Notes biographiques sur l’enfance et la jeunesse de Thomas Woodrow Wilson par William C. Bullitt

Au presbytère de Staunton, Virginie, le 28 décembre 1856, un fils naquit au révérend Joseph Ruggles Wilson, ministre de l’Eglise presbytérienne. On lui donna les noms de Thomas Woodrow en l’honneur du père de sa mère qui, comme son propre père, était ministre presbytérien.

Tout le sang du petit Thomas Wilson venait de basse Écosse. Aucun de ses grands-parents n’était d’origine américaine. Sa mère une émigrée presbytérienne du nord de l’Angleterre. Les parents de son père étaient des émigrés presbytériens de l’Ulster.

Son père était un bel homme vaniteux, fier de son aspect et plus encore de sa facilité d’élocution, qui parlait trop. La fierté qu’il avait de son apparence extérieure était justifiée. Assez grand et solidement bâti, il avait des yeux clairs, profondément enfoncés dans leurs orbites et un front large, finement modelé, surmonté d’une épaisse toison de cheveux noirs. Il avait les pommettes hautes, et son menton rond émergeait d’un collier de barbe. Sa bouche était sensible et bien formée, son nez grand et droit. Ses oreilles seules, larges et protubérantes, étaient laides. Il ne perdit jamais son épaisse chevelure. Plus tard, lorsqu’elle devint blanche, il ressembla à une vieille dame grassouillette ; mais pendant l’enfance de son fils, c’était un bel homme.

Il avait la passion des mots qu’il chérissait pour eux-mêmes, pour les entendre ; il se souciait davantage de l’expression d’une pensée que de sa substance. Il cherchait, dans le dictionnaire, des mots insolites et se servait de phrases grandiloquentes pour parer des idées banales. Parlant d’un paroissien à l’agonie, il disait : « Son regard a perdu le pouvoir de penser. » Il écrivait ses sermons et les déclamait avec des intonations emphatiques et des gestes précieux.

Mais il ne se contentait pas de prêcher en chaire. Il faisait continuellement des sermons à sa famille et à tous ses amis et connaissances. Il adorait s’écouter parler. Il avait été, au collège Jefferson, petite institution presbytérienne de Pennsylvanie, professeur de rhétorique, et l’était demeuré dans son cœur. Il eut un succès exceptionnel comme prédicateur. Deux passions dominèrent sa vie : les mots et son fils, qu’il appelait invariablement Tommy.

Jessie Woodrow Wilson, mère du petit Tommy, était, lorsqu’il naquit, une femme de trente ans au teint brouillé, sans vitalité. Elle avait un long visage mince, un grand nez, des yeux protubérants et une grande bouche molle. Elle était silencieuse et solennelle. Son enfance avait été pénible : son père, le révérend Thomas Woodrow – le premier de sa famille qui ait quitté l’Écosse depuis cinq cents ans – était devenu ministre d’une église de Carlisle, en Angleterre. Jessie était la cinquième de ses huit enfants. L’église était si pauvre que le révérend Thomas Woodrow dut suppléer à l’insuffisance de ses honoraires en devenant professeur. En novembre 1835, sa gêne devint telle qu’il émigra en Amérique avec sa femme et ses huit enfants. Jessie avait alors neuf ans. Le voyage, sur un misérable navire d’émigrants, lui parut horrible et elle en garda une terreur de la mer qui dura toute sa vie. Le navire était en si mauvais état qu’il lui fallut deux mois pour aller de Liverpool à New York. La mère de Jessie – Écossaise également – ne se remit jamais du voyage et mourut un mois après leur arrivée à New York. Le ministre emmena alors sa famille à Brockville, au Canada, pour essayer d’y former une paroisse. Le hameau de Brockville était morne, et ce fut un échec. Il se transporta alors avec sa famille à Chillicothe, dans l’Ohio, où il devint pasteur de l’Église presbytérienne la plus importante. Là, Jessie Woodrow s’occupa de la maison, des plus jeunes enfants et étudia la Bible jusqu’à son mariage avec Joseph Ruggles Wilson. Elle eut deux filles, Marion et Annie, avant de donner naissance au futur président des États-Unis.

Tommy Wilson était un bébé florissant. Lorsqu’il eut quatre mois, sa mère écrivit à son père : « Le petit est beau et solide ; il est beaucoup plus grand que ne l’étaient ses deux sœurs à son âge et gras comme tout. Tout le monde le trouve beau. Mais ce qui vaut mieux encore, il est sage et donne aussi peu de mal que possible pour un bébé. »

Le révérend Thomas Woodrow, ayant vu l’enfant, toujours rondelet et extraordinairement calme, remarqua : « Ce bébé est si majestueux qu’il pourrait être Modérateur de l’Assemblée Générale. »

L’enfant n’avait pas encore un an lorsque le révérend Joseph Ruggles Wilson fut appelé à quitter Staunton, en Virginie, pour diriger l’Église presbytérienne la plus importante d’Augusta, en Géorgie. C’était un avancement considérable. Augusta était une ville florissante d’environ douze mille habitants, esclaves compris. Le ministre y prêcha jusqu’à ce que Tommy eut quatorze ans ; c’est là que se forma le caractère de l’enfant.

La guerre civile approchait. Le ministre, né et élevé dans l’Ohio, s’était transporté dans le sud dix-huit mois seulement avant la naissance de Tommy. Le fait qu’il fut un homme du nord aurait pu rendre sa vie ou celle de sa famille désagréable ; il n’en fut rien parce qu’il embrassa avec ardeur la cause sudiste.

Au presbytère d’Augusta, le petit bébé dodu et plein de santé qu’était Tommy Wilson devint un garçonnet chétif. Son père ne lui avait légué ni son corps robuste, ni son beau visage, mais seulement ses oreilles protubérantes. Physiquement, il ressemblait à sa mère. Il avait des yeux gris clair et des cheveux blonds ternes. Il était mince, blafard et faible. Sa vue était extraordinairement déficiente. À peine eut-il cessé de porter des robes de bébé qu’il dut mettre des lunettes. En outre il commença dès son enfance à souffrir des troubles intestinaux qui le harassèrent toute sa vie. Dorloté par son père, sa mère et ses deux sœurs aînées, ces troubles persistèrent, lui donnant des migraines et des maux d’estomac. Il était si souffreteux que ses parents ne l’envoyèrent pas en classe. Il n’apprit l’alphabet qu’à neuf ans, et ne sut lire qu’à onze ans.

« Mon premier souvenir », racontait Thomas Woodrow Wilson cinquante ans plus tard, « est celui du jour où, me tenant devant le portail paternel, à Augusta, en Géorgie, à l’âge de quatre ans, j’entendis un passant dire que Monsieur Lincoln avait été élu et que la guerre allait éclater. En percevant l’intense excitation de sa voix, je me souviens d’être rentré en courant demander à mon père le sens de ces paroles. »

Courir vers son père était la réaction habituelle de l’enfant dans toutes ses incertitudes. M. Ray Stannard Baker, son biographe officiel, qui possédait tous les papiers de la famille Wilson, écrivit au sujet de ce trait dominant :

« Courir trouver son père était la chose la plus naturelle pour le petit garçon. Son père fut le plus grand personnage de son adolescence – le plus grand peut-être de toute sa vie. » « Mon incomparable père », disait-il. Pendant plus de quarante ans, Woodrow Wilson ne prit jamais de décision importante sans demander d’abord l’avis de son père. Une grande affection, faite d’amour, d’admiration et d’un profond respect, les liait.

Sur ce même sujet, le professeur Winthrop M. Daniels, qui connut intimement les Wilson à Princeton, a écrit : « Je n’ai jamais vu d’affection filiale ou de respect comparables à ceux de M. Wilson pour son père. Il est difficile de dire quel était l’élément le plus fort de cette passion dominante : une sincère admiration pour la compétence de son père, ou une affection sans bornes pour l’homme lui-même. »

« Passion dominante » sont paroles fortes pour qualifier l’affection d’un homme pour son père ; mais d’innombrables témoignages prouvent qu’elles décrivent fidèlement le sentiment de Thomas Woodrow Wilson. L’amour passionné qu’il portait à son père était au centre de sa vie sentimentale. « Il n’y a pas d’autres termes que ceux de lettres d’amour pour qualifier leurs lettres », a écrit M. Baker qui les a eues toutes entre les mains.

Ils s’appelaient « Mon trésor », « Mon père bien-aimé », « Mon garçon chéri », et s’embrassaient avec émotion lorsqu’ils se retrouvaient. Le fils citait continuellement son père et racontait tellement d’anecdotes sur lui que ceux qui le voyaient souvent étaient las des récits qu’il leur faisait des propos banals et des actes insignifiants du révérend Joseph Ruggles Wilson. Le fils exprimait sincèrement ses sentiments véritables lorsqu’il parlait de son « incomparable père ». Pour Tommy Wilson, il était supérieur à tous les autres. Tout ce qu’il disait ou faisait était de la plus haute importance parce que cela venait de lui. Il considérait son père non seulement comme l’homme le plus sage, mais aussi le plus beau du monde. « Si j’avais le visage et la silhouette de mon père, je pourrais dire n’importe quoi », déclarait ce fils qui l’aimait jusqu’à l’adoration.

Tous les événements de la vie de Tommy Wilson conspirèrent pour augmenter l’admiration naturelle qu’éprouvent les petits enfants pour leurs pères. Le ministre était le grand homme de la haute bourgeoisie presbytérienne à laquelle appartenaient les Wilson : c’était le chef des élus de Dieu, l’interprète de Dieu sur terre. Il représentait tout ce que son fils aurait voulu être, et n’était pas. Il était beau et fort, lui, chétif et laid. Le père était le maître incontesté de la famille : sa femme n’existait que pour satisfaire ses désirs. Il se tenait dans son bureau, la plus belle pièce du presbytère, entièrement tapissée de livres, fumant perpétuellement une longue pipe en terre.

C’était le soleil qui réchauffait la vie de la maison. Il avait la santé, la force ; il parlait, plaisantait, faisait des calembours. Sa femme était silencieuse, solennelle, dévouée, négative. Cinq fois par jour le père priait le Seigneur devant sa famille attentive. Deux fois par jour il lisait la Bible, et, le soir, il entraînait les siens à chanter des cantiques. Le dimanche, il exposait la loi de Dieu du haut de la chaire. Tommy Wilson, d’après les témoins de cette scène, était assis au quatrième banc avec sa mère et ses sœurs et, les yeux levés vers son père, l’écoutait, suspendu à ses lèvres, son nez et son menton pointus en avant, ses yeux tendant vers lui leur regard myope à travers ses lunettes.

L’enfant adopta si profondément l’enseignement de son père qu’il ne douta jamais de la vérité exacte et littérale du presbytérianisme. Il fit ses prières à genoux, matin et soir, pendant toute sa vie. Il lut tous les jours la Bible : il usa deux ou trois Bibles au cours de son existence. Il récitait le benedicite avant chaque repas. Il croyait fermement en l’immortalité de l’âme et en l’efficacité de la prière. « Je ne vois pas comment on peut persévérer dans aucune entreprise humaine sans prier », écrivit-il un jour. « C’est la seule source où l’homme peut rafraîchir son esprit et purifier ses intentions. C’est en Dieu Seul qu’il puise sa force et c’est seulement par la prière qu’il peut demeurer proche du Père de son âme. »

En temps de crises, il se sentait « guidé par une puissance intelligente qui se trouvait en dehors de lui-même ». Il n’éprouva jamais le moindre doute : il ne se permit jamais un instant d’hésitation. Lorsque sa première femme, ayant lu Kant, se posa certaines questions, il la fit taire aussitôt. Il dit un jour au médecin de la Maison-Blanche, l’amiral Cary T. Grayson, « en ce qui concerne la religion, la discussion est close ». Il ne pouvait pas douter : c’eût été douter de son père. À la fin d’un discours, à San Francisco, le 17 septembre 1919, il dit : « Je crois en la Divine Providence. Si je ne croyais pas en elle, je deviendrais fou. » C’était peut-être vrai.

Le père, qui aimait son fils aussi passionnément que celui-ci l’aimait, contribuait, par l’intensité de son affection, à entretenir l’adoration de son fils. Il prenait plaisir à tenir son fils, à l’étreindre, à le poursuivre à travers la maison et dans le jardin pour l’attraper et le serrer contre lui en criant : « Maintenant, je te tiens, jeune gredin. » Il aimait confier à son fils les pensées qui l’occupaient, augmentant ainsi la dépendance intellectuelle de l’enfant à son égard. Le petit Tommy ayant été jugé trop chétif pour être envoyé à l’école, son père lui faisait tous les jours la lecture et lui parlait sans cesse, à la maison ou au-dehors, au cours de leurs promenades. Pickwick et les Prophètes, le presbytérianisme et des phrases, des mots, des synonymes, des comparaisons s’enfonçaient dans la tête du petit garçon ; surtout des mots ; des mots en tant que choses à aimer. Le père fit tout son possible pour éveiller en son fils un amour des mots aussi profond que celui qu’il éprouvait lui-même. Il ne lui permettait jamais d’employer un terme incorrect ou de prononcer une phrase négligée. Après leurs promenades, le père et le fils en parlaient, et le ministre exigeait que chaque description, chaque idée fussent exprimées entièrement, en parfait anglais.

« Qu’entends-tu par là ? » demandait-il au petit garçon. Tommy s’expliquait. « Alors pourquoi ne le dis-tu pas ? » Dès que l’enfant sut lire, ils jouèrent pendant des heures aux « synonymes », en se servant tour à tour du dictionnaire. Plus tard, le père choisit des textes de Lamb ou de Daniel Webster et obligea l’enfant à essayer d’améliorer les expressions employées par les auteurs. Son fils représentait, pour l’ancien professeur de rhétorique, une classe entière. L’enfant aimait ce genre d’enseignement : les synonymes devinrent son jeu favori. Il se mit à aimer les mots autant que son père les aimait.

Le père fut très vite persuadé que son fils serait un grand homme, et il ne dissimula pas cette conviction à Tommy ou à quiconque. Il aida l’enfant sans restrictions pendant ses années difficiles. Malgré ses maigres revenus, qui variaient de quinze cents à quatre mille dollars par an, il voulut que son fils dépendît entièrement de lui, au point de vue pécuniaire, pendant vingt-neuf ans. Et Tommy était ravi de cet état de choses.

Le révérend Joseph Ruggles Wilson tenait souvent de longs discours sentimentaux à son fils. Lorsqu’il reçut, par exemple, son premier ouvrage, Congressional Government, qui lui était dédié, il écrivit : « Mon fils bien-aimé – j’ai reçu et savouré ton livre. La dédicace m’a pris par surprise, et je n’ai jamais éprouvé un tel choc de tendresse.

L’avouerai-je ? j’ai pleuré, j’ai sangloté sous le coup de cette heureuse peine. Dieu te bénisse, mon noble enfant, de m’avoir donné un tel témoignage d’affection. »

Cependant, en même temps que ce genre de « sirop », le père donnait à son fils des atouts qui le distinguèrent de la plupart de ses contemporains et le firent considérer comme leur supérieur au double point de vue moral et intellectuel. Grâce à son éducation première, Tommy Wilson essaya toujours d’être du côté des anges : il s’efforça de penser aux choses sérieuses et de s’exprimer avec distinction, qualités exceptionnelles aux États-Unis après la guerre civile, où la plupart des hommes compétents s’appliquaient uniquement à s’enrichir. Ces traits conférèrent à Tommy Wilson un grand prestige et un idéalisme qui inspiraient l’affection. Il était si sérieux pour tout ce qui le concernait que les autres le prenaient au sérieux. Il était facile de se moquer de lui, mais impossible de l’ignorer. C’était un poseur ; mais un poseur de première qualité.

Bien que le fait central de l’enfance de Tommy Wilson fût ses rapports avec son père, sa santé précaire l’attachait à sa mère. Il avait besoin d’être soigné. Sa mère n’avait guère de vitalité et beaucoup de travail dans la maison ; mais elle dorlotait son fils avec dévouement. Elle était solennelle, craintive, lui signalait continuellement les dangers de l’existence, et faisait son possible pour le protéger des chocs brutaux. Il dépendit d’elle pendant longtemps.

« Je me rappelle la manière dont je m’accrochai à elle (« l’enfant chéri de sa mère », disaient ceux qui se moquaient de moi) alors que j’étais déjà un grand et fort gaillard », écrivait-il à sa femme en 1888, « mais l’amour de la féminité dans ce qu’elle a de meilleur est entré dans mon cœur grâce aux cordons du tablier maternel. Si je n’avais vécu avec une telle mère, je n’aurais pas pu conquérir et avoir l’air de mériter – peut-être à cause des vertus qui me furent léguées – une telle épouse. »

Bien qu’il fût « l’enfant chéri de sa mère » dont on se moquait et qu’il s’accrochât à elle, il ne la citait jamais, pas plus qu’il ne racontait ses faits et gestes. Il regrettait d’avoir hérité son corps chétif, ses yeux faibles et sa timidité. Il voulait ressembler à son père, non à sa mère – être un Wilson, non un Woodrow. Cependant il demeurait physiquement un Woodrow.

Ses sœurs complétaient le groupe qui l’entoura dans sa première enfance. Marion était son aînée de six ans, Annie de deux ans. Elles aidèrent leurs parents à le protéger du monde extérieur. Il préférait Annie, qui l’aimait tendrement. C’était une charmante petite fille au sourire gai. La première femme de Wilson lui ressemblait légèrement.

Tommy avait dix ans lorsque naquit son frère, Joseph Ruggles Wilson Junior. Il ne s’en occupa guère. Leur différence d’âge lui permit d’adopter envers lui une attitude paternelle. Ayant eu une dépression nerveuse à l’université de Virginie, il donna même des leçons à Joseph pendant son séjour à la maison. Mais celui-ci n’était nullement disposé à prendre son frère au sérieux. En fait, il se révolta contre la domination de son père et de son frère aîné. Il ne s’appliqua à rien et s’occupa plus tard de journalisme. Quand Tommy Wilson devint président des États-Unis, certains sénateurs, croyant lui être agréable, lui suggérèrent de nommer son frère secrétaire du Sénat. Le Président refusa.

Maladif, portant lunettes, timide, gardé par son père, sa mère et ses sœurs, Tommy Wilson ne donna jamais un coup de poing de toute sa vie. L’organiste de l’église « remarqua que le fils du ministre, qu’elle croyait timide et réservé, était particulièrement ému par la musique, et qu’il pleurait en silence lorsqu’elle jouait certains airs solennels, tels que l’hymne « Par un jour sombre et lugubre », souvent chanté pendant les services de communion ». Plutôt qu’avec des garçons, il préférait jouer avec des filles bien élevées, surtout avec ses sœurs et ses cousines, et, parmi celles-ci, avec une petite fille plus jeune que lui qui portait le nom de sa mère : Jessie Woodrow Bones.

À l’âge de onze ans, un jour qu’ils jouaient ensemble et qu’elle prétendait être un écureuil grimpé dans un arbre et lui un chasseur indien muni d’un carquois et de flèches, elle fut atteinte par l’une d’elles et tomba sur le sol à ses pieds, évanouie, mais saine et sauve. Il transporta son corps flasque dans la maison en criant, fou de remords : « Je suis un assassin. Ce n’est pas un accident. Je l’ai tuée. »

Tommy Wilson n’avait pas encore quatre ans lorsque Lincoln fut élu. Il avait huit ans lorsque Lee se rendit. Ce furent des années profondément douloureuses pour le Sud, mais pas pour Tommy. Il disait plus tard que la guerre ne lui rappelait que deux incidents. Un jour, il était assis sur le montant de la barrière du presbytère lorsqu’un groupe de soldats sudistes, en loques, passa devant lui. Il leur cria dans l’argot de l’époque : « Eh ! Joe – où est ton mulet ? »

Il se souvenait aussi du goût délicieux de la soupe de cerfeuil sauvage que préparait sa mère lorsqu’elle ne trouva plus les aliments du temps de paix.

Il est étrange que la guerre ait laissé si peu de traces dans sa mémoire. Il avait l’âge de s’en souvenir et il se passa de nombreux événements sensationnels à Augusta. Son père était devenu un Sudiste fervent, qui fut pendant quelque temps aumônier de l’armée des Confédérés. En chaire, il faisait l’apologie de l’esclavage et du droit à la sécession. Un dimanche, il monta en chaire et annonça « qu’une grande bataille était imminente, que l’armée du Sud avait désespérément besoin de munitions et qu’il allait renvoyer immédiatement l’assemblée, avec sa bénédiction, afin que tous, hommes, femmes et enfants, pussent se rendre dans les usines rouler des cartouches ». L’Église presbytérienne elle-même fut changée en hôpital. Le cimetière devint un camp de prisonniers nordistes. Lorsqu’on annonça l’approche de Sherman, toute la population d’Augusta s’employa à sortir le coton des hangars et des entrepôts pour l’entasser au milieu de la rue principale afin que Sherman brûlât le coton et non la ville.

Il est possible, mais non probable, que Tommy Wilson ait été à l’abri de tous ces troubles. C’était un enfant sensible, un « paquet de nerfs », comme disait sa mère, et ses parents lui évitaient tout ennui. Il semble cependant presque inconcevable qu’on ait pu l’éloigner du cimetière transformé en camp de prisonniers, ni des blessés qui remplissaient l’église, changée en hôpital. Peut-être réussit-on à le faire. Il est plus vraisemblable de penser qu’il vit et oublia tout cela. Ces faits ne le concernaient pas personnellement, et toutes les gâteries et la tendresse dont on l’entourait l’avaient habitué à concentrer son intérêt sur son corps chétif et le cercle de famille qui le protégeait. Tandis que les incidents de la barrière et de la soupe au cerfeuil, dont il se souvenait, le concernaient personnellement.

Puis la lutte se termina par une défaite : chose pénible à oublier. Plus tard, il fut souvent capable d’oublier les choses pénibles.

La guerre civile laissa des cicatrices dans les âmes de presque tous les gens du Sud de sa génération, sauf dans la sienne. Il se souvenait sans amertume d’avoir vu, à l’âge de neuf ans, à travers les stores baissés du presbytère, les soldats nordistes emmener vers la prison, à travers les rues d’Augusta, le président des États confédérés, Jefferson Davis, et l’un des chefs sudistes, Alexander Stephens, sans qu’aucune passion pour la cause perdue brûlât jamais en lui. Au fond de son cœur, ce n’était pas un homme du Sud, mais un presbytérien écossais que le hasard avait fait naître en Virginie.

L’année où il vit Jefferson Davis, il apprit ses lettres. Deux ans plus tard, à l’âge de treize ans, il alla pour la première fois à l’école. Un officier confédéré, appelé Derry, avait ouvert une petite école à Augusta. Là, Tommy Wilson commença à se mesurer aux autres garçons et reçut l’unique correction de sa vie que Derry lui administra, ainsi qu’à plusieurs autres, pour avoir manqué la classe afin de suivre un cirque qui défilait dans les rues de la ville.

En classe il travailla mal, beaucoup plus mal qu’un enfant moyen. « Non parce qu’il n’était pas assez intelligent, mais parce qu’il avait l’air de ne pas s’intéresser à ce qu’il faisait », disait Derry, dont le jugement semble juste. Son père lui avait fait concentrer toute son attention sur une seule activité : la parole. Il demeura ainsi toute sa vie. Il ne réussit jamais dans les études qui n’avaient pas de rapports avec la parole. Son but consistait à connaître un sujet suffisamment pour pouvoir en discuter. Il réussissait ceux qui avaient trait, d’une façon ou d’une autre, à la parole.

Cet amour des mots et de tout ce qui s’y rapportait se montra même dans ses premiers contacts avec les sports. Plusieurs élèves de l’école Derry formèrent un club de base-ball qu’ils nommèrent le « Lightfoot » (le pied léger). Ils se réunissaient dans le grenier d’une grange, derrière le presbytère, et bien que Tommy jouât mal au base-ball il fut élu président du club. Il rédigea un règlement et présida les séances, assis sous une grande image du démon arrachée à une affiche de publicité pour du jambon grillé. Il raconta plus tard à William Bayard Haie, qu’il avait choisi comme biographe, que les « membres du Light-foot tenaient des assemblées qui se distinguaient par une grande subtilité dans les formes de procédure parlementaire. Tous ces petits garçons se souvenaient parfaitement bien de la question qui avait été discutée précédemment et savaient que l’on ne pouvait présenter que deux amendements à une résolution lorsqu’elle était soumise au vote en ordre inversé. »

Cette emprise exercée sur les jeux des garçons d’une petite ville américaine par les Règlements de Robert témoigne non seulement de la perfection avec laquelle le professeur de rhétorique avait inculqué à son fils bien-aimé le respect des formes parlementaires, mais aussi de la situation éminente qu’occupaient le ministre et sa famille dans le petit univers presbytérien. Le révérend Ruggles Wilson était l’interprète de Dieu sur terre, et son fils son interprète dans la grange.

Tommy Wilson suivit les classes de l’école Derry pendant un peu plus d’un an. Puis son père fut nommé professeur au séminaire théologique de Columbia, en Caroline du Sud, où son oncle, James Woodrow, enseignait les sciences, et la famille s’installa à Columbia.

Toutefois, avant de quitter Augusta, Tommy fut témoin d’un événement dont il se souvint toute sa vie. Le général Robert L. Lee vint dans cette ville. Tommy, qui se trouvait dans la foule, vit le visage de Lee et n’oublia jamais la noblesse de son expression. Plus tard, lorsqu’il écrivit à son sujet, il prêta au grand Chef des Confédérés, comme à Washington, ses propres vertus et ses faiblesses. Il crut toujours que Washington et Lee lui ressemblaient, car il ne douta jamais de ses liens avec les hommes les plus éminents. Mais au fond de lui-même, il était convaincu que son père était le plus grand de tous.

Tommy Wilson avait quatorze ans lorsqu’il quitta Augusta ; cependant, plus tard, il n’y fit jamais allusion comme au foyer de son enfance. Lorsqu’il parlait de sa jeunesse, c’était à Columbia qu’il pensait. « Ma très heureuse adolescence à Columbia », écrivait-il, jetant le voile de l’oubli sur Augusta.

Columbia était un amas de décombres calcinés quand la famille Wilson s’y installa. Cinq ans auparavant, Sherman avait incendié la petite ville. Puis des carpetbaggers1 du Nord s’étaient abattus sur elle et y rendaient la vie odieuse à la faveur de la législation sur les esclaves noirs affranchis. Si Tommy n’avait pas souffert de la guerre pendant qu’elle se passait, il comprit pleinement, à Columbia, les horreurs qu’elle peut entraîner, de même que la paix lorsqu’elle est remplie de l’esprit de revanche.

Son école était une grange. Il vit des Noirs ivres et des malfaiteurs du Nord vautrés à l’intérieur du Capitole. Un de ses camarades de classe le dépeint, à cette époque, comme « extrêmement digne ». « Il n’était pas comme les autres. Il avait une étrange manière de s’en aller tout seul. » En fait, il se réfugiait loin de la réalité et de la laideur de l’existence dans les rêves, le romanesque. Il avait lu les récits maritimes de Marryat et de Cooper. Il se mit, lui aussi, à en écrire.

De l’évasion dans le romanesque, il passa à celle des réunions pour raviver la foi, grâce à sa première amitié passionnée. Un jeune homme profondément religieux, Francis J. Brooke, vint à Columbia pour se préparer à devenir ministre presbytérien. Il avait quelques années de plus que Tommy Wilson. Il tenait des réunions dans sa chambre et, plus tard, dans l’écurie à un étage qui servait de chapelle à l’institut de théologie. Tommy se rendit aux réunions. Il éprouva une profonde amitié pour Brooke qu’il n’oublia jamais. Devenu président des États-Unis, lorsqu’il se rendit à Columbia, il alla devant la porte de l’écurie et s’écria : « Je sens que je devrais retirer mes chaussures. Ce sol est saint. » Et encore : « De ma vie je n’ai entendu de plus nobles paroles que celles qui ont retenti du haut de cette tribune. »

Sous l’influence de Brooke, il se confessa, à l’âge de seize ans et demi, « montrant clairement que le travail de la grâce avait commencé dans son cœur », et devint membre de la Première Église presbytérienne de Columbia le 5 juillet 1873.

L’effet de cette expérience religieuse fut profond et durable. À partir de ce moment et jusqu’à la fin de sa vie il se sentit en communication directe avec Dieu. Il avait l’impression que Dieu l’avait choisi pour une grande tâche, qu’il était « guidé par une puissance douée d’intelligence qui se trouvait en dehors de lui ». Il n’eut jamais le moindre doute religieux. À partir de ce moment, il fut convaincu que Dieu se servirait de lui et veillerait sur lui jusqu’à ce que sa tâche fût accomplie. Il ne douta jamais de la rectitude de ses actes : ce qu’il faisait était bien parce que Dieu l’inspirait.

À l’école, il avait été mauvais élève ; il se mit aussitôt à mieux travailler. Il suspendit derrière son pupitre un portrait de Gladstone, le Premier ministre britannique, « l’homme d’État chrétien », et commença à étudier la sténographie en plus de ses devoirs. Lorsque Jessie Woodrow Bones lui demanda quel était ce portrait, il répondit : « C’est Gladstone, le plus grand homme d’État de tous les temps. Moi aussi, je serai homme d’État. »

Ses parents espéraient qu’il deviendrait ministre presbytérien, mais Gladstone se glissa en quelque sorte entre le sacerdoce et lui. Il n’y avait pas une grande distance à franchir : « l’homme d’État chrétien » ne lui semblait peut-être qu’un prédicateur plus important, qui avait comme chaire la Chambre des Communes et, comme paroisse, l’Empire. Et le bel « homme d’État chrétien » ressemblait à son bel homme de père. Pour le jeune Tommy, devenir un homme d’État chrétien c’était peut-être devenir un plus grand prédicateur que son père lui-même. Pour lui, l’homme politique était un ministre dictant la loi de Dieu à son troupeau. Plus tard, la Maison-Blanche devint sa chaire, et l’univers sa paroisse.

À l’automne de l’année de sa première expérience religieuse, Brooke et lui quittèrent Columbia pour aller au collège Davidson, qui était alors une institution presbytérienne misérable, perdue dans les champs de blé à trente kilomètres au nord de Charlotte, en Caroline du Nord. Sa famille croyait qu’il étudiait en vue du sacerdoce. Sa « très heureuse jeunesse » de Columbia était finie. Les raisons de ce grand bonheur demeurent quelque peu mystérieuses pour ceux qui n’ont pas sa nature. La ville n’était pas gaie ; il n’avait aucun attachement sentimental, passager ou sérieux. Il ne donnait libre cours à ses émotions qu’au cours des réunions de prières. Peut-être la source de son bonheur fut-elle Brooke. Il avait trouvé, en plus de son père, un homme qu’il pouvait admirer et aimer profondément. À Davidson, sa carrière fut brève. Il fut au-dessous de la moyenne dans ses études, discuta beaucoup, fit un peu de À, mais, malade la plupart du temps, ses troubles intestinaux devinrent si pénibles en mai 1874 qu’un mois plus tard il quitta l’institution pour n’y jamais revenir. Il retrouva sa famille à Columbia où, en novembre 1874, le révérend Joseph Ruggles Wilson fut installé dans la fonction de ministre de la Première Église presbytérienne.

De juin 1874 à septembre 1875 Tommy Wilson demeura chez ses parents ; il apprit le grec et soigna son corps souffrant. C’était un « vieux jeune homme », selon la description de l’intelligent maître d’hôtel noir de la famille Wilson.

« Au-dehors, monsieur Tommy était le fils de son père. Mais à la maison, c’était sa mère sur toute la ligne. Elle avait des manières anglaises… Tommy, à la maison, était comme elle ; il était très agréable et tout ça, mais il ne se mêlait pas aux autres garçons – il était un peu distant avec eux, sauf avec John Bellamy. Quelquefois Tommy tannait son père pour que j’aille nager avec lui, et le vieux ministre disait : « Dave, ne laissez pas monsieur Tommy se battre ou se mêler à quoi que ce soit là-bas. » Mais il n’y avait pas de danger ! Il n’avait pas le genre batailleur ; tandis que son petit frère, monsieur Josey – ça, c’était un vrai garçon. »

Tommy était encore demeuré, en réalité, « l’enfant chéri de sa maman » dont on se moquait. Il adorait toujours son père. « Je viens de recevoir une des plus belles lettres de Tommy que j’ai jamais eue », dit son père vers ce temps-là. « C’est une véritable lettre d’amour. »

Même son ami Bellamy, qui avait une sincère amitié pour lui, le trouvait un peu poseur. « Ce qui est dommage, chez Wilson, disait-il, c’est que c’est un satané calviniste et un convaincu. » Malgré la tendresse de ses parents et l’amitié de Bellamy, il était profondément malheureux. Il sentait que Dieu l’avait choisi pour accomplir une grande tâche en ce monde, mais il devait supporter ses pénibles migraines, ses brûlures d’estomac, ses yeux faibles, sa nervosité. Il semble, par moment, avoir douté de sa vocation et décidé de partir en mer. Sa mère, qui en avait peur, l’en dissuada.

C’est avec l’énergie du désespoir, en se disant « maintenant ou jamais » qu’il entra à Princeton, en automne 1875. Il était mal préparé, surtout en grec et en mathématiques ; mais il était décidé à faire de lui le chef que son Dieu voulait qu’il fût. « Nous, nous étions entrés au collège sans objectif précis, mais Wilson en avait toujours un », dit un de ses camarades ; et c’était vrai.

Au cours de la première année de son séjour à Princeton, il s’affilia à une association de débats contradictoires et se soigna. Sa deuxième année fut l’une des années décisives de sa vie. En 1873, il avait pris conscience de l’univers religieux ; en 1876, il prit conscience de l’univers intellectuel. Il trouva par hasard, dans la bibliothèque, un volume relié du Gentleman’s Magazine anglais de 1874. Dans un numéro d’avril il lut un article intitulé l’« Orateur ». Il en reçut un choc si stimulant pour son intelligence qu’il « se souvint toute sa vie de l’endroit exact où il l’avait lu, au sommet de l’escalier sud de la Chancellor Green Library ».

L’article décrivait les orateurs de la Chambre des Communes, exaltant surtout M. Gladstone et M. Bright, qui était qualifié d’« orateur par excellence de la Chambre des Communes », et dépeint comme étant « l’antithèse morale et politique absolue de M. Disraeli ». L’article faisait l’éloge de la gravité morale de M. Bright et concluait : « Pour un orateur, cette atmosphère de loyauté et de conviction sincère est une force puissante ».

Tommy Wilson lut cet article et sentit aussitôt qu’il était comme Gladstone et Bright. Lui aussi discutait avec une profonde conviction morale. Il mènerait les hommes par son éloquence. Il ferait la conquête du monde par ses principes moraux, ses paroles et ses attitudes choisies. Il écrivit sur-le-champ à son père pour lui annoncer qu’il avait découvert enfin l’existence de son intelligence.

Ses parents n’en furent nullement ravis. Ils espéraient qu’il serait un jour ministre presbytérien. Son admiration pour Gladstone ne les avait pas impressionnés. Tommy hésitait peut-être entre le sacerdoce ou la politique jusqu’à la lecture de cet article ; mais après, il n’eut plus le moindre doute sur sa vocation. Il ne pensa plus jamais au sacerdoce. Son père le regretta jusqu’à la fin de sa vie. Un jour que Tommy lui avait lu l’un de ses premiers essais « il se leva précipitamment et embrassa son fils – ils s’embrassaient toujours lorsqu’ils se retrouvaient – et s’écria : « Oh ! mon fils, que j’aurais voulu, avec tout ton génie, te voir pasteur ! »

Pendant sa vie entière, une grande partie de la production intellectuelle de Thomas Woodrow Wilson consista en sermons et articles sur des sujets religieux, et il fut un « Ancien » de l’Église presbytérienne ; mais il avait trouvé sa vocation ; être orateur, homme d’État chrétien. Dans sa chambre de Princeton, étudiant de seconde année, il écrivait sur ses cartes de visite : Thomas Woodrow Wilson, sénateur de Virginie. On ne saurait surestimer la gravité avec laquelle il prenait sa vocation de futur homme d’État chrétien. Il continuait à se montrer médiocre dans les études qui n’avaient pas de rapports avec la parole ou l’écriture, mais il était brillant dans celles où les mots entraient en jeu. Il se jeta à corps perdu dans les associations de débats contradictoires et fut élu président de l’association libérale. Il dévora les discours de Burke, de Bright, et les essais politiques de Bagehot. Il parcourait les bois de Princeton et débitait, aux arbres, les harangues de Burke. Il écrivit pour le Princetonian, dont il devint rédacteur, un article sur l’éloquence dans lequel il disait : « Le modèle le plus éminent et le plus vrai de tous les orateurs est Démosthène. Celui qui n’a pas étudié attentivement et constamment tous les grands discours de cet admirable Athénien n’est pas prêt à parler en public. »

Debout devant sa glace, il s’exerçait à faire certains gestes. Lorsqu’il revenait en vacances à Wilmington, il montait en chaire dans l’église de son père, en semaine, et adressait, à un auditoire imaginaire, les discours de Démosthène, Patrick Henry, Daniel Webster, Bright et Gladstone.

Il tomba sur les ouvrages de Walter Bagehot sur la Constitution anglaise et découvrit qu’il préférait le système anglais de gouvernement au système américain, parce qu’il laissait plus de place à l’orateur. En Angleterre, l’orateur qui parlait à la Chambre des Communes était le personnage principal de la vie britannique : un empire écoutait ses paroles et le sort du gouvernement dépendait de sa réussite ou de son échec. En Amérique, les affaires gouvernementales se passaient dans les salles des comités, derrière des portes closes. Les sénateurs et les représentants s’adressaient à des sièges vides ; leurs discours étaient rarement reproduits dans la presse. Un gouvernement pouvait aller de scandale en scandale et demeurer en place jusqu’aux élections suivantes. Contrairement au système américain, le système anglais de gouvernement était parfaitement adapté à la carrière que Wilson désirait exercer. Les émissions radio-phoniques n’existaient pas, et le genre d’orateur que voulait devenir Tommy Wilson devenait ridicule. Mais on ne plaisantait pas avec Gladstone ! Il exerçait sur terre l’autorité la plus vaste. Tommy Wilson voulait devenir le Gladstone américain. Il estimait toutefois ne pas pouvoir diriger l’Amérique par la force des mots avant d’avoir transformé le système gouvernemental. Il essaya donc de convaincre les Américains de la nécessité de changer la Constitution. Il écrivit un article en faveur d’un gouvernement ministériel aux États-Unis et l’envoya au plus jeune rédacteur de l’International Review, Henry Cabot Lodge, qui l’accepta. (Bien qu’il dût refuser, plus tard, un article plus important du même auteur.)

La découverte exaltante que fit Tommy de son intellect n’eut pas pour seul effet de libérer sa passion pour l’éloquence. Elle le délivra quelque peu de sa timidité. Il avait une douce voix de ténor et se mit à chanter avec les membres du Glee club. À Witherspoon Hall, où il habitait, il y avait de nombreux hommes sérieux comme lui. Plusieurs devinrent ses amis, dans le sens ordinaire du terme, et le demeurèrent toute sa vie. Son attachement pour Brooke avait été profond. À Princeton, il éprouva un sentiment d’amitié intense, et d’autres plus ordinaires.

À cette époque, Princeton venait de commencer à oublier son origine presbytérienne mais s’appelait toujours le collège de New Jersey. La masse des étudiants se composait d’étudiants sérieux ; mais il y avait aussi les jeunes lions des classes dirigeantes de New York, Philadelphie, Baltimore et du Sud, qui buvaient et se gardaient bien de frayer avec des puritains comme Tommy Wilson. Tommy éprouvait pour eux une aversion et un mépris qui dura toute sa vie, mais il eut pour les compagnons de son genre une chaude affection. Charles Talcoot et Robert Bridges devinrent ses amis les plus intimes.

Son amitié avec Talcott ressembla à celle qu’il avait eue avec Brooke à Columbia et à Davidson avec cette différence que Wilson était plus âgé que Talcott. Il écrivit plus tard :

« Je me rappelle avoir fait avec Charlie Talcott (un camarade de classe qui était mon ami très intime) le serment solennel de discipliner nos forces et nos passions afin d’imposer les principes que nous partagions ; d’acquérir des connaissances pour arriver au pouvoir et inciter les autres à adopter nos façons de penser et les intéresser à notre cause. Or nous ne le fîmes pas par simple enthousiasme juvénile, bien que nous fussions aveuglés par un optimisme très puéril concernant l’avenir et nos possibilités de façonner le monde selon nos désirs. Ce n’est pas si lointain que je ne puisse sentir encore l’ardeur et les élans des espérances et des entreprises de cette époque ; bien plus, ce n’est pas si lointain que je n’aie gardé un peu de la foi qui m’animait alors. »

Tommy Wilson devint le chef des jeunes gens sérieux de sa classe. Bien qu’il ne jouât pas au base-ball, il fut élu président de l’association locale. Sa connaissance des écrivains politiques inspirait le respect.

« Lorsqu’il était étudiant, il lui était aussi naturel de parler de Burke, Bougham ou Bagehot qu’à nous autres de faire allusion à Cooper ou à Mayne Reid », écrivit son ami Bridges. « Il aimait surtout les auteurs qui maniaient la langue avec précision et imagination. Pour lui, il ne s’agissait pas d’un travail scolaire, mais d’une occupation qui était la trame même de l’existence. Il traquait un mot ou une phrase avec l’ardeur que prônait tant Robert Louis Stevenson, et ils jaillissaient soudain dans sa conversation à table, au club, au cours d’une plaisanterie ou d’une discussion tumultueuse. Wilson avait une lueur dans le regard, car il savait, et nous aussi, qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait. » Il prit l’habitude de dire en plaisantant « quand nous nous retrouverons au Sénat, nous discuterons cela à fond ».

Les conférences contradictoires de l’association à laquelle il appartenait ne suffisant pas à assouvir sa passion des mots, il organisa un nouveau club de ce genre dont il rédigea le règlement ; les gouvernements s’y formaient et tombaient comme à la Chambre des Communes. Dès qu’il avait l’occasion de parler, il le faisait. Il s’en abstint en une occasion. Le principal événement oratoire de chaque année était le débat contradictoire entre le groupe de l’association Whig et celui de Clio. Pendant sa dernière année il était considéré comme le meilleur orateur de son club et tous s’attendaient à ce qu’il remportât le prix. Le sujet du débat était « Libre-échange et protectionnisme ». Les Whigs devaient tenir une conférence préliminaire pour choisir les orateurs qui parleraient au cours du débat final. Lorsqu’on tira au sort, Tommy Wilson s’aperçut qu’il devrait défendre le protectionnisme. Il déclara aussitôt qu’il ne parlerait pas parce qu’il croyait au libre-échange. Sans lui, le groupe Whig perdit le concours, mais il ne voulait pas discuter, même dans un simulacre de compétition, contre ses convictions pour que son club et ses amis fussent vainqueurs. L’éloquence était devenue, pour lui, une vocation sainte.

En juin 1879, il quitta Princeton après avoir obtenu ses diplômes et revint à Wilmington, en Caroline du Nord, pour s’exercer à gesticuler devant son miroir et à débiter des discours du haut de la chaire paternelle. Il pratiquait tous les jours la diction.

« J’avais choisi, comme profession, la politique ; je fis du droit. J’en fis parce que j’avais la conviction qu’il me mènerait à la politique. C’était, autrefois, la route la plus sûre ; et le Congrès est encore rempli d’avocats », écrivait-il à Ellen Axson en 1883.

Il refusa catégoriquement de réaliser l’espoir de son père et de devenir ministre presbytérien, et, en automne 1879, il entra en faculté de droit de l’université de Virginie.

Cette université était alors, comme toujours depuis sa fondation par Thomas Jefferson, très choisie. Elle avait été créée par Jefferson dans l’espoir que ce serait l’institution la plus libérale du monde. Tommy Wilson avait une aversion profonde pour Jefferson, dont la vie et les principes n’étaient pas presbytériens. Cette aversion était telle que pendant son séjour à l’université il ne visita jamais la maison de Jefferson, Monticello, bien qu’elle fût toute proche et très belle. Il choisit l’université Jefferson uniquement parce qu’à cette époque sa faculté de droit égalait n’importe quelle autre des États-Unis et qu’elle était voisine du presbytère de son père. Il fut immédiatement « profondément ennuyé par la noble étude du droit ». Il s’affilia à une modeste association d’étudiants et fit des discours dans les clubs de débats contradictoires. Pendant tout le temps qu’il passa à l’université de Virginie il souffrit de troubles intestinaux qui devinrent si aigus en décembre 1880 qu’il partit sans avoir son diplôme. Il était devenu l’ami intime de R. Heath Dabney, et, deux mois avant son départ, avait été élu président de l’association des débats contradictoires de Jefferson.

Il se réfugia au presbytère de Wilmington, souffrant de migraines, d’aigreurs gastriques et d’une nervosité intense. Un profond découragement s’empara de lui. « Comment peut-on arriver à quoi que ce soit lorsqu’on a un corps chétif ? » demandait-il. « Pour ma santé », écrivait-il à Dabney, « je sais que mon départ de l’université a été la mesure la plus prudente que j’aie pu prendre. Mon médecin a trouvé que mon système digestif était sérieusement dérangé et m’a confirmé dans la certitude que, si j’étais resté à l’université en continuant à ne pas me soigner systématiquement, j’aurais pu avoir une dyspepsie chronique et me préparer à un avenir très désagréable. »

Il fît du droit chez lui, se promena avec ses parents, donna des leçons de latin à son petit frère Joseph et fut profondément malheureux.

Le seul rayon de joie de sa vie fut la correspondance qu’il entretint avec sa cousine Harriet Woodrow, fille de Thomas Woodrow, frère de sa mère. Harriet, comme la mère de Tommy, venait de Chillicothe, Ohio. En 1879, elle était étudiante dans un pensionnat de jeunes filles installé dans l’ancien temple de Staunton, en Virginie, où le révérend Joseph Ruggles Wilson avait prêché au moment de la naissance de Tommy. C’est là que Wilson la rencontra et en devint amoureux. Ce fut son premier amour.

Pendant les quinze mois de sa maladie, il lui écrivit de Wilmington et elle lui répondit. En 1881, à l’âge de vingt-quatre ans, il rendit visite, durant l’été, à la famille d’Harriet Woodrow à Chillicothe et demanda sa cousine en mariage. Aussitôt, sans hésiter, elle refusa de l’épouser. Il rentra à Wilmington, où n’ayant plus d’espoir de donner son nom à Harriet Woodrow, il abandonna le nom de Thomas et, pour la première fois, se fit appeler Woodrow Wilson.

Après avoir soigné pendant dix-huit mois ses troubles gastriques, Woodrow Wilson se sentit suffisamment bien, au printemps de 1882, pour commencer sa carrière d’avocat. Bien qu’il n’eût pas été inscrit au barreau, il s’associa avec un ami de l’université de Virginie, E. I. Renick et ouvrit un cabinet à Atlanta, en Géorgie, qui était alors une ville de trente-sept mille habitants en voie de développement. En octobre 1883, il devint avocat. Sa carrière est vite racontée : il n’eut jamais un seul client. Et, au printemps de 1883, il abandonna Atlanta et le barreau. Il fut profondément affecté par son échec. Il écrivit à son ami Dabney :

« Ici, le principal objectif est certainement de gagner de l’argent, ce qui ne peut se faire que par les méthodes les plus vulgaires. L’homme qui s’adonne à l’étude passe pour peu pratique et on le soupçonne d’être visionnaire. Tous ceux qui pratiquent une spécialité – sauf les spécialités comme la menuiserie, par exemple – sont considérés comme des spécimens purement décoratifs appartenant au monde intellectuel – curieux, peut-être, et assez intéressants, mais ne servant pas à grand-chose, et sans aucune valeur marchande. »

Atlanta lui imposa le premier et seul contact qu’il eut avec l’univers de tous les jours, celui des hommes et des femmes ordinaires menant des vies ordinaires.

Il avait passé toute sa vie dans un cloître ou dans un autre : à vingt-six ans, il n’avait jamais vécu hors des murs protecteurs d’un presbytère, d’un collège ou d’une université. Le réalisme brutal d’Atlanta l’accabla. Il lui était impossible de s’entendre avec des hommes qui n’étaient ni étudiants ni presbytériens. Il courut de nouveau se réfugier dans un cloître. À son immense soulagement, son père, qui se tracassait parce que « ce garçon ne gagnait pas un sou à Atlanta », accepta de l’entretenir à l’université John Hopkins, où il devait passer plusieurs années pour devenir professeur de collège.

C’est alors que Wilson eut la plus grande chance d’une vie qui comporta beaucoup d’événements heureux. Juste avant d’abandonner le droit il se rendit à Rome, en Géorgie, voir son oncle James Bones, père de Jessie Woodrow Bones, et il y rencontra Ellen Louise Axson, fille du ministre de la Première Église presbytérienne.

Elle était également maîtresse du presbytère. Sa mère était morte et elle la remplaçait auprès des trois petits enfants de son père. Sa situation domestique était analogue à celle de la propre mère de Wilson lorsque son père l’avait demandée en mariage. Sa vie était aussi totalement marquée par la religion presbytérienne que celle de Woodrow Wilson. Son grand-père était ministre de l’Église presbytérienne de Savannah, en Géorgie ; son père ministre de l’Église presbytérienne de Rome. Elle était petite et ressemblait un peu à la bien-aimée sœur de Wilson, Annie. Les familles Axson et Wilson étaient depuis longtemps amies et Woodrow Wilson avait, pour ainsi dire, tenu Ellen Axson sur ses genoux quand il avait cinq ou six ans. Elle avait des joues roses, une nature charmante, beaucoup de bonté et de bon sens. Elle faisait de la peinture et espérait en faire sa carrière. Elle n’ignorait ni la poésie ni la littérature. Elle avait une tournure d’esprit sérieuse ; mais sa largeur de vues et son absence de préjugés lui permirent d’ouvrir de nouveaux horizons à Woodrow Wilson.

Il s’éprit d’elle en avril 1883 et ils se fiancèrent en septembre. Le mariage eut lieu deux ans plus tard seulement. Il lui fallait d’abord être en mesure de gagner sa vie. Elle partit étudier les beaux-arts à New York et il se rendit à Baltimore pour apprendre l’histoire et l’économie politique à John Hopkins.

Woodrow Wilson trouva, en Ellen Axson, une stabilité sentimentale aussi durable que l’amour de sa mère. « Je suis la seule qui puisse le détendre », confia-t-elle un jour à une amie ; et c’était vrai. Il pouvait se reposer sur son épaule avec une confiance aussi absolue que celle qu’il avait, petit enfant, lorsqu’il dormait dans les bras de sa mère. Il avait en elle une confiance totale, qu’elle ne trompa jamais. Elle l’entoura de l’amour le plus apte à lui donner de l’assurance. « À un degré extraordinaire elle le protégea, le guida, créa le cadre qui pouvait le mieux convenir à sa nature ardente. » Elle lui prodigua de sages conseils aux moments les plus critiques de sa vie et atténua un peu la violence de ses préjugés et de ses haines. Il avait toujours éprouvé une peur anxieuse de permettre aux gens de le connaître, comme s’il avait eu quelque chose à cacher ; avec elle, il pouvait être sincère. Il ne la quitta jamais un seul jour sans lui écrire une lettre d’amour racontant tous ses faits et gestes. Il devint aussi dépendant d’elle que de sa mère, autrefois, lorsqu’il était l’« enfant chéri » dont les autres se moquaient… « … Vous êtes la seule personne au monde – excepté les chers miens – avec laquelle je ne suis pas obligé de jouer un rôle, à qui je ne suis pas obligé de mesurer prudemment mes confidences ; et vous êtes la seule personne au monde – sans aucune exception – à qui je peux dire tout ce que j’ai dans le cœur. » Ceci, qu’il lui écrivait alors qu’ils étaient fiancés, demeura vrai pendant les vingt-neuf années de leur mariage.

Elle mourut le 6 août 1914, au moment où il devait faire face à ses plus grandes tâches. Il s’effondra complètement. Il voulut mourir. Il espéra se faire assassiner. Or, il ne mourut pas, et, un an et quatre mois plus tard, il se remaria. Il était incapable de se passer d’une femme sur le cœur de laquelle il pouvait reposer sa tête.

Dans la demande qu’il avait faite pour être admis à l’université John Hopkins, Woodrow Wilson avait cité plusieurs historiens dont les œuvres lui étaient familières : Bagehot, Henry Cabot Lodge. Hopkins était alors le centre d’une vie intellectuelle remarquable. Il s’y trouvait des hommes ayant la meilleure formation que l’Europe pouvait donner, qui attaquaient les problèmes avec intelligence et intégrité. Les études de Woodrow Wilson furent dirigées par deux professeurs de premier ordre, D. Herbert B. Adams et le Dr Richard T. Ely. Wilson les trouva insuffisants. Il jugeait Adams « trop doux, trop théâtral pour être un véritable érudit ». Il confia à Dabney qu’Adams était un « disciple de Machiavel, comme il le déclare lui-même », et qu’il « laissait ses élèves mourir de faim en leur faisant suivre un régime très pauvre de conférences mal présentées ». Il jugeait Ely « travailleur, consciencieux et tout plein des données exactes de son sujet (comme le Handbuch de Schonberg, qui est sa bible en matière d’économie) mais mû seulement par des impulsions extérieures et inadapté aux tâches les plus élevées d’un professeur ».

Il fut cependant ravi quand Ely l’invita à collaborer à la préparation d’une histoire de l’économie américaine.

Sous la direction de ces maîtres, Woodrow Wilson effectua les meilleurs travaux littéraires de sa vie. Leur conscience et leur réalisme refréna son habitude de s’évader dans les phrases pour fuir les faits. Il fit un article sur son sujet favori : « Commissions ou gouvernement ministériel » qui fut accepté par The Overland Monthly. Le 1er janvier 1884 il écrivit à Ellen Axson : « J’ai commencé l’année nouvelle par une journée de travail assidu consacré à mes études constitutionnelles préférées. J’ai projeté d’écrire une série de quatre ou cinq essais sur le « Gouvernement de l’Union », où je me propose de montrer, du mieux possible, notre système constitutionnel à l’œuvre. Mon désir et mon ambition sont de présenter la Constitution américaine comme Bagehot l’a fait pour la Constitution anglaise. »

Il travailla assidûment à ce petit traité sous la direction du professeur Adams et l’appela Congressional Government. C’était un ouvrage de valeur, qui contribua à établir sa réputation d’esprit éminent.

Lorsqu’il écrivit son livre, Washington n’était qu’à une heure de train de Baltimore, et son but était de montrer « le système constitutionnel à l’œuvre ».

Le Congrès siégeait, et des joutes politiques hautement instructives se déroulaient. Les étudiants de John Hopkins allaient souvent à Washington voir travailler le gouvernement fédéral. Woodrow Wilson ne les accompagna jamais.

Il donnait l’impression, dans son livre, de connaître intimement le Congrès et d’avoir, avec lui, des rapports personnels ; mais il n’alla pas une seule fois voir ce qu’il décrivait. Cette dérobade devant les contacts réels avec les hommes et les événements dura toute sa vie. Il préférait emprunter ses idées aux expériences des autres.

Lorsque son Congressional Government fut accepté par les éditeurs il fut transporté de joie ; mais une semaine plus tard il était de nouveau déprimé. Cela aussi devint caractéristique : aucun succès ne le satisfaisait longtemps.

Comme toujours, sous la tension du travail, bien que ce fût un travail qui lui plaisait, il commença à s’effondrer. Il n’était à John Hopkins que depuis un mois lorsqu’il écrivit à Ellen Axson : « J’ai abusé de ma vue avec la dernière imprudence hier et, aujourd’hui, je souffre d’une douleur sourde dans la tête et d’élancement dans mes yeux qui me refusent tout service. »

Deux mois plus tard il sentit venir sa dépression nerveuse chronique et il lui écrivit : « Je ne me laisse pas souvent dominer par mes nerfs, et il me faut seulement un peu de prudence pour pouvoir conserver cette maîtrise de moi-même et cet entrain au travail courageux et joyeux dont je m’enorgueillis. »

C’était comme s’il sifflait pour ne pas avoir peur. Deux semaines plus tard il s’effondra et s’enfuit vers le presbytère de Wilmington « pour se faire soigner ».

De retour à Hopkins il se plaignit constamment de « migraines inquiétantes », de « mauvaise santé », et d’« anxiété ». « Je suis trop tendu », écrivait-il à Ellen Axson ; « je suis, comme vous l’avez sûrement découvert, un être excessivement fier et sensible. » Il se désolait d’être « ignorant des femmes », « enfermé dans son propre cœur », rempli d’une « tristesse sans doute naturelle chez un homme capable d’amours et de haines passionnées, mais tristesse quand même » ; et ajoutait qu’il était rongé par une « ambition terrible, un désir ardent d’accomplir des exploits immortels ». Enfin il écrivit à Ellen : « Il n’est ni agréable ni facile d’avoir des passions fortes… J’éprouve le sentiment inquiétant de transporter un volcan avec moi. Ce qui me sauve, c’est d’être aimé. »

Il insista toute sa vie sur son « ardeur » et ses « passions fortes ». Mais à l’âge de vingt-huit ans il était à peu près certainement vierge. Tous les témoignages que nous avons pu réunir montrent que sa vie sexuelle s’est limitée à sa première et à sa deuxième femme. Quand il était à la Maison-Blanche, ses ennemis politiques colportèrent des rumeurs de liaisons avec Mrs Peck et d’autres. Ces histoires étaient fausses, sans exception ; elles étaient inventées par des hommes qui le haïssaient mais qui ignoraient tout de sa nature.

En 1885, à vingt-huit ans, il allait se marier et commencer à gagner sa vie. Physiquement, il était mince, chétif et laid. Sa laideur l’obsédait. Son visage était disproportionné : trop long au-dessous de ses lorgnons, trop court au-dessus. Pour essayer de s’améliorer, il avait laissé pousser une longue moustache soyeuse et de courts favoris, qui ne dissimulaient pas son nez aquilin, ses oreilles protubérantes, sa mâchoire en saillie et sa lèvre supérieure flasque et charnue. Un jour qu’il envoyait sa photo à un ami il écrivit : « La ressemblance est excellente ; je ne suis nullement plus laid que je ne l’étais quand elle fut prise. » Il fut, toute sa vie, profondément conscient de son aspect extérieur et se réfugia dans des plaisanteries à ce sujet. Il répétait sans cesse ce limerick2 :

Pour la beauté je ne suis pas gâté

Beaucoup sont mieux tournés

Mon visage d’ailleurs ne m’inquiète pas

Car je ne le vois pas

Ce sont les autres qui par lui sont gênés.

Le 9 juin 1919, après avoir posé devant Sir William Orpen qui faisait son portrait, il regarda le tableau qui était loin d’être terminé, puis déclara qu’il ne reprendrait plus la pose. Sir William fut au désespoir : il supplia le Président de lui accorder au moins une séance de plus. Wilson refusa. Des amis intervinrent pour essayer de le persuader de laisser terminer son portrait, et ils comprirent qu’il ne pouvait supporter l’aspect de ses oreilles telles qu’Orpen les avait peintes. Avec un peu de diplomatie de part et d’autre il y eut une séance de plus et des oreilles moins protubérantes.

Il ne pardonna jamais à Théodore Roosevelt d’avoir dit qu’il ressemblait trop à un préparateur en pharmacie pour être élu président des États-Unis.

Ses traits disgracieux étaient encore enlaidis par les lorgnons qui chevauchaient son nez saillant et par des dents étonnamment gâtées. Bien qu’il ne fumât jamais, les caries les avaient marbrées, de sorte que, lorsqu’il souriait, des taches jaunes, brunes et bleues apparaissaient au milieu de lueurs dorées. Son teint était plombé avec des rougeurs malsaines. Ses jambes étant trop courtes pour son corps, il avait l’air plus distingué assis que debout.

Il se tenait cependant très droit et tirait le meilleur parti des pauvres dons que sa mère lui avait légués. Au moment de son mariage il portait toujours un veston boutonné jusqu’au menton. Dans une lettre à Ellen Axson, il se plaignait en ces termes :

« J’ai tout à fait l’habitude d’être pris pour un pasteur. Il y a, semble-t-il, quelque chose dans mon aspect – bien que je n’aie jamais pu découvrir ce que c’est – qui fait croire à beaucoup de gens que je suis une sorte de missionnaire. »

Il s’était modelé si complètement à son père qu’il avait, lui aussi, l’aspect d’un ministre presbytérien. Il avait l’expression stérile et « passée au désinfectant » qui caractérisait alors les pasteurs et les secrétaires des Y.M.C.A. Il pouvait néanmoins prendre une expression chaleureuse comme on allume une lumière électrique. En un instant il était capable d’affronter une personne ou un appareil photographique avec un air de compréhension et d’affection presque tendres. Puis son visage reprenait sa réserve habituelle. Il s’adressait toujours à son auditoire avec cette chaleur brève et intime qui augmentait son éloquence. À ce sujet, il écrivait, le 18 décembre 1884, à Ellen Axson : « J’éprouve, quand j’ai affaire aux hommes collectivement, une impression de force que je ne ressens pas toujours quand ils sont seuls en face de moi. Dans le premier cas la réserve fière de mon caractère ne me gêne pas tant que dans le second. On n’éprouve pas, en briguant la faveur d’une assemblée d’hommes, la nécessité de sacrifier son orgueil comme on la ressent lorsqu’il s’agit d’un seul. »

En réalité, il se sentait mal à l’aise avec tous les hommes, quels qu’ils fussent.

Il était, en tout, soigneux et ordonné. Son écriture, méticuleuse, n’était jamais précipitée ou négligée. Il buvait peu d’alcool et seulement en toutes petites quantités, à des fins médicales. Il ne s’enivrait jamais. Il ne fumait jamais, bien que son père eût été un incorrigible fumeur ; il disait : « Mon père a fumé suffisamment dans sa vie pour nous deux. » Pendant les dernières années de son existence il ne buvait même plus de thé ni de café et suivait un régime très strict. Il refusait de jouer aux cartes, son père ayant toujours jugé cette distraction immorale.

Le caractère dominant de sa vie physique était une tendance aux dépressions nerveuses, que ses distractions juvéniles ne firent rien pour combattre. Il ne participait à aucun sport, ni jeu d’aucune sorte. À John Hopkins, comme à Princeton, il aimait chanter au Glee club et, à l’université de Virginie, il rédigea la constitution d’une nouvelle association de débats contradictoires. Ses plaisirs étaient tous liés à la parole. Il lisait des essais et de la poésie. Walter Bagehot, qu’il appelait « mon maître Bagehot », était son essayiste préféré. Il détestait Byron. Son poème favori était le « Guerrier heureux » de Wordsworth et le demeura jusqu’à sa mort. Il s’y retrouvait à chaque ligne tel qu’il s’imaginait être.

Quel est le guerrier heureux ? Quel est celui que tous les hommes qui luttent aimeraient êtres ?

C’est l’Esprit généreux qui, au milieu des tâches de la vie réelle, a réalisé les projets qui enchanteraient son âme d’enfant ; dont les vastes efforts sont comme une lumière intérieure qui éclaire toujours la voie à suivre ; qui, sentant instinctivement ce que peut accomplir la science, apprend assidûment ; qui tient ses résolutions et ne s’arrête pas là mais perfectionne avant tout son être moral.


1 Aventuriers politiques.

2 Poème en cinq vers, toujours comique et absurde, aux rimes aa bb a, dont l’origine se rattache vaguement à la ville de Limerick, en Irlande (N.T.).