois, il convient de se dire que tous ces efforts ne modifient en rien le résultat final. La réalité demeurera à jamais « inconnaissable ». Ce que le travail scientifique tire des perceptions sensorielles primaires, c'est la découverte de connexions et d'interdépendances présentes dans le monde extérieur et qui peuvent, d'une façon quelconque, se reproduire ou se refléter dans le monde intérieur de notre pensée. Cette connaissance nous permet de « comprendre » certains phénomènes du monde extérieur, de les prévoir et parfois de les modifier. C'est de la même façon que nous procédons en psychanalyse. Nous avons pu découvrir certains procédés techniques qui nous permettent de combler les lacunes qui subsistent dans les phénomènes de notre conscience et nous utilisons ces méthodes techniques comme les physiciens se servent de l'expérimentation. Nous inférons ainsi une quantité de processus en eux-mêmes « inconnaissables ». Nous insérons ensuite ceux-ci parmi les processus dont nous sommes conscients. Quand, par exemple, nous déclarons : « Ici s'est inséré un souvenir inconscient », c'est qu'il s'est produit quelque chose que nous ne concevons pas mais qui, s'il était parvenu jusqu'à notre conscient, ne se pourrait décrire que de telle ou telle façon.

Certes, le droit de tirer de pareilles conclusions, de pratiquer de semblables interpolations, de postuler leur exactitude, reste, en chaque cas particulier, soumis à la critique. Avouons-le, il est souvent très difficile d'aboutir à une décision, ce qui d'ailleurs se traduit par de nombreux désaccords entre les psychanalystes. C'est la nouveauté du problème qui en est, en partie, responsable, c'est-à-dire le manque d'entraînement. Toutefois, il n'est que juste d'en accuser aussi un facteur particulier inhérent à cette matière ; en psychologie, en effet, il n'est pas toujours question, comme en physique, de matières qui n'éveillent qu'un froid intérêt scientifique. Il ne convient pas de s'étonner outre mesure de voir, par exemple, une analyste femme, insuffisamment convaincue de l'intensité de son désir du pénis, sous-estimer l'importance de ce facteur chez ses patientes. Cependant ces sources d'erreur issues d'une équation personnelle n'ont, tout compte fait, que peu d'importance. Lorsqu'on ouvre quelque vieux précis de microscopie, on est stupéfait de voir quelles exigences étaient imposées aux personnes qui se servaient du microscope à l'époque où il s'agissait encore d'une technique nouvelle. Aujourd'hui, il n'est plus question de tout cela.

Nous n'entreprendrons pas de donner ici un tableau complet de l'appareil psychique et de ses fonctions. Si d'ailleurs nous le tentions, nous serions gênés par le fait que la psychanalyse n'a pas encore eu le temps d'étudier avec une égale attention chacune de ces fonctions. Contentons-nous donc d'une récapitulation détaillée de ce que nous avons dit dans notre première partie.

Donc le noyau de notre être est constitué par le ténébreux ça qui ne communique pas directement avec le monde extérieur et que nous n'arrivons à connaître que par l'entremise d'une autre instance psychique. Les pulsions organiques agissent à l'intérieur du ça et résultent elles-mêmes de la fusion en proportions variables de deux forces primitives : l'Éros et la Destruction. Ces pulsions se différencient les unes des autres par leurs relations avec les organes ou les systèmes d'organes. Leur seul but est de se satisfaire au moyen de modifications de ces organes, modifications qu'elles obtiennent grâce à l'aide d'objets extérieurs. Toutefois une satisfaction immédiate et inconsidérée comme celles qu'exige le ça risquerait souvent de provoquer de dangereux conflits avec l'extérieur et d'entraîner la destruction du sujet. Le ça ne se soucie nullement d'assurer le lendemain et ignore l'angoisse. Il serait peut-être plus correct de dire que, capable d'engendrer les éléments sensoriels de l'angoisse, il ne peut s'en servir. Les processus qui intéressent ces présumés éléments psychiques dans le ça ou qui se déroulent entre eux (processus primaire) diffèrent beaucoup de ceux que la perception consciente nous a rendus familiers au cours de notre vie intellectuelle et affective. En outre, les restrictions critiques de la logique n'influencent nullement ce qui se passe dans le ça ; la logique, en effet, rejette une partie de ces processus, les jugeant nuls, et tend même à les supprimer.

Le ça, retranché du monde extérieur, a son propre univers de perception. Il ressent avec une extraordinaire acuité certaines modifications à l'intérieur de lui-même, en particulier les variations de tensions des émois pulsionnels, variations qui deviennent conscientes en tant qu'impressions de la série plaisir-déplaisir. Certes, il est malaisé de déterminer par quelles voies et à l'aide de quels organes sensoriels terminaux ces perceptions se produisent, mais une chose semble certaine : les auto-perceptions, impressions cénesthésiques et impressions de plaisir-déplaisir, régissent despotiquement les phénomènes à l'intérieur du ça. Le ça obéit à l'inexorable principe de plaisir, mais n'est pas seul à agir de la sorte. L'activité des autres instances psychiques réussit, semble-t-il, à modifier mais non à supprimer le principe de plaisir et une question d'une importance théorique capitale n'a pas encore été résolue : quand et comment ce principe peut-il être surmonté ? En considérant qu'il exige la diminution et peut-être même finalement la disparition des tensions provoquées par les besoins instinctuels (c'est-à-dire le Nirvana), nous abordons la question, non encore élucidée, des relations entre le principe de plaisir et les deux forces primitives, l'Éros et l'instinct de mort.

L'autre instance psychique, le moi, nous semble plus connaissable et nous pensons nous y reconnaître nous-mêmes avec plus de facilité. Elle s'est développée à partir de la couche corticale du ça qui, aménagée pour recevoir et rejeter les excitations, se trouve en contact direct avec l'extérieur (la réalité). Prenant son point de départ dans la perception consciente, le moi soumet à son influence des domaines toujours plus vastes, des couches toujours plus profondes du ça, et, en persistant avec ténacité à dépendre du monde extérieur, il porte la marque indélébile de son origine, une sorte de « Made in Germany », pour ainsi dire. Au point de vue psychologique, sa fonction est d'élever les processus du ça à un niveau dynamique plus élevé (peut-être en transformant de l'énergie libre, mobile, en énergie liée, comme dans l'état préconscient) ; le rôle constructif du moi consiste à intercaler entre l'exigence instinctuelle et l'acte propre à satisfaire cette dernière, une activité intellectuelle qui, une fois bien considérés l'état de choses présent et les expériences passées, s'efforce, au moyen d'essais expérimentaux, de peser les conséquences de la ligne de conduite envisagée. C'est ainsi que le moi parvient à décider si l'entreprise projetée peut aboutir à une satisfaction, s'il convient de la remettre à plus tard ou si l'exigence instinctuelle ne doit pas être purement et simplement étouffée parce que trop dangereuse (principe de réalité). De même que le ça n'obéit qu'à l'appât du plaisir, le moi est dominé par le souci de la sécurité. Sa mission est la conservation de soi que le ça semble négliger. Le moi se sert des sensations d'angoisse comme d'un signal d'alarme qui lui annonce tout danger menaçant son intégrité. Comme les traces mnémoniques, surtout du fait de leur association avec les résidus verbaux, peuvent devenir tout aussi conscientes que les perceptions, un danger de confusion capable d'aboutir à une méconnaissance de la réalité subsiste ici. Le moi s'en prémunit en instituant l'épreuve de réalité qui se trouve parfois interrompue dans les rêves, suivant les conditions du sommeil. Dans ses efforts pour se maintenir au milieu de forces mécaniques, le moi se voit menacé de dangers qui, bien qu'émanant surtout de la réalité extérieure, viennent d'ailleurs encore. Son propre ça constitue lui-même une source de périls semblables et cela pour deux motifs différents. En premier lieu, de trop excessives forces instinctuelles, comme de trop puissantes « excitations » extérieures, sont capables de nuire au moi. Il est vrai qu'elles ne peuvent l'anéantir, mais elles risquent de détruire son organisation dynamique particulière et le ramener à n'être plus qu'une fraction du ça. En second lieu, l'expérience a pu enseigner au moi que la satisfaction d'une exigence instinctuelle, non insupportable en soi, pourrait cependant susciter une réaction dangereuse du monde extérieur, de sorte que c'est alors l'exigence instinctuelle même qui se mue en danger. C'est donc sur deux fronts que le moi doit lutter, il lui faut défendre son existence à la fois contre un monde extérieur qui menace de le détruire et contre un monde intérieur bien trop exigeant. Il utilise contre ses deux adversaires la même méthode de défense, mais celle-ci s'avère particulièrement inefficace contre l'ennemi du dedans. Par suite de son identité primitive, de son intimité avec l'adversaire, il a les plus grandes difficultés à échapper aux dangers intérieurs et même lorsque ces derniers peuvent, pendant un certain temps, être tenus en échec, ils n'en restent pas moins menaçants.

Nous avons vu comment le moi encore faible et inachevé de la première enfance se trouve durablement endommagé par l'effort qu'il a réalisé pour échapper aux dangers inhérents à cette époque de la vie. La protection des parents écarte de l'enfant les périls extérieurs, mais cette sécurité, il la paye en crainte de perdre l'amour de ces parents, perte d'amour qui le livrerait sans défense à tous les dangers du dehors. Ce facteur exerce une influence décisive sur l'issue du conflit au moment où le garçon entre dans la situation œdipienne. La menace de castration qui pèse sur son narcissisme, renforcée encore à partir de sources primitives, prend possession de lui. L'action conjointe des deux influences, celle du danger réel immédiat et celle du danger à fondement phylogénétique conservé dans la mémoire, incite l'enfant à adopter des mesures de défense (refoulements). Cette défense, quoique provisoirement efficace, se révèle psychologiquement inadéquate au moment où une réactivation de la sexualité vient renforcer les exigences instinctuelles antérieurement éliminées. Du point de vue biologique, nous dirons que le moi se heurte aux excitations de la première période de sexualité, à une époque où son immaturité ne peut le mener qu'à un échec. Le fait que le développement du moi se laisse distancer par le développement libidinal est, à nos yeux, la condition essentielle des névroses. Comment alors n'en pas déduire que les névroses pourraient être évitées si l'on épargnait au moi infantile cette épreuve, c'est-à-dire si on laissait s'épanouir librement la sexualité de l'enfant, comme c'est le cas chez bien des peuples primitifs. Il se peut que l'étiologie des troubles névrotiques soit plus compliquée que nous ne le disons ici ; si tel est le cas, du moins avons-nous fait ressortir une partie essentielle du complexe étiologique. N'oublions pas non plus les influences phylogénétiques qui, présentes quelque part dans le ça, sous une forme que nous ne connaissons pas encore, agissent plus fortement dans la prime enfance qu'à toute autre époque, sur le moi. D'autre part, nous pressentons qu'un aussi précoce essai d'endigage de l'instinct sexuel et une telle partialité du jeune moi en faveur du monde extérieur par rapport au monde intérieur, partialité qui découle d'ailleurs de l'interdiction imposée à la sexualité infantile, doivent forcément se répercuter sur le développement culturel ultérieur des individus. Les exigences instinctuelles auxquelles les satisfactions directes sont refusées, se voyant contraintes de s'engager dans d'autres voies où elles trouvent des satisfactions substitutives, peuvent, ce faisant, être désexualisées et relâcher les liens qui les rattachent aux buts instinctuels primitifs. Concluons-en qu'une grande partie de notre trésor de civilisation, si hautement prisé, s'est constituée au détriment de la sexualité et par l'effet d'une limitation des pulsions sexuelles.

Nous avons inlassablement répété que le moi doit son origine, aussi bien que ses plus importants caractères acquis, à ses relations avec le monde extérieur. Nous sommes donc prêts à admettre que les états pathologiques du moi, ceux où il se rapproche à nouveau le plus du ça, se fondent sur la cessation ou le relâchement des rapports extérieurs. Un fait le confirme : l'expérience clinique montre qu'il y a, au déclenchement d'une psychose, deux motifs déterminants : ou bien la réalité est devenue intolérable, ou bien les pulsions ont subi un énorme renforcement, ce qui, étant donné les exigences rivalisantes du ça et de l'extérieur, doit avoir sur le moi des effets analogues. Le problème de la psychose serait simple et clair si le moi se détachait totalement de la réalité, mais c'est là une chose qui se produit rarement, peut-être même jamais. Même quand il s'agit d'états aussi éloignés de la réalité du monde extérieur que les états hallucinatoires confusionnels (Amentia), les malades, une fois guéris, déclarent que dans un recoin de leur esprit, suivant leur expression, une personne normale s'était tenue cachée, laissant se dérouler devant elle, comme un observateur désintéressé, toute la fantasmagorie morbide. Avons-nous le droit de penser que les choses se passent toujours ainsi ? Je ne sais, mais j'ai sur d'autres psychoses moins tapageuses des renseignements analogues.

Je me rappelle un cas de paranoïa chronique, au cours de laquelle, après chaque accès de jalousie, un rêve fournissait à l'analyste un exposé correct, nullement entaché de délire, de l'incident. Un intéressant contraste était ainsi mis en lumière, car tandis que les rêves du névrosé nous révèlent habituellement une jalousie dont il n'a pas conscience à l'état de veille, voici que, chez un psychosé, le délire de l'état de veille est corrigé par un rêve. Nous pouvons probablement admettre que ce qui se passe dans tous les états semblables consiste en un clivage psychique. Au lieu d'une unique attitude psychique, il y en a deux ; l'une, la normale, tient compte de la réalité alors que l'autre, sous l'influence des pulsions, détache le moi de cette dernière. Les deux attitudes coexistent, mais l'issue dépend de leurs puissances relatives. Les conditions nécessaires à l'apparition d'une psychose sont présentes quand l'attitude anormale prévaut. Le rapport vient-il à s'inverser, alors survient la guérison apparente de la psychopathie. En réalité, les idées délirantes n'ont fait que réintégrer l'inconscient. D'ailleurs de nombreuses observations nous permettent d'affirmer que le délire préexistait bien longtemps avant de se manifester.

Nous disons donc que dans toute psychose existe un clivage dans le moi et si nous tenons tant à ce postulat, c'est qu'il se trouve confirmé dans d'autres états plus proches des névroses et finalement dans ces dernières aussi. Je m'en suis d'abord moi-même convaincu en ce qui concerne les cas de fétichisme. Cette anomalie, qu'on peut ranger parmi les perversions, se fonde, on le sait, sur le fait que le patient — il s'agit presque toujours d'un homme — se refuse à croire au manque de pénis de la femme, ce manque lui étant très pénible parce qu'il prouve la possibilité de sa propre castration. C'est pourquoi il refuse d'admettre, en dépit de ce que sa propre perception sensorielle lui a permis de constater, que la femme soit dépourvue de pénis et il s'accroche à la conviction opposée. Mais la perception bien que niée n'en a pas moins agi et le sujet, malgré tout, n'ose prétendre qu'il a vraiment vu un pénis. Que va-t-il faire alors ? Il choisit quelque chose d'autre, une partie du corps, un objet, auquel il attribue le rôle de ce pénis dont il ne peut se passer. En général il s'agit d'une chose que le fétichiste a vue au moment où il regardait les organes génitaux féminins ou d'un objet susceptible de remplacer symboliquement le pénis. Il serait toutefois inexact de considérer comme un clivage du moi le processus qui accompagne le choix d'un fétiche. Il s'agit là d'un compromis établi à l'aide d'un déplacement analogue à ceux que le rêve nous a rendus familiers. Mais nos observations ne s'arrêtent pas là. Le sujet s'est créé un fétiche afin de détruire toute preuve d'une possibilité de castration et pour échapper ainsi à la peur de cette castration. Si, comme d'autres créatures vivantes, la femme possède un pénis, il n'y a plus lieu de craindre que votre propre pénis vous soit enlevé. Cependant, on trouve chez certains fétichistes une peur de castration semblable à celle des non-fétichistes et qui engendre chez eux des réactions analogues. C'est pourquoi leur comportement révèle deux opinions contradictoires. D'une part, en effet, on les voit nier la perception qui leur a montré le défaut de pénis chez la femme, d'autre part, ils reconnaissent ce manque dont ils tirent de justes conséquences. Ces deux attitudes persistent tout au long de la vie sans s'influencer mutuellement. N'est-ce pas là ce que l'on peut qualifier de clivage du moi ? Cet état de choses nous permet également de comprendre pourquoi le fétichisme n'est si souvent que partiellement développé. Il ne détermine pas entièrement le choix objectal mais autorise, dans une plus ou moins large mesure, un comportement sexuel normal, parfois même son rôle reste modeste et peut n'être qu'esquissé. Le fétichiste ne réussit jamais parfaitement à détacher son moi de la réalité extérieure.

Gardons-nous de penser que le fétichisme constitue un cas exceptionnel de clivage du moi, mais il nous offre une excellente occasion d'étudier ce phénomène. Revenons au fait que le moi infantile, sous l'emprise du monde réel, se débarrasse par le procédé du refoulement des exigences pulsionnelles réprouvées. Ajoutons maintenant que le moi, durant la même période de vie, se voit souvent obligé de lutter contre certaines prétentions du monde extérieur, qui lui sont pénibles, et se sert, en pareille occasion, du procédé de la négation pour supprimer les perceptions qui lui révèlent ces exigences. De semblables négations se produisent fréquemment, et pas uniquement chez les fétichistes. Partout où nous sommes en mesure de les étudier, elles apparaissent comme des demi-mesures, comme des tentatives imparfaites pour détacher le moi de la réalité. Le rejet est toujours doublé d'une acceptation ; deux attitudes opposées, indépendantes l'une de l'autre, s'instaurent, ce qui aboutit à un clivage du moi et ici encore l'issue doit dépendre de celle des deux qui disposera de la plus grande intensité.

Les faits de clivage du moi, tels que nous venons de les décrire, ne sont ni aussi nouveaux, ni aussi étranges qu'ils pourraient d'abord paraître. Le fait qu'une personne puisse adopter, par rapport à un comportement donné, deux attitudes psychiques différentes, opposées, et indépendantes l'une de l'autre, est justement ce qui caractérise les névroses, mais il convient de dire, qu'en pareil cas, l'une des attitudes est le fait du moi tandis que l'attitude opposée, celle qui est refoulée, émane du ça. La différence entre les deux cas est essentiellement d'ordre topographique ou structural et il n'est pas toujours facile de décider à laquelle des deux éventualités on a affaire dans chaque cas particulier. Toutefois, elles ont un caractère commun important : en effet, que le moi, pour se défendre de quelque danger, nie une partie du monde extérieur ou qu'il veuille repousser une exigence pulsionnelle de l'intérieur, sa réussite, en dépit de tous ses efforts défensifs, n'est jamais totale, absolue. Deux attitudes contradictoires se manifestent toujours et toutes deux, aussi bien la plus faible, celle qui a subi l'échec, que l'autre, aboutissent à la création de complications psychiques. Ajoutons finalement que nos perceptions conscientes ne nous permettent de connaître qu'une bien faible partie de tous ces processus.