Chapitre III. Le développement de la fonction sexuelle

Suivant l'opinion la plus généralement répandue, la sexualité humaine tend essentiellement à mettre en contact les organes génitaux de deux individus de sexe différent. Les baisers, le fait de regarder, de toucher, le corps du partenaire, sont considérés comme des manifestations accessoires, des actes préliminaires. La tendance sexuelle est censée apparaître à la puberté, c'est-à-dire à l'époque de la maturité sexuelle et être au service de la reproduction. Toutefois certains faits, bien connus, n'entrent pas dans le cadre étroit d'une telle conception :

1° Chose étrange, certaines personnes n'éprouvent d'attirance que pour des individus du même sexe qu'elles et pour les organes génitaux de ceux-ci.

2° Fait également étrange, le plaisir ressenti par certains individus tout en conservant un caractère totalement sexuel n'émane pas des zones génitales ou bien en néglige l'utilisation normale. Ces gens sont appelés des pervers.

3° Enfin il est évident que certains enfants, considérés à cause de cela comme des dégénérés, s'intéressent très tôt à leurs organes génitaux, où l'on observe des indices d'excitation.

On s'imagine le tapage que suscita la découverte de ces trois faits méconnus. La psychanalyse, en les mettant en relief, allait contredire les idées populaires, d'où une violente opposition. Voici les principaux résultats obtenus :

a) La vie sexuelle ne commence pas à la puberté, mais se manifeste clairement très tôt après la naissance.

b) Il convient de bien différencier les concepts de sexuel et de génital. Le mot sexuel a un sens bien plus étendu et embrasse nombre d'activités sans rapports avec les organes génitaux.

c) La vie sexuelle comprend la fonction qui permet d'obtenir du plaisir à partir de diverses zones du corps ; cette fonction doit ultérieurement être mise au service de la reproduction. Toutefois les deux fonctions ne coïncident pas toujours totalement.

La première assertion, la plus inattendue de toutes, est aussi celle qui mérite de susciter le plus grand intérêt. Si l'on a dénié à certaines activités corporelles d'enfants très jeunes le qualificatif de sexuelles, ce ne peut être que par l'effet d'un vieux préjugé. Ces activités sont liées à des phénomènes psychiques que nous retrouvons, plus tard, dans la vie amoureuse des adultes comme, par exemple, la fixation à un objet particulier, la jalousie, etc. On constate également que ces phénomènes de la prime enfance évoluent suivant certaines règles, s'intensifient de façon constante jusque vers la fin de la 5ème année, époque où ils culminent pour ensuite cesser pendant un certain temps. À ce moment, l'évolution s'arrête et il y a oubli et rétrogradation de bien des choses. Après cette période dite de latence, la sexualité réapparaît à la puberté, nous pourrions dire qu'elle refleurit. Nous nous trouvons donc en présence d'une instauration diphasée de la vie sexuelle, phénomène qui n'est observable que chez l'homme et dont le rôle dans le devenir de ce dernier doit être considérable4. Les événements de cette période précoce de la sexualité sont tous, à de rares exceptions près, soumis à l'amnésie infantile, ce qui ne doit pas nous laisser indifférents. C'est en effet la constatation de cette amnésie qui nous a permis de nous faire une idée de l'étiologie des névroses et d'établir notre technique de traitement analytique. Par ailleurs, l'étude des processus évolutifs au cours de l'enfance nous a aussi apporté des preuves à l'appui d'autres conclusions.

Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui pose une revendication libidinale au psychisme, est, dès la naissance, la bouche. Toute l'activité psychique se concentre d'abord sur la satisfaction des besoins de cette zone. C'est évidemment, en premier lieu, le besoin de conservation qui satisfait l'alimentation. toutefois gardons-nous de confondre physiologie et psychologie. Très tôt, l'enfant, en  suçotant obstinément, montre qu'il éprouve, ce faisant, une satisfaction. Cette dernière, bien que tirant son origine de l'alimentation, en reste cependant indépendante. Puisque le besoin de suçoter tend à engendrer du plaisir, il peut et doit être qualifié de sexuel.

Dès cette phase orale et l'apparition des premières dents, certaines pulsions sadiques surgissent isolément. Elles sont bien plus marquées dans la deuxième phase, celle que nous appelons sadique-anale parce qu'alors la satisfaction est recherchée dans l'agression et dans la fonction excrémentielle. Si nous nous arrogeons le droit d'inclure les tendances agressives dans la libido, c'est parce que nous pensons que le sadisme est une combinaison de pulsions purement libidinales avec des tendances purement destructives, combinaison qui dès lors persistera à jamais5.

La troisième phase que nous qualifions de phallique prélude à l'état final de la vie et ressemble déjà beaucoup à celui-ci. Notons que seuls les organes génitaux mâles (le phallus) jouent alors un rôle. Les organes génitaux féminins restent longtemps encore ignorés ; l'enfant lorsqu'il cherche à comprendre les phénomènes sexuels adopte la vénérable théorie du cloaque qui, au point de vue génétique, trouve sa justification6.

C'est avec et pendant la phase phallique que la sexualité infantile atteint son point culminant et se rapproche de son déclin. Garçon et fille vont dès lors connaître un destin différent. Tous deux ont commencé par mettre leur activité intellectuelle au service de l'investigation sexuelle, tous deux ont adopté l'hypothèse de l'universalité du pénis. Mais maintenant les voies suivies par les deux sexes vont diverger. Le petit garçon entre dans la phase œdipienne et se met à manipuler son pénis tout en se livrant à des fantasmes relatifs à une quelconque activité sexuelle à l'égard de sa mère. Puis, sous l'effet de deux chocs simultanés : la menace de castration et la constatation du manque de pénis de la femme, le petit garçon subit le plus grand traumatisme de sa vie auquel succède, par suite, avec toutes ses conséquences, la période de latence. La petite fille, après de vaines tentatives pour imiter le garçon, s'aperçoit de son manque de phallus ou plutôt de l'infériorité de son clitoris, ce qui a sur la formation de son caractère des retentissements durables ; cette première déception dans la rivalité la fait souvent se détourner tout à fait de la vie sexuelle.

Il serait faux de croire ces trois phases bien délimitées car elles peuvent se poursuivre parallèlement, se chevaucher ou coïncider. Dans les phases précoces, les diverses pulsions partielles agissent indépendamment en vue d'un gain en plaisir. C'est au cours de la phase phallique que les autres tendances vont subir la primauté des organes génitaux et que la recherche générale du plaisir s'intégrera dans la fonction sexuelle. L'organisation ne se parachève qu'à la puberté, dans une quatrième phase : la phase génitale. Voici comment se passent alors les choses : 1° Maints investissements anciens de la libido persistent ; 2° D'autres s'intègrent dans la fonction sexuelle pour constituer les actes auxiliaires ou préparatoires dont la satisfaction produit ce qu'on appelle le plaisir préliminaire ; 3° D'autres tendances se trouvent éliminées, soit par répression totale (refoulement), soit par modification de leur rôle dans le moi. Elles forment certains traits de caractère ou subissent une sublimation avec déplacements de but.

Ce processus ne se réalise pas toujours sans dommages et les inhibitions qui gênent son cours se manifestent sous la forme des multiples troubles de la vie sexuelle. La libido demeure alors fixée aux états qui caractérisent les phases plus précoces du développement et l'on voit se produire les déviations du but normal qu'on appelle perversions. L'homosexualité manifeste offre un exemple de ces troubles de l'évolution. L'analyse montre qu'il existe partout et toujours un lien objectal homosexuel, seulement, dans la plupart des cas, cette homosexualité demeure latente. Les processus qui aboutissent à l'instauration d'un état normal ne sont jamais totalement réalisés ni totalement absents. Ils n'ont en général qu'un caractère partiel, de sorte que l'issue dépend de rapports quantitatifs. On voit combien cet état de choses est complexe. Ainsi l'organisation génitale s'établit bien mais se voit privée de toutes les fractions de la libido qui n'y ont pas subi d'évolution et demeurent fixées aux objets et aux buts prégénitaux. Cet affaiblissement se traduit, dans les cas d'insatisfaction génitale ou de difficultés réelles, par une tendance de la libido à revenir aux investissements anciens prégénitaux, c'est-à-dire à régresser.

En étudiant les fonctions sexuelles, une première et préalable conviction ou plus exactement un premier soupçon s'est imposé à notre esprit à propos de deux points dont l'importance, dans tout ce domaine, apparaît considérable. Premièrement, les phénomènes normaux ou anormaux observés (ce qui constitue la phénoménologie), exigent d'être décrits aux points de vue dynamique et économique (dans le cas qui nous occupe nous devons chercher à connaître la répartition quantitative de la libido). Ensuite, l'étiologie des troubles que nous étudions se découvre dans l'histoire du développement de l'individu, c'est-à-dire dans l'enfance de celui-ci.


4  On a émis l'hypothèse que l'homme descendait d'un mammifère dont la maturité sexuelle se produisait à l'âge de 5 ans. Quelque grand événement extérieur aurait troublé l'évolution en droite ligne de l'espèce et interrompu le développement de la sexualité. D'autres différences entre la vie sexuelle des animaux et celle de l'homme auraient la même origine, par exemple la suppression de l'influence saisonnière sur la libido et l'utilisation du rôle de la menstruation dans les rapports sexuels.

5 Il faut se demander si la satisfaction de réactions pulsionnelles purement destructives peut provoquer du plaisir, s'il y a destruction sans éléments libidinaux. La satisfaction des résidus de l'instinct de mort restés dans le moi ne semble pas produire de plaisir bien que le masochisme représente une combinaison tout à fait analogue au sadisme.

6 On a fréquemment prétendu que les excitations vaginales pouvaient survenir de très bonne heure. Il ne s'agit vraisemblablement en ce cas que d'excitations clitoridiennes, c'est-à-dire d'excitations d'un organe analogue au pénis, ce qui ne nous enlève pas le droit de qualifier cette phase de phallique.