Préface a l’édition Payot de Gérard Miller

Ce livre ne ressemble à aucun autre livre de Freud. La communauté psychanalytique aurait pu s’en réjouir. Ce ne fut pas le cas. C’est même l’ouvrage qui fait le plus souvent défaut dans les meilleures bibliothèques freudiennes et la référence la moins citée de la littérature analytique. Pour tout dire, ce livre n’a jamais eu bonne réputation.

Nous sommes en 1929. Comme le monde, Freud ne va pas bien. À la fin de l’année, dans une lettre à Ferenczi, il écrit : « La plus grande partie de mon activité doit être consacrée au maintien de cette fraction de santé dont j’ai besoin pour poursuivre mon travail journalier. Une véritable mosaïque de mesures thérapeutiques doit être constituée pour obliger mes divers organes à agir dans ce sens. Mon cœur s’est mis récemment de la partie avec une arythmie extrasystolique et des crises de palpitation. Mon compétent médecin, le Pr Braun, dit que tout cela n’a aucune signification sérieuse. Il devrait savoir de quoi il parle. Est-il déjà en train de me mentir ? »

L’année suivante, Freud est donc contraint de se rendre à Berlin chez le grand stomatologue Schroeder. Il comptait n’y rester que six semaines, près de trois mois se révélèrent malheureusement nécessaires. Il prit son mal en patience, mais à quelques exceptions près (un voyage de trois jours sur la Baltique – qui le remplit de joie, mais le laissa sans forces, un baptême de l’air…), entre médecine et lecture, le temps lui sembla long.

C’est alors qu’il était à Berlin, logeant au Tegelsee, la clinique psychanalytique qu’Ernst Simmel avait ouvert non loin de là, que le diplomate américain William C. Bullitt vint le voir. Il le trouva « sombre », « déprimé ». Il est vrai que Freud, depuis un petit moment déjà, n’était pas optimiste sur son avenir personnel : « Je peux supporter de fortes douleurs, je hais les calmants, mais j’espère que vous ne me laisserez pas souffrir inutilement… », avait-il dit récemment au Dr Max Schur avant de l’adopter comme médecin personnel. Sans doute, Bullitt essaya-t-il de le distraire. Sans grand espoir. Quand soudain, au détour de la conversation, prononcé par l’Américain, surgit le nom du vingt-huitième Président des États-Unis : Thomas Woodrow Wilson. « Les yeux de Freud s’allumèrent… »

Étonnant personnage que ce Bullitt ! Famille aisée de Philadelphie, études à Yale, la politique quelques années plus tard : son mentor fut le colonel Edward House, l’éminence grise de la Maison-Blanche. Bullitt lui-même réussit à être proche de deux Présidents, représentant personnel de l’un (Wilson), conseiller de l’autre (Roosevelt). Il fut ambassadeur de son pays à Paris et à Moscou, négocia avec Lénine, batailla avec Lloyd George et Clemenceau, s’enthousiasma pour la révolution russe (« J’ai vu le futur et cela marche ! »), épousa Louise Bryant, la veuve de John Reed, connut une longue traversée du désert, se retira dans une ferme, s’occupa de scénarios à New York, écrivit un best-seller (It’s not done) qu’il vendit à cent cinquante mille exemplaires, et – parmi quelques autres aventures – rencontra sur son chemin la psychanalyse, Vienne, Freud, dont il devint le patient et l’ami.

Difficile de savoir ce que Freud aimait dans ce diplomate élégant et charmeur, personnage clef des premières relations soviéto-américaines, dont Will Brownell et Richard N. Billing viennent tout juste d’écrire la biographie : So Close to Greatness. Mais il appréciait sa compagnie. Avec la chanteuse Yvette Guilbert et le romancier H.G. Wells, Bullitt était même la seule personne à appeler Freud par son nom de famille sans le faire précéder d’aucun titre…

En 1938, ambassadeur à Paris, l’Américain aura une dernière fois l’occasion de prouver sa fidélité. Alors que la situation de Freud était de plus en plus menacée, il se mobilisa et multiplia les interventions pour lui permettre de quitter l’Autriche. Il se rendit par exemple auprès de l’ambassadeur d’Allemagne en France et lui parla du scandale mondial qui s’ensuivrait si les nazis maltraitaient le fondateur de la psychanalyse… Il télégraphia au Président Roosevelt pour qu’il intervienne personnellement – ce qu’il fit sur-le-champ… À la gare Saint-Lazare, quelque temps après, une photo immortalisa l’arrivée de Freud, sain et sauf : à ses côtés, une princesse, Marie Bonaparte, et un diplomate, William C. Bullitt.

La couverture des Études sur l’hystérie, parues en 1895, comporte – comme celle du Wilson – deux noms d’auteur : Freud et Breuer. Mais là s’arrête la comparaison entre ces deux livres « à part ». Pour les lecteurs des Études sur l’hystérie, en effet, il n’y avait aucune confusion possible : seules les premières pages (essentiellement la célèbre Communication préliminaire de 1892) étaient signées des deux auteurs, qui identifiaient par ailleurs tous leurs autres textes. En ce qui concernait le Wilson, au contraire, Bullitt découragea d’avance les plus fins limiers : « Freud écrivit le premier brouillon de certaines parties du manuscrit, et moi certaines autres. Ensuite, chacun de nous critiqua, modifia ou récrivit le brouillon de l’autre, jusqu’à ce que l’ensemble s’amalgamât en une œuvre commune. »

Sur ce livre, plana toujours le mystère… Écrit entre 1930 et 1932 (« … Au printemps 1932, alors que le manuscrit était prêt à être dactylographié sous sa forme définitive… »), il faut dire qu’il ne parut pour la première fois qu’en 1966, soit près de trente ans après la mort de Freud, et qu’il eut le temps d’attiser les curiosités. Car son existence, elle, était notoire.

Dans une lettre écrite à Max Eitington en 1931, Freud semblait pourtant compter sur une parution prochaine du volume. Le Verlag – la maison d’édition privée à laquelle il restait très attaché depuis sa création – se trouvant dans une mauvaise passe financière, il lui dit son espoir de voir le Wilson contribuer rapidement à sa relance. D’ailleurs, l’année suivante, il reçut de Bullitt une avance d’environ dix mille dollars à valoir sur les droits d’auteur américains.

Des raisons qui expliquent le long délai de presque trente ans, deux sont le plus souvent évoquées – l’une officielle, l’autre officieuse. Officielle : la volonté d’attendre par discrétion la mort de la seconde épouse du Président Wilson (elle mourut en 1961). Officieuse : la réserve de Bullitt à publier en 1932 un livre attaquant un Président démocrate, alors que lui-même espérait revenir aux affaires avec l’élection de Roosevelt lui aussi démocrate.

Et puis, il y a ces désaccords avec Freud que Bullitt révéla dans sa préface, ces passages nouveaux que Freud voulait ajouter, son revirement supposé, six ans plus tard, à Londres. Et il y a encore le manuscrit original, qui n’a pas été retrouvé à ce jour, et l’établissement du texte final, puis sa publication, qui n’ont dépendu que du seul Américain… En 1965, quand Bullitt autorisa enfin l’édition du livre, le directeur du Fonds Freud, Kurt Eissler, annonça la bonne nouvelle au Congrès international de psychanalyse qui se tenait alors : « … Un manuscrit manquant à la Standard Edition…, une œuvre emballante… » Néanmoins, comme le notera Barbara Tuchman, cité par Paul Roazen, les psychanalystes allaient accueillir « cette œuvre posthume du Maître comme un objet situé à mi-distance du faux et du Protocole des sages de Sion ».

En réalité, personne ne contestera jamais l’authenticité du texte. « Bien que ce soit un travail rédigé en commun, écrira même Ernest Jones, il n’est pas difficile de distinguer la contribution analytique de l’un des auteurs de celle, politique, de l’autre. » Mais, depuis 1966, la question demeure, insistante : derrière Wilson, derrière Bullitt, où est exactement Freud ?

Jamais le fils du révérend Joseph Ruggles Wilson ne songea à faire le voyage qui sépare Princeton ou la Maison-Blanche de la Berggasse. Jamais celui qui fut élu Président des États-Unis le 5 novembre 1912 n’imagina un seul instant s’allonger sur le divan de Freud. D’ailleurs, l’avait-il seulement lu ?

Les deux grands hommes étaient plus que contemporains, tous deux nés la même année, 1856 – et Jones raconte que l’intérêt porté par Freud à Wilson prit consistance le jour où il s’aperçut de cette coïncidence. Mais Wilson avait un meilleur sujet supposé savoir que Freud : Dieu en personne.

Un Dieu un peu plus civilisé que celui de Schreber (l’autre Président que Freud analysa à distance), mais à coup sûr aussi encombrant. L’austère numéro un garda pour lui et son entourage les innombrables symptômes – migraines, angoisses, insomnies, maux de ventre… – qui agrémentèrent sa vie de dignitaire yankee, et il n’eut vent d’aucune des interprétations freudiennes.

En ne prenant pas connaissance de son Portrait psychologique, Wilson s’épargna de toute façon quelques désagréments. Car parmi les centaines d’hommes et de femmes que Freud analysa tout au long de sa vie, on peut chercher : il n’y a personne qui ait été autant détesté par le fondateur de la psychanalyse. Premières lignes, premiers mots de l’introduction qu’on lira plus loin : « Lorsqu’un auteur écrit ce qu’il pense d’un personnage historique, il néglige rarement d’affirmer à ses lecteurs qu’il s’est efforcé de rester libre de tout parti pris, de tout préjugé… Pour ma part, je dois commencer par un aveu : la personne du Président américain m’a été, dès le début, antipathique, et cette aversion n’a fait qu’augmenter avec les années, à mesure que j’en savais davantage sur lui… »

J’ai lu ici ou là des commentaires pincés. Comment un psychanalyste peut-il être à ce point partisan, annoncer une telle couleur ? Comment peut-il manifester des sentiments aussi…, aussi…, aussi vifs ? Est-ce le même Freud qui crut bon de définir un jour le concept de « neutralité bienveillante », et qui témoigne maintenant d’une malveillance aussi active ? Est-ce l’âge, la maladie, qui lui ont fait perdre la tête ? Un peu de tenue…

Il est vrai qu’en 1921, recevant le livre cruel de William Bayard Haie sur Wilson, The Story of a Style, Freud se fit à lui-même quelques réserves anticipées. Tout en le complimentant, il écrivit à l’auteur que le Président des États-Unis n’était tout de même pas la Gradiva, et qu’on ne pouvait agir avec un être parlant comme avec une fiction. « La psychanalyse ne saurait être utilisée comme une arme dans une quelconque polémique littéraire ou politique, estima-t-il nécessaire de souligner, et le fait que je sois personnellement conscient de la profonde antipathie que j’ai pour le Président serait un motif de réserve supplémentaire pour moi. » Moyennant quoi, nul n’étant parfait, sa plume dérapa dans un lapsus calami… Comme il précisait qu’il ne fallait surtout pas « pratiquer la psychanalyse sur un personnage historique vivant, sauf si lui-même accepte de s’y soumettre », il ajouta (voulant sans doute dire : « de son plein gré ») : « contre son gré »…

Ah ! voilà bien pourquoi ce livre sur Wilson mit immédiatement mal à l’aise la communauté analytique, et notamment sa frange la plus conservatrice : Freud avait selon toute évidence voulu ce livre. Et il l’avait voulu pour une raison qui échappera toujours aux poissons froids dont on imagine qu’ils sont les modèles parfaits de notre profession : il l’avait voulu non pas en dépit, mais à cause de l’aversion qu’il portait au Président Wilson.

Le bon Président Wilson ! Plus grand monde n’a idée de la fascination que cet homme exerça bien au-delà des frontières de son pays. De la confiance également que des millions de citoyens lui accordèrent, quand il évoqua par exemple la naissance d’une Europe juste, amicale, pacifique. Freud lui-même, partagé entre son pessimisme naturel et une certaine forme de crédulité, n’avait-il jamais été sensible à la petite chanson wilsonienne ?

Bullitt y succomba bien, lui, avant de se découvrir comme beaucoup d’autres dupé, et de le reprocher amèrement à celui qu’il avait cru : « Si vous vous étiez battu à ciel ouvert au lieu de vous dissimuler derrière des portes closes, vous auriez eu avec vous l’opinion publique du monde, qui avait été à vos côtés jusqu’alors, et, capable de résister à toutes les pressions, vous auriez pu établir ce “nouvel ordre international” dont vous ne cessiez de parler. Oui, je suis triste que vous n’ayez pas mené notre combat jusqu’au bout. » En 1919, suprême audace pour un diplomate, il rendit public son désenchantement et, s’assurant un succès de presse immédiat, témoigna devant la Commission des relations extérieures du Sénat… Au même moment, à Vienne, comme Ernest Jones se faisait l’avocat du diable et tentait de minimiser la responsabilité du seul Wilson, en évoquant son évidente impuissance lors du traité de Versailles, Freud l’arrêta d’une phrase : « Alors, il n’aurait pas dû faire toutes ces promesses ».

Freud ne changea plus d’avis. À ses yeux, aucun qualificatif ne fut dès lors assez dur pour ce Président des États-Unis en qui il ne voulut voir qu’un dévot aliéné, un menteur instable, un idéaliste pitoyable – pire encore : un fanatique criminel.

Cela le conforta dans l’opinion hostile qu’il avait des États-Unis ! Même si, au début de sa carrière, il avait pensé y émigrer, il tenait, en effet, l’Amérique pour une « gigantesque erreur », un « anti-Paradis » – selon l’expression qu’il utilisa devant Arnold Zweig. Quant à son peuple, n’était-il pas composé essentiellement de sauvages incultes, cupides et antisémites, « tout juste bons à rapporter de l’argent » ? Recevant de l’un de ses analysants américains, Philipp Lehrman, une critique de Malaise dans la civilisation, il lui répondit : « Naturellement, c’est aussi stupide et ignare qu’on peut l’attendre d’un journaliste américain ». On mesurera ici l’écart qui, sur ce point, aura séparé le père de la fille… Puisqu’au sortir de la guerre et sans plus jamais se retourner vers l’Allemagne et l’Autriche ajuste titre maudites, Anna Freud fera au contraire de l’Amérique le pivot même de l’Internationale de psychanalyse… Mais au tout début des années trente, le nazisme n’avait pas encore modifié la carte de l’aversion freudienne.

Bullitt pensait que « l’étude de Wilson par Freud pourrait présenter l’intérêt permanent d’une analyse de Platon par Aristote ». En tout cas, lesté par une antipathie aussi affirmée, le Portrait psychologique de Wilson en orateur illuminé et maladif, rivé à la statue d’un père épuisant d’exigences, allait constituer l’œuvre la plus baroque de Freud. Un Freud étonnant, quasi brechtien, et qui se mit à parler de la politique à la manière de Machiavel et d’Alfred Jarry.

Je comprends l’étonnement de savoir Freud participer à la rédaction d’un livre dont le sujet touche d’aussi près la scène politique. Car si l’auteur de Psychologie des foules et analyse du Moi a su écrire les pages les plus percutantes qui soient sur le fascisme, par exemple, ce fut bien plus « indirectement ». Et lui-même, dans la vie de tous les jours, ne témoignait pas un grand intérêt pour les hommes d’État, pour les conflits publics ou pour l’agitation sociale ! En dépit de toutes ses remarques plutôt acérées que nous ont rapportées ses proches… Comme Freud rencontrait un jour un communiste ardent, ne se déclara-t-il pas – à la surprise de son entourage – « à moitié converti au bolchevisme » ? L’homme lui avait en effet annoncé que l’avènement de l’idéologie à laquelle il croyait amènerait quelques années de misère et de chaos, mais qu’elles seraient suivies de la paix universelle et de la prospérité générale. Sans le contredire, Freud lui avait alors répondu : « Eh bien, je crois pour ma part à la première moitié de ce programme. »

En fait, ce qui apparut en jeu dans le Wilson, ce ne fut rien d’autre que cette question troublante de la psychanalyse « en extension ».

La communauté analytique se demanda ce qu’elle pouvait attendre de ce mariage à la Dubout entre un diplomate indiscret et un psychanalyste partisan… Affolement ! Qu’est-ce qu’un psychanalyste loin des cures qu’il dirige et dont il tire statut ? Existe-t-il un regard freudien en dehors de la clinique quotidienne et ciblée qui lui donne consistance ? Freud est-il encore Freud quand il n’est plus Freud ? Mais Freud, quel Freud, conforme à quel modèle ? Le Freud du petit Hans, du président Schreber, du Moïse, du Mot d’esprit ?

J’espère que le lecteur d’aujourd’hui prendra les choses autrement… Le vingt-huitième Président des États-Unis ne fut pas plus un analysant de Freud que son Portrait psychologique n’est le récit d’une cure. C’est vrai, toute cette histoire est hétérodoxe, confuse, loufoque à l’occasion. Et pourtant, ce Wilson, création tératologique de la littérature psychanalytique, constitue à part entière un formidable objet freudien.

Je ne dis pas que la politique et les psychanalystes font a priori bon ménage ! Seulement voilà : les psychanalystes n’ont pas forcément le choix. Le choix de ne pas s’intéresser à la politique – car la politique, elle, les attrape plus souvent qu’à leur tour. Ce livre sur Wilson est tout de même contemporain d’une période sinistre bien précise : les années trente. Or en ces années noires, que se passa-t-il pour la psychanalyse, du côté de la planète où il s’écrivit ?

Prenez par exemple 1936, la fondation à Berlin de l’Institut allemand de psychologie et psychothérapie. Toutes les écoles d’Allemagne, soigneusement épurées et définitivement aryennes, sont regroupées dans cette nouvelle structure nazie. À sa tête, on trouve un nom engageant, Mathias Heinrich Göring, médecin proche de la psychologie adlérienne, juriste, parent direct de l’autre. Et parmi ses ouailles, gênés aux entournures mais néanmoins présents, des psychanalystes, oui, des psychanalystes. Car la « DPG » – la Société allemande de psychanalyse – avait répondu à l’appel.

Quand Hitler arrive au pouvoir quelques années plus tôt, le monde analytique berlinois n’est plus au complet. Dès les premières années de crise économique et politique, lorsque commencent à se profiler les possibilités d’une victoire nazie, un certain nombre d’analystes émigrent, tels Franz Alexander, Hans Sachs ou Karen Horney qui gagnent les États-Unis. Ceux qui restent n’ont guère le temps de souffler : dès le début de 1933, les nazis décrètent que toutes les associations scientifiques doivent désormais exclure les juifs des instances dirigeantes. Or, trois juifs dirigent notoirement la DPG : Eitingon, Fenichel et Simmel. Naïveté, inconscience ? On s’enquiert auprès des autorités : « Les psychanalystes sont-ils eux aussi concernés par le décret ? » Puis, sens de la hiérarchie, on consulte Freud à Vienne. Bref, résultat : on obtempère. Les membres juifs de la direction « démissionnent ».

Ici, du côté des nommés Boehm et Müller-Braunschweig, c’est-à-dire des analystes « aryens » qui n’allaient pas spécialement s’illustrer par leur résistance, même passive, à Hitler, on n’entendit de Vienne qu’un seul son de cloche : « Dans toutes mes démarches, écrira Boehm, j’avais en tête la position prise (alors) par Freud pour qui il fallait essayer de n’offrir à aucune autorité la “prise” qui aurait motivé une interdiction de notre activité. » Du côté d’Anna Freud, nuance : « Mon père ne voulait rien faire qui put compliquer les affaires des Berlinois ; quant à être d’accord avec leur procédure, nous ne l’étions naturellement pas. »

Quoi qu’il en soit, le pli fut pris. Et quand deux ans plus tard, en 1935, des émissaires nazis laissèrent entendre à Boehm et Müller-Braunschweig que la psychanalyse pourrait éventuellement survivre en Allemagne « si tous ses représentants étaient aryens », où auraient-ils trouvé la force de dire non ? Le 1er décembre 1935, les derniers analystes juifs de la DPG furent démissionnés. Anna Freud demanda par la suite à Boehm s’il aurait exclu Freud lui-même de l’association : il répondit oui. Et pendant presque dix ans, avec ce qu’il restait de ses collègues, le brave homme persévéra, sous l’œil attentif des nazis, les œuvres de Freud brûlées ou mises sous clef, le mot même de psychanalyse interdit et remplacé par l’expression, aussi discrète que grotesque, de « traitement psychologique de longue durée à grande profondeur »…

Certes, on peut convenir que, dans ce petit monde, resta finalement exceptionnelle l’abjection d’un Jung, écrivant que « la race juive possède, selon [son] expérience, un inconscient qui ne se laisse comparer que sous condition avec l’inconscient aryen… ». Et puis, chez les psychanalystes allemands, il y eut aussi Edith Jacobson qui fut résistante et que la Gestapo emprisonna, Bernhardt

Kamm qui se solidarisa avec ses collègues juifs, rompit avec l’Institut et émigra, Richard Sterba qui refusa d’assurer la présidence de la Polyclinique et émigra lui aussi, John Rittmeister qui fut emprisonné et exécuté pour son combat clandestin… Mais il n’empêche : ce n’est pas par hasard que la DPG n’eut pas le courage de la Société hollandaise de psychanalyse qui, confrontée à la même obligation d’exclure ses membres juifs, décida de se dissoudre en signe de protestation. Car chez de nombreux analystes, « d’origine », « purs et durs », avait pris consistance cette étrange façon de rester impassible, de faire le gros dos et de considérer, en connaissance de cause, que « la politique, vraiment, la politique, ce n’est pas notre affaire… ».

Eh bien, nous y sommes : il faut lire ce Portrait psychologique en se disant exactement le contraire. En se demandant ce qui s’est passé pour le psychanalyste Freud, quand lui-même s’est mis dans la tête l’idée que la politique, ses dirigeants, ses mensonges, ses aberrations, pouvaient le concerner au premier chef. Qu’est-ce qui a alors attiré son regard, sur quoi a-t-il associé, quels furent ses interprétations, ses partis pris, ses outrances, ses répétitions ? Car il a exagéré, Freudbullitt dans ce livre – et « exagérer » est ici un mot faible ! Car il s’est répété aussi, remettant cent fois sur le métier père et fils, multipliant les mêmes considérations sur la masculinité et la féminité – la liste des griefs serait longue… Ce texte ne fait pas dans la dentelle, jouant tour à tour de la sommation historique (« Le lecteur se souviendra que les désirs contraires à l’égard de son père le poussèrent à faire une série de discours fiévreux qui provoquèrent, en 1906, la rupture d’un vaisseau de l’œil gauche et, en 1919, sa thrombose »), de l’affirmation péremptoire (« Consciemment, Wilson pensait être devenu un homme adulte, mais il semble probable que, dans son inconscient, il était devenu en fait une femme adulte »), ou de l’envolée poétique (« Ses convictions furent des excuses inventées par la raison pour justifier sa libido, ses principes des déguisements destinés à dissimuler la nudité de ses désirs inconscients »). Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette charge freudienne mérite de rester mémorable, car à chaque fois, alors même qu’on va s’agacer, s’emporter, renoncer peut-être à poursuivre, surgissent comme par miracle un passage, une simple phrase, qui font rupture et retiennent le lecteur par un je ne sais quoi de sioux.

C’est une remarque sur les identifications produites dans l’inconscient par des noms identiques, une autre sur l’utilité pour les garçons d’avoir des sœurs, une autre encore sur « les liens qu’établit la haine et qui ne sont pas moins astreignants que ceux de l’amour » ou sur l’expression « boire les paroles de son père »… Mais c’est aussi bien des analyses plus étayées – comme celle du surmoi, par exemple, qui n’est pas sans faire écho aux thèses lacaniennes.

On le sait, une lecture classique de Freud, assimilant le surmoi à un juge, à un censeur, le connecta essentiellement à l’interdiction et à la réprimande. Lacan, déplaçant l’accent, mit par contre en évidence ce qu’il y avait d’incitation dans la fonction surmoïque, d’incitation déréglée. Si le surmoi est un juge, c’est un juge fou, dont l’injonction, adressée au sujet, pourrait être : « Jouis ! Jouis, en tant que cette jouissance à laquelle je t’engage, est inaccessible. » Obscène et féroce, dit Lacan, le surmoi reste de ce fait insatiable… Ce qui est exactement illustré par l’analyse du « surmoi wilsonien » – un surmoi à jamais « insatisfait », fabriqué à l’aune de cet « incomparable » Père, un surmoi que rien ne put « rassasier » et qui « exigea continuellement l’impossible ». D’ailleurs, le Portrait psychologique du Président Wilson raconte-t-il autre chose que les aventures étranges – continuons à reprendre les termes mêmes du livre – d’un « névrosé au corps chétif » et d’un « surmoi exalté », hurlant sans cesse aux oreilles du malheureux : « Tu dois rendre possible l’impossible ! Tu es le fils bien-aimé du Père ! Tu es le Père lui-même ! Tu es Dieu ! » D’où cette capacité wilsonienne de nier les faits qui poussa à son comble l’exaspération de Freudbullitt : « Wilson ne tint pas compte de l’existence du traité secret des Alliés, parce que c’était un fait désagréable, et ses efforts pour une paix “juste et durable” furent voués à l’échec. Il oublia la position du col du Brenner et il livra deux cent cinquante mille Austro-Allemands à l’Italie. Vers la fin de sa vie, il négligea encore tous les faits qui faisaient obstacle aux débouchés que trouvait sa libido pour son activité et sa passivité envers son père, et un nombre considérable d’êtres humains souffrirent de l’amour irrésistible que le révérend Joseph Ruggles Wilson avait inspiré à son fils. »

Pendant la plus grande partie de sa vie, le Président Wilson se sentit en communication directe avec Dieu, « guidé, comme il le disait, par une puissance douée d’intelligence qui se trouvait en dehors de lui ». Il n’eut jamais le moindre doute religieux. Lorsqu’il prenait la parole, remarquait le nommé Baker, qui fut son biographe, « il avait l’air possédé, [mettant] dans un seul discours une passion intense qui aurait suffi pour une demi-douzaine d’allocutions ordinaires ». Plus d’une fois, il s’identifia au Christ et parla « à sa place ».

En lisant l’histoire délirante de cet homme adulé, je me suis pris à penser à quelqu’un d’autre, que je connais bien, auquel je reste attaché et qui ne lui ressemble pas au premier abord.

Grand, robuste, des bras solides qui s’enfoncent dans les épaules et se terminent par de larges mains dont on devine les poings lourds, des cheveux noirs, courts, rejetés en arrière par une petite mèche, une moustache légère, mais qu’on ne peut dire fine et qui contraste avec l’apparence encore poupine du visage : il s’appelle Georges, il est ouvrier, il a près de cinquante ans et vit à l’hôpital psychiatrique. Plusieurs années d’hospitalisation l’ont bien sûr affaibli, et sa forte corpulence, curieusement balancée par une allure dégingandée, le fait maintenant ressembler à un hallebardier au repos. Pourtant, comme le président Wilson, Georges est en liaison directe avec Dieu. De Dieu, il se dit même le fils.

Pour les médecins dont il dépend depuis que son originalité divine lui fut révélée par une émission de télévision et que quelques troubles s’ensuivirent, c’est un schizophrène paranoïde, inscrit dans une expérience délirante primaire, à thèmes mystiques et mégalomaniaques, à mécanisme intuitif plus qu’hallucinatoire, et dont le tableau est peut-être en relation avec une encéphalopathie typique, réalisant en quelque sorte une séquelle psychiatrique tardive. Ils ne le tiennent pas pour un débile mental et estiment en général, le trouvant plutôt sympathique, qu’il ne passera pas à l’acte pour prouver au monde sa filiation. L’Histoire, elle, sait depuis la première minute qu’elle ne retiendra pas son nom.

Jusqu’à la fin des temps, Georges restera obscur. À quelle malchance doit-il cette injustice ? Des Maîtres falots ou hallucinés, les siècles en ont plein leurs tiroirs. Pourquoi Wilson et pas lui ? Pourquoi celui-ci est dit fou et celui-là fait roi ? L’un bon pour le trône, l’autre pour le trou. Qu’est-ce qui fait le départ entre l’asile et l’Élysée ? Pourquoi de ce fou la foule s’entiche-t-elle, alors qu’elle enferme la goutte d’eau qui lui ressemble, comme si c’était elle – pauvre goutte – qui faisait déborder le vase ? Chacun sait ce qu’on raconte de l’inconnu de Pignerol, du masque de fer : son seul crime aurait été de ressembler au XIVe de nos Louis, copie conforme et donc… échec au roi.

La question se pose : quels rapports Wilson a-t-il entretenus avec la folie ? Freudbullitt a fait du Président un névrosé, un « névrosé qui s’embarqua vers l’Écosse, le 20 juin 1908, pour soigner ses nerfs, ses maux d’estomac, sa tête douloureuse et les élancements de ses membres, et qui retraversa l’Atlantique dix ans plus tard, acclamé comme le sauveur du monde », mais un névrosé qui s’approcha dangereusement « de cette terre psychique d’où peu de voyageurs reviennent, celle où les faits résultent des désirs, où les amis se transforment en traîtres et où une chaise d’asile peut devenir le trône de Dieu… ». Dans son ensemble, la réponse clinique qu’apporte ce livre n’apparaîtra pas satisfaisante. Sauf si l’on se contente bien sûr de cette solution de facilité que les anglo-saxons ont portée aux nues sous le nom de « cas limite », de border-line… Et puis, même dans ce cas, on restera sur sa faim…

Les fous qu’on enferme sont peut-être l’étoffe qui double la pourpre des puissants : mais pourquoi les « symptômes » de Wilson – et non ceux de Georges – ont-ils fait lien social ? Qu’ont-ils mobilisé chez les Américains pour y jouer ce rôle ? Quelles identifications ont-ils précipitées ? Freudbullitt l’évoque en filigrane. Mais, pour caricaturer la célèbre question posée par la psychanalyse à la féminité, ce Portrait psychologique n’en laissera pas moins le lecteur sur une énigme, qui a son prix : en se choisissant de tels chefs, que veut donc un peuple ?