Chapitre V. À propos de l'interprétation du rêve

Une étude des états normaux, stables, dans lesquels les frontières du moi sont bien assurées, contre le ça, par des résistances (contre-investissements) et demeurent immuables et où le surmoi ne saurait être différencié du moi parce que tous deux s'accordent harmonieusement, cette étude, dis-je, ne nous apprendrait pas grand-chose. Seuls peuvent nous faire avancer les états de conflit et de rébellion qui se produisent quand le contenu du ça inconscient a quelque chance de pénétrer dans le moi et jusqu'au conscient et où le moi cherche à se prémunir contre cette intrusion. C'est en pareil cas seulement que nous pouvons faire les observations qui confirment ou rectifient nos vues sur les deux partenaires. Or, cette possibilité nous est justement offerte par le sommeil nocturne et l'activité psychique qui s'y manifeste sous la forme de rêves est notre meilleur objet d'études. En outre, lorsque nous étudions le rêve, nous n'encourons pas le reproche que l'on nous adresse si souvent, de n'étudier que la vie psychique normale que d'après les données fournies par les cas pathologiques. En effet, le rêve, si différentes que soient ses productions de celles de l'état de veille, est, dans la vie mentale des êtres normaux, un phénomène banal. Chacun sait que le rêve peut être confus, inintelligible, voire absurde, que ses contenus vont, parfois, à l'encontre de toute notre notion de la réalité et que nous nous y comportons comme des malades mentaux, du fait même que, tant que nous rêvons, nous attribuons aux contenus du rêve une réalité objective.

Nous arrivons à comprendre (à interpréter) le rêve, en admettant que les souvenirs qu'il nous laisse après notre réveil ne révèlent pas son processus véritable mais seulement une façade derrière laquelle se dissimule le fait réel. Nous distinguons ainsi dans le rêve un contenu manifeste et des pensées latentes. Le processus grâce auquel ces dernières se transforment en contenu manifeste s'appelle élaboration du rêve. L'étude de cette élaboration nous offre un excellent exemple de la façon dont le matériel inconscient du ça, originel et refoulé, s'impose au moi, devient préconscient, puis, par suite de la révolte du moi, subit les modifications que nous avons appelées déformation du rêve. Il n'existe aucun caractère du rêve qui ne se puisse expliquer de cette façon.

Il convient de noter tout d'abord que la formation d'un rêve est provoquée de deux façons différentes. Ou bien un émoi instinctuel (un désir inconscient), en général réprimé, trouve, pendant le sommeil, assez de force pour s'imposer au moi ou bien une tendance, chassée à l'état de veille, une série de pensées préconscientes avec tous les conflits qu'elle traîne à sa suite, subissent, pendant le sommeil, un certain renforcement, du fait d'un élément inconscient. Ainsi, certains rêves émanent du ça et d'autres du moi. Le mécanisme de leur formation est identique dans les deux cas, de même que la condition dynamique indispensable. En interrompant provisoirement ses fonctions et en permettant le retour à un état antérieur, le moi montre qu'il tire vraiment son origine du ça. Tout cela se produit régulièrement du fait que le moi rompt ses attaches avec le monde extérieur et retire des organes sensoriels ses investissements. Nous sommes donc en droit de soutenir qu'un instinct, qui pousse l'être à revenir à la vie intra-utérine, se crée à la naissance, un instinct de sommeil. Le sommeil, en effet, est un retour au sein maternel. Comme le moi éveillé régit la motilité, cette fonction se trouve paralysée pendant le sommeil et ainsi une bonne partie des inhibitions imposées au ça inconscient deviennent superflues. Le retrait ou la diminution de ces contre-investissements accordent alors au ça une certaine liberté désormais inoffensive. Les preuves du rôle que joue le ça inconscient dans la formation du rêve sont nombreuses et convaincantes, a) La mémoire du rêve embrasse bien plus de choses dans le rêve qu'à l'état de veille. Le rêve ramène certains souvenirs oubliés du rêveur et qui, à l'état de veille, restaient inaccessibles à celui-ci. b) Le rêve fait un usage illimité du langage symbolique dont la signification reste, pour la plus grande part, ignorée du dormeur. Mais notre expérience nous permet d'en établir le sens. Ce langage symbolique tire vraisemblablement son origine de phases antérieures de l'évolution du langage.

c) La mémoire reproduit très souvent dans le rêve certaines impressions de la première enfance du dormeur et nous pouvons affirmer, sans crainte d'erreur, non seulement qu'elles avaient été oubliées, mais aussi qu'elles étaient, du fait du refoulement, devenues inconscientes. C'est justement pourquoi quand nous essayons de reconstituer l'enfance du rêveur, comme nous le faisons au cours d'un traitement psychanalytique, nous ne pouvons, pour la plupart du temps, nous passer du rêve, d) Le rêve fait, en outre, surgir des matériaux qui n'appartiennent ni à la vie adulte ni à l'enfance du rêveur. Il faut donc considérer ces matériaux-là comme faisant partie de l'héritage archaïque, résultat de l'expérience des aïeux, que l'enfant apporte en naissant, avant même d'avoir commencé à vivre. Dans les légendes les plus anciennes de l'humanité, ainsi que dans certaines coutumes survivantes, nous découvrons des éléments qui correspondent à ce matériel phylogénétique. C'est ainsi que le rêve offre une source de renseignements appréciables sur la préhistoire humaine.

Mais ce qui confère au rêve son inestimable valeur, c'est le fait que le matériel inconscient en pénétrant dans le moi y apporte ses méthodes de travail, c'est-à-dire que les pensées préconscientes qui l'expriment sont traitées, au cours de l'élaboration du rêve, comme si elles étaient des éléments inconscients du ça. Dans l'autre procédé de formation du rêve, les pensées préconscientes, après avoir été renforcées par quelque émoi instinctuel inconscient, se trouvent réduites à l'état inconscient. C'est par cette voie seulement que nous découvrons quelles lois régissent les processus inconscients et en quoi elles diffèrent des règles connues de la pensée éveillée. L'élaboration du rêve consiste donc essentiellement en un remaniement inconscient de pensées préconscientes. Empruntons une comparaison à l'histoire : les conquérants qui envahissent un pays ne se soucient guère des lois qui y sont déjà établies, mais agissent suivant leurs propres lois. Mais il est certain que l'élaboration du rêve aboutit à un compromis. L'organisation du moi ne se trouve pas entièrement paralysée et l'on reconnaît son influence dans la déformation subie par le contenu inconscient et dans les tentatives, souvent vaines, faites pour donner à ce contenu une forme que le moi puisse accepter (élaboration secondaire). Disons, pour poursuivre notre comparaison, qu'il faut voir là une manifestation de la résistance persistante du vaincu.

Les lois qui régissent le cours des processus dans l'inconscient et qui se trouvent ainsi mises en lumière sont assez remarquables et suffisent à expliquer la plus grande partie de ce qui paraît étrange dans les rêves. Ce qui frappe tout d'abord c'est une tendance à condenser, c'est-à-dire à former de nouvelles unités en reliant les éléments qui, à l'état de veille, resteraient certainement séparés. En conséquence, il advient fréquemment qu'un élément unique du rêve manifeste représente une quantité de pensées latentes de ce rêve, comme s'il faisait allusion à toutes à la fois et le rêve manifeste est extrêmement abrégé par rapport aux données si abondantes dont il est issu. Une autre particularité de l'élaboration du rêve, apparentée du reste un peu à la précédente, est le déplacement facile des intensités psychiques (des investissements) d'un élément à un autre. C'est ainsi que souvent, dans le rêve manifeste, tel élément qui nous semble, de par sa clarté, avoir une grande importance s'avère accessoire dans les pensées de ce rêve, tandis qu'inversement, certains éléments essentiels des pensées du rêve ne sont qu'effleurés par de légères allusions dans le rêve manifeste. D'ailleurs, en général, l'existence des plus insignifiants points communs entre deux éléments permet à l'élaboration du rêve de remplacer l'un par l'autre dans toute la série des opérations. On conçoit aisément combien ces mécanismes de condensation et de déplacement rendent difficiles l'interprétation du rêve et la découverte des relations entre le rêve manifeste et les pensées oniriques latentes. De ces deux tendances à la condensation et au déplacement, notre théorie infère qu'au sein du ça inconscient l'énergie est librement mobile et que le ça tient par-dessus tout à se décharger de quantités d'excitations9. Ces deux particularités nous permettent de définir le caractère du processus primaire attribué au ça.

L'étude de l'élaboration du rêve nous a appris bien d'autres particularités aussi remarquables qu'importantes sur les processus qui se déroulent dans l'inconscient, mais nous n'en pouvons donner ici qu'un aperçu. Les règles de la pensée logique ne jouent pas à l'intérieur de l'inconscient et l'on peut appeler ce dernier le royaume de l'illogisme. On y trouve rassemblées des tendances à buts opposés sans que nul besoin de les harmoniser se fasse sentir. Elles n'ont parfois aucune influence réciproque ou, si cette influence existe, aucune décision n'intervient et un compromis absurde s'établit puisque renfermant des éléments incompatibles. De même certaines antinomies ne sont nullement maintenues séparées, mais bien traitées comme des identités, de telle sorte que, dans le rêve manifeste, tout élément peut représenter aussi son contraire. Certains linguistes ont reconnu qu'il en allait de même dans les langues les plus anciennes et que des paires contrastées telles que fort-faible, clair-obscur, haut-bas, s'exprimaient primitivement par la même racine, cela jusqu'au moment où deux modifications différentes du mot primitif vinrent disjoindre les deux significations. Dans une langue aussi évoluée que le latin, on retrouve des reliquats de ces mots à double sens primitif, par exemple dans altus (« élevé » et « profond ») et sacer (« sacré » et « réprouvé »).

Devant les complexités et l'ambiguïté des relations entre le rêve manifeste et le contenu latent dissimulé à l'arrière-plan, nous sommes naturellement amenés à nous demander de quelle manière il devient possible de déduire l'un de l'autre et s'il ne faut compter, pour ce faire, que sur une heureuse divination aidée peut-être par la traduction des symboles qui apparaissent dans le rêve manifeste. Disons que, dans la plupart des cas, cette interprétation est possible, mais seulement avec le secours des associations que le rêveur lui-même ajoute aux éléments du contenu manifeste. Tout autre procédé est arbitraire et n'offre aucun résultat certain. Les associations du rêveur permettent d'obtenir les chaînons intermédiaires qui s'insèrent dans la chaîne et nous pouvons alors reconstituer cette chaîne, rétablir le contenu du rêve, puis interpréter ce dernier. Comment s'étonner si ce travail d'interprétation, qui va à l'inverse de l'élaboration du rêve, ne nous donne pas chaque fois pleine et entière certitude ?

Il nous reste encore à expliquer le phénomène, du point de vue dynamique. Pour quelle raison le moi endormi se charge-t-il de l'élaboration du rêve ? Fort heureusement ce problème n'offre pas de difficulté. Grâce au concours de l'inconscient, tout rêve en voie de formation exige du moi soit la satisfaction d'une pulsion s'il découle du ça, soit la liquidation d'un conflit, la levée d'un doute, la réalisation d'un projet, s'il émane d'un résidu d'activité préconsciente de l'état de veille. Le moi endormi, poussé par le désir de maintenir le sommeil, tend à supprimer la gêne que provoque en lui cette exigence. Il y réussit par une apparente soumission, par une réalisation de désir, anodine dans les conditions données, qui supprime ladite exigence. L'élaboration du rêve a pour mission essentielle de remplacer une exigence par une réalisation de désir. Peut-être n'est-il pas inutile de le démontrer à l'aide de trois exemples simples : un rêve de faim, un rêve de commodité et un rêve de besoin sexuel. Par exemple un besoin de manger tenaille un dormeur qui rêve alors, tout en continuant à dormir, d'un succulent repas. Il pouvait évidemment choisir entre se réveiller pour manger ou continuer à dormir, mais opte pour le second terme de l'alternative et satisfait oniriquement sa faim, tout au moins pendant un certain temps. Si la faim persiste, il sera cependant contraint de se réveiller. Autre cas : le dormeur est obligé de se rendre, à une heure déterminée, à la clinique, mais il continue à dormir et rêve qu'il s'y trouve déjà, mais en tant que patient. Or, les malades n'ont pas besoin de quitter leur lit. Ou encore, pendant la nuit, le dormeur ressent le désir de posséder un objet sexuel interdit : la femme d'un de ses amis. Il rêve de rapports sexuels non point avec cette personne, mais avec une autre qui porte le même prénom et qui lui est indifférente. Il peut aussi arriver que, du fait de sa révolte intérieure, la maîtresse du rêve reste anonyme.

Évidemment tous les cas ne sont pas aussi simples. Dans les rêves qui émanent de restes diurnes non liquidés et qui, dans le sommeil, n'ont subi qu'un renforcement venu de l'inconscient, il est particulièrement malaisé de déceler la force pulsionnelle inconsciente et de mettre en lumière la réalisation d'un désir, néanmoins on est en droit d'admettre que cette réalisation existe toujours. En faisant état de tant de rêves à contenu nettement pénible, qui peuvent même aboutir à un réveil angoissé, sans compter ceux, très fréquents, qui sont dénués de teinte affective, bien des gens nient la thèse que le rêve soit une réalisation de désir. Mais l'objection du rêve d'angoisse ne tient pas devant l'analyse. N'oublions pas que le rêve est toujours le résultat d'un conflit, une espèce de compromis. Ce qui constitue pour le ça inconscient un motif de satisfaction peut, de ce fait même, devenir pour le moi un motif d'angoisse.

Suivant le mode d'élaboration du rêve, c'est tantôt l'inconscient qui s'impose, tantôt le moi qui résiste avec le plus d'énergie. Les rêves d'angoisse sont généralement ceux dont le contenu a subi la plus faible déformation. Lorsque l'inconscient devient trop exigeant et que, de ce fait, le moi endormi n'est plus en mesure de s'en défendre par les moyens dont il dispose, ce moi renonce au désir de dormir et revient à l'état de veille. Nos observations nous permettent d'affirmer que tout rêve constitue une tentative de préserver le sommeil de ce qui le trouble, et cela par le moyen d'une réalisation de désir. Le rêve est donc le gardien du sommeil. Cette tentative, plus ou moins couronnée de succès, peut aussi quelquefois échouer et c'est alors que le dormeur se réveille, comme si c'était le rêve lui-même qui avait interrompu son sommeil. Comparons ce processus à la manière d'agir d'un brave veilleur de nuit, chargé de protéger le sommeil des habitants de son bourg, et qui se trouve parfois contraint de donner l'alarme et de réveiller les citadins endormis.

En conclusion, nous allons montrer pour quelle raison nous nous sommes si longuement appesantis sur le problème de l'interprétation des rêves. L'expérience montre que les mécanismes inconscients décelés par l'étude de l'élaboration du rêve et qui nous ont expliqué la formation de ce dernier, nous aident aussi à comprendre la mystérieuse formation des symptômes, de ces symptômes qui, dans les névroses et les psychoses, éveillent tout notre intérêt. Une semblable concordance ne peut manquer de susciter en nous de grands espoirs.


9 Ce cas rappelle celui du sous-officier qui, obligé d'obéir sans murmurer aux ordres de son supérieur, passe ensuite sa colère sur le dos de quelque innocent subordonné.