Préface de William Bullitt

Il faut un courage rare pour suivre les faits où qu’ils mènent. Freud a osé les traquer jusqu’au fond de l’esprit humain et décrire les désirs qu’il a entrevus dans les couches obscures de l’inconscient. Ces descriptions ont ébranlé de nombreuses croyances bien ancrées. On s’est élevé contre lui ; mais il n’a cessé de se réjouir lorsqu’une théorie – même l’une des siennes – était détruite par un fait irréductible. Il avait la passion de la vérité.

À la longue, seuls les fous peuvent tenir tête aux faits. Les hommes acceptent maintenant, sans la moindre trace de colère ou de scandale, la théorie de Galilée selon laquelle la terre tourne autour du soleil, et les découvertes de Freud commencent à être reçues avec calme. La psychologie était une branche de la philosophie, mais non une science, jusqu’à ce que Freud inventât la méthode de recherche que l’on nomme psychanalyse. La psychologie est maintenant devenue une science fondée sur les faits, et Freud compte parmi les bienfaiteurs de l’humanité.

Nous étions amis depuis plusieurs années lorsque nous décidâmes d’écrire ensemble ce volume. Il était à Berlin où il venait de subir une petite intervention chirurgicale. J’allai le voir et le trouvai déprimé. Il me dit d’un air sombre qu’il n’en avait plus pour longtemps à vivre et que sa mort serait aussi peu importante pour lui que pour les autres, parce qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire et que son esprit était vidé.

Il me demanda ce que je faisais ; je lui dis que j’écrivais un livre sur le traité de Versailles qui comprendrait des études sur Clemenceau, Orlando, Lloyd George, Lénine et Woodrow Wilson, que je connaissais tous personnellement.

Les yeux de Freud s’allumèrent et il s’anima. Il me posa rapidement beaucoup de questions, auxquelles je répondis. Puis il me surprit fort en me disant qu’il aimerait collaborer à la rédaction du chapitre sur Wilson.

Je lui fis observer, en riant, que c’était une idée délicieuse mais bizarre. Mon livre était destiné aux spécialistes des affaires étrangères. Une étude de Wilson par Freud aurait l’intérêt éternel d’une analyse de Platon par Aristote. Tous les hommes cultivés voudraient la lire. Enterrer Freud dans un chapitre de mon livre serait créer une monstruosité ; la partie deviendrait plus importante que le tout. Freud insista, déclarant que son offre, même si je la trouvais comique, était cependant sérieuse. S’il collaborait à mon livre, il serait forcé de se remettre à écrire ; une nouvelle vie s’ouvrirait devant lui. De plus, il n’était pas satisfait de ses essais sur Léonard de Vinci et le Moïse de Michel-Ange, parce qu’il avait été obligé de tirer de vastes conclusions à partir d’un nombre de faits insuffisant ; or il désirait depuis longtemps faire l’étude psychologique d’un contemporain au sujet duquel des milliers de faits avaient été établis. Wilson l’intéressait depuis le jour où il avait découvert qu’ils étaient nés tous deux en 1856. Il ne pouvait pas faire les recherches nécessaires à l’analyse de la personnalité de Wilson, mais ce me serait facile, puisque j’avais travaillé avec lui et connaissais tous ses amis et collaborateurs proches. Il espérait que j’accepterais son offre. Je répondis que je serais ravi d’y réfléchir sérieusement, mais que j’étais certain qu’une étude psychologique de Wilson ne pourrait être condensée en un seul chapitre. Si j’acceptais sa proposition, je devrais abandonner mon projet primitif.

Deux jours plus tard je retournai voir Freud, et, après un long entretien, nous décidâmes de collaborer à la rédaction d’un ouvrage sur Wilson.

Nous commençâmes aussitôt à travailler ; mais il nous fallut environ dix ans pour terminer notre œuvre. Nous lûmes tous les livres et les discours de Wilson qui avaient été publiés, et tous les volumes sur Wilson écrits par Ray Stannard Baker que le Président avait choisi comme biographe et qui avait eu accès à ses carnets privés. Nous lûmes aussi The Intimate Papers of Colonel House (le Journal du colonel House) qui avait été le meilleur ami de Wilson pendant tout son mandat ; Woodrow Wilson as I Knew Him (Woodrow Wilson tel que je l’ai connu) par son secrétaire, Joseph P. Tumulty, et les livres sur Wilson de William Allen White, James Kearney, Robert Edward Annin, David Lawrence et beaucoup d’autres. En outre je lus des vingtaines d’ouvrages sur la carrière de Wilson, comme The Economie Conséquences of the Peace (les Conséquences économiques de la Paix), de J. Maynard Keynes, et Freud lut tout ce que je jugeai digne de son attention.

Nos discussions sur ces œuvres nous conduisirent à deux conclusions : la première, que notre étude sur Wilson constituerait un livre entier ; la seconde, qu’il serait injuste d’analyser le caractère de Wilson avant d’avoir approfondi ce que nous savions de lui par les renseignements non publiés que pourraient nous fournir ses intimes.

Je me mis à essayer de réunir ces renseignements, aidé de mes nombreux amis qui avaient été collaborateurs de Wilson ; certains mirent à notre disposition leurs carnets, lettres et notes, tandis que d’autres nous racontèrent franchement, de vive voix, leurs souvenirs. Grâce à leur aide nous acquîmes la certitude que, même si la publication ultérieure d’informations privées ferait mieux connaître la personnalité de Wilson, rien ne serait en contradiction avec les faits sur lesquels nous avions fondé notre étude. Ceux qui nous donnèrent ces renseignements le firent avec la promesse formelle que leurs noms ne seraient pas révélés.

Je recueillis, de ces documents et entretiens privés, des notes qui couvrirent plus de quinze cents pages dactylographiées. Rentré à Vienne, Freud les lut ; nous discutâmes point par point les faits qu’elles exposaient, puis nous commençâmes à rédiger notre livre. Freud écrivit le premier brouillon de certaines parties du manuscrit, et moi de certaines autres. Ensuite chacun de nous critiqua, modifia ou récrivit le brouillon de l’autre, jusqu’à ce que l’ensemble s’amalgamât en une œuvre commune.

Il nous sembla excessif d’alourdir notre livre de quinze cents pages de notes ; nous décidâmes de les éliminer, à l’exception de celles qui concernaient l’enfance et la jeunesse de Wilson, qui nous parurent indispensables pour les lecteurs non informés du cadre dans lequel avait grandi le Président. On trouvera le résumé de ces informations au début de ce volume.

Freud et moi étions tous deux entêtés, et nos croyances étaient différentes. Freud était un juif devenu agnostique. J’ai toujours été un chrétien convaincu. Nous fûmes souvent en désaccord, mais ne nous disputâmes jamais. Au contraire, plus nous travaillions ensemble, plus notre amitié se resserrait. Cependant, en 1932, au printemps, alors que le manuscrit était prêt à être dactylographié sous sa forme définitive, Freud modifia le texte et écrivit un certain nombre de passages nouveaux que je désapprouvai. Après plusieurs discussions, nous décidâmes d’oublier le livre pendant trois semaines, et d’essayer alors de nous mettre d’accord. Mais lorsque nous nous rencontrâmes, ce fut impossible.

Je voulais rentrer aux États-Unis pour participer à la campagne présidentielle de Franklin D. Roosevelt, et je pensais ne jamais trouver le temps de revoir notre manuscrit. Freud et moi avions précédemment décidé que notre livre paraîtrait aux États-Unis et que je fixerais sa date de publication. Finalement je lui dis que nous serions sans doute d’accord un jour, car nous n’étions, ni l’un ni l’autre, inaccessibles à la raison ; en attendant, le livre ne serait pas publié. Toutefois nous décidâmes de signer tous deux chaque chapitre, pour qu’il existât au moins un manuscrit signé non publié ; ce qui fut fait.

Six années passèrent. En 1938, les nazis permirent à Freud de quitter Vienne. J’allai le voir à la gare lors de son passage à Paris, où j’étais alors ambassadeur des États-Unis, et je lui proposai de discuter de notre livre lorsqu’il serait installé à Londres.

Je portai le manuscrit à Freud, et fus ravi lorsqu’il accepta de supprimer ce qu’il avait ajouté à la dernière minute ; nous découvrîmes avec joie que nous étions maintenant d’accord pour apporter certaines modifications au texte.

Je retournai le voir à Londres pour lui montrer le texte définitif que nous avions accepté tous deux. C’est celui qui est offert au public dans cet ouvrage. Nous décidâmes de nous abstenir, par courtoisie, de publier le livre tant que la seconde Mrs Woodrow Wilson vivrait.

Je ne revis pas Freud. Il mourut en 1939. Ce fut un homme d’une intégrité intellectuelle absolue : un grand homme.