Portrait psychologique de Thomas Woodrow Wilson par Sigmund Freud et William C. Bullitt

I.

De nombreux ouvrages ont été écrits sur Thomas Woodrow Wilson, et beaucoup de ses amis ont essayé de l’expliquer aux autres et à eux-mêmes. Ces explications ont une qualité commune : elles se terminent sur une note d’incertitude. Wilson demeure une énigme, un personnage rempli de contradictions même pour ses biographes et ses intimes. Le 10 juin 1919, pendant le dernier mois de la Conférence de la paix, le colonel Edward M. House écrivait dans son journal : « Je crois n’avoir jamais rencontré d’homme dont l’aspect se transforme tellement d’heure en heure. Ce n’est pas seulement le visage du Président qui change. C’est l’un des caractères les plus étranges et les plus complexes que j’aie jamais connus. Il y a en lui tant de contradictions qu’il est difficile de le juger. » Tous les intimes et les biographes de Wilson arrivent finalement à la même conclusion, avec plus ou moins de force.

Wilson était, certes, compliqué ; et il ne sera pas facile de découvrir la clef de l’unité qui sous-tend les contradictions apparentes de son caractère. De plus, nous ne devons pas commencer cette étude avec de faux espoirs. Nous ne pourrons jamais analyser complètement son caractère. De nombreuses tranches de sa vie et de sa personnalité nous demeurent inconnues. Les faits que nous connaissons semblent moins importants que ceux que nous ignorons. Tous ceux que nous aimerions approfondir ne pourraient l’être que s’il était encore en vie et acceptait de se soumettre à une psychanalyse. Or il est mort. Ces faits, personne ne les connaîtra jamais. Par conséquent nous ne pouvons espérer comprendre les événements décisifs de sa vie psychique dans leurs détails ou dans leurs rapports. Aussi ne pouvons-nous qualifier cet ouvrage de psychanalyse de Wilson : c’est une étude psychologique fondée sur les données qui nous sont accessibles, rien de plus.

Cependant nous ne voudrions pas faire trop peu de cas des documents que nous possédons. Nous connaissons beaucoup de choses sur de nombreux aspects de la vie et du caractère de Wilson. Certes, il nous faut abandonner l’espoir d’une analyse complète ; mais nous en savons assez pour justifier celui de suivre le cours principal de son développement psychique. Aux faits que nous connaissons sur lui en tant qu’individu, nous ajouterons ceux que la psychanalyse a découverts comme étant vrais de tous les êtres humains. Wilson n’était, après tout, qu’un homme, sujet aux mêmes lois de développement psychique que les autres, et la psychanalyse d’innombrables individus a prouvé l’universalité de ces lois.

Cela ne veut pas dire que la psychanalyse ait révélé les mystères fondamentaux de la vie humaine. Elle a, pour ainsi dire, ouvert la porte qui donne accès à la vie intérieure de l’homme et nous a permis de reconnaître l’existence de quelques objets qui se trouvent près de cette porte, bien que ceux qui sont situés plus profondément soient encore dans l’obscurité. Elle a laissé percer un peu de lumière dans les ténèbres, si bien que nous pouvons maintenant distinguer les contours de quelques-uns des objets qui y sont plongés. Nous sommes capables de décrire des mécanismes qui conduisent à la réalité ultime que nous ne pouvons exprimer. Notre science est encore très jeune, et des recherches ultérieures prouveront sans doute que les lignes grâce auxquelles nous nous efforçons d’esquisser ces objets n’ont pas été tracées comme elles auraient dû l’être. Mais la perspective que les détails de nos conceptions actuelles devront être modifiés plus tard ne doit pas nous empêcher d’utiliser ces conceptions. Les découvertes de Newton ne sont pas devenues inutiles parce qu’Einstein est venu après lui ; sans Newton, il n’y aurait probablement pas eu d’Einstein. Nous emploierons donc, tout naturellement, certains théorèmes que la psychanalyse a tirés des faits qu’elle a découverts et auxquels elle demande actuellement de croire. Il semble utile d’exposer, aussi brièvement que possible, quelques-unes de ces conceptions et hypothèses avant d’attaquer le problème psychologique présenté par le caractère de Wilson.

Nous commençons par l’axiome suivant : dans la vie psychique de l’homme, depuis sa naissance, une force s’exerce, que nous appelons libido, et définissons comme l’énergie de l’Éros. La libido doit être accumulée quelque part. Nous pensons qu’elle « charge » certaines zones et parties de notre appareil psychique comme un courant électrique charge un accumulateur ; que, comme une charge électrique, elle est sujette à des variations quantitatives ; que, lorsqu’elle reste sans se décharger, elle présente une tension proportionnelle à la charge et cherche une issue ; en outre, qu’elle est continuellement alimentée et renouvelée par des générateurs physiques.

La libido s’accumule d’abord dans l’amour de soi, le narcissisme. Cette phase est nettement visible chez le nouveau-né, qui ne s’intéresse qu’aux actes et aux produits de son corps, et trouve en lui toutes ses sources de plaisir. Certes, même un enfant non désiré a un objet d’amour : le sein de sa mère. Il ne peut, toutefois, qu’intégrer cet objet en lui et le traiter comme une partie de lui-même.

En face du narcissisme nous plaçons l’amour objectal. Parfois une condition semblable au narcissisme du nouveau-né se continue chez l’adulte qui nous apparaît alors comme un égoïste monstrueux, incapable d’aimer un autre être ou une autre chose que lui ; mais normalement, dans le cours de la vie, une partie de la libido se tourne vers un objet extérieur au moi, tandis qu’une autre continue à adhérer au moi. Le narcissisme est la première demeure de la libido et reste son foyer le plus durable.

Chez les différents individus, la proportion entre l’amour narcissique et l’amour objectal varie considérablement ; la charge principale de la libido peut être stockée en soi ou dans des objets ; mais aucun homme n’est totalement dépourvu d’amour de soi.

Notre deuxième axiome est le suivant : tous les êtres humains sont bisexuels. Tous les individus, hommes ou femmes, sont composés d’éléments de masculinité et de féminité. La psychanalyse a établi ce fait solidement que la chimie a établi la présence d’oxygène, d’hydrogène, de carbone et autres éléments dans tous les corps organiques.

Quand la phase primaire de pur narcissisme est terminée et que les objets d’amour ont commencé à jouer leurs rôles, la libido charge trois accumulateurs : le narcissisme, la masculinité et la féminité. Nous considérons comme expressions de féminité tous les désirs qui sont caractérisés par la passivité, surtout le besoin d’être aimé, et, en outre, la tendance à se soumettre aux autres, qui atteint son apogée dans le masochisme ou désir d’être maltraité par les autres.

D’autre part, nous appelons masculins tous les désirs qui présentent un caractère actif comme le désir d’aimer, de dominer les autres, de conquérir le monde extérieur et de le transformer selon ses désirs propres. Nous associons ainsi la masculinité avec l’activité, et la féminité avec la passivité.

Les premiers objets que trouve l’enfant sont sa mère, son père ou leurs substituts. Ses premiers rapports avec ses parents sont de nature passive : l’enfant est soigné et caressé, guidé ou puni par eux. La libido de l’enfant se libère d’abord au moyen de ces rapports passifs. Puis l’on peut observer une réaction de la part de celui-ci. Il veut les traiter comme on le traite, devenir actif à leur égard, les caresser, leur donner des ordres et se venger d’eux. Cela fait, outre son narcissisme, quatre issues qui s’offrent à sa libido par la passivité et l’activité qu’il éprouve envers son père et sa mère. De cette situation naît le complexe d’Œdipe.

Pour l’expliquer, nous devons introduire le troisième axiome de la psychanalyse, postulat de la théorie des instincts selon laquelle deux principaux instincts sont à l’œuvre dans la vie psychique de l’homme : l’Éros, c’est-à-dire l’amour dans le sens le plus large, dont l’énergie a été nommée par nous libido, et un autre instinct que nous avons nommé d’après son but final, l’instinct de mort. Celui-ci se découvre à nous comme l’élan qui nous pousse à attaquer et à détruire. C’est l’adversaire de l’Éros qui tend toujours à des unités de plus en plus vastes, réunies par la libido. Ces deux instincts sont, dès la naissance, présents dans la vie psychique où l’on ne les trouve presque jamais à l’état pur mais généralement amalgamés dans des proportions diverses.

Ainsi, ce qui nous apparaît comme la masculinité et la féminité ne sont jamais uniquement composées de libido mais portent en elles un certain désir additionnel d’agression et de destruction. Nous supposons que cet élément additionnel est beaucoup plus fort dans le cas de la masculinité que dans celui de la féminité ; mais celle-ci n’en est pas dépourvue.

Insistons une fois de plus sur le fait que toute charge de libido comporte en elle une certaine agression, et revenons au complexe d’Œdipe. Nous ne traiterons d’ailleurs que du complexe d’Œdipe du garçon.

Nous avons observé que la libido de l’enfant charge cinq accumulateurs : narcissisme, passivité envers la mère, passivité envers le père, activité envers la mère et activité envers le père et qu’elle commence à s’épancher par le canal de ces désirs. Un conflit entre ces différents courants de la libido produit le complexe d’Œdipe du petit garçon. Celui-ci n’est d’abord conscient d’aucun conflit ; il prend une certaine satisfaction à la réalisation de tous ses désirs et n’est nullement troublé par leur incompatibilité. Mais graduellement le petit garçon peut difficilement concilier son activité et sa passivité envers son père et sa mère, soit parce que l’intensité de ses désirs a augmenté, soit parce qu’il ressent le besoin d’unifier ou de synthétiser tous ces courants divergents de la libido.

Il est particulièrement difficile au petit garçon de concilier son activité envers sa mère et sa passivité envers son père. Lorsqu’il veut exprimer pleinement son activité envers sa mère, il trouve son père entre eux. Il désire alors écarter son père qui fait obstacle à la possession de sa mère ; mais la charge de libido stockée passivement envers son père le pousse à se soumettre à celui-ci, au point de désirer devenir une femme, sa propre mère, dont il souhaite occuper la situation par rapport à son père. De cette source naît plus tard l’identification à sa mère, qui devient un élément permanent dans l’inconscient du garçon.

Le désir de ce dernier d’écarter son père devient irréconciliable avec celui d’être passif envers lui. Les désirs de l’enfant sont en conflit. Aucun des accumulateurs de la libido, sauf le narcissisme, ne peut se décharger et l’enfant se trouve dans le conflit que nous appelons le complexe d’Œdipe.

La solution du complexe d’Œdipe est le problème le plus difficile que rencontre l’enfant au cours de son développement psychique. Dans le cas d’un petit garçon, la peur détourne de la mère la plus grande partie de la libido au bénéfice du père, et la question la plus importante devient l’incompatibilité de son désir de tuer son père avec celui, tout aussi ardent, de lui obéir aveuglément.

Une des méthodes de fuir le dilemme majeur du complexe d’Œdipe est employée par tous les garçons : c’est l’identification au père. Également incapable de tuer son père ou de se soumettre entièrement à lui, le petit garçon trouve une issue qui équivaut à faire disparaître son père sans toutefois avoir recours au meurtre. Il s’identifie à son père. Il satisfait ainsi à la fois ses désirs de tendresse et d’hostilité envers lui. Non seulement il exprime son amour et son admiration pour son père, mais il l’écarte en l’incorporant à lui par un acte qui ressemble au cannibalisme. Désormais, c’est lui qui est le père admiré et éminent.

Ce stade originel d’identification au père explique l’ambition ultérieure, que nous observons si souvent dans la jeunesse, de dépasser le père et de devenir plus grand que lui. Le père auquel le petit garçon s’identifie n’est pas celui qui existe réellement et que son fils reconnaîtra plus tard, mais un père dont les facultés et les vertus ont subi un développement extraordinaire et dont on a supprimé les faiblesses et les fautes. C’est le père tel qu’il apparaît au petit enfant. Plus tard, comparé à ce personnage idéal, le père véritable devra nécessairement paraître petit ; et lorsqu’un jeune homme veut devenir un plus grand homme que son père, il se détourne simplement de son père tel qu’il est dans la vie pour retrouver l’image paternelle de son enfance.

Ce père de l’enfance, tout-puissant, omniscient, parfait, lorsqu’il est incorporé à l’enfant devient une force psychique interne que nous appelons, en psychanalyse, idéal du moi ou surmoi. Le surmoi se manifeste, pendant la vie ultérieure de l’enfant, par ses ordres et ses défenses. Son rôle négatif de défense est connu de tous sous le nom de conscience. Son rôle positif de domination, bien que peut-être moins facilement perceptible, est certainement plus important. Il s’exprime par toutes les aspirations conscientes et inconscientes de l’individu. Ainsi, du désir insatisfait du garçon de tuer son père naissent l’identification au père, l’idéal du moi et le surmoi.

Certes, la création du surmoi ne résout pas toutes les difficultés du complexe d’Œdipe ; mais il crée une accumulation pour une certaine partie du courant de la libido qui était, à l’origine, une activité agressive envers le père. En échange, toutefois, il devient une source de nouvelles difficultés avec lesquelles le moi devra dorénavant se mesurer. Car le surmoi, pendant tout le reste de la vie, admoneste, critique, refoule et s’efforce de détacher et de détourner de leurs objectifs tous les désirs de la libido qui ne répondent pas à ses idéaux. Chez beaucoup d’êtres humains, cette lutte, dans le moi, entre la libido et le surmoi n’est pas sévère, soit parce que la libido est faible et se laisse facilement conduire par le surmoi, soit parce que celui-ci est si faible qu’il se contente d’observer la libido suivre son cours ; ou encore parce que les idéaux du surmoi ne transcendent pas les limites de la nature humaine, de sorte qu’elle n’exige rien de plus, de la libido, que ce que celle-ci est disposée à accorder. Cette dernière variété de surmoi est agréable pour la personne qui la possède ; elle a le désavantage d’assurer le développement d’un être humain très ordinaire. Le surmoi qui exige peu de la libido en obtient peu ; l’homme qui attend peu de lui-même en reçoit peu.

À l’extrême opposé se trouve le surmoi dont les idéaux sont si grandioses qu’il exige l’impossible du moi. Le surmoi de ce genre produit quelques grands hommes et beaucoup de psychotiques et de névrosés. La manière dont se développe un tel surmoi est facile à comprendre. Nous avons déjà vu que tout enfant a une idée exagérée de la grandeur et de la puissance de son père. Dans bien des cas, cette exagération est si excessive que le père auquel s’identifie le petit garçon et dont l’image devient son surmoi équivaut au Père Tout-Puissant, à Dieu. Un tel surmoi exige continuellement l’impossible du moi. Quoi que le moi puisse réussir dans la vie, le surmoi n’est jamais satisfait. Il dit sans cesse : « Tu dois rendre possible l’impossible ! Tu peux accomplir l’impossible ! Tu es le fils bien-aimé du Père ! Tu es le Père Lui-même ! Tu es Dieu ! »

Le surmoi de ce genre n’est pas rare. La psychanalyse est là pour témoigner que l’identification du père à Dieu est un fait ordinaire, sinon commun, de la vie psychique. Quand le fils s’identifie à son père, son père à Dieu, et qu’il érige ce père en surmoi, il sent que Dieu est en lui et qu’il est lui-même devenu Dieu. Tout ce qu’il fait doit être bien puisque c’est Dieu Lui-même qui le fait. La quantité de libido qui charge cette identification à Dieu devient si grande chez certains êtres humains qu’ils perdent la faculté de reconnaître l’existence des faits qui lui sont contraires dans l’univers réel. Ils finissent dans des asiles d’aliénés. Mais l’homme dont le surmoi est fondé sur cette supposition et qui garde un respect absolu des faits et de la réalité peut, s’il en a la possibilité, accomplir de grandes choses. Son surmoi exige et obtient beaucoup.

S’adapter au monde réel est, naturellement, l’une des tâches principales de tous les êtres humains. Ce n’est pas une tâche facile pour un enfant. Aucun désir de sa libido ne trouve pleine satisfaction dans l’univers réel. Tous les humains doivent, cependant, opérer cette adaptation. Ceux qui ne réussissent pas tombent dans les psychoses ou la démence. Celui qui n’arrive qu’à un apaisement partiel, et par conséquent instable, du conflit devient névrosé. Seul l’homme qui réussit à s’adapter complètement devient un être normal et sain. Certes, nous devons ajouter que la solution du conflit n’est jamais si complète qu’elle ne puisse s’effondrer sous la pression d’épreuves extérieures. Nous pouvons affirmer que tous les hommes sont plus ou moins névrosés. Cependant, chez certains d’entre eux, la solution du conflit est assise sur des fondements si fermes qu’ils peuvent subir de grandes épreuves sans tomber dans la névrose, tandis qu’il suffit à d’autres, d’une légère adversité pour les amener à élaborer des symptômes de névrose.

Tout moi humain est le résultat de l’effort fait pour résoudre ces conflits : les conflits entre les désirs divergents de la libido et les conflits de la libido avec les exigences du surmoi et avec les faits du monde réel. Le type d’adaptation qui s’établit finalement est déterminé par la force relative de la masculinité et de la féminité innées de l’individu et les expériences auxquelles il a été soumis dans sa petite enfance. Le produit final de tous ces efforts d’ajustement est la personnalité.

Unifier les désirs de la libido les uns avec les autres et les exigences du surmoi avec celles du monde extérieur n’est pas, nous l’avons dit, une tâche facile pour le moi ; il faut, d’une façon ou d’une autre, satisfaire tous les instincts ; le surmoi insiste pour être obéi ; il faut fatalement s’adapter à la réalité. Pour accomplir cette tâche, le moi se sert de trois mécanismes lorsqu’il ne peut satisfaire immédiatement la libido : le refoulement, l’identification et la sublimation.

Le refoulement est la méthode qui consiste à nier l’existence du désir instinctuel qui demande satisfaction, en le traitant comme s’il n’existait pas et en l’oubliant après l’avoir relégué dans l’inconscient.

L’identification cherche à satisfaire le désir instinctuel en transformant le moi lui-même en l’objet désiré, de sorte que le moi représente à la fois le sujet qui désire et l’objet désiré.

La sublimation est la méthode qui consiste à donner au désir instinctuel une satisfaction partielle en substituant, à son objet inaccessible, un objet apparenté qui n’est pas désapprouvé par le surmoi ou le monde extérieur ; ainsi le désir instinctuel est transféré, de son objet ou but le plus satisfaisant mais inaccessible, à un autre, peut-être moins satisfaisant mais plus accessible.

Le refoulement est la moins efficace de ces méthodes visant à réaliser la solution désirée du conflit, parce qu’il est impossible, à la longue, de négliger les désirs instinctuels. À la fin la poussée de la libido devient trop forte, le refoulement s’effondre et la libido s’enflamme brusquement. De plus, l’intensité de la libido refoulée est considérablement augmentée par le refoulement car elle est isolée non seulement de toute décharge, mais encore de l’influence modératrice de la raison qui, elle, tient compte de la réalité. Le refoulement peut arriver à ce que la libido ne se décharge pas finalement par le canal de son objet originel, mais soit contrainte de forcer une nouvelle issue et de se jeter sur un objet différent.

Par exemple un garçon qui refoule complètement l’hostilité qu’il éprouve envers son père ne se libère pas, de ce fait, de son désir instinctuel de le tuer. Derrière le barrage du refoulement, au contraire, son activité agressive à l’égard de son père augmente jusqu’à ce que sa tension devienne trop forte pour l’isolateur. Le refoulement s’effondre, l’hostilité du garçon envers son père éclate et se lance contre lui ou contre un substitut, quelqu’un qui lui ressemble par quelque côté et peut, dès lors, servir de représentant du père.

L’hostilité envers le père est inévitable chez tous les garçons ayant tant soit peu de masculinité. Or lorsque l’homme, dans son enfance, a complètement refoulé cette poussée instinctive, il aura invariablement, plus tard, des rapports hostiles avec les représentants de son père, et manifestera son hostilité même s’ils ne la méritent pas puisqu’ils l’attirent sur eux par le simple hasard qu’ils lui rappellent son père. Dans de tels cas, cette hostilité naît à peu près entièrement du sujet et n’a presque pas de cause extérieure. S’il se trouve, en plus, qu’il existe un véritable motif d’hostilité, la réaction émotionnelle devient excessive et l’hostilité tout à fait disproportionnée à la cause extérieure. Généralement ce genre d’homme pourra difficilement entretenir des rapports amicaux avec les hommes de son milieu, de sa compétence et de ses aptitudes, et il lui sera impossible de collaborer avec ceux qui lui sont supérieurs car il sera contraint de les détester.

Nous ne pouvons laisser le thème du refoulement sans attirer l’attention sur la méthode qu’emploie le moi pour assurer le succès des actes individuels de refoulement. Il édifie des formations réactionnelles, généralement en renforçant les pulsions qui sont contraires à celles qu’il veut refouler. Ainsi, par exemple, du refoulement de la passivité envers le père peut naître un développement exagéré de la masculinité, qui se manifestera par un refus arrogant de tous les représentants du père. La vie psychique de l’homme est extrêmement compliquée. Les formations réactionnelles contre les pulsions instinctuelles refoulées jouent un rôle aussi important dans la formation du caractère que les deux identifications primaires au père et à la mère.

La méthode d’identification qu’emploie le moi pour satisfaire les désirs de la libido est un mécanisme très utile et très employé. Nous avons déjà expliqué comment l’identification au père et le surmoi se développent à partir de l’activité agressive envers le père ; d’innombrables autres identifications sont employées tous les jours par tous les êtres humains. Un enfant qui a perdu un petit chat peut compenser la perte de cet objet d’amour en s’identifiant avec le petit chat, en rampant, en miaulant et en mangeant sur le sol comme lui. Un enfant qui a l’habitude d’être porté sur les épaules de son père pour « jouer au cheval » peut, si le père est pendant longtemps absent, placer une poupée sur ses épaules et la porter comme son père le portait, prétendant ainsi être son père. Un homme qui a perdu une épouse bien-aimée peut, jusqu’à ce qu’il rencontre un nouvel amour, essayer de remplacer l’objet d’amour par lui-même. Nous verrons un exemple instructif de ce mécanisme dans la vie de Wilson. Celui dont la passivité envers son père ne peut trouver aucun débouché direct le remplacera souvent par une double identification à son père et trouvera un homme plus jeune qu’il identifiera à lui-même ; puis il donnera à l’homme plus jeune le genre d’amour que sa passivité insatisfaite envers son père lui fait désirer obtenir de celui-ci. Dans de nombreux cas, l’homme dont la passivité envers son père n’a trouvé aucune issue directe la décharge en s’identifiant à Jésus-Christ. La psychanalyse a découvert que cette identification se retrouve chez des êtres entièrement normaux.

Il existe encore un autre moyen de régler le problème du père dans le complexe d’Œdipe qui conduit à une double identification. Lorsque le garçon, devenu homme, a lui-même engendré un fils, il identifie son fils à l’enfant qu’il était et s’identifie à son propre père. Sa passivité envers son père se libère alors à travers ses rapports avec son fils. Il lui donne l’amour qu’il aurait tant voulu, dans son enfance, recevoir de son père. Cette solution au dilemme majeur du complexe d’Œdipe est la seule solution normale que nous offre la nature ; mais il faut, pour y recourir, avoir un fils. Ainsi la passivité envers le père s’ajoute-t-elle à tous les autres motifs de désir d’avoir un fils.

Nous avons déjà vu qu’une identification à la mère naît de la passivité envers le père. Nous devons attirer maintenant l’attention du lecteur sur le renforcement de cette identification qui se produit quand, au moment de la disparition du complexe d’Œdipe, le garçon abandonne sa mère comme objet d’amour. Il transfère une partie des désirs actifs et passifs qu’il éprouve envers sa mère sur d’autres femmes qui la représentent ; mais ces désirs ne sont jamais satisfaits par les substituts et l’identification à la mère sert à augmenter cette libido insatisfaite. Au moyen du mécanisme que nous avons déjà décrit, l’enfant compense la perte de sa mère en s’identifiant à elle. Il donnera dès lors, pendant toute sa vie, aux autres hommes qui représentent ce qu’il était, enfant, une part petite ou grande de l’amour qu’il désirait, enfant, recevoir de sa propre mère.

La sublimation, troisième méthode employée par le moi pour résoudre ses conflits, implique, comme nous l’avons noté, le remplacement des objets originels de la libido par d’autres qui ne sont pas désapprouvés par le surmoi ou la société. Ce remplacement s’opère par transfert de la libido d’un objet à un autre. Par exemple le garçon reporte une partie de sa libido de sa mère à ses sœurs, s’il en a, et plus tard à ses cousines ou à des amies de ses sœurs, puis à des femmes qui sont en dehors du cercle familial ; il s’en éprend jusqu’à ce que, par ce moyen, il trouve finalement celle qu’il épouse. Plus sa femme ressemble à sa mère, plus le courant de libido sera fort dans son mariage ; mais de nombreuses pulsions instinctuelles hostiles, qui tendent à rompre le mariage, s’accrochent également à ces rapports maternels.

Les êtres humains se servent d’innombrables sublimations pour libérer la libido, et c’est à elles que nous devons les plus grands monuments de la civilisation. Sublimés, les désirs insatisfaits de la libido se transforment en art et en littérature. La société elle-même se maintient grâce à une sublimation de la libido, la passivité du garçon envers son père se changeant en amour des autres et en désir de leur être utile. Si la bisexualité des êtres humains apparaît parfois comme un grand malheur et la source de maux infinis, nous ne devons pas oublier que, sans elle, la société humaine ne pourrait exister. Si l’homme n’était qu’activité agressive, et la femme passivité, la race humaine aurait cessé d’exister longtemps avant l’aube de l’histoire, car les hommes se seraient massacrés jusqu’au dernier.

Avant de terminer ce bref exposé de certains principes fondamentaux de la psychanalyse, il semble utile d’en décrire quelques autres.

Tout obstacle à la décharge de la libido produit un barrage d’énergie psychique et une augmentation de tension, dans l’accumulateur intéressé, qui peut s’étendre à d’autres accumulateurs. La libido cherche toujours à se stocker et à se libérer ; elle ne peut être endiguée définitivement ou au-delà de certains niveaux. Si elle ne peut être stockée et libérée au moyen d’un accumulateur, elle le fait en se servant d’autres accumulateurs.

L’intensité, ou, pour continuer notre comparaison, la quantité de libido varie considérablement chez les divers individus. Certains ont une libido extraordinairement puissante, d’autres faibles. La libido de quelques-uns peut être comparée à l’énergie produite par les énormes dynamos d’une centrale électrique, tandis que celle d’autres hommes ressemble au faible courant fourni par la magnéto d’une automobile.

La libido abandonne toujours un débouché s’il s’en offre un autre plus proche des pulsions instinctuelles originelles, à condition que la résistance du surmoi et celle du monde extérieur ne soient pas plus fortes dans ce deuxième cas. Par exemple elle est toujours prête à renoncer à une sublimation si elle en trouve une autre, plus voisine de son objet originel.

C’est peut-être une loi, et, au moins, un phénomène très fréquent qu’un être humain éprouve, pour une personne qu’il aime avec une intensité particulière, une haine considérable, et pour une personne qu’il hait avec une intensité particulière un amour considérable. L’une ou l’autre de ces pulsions instinctuelles opposées est totalement ou partiellement refoulée dans l’inconscient. Nous appelons cela le fait, ou le principe d’ambivalence.

La naissance d’un frère produit toujours une certaine réaction chez un petit garçon ; il se sent trahi par son père et sa mère. Il peut alors transférer totalement ou en partie le blâme et la haine qu’il éprouve envers ses parents sur son jeune frère. Un enfant qui se développe normalement se libère de cette haine et du sentiment d’avoir été trahi par une identification typique ; il se transforme en père de l’enfant et transforme en lui son frère plus jeune. Mais si le développement est moins normal, le blâme de la trahison reste attaché au plus jeune frère dont l’aîné, pendant toute son existence, continue à penser que ceux de ses amis qui, plus tard, représentent son jeune frère le trahiront aussi.

Ce sentiment de trahison naît de la déception des désirs actifs et passifs de la libido ; mais le refoulement de la passivité envers le père peut avoir une conséquence beaucoup plus grave. Il peut conduire les hommes à une forme persécutrice de paranoïa : la manie de la persécution. Généralement, l’homme qui souffre de cette manie se croit persécuté par la personne qu’il aime le plus intensément. La manie de la trahison et de la persécution n’est souvent fondée sur aucun fait, mais naît seulement du besoin de fuir la personne aimée parce qu’elle excite, sans la satisfaire, la passivité du malade. Si celui-ci croit que la personne qu’il aime si ardemment le trahit et le persécute, il peut la haïr au lieu de l’aimer et ainsi lui échapper. Il est facile de retrouver la source de tous les cas de méfiance injustifiée et de manie de la persécution dans une passivité refoulée envers le père.

Les frustrations et les malheurs de tous genres tendent à repousser la libido dans ses formes antérieures ; par exemple à la ramener, des sublimations, à ses objets originels de désir. C’est ce que nous appelons régression.

Dans le cours de la vie humaine, il peut se faire que le développement psychique s’arrête brusquement et se termine, au lieu de continuer son évolution. Dans un tel cas, une expérience accablante a obligé la libido à pénétrer dans des accumulateurs auxquels elle s’accroche jusqu’à la mort ou la désagrégation mentale. C’est ce que nous appelons fixation.

II.

Nous avons maintenant exposé quelques théories de psychanalyse que nous considérons comme des axiomes dans notre étude psychologique de Thomas Woodrow Wilson. Jusqu’ici nous avons énoncé des faits qui sont vrais pour tous les hommes nés en ce monde ; considérons maintenant l’être humain qui naquit au presbytère de Staunton, en Virginie, le 28 décembre 1856, et qui passa son enfance dans celui d’Augusta, en Géorgie.

Le lecteur s’attend sans doute à ce que nous commencions à étudier le caractère de Wilson par une évaluation précise de la force de sa libido. Nous sérions heureux de le faire, si nous avions suffisamment de données sur lui. Malheureusement ce que nous savons ne nous permet pas de faire une évaluation, quelle qu’elle soit, à ce sujet. La libido ne se manifeste que lorsqu’elle se décharge ; pour évaluer sa force, il faut connaître tous ses débouchés, et, en outre, savoir la quantité de libido qui demeure liée dans la vie intérieure. Car, chez tous les hommes, une partie de la libido reste ainsi liée en quantité plus ou moins grande.

La libido d’un ermite indien, par exemple, peut être forte mais trouver à s’investir suffisamment dans la contemplation.

Or aucun fait ne nous permet d’évaluer quantitativement la libido de Wilson qui est demeurée ainsi liée et nous ne savons rien des nombreux débouchés de sa libido dans le monde extérieur.

Aussi tenter d’évaluer l’ampleur de sa libido en étudiant son investissement dans les quelques débouchés qui nous sont familiers serait aussi absurde que d’évaluer la quantité d’électricité produite par la centrale électrique d’une ville en calculant le courant employé par certaines des maisons et usines qui s’y trouvent. Nous ne pouvons évaluer avec précision l’ampleur de la libido de Wilson, et nous ne voulons pas hasarder de conjectures sur sa puissance.

Le lecteur nous jugera sans doute trop prudents et parviendra à ses propres conclusions concernant la force de la libido de Wilson. Il peut, toutefois, noter le fait que Wilson est à peu près certainement demeuré vierge jusqu’à son premier mariage, à l’âge de vingt-huit ans et demi, et conclure que sa libido était extrêmement faible. Avant d’arriver prématurément à cette conclusion, le lecteur doit se souvenir de plusieurs faits : d’abord, que la libido peut s’exprimer par des milliers de débouchés à côté des débouchés sexuels proprement dits ; ensuite que Wilson était physiquement faible et n’avait sans doute pas de pression soma-tique très forte à satisfaire ; enfin que « l’idéal de pureté » qui faisait partie du surmoi de Wilson a pu, dans une certaine mesure, l’avoir aidé à détourner sa libido de§ débouchés sexuels proprement dits.

D’un autre côté le lecteur, vu les allusions fréquentes de Wilson à son « exaltation », peut être tenté de conclure que sa libido était extrêmement puissante. Mais ce sentiment d’exaltation n’a, en fait, pas grand-chose à voir avec la puissance totale de la libido. Il se contente d’accompagner certains désirs libidinaux, et peut être causé par le fait que le moi ne contrôle plus ces désirs particuliers ou par leur renforcement par suite d’un conflit non résolu. Un névrosé ou un psychotique dont la libido totale est faible peut, par conséquent, montrer une exaltation plus grande qu’un homme normal. L’homme normal qui a une libido puissante n’éprouve ni n’exprime d’exaltation s’il a, dans son moi, des conflits non résolus.

Quand Wilson écrivait « je suis trop exalté », il montrait par là non qu’il possédait une libido puissante, mais plutôt qu’il avait en lui un conflit non résolu de désirs opposés ; non que ses désirs étaient forts, mais que son moi n’avait pas trouvé de solution satisfaisante au complexe d’Œdipe.

Si le lecteur, en observant le profond amour de Wilson pour son père, son grand attachement aux mots et la haine vive qu’il éprouvait à l’égard de beaucoup d’hommes, est tenté de conclure, d’après cela, que la libido de Wilson était particulièrement puissante, qu’il se rappelle que de nombreux hommes semblent posséder une libido puissante parce qu’ils concentrent son courant dans certaines voies, mais que la psychanalyse de ces hommes montre souvent qu’en réalité leur libido est faible et que, par cette concentration, une grande partie de leur vie psychique est demeurée sans libido suffisante pour qu’elle ait un niveau convenable. Nous ne savons rien de la richesse de la vie intérieure de Wilson ; mais nous savons que la partie de sa libido qui était tournée vers le monde extérieur était concentrée dans quelques canaux seulement. Le champ de ses intérêts était extrêmement restreint. En outre, à l’intérieur même de ce champ restreint, il concentrait encore le courant de sa libido. L’un des traits les plus frappants de la personnalité de Wilson est ce qu’il appelait son « esprit à sens unique ». Il lui était impossible de s’intéresser à plus d’un objet intellectuel à la fois. C’est-à-dire qu’un objet intellectuel suffisait à capter tout le courant de sa libido qui trouvait une issue dans les intérêts intellectuels, peut-être parce que sa libido était si faible que, pour s’intéresser convenablement à un objet intellectuel, Wilson était obligé de concentrer tout le courant de sa libido sur lui. Ici encore, il est plus sage de ne rien conclure, sans avoir honte de notre ignorance. Apprendre à dire « je ne sais pas » est le commencement de l’intégrité intellectuelle.

Malgré l’insatisfaction que cette incertitude peut éveiller chez le lecteur, nous devons insister sur le fait que la question de la force de libido de Wilson n’est pas d’une importance primordiale pour cette étude. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est d’essayer de comprendre comment son moi conciliait les désirs contraires de sa libido, c’est-à-dire son caractère. Nous pouvons tracer le cours de sa libido sans connaître sa force exacte. Supposons par conséquent que sa libido n’était ni extraordinairement puissante ni extraordinairement faible et passons à la question vitale des débouchés à travers lesquels elle se déchargeait.

La libido du petit « Tommy » Wilson, comme celle de tous les êtres humains, commença d’abord à être stockée dans le narcissisme et à se décharger dans l’amour de lui-même. Fils unique de son père et de sa mère, maladif, soigné, choyé et aimé par ses parents et ses sœurs, il eût été remarquable qu’il évitât de s’intéresser considérablement à sa personne. En fait, il s’aima toujours beaucoup. Nous ne trouvons aucune preuve qu’il cessa jamais de s’admirer ou de manquer de se pousser dans le monde.

De plus, comme nous le verrons plus tard, pour être heureux il fallait qu’il eût un substitut de lui-même à aimer. Il avait alors, dans cet amour, un débouché supplémentaire pour la charge abondante de sa libido qui était fixée à son narcissisme. Il est indiscutable qu’une vaste partie de sa libido continua, pendant toute sa vie, à trouver un débouché dans son narcissisme – même cette partie qui se déchargeait à travers les objets d’amour.

Il y a deux formes de choix d’objet : directe et narcissique. Dans la forme directe, la libido va directement vers une personne extérieure ; la mère, le père, le frère, la sœur ou tout autre.

L’objet est estimé pour lui-même, pour sa personnalité propre, même si celle-ci ne ressemble en rien à celle de l’enfant. Nous appelons ce type d’amour un choix d’objet par étayage parce que l’enfant « appuie » ou « étaie » d’abord ses instincts sexuels sur ses instincts d’autoconservation et choisit d’abord, comme objets d’amour, les personnes mêmes qui satisfont ses besoins physiques. D’autre part, dans le type narcissique de choix d’objet, la libido de l’enfant va vers une personne extérieure qui lui ressemble par certains côtés. Il aime la partie de lui-même qu’il voit dans l’objet. Il n’aime pas l’objet pour les qualités qui le rendent différent de lui, mais seulement pour celles grâce auxquelles il lui ressemble. Ainsi il s’aime à travers un objet, et son narcissisme trouve, par ce moyen détourné, un débouché supplémentaire.

Nous verrons plus tard que Wilson s’est servi fréquemment du type narcissique de choix d’objet. Il n’était pas, néanmoins, de ces malheureux dont la libido ne se décharge qu’à travers le narcissisme. Son narcissisme, conservé depuis l’enfance, renfermait peut-être une charge plus forte de libido que d’ordinaire, mais qui n’était cependant pas anormalement forte. Une partie considérable de sa libido trouvait un débouché, comme chez tous les hommes normaux, dans des relations d’objet actives et passives.

Il est inutile de répéter les faits relatifs à l’enfance de Wilson qui ont été décrits dans le résumé de sa biographie. Contentons-nous d’en rappeler un qui ressort avec un tel relief qu’il minimise tous les autres : le père de Tommy Wilson était son principal objet d’amour. Son père fut le grand personnage de son enfance, en comparaison duquel sa mère faisait piètre figure. Il est clair que la libido de Wilson se déchargeait beaucoup plus dans ses rapports avec son père que dans ceux qu’il entretenait avec sa mère. Nous devons donc nous attendre à ce que son moi ait plus de mal à concilier ses désirs contraires vis-à-vis de son père que vis-à-vis de sa mère : c’est ce qui se passa. Son moi concilia facilement ses désirs contraires à l’égard de sa mère. Ses rapports avec les femmes furent normaux et ordinaires, mais il ne put jamais réussir à concilier ses désirs contraires à l’égard de son père.

Le lecteur sera peut-être tenté de se dire que les désirs de Wilson vis-à-vis de son père n’étaient pas en conflit, que jamais, pendant toute son existence, il n’exprima la moindre hostilité envers son père en pensée, parole ou action ; qu’alors qu’une partie extraordinairement grande de sa libido était investie dans sa passivité envers son père, elle ne comprenait aucune activité agressive envers celui-ci. La réponse à cette objection est simple : Wilson était un être humain, sujet aux mêmes lois de développement que les autres. Il ne faisait certainement pas partie de ces malheureux hommes nés sans masculinité. Et l’analyse de milliers d’hommes a prouvé que la libido charge les désirs passifs et actifs qui ont trait à ses objets d’amour. Il est absolument indiscutable que la libido de Wilson qui entrait dans la passivité envers son père était immense, et nous sommes par conséquent obligés de conclure qu’une part considérable de sa libido a dû être stockée dans une activité agressive à son égard. Si nous sommes incapables de trouver, dans sa vie, la moindre manifestation d’hostilité envers son père, nous devons chercher des manifestations indirectes de cette hostilité. Nous savons qu’elle a dû exister, et trouver finalement un moyen d’expression quelconque. En fait, presque tous les traits insolites du caractère de Wilson se sont développés à partir des refoulements, identifications et sublimations dont s’est servi son moi pour concilier son activité agressive et son accablante passivité vis-à-vis de son père. Aussi les rapports de Wilson avec son père et les représentants de celui-ci occuperont-ils nécessairement la plus grande partie de cette étude de son caractère.

Le moi du petit Tommy Wilson n’a pas eu beaucoup de difficulté à concilier ses désirs contraires à l’égard de sa mère. Ils n’étaient pas violents ; les plus grandes charges de sa libido étaient accumulées dans les désirs qui avaient trait à son père. De plus, il eut la chance d’avoir des sœurs et des petites cousines sur lesquelles son moi pouvait facilement transférer les désirs qui étaient, à l’origine, dirigés vers sa mère.

Les petits garçons qui ont des sœurs ont un avantage considérable sur ceux qui n’en ont pas. Les sœurs forment un pont sur lequel la libido peut se transférer facilement de la mère aux femmes qui se trouvent en dehors de la famille. Le moi du petit garçon qui n’a pas de sœur est obligé de forcer sa libido à franchir d’un seul coup le gouffre qui sépare sa mère du monde extérieur. Comme nous l’avons déjà fait remarquer le petit garçon qui a une sœur reporte normalement sur elle une partie de la libido qui s’attachait à sa mère, puis, après sa sœur, aux amies de celle-ci. Ainsi, par des transferts faciles, sa libido arrive jusqu’aux femmes qui ne sont pas de la famille. Le moi d’un petit garçon qui n’a pas de sœur est contraint de transférer directement sa libido de sa mère à une femme qui n’est pas de la famille, ce qui est beaucoup plus difficile et représente, pour de nombreux hommes, une tâche insurmontable. La libido de ces derniers demeure fixée à leur mère pendant toute leur existence. Ils sont incapables de se détacher d’elle. Si, d’une manière ou d’une autre, la mère disparaît, le malheureux fils la remplace souvent en s’identifiant à elle et donne à d’autres hommes qui le représentent l’amour qu’il aurait voulu recevoir de sa propre mère.

Tommy Wilson fut particulièrement favorisé. Il a pu aborder les femmes qui n’étaient pas de sa famille facilement et simplement non seulement grâce à ses sœurs, qui l’ont aimé profondément et ont pris soin de lui, mais encore grâce à ses petites cousines qui l’ont, elles aussi, entouré d’affection. Une grande partie de sa libido est demeurée attachée à sa mère pendant son enfance et son adolescence, mais une partie alla vers ses sœurs et ses cousines. Sa passivité envers sa mère semble avoir duré exceptionnellement longtemps, plus longtemps peut-être que son activité.

À cet égard, la lettre que Wilson écrivit à sa femme, en 1888, mérite d’être commentée de nouveau. « Je me rappelle la manière dont je me suis accroché à elle (j’étais « le chéri de sa maman » dont tout le monde se moquait) jusqu’à ce que je fusse un jeune homme grand et fort ; mais l’amour de ce qu’il y a de meilleur chez les femmes me vint, et pénétra dans mon cœur, par les cordons de son tablier. Si je n’avais pas vécu avec une telle mère, je n’aurais pu gagner, et sembler mériter – en partie peut-être, grâce à des vertus transmises – une telle épouse. » Cette lettre montre d’une manière remarquable combien le courant direct de la libido de Wilson, par le débouché de la passivité envers sa mère, se prolongea, et à quel point cette passivité envers sa mère s’exprima avec sa première femme.

Le fait qu’il se remaria si vite après la mort de celle avec laquelle il avait vécu intimement pendant vingt-neuf ans ne doit pas faire douter de l’amour qu’il lui porta. L’expérience montre que les hommes qui ont été heureux en ménage ont tendance à se remarier. La rapidité avec laquelle Wilson le fit montre néanmoins à quel point, en dehors de toute question de personnalité, un substitut de sa mère lui était indispensable.

Son activité envers sa mère, et en même temps, naturellement, une partie de sa passivité à son égard, semblent s’être reportées assez tôt sur ses sœurs aînées, spécialement sur sa sœur Annie, qui avait deux ans de plus que lui et l’aimait aussi profondément qu’il l’aimait. Il était heureux de jouer avec ses sœurs et leurs petites amies, surtout avec une petite cousine plus jeune que lui et qui portait le nom de sa mère : Jessie Woodrow Bones.

L’importance des identifications produites par les noms semblables dans l’inconscient ne peut être vraiment comprise que si on les a spécialement étudiées. Il semble presque certain que le petit Tommy Woodrow identifia Jessie Woodrow Bones à sa mère, Jessie Woodrow, et reporta sur elle une partie considérable de la libido qui s’était originellement dirigée vers sa mère, puis vers sa sœur Annie. Le lecteur se souviendra qu’il aimait jouer aux « Indiens » avec cette petite fille, et qu’un jour, alors qu’elle était grimpée dans un arbre et prétendait être un écureuil, Tommy qui était un « chasseur indien », lui avait lancé une flèche qui l’avait atteinte. Jessie était tombée sur le sol, évanouie mais sans aucune blessure, et Tommy l’avait portée dans la maison en criant, éperdu de remords : « Je suis un assassin. Ce n’est pas un accident. Je l’ai tuée. »

Sans attacher trop d’importance à ces incidents, il est impossible de ne pas penser que cet épisode montre qu’à onze ans, le moi de Tommy Wilson avait réussi à transférer une partie considérable de l’activité dirigée vers sa mère sur Jessie Woodrow Bones, et qu’il était bien engagé sur la voie des rapports normaux avec les femmes. Dans le cas contraire, il aurait éprouvé des remords moins exagérés. Sa libido ne se détacha complètement de sa mère qu’après son mariage avec Ellen Axson, dix-sept ans plus tard ; mais, dès l’âge de onze ans, ce détachement était déjà si avancé qu’il y avait peu de danger que Tommy redevint totalement dépendant de sa mère. Donc, avant son adolescence, son moi avait à ce point résolu le dilemme du complexe d’Œdipe qu’il y avait tout lieu de croire que ses rapports avec les femmes seraient normaux pendant toute sa vie, et ils le furent, grâce à ses sœurs et à sa cousine Jessie Woodrow Bones.

Avant de considérer son adolescence et ses rapports ultérieurs avec les femmes, voyons ceux que Tommy enfant entretenait avec son père. Ils présentent un tableau tout différent.

Les faits exposés dans le résumé de la biographie de Wilson sur ses rapports d’enfant avec son père offrent une image d’adoration extraordinaire. De nombreux petits garçons admirent leur père ; mais il est rare de trouver une adoration aussi intense et aussi complète que celle de Tommy Wilson pour le sien. Son premier souvenir d’enfant était d’avoir couru trouver son père pour lui demander une explication, et il continua, toute sa vie, à courir vers lui pour lui demander conseil. Chétif, le petit garçon n’alla pas à l’école. Il n’apprit pas à lire. Toute sa première éducation vint des lèvres de son père et il but les paroles qui en sortaient avec une avidité extraordinaire. Son père parlait beaucoup, mais jamais trop pour la soif de son fils. Que ces paroles fussent prononcées à la maison, pour l’instruire, pour prier avant et après les repas, dans les lectures ou les conversations du soir, en promenade ou en chaire, Tommy les absorbait avec joie, et levait vers son père un regard chargé d’une profonde adoration. « Mon incomparable père », disait-il lorsqu’il parlait plus tard du révérend Joseph Ruggles Wilson.

M. Ray Stannard Baker a eu raison de dire : « Son père fut le plus grand personnage de sa jeunesse – le plus grand peut-être de sa vie… Leurs lettres furent de véritables lettres d’amour. » Et le professeur Daniels avait également raison de déclarer que l’affection de Wilson pour son père fut sa « passion dominante ».

Quand nous essayons de trouver une expression directe d’hostilité de Tommy Wilson envers son père, nous découvrons que pendant les soixante-huit ans de sa vie il n’eut ni une pensée, ni un acte hostile envers lui. Il continua à demander et à suivre les conseils de son père tant que celui-ci vécu ; et jusqu’à la fin de sa propre vie il en parla avec amour et admiration. C’est seulement dans le choix d’une profession qu’il refusa de se soumettre à la volonté de son père. Celui-ci voulait qu’il devînt pasteur ; il insista pour devenir homme politique. Nous étudierons plus tard cette décision et prions pour le moment le lecteur de suspendre son jugement à ce sujet, car cette résolution même peut avoir été, non une expression d’hostilité envers son père, mais une forme d’admiration pour « l’incomparable père » de son enfance. Alors, qu’est devenue l’agressivité de Wilson à l’égard de celui-ci ?

Nous avons vu que le moi emploie trois méthodes pour concilier les désirs contraires : le refoulement, l’identification et la sublimation, et que le type de conciliation que choisit finalement le moi dépend de la force de la masculinité et de la féminité innées originelles et des circonstances fortuites de l’enfance. Tommy Wilson, dans son enfance, fut soumis à un père tout-puissant ; à un père beau et fort qui le catéchisait perpétuellement, l’embrassait, le serrait contre son cœur, le sermonnait et le dominait puisqu’il était le représentant de Dieu sur terre. Si la masculinité de l’enfant avait été plus puissante que sa féminité, il aurait trouvé intolérable le poids de ce père ; il l’aurait détesté, comme tant de fils de pasteurs ont détesté les leurs. Mais, en réalité, la féminité de Tommy Wilson était beaucoup plus forte que sa masculinité, au moins en cette période de sa vie. La partie de sa libido qui était chargée de passivité envers son père surpassait de beaucoup celle qui était chargée d’activité agressive ; et il est évident que son moi se servit de la méthode du refoulement pour régler le conflit entre sa puissante passivité et son activité agressive relativement faible. Celle-ci fut donc refoulée. Une partie fut stockée, c’est certain, dans son surmoi, mais le reste ne se déchargea jamais par l’intermédiaire d’une hostilité directe envers son père.

Nous avons signalé que le refoulement est la moins efficace de toutes les méthodes d’ajustement employées par le moi, parce que le désir refoulé continue à chercher un débouché et est inaccessible aux critiques de la raison puisqu’il est coupé de la conscience et que, par suite de l’isolement du désir qui n’est plus sous l’influence modératrice de la raison, celui-ci accumule une grande quantité de libido. Or la part d’hostilité de Tommy Wilson envers son père qui était refoulée l’était si complètement qu’elle ne se déchargea pas une seule fois contre lui, mais continua à chercher des débouchés, et maintes fois, dans sa vie, se manifesta contre des substituts de son père, le poussant à détester violemment et sans raison ceux qui étaient pour lui des représentants de celui-ci, comme le doyen Andrew F. West, de Princeton. Et, à cause de cette hostilité refoulée, il eut toujours du mal à avoir des rapports amicaux avec des hommes d’intelligence ou de situation supérieures ; il préférait s’entourer de femmes ou d’inférieurs.

La part d’activité agressive envers son père qui trouva un débouché par identification à ce dernier édifia en lui un surmoi extraordinairement puissant et exalté. Nous avons observé comment, normalement, le petit garçon substitue au désir de tuer son père une autre méthode de le supprimer, celle de s’identifier à lui, et comment celle-ci produit le surmoi. Tommy Wilson s’identifia à son père à un degré extraordinaire. Il pensait ses pensées, parlait comme lui, l’adopta complètement comme modèle, aima les mots comme son père les aimait, méprisa les faits comme il les méprisait ; il poussa son imitation jusqu’à faire des sermons, du haut de la chaire paternelle, à des fidèles imaginaires, s’habilla de telle sorte qu’étant jeune il fut souvent pris pour un pasteur, et épousa, comme son père, une jeune fille née et élevée chez un ministre presbytérien.

Il ne dépassa jamais cette identification à son père. Ses qualités et ses défauts demeurèrent ceux de son père. Il ne pouvait concevoir d’homme plus parfait que lui. Le révérend Ruggles Wilson avait trouvé à s’exprimer totalement du haut de sa chaire. Tommy Wilson trouva à s’exprimer totalement du haut d’une chaire qui s’appela la Maison-Blanche. Son père n’avait pas l’habitude d’imaginer des méthodes pratiques pour transformer en faits réels les principes qu’il exposait en chaire. Wilson n’imagina aucune méthode pratique pour transformer ses Quatorze Points en faits réels. Son père chantait ; Tommy aussi. Son père faisait la lecture, le soir, à sa famille ; Tommy aussi. Tout ce qu’avait fait son père valait la peine d’être fait. Ce qu’il n’avait pas fait n’en valait pas la peine. Son père fumait continuellement. Tommy ne fuma jamais. « Mon père a suffisamment fumé pour nous deux pendant sa vie », disait-il. De sorte que, même dans le cas, où, pour une fois, il n’imitait pas son père, il ne manqua pas d’exprimer très clairement que son père et lui ne faisaient qu’un : c’était une identification totale. Il revécut, dans un style plus grandiose, l’existence de son père.

L’image de son « incomparable père » qui se développa, dans son inconscient, à partir des premières exagérations des qualités de son père et devint son surmoi eut une influence immense sur le cours de sa vie. Sa carrière a, vraiment, un intérêt exceptionnel pour démontrer comment un surmoi exalté peut pousser un homme physiquement déficient à atteindre une situation et une puissance considérables.

Nous avons décrit comment de nombreux petits garçons, avec beaucoup moins de raisons que Tommy Wilson, exagèrent tellement, dans leur inconscient, la compétence et les vertus de leur père qu’ils l’identifient au Tout-Puissant, au Père de toutes les Vertus, à Dieu ; et, par identification, érigent ce Père Tout-Puissant en surmoi. C’est indiscutablement ce qui se produisit chez le petit Tommy Wilson, et le contraire eût été remarquable. Le petit garçon qui levait les yeux vers un père, en chaire, qu’il considérait comme l’homme le plus beau du monde et qui écoutait la parole de Dieu sortant de ses lèvres pouvait difficilement éviter d’identifier son père au Tout-Puissant. Le Dieu que Thomas Woodrow Wilson adora jusqu’à la fin de ses jours fut le révérend Joseph Ruggles Wilson, « l’incomparable père » de son enfance. Jusqu’à l’âge de dix ans, lui-même fut l’unique fils bien-aimé de ce Dieu. Son identification au Sauveur de l’humanité, qui devint un trait si important et si évident de son caractère dans les dernières années de sa vie, semble avoir été la conclusion inévitable qui, dans ses premières années, se trouvait dans son inconscient : si son père était Dieu, il était lui-même le fils unique et bien-aimé de Dieu, Jésus-Christ.

Nous verrons les conséquences de ces identifications dans sa vie et, sans vouloir anticiper sur les événements ultérieurs, il nous semble bon de rappeler ici deux conséquences invariables de la possession d’un surmoi à l’image du Tout-Puissant. Comme nous l’avons déjà fait observer, un tel surmoi ne peut jamais être satisfait. Quoi que son malheureux possesseur puisse accomplir, il sentira toujours que c’est insuffisant. Le travail fini ne lui procure aucune joie ; il est toujours mécontent de lui-même et poussé par le sentiment qu’il n’a pas accompli ce que l’on attendait de lui et qu’il n’accomplira jamais, parce que son surmoi exige l’impossible. Pendant toute la vie de Wilson, ce fut l’un de ses traits caractéristiques. Quand il avait réussi quelque chose, il en éprouvait une joie momentanée, et était, presque aussitôt, harcelé par le sentiment qu’il fallait en faire davantage, ce qui est, invariablement, le signe extérieur et évident d’un surmoi trop exalté et trop puissant.

Une deuxième conséquence de l’installation de Dieu comme surmoi, c’est que l’enfant sent que Dieu et en lui. Dans son inconscient il est lui-même Dieu. Tout ce qu’il fait est bien, parce que Dieu le fait.

Tommy Wilson se prouva à lui-même le bien-fondé de beaucoup de ses actions étranges grâce à cette conviction inconsciente. Quoi qu’il fît, c’était bien puisque c’était Dieu qui le faisait. Il admettait, parfois, qu’il s’était trompé, mais jamais qu’il avait eu tort. Son surmoi ne l’aurait pas permis. Plutôt que d’avouer ses torts, il préférait oublier ou déformer les événements, se détourner complètement du monde réel et élaborer des faits imaginaires, adaptés aux exigences de son surmoi.

Il n’est pas étonnant qu’un tel surmoi pousse certains hommes à la grandeur, d’autres aux névroses et aux psychoses. Ses exigences sont insatiables, et, si elles ne sont pas en grande partie satisfaites, le surmoi torture son malheureux possesseur. Aussi celui-ci s’efforce-t-il d’abord de le satisfaire par des réalisations véritables, et souvent accomplit de grandes choses ; mais si cela ne suffit pas à son surmoi, celui-ci continue à le tourmenter. En réalité, il est impossible à l’homme d’en faire plus : alors, pour échapper aux tourments de son surmoi, il invente des réalisations imaginaires. Il déforme le monde des faits et peut devenir psychotique. Si sa prise sur la réalité est plus forte il souffre seulement des tourments que lui inflige son surmoi et devient névrosé.

Ainsi l’homme qui installe Dieu comme surmoi marche sur une arête fine au sommet de la montagne de la grandeur, en équilibre instable entre l’abîme de la névrose d’un côté et celui de la psychose de l’autre. Et heureux est-il si, avant sa mort, il ne tombe pas dans l’un ou l’autre abîme.

Nous verrons comment le surmoi du petit Tommy Wilson le hissa jusqu’à cette arête étroite, comment il glissa plusieurs fois dans la névrose, et comment enfin, vers la fin de sa carrière, il sombra presque dans la psychose.

III.

Avant d’observer Wilson adolescent et homme, nous devons compléter l’étude de ses désirs lorsqu’il était enfant, et nous n’avons pas encore examiné sa passivité envers son père. Nous espérons qu’au cours de cette discussion de cet élément de la nature de Wilson, le lecteur se rappellera que son propre caractère, comme celui de tous les hommes, est aussi solidement enraciné dans la bisexualité que ne l’était le caractère de Wilson.

Presque tous les hommes ont appris à considérer sans honte les éléments physiques du corps humain : attirer l’attention sur la présence d’oxygène et d’hydrogène dans le corps ne cause plus la moindre émotion ; mais tous les hommes n’ont pas encore appris à regarder avec calme les éléments psychiques de leur nature. Parler de la bisexualité de l’homme semble assez scandaleux aux esprits peu cultivés. Cependant la bisexualité est un fait de la nature humaine qui, en soi, ne devrait pas émouvoir davantage que le fait qu’il y a 59 % d’eau dans le corps. Si les humains n’étaient pas bisexuels, ils ne seraient pas humains. Naître bisexuel est aussi normal que naître avec deux yeux. Un mâle ou une femelle sans bisexualité seraient aussi inhumains qu’un cyclope. Et de même qu’un artiste emploie les mêmes couleurs pour produire un tableau beau ou laid, le moi combine la masculinité et la féminité originelles de l’homme pour produire un caractère noble ou pervers. Il est légitime de juger le résultat final, qu’il s’agisse d’un tableau ou d’un caractère ; mais il est absurde d’en condamner les éléments. La masculinité peut servir à alimenter l’héroïsme de Léonidas ou les sentiments meurtriers d’un assassin. On peut louer ou blâmer les résultats obtenus par le moi avec la masculinité et la féminité originelles, mais la simple existence de ces éléments n’est digne ni d’éloge ni de blâme. Ils existent : c’est tout. Lorsque Margaret Fuller, « grande prêtresse du transcendantalisme de la Nouvelle-Angleterre », déclara : « J’accepte l’univers », Carlyle s’écria : « Pardieu, il le faut bien. » Comme l’univers, la bisexualité de l’humanité doit être acceptée.

Les débouchés employés par le moi de Wilson pour sa passivité envers son père étaient tous approuvés par son surmoi. Son principal débouché consistait en une soumission absolue à la volonté de son père. Il faisait ce qu’il voulait qu’il fît et s’abstenait de faire ce qu’il défendait. Il acceptait les pensées de son père sans discussion et ses conseils avec vénération. Il lui soumettait tous les problèmes de sa vie. Comme M. Ray Stannard Baker l’a écrit :

« Jusqu’à quarante ans passés, Woodrow Wilson'n’a jamais pris une seule décision importante sans demander d’abord l’avis de son père. » Il dépendit franchement de son père jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans. Son père voulait qu’il fût un presbytérien vertueux et d’une moralité exemplaire. Il le fut. Son père voulait qu’il devînt spécialiste des mots, et orateur. Il le devint.

Une grande partie de la libido de Wilson, pendant toute sa vie, trouva un débouché dans les discours qu’il prononça. Son intérêt excessif pour les discours serait surprenant s’il n’était évident qu’il y trouvait non seulement un débouché pour sa passivité envers son père, mais aussi, par identification, un débouché pour son activité envers lui. Quand il parlait, il faisait ce que son père voulait qu’il fît ; mais, par identification, il devenait également son père. Le révérend Joseph Ruggles Wilson était, après tout, d’abord un orateur. Aussi discourir exprimait-il les deux désirs les plus forts de Thomas Woodrow Wilson.

Une partie de la passivité de Wilson envers son père trouva un débouché dans sa soumission absolue à celui-ci ; mais la soumission qu’il désirait montrer était, dans son inconscient, beaucoup plus profonde et précise que celle qu’il manifestait dans la vie. Aussi chercha-t-il d’autres moyens de lui obéir. Il trouva un débouché, pleinement approuvé par son surmoi, dans la soumission au Dieu qui représentait son père. Toute sa vie, il accomplit des actes quotidiens d’obéissance à ce Dieu : prières du matin, prières du soir, prières avant chaque repas et lecture de la Bible. De plus, il avait un tel besoin de se soumettre à son Dieu qu’il ne se permit jamais de s’abandonner au moindre doute religieux. Le doute aurait supprimé un débouché dont sa passivité avait besoin.

« Dieu est une source de force pour tous les hommes, et c’est seulement par la prière qu’ils peuvent demeurer proches du Père de leur esprit », disait-il. Il déclara au moins deux fois : « Je crois en la Providence divine. Sinon je deviendrais fou. » Dans la mesure où il fit cette remarque en pensant à son cas, il n’est pas inconvenant d’être de son avis. Une part si considérable de sa passivité envers son père trouva un débouché grâce à son obéissance quotidienne au Dieu qui représentait celui-ci qu’il lui aurait peut-être été impossible d’en découvrir un autre qui fut adéquat et acceptable. S’il n’avait pu obéir quotidiennement à Dieu il se serait peut-être réfugié dans la paranoïa, aurait contracté la « manie de la persécution » et, au lieu de devenir le maître de la Maison-Blanche il aurait pu être le pensionnaire d’un asile d’aliénés.

L’identification à sa mère fut un autre débouché pour la passivité de Wilson envers son père. Nous ne savons pas assez de choses sur Wilson pour estimer l’importance relative de cette identification à sa mère. Nous savons seulement qu’il s’identifia à elle. Malgré son désir conscient de ressembler à son père, Wilson ressemblait à sa mère, non seulement physiquement, mais moralement. Il n’avait pas seulement son corps mince et chétif, mais encore sa sévérité, sa timidité et sa réserve. Il éprouvait souvent les mêmes sentiments que sa mère, et il le savait. La remarque qu’il fit à Dudley Field Malone est frappante : « Quand je me sens mal, acariâtre, lugubre et que rien ne semble bien, je sais que le caractère de ma mère a pris le dessus en moi. Mais quand la vie me paraît gaie, belle, merveilleuse, je sais que prédomine en moi la part de mon père. » Et généralement il se sentait mal, acariâtre et lugubre.

Si Wilson vivait et qu’il se fût soumis à une psychanalyse, nous aurions certainement trouvé que cette identification à sa mère a joué dans son existence un rôle important. Dans l’état actuel des choses, nous devons nous contenter de noter que nous trouverons des preuves de cette identification à sa mère quand nous étudierons sa vie ultérieure. Les données que nous avons nous permettent simplement de dire qu’il s’identifia, comme tous les hommes, à sa mère et que, grâce à cette identification, une partie de sa passivité envers son père trouva un débouché.

Un autre lien vital au sujet duquel nous n’avons à peu près aucune donnée est celui qu’il avait avec son-frère Joseph. Quand Joseph Ruggles Wilson Junior naquit, Thomas Woodrow Wilson avait dix ans. Par conséquent, bien que son développement eût été retardé, il semble certain qu’il avait subi les stades les plus importants de son développement psychique avant la naissance de son petit frère. Presque tous les enfants, à la fin de leur sixième année, sont arrivés à ajuster les conflits du complexe d’Œdipe et entrent dans une période de latence sexuelle qui dure généralement jusqu’à l’adolescence.

En conséquence, la plupart des garçons qui ont dix ans lors de la naissance d’un frère plus jeune acceptent l’intrus avec une facilité relative. Normalement, l’aîné, dans son inconscient, devient le père du plus jeune en même temps qu’il s’identifie à lui, si bien qu’il joue, vis-à-vis de lui-même, le rôle de père : pour l’aîné, le plus jeune, c’est lui enfant. Par la passivité de son petit frère (lui-même étant petit) envers lui (représentant son père), il trouve un débouché pour sa propre passivité envers son propre père.

Il existe aussi, invariablement, un élément d’hostilité. Le plus jeune frère est un rival de l’aîné vis-à-vis du père et de la mère, et la venue du plus jeune frère fait naître, comme nous l’avons déjà vu, un sentiment de « trahison ». En général, l’hostilité envers le plus jeune et le sentiment de trahison ne sont pas très accusés chez les garçons normaux, qui sont entrés dans la période de latence sexuelle avant la naissance de leur plus jeune frère. Si l’aîné est âgé de dix ans avant la naissance du jeune frère, il n’a généralement aucune peine à adopter une attitude paternelle envers le bébé de la manière que nous avons décrite, et il garde cette attitude toute sa vie où il reproduit ce mode de relation dans ses amitiés avec des hommes plus petits et plus jeunes, qui représentent son frère.

Nous n’avons aucune donnée sur les émotions de Tommy Wilson à la naissance de son frère Joe, et nous connaissons mal leurs rapports ultérieurs. Nous savons que Thomas Woodrow Wilson, pendant un temps, donna des leçons à son frère, comme son père lui en avait donné, qu’il l’aida de diverses manières, qu’il écrivit : « J’aime passionnément mon frère », qu’il refusa, étant Président, de le nommer directeur des Postes ou de permettre qu’il devînt secrétaire du Sénat. Les renseignements que nous avons sont si sommaires que nous passerions volontiers sur ces rapports sans essayer de les examiner si nous n’étions obligés de faire observer que Joe Wilson joua peut-être un rôle beaucoup plus grand dans la vie sentimentale de Thomas Woodrow Wilson qu’ils ne le surent jamais.

Plus tard, Thomas Woodrow Wilson eut toujours besoin d’entretenir des rapports affectueux avec un homme plus jeune et physiquement plus petit que lui, de préférence blond. Dans ces amitiés, Wilson jouait clairement le rôle de son propre père et son ami le représentait lui-même, dans sa jeunesse. Le prototype de ces relations fut probablement fixé à la suite des émotions éprouvées par le Tommy Wilson de dix ans à la naissance du petit Joe. Nous avons vu que l’aîné s’identifie normalement à son frère plus jeune et joue envers lui le rôle du père, et, en outre, qu’un sentiment d’hostilité, de méfiance et de trahison peut accompagner ces sentiments affectueux. Les profondes amitiés de Wilson se caractérisaient précisément par ce genre de manifestations. Il éprouva une vive affection pour John Grier Hibben et le colonel House tant qu’ils gardèrent à son égard une attitude de petits frères obéissants. Puis il conclut finalement qu’ils l’avaient trahi et les rejeta, comme des Judas, dans les ténèbres extérieures. Nous avons vu que ce sentiment paranoïde de trahison vient toujours de la passivité envers le père, et qu’il est souvent lié à la naissance d’un frère plus jeune. Nous devons, par conséquent, envisager la possibilité que la naissance de Joe Wilson ait entraîné la manifestation de deux caractéristiques importantes chez son frère Thomas Woodrow Wilson. Premièrement, la venue de Joe a pu marquer le début de sa tendance à avoir des rapports amicaux où il jouait le rôle du père envers un homme plus jeune et plus petit qui le représentait lui-même. Deuxièmement, elle a pu le pousser à se protéger de sa passivité par un mécanisme paranoïde. En résumé, son petit frère Joe a pu être le traître bien-aimé originel, suivi, bien des années plus tard, dans son inconscient, par Hibben et House. L’émotion originelle enjeu était, naturellement, la passivité de Tommy Wilson envers son propre père, mais elle semble avoir atteint ses amis par l’intermédiaire de son frère Joe. Il est remarquable que la méfiance la plus injustifiée de la vie de Wilson – celle qu’il éprouva envers son secrétaire à la Maison-Blanche, le fidèle Joseph P. Tumulty – fut dirigée contre un jeune blond, plus petit et plus jeune, qui se nommait également Joe. Pour l’inconscient de Wilson, Joe Tumulty représentait peut-être Joe Wilson. Les actes d’un être humain sont souvent déterminés par des identifications beaucoup plus absurdes que celle-là.

Lorsque nous observons les rapports ultérieurs de Wilson avec son frère Joe, avec Hibben, House, Tumulty et d’autres, nous sommes obligés de conclure que la naissance du petit Joe Wilson dut éveiller, chez le Tommy Wilson de dix ans, des émotions beaucoup plus fortes qu’il n’est habituel chez un enfant de cet âge en face d’un petit frère. Sa réaction excessive fut sans doute due à l’ampleur de sa passivité envers son père, qui rendait fatale une hostilité extrême envers un frère qui le dépossédait de sa position de fils unique. Il semble évident qu’à l’âge de dix ans, la passivité de Wilson envers son père était encore son désir dominant et qu’une partie de ce courant de libido, accompagnée d’une grande hostilité et d’un sentiment paranoïde de trahison, chargea les rapports qu’il entretint avec son frère Joe.

L’identification de Wilson à Jésus-Christ lui fournit un autre débouché pour sa passivité envers son père. Cette identification s’établit probablement dans sa première enfance et fut liée à l’identification de son père à Dieu ; mais elle ne semble pas avoir accumulé une grande charge de libido avant son adolescence. Aussi allons-nous, pour le moment, en différer l’étude.

Nous avons maintenant examiné la répartition de la libido de Wilson dans son enfance. Nous avons observé que son amour de soi était vaste ; que son père, et non sa mère, était l’objet principal de ses émotions ; que ces rapports avec les femmes promettaient d’être normaux et ordinaires ; qu’une partie de son activité à l’égard de son père avait été refoulée et qu’une autre avait produit un surmoi exalté ; que sa passivité à l’égard de son père était son émotion dominante et exigeait de nombreux débouchés, parmi lesquels se trouvaient la soumission à son père et à Dieu et l’identification à sa mère et son frère Joe.

Avant de considérer le jeune âge, l’adolescence et la vie d’adulte de Wilson, regardons un instant la personnalité de Wilson enfant.

Thomas Woodrow Wilson était un petit garçon assez touchant, un enfant auquel personne ne pouvait refuser sa sympathie. Il était faible, chétif, nerveux, en retard dans son développement ; sa vue était défectueuse et il souffrait perpétuellement de troubles digestifs et de maux de tête. Sa nervosité n’avait rien d’extraordinaire : elle est le signe visible d’un conflit intérieur auquel son moi n’avait pu trouver de solution. Or, outre tous les conflits mineurs qui le harcelèrent, il y avait ample cause de nervosité dans le conflit entre son surmoi qui lui commandait d’être toute masculinité. Dieu lui-même, et sa passivité envers son père qui lui commandait de lui obéir en tout, jusqu’à devenir toute féminité. C’est ainsi que ses premiers rapports avec son père l’ont condamné à attendre de lui-même, toute sa vie, plus que son corps ou son esprit ne pouvaient donner. La nervosité et l’insatisfaction qui marquèrent son existence s’établirent très tôt en lui. Pour cette raison, il force notre pitié.

Cependant il faut aussi reconnaître qu’il fut, à de nombreux égards, favorisé par le destin. Ses sœurs et ses cousines avaient aidé un transfert facile, pour sa libido, de sa mère aux femmes qui se trouvaient en dehors du cercle de famille, si bien qu’il était sur la voie d’une vie sexuelle normale. De plus, sa nature était admirablement adaptée à la civilisation et à la classe dans lesquelles il était né.

La tradition des Lollards3, adoptée par la classe moyenne britannique non conformiste transférée en Amérique, dans laquelle il fut élevé produisit une atmosphère où il était difficile à un homme dont la masculinité excédait la féminité de prospérer, sinon économiquement ; elle convenait par contre aux femmes et aux hommes dont la féminité excédait leur masculinité. Le « tu ne feras pas ! » des Lollards est intolérable aux hommes masculins, mais acceptable aux femmes.

Un garçon plus masculin que Tommy Wilson aurait éprouvé de l’hostilité envers les mores de sa famille et de la communauté où il avait grandi ; lui n’eut aucun désir de révolte. Sa masculinité était faible. Son idéal du moi n’était pas hostile aux idéaux de sa famille ou de sa communauté. Les problèmes de sa vie survinrent, non de conflits avec son milieu, mais avec sa propre nature. Il se serait trouvé en face d’eux s’il avait été élevé dans la liberté relative de la civilisation européenne. L’écran des rationalisations qui lui permit de vivre toute son existence sans affronter sa passivité envers son père serait tombé très tôt s’il avait vécu en Europe. Il eut la chance de naître au sein d’une nation protégée de la réalité, au XIXe siècle, par l’amour héréditaire des idéaux de Wyclif, Calvin et Wesley.

IV.

Le premier contact de Tommy Wilson avec la vie, en dehors du cercle abrité de ses père, mère, sœurs et cousines, se produisit à l’âge de treize ans, lorsqu’il alla en classe. À la petite école du professeur Derry, il travailla mal. L’explication de son maître vaut la peine d’être notée : « Ce n’était pas qu’il manquât d’intelligence, mais il ne semblait pas intéressé par ce qu’il faisait. » Cette phrase laisse prévoir son « esprit à sens unique ».

Ce phénomène est quelque peu éclairé par un autre événement de la même année : si nous nous tournons vers la scène qui se passa dans le grenier du pasteur nous voyons que Tommy Wilson ne manque plus de s’intéresser à ce qu’il fait lorsqu’il expose les conditions d’un discours bien ordonné aux « Lightfoots ».

Si, comme Wilson l’explique plus tard, « les Lightfoots tenaient des réunions caractérisées par une procédure parlementaire particulièrement précise », nous pouvons être sûrs que celle-ci était imposée aux petits garçons par le fils du pasteur qui dirigeait les débats, et qu’il était capable de le faire à cause de son amour des mots. En cela, il obéissait à son père et s’identifiait à lui. Il trouvait un débouché à sa passivité envers son père et, par identification, à son activité à son égard. Le volume de sa libido était par conséquent abondant et son intérêt profond. Mais ce volume semblait insuffisant pour alimenter à la fois l’intérêt qu’il prenait aux paroles et les autres intérêts intellectuels, et sa libido allait naturellement d’abord vers le débouché qui lui offrait la sublimation des désirs contraires qu’il éprouvait à l’égard de son père. Pendant toute sa vie il ne s’intéressa profondément qu’aux sujets liés, d’une manière ou d’une autre, aux paroles. De même que, petit garçon, il fut incapable d’avoir une libido suffisante pour alimenter un intérêt normal envers les sujets scolaires, plus tard pour s’intéresser suffisamment aux sujets qui n’avaient rien à voir avec les paroles, il fut obligé de s’en occuper un par un, en excluant tous les autres, même s’ils exigeaient une attention immédiate. C’est ainsi que se développa son « esprit à sens unique ». Il ne s’intéressa ni aux mathématiques, ni aux sciences, ni à l’art, ni à la musique – sauf lorsqu’il chantait lui-même, ce qui était encore une façon de « parler ». Sa méthode de penser à un sujet semble avoir été de s’imaginer discourant à son propos. Ses travaux littéraires étaient des discours écrits, et leurs défauts venaient en grande partie de ce qu’il employait la technique oratoire dans la composition littéraire. Il semble n’avoir réfléchi aux problèmes politiques ou économiques qu’au moment où il se préparait à prononcer un discours à leur sujet, sur le papier ou à la tribune. Sa mémoire était indiscutablement du type vasomoteur. L’emploi de ses cordes vocales était chez lui inséparable de la pensée.

L’adolescence, avec ses nombreuses transformations physiques, arriva pour Wilson au moment où d’importants changements se produisaient dans son entourage. Il avait quatorze ans lorsque son père quitta sa paroisse d’Augusta pour devenir professeur d’un institut de théologie à Columbia, en Caroline du Sud. Donc à partir de l’âge de quatorze ans, la vie de Wilson ne fut-elle plus limitée à la communauté qui entourait le presbytère et l’église d’Augusta. Il se trouva dans la capitale calcinée de la Caroline du Sud, où de violentes luttes politiques tournaient en tragédies. Et son père, bien que toujours ecclésiastique, n’était plus pasteur, mais professeur.

Le lecteur se souvient sans doute qu’un pieux jeune homme, nommé Francis J. Brooke, était venu à Columbia faire des études pour devenir ministre presbytérien. Il avait quelques années de plus que Tommy Wilson et tenait des réunions religieuses dans sa chambre et dans l’écurie qui servait de chapelle à l’institut de théologie. Tommy suivit ces réunions et se prit d’une affection profonde pour Brooke, sous l’influence duquel il se « convertit » religieusement. À l’âge de seize ans et demi il se confessa, « montra que le travail de la grâce avait commencé dans son cœur », et devint membre de la Première Église presbytérienne de Columbia. Dès lors il se sentit en communication directe avec Dieu. Il sentit que Dieu l’avait choisi pour une grande tâche, se servirait de lui et le protégerait jusqu’à ce qu’elle fût accomplie. Il avait mal travaillé en classe ; il se mit aussitôt à faire mieux. Il suspendit un portrait de Gladstone au mur, derrière son pupitre, et lorsque la petite cousine qu’il avait fait tomber d’un arbre en lui lançant une flèche l’interrogea sur ce portrait, il.répondit : « C’est Gladstone, le plus grand homme d’État qui ait jamais existé. Je veux être homme d’État, moi aussi. »

Cette suite de circonstances établit un lien entre l’enfance et l’âge d’homme de Thomas Woodrow Wilson. Trouver un tel lien n’est certes pas une grande découverte. Wilson était adolescent, et l’adolescence est la période qui relie l’enfance à l’âge d’homme. Il est aussi assez banal de constater que les profondes transformations physiques de l’adolescence s’accompagnent toujours de transformations psychiques aussi importantes. Nous le savons tous par expérience. Dès l’adolescence, le besoin, pour la libido, de trouver un débouché devient beaucoup plus vif. Ce besoin d’expression directe de la libido est renforcé par une tension somatique réelle, et les changements des sécrétions internes produisent également un développement de la masculinité du garçon. D’où accroissement de la quantité de libido accumulée sous forme d’activité envers son père et sa mère.

Son désir de posséder sa mère, sous la forme d’un substitut de celle-ci, est plus grand ; son hostilité envers son père renaît, quel que soit le refoulement qu’elle ait subi. Cette intensification des désirs peut avoir pour résultat la délinquance juvénile ; mais heureusement, dans la plupart des cas, les conséquences sont comiques plutôt que tragiques. L’augmentation de l’activité du garçon envers sa mère le fait tomber éperdument amoureux d’une femme plus âgée ou d’une jeune fille ; son activité plus intense envers son père a pour résultat un désir de lui désobéir, d’échapper à son autorité, et une tendance à remplacer son père comme objet d’amour par un substitut de celui-ci.

L’adolescence amena, comme toujours, des changements frappants dans le caractère de Thomas Woodrow Wilson. Mais, fait significatif, ces manifestations furent liées à des désirs dirigés vers son père et non vers sa mère. Nous n’avons pas de preuve qu’il s’éprît d’une femme plus âgée ou d’une jeune fille. Sa mère, ses sœurs et ses cousines continuèrent à satisfaire la petite partie de sa libido dirigée vers les femmes. Comme toujours, il éprouva le besoin d’avoir, dans sa vie, une représentante de sa mère, mais il semble n’avoir pas eu de forte tension somatique à satisfaire et, même pendant son adolescence, comme pendant le reste de sa vie, ses rapports avec les femmes demeurèrent courtois et ternes.

D’autre part l’augmentation de sa masculinité troubla considérablement ses rapports avec son père. L’adolescence semble avoir produit une augmentation quelque peu exceptionnelle de la masculinité de Wilson, et il offre un exemple de l’importance du temps lorsqu’on considère les phénomènes psychiques. Dans son enfance, sa passivité envers son père avait été excessivement grande. Son moi avait, par conséquent, refoulé totalement son activité agressive envers celui-ci. Mais l’adolescent amena un tel renforcement de sa masculinité que, pendant tout le reste de sa vie, sa masculinité put rivaliser avec sa féminité sur un pied d’égalité, et, avec l’âge, la prépondérance de sa masculinité semble avoir été un fait acquis. Les refoulements, les formations réactionnelles, les identifications et les sublimations qu’il avait établies dans sa première enfance n’en furent nullement altérées ; mais, grâce aux transformations physiques, la partie de sa libido qui chargeait sa masculinité – c’est-à-dire ses désirs actifs – devint plus forte que celle qui chargeait sa féminité – c’est-à-dire ses désirs passifs. Il éprouva de plus en plus la nécessité, avec l’âge, d’exprimer son activité agressive envers son père. Lorsque nous considérons les phénomènes psychiques il faut toujours tenir compte des facteurs temps et modifications physiques.

Quand la masculinité plus forte de Wilson entra en conflit avec sa passivité envers son père, son moi chercha les fuites habituelles. D’abord, il transféra une partie de la libido dirigée vers son père sur un représentant de ce dernier. Brooke fut indiscutablement ce représentant. Ce jeune homme vertueux, qui dirigeait des réunions religieuses que suivait Wilson, représenta « l’incomparable père » dont Wilson avait suivi, depuis sa petite enfance, les réunions religieuses. Il s’éprit de Brooke.

Ce transfert sur Brooke d’une partie de la libido qui était dirigée vers son père ne mit pas fin au conflit entre sa passivité et son activité nouvellement revigorée envers le révérend Joseph Ruggles Wilson, mais elle en diminua l’intensité. Il possédait déjà, d’ailleurs, un débouché inutilisé grâce auquel ces désirs contraires pouvaient s’exprimer simultanément : son identification au Christ.

Le lecteur se demandera peut-être, à ce propos, pourquoi l’identification de Wilson au Christ ne reçut pas une importante charge de libido au moment de son enfance, où il est probable qu’il l’établit en liaison avec son identification de son père à Dieu. Ceci, qui aurait pu être, ne semble pas s’être produit. Une identification peut recevoir une immense charge de libido au moment où elle s’établit, comme dans le cas du coup de foudre ; mais elle peut aussi exister et n’avoir qu’une légère charge de libido jusqu’à ce que la nécessité s’en fasse sentir. L’activité agressive de Wilson envers son père fut si faible pendant son enfance qu’elle semble avoir été à peu près complètement consommée par l’entretien de son surmoi. Et ce ne fut qu’au moment où l’adolescence augmenta sa masculinité qu’il eut grand besoin d’une méthode pour concilier son activité et sa passivité envers son père. De nombreux signes indiquent que l’identification de Wilson au Christ accumula une importante charge de libido au moment de sa « conversion ». Discuter ici le phénomène de la conversion nous entraînerait trop loin. Notons seulement que le « retour à la vertu » qui marque la « conversion » peut se produire lorsque le converti s’identifie à un membre de la Sainte Famille. Il se sent alors né à nouveau parce qu’il est devenu, dans son inconscient, un être divin.

À partir de sa « conversion », Wilson se mit à croire qu’il était en communication directe avec Dieu, à sentir que Dieu l’avait choisi pour une grande tâche et le protégerait jusqu’à ce qu’elle fût accomplie. Wilson, Président des États-Unis, debout devant la porte de l’écurie dans laquelle Brooke tenait ses réunions religieuses fit une remarque curieusement exagérée : « J’ai l’impression que je devrais retirer mes chaussures. Nous sommes dans un lieu saint. » Ces paroles, ajoutées à ses croyances et à sa conduite au moment de sa conversion, nous amènent à conclure que son identification au Christ commença à être, lourdement chargée de libido à ce moment précis de son adolescence. Dans son inconscient, Wilson sentait sans doute que ce lieu était saint parce que c’était la scène de sa renaissance en tant que Christ. Le cadre convenait tout à fait à un tel événement : le Christ aussi était né dans une étable. Ses désirs contraires exigeaient cet événement. L’identification établie dans sa première enfance était prête à servir. Brooke fit le reste. Pendant toute sa vie il employa cette identification. À mesure qu’il avança en âge, sa libido s’y réfugia et y trouva un débouché, jusqu’à ce qu’à la fin de sa vie il lui devînt indispensable de s’identifier avec le Fils de Dieu. Les faits qui devaient être supprimés ou déformés par son esprit conscient pour garder ce débouché à sa libido le furent toujours. Il conserva cette identification à tout prix, même lorsqu’il fallut déclarer que le Traité de Versailles était une assurance à quatre-vingt-dix-neuf pour cent contre la guerre et inventer des trahisons commises par ses amis.

En manière de parenthèse, nous pouvons faire observer ici que la distance qui existe entre l’identification au Christ et la défense paranoïde contre la passivité est franchie grâce à un « pont » commode. Le Christ fut trahi et le traître était un disciple, un ami. Plus tard Wilson, après s’être totalement identifié au Christ dans son inconscient put facilement franchir ce pont. De l’autre côté de la réalité, il trouva, parmi ses amis, de nombreux Judas.

L’identification de Wilson et de son père aux Personnes de la Trinité joua un tel rôle dans sa vie qu’avant d’examiner son adolescence il nous paraît désirable d’essayer de récapituler ces rapports inconscients avec la divinité. Il semble avoir identifié son père à Dieu dès son jeune âge, et établi ce Père-Dieu comme-surmoi, se condamnant ainsi à attendre l’impossible de lui-même. Sans doute s’identifia-t-il au Fils unique de Dieu peu après avoir identifié son père à Dieu, mais c’est seulement au moment de son adolescence qu’il commença à se servir de cette identification au Christ comme principal débouché pour sa libido, lorsqu’il lui fallut concilier l’augmentation de son activité avec sa passivité envers son père. Il semble avoir franchi, dans son inconscient, le dernier échelon qui le séparait d’une identification totale de sa personne à Dieu après avoir été vaincu par West à Princeton. Alors, son père étant mort, et lui-même vaincu par un substitut de son père, il prit possession du trône de son père, devint Dieu dans son inconscient et se mit à agir avec le sentiment que sa conduite était toujours d’une parfaite rectitude.

Revenons maintenant à l’adolescent « converti » qui s’était identifié au Christ. Et remarquons d’abord que cette identification, bien qu’elle lui fournît une réconciliation fort heureuse des désirs contraires de passivité et d’activité envers son père, était fondée sur une conception erronée. L’individu qui s’identifie au Christ n’est pas le Christ. Dans le monde des hommes, la soumission ne conduit pas souvent au triomphe. Cependant le névrosé qui a investi une part considérable de sa libido dans l’identification au Christ a tendance, lorsqu’il est harcelé par la lutte et tourmenté par la peur, à se réfugier dans l’illusion réconfortante que lui aussi, s’il se soumet, aura la victoire finale. Il a peur de lutter. Par conséquent, par son identification au Christ, il se persuade qu’il n’a pas besoin de lutter, qu’il atteint le but en se soumettant. Et, s’il n’a pas une prise solide sur la réalité, il est porté à se convaincre, après s’être soumis, qu’il a, en fait, gagné une victoire, alors qu’il a subi une défaite totale. Ainsi, pour désirable que puisse être l’identification au Christ comme moyen, de pacifier un conflit intérieur, elle est désavantageuse dans la mesure où elle engendre une tendance à se soumettre au moment de la lutte et à se détourner des faits réels. Nous verrons plus tard que l’identification de Wilson au Christ n’a pas été sans influencer ses actes aux moments cruciaux de son existence. À Paris, à la Conférence de la Paix, il a eu peur des conséquences de la lutte. Il s’est soumis, puis a déclaré qu’il avait gagné une victoire et annoncé que le Traité de Versailles était vraiment la paix dans la « justice absolue » qu’il s’était proposé d’établir. Son identification au Christ a été le mécanisme mental qui lui a permis d’atteindre cette conclusion assez extravagante.

L’affection de Wilson pour Brooke et l’identification de sa personne au Christ eurent pour conséquences non seulement qu’il fut heureux mais qu’il se produisit des changements notables dans sa nature. Il se mit à mieux réussir dans ses études et affirma qu’il voulait devenir homme d’État et non pasteur. Cette déclaration, qui, à première vue, semble très troublante, exprimait un désir personnel qui n’avait pas l’approbation de sa famille. Six mois plus tard, lorsqu’il alla au collège Davidson, ses parents espéraient qu’il deviendrait pasteur. Il semble lui-même s’être demandé s’il fallait adopter la carrière que son père lui avait tracée ou suivre la voie de Gladstone. Sa décision de devenir homme d’État ne devint irrévocable que trois ans et demi plus tard, à Princeton. Cette décision, qui non seulement détermina le cours de sa vie, mais aussi, en partie, celui de nombreuses vies humaines, est si importante qu’il semble intéressant de l’analyser en détail, dans son ensemble, depuis sa première déclaration incertaine à l’âge de seize ans et demi jusqu’à la décision définitive qu’il prit à vingt ans. Nous prions, par conséquent, le lecteur de suspendre son jugement jusqu’à ce que nous ayons examiné rapidement les événements qui survinrent pendant ces trois ans et demi.

Pendant l’automne de 1873, trois mois avant son dix-septième anniversaire, Wilson quitta ses parents pour aller, avec Brooke, au collège Davidson. Sa mauvaise santé le ramena chez eux au printemps de 1874, et il resta près d’eux à se soigner pendant quinze mois assez sombres.

Cette « dépression » de Davidson fut la première de nombreuses autres. La nervosité, la dyspepsie et les migraines marquèrent sa vie, de l’enfance à la mort. Ses « dépressions » étaient seulement des périodes de nervosité plus grande, de troubles digestifs et de migraines plus nombreux.

Par exemple, la période d’octobre 1887 à juin 1888, où il fut profondément malheureux à Bryn Mawr, est difficile à classer. Au moins quatorze fois dans sa vie sa nervosité, sa dyspepsie et ses migraines devinrent si aiguës qu’elles troublèrent sérieusement son travail. Sans parler de son bonheur.

1. Juin 1874 à octobre 1875

2. Décembre 1880 à juin 1882

3. Novembre 1883 à mars 1884

4. Octobre 1887 à juin 1888

5. Novembre 1895 à août 1896

6. Juin 1899 à août 1899

7. L’été de 1903

8. Janvier 1905 à mars 1905

9. Mai 1906 à octobre 1906

10. Janvier 1907 à février 1907

11. Septembre 1907 à septembre 1908

12. Février 1910 à mars 1910

13. Août 1914 à février 1915

14. Avril 1919.

Il n’est pas facile d’analyser ces « dépressions ». Il est, naturellement, possible, bien que peu probable, qu’il s’agissait d’affections organiques, causées par la faiblesse physique, où les facteurs psychiques n’avaient que peu ou pas de rôle. Dans la dernière partie de la vie de Wilson des maladies graves, indiscutablement physiques, les accompagnèrent. Par conséquent elles peuvent avoir eu, depuis le début, une origine purement physique. Nous regrettons vivement le manque de données qui auraient permis de fournir une réponse concluante.

Nous savons, cependant, que Wilson était physiquement faible, et aussi que ses symptômes de neurasthénie réapparaissaient invariablement en face de situations difficiles. Nous sommes frappés par le fait qu’il passa trois des dix années qui s’écoulèrent entre le printemps de 1874 et celui de 1884 à être soigné au presbytère paternel. Il était dans la pleine vigueur de sa jeune virilité – dix-sept ans au début, vingt-sept à la fin de cette période – mais il s’accrocha aux habitudes de son enfance et demeura vierge, avec sa dyspepsie, sa nervosité, ses migraines et ses idéaux. En l’absence de preuves précises concernant ses maux physiques d’alors, nous ne pouvons manquer de conclure que sa « nervosité » et son « exaltation » étaient causées par le conflit entre sa féminité et son surmoi enflammé qui exigeait qu’il fût toute masculinité. Et si l’on nous demande pourquoi, de temps en temps, ses symptômes augmentaient jusqu’à devenir de la « dépression », nous ne pouvons que répondre qu’ils s’aggravaient à chaque fois que les circonstances de sa vie amenaient une augmentation de ce conflit fondamental.

V.

En septembre 1875, après quinze mois de maladie, Wilson entra à Princeton, désespérément décidé à vaincre sa faiblesse physique et à devenir le grand homme qu’exigeait son surmoi. Il y réussit à un degré extraordinaire. Sa carrière, de 1876 à Princeton jusqu’au jour où, à Paris, il fut reçu comme le sauveur de l’humanité, offre un exemple remarquable de ce que peut un surmoi fort pour pousser au succès un névrosé au corps chétif. Au cours de sa deuxième année à Princeton, il commença à suivre la voie qui devait en faire le président des États-Unis et l’arbitre du monde. Il avait passé sa première année à essayer de remédier aux insuffisances de sa préparation intellectuelle et à soigner son estomac. En automne 1876 il lut, dans une revue anglaise, un article sur « l’orateur » dans lequel M. Gladstone et M. Bright étaient décrits et portés aux nues pour les qualités que Thomas Woodrow Wilson croyait posséder. Après avoir écrit à son père qu’il avait découvert sa propre intelligence, il décida définitivement et irrévocablement de devenir homme d’État et non pasteur.

Le lecteur a peut-être remarqué que lorsque Wilson affirme, à l’âge de seize ans, qu’il veut devenir homme d’État et lorsqu’il le déclare de nouveau d’une manière définitive, à l’âge de vingt ans, il pense au même homme : à Gladstone. Nous pouvons par conséquent deviner que le Premier ministre de la Reine Victoria peut donner la clef de l’énigme que constitue le refus de Wilson de suivre la voie de son père.

Voyons d’abord l’état d’esprit de Tommy Wilson lorsqu’il accrocha le portrait de Gladstone sur le mur, au-dessus de son bureau et annonça son intention de devenir homme d’État. C’était un adolescent. Sa masculinité s’était développée. Son activité agressive envers son père, réveillée, exigeait un débouché. Sa passivité envers son père était encore si puissante que cette agressivité, même renforcée, était incapable de trouver un débouché dans une hostilité directe envers lui. Le lecteur se souviendra que tous les garçons, dans leur première enfance, lorsqu’ils se trouvent en face des dilemmes du complexe d’Œdipe, échappent normalement au désir de tuer leur père en le détruisant d’une manière « cannibalique » : ils l’absorbent en eux par identification et établissent ce père idéalisé de leur première enfance comme leur surmoi.

Il semble évident qu’à l’âge de seize ans Wilson employa la même méthode pour exprimer son agressivité envers son père. Il essaya de s’identifier à « l’incomparable père » de sa première enfance. Mais cet « incomparable père » n’était plus présent sous ses yeux dans la vie. Tous les adolescents, à cause du réveil de leur agressivité envers leur père, les regardent avec des yeux dépourvus d’illusions. Quels que soient les efforts qu’ils fassent pour conserver l’adoration qu’ils éprouvaient pour leur père, ils sont bien obligés de reconnaître qu’il n’est pas l’homme le plus beau, le plus fort, le plus sage, le plus vertueux, le plus puissant du monde. Il a des défauts. Le vieillard est même légèrement comique et un peu pitoyable. Le garçon peut refouler ces pensées : Wilson le fit. Il continua à parler de son père comme s’il était divin, à le citer, à l’admirer. Et cependant, comme tout adolescent, il dut savoir, au fond de son cœur, que son père, en réalité, n’était pas parfait. Wilson avait un besoin profond de retrouver « l’incomparable père » de sa première enfance et de s’identifier à ce père, et ainsi, par cette identification « cannibalique », d’exprimer son agressivité envers son père réel. Or il retrouva « l’incomparable père » de sa première enfance en M. Gladstone.

Celui-ci aurait pu être installé comme l’objet de l’agressivité nouvellement réveillée de Tommy Wilson par quelque autre mécanisme ; mais que ce fût, ou non, le mécanisme par lequel se produisit la substitution, il est indubitable que Gladstone devint « l’incomparable père » de Tommy Wilson enfant. L’adolescent détruisit alors M. Gladstone par la méthode cannibalique d’identification et déclara : « Voici Gladstone, le plus grand homme d’État de tous les temps. Je veux, moi aussi, être homme d’État. » Ainsi, par l’intermédiaire de Gladstone, il trouva un débouché pour son agressivité nouvellement réveillée envers son père vivant, et put continuer, sans interruption, à aimer le père imparfait et réel de son adolescence. Son identification à Gladstone reçut non seulement une grande charge de libido de son activité agressive, mais aussi des charges secondaires venant de son activité tendre et de sa passivité envers son père. Tant que Wilson vécut, cette identification continua à stocker une grande partie de la libido venant de son activité agressive envers son père.

Cependant le révérend Joseph Ruggles Wilson ne voulait pas permettre à son fils d’être autre chose qu’un double de ce qu’il était. Tommy fut envoyé au collège Davidson pour se préparer au sacerdoce. Sa passivité envers son père était encore si forte qu’il ne se révolta pas et obéit. Il alla à Davidson. Mais désormais, dans son inconscient, « l’incomparable père » de son enfance eut le visage de Gladstone et non celui du ministre de l’Évangile. Pour sentir qu’il était lui-même « l’incomparable père » de son enfance, il fallait que Tommy Wilson devînt homme d’État.

Il était indispensable qu’il s’identifiât avec le père de son enfance non seulement afin de trouver un débouché pour son activité agressive envers son véritable père, mais encore pour échapper à l’identification à sa mère. S’il n’était pas dominé par l’identification à son père, il l’était par l’identification à sa mère : alors, selon ses propres termes, il se sentait « mal, acariâtre et lugubre », ce que sa masculinité accrue ne pouvait plus tolérer.

Malgré cela, pendant trois années de mauvaise santé et de soucis, Wilson ne put se résoudre à faire la petite déclaration d’indépendance qui l’aurait obligé à résister à son père réel, bien que, pour son inconscient, il s’agît seulement de se détourner du père actuel vers le père parfait de son enfance. Puis il lut l’article sur « l’orateur » dans lequel on exaltait, chez Gladstone et chez Bright, des qualités qu’il jugeait siennes. Il sentit qu’il était un homme du genre de Gladstone. Il osa faire sa déclaration d’indépendance. Il renonça, une fois pour toutes, à imiter son père réel pour imiter le père de son enfance qui avait le visage de Gladstone. Il fut désormais absolument indispensable à son bonheur de savoir qu’il allait devenir homme d’État ; c’était le seul moyen qu’il avait de trouver une décharge pour l’activité agressive envers son père qui s’était accumulée à la suite de son identification à Gladstone ; ainsi seulement pouvait-il éviter d’être dominé par l’identification à sa mère. Pour sentir qu’il était vraiment homme, il fallait qu’il fût homme d’État.

VI.

À l’âge de vingt et un ans, le caractère de Thomas Woodrow Wilson était formé. Tous les principaux débouchés de sa libido avaient été établis et, à l’exception d’un renforcement de son identification à Dieu après la victoire de West, il ne changea pas beaucoup pendant les quarante-sept autres années de sa vie. Aussi devons-nous continuer à étudier son caractère d’un point de vue légèrement modifié.

Nous nous sommes attachés, jusqu’ici, à déterminer les accumulateurs et les débouchés de sa libido qui furent établis dans son enfance, son adolescence et sa jeunesse ; nous nous emploierons désormais à observer ses efforts pour trouver le bonheur au moyen de ces débouchés. Nous allons échanger le microscope avec lequel nous avons étudié certaines parties isolées de sa libido contre des jumelles avec lesquelles nous l’observerons en tant qu’être humain en action pour satisfaire ses désirs.

Le problème, qui préoccupe tous les hommes de trouver le bonheur en cette vie, est en grande partie un problème d’économie psychique. L’individu possède une certaine quantité de libido qui se stocke dans divers accumulateurs et cherche à se décharger au moyen de multiples débouchés. Si le surmoi approuve les débouchés et si ceux-ci sont bien proportionnés à la quantité de libido qui cherche à se décharger, sans restreindre le courant ni libérer une telle quantité de libido que l’accumulateur se vide complètement, l’individu est heureux. Inversement, si le surmoi n’approuve pas les débouchés ou s’ils sont insuffisants ou trop vastes, l’individu est malheureux.

La psychologie moderne ne peut rien ajouter à la formule classique selon laquelle le bonheur est la « modération en tout » ; elle peut seulement ajouter que la modération dans les exigences du surmoi est aussi essentielle que la modération dans toutes les autres choses.

Toutefois, même l’homme qui est prêt à vivre selon cette règle antique ne peut s’attendre à trouver facilement le bonheur ou à posséder longtemps celui qu’il trouve.

Il est extrêmement difficile de découvrir des débouchés pour les désirs fondamentaux, souvent opposés ; et lorsqu’on les a, les diverses circonstances de la vie ne leur permettent pas de rester sans changements. La mort, la maladie, la perte de l’affection ou de la situation sont inséparables de la vie humaine et impliquent tous la perte des débouchés de la libido, de sorte que l’homme le plus sage et le plus modéré ne peut espérer garder son bonheur. Les hommes moins sages, parmi lesquels nous pouvons compter Thomas Woodrow Wilson, sont incapables d’éprouver davantage que des éclairs momentanés de bonheur. Le surmoi exagéré de Wilson, qui exigeait de lui l’impossible, aurait seul suffi à le condamner à une insatisfaction perpétuelle, et la quantité excessive de libido qui chargeait sa passivité envers son père exigeait des débouchés difficiles à trouver et à garder.

À Princeton, le jeune homme ne fut pas très tourmenté par le besoin de découvrir un débouché pour le courant de libido, assez faible, qui était tourné vers sa mère. Il ne fut pas harcelé, comme le sont la plupart des jeunes gens, par le besoin impératif de posséder une femme. L’amour qu’il portait à sa mère, à ses sœurs et à ses cousines lui suffisait. Ses actes, à Princeton comme pendant la plus grande partie de sa vie, furent déterminés par le besoin de trouver un débouché pour les désirs contraires qu’il éprouvait à l’égard de son père. Nous avons vu qu’il avait inventé un débouché à la fois pour son activité et sa passivité envers son père en s’identifiant à Gladstone, et, au collège, tous ses autres intérêts furent subordonnés à ce désir de devenir un homme d’État chrétien.

Il réussit mal, comme toujours, dans les études qui n’étaient pas liées à la parole et à l’écriture ; mais il se montra brillant dans celles qui traitaient des mots. Il étudia Burke, Bright et Bagehot, s’exerça à gesticuler devant une glace, prononça des discours devant les arbres, dans les bois, écrivit sur ses cartes de visite Thomas Woodrow, Sénateur de Virginie, organisa un club de conférences contradictoires où les gouvernements se formaient et tombaient comme à la Chambre des Communes et écrivit un article préconisant l’établissement, aux États-Unis, d’un gouvernement ministériel comme en Angleterre.

À cette époque, Wilson respectait profondément un homme qu’il détesta ensuite : Henry Cabot Lodge, le plus jeune des rédacteurs en chef de l’International Review. Il soumit son article à Lodge, qui l’accepta. Plus tard, quand Wilson voulut entrer à l’université John Hopkins, il cita Lodge parmi les historiens distingués qu’il avait lus. Lodge entra ainsi dans la vie de Wilson comme un homme faisant autorité, un substitut de son père.

L’augmentation de la confiance en soi de Wilson lorsqu’il fut étudiant de seconde année lui permit de jouer un rôle de tout premier plan parmi ses camarades de Princeton et d’établir un certain nombre d’amitiés normales et sans passion. Il se lia également avec Charles Talcott qui, contrairement à Brooke, était plus jeune que Wilson. Pour l’inconscient de Wilson, Talcott était probablement le successeur du petit Joe Wilson et le précurseur de Hibben et de House. Dans tous ces rapports, il est évident que Wilson représentait son père et que Talcott le représentait lui-même, si bien que par leur intermédiaire, au moyen de la double identification dont nous avons parlé, Wilson trouva un débouché pour sa passivité envers son propre père.

En 1879, à Noël, âgé de presque vingt-trois ans, Wilson s’éprit pour la première fois d’une femme.

Nous avons vu que, dans son enfance, il avait reporte une partie de la libido dirigée vers sa mère sur ses sœurs et ses cousines. Or il est caractéristique qu’il tomba amoureux d’une cousine, Hattie Woodrow, fille de Thomas Woodrow, frère dé sa mère, et qui fut certainement, pour lui, un substitut de celle-ci. Comme elle, elle était née à Chillicothe, dans l’Ohio. Son père, comme.celui de la mère de Wilson, se nommait Thomas Woodrow. Wilson se mit à lui écrire des lettres « assez ardentes ». À ce moment-là, le renforcement de sa masculinité ne le conduisit pas plus près du corps féminin.

La plus grande partie de sa libido était encore tournée vers son père. Son plus cher désir était toujours de devenir un autre Gladstone. Diplômé de Princeton en juin 1879, il partit en automne pour l’université de Virginie afin d’y étudier le droit, non parce qu’il voulait devenir avocat, mais parce qu’il considérait le droit comme la voie la plus sûre pour arriver à être homme d’État.

À l’université, le droit l’ennuya mais les discussions, comme toujours, le fascinèrent, et, comme toujours aussi, il se mit à réorganiser le club de débats contradictoires dont il était membre. Il éprouva, toute sa vie, une intense satisfaction à élaborer les statuts de ce genre de club. À l’âge de douze ans, il avait exposé aux « Lightfoots » les règles d’un discours bien ordonné. Il fit, ou refit, des statuts à Davidson et à Princeton. Il annonça son intention d’agir de même à l’université de Virginie. Il le fit à John Hopkins et à Wesleyan. Il examina la constitution de New Jersey dans l’intention de la refaire. Il prépara une constitution pour la Société des Nations. Des « Lightfoots » à la Société des Nations Wilson suit une ligne clairement définie. Nous avons vu qu’en exposant les règles d’un discours bien ordonné aux « Lightfoots », Wilson obéissait à son père et l’imitait ; il trouvait ainsi un débouché à la fois pour sa passivité et, par identification, pour son activité envers son père. Il combla les mêmes désirs lorsqu’il prépara le Pacte de la Société des Nations. On a exagéré le rôle de Wilson dans la fondation de la Société des Nations ; mais, dans la mesure où il en a été le « père », la Société des Nations a été la petite-fille du révérend Joseph Ruggles Wilson, professeur de rhétorique, dont l’intérêt pour les mots et la composition des discours ennuyait tant ses amis et impressionnait tant son fils.

Wilson fut élu président de la Société Jefferson de l’université de Virginie, malgré son antipathie pour Jefferson. Celle-ci, et celle qu’il éprouvait pour Disraeli, peuvent paraître quelque peu extraordinaires chez un jeune homme qui voulait devenir homme d’État : Jefferson est l’un des hommes d’État américains les plus remarquables, et Disraeli n’était pas le moins éminent des hommes d’État britanniques. L’explication de l’hostilité de Wilson est cependant facile à comprendre. Il se voyait homme d’État chrétien, le second Gladstone. Or ni Jefferson ni Disraeli n’étaient chrétiens ; Jefferson était déiste et Disraeli juif. Disraeli, en fait, était le principal adversaire du maître de Wilson, Gladstone. Ces deux hommes d’État étaient les démons qui convenaient au Père-Dieu auquel il s’était identifié. Plus tard, quand Wilson devint, dans son inconscient, un homme d’État et un dieu, il eut toujours tendance à faire porter, à ses adversaires, les défroques de Satan.

En décembre 1880, à vingt-quatre ans, les troubles digestifs et les migraines de Wilson devinrent si pénibles qu’il dut quitter l’université de Virginie sans diplôme et rentrer au presbytère paternel se faire soigner. Rien ne permet d’affirmer qu’il avait cessé d’être vierge. Il écrivait toujours à sa cousine Hattie. Il était profondément malheureux. Six mois plus tard, il alla rendre visite à la famille de Hattie Woodrow à Chillicothe, dans l’Ohio, où son père avait, trente-deux ans auparavant, épousé sa mère, et il demanda sa cousine en mariage. Elle refusa. Il rentra chez son père et pour la première fois se fit appeler Woodrow Wilson, abandonnant le prénom de Thomas. Plus tard, Wilson donna diverses explications de ce fait ; mais aucune n’est convaincante. Or lorsqu’un homme donne plusieurs explications peu probantes d’un acte, on peut deviner que la raison véritable se dissimule dans son inconscient. La raison inconsciente pour laquelle Wilson abandonna le prénom de Thomas est, en fait, claire. Le lecteur se souvient que le moi remplace normalement un objet d’amour perdu en s’identifiant à cet objet. L’enfant qui perd un petit chat peut se mettre à ramper en miaulant. Le petit garçon qui abandonne sa mère comme objet d’amour, à la fin du complexe d’Œdipe, s’identifie à elle.

Wilson employa ce mécanisme familier. Il se rendit à Chillicothe pour conquérir sa cousine Woodrow qui représentait sa mère. Le père de la jeune fille, comme celui de sa propre mère, s’appelait Thomas Woodrow. Dans son inconscient, il était indiscutablement son père, allant à Chillicothe épouser sa mère. Or il fut éconduit. Il fut profondément malheureux. Il avait perdu un substitut de sa mère dont le nom, comme celui de sa mère, était Woodrow. Comme l’enfant qui miaule, il remplaça le substitut perdu de sa mère par sa propre personne. Il abandonna le nom de Thomas – celui du père de la jeune fille qui l’avait repoussé – et devint seulement Woodrow. Il s’identifia ainsi à sa mère et satisfit son besoin d’un substitut de sa mère en devenant lui-même sa mère.

Cette identification fut intolérable à sa masculinité accrue, et il n’est pas surprenant que les dix-huit mois qui suivirent furent les plus malheureux de son existence. Non seulement son activité envers son père, mais celle qu’il avait envers sa mère n’avaient pas de débouchés. Sa dyspepsie et ses migraines lui barrèrent, jusqu’au printemps de 1882, la route qui, espérait-il, le conduirait_à la carrière qu’il souhaitait. Puis, après avoir passé dix-huit mois chez lui, il partit pour Adanta plaider, plein d’espoir que ce travail lui permettrait de devenir homme d’État.

Mais à Atlanta il n’eut même pas un client. Il commença à désespérer. La voie qu’il voulait suivre lui semblait interdite. Au printemps de 1883, à l’âge de vingt-six ans, il fut, dans son bureau d’Atlanta, profondément malheureux. Le cours de sa libido par le canal de l’activité envers son père et sa mère était bloqué.

À ce moment critique de son développement, il eut le coup de chance sans lequel il est à peu près impossible à l’homme de réussir. Il alla voir la bien-aimée petite cousine qu’il avait fait tomber d’un arbre en lui lançant une flèche. Elle était mariée ; mais il rencontra chez elle Ellen Axson, qui devint le substitut de sa mère dont il avait besoin dans la vie. Le fait qu’il s’éprit d’elle aussitôt n’a rien d’étonnant ; elle avait la même tournure d’esprit que sa mère, ses sœurs et ses cousines. Comme celles-ci, elle était fille d’un ministre presbytérien. Comme sa mère, elle était non seulement fille unique d’un pasteur, mais encore maîtresse de sa maison. Sa mère étant morte, elle la remplaçait près des trois petits enfants du ministre. Sa situation était donc presque parfaitement semblable à celle de sa propre mère quand son père l’avait épousée. En demandant à Ellen Axson d’être sa femme, Wilson s’identifiait de nouveau à son père. Et, dans leurs rapports ultérieurs, mille signes permettent de comprendre qu’Ellen Axson ne fut pas seulement pour Wilson un simple substitut de sa mère, mais un substitut proche, complet et absolu.

S’éprendre d’un substitut maternel, c’est donner des gages au destin. De tels rapports engagent si totalement le courant de libido dirigé vers les femmes qu’ils deviennent, pour l’homme, soit la source d’un bonheur et d’une force immenses, soit la source d’un malheur et d’une faiblesse absolus. Si Ellen Axson n’avait pas aimé Woodrow Wilson ou si elle avait cessé de l’aimer, il aurait reçu un choc écrasant dont il aurait pu ne jamais se relever, vu sa constitution névrotique et ses symptômes neurasthéniques habituels.

Mais le contraire se produisit. Non seulement elle l’aima profondément, mais son amour dura autant que sa vie même. Du jour de l’automne 1883 où elle promit de l’épouser jusqu’au jour de l’été 1914 où elle mourut, Woodrow Wilson posséda la plus grande source de force qui puisse exister dans une vie d’homme : l’amour sans partage d’un substitut maternel complet. On ne saurait exagérer l’aide qu’elle lui apporta. Les rapports de Wilson envers les autres continuèrent à être instables pendant toute sa vie, provoquant des conflits épuisants. Ses rapports envers les femmes furent stables. Il pouvait toujours aller se reposer entre les bras protecteurs d’un parfait substitut maternel. « Je suis la seule qui puisse lui donner le calme », disait son épouse ; et c’était vrai. Il l’appelait « le centre du repos » de sa vie. Sans ce repos, Woodrow Wilson aurait très vite succombé sous les conflits de sa nature. Sa carrière est due tout autant à l’amour d’Ellen Axson qu’à son propre surmoi. Elle fut, pour lui, une épouse admirable.

VII.

Ainsi, depuis l’automne 1883, Woodrow Wilson possédait un débouché pour son activité et sa passivité envers sa mère.

En même temps, toutefois, il abandonna celui que son moi avait choisi pour son activité envers son père. La voie de la politique par le moyen de la pratique du droit à Atlanta semblait fermée.

Il partit pour John Hopkins afin d’apprendre à gagner sa vie comme chargé de cours dans un collège quelconque. Pour se lancer dans cette nouvelle carrière il fut obligé de se convaincre que le professorat l’aiderait, d’une manière ou d’une autre, à devenir homme d’État. Il se persuada qu’en essayant d’être expert en questions politiques il pourrait avoir une influence sur celles-ci et entrer dans la vie publique par cette porte latérale. Mais arriver à être homme d’État en passant par le professorat était, à l’époque, sans précédent aux États-Unis, et il fut obligé de reconnaître qu’il n’avait guère de chances de devenir un second Gladstone. Cette identification à Gladstone s’était si fermement établie comme le débouché principal de son activité envers son père que seule une course directe vers la politique aurait pu satisfaire cette partie de sa libido, et que l’insatisfaction et la mauvaise santé dont il souffrit sans raison apparente, pendant les années où il enseigna et écrivit, peuvent être attribuées, en grande partie, à la perte de ce débouché pour son activité agressive envers son père.

La lettre qu’il écrivit, le 24 février 1885, à Ellen Axson renferme un aveu remarquable :

« Oui… il y a, depuis longtemps, en moi, un vague sentiment de désappointement et de perte, comme si ma vie manquait d’une chose à laquelle mes dons et mes penchants me donnent droit… J’éprouve un regret très réel d’avoir été éloigné de l’ambition première et principale de mon cœur : jouer, si possible, un rôle important dans la vie publique, et me créer, si j’en suis capable, une carrière d’homme d État. C’est le secret le plus profond de mon cœur – ou, plutôt, de mon esprit. »

L’emploi du mot « première » dans cette phrase donne à penser que, lorsqu’il l’écrivait, son inconscient pensait : Premier ministre : Gladstone.

Quand il était étudiant à John Hopkins, il écrivit un ouvrage intitulé Congressional Government, où il donnait l’impression de connaître le Congrès intimement, grâce à des contacts personnels. Or il n’alla pas une seule fois observer le Congrès qu’il décrivait, bien que Washington ne fût qu’à environ une heure de train de Baldmore, où il se trouvait. Cette fuite des contacts avec les hommes ou les faits dura toute sa vie.

Il fut ravi lorsque les éditeurs acceptèrent Congressional Government. Mais une semaine ne s’était pas écoulée qu’il sombrait dans le « cafard ». Pendant toute son existence, la satisfaction qu’il éprouvait d’une réalisation quelconque était assombrie presque aussitôt par le sentiment qu’il n’en avait pas fait assez. Son surmoi était insatiable. Il ne dédia pas son livre à sa fiancée, mais à son père, auquel il demanda de dire s’il devait, ou non, passer une deuxième année à John Hopkins afin d’obtenir son diplôme, l’invitant ainsi à décider si son mariage devait être avancé ou remis. Il avait alors vingt-huit ans et prenait plaisir à écrire des lettres dans lesquelles il faisait allusion à ses « passions fortes » et à l’impression qu’il éprouvait de « porter un volcan en lui » ; mais cette double subordination de sa fiancée à son père montre clairement la faiblesse du courant de libido qui, en lui, était dirigé vers les femmes comparé à celui qui était orienté vers son père.

Le débouché qu’il avait choisi pour l’activité agressive qu’il éprouvait envers son père étant bloqué, il n’est pas surprenant qu’il critiquât fortement ses professeurs de John Hopkins. C’étaient, en réalité, de remarquables érudits, et ce fut grâce à leurs conseils de retenue que Congressional Government fut, du point de vue littéraire, le meilleur ouvrage de sa vie. Mais tous ceux qui avaient autorité sur Woodrow Wilson demeuraient pour lui des substituts de son père et offraient des débouchés pour son hostilité refoulée envers celui-ci. Nous verrons cette agressivité refoulée éclater bien des fois, au cours de sa vie, contre des hommes qui méritaient sa gratitude.

En juin 1885, Woodrow Wilson épousa Ellen Axson. Jusqu’à la mort de celle-ci, en août 1914, il n’éprouva pas le moindre intérêt sexuel pour une autre femme. Certes, il écrivit des centaines de longues lettres pour gagner la sympathie de Mrs Hulbert et d’autres ; mais elles apparaissent comme des efforts pour recréer ses rapports avec ses sœurs aînées plutôt que ses rapports avec sa mère. C’était dans les bras d’Ellen Axson, non dans ceux de ses correspondantes, qu’il trouvait le repos.

Woodrow Wilson emmena sa jeune femme dans un collège de jeunes filles, à Bryn Mawr, en Pensylvanie, et commença sa carrière de chargé de cours d’histoire. Malgré son amour, à un moment où la plupart des hommes sont au comble du bonheur, il fut plongé dans un abîme de détresse. Sa tristesse nerveuse fut si intense et si extraordinaire à Bryn Mawr, qu’elle ne doit pas être attribuée seulement à son surmoi ; nous pouvons nous attendre à trouver d’autres accumulateurs de sa libido sans débouché satisfaisant. Voyons ce dont il se plaignait.

Il déplorait surtout d’avoir à enseigner des filles, alors qu’il aurait voulu enseigner des garçons. Ici, nous nous trouvons, une fois de plus, en face des rapports du petit Tommy Wilson et de son père. Ni son activité, ni sa passivité envers celui-ci ne trouvaient un débouché satisfaisant. Enseigner les garçons offrait un débouché pour ces deux désirs : en faisant des cours à des garçons il pouvait s’identifier à eux ; il pouvait ainsi jouer le rôle de fils et de père envers lui-même et rétablir les rapports d’enfant qui l’avaient rendu si heureux. Mais si l’étudiant auquel il s’adressait n’était pas mâle, l’identification devenait pire qu’impossible : il devenait son père faisant des cours à une fille qui le représentait ; il se sentait de nouveau femme, ce qui lui était devenu intolérable. Six mois ne s’étaient pas écoulés qu’il cherchait des moyens d’évasion.

Enseigner à Princeton devint son plus cher désir. Il se rendit à New York et prit la parole à un banquet d’étudiants dans l’espoir de produire, sur son auditoire, une impression suffisante pour qu’on le chargeât de faire des cours au collège. Les étudiants se moquèrent de lui, le huèrent, quittèrent la salle. La blessure infligée à son narcissisme dut être terrible, et il n’est pas étonnant qu’il eut, par la suite, peu de sympathie pour tout ce qui était en rapport avec New York.

Il se réfugia dans sa chère identification à Gladstone. Il partit pour Washington et essaya vainement d’obtenir une situation au Département d’État. Son activité à l’égard de son père continuait à être bloquée.

Sa femme était enceinte. Il voulait un fils, comme il voulait des élèves mâles, par l’intermédiaire desquels il trouverait un débouché pour son activité et sa passivité envers son propre père. Sa femme eut une fille. Une fois de plus, le courant de libido dirigé vers son père était endigué. Il devint de plus en plus nerveux. Sa femme fut enceinte de nouveau. L’enfant qui naquit fut de nouveau une fille. Sa nervosité augmenta. Il écrivit à son ami Robert Bridges : « Je crains de m’effondrer si je reste ici une année de plus. » Il essaya encore le débouché de la politique en posant sa candidature pour devenir secrétaire d’État adjoint : elle ne fut pas acceptée. Au bord de la dépression nerveuse, il avouait avoir « faim d’une classe d’hommes » et qualifia l’hiver 1887-1888 d’hiver « terrible ».

Le lecteur peut être tenté de conclure, en observant cette tristesse nerveuse dans la vie d’un jeune marié ayant un foyer charmant et l’estime de son collège, que ses relations conjugales ne lui donnaient pas pleine satisfaction. Ce n’était certainement pas le cas. Comme toujours, Ellen Axson prenait admirablement soin de la faible quantité de sa libido qui était tournée vers les femmes, et ses filles le rendaient heureux. Mais le courant principal de sa libido avait été détourné, à maintes reprises, des débouchés qu’il avait essayé d’ouvrir. Ses rapports avec les hommes étaient tellement plus importants pour lui que ceux qu’il avait avec les femmes qu’aucune somme de félicité domestique ne pouvait le rendre heureux.

Sa réaction devant la mort de sa mère, à la fin de ce « terrible hiver », éclaire un peu cette disproportion de sa nature. Il écrivit à un ami : « Ma mère était pour moi une mère dans le sens le plus complet, le plus doux du terme, et sa disparition m’a laissé l’impression triste et accablante d’avoir tout à coup perdu ma jeunesse. Je me sens vieux et accablé de responsabilités… Et cependant mon propre deuil n’est pas le pire ; le pire est celui de mon père, dont les deux filles sont mariées et qui, mon frère étant au collège, demeure pratiquement sans foyer. Mon propre foyer si heureux semble me blâmer, à cause de lui, dans les moments où je vois tout en noir… » Il offrit à son père de venir vivre chez lui.

Cette lettre n’est pas un cri de souffrance pour un objet d’amour perdu. Les mots qu’il emploie pour parler de sa mère sont polis et conventionnels. Ellen Axson avait pris sa place. Mais sa passivité envers son père était profondément émue à la pensée que celui-ci avait besoin d’une épouse. Dans son inconscient il avait toujours désiré prendre, à l’égard de son père, la place de sa mère. Il la prit aussitôt. Il éprouvait le sentiment, non d’avoir perdu sa mère, mais d’avoir perdu sa jeunesse. La mort de sa mère retira le seul obstacle qui l’empêchait, dans son inconscient, de devenir l’épouse de son père. Il se sentit « vieux et accablé de responsabilités » ; il fallait qu’il créât un foyer pour son père. On est tenté de dire qu’il se sentit, dans son inconscient, devenir une vieille femme : sa mère. Il n’est pas surprenant qu’il invitât son père à venir partager sa vie ou qu’il ait joué, dans la mesure du possible, le rôle d’épouse dévouée envers son père jusqu’à la mort de celui-ci. Sa passivité envers son père trouva ainsi un débouché.

Le 9 mars 1890, il écrivit à sa femme : « … Un sentiment net de maturité, ou plutôt de maturation, me remplit. L’impression d’être jeune, que j’ai si longtemps possédée et chérie, cède consciemment la place à une autre »… il ajoute qu’il est « enfin, peut-être, devenu un homme rempli de confiance en soi (ou même autoritaire) ».

Consciemment, il pensait être devenu enfin un homme adulte, mais il semble probable que, dans son inconscient, il était devenu une femme adulte. Ainsi, la mort de sa mère elle-même allait servir son désir insatisfait d’être aimé de son père comme une épouse. C’est seulement après la mort de son père qu’il devint, dans son inconscient, un homme adulte.

« Ayant faim d’une classe d’hommes » par le moyen desquels il pourrait libérer son activité et sa passivité envers son père, il sauta sur l’occasion de quitter Bryn Mawr pour Wesleyan. Là, dès qu’il eut sa classe d’hommes, sa santé et son moral s’améliorèrent. Les sept années qui suivirent furent, en fait, les plus heureuses et les plus florissantes de sa vie. Il n’eut aucune « dépression » pendant toute cette période et ses symptômes habituels ne le tourmentèrent pas beaucoup. Tous les accumulateurs importants de sa libido étaient pourvus de débouchés relativement satisfaisants. Son narcissisme était comblé par le succès de ses conférences et l’estime générale qui l’entourait. Sa femme s’était parfaitement chargée de son activité et de sa passivité envers sa mère. Sa passivité envers son père avait trouvé un débouché, non seulement parce qu’il jouait le rôle d’épouse de son père quand celui-ci venait le voir, mais encore parce qu’il s’identifiait aux jeunes gens qui suivaient ses cours. Certes, son activité envers son père n’était pas pleinement satisfaite ; mais il s’en libérait suffisamment par identification à son père, lorsqu’il enseignait, pour diminuer le besoin d’un débouché par la politique. Son surmoi lui-même dut être plus ou moins apaisé par les rapides progrès qu’il faisait dans le monde universitaire. Ses cours, pendant lesquels il jouait, vis-à-vis de lui-même, le rôle de père, entourant ses auditeurs mâles d’un zèle affectueux et débitant de magnifiques généralités à la manière d’un prédicateur, avaient beaucoup de succès. Cependant, seul le débouché qu’offrait la politique pouvait satisfaire pleinement son activité agressive envers son père et il fut ravi quand, deux ans après son arrivée à Wesleyan, il obtint, à Princeton, un poste qui lui offrait un champ d’action plus proche du cours des affaires nationales.

Même pendant cette période de bonheur relatif, à chaque fois que Woodrow Wilson était séparé de son père, il lui écrivait des lettres d’amour ardent. Sa lettre du 16 décembre 1888, par exemple, est remplie d’effusions extraordinaires de la part d’un homme de trente-deux ans :

106 High Street, Middletown, Ct.

le 16 décembre 1888

Mon Père chéri,

Mes pensées sont continuellement remplies de vous et du cher « Dode ». Le Tennessee semble tellement loin pour un homme aussi avide que je le suis de voir les deux êtres que j’aime. À mesure que les vacances de Noël approchent, je comprends, comme je l’ai souvent compris déjà, la souffrance que recèlent les vacances et les fêtes loin – de vous. Vous le savez, l’une des principales choses pour lesquelles je juge légitime de me réjouir c’est d’être votre fils.

Je ressens de plus en plus ce bienfait à mesure que mes talents et mon expérience se développent : je reconnais comme vôtre la force qui grandit en moi ; je deviens de plus en plus conscient des richesses héréditaires que je possède, du capital de principes, de talent littéraire, de goût pour la pensée originale, et je me sens tous les jours plus enclin à susciter, chez mes enfants, ce respect allié à l’affection la plus tendre pour leur père que vous avez fait naître en moi pour vous. Oh ! que je serais heureux si je pouvais les amener à penser de moi ce que je pense de vous ! Vous m’avez donné un amour qui se développe, qui est plus fort maintenant que je suis homme qu’il ne l’était lorsque j’étais enfant, et qui sera encore plus fort dans ma vieillesse que maintenant – bref, un amour enraciné et fondé sur la raison et non seulement sur l’instinct filial – un amour qui repose sur les bases durables des services rendus, qui voit en vous, en un sens très réel, l’auteur de tout ce dont je dois être reconnaissant. Je rends grâces à Dieu de m’avoir donné une mère noble, courageuse et sainte et un incomparable père. Demandez à « Dode » s’il n’est pas de mon avis ? Et dites-lui que j’aime passionnément mon frère… Ellie s’unit à moi pour vous envoyer à tous deux notre tendresse infinie.

Votre fils aimant

WOODROW

Le passage suivant de sa lettre du 20 mars 1890, n’est pas moins remarquable comme spécimen d’identification à sa mère :

« … Je m’aperçois que tout le monde considère mon élection à P. comme une sorte de succès suprême ; les félicitations arrivent de toutes parts ; je suis évidemment classé dans la catégorie des « hommes arrivés ». Je devrais sentir, je suppose, une immense augmentation de satisfaction personnelle, d’orgueil ; mais je n’y arrive pas. Je suis rempli de gratitude et de courage à l’idée d’avoir l’occasion d’étudier et d’écrire, comme je le désire, dans les circonstances les plus favorables ; mais en ce qui concerne ma satisfaction personnelle, je préférerais infiniment savoir que je vais être guéri de la souffrance que j’éprouve à être séparé de vous et de « Dode ». Mon esprit ne peut me laisser aucune satisfaction : je le connais trop bien, je sais que c’est une pauvre chose ; je suis obligé de compter sur mon cœur comme seule source de contentement et de bonheur ; et il désire oh ! si ardemment, la présence de ceux que j’aime. Il me semble que plus je vieillis, plus j’ai besoin de vous ; car plus je vieillis, plus je comprends ce que je vous dois, et plus je désire augmenter ma dette. Il me semble que notre séparation, au lieu de devenir supportable, devient de plus en plus intolérable. Allez-vous tout à fait bien maintenant ?

Je vous en prie, dites-moi dès que possible vos projets pour cet été – à quel moment nous nous verrons. Le cher « Dode », je suppose, viendra aussi dans le nord. J’ai toujours sa photographie sur mon bureau, et je désire toujours ardemment le revoir. Ma chère Ellie va beaucoup mieux, bien que son pied soit encore loin d’être guéri. Elle prétend vous aimer, ainsi que « Dode », autant que je vous aime : mais c’est impossible…

Votre fils aimant

Woodrow

VIII.

L’extraordinaire préoccupation pour le « style littéraire » qui marqua les premières années heureuses de Wilson à Princeton semble être née d’une certaine insatisfaction de son activité et de sa passivité envers son père. Son beau-frère remarqua qu’ « il était tellement absorbé par le style littéraire que ce devint une obsession ». Son père aussi l’avait été, et « l’obsession » de Wilson tira sans doute sa charge la plus importante de libido de son besoin d’une identification supplémentaire au professeur de rhétorique. Mais, comme le révérend Joseph Ruggles Wilson avait fait son possible pour obliger son fils à s’intéresser au « style littéraire », cette préoccupation était un débouché pour sa passivité envers lui. Ainsi, comme les discours, le « style » offrait un débouché aux désirs les plus forts de Wilson.

Les caractéristiques de son « style » ne laissent aucun doute sur son origine. C’était celui d’un garçon profondément impressionné par les phrases d’un prédicateur pédant. Il se distinguait par un manque de naturel archaïque, le symbolisme, les allitérations, la fuite devant les faits au moyen de généralisations, l’amoncellement des adjectifs, l’emploi de superlatifs et de termes vagues comme « délibération » et « processus ». Il se rendait compte lui-même que son style était entaché de pédantisme, mais il était impuissant à le modifier, ce qui n’a rien de surprenant, puisque ce n’était pas essentiellement un véhicule de sa pensée, mais un moyen d’exprimer les désirs inconscients qu’il éprouvait envers son père.

L’inconscient est enclin à pousser les identifications jusqu’à des extrêmes quelque peu ridicules, et il n’est pas sans intérêt de noter que l’emphase de Woodrow Wilson sembla exagérée au professeur extraordinaire de rhétorique lui-même. Après avoir lu la biographie de George Washington écrite par son fils, dans laquelle plus de cent phrases commencent par « C’est, c’était ou ce serait », le révérend Joseph Ruggles Wilson remarqua : « Woodrow, je suis content que tu aies laissé George mourir tout seul dans ton livre. »

Quand Woodrow Wilson écrivait ou parlait, il était, dans son inconscient, son père préparant ou prêchant un sermon, et il s’efforçait de faire chanter ses allitérations avec autant de douceur et briller ses généralités aussi vivement que celles du prédicateur avaient chanté et brillé dans l’esprit de l’enfant assis sur le quatrième banc, levant sur son « incomparable père » des yeux pleins d’adoration. Peu lui importait que ses généralisations n’eussent rien à voir avec les faits. Elles existaient pour elles-mêmes, comme débouchés pour son identification à son père. Les faits sont ennemis des généralisations, et l’aversion pour les faits qu’il avait si souvent exprimée, était sans doute due à ce qu’ils rendaient difficiles les généralisations. Ils faisaient obstacle au cours facile de sa libido au moyen de l’identification à son père. Ils menaçaient aussi sa foi et son obéissance à son Père-Dieu. Ainsi les faits empêchaient-ils sa libido de décharger ses deux plus grands accumulateurs, l’activité et la passivité envers son père. Il n’est pas surprenant qu’il prît l’habitude de les négliger lorsqu’il trouvait désagréable de s’en souvenir. Mais la qualité de son œuvre n’en fut pas améliorée. Il ne tint pas compte de l’existence du traité secret des Alliés, parce que c’était un fait désagréable : et ses efforts pour établir une paix « juste et durable » furent voués à l’échec. Il oublia la position du col du Brenner et livra deux cent cinquante mille Austro-Allemands à l’Italie. Vers la fin de sa vie, il négligea tous les faits qui faisaient obstacle aux débouchés que trouvait sa libido pour son activité et sa passivité envers son père et un nombre considérable d’êtres humains souffrirent de l’amour irrésistible que le révérend Joseph Ruggles Wilson avait inspiré à son fils.

À Princeton, il trouva un débouché supplémentaire pour sa passivité envers son père en se liant intimement avec le professeur John Grier Hibben. Comme toujours, il recréa, par un choix d’objet narcissique, ses propres rapports d’enfant avec son père. Hibben était l’homme plus petit et plus jeune qui apparaît si souvent, dans sa vie, comme objet d’amour essentiel. Autant que possible, il voyait Hibben tous les jours et « il ne faisait aucun projet, n’arrivait à aucune conclusion sans en avoir parlé à « Jack » Hibben ». Il avait une profonde affection pour celui-ci et, comme Hibben lui était attaché, cette amitié lui donnait une grande joie.

Le professeur Andrew F. West était, depuis sept ans, un membre éminent de la faculté de Princeton lorsque Wilson y enseigna. C’était le fils d’un ministre presbytérien et, comme le père de Wilson, il avait du sang irlando-écossais. Lors de l’arrivée de Wilson à Princeton, West était à la tête d’un groupe de professeurs qui essayaient d’obliger le président Francis L. Patton à élever le niveau des études et à fonder un collège pour les étudiants. Wilson semble avoir eu d’abord un respect sincère pour West, comme ç’avait été le cas pour Henry Cabot Lodge. Mais West, plus âgé, d’une situation supérieure, entra indiscutablement dans l’inconscient de Wilson comme représentant de son père, prêt à servir de débouché à l’hostilité refoulée de Wilson envers celui-ci.

Le respect de Wilson pour West se changea bientôt en antipathie, et il est amusant d’observer que la première critique notée par Wilson est un commentaire sur l’étroitesse d’esprit presbytérienne de West, qui n’était qu’une variété de celle qui distinguait à la fois le révérend Joseph Ruggles Wilson et son fils Tommy. En 1897, Wilson écrivit dans son journal :

« Ce matin, entretien avec West au cours duquel il a fait preuve des préjugés les plus obstinés à propos de l’entrée d’un Unitarien à la faculté. »

Quand le révérend Joseph Ruggles Wilson venait vivre chez son fils, à Princeton, Woodrow Wilson jouait envers son père le rôle d’une tendre épouse, et sa passivité à son égard dut trouver là un débouché fort agréable ; mais son hostilité envers lui dut souvent être sur le point d’éclater à force d’être refoulée. Or elle n’éclata pas et ne s’exprima pas contre son père ni, à ce moment-là, contre West en tant que substitut de celui-ci. Pour devenir président de Princeton, qui remplaçait pour Wilson la présidence des États-Unis qui lui semblait inaccessible, il fallait que Wilson demeurât en bons termes avec West. Son hostilité refoulée envers son père continua de l’être et provoqua une « dépression nerveuse » surprenante. Au cours de l’automne de 1895, pendant que Wilson écrivait son George Washington, les symptômes habituels dont il souffrait s’aggravèrent tout à coup. Il s’alita avec des troubles gastriques violents et une nervosité extrême. Il lutta pendant tout l’hiver, soignant ses migraines et ses maux d’estomac en disant : « Je suis las d’une profession où l’on ne fait que parler. Je veux agir. »

Au printemps de 1896 il s’effondra complètement. Une névrite, qui le priva de l’usage de la main droite, s’ajouta à ses symptômes habituels.

Au moment de cette « dépression », Wilson avait apparemment toutes les raisons d’être heureux. Il avait une femme aimante et trois petites filles charmantes. Il voyait souvent son père bien-aimé. Il avait un ami très cher, et habitait une ville agréable. Son ardent désir d’avoir une classe d’hommes avait été comblé. Il réussissait parfaitement dans son travail. Ses conférences étaient reçues avec enthousiasme non seulement à Princeton mais encore à John Hopkins.

Or le bonheur et la bonne santé relatifs des sept années précédentes s’étaient soudain changés en insatisfaction et en maladie. Pour quelles raisons ? Nous ne serons probablement pas éloignés de la vérité si nous répondons que la présence de son père à son foyer avait excité contre lui son activité agressive refoulée, et que cette partie de sa libido n’avait pas de débouché convenable.

Le grief qu’il formulait souvent est significatif. Quand Wilson se plaignait de ne pouvoir « faire quelque chose », il voulait dire qu’il ne pouvait se lancer dans la vie publique en qualité de dirigeant. Nous avons vu, toutefois que, dans son inconscient, devenir homme d’État signifiait s’identifier à « l’incomparable père » de son enfance, qui avait le visage de Gladstone, et ainsi, par identification cannibalique, détruire le vieillard. Nous pouvons, par conséquent, deviner que, dans son inconscient, la « chose » qu’il voulait faire, c’était supprimer le révérend Joseph Ruggles Wilson. Mais le refoulement de ce désir était si puissamment étayé par sa passivité envers son père qu’il ne pouvait concevoir ou accomplir un acte d’hostilité envers lui, et qu’il ne pouvait donc pas, à cette époque, devenir homme d’État. De plus, il était trop décidé à améliorer sa situation à Princeton pour se permettre de libérer ce désir au moyen d’actes ouvertement hostiles contre West ou tout autre substitut de son père. Son narcissisme et son surmoi l’empêchèrent toujours de poser aucun acte pouvant compromettre sa carrière. Il échappa à ce conflit en se réfugiant dans ses symptômes neurasthéniques habituels ; et, après sept mois de souffrances, il partit seul pour l’Écosse.

IX.

Au cours de cette étude psychologique de Wilson nous avons consacré peu d’attention à la partie consciente de son esprit, et nous ne nous excusons pas d’avoir concentré notre intérêt sur ses mécanismes mentaux les plus profonds.

La partie la plus importante de l’esprit, comme celle d’un iceberg, se trouve sous la surface. L’inconscient d’un névrosé se sert de la partie consciente de l’esprit comme d’un instrument pour réaliser ses désirs. Ses convictions sont des excuses inventées par la raison pour justifier les désirs de sa libido. Ses principes sont des déguisements destinés à embellir et à dissimuler la nudité de ses désirs inconscients.

La civilisation au milieu de laquelle l’enfant est élevé influe cependant sur son caractère. Elle détermine, au moins, le style des vêtements qui habilleront ses désirs pour qu’ils aient l’air respectables. L’enfant emprunte, à l’atmosphère de son foyer et de son milieu, ses idées sur l’homme tel qu’il doit être ; ces idées font partie de son idéal du moi et déterminent la forme de ses convictions. Cet homme idéal n’a pas de nature stable ; son aspect change continuellement dans le temps et dans l’espace. Le dieu d’un siècle devient le démon du suivant. Le diable des chrétiens porte les cornes de Pan et son sabot fourchu.

Bien que les civilisations soient instables, comme les modes féminines, l’enfant, qui l’ignore, accepte les principes de sa famille et de son milieu comme s’ils étaient des lois immuables de la nature, et se fait une idée de l’homme idéal qui cadre avec eux. Ainsi est déterminé le style des convictions qui vêtiront, plus tard, ses désirs.

Thomas Woodrow Wilson, enfant, s’imprégna des idées et des idéaux des Britanniques moyens, grands lecteurs de l’Ancien Testament, qui avaient répandu dans toute l’Amérique une conception biblique de l’existence. Aussi Wilson déguisa-t-il fatalement les désirs de sa libido sous les vêtements approuvés par la classe moyenne britannique non conformiste de son pays.

Tous ses écrits n’offrent pas la moindre trace de compréhension des civilisations française, allemande ou italienne, sans parler de la civilisation grecque classique. Ses convictions étaient celles de la classe moyenne britannique. Pour lui, les plus belles fleurs de l’esprit humain étaient les disciples de Lollard et du presbytérianisme. Il était profondément hostile aux autres manières de vivre. Les anciens Grecs auraient pu, sans doute, comprendre et estimer l’Américain Thomas Jefferson, libre penseur, non-conformiste, complexe, auteur de la Déclaration d’indépendance, fondateur de l’université de Virginie, architecte, philosophe, président des États-Unis. Woodrow Wilson exclut totalement Jefferson d’un Calendrier des Grands Américains (Calendar of Great Americans) qu’il établit en 1894, sous prétexte que « Jefferson n’était pas un véritable Américain » parce que sa pensée avait un « fond de philosophie française ». Il était persuadé qu’un « véritable Américain » devait avoir les idées et les idéaux de la classe moyenne britannique.

Cette admiration quelque peu excessive venait, naturellement, du respect qu’il éprouvait pour ses parents, qui en étaient tous issus. Sa mère et les parents de son père venaient des îles Britanniques ; par toutes sortes d’identifications inconscientes il dut sentir qu’il appartenait à la classe moyenne anglaise, et son narcissisme profond le portait à admirer ceux dont les unions avaient eu pour résultat de l’engendrer. Une admiration lointaine de ce genre est souvent corrigée plus tard par une meilleure connaissance du monde ; mais Woodrow Wilson était coupé de contacts directs avec la vie européenne par son ignorance des langues. Tous ses héros étaient britanniques : Burke, Bright, Bagehot, Gladstone. Il trouvait la France, l’Italie et l’Allemagne si antipathiques, lorsqu’il s’aventura en 1903 pour la première fois sur le continent, qu’il rentra précipitamment chez lui après quelques semaines malheureuses. Il y revint seulement en 1919 pour réorganiser l’Europe. Et son esprit conscient demeura toute sa vie celui d’un ministre presbytérien de l’Angleterre septentrionale.

À quatre reprises, après des « dépressions », il essaya de vaincre ses symptômes habituels en visitant les îles Britanniques, il se borna à passer en Irlande quelques jours pleins de mépris ; mais il aima l’Écosse, les universités anglaises le plongèrent dans le ravissement, et il laissa son cœur dans la région des lacs. Il résolut, lorsqu’il serait vieux, de ne pas habiter l’Amérique mais Rydal, dans la région des lacs, qu’il décrit dans des termes qui rappellent les sentiments d’un petit garçon pour sa mère : « Vous savez combien les pentes du cher Wansfell sont amples et gracieuses – comme celles d’un grand sein plein de lait, me semble-t-il… Ulpha Fell… possède des étendues de coteaux verdoyants infiniment vastes et riches qui montent de la vallée boisée pour décrire, autour du fleuve, des courbes d’une exquise beauté. »

En 1896, il séjourna en Écosse et en Angleterre jusqu’à ce que ses symptômes nerveux fussent calmés, puis il reprit le chemin de Princeton avec une résolution nouvelle d’arriver à une vie active qui impressionna ses proches. Son beau-frère, Stockton Axson, écrit alors :

« Il avait toujours su ce qu’il voulait ; mais maintenant il avait un but fixe et déterminé ; les discussions purement théoriques l’irritaient de plus en plus ; il voulait affronter les faits dans leur difficile réalité. »

S’effondrer, se reposer jusqu’à ce qu’il ait surmonté ses symptômes, puis se remettre au travail avec une résolution farouche d’affirmer sa masculinité devint la formule de sa vie. Désormais, chacune de ses dépressions fut suivie d’une manifestation d’agressivité accrue. La cause de ce phénomène est claire : son hostilité insatisfaite envers son père le poussait à se réfugier dans ses symptômes habituels. Son activité agressive demeurait insatisfaite. Il se remettait alors au travail avec la résolution de la satisfaire par le débouché ancien de l’identification à Gladstone.

Une occasion d’avancer vers les fonctions de chef se présenta bientôt. On lui demanda de prononcer un discours pour célébrer le cent cinquantième anniversaire de la fondation de Princeton, le 21 octobre 1896. Il choisit comme thème : « Princeton au service de la nation » et déclara, au cours de son allocution : « Il nous incombe de servir publiquement le pays… la religion seule peut donner de la profondeur au service public… J’ai aperçu, en esprit, le temple parfait du savoir… les regards y sont brillants dans le jour clair et toujours prêts à se lever vers le ciel pour y trouver la confirmation de leurs espérances. Qui nous guidera vers ce lieu ? »

Il posa la question finale de son discours dans l’espoir évident que ses auditeurs répondraient, au moins silencieusement : Woodrow Wilson. Dans l’assistance beaucoup étaient très mécontents du révérend Francis L. Patton, président de l’université ; mais personne ne l’était autant que Woodrow Wilson. Il le méprisait tout en ayant soin de dissimuler ses sentiments devant Patton ou ses amis. Il voulait devenir président de Princeton. Aussi gardait-il un pied dans le camp de Patton et un pied dans celui de West, cachant son antipathie envers ces deux hommes et manœuvrant pour obtenir leur soutien.

Le discours fut accueilli avec enthousiasme, mais il n’amena aucun changement immédiat dans la situation de Wilson ; aussi passa-t-il six ans dans l’insatisfaction, les migraines et les troubles gastriques chroniques. Son père vivait chez lui et l’augmentation de son agressivité pendant cette période peut être attribuée, avec une quasi-certitude, à cette présence surexcitante. L’accroissement de son activité agressive, n’ayant pas de débouchés adéquats, le poussa vers ses symptômes habituels, et son mécontentement fut certainement accru par les exigences insatisfaites de son surmoi. Il semblait impossible d’arriver à la direction des affaires publiques par la politique ou par Princeton. Il se mit à croire que des forces obscures se dressaient contre lui. Il fit allusion à de « sinistres influences qui exerçaient leur emprise sur l’administration du collège ». Il laissa entendre qu’il allait peut-être quitter Princeton. Huit hommes fort riches qui l’estimaient, au nombre desquels se trouvait M. Moïse Taylor Pyne, lui proposèrent un contrat par lequel ils lui octroyaient plusieurs milliers de dollars de plus par an s’il promettait de ne pas quitter Princeton pendant cinq ans à partir de l’année 1898-1899.

Au printemps de 1899 il s’effondra une fois de plus, et, alla de nouveau chercher le repos aux îles Britanniques. Il surmonta ses symptômes et revint à Princeton et à son mécontentement chronique. En 1900, il désespérait tellement de son avenir, tant à l’université que dans la vie politique, qu’il songea sérieusement à consacrer le reste de sa vie à écrire ; négligeant son contrat, il demanda aux administrateurs de Princeton de lui donner un congé d’un an pour réunir les données d’une œuvre monumentale sur The Philosophy of Politics, dont la rédaction impliquait l’abandon de son travail classique. Ses sentiments pour West étaient alors devenus hostiles, et, quand West fut élu doyen de la faculté, en 1901, Wilson s’en servit comme d’un substitut du révérend Joseph Ruggles Wilson afin de déverser sur lui le flot de son hostilité envers son véritable père.

West était franchement hostile 'au président Patton. Wilson ressentait sans doute plus d’amertume et d’aversion envers Patton qu’envers aucun membre de la faculté de Princeton ; mais Patton l’ignorait, et quand le professeur Magie et le doyen West lui rendirent la vie impossible, ce fut Patton le méprisé qui nomma lui-même Wilson pour lui succéder comme président de Princeton. L’élection de West aurait divisé l’université en deux groupes opposés. West savait que Wilson était, en réalité, défavorable au système de Patton, mais il ignorait l’antipathie qu’il éprouvait pour sa propre personne. Aussi, renonçant à ses aspirations personnelles, ne fit-il pas obstacle à l’élection de Wilson. Et, le 9 juin 1902, à l’âge de quarante-cinq ans, Wilson devint président de Princeton. Il fut au comble du bonheur.

« J’éprouve les sentiments d’un Premier ministre nouvellement choisi qui se prépare à s’adresser à ses électeurs », écrivit-il à sa femme. Il était enfin Gladstone ! Le courant de sa libido, par le canal de l’activité envers son père, pouvait trouver un débouché au moyen de l’identification qu’il avait établie vingt-cinq ans auparavant.

Souvent, pendant ses années de présidence à Princeton, Wilson répéta qu’il éprouvait les sentiments d’un « Premier ministre nouvellement choisi ». Il déclara, par exemple, aux membres de l’association des clubs de Princeton : « Je me sens toujours, en pareille occasion, comme un ministre responsable qui fait un.rapport à ses électeurs… » Il avait l’habitude de qualifier l’enseignement de « politique de deuxième ordre ». Lorsqu’il fut élu président de Princeton il devint, dans son inconscient, Gladstone.

L’ouverture de ce débouché tant désiré pour son activité agressive envers son père, plus la satisfaction que son élection donna à son surmoi et à son narcissisme diminuèrent aussitôt son mécontentement perpétuel. Il écrivit à sa femme :

« Je considère… que mon élection à la présidence a été très bénéfique pour moi. Elle a assuré mon avenir et m’a donné l’impression d’avoir une position, des tâches précises et tangibles qui ont supprimé de mon esprit l’émoi et l’inquiétude. »

Le terme « émoi » est si féminin dans ses implications que nous hésiterions à l’employer en parlant d’un homme ; mais puisque Wilson l’a employé et souligné, nous pouvons observer qu’il était admirablement descriptif : il a passé la plus grande partie de sa vie « en émoi ».

X.

Trois mois après la nomination de Wilson à la présidence de Princeton, son père mourut. Sa vie entière ayant été dominée par ses rapports avec lui, sa disparition nécessita une réorganisation totale des débouchés de sa libido.

Comme toujours, il remplaça son père mort par lui-même et désormais, dans son inconscient, il fut, plus que jamais, le révérend Joseph Ruggles Wilson. Ainsi trouva-t-il un nouveau débouché pour son activité agressive envers son père, qu’il ajouta au débouché, récemment ouvert, de l’identification à Gladstone. Pendant le reste de sa vie, son activité envers son père semble avoir trouvé des débouchés adéquats ; mais la mort de celui-ci le priva des principaux débouchés pour sa passivité envers lui. Il ne pouvait plus trouver de débouchés pour cette charge de libido hypertrophiée en obéissant à son père ou en jouant, auprès de lui, le rôle d’épouse. Il ne les remplaça pas en obéissant à un substitut de son père ; mais, après la mort de ce dernier, son penchant pour les discours, déjà excessif, prit des proportions extraordinaires ; son désir d’amitié devint un besoin impérieux et son intérêt pour toutes les formes d’activité religieuse augmenta. Il est évident que la perte des principaux débouchés pour sa passivité envers son père avait exercé une passion sévère sur les débouchés secondaires et augmenté l’évacuation de sa libido par des discours, une amitié passionnée, l’obéissance à Dieu et l’identification au Christ.

De plus, après la mort de son père, il commença à manifester une tendance accrue à réorganiser impérieusement le monde et à détester, avec une violence absurde, certains hommes remarquables qui n’étaient pas de son avis. La charge de libido accumulée dans sa passivité envers son père était évidemment trop forte pour que les débouchés qui demeuraient pussent porter son courant tout entier. Après la mort de son père, Wilson dut en refouler une grande partie. Or, comme nous l’avons observé, le moi se sert invariablement d’une formation réactionnelle pour aider à refouler un désir très fort. La quantité de passivité que Wilson dut refouler après la mort de son père était considérable et il fallut une formation réactionnelle considérable pour aider à la refouler. Cette formation réactionnelle trouva un débouché dans ses tentatives de réorganisation du monde et dans ses agissements hostiles envers les substituts de son père.

La source primitive de tous ces traits de caractère était, naturellement, la passivité du petit Tommy Wilson envers son « incomparable père ». Le révérend Joseph Ruggles Wilson, qui, par ailleurs, n’est pas à recommander comme modèle de père, avait amené son fils à l’aimer si profondément et si humblement que le courant de passivité qu’il avait fait naître ne pouvait être satisfait par aucun autre homme ni aucune autre activité. Il n’était pas facile de trouver un débouché à un homme dont le surmoi exigeait qu’il fût la masculinité même, qu’il fût Dieu. Le professeur de rhétorique, après sa mort, continua à accabler son fils.

Wilson, après son installation comme président de Princeton, commença à contrôler la vie de l’université. Il renvoya divers professeurs, augmenta la sévérité des examens, accentua la discipline, résista à des manifestations pour l’abolition de l’assistance obligatoire quotidienne à la chapelle et réorganisa toutes les études. Il fut soutenu dans ces initiatives par la grande majorité de la faculté et des étudiants. Son collaborateur le plus apprécié fut le professeur John Grier Hibben, plus jeune et plus petit que lui, « son ami de cœur » selon les termes de Mrs Wilson. Après la mort de son père, son affection pour Hibben devint encore plus intense qu’auparavant. Il est clair qu’en identifiant Hibben à l’enfant Tommy Wilson, il trouvait moyen de recevoir, de lui, l’amour qu’il désirait, mais ne pouvait plus recevoir de son père.

Malgré la libération de son activité par ses manifestations d’autorité et la satisfaction que lui donnait l’amitié d’Hibben, ses symptômes habituels commencèrent à réapparaître, et, à la fin de l’année scolaire, pendant l’été 1903, il partit se reposer en Europe. Son antipathie envers la France, l’Allemagne et l’Italie l’empêchèrent de trouver sur le continent le repos qu’il cherchait et il rentra en Amérique encore harcelé par la nervosité, les troubles intestinaux et les migraines. Ces symptômes continuèrent à le tourmenter l’année suivante, et en janvier 1905 il s’effondra complètement. Il souffrait, en outre, d’une hernie qui fut opérée en février 1905 ; il se reposa ensuite pendant cinq semaines en Floride.

Il en revint décidé à faire passer aussitôt un projet de réforme en engageant cinquante chefs de travaux. Les dispositions qu’il montra en cette occasion ressemblèrent beaucoup à celles qu’il avait manifestées après sa dépression nerveuse de 1896, lorsqu’il était rentré d’Angleterre résolu à devenir un homme politique.

Il dépensa une énorme quantité d’énergie dans sa campagne pour engager ces chefs de travaux, poussant le projet avec une telle vigueur qu’il put, malgré les dépenses impliquées, obtenir l’assentiment officiel du conseil d’administration en juin 1905 et mettre son système en vigueur en automne de la même année. Le fait qu’il trouvât une telle énergie dans son corps frêle montre la profondeur du courant de libido qui avait commencé à couler dans sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Cette campagne lui fournit un débouché. Dès le début le système des chefs de travaux fut un succès, et son fonctionnement un triomphe personnel pour Wilson. Cependant il devint profondément malheureux.

Son état d’esprit pendant l’hiver 1906-1907 a été admirablement décrit par son biographe attitré, M. Ray Stannard Baker :

« Le nouveau système des chefs de travaux fonctionnait avec un succès et une harmonie inattendus. Merwick était devenu une faculté, l’argent pour les nouveaux bâtiments abondait. Mais Wilson s’en dégoûta tout à coup. L’université, après tout, ne « rendait » pas comme elle l’aurait dû ; elle n’était pas assez « inspirée », ne faisait pas assez de progrès, n’était pas assez utile. Extérieurement les progrès avaient été étonnants, le succès extraordinaire ; mais ils ne satisfont cependant pas l’esprit insatiable du nouveau président. Or, à chaque fois que Wilson commençait à douter, à se demander s’il faisait bien tout ce qu’il pouvait ou devait pour atteindre la « vision » qui, si elle l’aiguillonnait, l’opprimait aussi, il travaillait plus que jamais. Il se mit à prononcer des allocutions en dehors du collège et à discuter franchement, et, il n’est pas exagéré de le dire, passionnément, les problèmes du jour… Comme les crises précédentes de sa vie, celle-ci semble avoir eu également un côté religieux. Nous le retrouvons, à maintes reprises, cet hiver et ce printemps-là, parlant de tels sujets ou s’adressant à des auditoires religieux. Beaucoup de ses autres discours tendent vers la religion. » Au cours d’un de ceux-ci, Wilson posa la question suivante à laquelle il répondit : « Qu’aurait fait le Christ de nos jours, à notre place et avec les chances que nous avons ? »

Le 3 février 1906, un démocrate, le colonel George Harvey, proposa, au cours d’un dîner, à New York, de choisir Woodrow Wilson comme candidat démocrate à la présidence des États-Unis. Celui-ci fit semblant de ne pas prendre cette proposition au sérieux ; mais, étant donné son désir intense de devenir homme d’État, il est évident que les paroles de Harvey durent l’agiter profondément. La politique offrait un débouché beaucoup plus satisfaisant pour son identification à Gladstone que ses activités scolaires, qu’il considérait comme un genre de politique mineur. En outre, celles-ci ne rassasiaient pas son surmoi, qui exigeait la politique in excelsis : la présidence des États-Unis, celle du monde et celle du Ciel. On peut juger de l’impression que les paroles de Harvey firent sur Wilson par le fait qu’elles l’amenèrent à changer en admiration son antipathie pour Jefferson. Jefferson était le dieu des démocrates, et Wilson ne pourrait être porté à la présidence des États-Unis par les démocrates sans qu’il rendît hommage, au moins en paroles, à l’auteur de la Déclaration d’indépendance. Peu après la proposition de Harvey, Wilson trouva moyen de découvrir d’admirables qualités à l’homme en qui il n’avait vu auparavant que des défauts. Il jugea toutefois la chose assez difficile, et ne « fit pas moins de quatre versions » d’un discours sur Jefferson qu’il prononça, le 16 avril 1906, devant un auditoire démocrate.

Pendant cet hiver où il fit beaucoup de discours Wilson avait été profondément nerveux et avait souffert, non seulement de ses migraines et troubles digestifs habituels, mais encore de douleurs dans l’épaule, la jambe et la main droites, qui furent attribuées à une « névrite ». Ses symptômes augmentèrent graduellement. Il était à la veille d’une dépression nerveuse typique quand, un matin de mai 1906, en s’éveillant, il s’aperçut qu’il ne voyait plus de l’œil gauche. La suite d’événements, depuis la réussite triomphale de son système des chefs de travaux en octobre jusqu’à son effondrement en mai, présente le tableau évident d’un névrosé écrasé par un conflit inconscient. Essayons de déterminer la nature exacte de ce conflit.

Le fait que son triomphe de l’automne eût été suivi, non de la satisfaction et de la joie qu’un homme normal aurait éprouvées, mais d’un mécontentement profond est le premier symptôme à considérer. Que le succès soit accompagné de souffrance n’est pas un fait nouveau dans la vie de Wilson. Même dans les mois qui suivirent son mariage et ses premiers succès professionnels à Bryn Mawr, alors que n’importe quel autre homme eût été heureux, Wilson fut profondément malheureux. Et le lecteur se souviendra qu’une semaine après que l’acceptation de Congressional Government l’ait jeté dans le ravissement, il sombra dans le « cafard », et que nous avons attribué ce fait aux exigences de son surmoi, qui lui demandait des réussites tellement surhumaines qu’aucun exploit ne pouvait le satisfaire.

Nous avons vu que sa décision d’établir immédiatement un système de chefs de travaux à Princeton était due à une formation réactionnelle contre sa passivité envers son père ; que l’énergie qu’il déploya pour mener à bien cette tâche fut énorme, et que l’ampleur de cette énergie était le signe de la quantité de libido qui avait commencé à s’accumuler dans cette formation réactionnelle. La tâche accomplie, son activité refoulée envers son père exigea un autre débouché. Sa formation réactionnelle fut de nouveau poussée à déployer une productivité fébrile. Or aucune tâche immédiate ne s’offrait pour qu’il pût libérer ce courant d’activité virile. Aussi le succès du système établi ne satisfit-il pas les exigences insatiables de son surmoi ; et, lorsqu’il n’eut plus à lutter, cessa de servir de débouché pour sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Celle-ci exigeait un débouché, la formation réactionnelle contre elle en exigeait un aussi ; son surmoi exigeait qu’il devînt Dieu. Son moi était un véritable champ de bataille ; d’un côté se tenait sa passivité refoulée envers son père qui lui ordonnait d’être la féminité même ; de l’autre, son activité envers ce même père, sa formation réactionnelle contre sa passivité et son surmoi, qui lui ordonnaient d’être l’action et la masculinité mêmes. Nous voyons ainsi que le conflit qui provoqua sa souffrance, sa maladie et ses discours fébriles pendant l’hiver de 1905-1906 était celui-là même que son moi n’avait jamais pu résoudre : le conflit entre son activité et sa passivité envers son père. Il était encore enfermé dans le dilemme majeur du complexe d’Œdipe, et ses souffrances étaient accrues par les exigences exagérées de son surmoi.

À aucun autre moment de sa vie il ne parla autant que pendant ces mois de 1905 et de 1906. Nous avons vu que Wilson trouvait, dans les discours qu’il prononçait, un débouché à la fois pour son activité et sa passivité envers son père ; quand il parlait, il obéissait à son père en même temps qu’il s’identifiait à lui. Ainsi pouvait-il drainer la libido des deux désirs dont le conflit, dans son moi, devenait insupportable. Le simple énoncé d’une allocution épuisait un peu de l’énergie des deux antagonistes. Les sujets qu’il choisissait offraient un débouché supplémentaire à l’un des courants de sa libido, puis à l’autre. Il fit beaucoup de discours sur des problèmes politiques qui offrirent un débouché supplémentaire à sa formation réactionnelle contre la passivité. D’autre part, il fit de nombreuses harangues religieuses, comme celle dans laquelle il demanda à son auditoire ce que le Christ aurait fait « de nos jours, à notre place, et avec les chances que nous avons ». Il parlait à la place du Christ ; dans son inconscient il était le Christ : le flot de sa passivité, par cette identification au Christ, se déversait librement dans les oreilles de ses auditeurs. Dans son moi, le conflit était devenu tellement insupportable qu’il était obligé de faire des discours ou de se réfugier dans une de ses « dépressions » habituelles. Aussi parlait-il constamment, avec fièvre et passion. M. Baker, son biographe, écrit :

« Il avait l’air possédé ! Il mettait dans un seul discours une passion intense qui aurait suffi pour une demi-douzaine d’allocutions ordinaires. » Il était possédé par l’un des principaux démons qui torturent l’homme : un conflit entre l’activité et la passivité envers son père.

Ses discours le sauvèrent d’une de ses habituelles « dépressions », mais provoquèrent chez lui une maladie plus dangereuse. L’hémorragie d’un vaisseau de son œil gauche, due à de l’artériosclérose, termina cette période d’activité fébrile. L’excès de travail provoqué par ces discours frénétiques avait dû contribuer considérablement à faire monter sa tension artérielle. Aussi, bien qu’il fût inexact de dire que cette hémorragie ait été causée par le conflit de son moi, nous devons remarquer que sa névrose, par le surmenage qu’elle amena, contribua à la provoquer. N’oublions pas, d’ailleurs, que la condition physique de ses artères intensifia indiscutablement les symptômes psychiques qu’il avait manifestés avant son hémorragie. De plus, celle-ci soulève une question plus subtile à laquelle nous ne pouvons pas répondre. Nous avons tous appris que les conditions psychiques peuvent avoir des effets physiques intenses. Par exemple, mourir d’un « cœur brisé » n’est pas une simple image poétique. L’homme peut mourir d’une rupture du cœur due à des causes purement psychiques. Dans une centaine d’années, lorsque l’effet de l’esprit sur le corps sera mieux connu, espérons-le, qu’il ne l’est aujourd’hui, quelque savant pourra sûrement préciser s’il existe un lien plus direct que celui du surmenage entre le conflit psychique de Wilson et son hémorragie. Dans notre ignorance actuelle, nous pouvons seulement soulever la question.

Wilson, aveugle de l’œil gauche, nomma Hibben, « son ami de cœur », président suppléant de Princeton et partit se reposer à Rydal, en Angleterre. Il y rencontra Fred Yates, le peintre de portraits. En l’absence de Hibben, la réaction de. Wilson fut instantanée. « Les deux hommes semblent avoir eu le coup de foudre l’un pour l’autre », écrit M. Ray Stannard Baker. Un courant si important de passivité envers son père avait commencé de s’écouler par le débouché d’une amitié intense qu’il fallait, à Wilson, un substitut de Hibben à aimer. Ses symptômes diminuèrent rapidement d’intensité et il recouvrit graduellement la vue. À la fin de l’été, il se sentit assez bien pour rentrer à Princeton.

Il y revint, en automne 1906, avec la résolution d’imposer sa volonté dans la conduite des affaires qui rappelle celle qui accompagna ses retours de 1896 et de 1905, après ses dépressions. Elle venait, d’ailleurs, des mêmes sources inconscientes : son activité et sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père avaient beaucoup augmenté. Et, de même qu’en 1905 il revint avec la volonté d’établir le système des chefs de travaux, en 1906 son retour fut marqué par la volonté de réorganiser toute la vie de l’université en divisant l’ensemble des étudiants en « Quads » imités des collèges d’Oxford et de Cambridge.

Théoriquement, il y avait beaucoup à dire pour et contre cette proposition. En pratique, elle obligeait à abandonner la division, familière en Amérique, de l’ensemble des étudiants en quatre classes ayant leurs privilèges distinctifs et leur « esprit de classe », à supprimer les clubs qui étaient devenus l’un des traits préférés de la vie à Princeton, et, à cause des dépenses, à ajourner indéfiniment la construction d’une faculté sur des plans préparés par West et approuvés par Wilson. Cette proposition allait donc sûrement soulever une opposition considérable. Mais, pour Wilson, le fait que la proposition en question n’entraînait pas une réforme, comme le système des chefs de travaux, mais une révolution dans la vie de l’université la rendait sans doute doublement chère. La formation réactionnelle contre sa passivité envers son père était devenue si intense pendant l’année précédente qu’elle exigeait comme débouché un acte par lequel Wilson pourrait montrer sa force, une force capable de surmonter toutes les oppositions, même raisonnables.

Avant qu’il ait eu le temps de proposer l’établissement du système des « Quads », il lui fallut s’occuper d’une autre question qui était directement liée à la formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Le doyen West fut invité à devenir président de l’Institut de Technologie du Massachusetts. Wilson éprouvait alors une antipathie profonde pour West. Il écrivit néanmoins personnellement une résolution, qui fut adoptée par le conseil d’administration, dans laquelle il pressait West de demeurer à Princeton, disant que sa perte serait « tout à fait irréparable », assurant West « que l’on ne pouvait se passer de lui et que le conseil osait croire, s’il restait, que leurs espérances et les siennes seraient très, vite comblées grâce à cette épreuve supplémentaire de son dévouement ».

West, interprétant la dernière phrase de cette résolution comme une promesse que l’objectif suivant dans la campagne pour le développement de Princeton, serait la collecte de fonds pour la construction de la faculté, refusa la présidence de l’Institut de Technologie du Massachusetts.

Neuf semaines après avoir écrit cette résolution, Wilson proposa son système des « Quads », qu’il savait si onéreux que son adoption remettrait indéfiniment la construction de l’université, car les fonds nécessaires aux deux projets devaient venir des mêmes amis de Princeton. Le fait que Wilson, sachant qu’il était sur le point de rendre impossible l’exécution des plans de West, le pressa néanmoins de demeurer à Princeton présente un problème qui, à première vue, semble assez troublant. La réponse devient évidente lorsqu’on se souvient que Wilson, à ce moment-là, était en proie à une névrose, et que la formation réactionnelle contre sa passivité envers son père exigeait si impérieusement de s’exprimer qu’il ne pouvait rien laisser passer qui pût lui servir de débouché. Or West offrait un magnifique débouché. Il était nettement un substitut de son père et pouvait recevoir la charge de haine inconsciente qu’éprouvait Wilson envers son véritable père. Dans son inconscient, frustrer les espérances de West signifiait vaincre son père. Les liens qu’établit la haine ne sont pas moins astreignants que ceux de l’amour. L’activité agressive envers le père est un désir aussi essentiel que n’importe quel autre. La haine, comme l’amour, doit trouver un débouché. Wilson était lié à West par les liens éternels de la haine ; des liens qui, en fait, devinrent si forts qu’ils l’enserrèrent jusqu’à ce que la mort les desserrât tous. Il était incapable de laisser West s’éloigner de lui. Il avait besoin de West pour le détester, le vaincre et l’humilier. Il était absolument sûr de pouvoir l’écraser. Il dissimula donc la haine qu’il éprouvait à son égard, le persuada de ne pas quitter Princeton, puis lança la foudre de son système des « Quads ».

Quelques jours plus tard, West rencontra Wilson et lui exprima, en termes vigoureux, son opinion sur la manière dont il avait relégué son projet de construction de la faculté. Wilson en fut profondément offensé et les deux hommes évitèrent de justesse une querelle publique. À partir de ce moment, leurs relations furent strictement officielles et Wilson détesta West d’une haine névrotique intense.

Faire réussir son système des « Quads » par tous les moyens possibles et empêcher West d’édifier la faculté de ses rêves devint l’intérêt majeur de la vie de Wilson.

Quel que fût le préjudice causé à Princeton, il fallait vaincre le grand homme brun qui, dans son inconscient, représentait son père. Ses actes, pendant le reste de son mandat de président de Princeton, furent dictés par cette contrainte qui puisait sa force à la fois dans son activité agressive envers son père et dans sa formation réactionnelle contre sa passivité.

Cette contrainte, infiniment puissante, poussa Wilson à commettre des actes étranges et à prononcer des paroles qui ne l’étaient pas moins.

En fait, la manière dont l’inconscient se sert de la partie consciente de l’esprit comme d’un instrument pour exécuter les désirs de la libido, et emploie la raison pour trouver des excuses aux actes désirés par l’inconscient, a rarement été illustrée plus clairement que par les arguments dont Wilson se servit de 1906 à 1910. Les faits n’existaient plus pour lui s’ils s’opposaient à ses désirs inconscients.

XI.

Wilson était à l’apogée de sa popularité à Princeton quand il proposa son système des « Quads », et le seul fait que l’idée vint de lui était suffisant pour lui assurer un appui considérable à l’université. West, cependant, ne fut pas le seul à s’y opposer. Aussi le conseil d’administration n’adopta-t-il pas aussitôt la proposition de Wilson ; il nomma une commission présidée par celui-ci pour l’étudier. Wilson comprit qu’il devrait lutter, mais il se sentait absolument sûr de sa victoire. Ses symptômes, cependant, recommencèrent et il partit se reposer aux Bermudes. Il se détendit pendant deux dimanches en prêchant du haut de la chaire des églises locales, libérant, comme toujours, la libido de son activité et de sa passivité en conflit au moyen de son débouché de toujours, l’éloquence. Il rentra à Princeton « parfaitement réconforté ». Le 10 juin 1907, il présenta le rapport de sa commission qui recommandait « qu’il fût autorisé à prendre les mesures qui lui semblaient les plus propres à faire mûrir ce projet général ». Il avait d’abord écrit « mûrir et exécuter », mais avait supprimé ce dernier terme parce qu’un administrateur avait insisté pour que le Conseil eût « le privilège d’un supplément d’examen ».

Aussitôt, la guerre civile éclata à Princeton et Wilson fut horrifié de comprendre que Hibben, « l’ami de cœur », était dans le camp adverse. Nous avons vu quel profond courant de passivité envers son père avait trouvé un débouché par le canal de cette amitié, grâce à laquelle il avait recréé ses rapports d’enfant avec son père et nous ne serons donc pas surpris de constater que l’opposition de Hibben le rendit extrêmement nerveux et malheureux. Le petit Tommy Wilson n’avait jamais osé résister à son « incomparable père », et, quand un ami le faisait, même sur une question de principe, l’ami cessait de représenter Tommy Wilson. Wilson s’efforça de persuader Hibben de continuer à être Tommy Wilson ; mais Hibben possédait une volonté propre, chose insupportable pour son ami. Malgré les arguments de Wilson, il continua à s’opposer au projet des « Quads ». Le 26 septembre 1907, au cours d’une réunion de faculté, Hibben se leva et approuva la motion de Van Dyke qui s’opposait à l’adoption de celle de Wilson. Celui-ci, qui présidait, pâlit : « Dois-je comprendre que le professeur Hibben approuve cette motion ? » demanda Wilson d’une voix ferme, mais comme quelqu’un qui peut à peine croire ce qu’il entend et voit. « Oui, monsieur le Président », répondit Hibben. Ces mots brisèrent l’amitié de Wilson et de Hibben. Celui-ci ne représentait plus le petit Tommy Wilson. Wilson ne pouvait plus, en s’identifiant à Hibben, recevoir l’amour qu’il désirait si ardemment recevoir de son père. Et, pour se protéger du courant obstrué de sa passivité, Wilson transforma aussitôt Hibben en traître, en homme détestable.

La transformation de Hibben en Judas fut sûrement facilitée par l’identification inconsciente que Wilson avait établie de sa personne à celle du Christ. Nous avons vu que le courant de la passivité de Wilson envers son père par le débouché de l’identification au Christ avait été renforcé par la mort du révérend Joseph Ruggles Wilson. Dans la partie de son inconscient où il était le Christ, ses amis plus jeunes étaient certainement ses disciples.

John Grier Hibben était probablement Jean, le disciple bien-aimé. Mais lorsqu’il se joignit aux ennemis de Wilson à un moment crucial de son maître, Wilson put facilement le transformer en Judas Iscariote. C’est ainsi qu’en se servant de mécanismes paranoïaques, Wilson, qui n’était pas psychotique, se protégeait de sa passivité insatisfaite.

Hibben fit tout ce qui était possible pour conserver leur amitié, et Wilson, pendant quelque temps, continua à lui adresser la parole. Puis il cessa complètement. Quand Hibben fut élu président de Princeton, Wilson ne lui envoya pas un mot de félicitations et refusa d’assister à son « installation ». Plus tard, celui-ci essaya de provoquer une réconciliation : Wilson refusa. Devenu président des États-Unis, Wilson alla voter à Princeton. Hibben se rendit au bureau du scrutin pour lui présenter ses respects. Wilson le regarda, tourna les talons et s’éloigna.

La transformation de Hibben, objet d’amour, en objet de haine pour une divergence d’opinion illustre avec éclat la nature névrotique des amitiés intenses de Wilson, qui ne s’était jamais libéré des sentiments qu’il éprouvait, enfant, envers son père. Il était forcé d’aimer passionnément ceux qu’il identifiait au petit Tommy Wilson, et de les haïr passionnément lorsqu’ils cessaient de lui être soumis d’une manière ou d’une autre, car ils ne représentaient plus ce qu’il était lui-même lorsqu’il admirait son « incomparable père ». Il ne pouvait jamais permettre à un ami de le rencontrer sur un terrain d’égalité morale et intellectuelle. Hibben ne fut que le premier de plusieurs amis, passionnément aimés, qu’il écarta lorsqu’ils osèrent ne plus être de son avis.

Wilson fut tellement frappé de la perte de Hibben qu’il jura de ne plus jamais avoir d’ami intime. Mais il ne pouvait se passer d’homme à aimer. En 1910, il se prit d’affection pour un jeune homme blond nommé Dudley Field Malone, qu’il appela son « fidus Achates ». En 1911, il s’enticha d’Edward M. House. Ces amitiés et d’autres subirent le sort de celle de Hibben. En 1917, Malone approuva le vote des femmes, auquel Wilson était opposé. Il ne lui parla plus jamais. Nous retrouvons, dans son affection et sa haine de Hibben, tous les facteurs qui firent et défirent ces amitiés-ci, et d’autres. Ces amitiés passionnées étaient toutes, au fond, des re-créations de ses rapports d’enfant avec son père.

Le 18 octobre 1907, les administrateurs de Princeton se réunirent pour adopter ou rejeter le projet des « Quads ». Wilson, profondément nerveux à la suite de la perte de Hibben, les surprit en affirmant d’une manière déconcertante que « l’idée et le but essentiels du plan » avaient déjà été adoptés par eux, puisqu’ils avaient approuvé sa résolution en demandant d’y réfléchir.

Cette déclaration semble marquer le début de la dégénérescence mentale qui l’amena à signer le Traité de Versailles et à le qualifier d’« incomparable réalisation des espérances humaines » ; « le premier traité jamais signé par les grandes puissances qui n’aient pas été en leur faveur » ; « une assurance contre la guerre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent ».

Il avait, semble-t-il, réussi à oublier qu’il avait été forcé de supprimer de sa résolution les mots « et exécuter » parce que l’un des membres du Conseil avait insisté pour qu’ils eussent le « privilège d’un examen plus approfondi ».

Il nous paraît nécessaire de signaler la source de cette déformation des faits, non que l’incident fût important en lui-même, mais parce que la déformation des faits devint, par la suite, un trait prononcé de la personnalité de Wilson. Des milliers de faits déformés, ignorés ou oubliés marquent la suite de sa vie. Les discuter tous demanderait un vaste volume et nous ne voulons pas surcharger cette étude psychologique par un examen détaillé de ses nombreuses erreurs mentales. Il nous semble cependant utile d’étudier l’une de ces déformations typiques ; le lecteur pourra peut-être alors découvrir seul les sources des autres.

Nous avons vu que, depuis l’enfance, Wilson était enclin à vivre dans un univers de mots, non de faits. Aussi lui était-il facile de déformer, d’ignorer, d’oublier ou d’inventer les faits si la vérité était contraire à ses désirs.

Lorsqu’il prétendait que les administrateurs de Princeton avaient déjà adopté « l’idée et le but essentiels » de l’établissement des « Quads » cette altération des faits était provoquée par de très violents désirs. Une grande partie de sa passivité envers son père avait trouvé un débouché dans son affection pour Hibben. Il avait perdu ce débouché. Même avant cette perte, la formation réactionnelle nécessaire pour refouler sa passivité était considérable. L’augmentation de sa passivité refoulée due à la perte de Hibben exigea une augmentation de la formation réactionnelle qui la refoulait. Il n’est pas surprenant que cette formation réactionnelle s’étendît au-delà des limites normales, ou qu’un fait se trouvant sur la voie de l’immense charge de libido de cet accumulateur fût balayé. Si les administrateurs avaient vraiment adopté « l’idée et le but essentiels » du système des « Quads », le projet faisait alors partie du programme officiel de Princeton, et les débouchés pour la formation réactionnelle de Wilson étaient ainsi établis. Il voulait qu’ils le fussent : aussi déclara-t-il qu’ils l’étaient. Il déforma un fait. Il affirma aux administrateurs que le système des « Quads » ne pourrait être rejeté que par une résolution abrogeant la prétendue adoption de juin précédent. Son intelligence, à ce moment-là, n’était plus que le jouet de ses désirs inconscients. Cependant les administrateurs n’avaient pas oublié que les mots « et exécuter » avaient été supprimés de la motion de Wilson. Ils savaient fort bien qu’ils n’avaient jamais adopté le système des « Quads », et refusèrent de se laisser mener. Ils votèrent, et tous les votes, sauf un, furent opposés à la proposition de Wilson.

Celui-ci fut consterné. On peut imaginer le trouble de son esprit. Il avait gardé West à Princeton pour le vaincre. Sa défaite lui coûtait les débouchés pour sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Son surmoi ne pouvait supporter une défaite. En outre, il avait perdu, en Hibben, le principal débouché pour sa passivité envers son père. Le conflit, dans son moi, entre ces courants de libido insatisfaite devint intolérable.

La partie consciente de son esprit se trouvait en face de problèmes presque aussi difficiles à résoudre que ceux de son inconscient. Il ne savait que faire. Il s’était élevé avec tant de véhémence contre les conditions de la vie à Princeton qu’il lui semblait incompatible avec sa dignité de demeurer président de l’université si elles persistaient inchangées. Il n’ignorait pas qu’il ne pourrait plus établir son système des « Quads » et que ses attaques contre le collège l’avaient rendu impopulaire.

Il écrivit une lettre pour donner sa démission, sans toutefois l’envoyer. Il n’avait pas d’autre situation en vue et était bien obligé de gagner sa vie. Il était désespéré. Il détestait le droit ; mais il envisagea sérieusement de retourner en Virginie exercer la profession d’avocat. Il aurait eu un besoin intense de son père pour lui dire ce qu’il fallait faire, et il semble avoir pris, pour un temps, le révérend Melanchthon W. Jacobus comme conseiller, comme il aurait pris son père s’il avait vécu. « J’espère qu’une sorte de Providence quelconque m’enverra bientôt un signe pour me guider et que j’aurai assez de perspicacité pour le percevoir et l’interpréter », écrivait-il, le 23 octobre 1908, au docteur Jacobus. Il ne devint cependant jamais franchement intime avec Jacobus, et le 6 novembre il lui écrivit : « Je n’ai jamais envisagé, même un instant, d’abandonner la lutte », oubliant la lettre de démission qu’il n’avait pas envoyée.

Pendant quinze jours d’incertitude agitée qui séparèrent ces deux lettres à Jacobus, il découvrit des solutions pour ses problèmes conscients et inconscients. La solution que son moi réussit à trouver pour son conflit inconscient était importante. Wilson ne dépassa jamais la structure dans laquelle son caractère demeura dès lors fixé et il semble intéressant d’examiner cette fixation en détail.

Nous avons vu que la soumission à Dieu et l’identification inconsciente au Christ étaient les deux seuls grands canaux à travers lesquels sa libido pouvait encore se libérer librement de sa passivité envers son père. Après la perte de Hibben, une augmentation du courant de sa libido était inévitable pour des raisons purement économiques : cette charge de libido n’avait pas où aller. Le débouché de son identification au Christ s’approfondit encore lorsqu’il changea Hibben en Judas Iscariote. Et, pendant le reste de sa vie, son identification inconsciente au Christ fut chargée d’une grande partie de sa libido.

L’importante transformation de son caractère effectuée à ce moment-là par son moi porta toutefois sur sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Il n’avait jamais employé un canal tout indiqué pour les forces de sa masculinité. Dans son inconscient, il avait identifié son père à Dieu, mais il ne s’était pas identifié lui-même à Celui-ci. Or, sous l’influence pressante de sa défaite il devint, dans son inconscient, Dieu le Père en même temps que Dieu le Fils. L’extraordinaire confiance en sa rectitude et l’aptitude à se pousser impitoyablement vers le pouvoir qui commencèrent à marquer sa vie ne laissent aucun doute sur ce qui se passa dans son inconscient. Il était incapable d’être supérieur à West dans la réalité. Or il fallait qu’il le fût. Aussi le devint-il dans son inconscient : il devint Dieu. Désormais une partie de son inconscient ne manqua jamais de lui dire : « Tu es Dieu. Tu es supérieur aux autres hommes. Quoi que tu fasses, c’est bien, puisque tu le fais. » Pendant le reste de sa vie, une grande partie de son activité envers son père et sa formation réactionnelle contre sa passivité trouvèrent un débouché dans cette identification à Dieu. Le lecteur aura peut-être peine à croire qu’un homme puisse simultanément s’identifier à la fois à Dieu le Père et à Dieu le Fils ; mais de tels paradoxes n’offrent aucune difficulté pour l’inconscient.

Dès lors il y eut, dans la personnalité de Woodrow Wilson, une quantité quelque peu extraordinaire de divinités intérieures. Son surmoi exigea qu’il accomplît des actes surhumains, sa passivité envers son père trouva des débouchés dans l’obéissance à Dieu et l’identification au Christ ; son activité et sa formation réactionnelle contre sa passivité en trouvèrent dans l’identification à Dieu. Il n’est donc pas surprenant qu’il se jugeât au-dessus d’une servitude aussi humaine que le respect des faits. Sa tête était au Ciel, et ses pieds gravissaient la mince arête, située entre la névrose et la psychose, qui conduit à la grandeur.

La décision à laquelle il parvint à l’égard de ses – difficultés terrestres porte les stigmates de ses divinités intérieures. Cinq ans plus tôt, à une personne qui lui avait déclaré qu’elle mourrait si son fils était expulsé de Princeton, il avait répondu avec emphase, mais non sans sincérité apparente :

« Si j’avais à choisir entre votre vie, la mienne ou n’importe quelle autre et le bien de ce collège, je choisirais le bien du collège. »

Mais pour le Woodrow Wilson qui, dans son inconscient, était Dieu, Princeton était devenu, non une fin en soi, mais un moyen d’arriver à une fin. Il décida de ne pas quitter Princeton, de garder son gagne-pain, d’empêcher West d’édifier la faculté de ses rêves et de continuer à lutter pour le système des « Quads » de telle sorte que s’il l’emportait, ce qui était fort improbable, ou s’il perdait, ce qui était presque inévitable, il serait en tout cas candidat démocrate à la présidence des États-Unis. Il surmonterait sa défaite dans le domaine « politique secondaire » en étant vainqueur dans le domaine politique majeur. Il ferait et dirait tout ce qu’il fallait, à Princeton, pour devenir président des États-Unis.

Le signe pour lequel il avait prié lui vint du colonel George Harvey.

Le colonel Harvey avait silencieusement réuni des appuis conservateurs démocrates depuis qu’il avait personnellement nommé Wilson, le 3 février 1906, et Wilson n’avait rien dit ou fait qui pût les éloigner de lui. Tous ses discours politiques avaient été conservateurs. Mais le pays était balayé par une lame de protestations contre la main-mise des ploutocrates new-yorkais sur les États-Unis. Il s’agissait donc, pour Wilson, d’obtenir l’appui des démocrates radicaux, dont la puissance grandissait, sans perdre le soutien des conservateurs que Harvey lui avait obtenu. La controverse au sujet des « Quads » lui donna l’occasion de faire d’une pierre deux coups.

Il partit pour une tournée de conférences en novembre, ostensiblement afin de s’adresser aux « électeurs » de Princeton en faveur de son projet des « Quads ». Certes, il s’attaqua avec vigueur à ses adversaires ; mais ses discours étaient entremêlés de propos destinés à promouvoir ses espérances politiques. Il présenta le projet qui consistait à imiter, à Princeton, les collèges anglais comme s’il s’agissait d’une lutte entre les pauvres Américains qu’il représentait et les snobs plou-tocrates, gagnant ainsi la sympathie des radicaux. En même temps, toutefois, il avait soin de verser du baume dans les oreilles des conservateurs new-yorkais en leur tenant des propos politiques très particuliers, comme celui du 19 novembre 1907 : « J’impute la panique financière actuelle à l’attitude agressive de la législation des chemins de fer. »

Ainsi ces discours ne lui offraient pas seulement un débouché pour sa haine envers West en le faisant passer, ainsi que les alliés de celui-ci, pour les avocats du snobisme ploutocrate ; ils lui permettaient aussi de se présenter comme le champion des pauvres démocrates, tout en flattant les ploutocrates. Pour promouvoir sa carrière, à ce moment et plus tard, il fit preuve d’une adresse remarquable. Nous ne pouvons dire qu’elle était surprenante : son profond narcissisme l’avait toujours rendu infiniment sensible à tout ce qui pouvait affecter sa situation. Même avant de devenir Dieu dans son inconscient, il montra ses aptitudes à faire progresser les chances de Woodrow Wilson. Mais l’avenir de Princeton, qu’il décrivait comme le foyer des snobs ploutocrates, ne s’améliora pas.

En janvier 1908 Wilson s’effondra de nouveau.

Sa femme attribua sa dépression à la perte de son « ami de cœur », et elle avait probablement raison. Il n’avait pas trouvé de substitut adéquat pour Hibben, et ce fut sans doute sa passivité insatisfaite envers son père qui le fit tomber dans cet état. Il partit pour les Bermudes torturé par l’angoisse, la névrite, les migraines et les troubles gastriques. À la fin de février il revint en Amérique et courut un peu partout prononcer des discours. Sa mauvaise santé ne s’améliora pas et, en juin 1908, il eut une autre rechute.

Le névrosé qui s’embarqua pour l’Écosse le 20 juin 1908 pour soigner ses nerfs, ses maux d’estomac, sa tête douloureuse et les élancements de ses membres devait traverser l’Atlantique, dix ans plus tard, acclamé comme le sauveur du monde. Tant de névrosés se sont élevés jusqu’au pouvoir, dans l’histoire du monde, que l’exploit de Wilson n’est pas unique ; il est cependant extraordinaire.

La vie demande souvent des qualités qu’un névrosé possède à un degré plus grand qu’un homme normal. Aussi, du point de vue de la « réussite dans la vie », il peut être avantageux d’avoir des troubles psychiques. En outre le caractère névrotique de Wilson était bien adapté aux exigences de son temps. L’Amérique, puis le monde, avaient besoin d’un prophète qui s’exprimât comme s’il était le porte-parole de Dieu sur la terre. Et n’oublions pas que Wilson avait les qualités de ses défauts : si sa passivité envers son père était excessive, son activité, développée par la formation réactionnelle qui s’y opposait, était devenue plus forte et lui permettait d’agir avec une masculinité rude ; si sa conviction inconsciente d’être Dieu le hissait au-dessus de la réalité, elle lui donnait aussi une assurance puissante ; si son narcissisme le rendait antipathique en tant qu’être humain, il provoquait un égocentrisme qui le rendait capable de préserver sa mince réserve de force physique et de tout employer pour son propre avancement ; si l’intérêt excessif qu’il prenait aux discours était quelque peu ridicule, il lui donnait la possibilité d’entraîner les foules par sa parole ; si son surmoi le torturait en exigeant l’impossible, il le poussait à réaliser des choses extraordinaires.

Mais une névrose est un fondement bien instable pour asseoir une vie. Bien que l’histoire soit parsemée de noms de névrosés, de monomanes et de psychotiques qui ont accédé subitement au faîte du pouvoir, ils se sont généralement effondrés avec autant de rapidité. Wilson ne fit pas exception à cette règle : les qualités de ses défauts le portèrent au pouvoir, mais les défauts de ses qualités en firent, finalement, non l’un des plus grands hommes du monde, mais un raté.

XII.

Dans la suite de cette étude de Wilson, nous nous contenterons d’attirer l’attention sur certaines des conséquences les plus évidentes de ses qualités et de ses défauts, dont nous croyons maintenant connaître les sources. Nous ne signalerons pas d’identifications, de sublimations ou de refoulements nouveaux, parce que l’observation de sa vie ultérieure n’en révèle pas. Il eut, certes, de nouveaux amis, de nouveaux ennemis, de nouvelles activités et une nouvelle femme. Mais ce furent, pour ainsi dire, des robinets neufs attachés à de vieux tuyaux, de nouvelles bouteilles pour du vieux vin. Wilson avait cinquante et un ans ; c’était un presbytérien laid, maladif, d’un sérieux exagéré, qui s’intéressait peu aux femmes et pas du tout à la nourriture, au vin, aux arts ou aux sports et énormément aux discours, à lui-même, à sa carrière et à Dieu. Wilson demeura ce qu’il était en 1908.

À la recherche de la santé morale et physique, il fit un voyage à bicyclette dans le sud de l’Écosse et la région des lacs anglais. À Rydal, en face de Wansfell qui se dresse comme un « vaste sein nourricier » et avec Yates, le meilleur remplaçant de Hibben, à ses côtés, il sentit bientôt qu’il « devenait chaque jour plus normal du point de vue des nerfs et des muscles, et par conséquent de l’esprit ». Vers le milieu d’août il fut suffisamment fort pour aller voir Andrew Carnegie à Skibo Castle, en Écosse. Il espérait obtenir de lui les millions nécessaires à l’établissement du système des « Quads » à Princeton, et placer ainsi West et le Conseil d’administration dans une situation telle qu’ils seraient forcés d’accepter son projet ou de refuser un don magnifique. Mais il n’obtint aucun fonds de Carnegie et trouva désagréable la façon désinvolte dont on le reçut au château.

Grover Cleveland, vingt-deuxième président des États-Unis, le plus remarquable des administrateurs de Princeton, mourut pendant que Wilson partait pour l’Écosse. Wilson avait admiré Cleveland jusqu’à l’obséquiosité, avant qu’il ne soutînt West. En apprenant sa mort, Wilson écrivit : « Je ne crois pas que la manière dont il nous a fait défaut et déçus pendant ces dernières années… obscurciront longtemps mon admiration pour ses belles qualités et sa carrière singulièrement réussie. » Le souvenir de l’opposition de Cleveland « obscurcit », cependant, son admiration pour le reste de sa vie. Dans l’allocution qu’il prononça devant l’université, en automne, il ne fit pas allusion à la mort de Cleveland et, contrairement à la tradition de Princeton, il n’ordonna aucun service commémoratif. Sa haine de West était assez vaste pour englober tous les alliés de son ennemi favori.

La mort de Cleveland priva West de son soutien le plus puissant au Conseil d’administration et, en février 1909, Wilson osa porter un coup direct au substitut de son père bien-aimé. Il persuada les administrateurs de retirer la direction des étudiants au Doyen pour la donner à un comité universitaire qu’il présiderait, mais dans la nomination duquel il n’aurait pas voix. West protesta et déclara que ce serait commettre une injustice envers lui. Wilson répondit : « Je voudrais exprimer au Doyen, quelque peu sévèrement, qu’il doit s’adapter au développement de l’université. » West rappela alors les engagements pris envers lui en 1906. Wilson répondit : « Nous ne devons pas attacher trop d’importance aux promesses. » Dieu le Père parlait.

West riposta par la manœuvre même que Wilson avait tentée. La donation que Wilson n’avait pu obtenir de Carnegie pour son projet, West l’obtint de William Cooper Procter pour le sien. Le 10 mai 1909, West tendit à Wilson une lettre de Procter offrant un demi-million de dollars pour la construction d’une faculté, à condition que le projet fût conduit selon les directives de West, que l’on trouvât un autre demi-million, et que Procter approuvât le site choisi. Presque aussitôt des amis de Princeton promirent de donner l’autre demi-million, de sorte que Wilson se trouva en face du dilemme suivant : être complètement vaincu par West ou s’opposer à un don d’un million de dollars pour la construction de cette même faculté qu’il avait approuvée dans la préface qu’il avait écrite pour l’opuscule de West.

Le besoin d’une faculté adéquate pour l’université avait été depuis si longtemps et si unanimement reconnu que l’idée de sa construction fut accueillie avec enthousiasme par tous. Il était évident qu’une telle faculté rehausserait le prestige de Princeton dans le milieu universitaire et il semblait inconcevable que l’on pût douter de la valeur de ce don. Wilson, sous l’emprise des forces qui l’y contraignaient, en douta. Il ne pouvait laisser West avoir le dessus, quoi qu’il en coûtât à Princeton. Il refusa d’accepter le don de Procter. Et, une fois de plus, son inconscient poussa sa raison à trouver des excuses à son action.

Procter voulait que la faculté fût construite soit à Merwick, où habitaient les étudiants déjà diplômés, soit sur le terrain de golf, à huit cents mètres de là environ. La raison de Wilson, pour obéir à la formation réactionnelle contre sa passivité envers son père, s’appuya fermement sur le principe moral qu’une faculté construite sur le terrain de l’université serait une grande réussite qui amènerait les gens à la démocratie, tandis que si on la construisait à huit cents mètres vers l’est on courait à un échec total et au succès de la ploutocratie snob. Il se servit d’une profusion de mots pour expliquer comment cette légère différence géographique pouvait produire un changement moral aussi considérable. Cet argument n’augmenta pas sensiblement le nombre de ceux qui s’opposaient à ce que l’on acceptât le don de Procter, et la raison de Wilson dut trouver un autre prétexte moral élevé. Il prétendit qu’accepter des dons sous conditions, c’était plier le genou de la connaissance pure devant le veau d’or de la richesse. Mais comme il avait accepté avec joie pour la faculté le legs Swann, qui était soumis à beaucoup plus de restrictions que la donation Procter, cet argument, qui sonnait faux, ne convainquit personne. Il essaya ensuite de se transporter sur le terrain des chicanes légales et prétendit que s’il acceptait de construire sur le terrain de golf il perdrait le legs Swann qui spécifiait que la faculté devait s’élever sur les terrains de l’université, parce que le golf n’appartenait pas à celle-ci quand Mrs Swann avait fait son legs. Le 21 octobre 1909, le Conseil d’administration vota l’acceptation du don de Procter si ce point juridique pouvait être réglé d’une manière satisfaisante. Un comité de neuf avocats éminents, auquel la question fut soumise, prit parti contre Wilson, qui sembla battu.

Une compulsion est, cependant, exactement ce qu’implique son nom : elle pousse à agir. Wilson était forcé de continuer à vaincre West. Ses arguments moraux élevés et ses chicanes juridiques ne l’avaient mené à rien : en 1909, le jour de Noël, il essaya la menace. Il écrivit à M. Moïse Taylor Pyne pour le prévenir qu’il démissionnerait si la décision du Conseil d’administration du 21 octobre n’était pas annulée. La cause véritable de son opposition à l’acceptation du don de Procter, qu’il s’était efforcé de dissimuler par d’admirables arguments moraux, apparaît enfin dans cette lettre : « L’idée d’une faculté qui serait, dans tous les sens des termes, au centre des choses, appartient à West, et la modification de ses projets a fait beaucoup pour le priver de la confiance de ses collègues de l’université. Il l’a maintenant complètement perdue, et aucune de ses idées actuelles ne pourra réussir. En fait, rien qui vienne de lui n’a des chances de succès. » Wilson était fort peu disposé à révéler la source réelle de son opposition.

Une semaine après cette lettre à M. Pyne, il écrivit à un autre administrateur : « Placer l’affaire explicitement sur le terrain de notre désapprobation de West et de ce qu’il représente serait, me semble-t-il, en faire une affaire personnelle, que les amis de l’université interpréteraient, à tort, grandement contre nous… Nous savons, certes, que le don de Procter a été fait pour mettre West en selle, mais nous ne pouvons en discuter publiquement. »

Il sentait bien que si l’on savait qu’il préférait que Princeton perdit une faculté d’un million de dollars plutôt que d’étouffer sa haine de West, sa position vis-à-vis des « électeurs » de Princeton deviendrait intenable.

Les administrateurs furent quelque peu terrifiés par sa menace de démission. Ils avaient déjà eu un avant-goût des accusations qu’il pourrait lancer contre eux et contre Princeton, et ils craignaient que s’ils le laissaient démissionner en martyr il n’hésitât pas à donner une réputation hautement indésirable à l’université.

Ajoutons que ses perspectives politiques auraient été améliorées par sa démission. Le colonel Harvey était sûr de pouvoir persuader Smith, de New Jersey, de faire nommer Wilson gouverneur en septembre suivant.

Si Wilson avait pu se poser en martyr du snobisme ploutocrate, il aurait augmenté ses chances d’obtenir le soutien des radicaux démocrates pour sa nomination à la présidence. Sa défaite dans le domaine de la « politique secondaire » l’aurait aidé dans celui de la politique majeure. Wilson le sentait bien lorsqu’il menaça de démissionner. Sa situation personnelle était beaucoup plus solide que lors de l’échec de sa proposition des « Quads », en 1908. Non seulement ses perspectives politiques étaient excellentes, mais en outre on lui avait offert la présidence de l’université du Minnesota. Il ne courait pas le risque de reprendre la pratique du droit en Virginie. Autrement son narcissisme prudent ne lui aurait probablement pas laissé brandir sa menace de démission.

Les administrateurs, redoutant les discours possibles de Wilson, désireux de le garder à Princeton et, encore plus, d’accepter le million de dollars destiné à la faculté, essayèrent de proposer plusieurs compromis. Le comité des études supérieures se réunit avant la réunion du Conseil d’administration du 13 janvier 1910. Wilson l’informa qu’il avait offert un arrangement à Procter : sa donation servirait à construire une faculté sur le terrain de golf en même temps que le legs Swann serait utilisé pour édifier un second collège d’études supérieures sur le terrain de l’université. Il avait le regret de leur apprendre que Procter avait refusé cette proposition extraordinaire. Sur quoi M. Pyne lut une lettre de Procter où celui-ci se disait prêt à accepter la proposition de Wilson de construire deux édifices plutôt que de laisser le projet tomber à l’eau. Wilson fut frappé de stupeur. Après quelques instants de trouble il déclara que, comme M. Procter avait décliné son offre, l’affaire ne pouvait plus être remise en question, révélant ainsi l’hypocrisie de ses manœuvres ; puis, avec un changement marqué d’attitude, il expliqua que la discussion avait manqué de franchise : « La question de site n’est pas essentielle. Dans de bonnes circonstances, mon université peut conduire cette faculté au succès dans n’importe quelle partie du comté de Mercer. Tout le mal vient de ce que les idéaux et les idées du Doyen West ne sont pas ceux de Princeton. » Etant donné son habitude de déguiser ses désirs en idéaux, il aurait difficilement pu dire plus clairement : « Tout le mal vient de ce que je déteste West. »

Comprenant cela, quelques-uns des administrateurs eurent alors la cruauté de dépouiller la haine de Wilson de l’idéal sous lequel elle se dissimulait. Ils attirèrent son attention sur les approbations qu’il avait données publiquement au projet du Doyen West, aux « idées et aux idéaux » qu’il impliquait, et surtout sur la préface qu’il avait écrite pour son « mémoire ». Wilson répondit qu’il n’avait pas encore vu celui-ci lorsqu’il l’avait écrite. Ses souvenirs lui servirent de nouveau à déformer un fait. Sa préface, en réalité, était surtout faite d’un paragraphe emprunté à son rapport du 21 octobre 1902 au Conseil d’administration avant la rédaction complète du mémoire de West. Mais Wilson avait transformé ce paragraphe pour en faire une préface après avoir lu le prospectus de West.

Les adversaires de Wilson au Conseil d’administration, prévoyant que si les étudiants savaient ce qu’il avait déclaré le 13 janvier 1910 il n’aurait plus aucun prestige et craignant des attaques possibles de Wilson s’ils exigeaient sa démission, lui permirent de nommer une commission pour faire un rapport au Conseil sur toute l’affaire. Wilson nomma trois de ses partisans et deux de ses adversaires. La majorité et la minorité préparèrent des rapports, et la scène était prête pour la défaite finale de Wilson lors de la réunion du Conseil d’administration, fixée au 10 février 1910. Or, une semaine avant cette réunion, les « électeurs de Princeton » furent stupéfaits et furieux de lire, dans le New York Times, un éditorial attaquant l’université, dont la teneur montrait qu’il avait été inspiré par Wilson ou quelqu’un de son entourage. Ses amis nièrent avec indignation qu’il y fût pour quelque chose. En fait le professeur Root, l’un des amis de Wilson, avait suggéré cet éditorial à M. Herbert B. Brougham, rédacteur au Times ; celui-ci l’avait soumis à l’approbation de Wilson avant de le publier et Wilson « avait confirmé les faits ». M. Brougham y apporta de légères modifications suggérées par Wilson qui approuva cette publication qu’il aurait pu, d’un mot, empêcher. M. Brougham devint ensuite l’un des confidents intimes de Wilson. M. Procter lut l’éditorial, comprit qu’il était inspiré par Wilson et, totalement dégoûté, retira son offre le 6 février 1910, quatre jours avant la réunion où les administrateurs se proposaient de l’accepter.

Wilson fut au comble de la joie. Princeton avait perdu un institut d’Études supérieures d’un demi-million, mais lui-même avait vaincu West. Il se persuada qu’il avait gagné une grande victoire morale et sembla n’avoir eu aucun remords d’avoir failli à son devoir de président de l’université qui était de promouvoir son bien et non de trouver un débouché pour sa haine de West. En fait sa raison, obéissant à la libido qui chargeait sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père, réussit à le convaincre qu’il avait contribué au bien de l’université en privant Princeton d’un institut d’Études supérieures d’un million. Épuisé mais ravi il s’embarqua, le 14 février 1910, pour les Bermudes. Là, il eut un avant-goût des rêves qui devaient troubler ses nuits jusqu’à ce que la mort lui eût fermé les yeux pour toujours. Des Bermudes, il écrivit à sa femme : « Je n’avais pas compris, jusqu’à mon arrivée ici, à quel point mes nerfs ont été touchés par les événements de ces derniers mois. Les jours m’ont, presque immédiatement, réconforté mais les nuits ont été remplies d’angoisse. La détresse latente de mon esprit réapparaissait dans mes rêves. C’est hier soir seulement que cette détresse, faite de la lutte contre les ennemis de l’université, les réunions du conseil d’administration hostile, la guerre sourde des discussions et des insinuations, a pris fin. »

À son retour des Bermudes, au début de mars, Wilson découvrit que les étudiants savaient déjà que la haine personnelle qu’il éprouvait pour West leur avait fait perdre un institut d’Études supérieures et qu’une vague d’hostilité balayait la « circonscription » de Princeton. Par l’intermédiaire du colonel Harvey, il commença à négocier avec le chef démocrate du comté d’Essex pour être nommé gouverneur de New Jersey en septembre, mais sa nomination n’était pas certaine. Il décida de commencer une tournée de conférences dans le double dessein de justifier son refus des fonds pour l’institut d’Études supérieures et de développer sa réputation politique d’ennemi des ploutocrates. Plus les négociations de Harvey et de Smith progressaient, moins les discours de Wilson traitaient d’éducation et plus ils devenaient politiques. Après que son allocution du 7 avril aux anciens princetoniens de New York eut été accueillie dans un silence hostile au lieu des applaudissements auxquels il était habitué, il déclara : « Eh bien, rien ne m’oblige à continuer à faire ce travail. De vastes perspectives politiques s’ouvrent à moi. »

Le 14 avril 1910, à une réunion du Conseil d’administration, Wilson fut bien obligé de constater que sa victoire sur West avait été plus apparente que réelle. Une motion,, dont il était l’instigateur, visant à transférer l’organisation et l’administration du collège à un comité de la faculté fut repoussée, et un projet visant à persuader Procter de renouveler sa donation fut fortement approuvé. Wilson quitta la réunion en proie à une fureur amère. Il comprit que son refus d’édifier un institut d’Études supérieures se retournait contre lui. Il avait cru West définitivement vaincu. Il était maintenant évident que West était plus fort que jamais à cause de la colère que la perte de l’institut avait soulevée parmi les étudiants. Il semblait probable que si Procter renouvelait son offre, elle serait acceptée malgré l’opposition de Wilson : West aurait le dessus.

Le trouble de l’esprit de Wilson à cette pensée se manifesta dans le discours qu’il fit, deux jours plus tard, au Princeton Club de Pittsburgh. Ce fut une violente tentative pour obtenir un soutien politique radical, qui semble être née de la perspective qu’il allait devoir se consoler, par une victoire dans le domaine de la politique, d’une défaite dans celui de l’enseignement. Il désirait depuis longtemps abandonner celui-ci pour la politique. S’il n’avait conservé cette haine insatisfaite de West, il aurait éprouvé une grande joie à échanger la présidence de Princeton pour le gouvernement de New Jersey. Mais il était toujours incapable de permettre à West d’avoir le dessus. Sa compulsion était toujours aussi active. Aucun triomphe, pour précieux qu’il fût, ne le consolerait pleinement d’être vaincu par West.

Le 18 mai 1910 mourut Isaac C. Wyman qui, par testament, léguait environ deux millions de dollars au collège de Princeton et nommait deux administrateurs dont l’un était le doyen West. Wilson fut anéanti. Il voulut refuser ce legs comme il avait refusé le don de Procter ; mais il comprit rapidement que les administrateurs ne le suivraient certainement pas dans cette voie.

Procter renouvela son offre ; Wilson devint profondément malheureux. La victoire l’attendait dans le domaine politique, mais West l’avait vaincu. Il se soumit.

Il n’abandonna pas aussitôt la présidence de Princeton. Il n’était pas tout à fait sûr d’être nommé gouverneur de New Jersey. Smith avait une antipathie personnelle envers Wilson qu’il appelait le « ministre presbytérien ». Il n’avait rien promis de précis et craignait que Wilson, une fois gouverneur ne se tournât contre lui et ne s’efforçât de lui nuire. Il exigea une assurance explicite qu’il ne le ferait pas. Wilson la donna ; il écrivit, le 23 juin 1910, à un agent de Smith : « Je consens volontiers à assurer M. Smith que si je suis élu gouverneur, je ne m’emploierai pas à « combattre et à supprimer l’organisation démocrate actuelle pour la remplacer par une autre qui me serait personnelle. » Smith accepta cet engagement qu’il jugea pleinement satisfaisant et, fort de cette assurance, accepta d’ordonner la nomination de Wilson comme gouverneur de Jersey, à l’automne suivant.

Wilson, luttant contre la douleur que lui causait la victoire de West, essaya de sauver la face lorsqu’il assista à l’ouverture de l’année universitaire ; mais lorsque le représentant de la promotion sortante fit son allocution, le Président de l’université ne put se contrôler et l’écouta debout, le visage inondé de larmes.

Il quitta Princeton à l’automne pour commencer la carrière politique qu’il avait tant désirée, depuis ce jour de son adolescence où il avait suspendu le portrait de Gladstone au-dessus de son bureau.

Mais le souvenir de Princeton et de West ne le quittait pas. Souvent, West apparaissait dans sa conversation et dans ses songes. Il ne pouvait s’empêcher d’en parler ni d’en rêver. À la Maison-Blanche, pendant la Première Guerre mondiale, il rêva qu’il luttait contre West à Princeton. À Washington, pendant son agonie, ce fut la même chose. À la fin de sa vie le nom de West le mettait encore en fureur. Son activité agressive envers son père et sa formation réactionnelle contre sa passivité envers celui-ci trouvèrent, au cours de son existence, beaucoup de nouveaux débouchés, mais une partie de ces courants de libido demeura fixée sur West. Malgré toutes ses luttes, le grand homme brun l’avait vaincu. Dans son cœur demeura une plaie toujours ouverte. Il la croyait due à West : elle était due, en fait, au révérend Joseph Ruggles Wilson.

XIII.

Le chef démocrate Smith, se fiant à la promesse de Wilson de ne pas essayer de saper son influence, ordonna sa nomination comme gouverneur de New Jersey à une assemblée peu disposée à le faire.

Le 17 septembre 1910, Wilson eut les votes des délégués qui étaient sous la dépendance de Smith à l’exclusion des autres. Sept semaines plus tard, élu gouverneur de New Jersey, il commença à combattre Smith. Et, sept mois après avoir promis de ne pas détruire l’organisation de Smith, il l’avait complètement supprimée, ayant compris qu’il augmenterait son importance politique et ses chances d’être nommé candidat démocrate à la présidence des États-Unis si la nation apprenait qu’il faisait la guerre aux chefs des partis. Comme il croyait être le représentant de Dieu sur terre, il ne lui était pas difficile de s’imaginer que l’avancement de sa carrière était plus important que la fidélité à ses promesses. Plus, tard, il déclara souvent à ses proches qu’il était permis de mentir dans les cas impliquant l’honneur d’une femme ou le bien du pays. Et, comme il était convaincu que celui-ci exigeait qu’il fût dirigé par Woodrow Wilson, il appliqua le même principe aux cas où sa propre carrière était enjeu.

Wilson, lorsqu’il commença à combattre Smith, se lia d’amitié avec Joseph P. Tumulty, jeune et éminent avocat catholique qui devint, plus tard, son secrétaire à la Maison-Blanche. Tumulty s’était opposé à la nomination de Wilson qu’il considérait comme la créature de Smith ; mais lorsque Wilson se mit à combattre Smith, le jeune homme se lia à Wilson d’une amitié fidèle, passionnée et durable. Cependant il y eut toujours, dans l’affection de Wilson pour Tumulty, un étrange élément de méfiance. Il avait de l’amitié pour lui, car il appréciait hautement son flair politique ; mais, bien que Tumulty fut un jeune homme blond, plus petit que lui, qui le regardait avec un respect assez proche de l’adoration que Tommy Wilson portait à son « incomparable père », il ne lui donna jamais, dans son cœur, la place d’où il avait chassé Hibben, et ses périodes de grande intimité avec Tumulty étaient toujours suivies de périodes de réserve. Il n’aurait pas prié Tumulty de le suivre à la Maison-Blanche sans l’influence de Mrs Wilson, qui avait pour le jeune homme une affection qu’il lui rendait bien.

Il semble, au premier abord, difficile de déterminer la source exacte de la méfiance de Wilson envers Tumulty, car elle peut être née d’un certain nombre de facteurs. Tumulty avait l’habitude de parler franchement à Wilson, et son manque de servilité put éveiller l’antipathie de celui-ci. Tumulty était catholique, et Wilson éprouvait la méfiance habituelle des presbytériens envers ces derniers. Cependant, lorsqu’on examine leurs rapports du début jusqu’à la fin, certains facteurs laissent supposer que la conclusion est très différente. Lorsque Wilson sortit de la chambre dans laquelle venait de mourir sa femme, substitut de sa mère, il négligea sa propre famille et, c’est sur l’épaule de Tumulty qu’il sanglota en s’écriant : « Oh ! Joe ! Vous savez, mieux que personne, quelle perte c’est pour moi ! » Et il invita Tumulty à vivre à la Mai-son-Blanche.

Après son deuxième mariage et sa réélection, Wilson devint si mécontent de son secrétaire qu’il lui demanda de démissionner ; mais il fut si touché des larmes de Tumulty qu’il le garda. Il refusa de l’emmener à la Conférence de la paix, mais il avait de tels égards pour les sentiments de son secrétaire qu’il n’en prit pas d’autre. Enfin, avec une cruauté inutile, il accusa Tumulty d’être un menteur et un faux ami et ne lui adressa plus jamais la parole. Tous ces faits montrent que le mélange d’affection et de méfiance de Wilson envers Tumulty avait des racines sentimentales beaucoup plus profondes que le manque d’obséquiosité de Tumulty et les préjugés religieux de Wilson. Si l’on se rappelle que les noms semblables produisent à peu près invariablement des identifications dans l’inconscient lorsqu’il y a la moindre ressemblance entre ceux qui les portent, nous devons fatalement conclure que les sentiments opposés de Wilson envers Tumulty venaient, comme nous l’avons déjà noté, de ce que le nom de Tumulty et celui du petit frère de Wilson était Joe. Il est probable que Joe Tumulty représentait, dans l’inconscient de Wilson, le petit frère dont la naissance avait éveillé en lui des sentiments mêlés d’affection, d’antipathie et l’impression d’être trahi, et que Tumulty, identifié à Joe Wilson, devint le réceptacle de ces émotions.

Wilson, après avoir éliminé Smith et inauguré un programme de législation progressiste, partit faire une tournée de conférences pour améliorer ses chances de devenir président en se présentant comme l’adversaire des chefs des partis dans l’ouest radical. Et plus il allait à l’ouest, plus ses discours devenaient radicaux ; il se mit même à préconiser une série de mesures contre lesquelles il s’était élevé peu de temps auparavant. Il expliqua ce manque d’esprit de suite en déclarant que l’expérience lui avait imposé de nouvelles convictions, sachant que la vague de radicalisme qui submergeait le pays allait si vite qu’il ne pouvait espérer devenir candidat démocrate à la présidence des États-Unis s’il ne s’identifiait à elle ou n’en demeurait proche.

Cependant, à l’est, sa campagne progressait favorablement. Harvey, comme toujours, s’en occupait activement. William F. Me Combs, jeune avocat qui avait été l’élève de Wilson à Princeton, établit son quartier général à New York. Me Combs vénérait Wilson et disait que celui-ci avait un effet presque hypnotique sur lui. Wilson n’aimait pas Me Combs. Un jour, après lui avoir parlé, Wilson déclara qu’il « avait l’impression qu’un vampire lui suçait le sang » ; mais il fut heureux de l’utiliser, ou d’utiliser tous ceux qui pouvaient l’aider à devenir président des États-Unis. Parmi ceux dont il avait espéré se servir dans ce dessein se trouvait le colonel Edward M. House, qui, politiquement, avait le Texas dans sa poche. Wilson lui demanda un rendez-vous, et ils se rencontrèrent pour la première fois le 24 novembre 1911, à New York.

Wilson éprouvait de nouveau le besoin ardent d’un homme à aimer. La perte de son « ami de cœur » avait laissé dans sa vie sentimentale une plaie toujours ouverte. Le 11 février 1912, il écrit à propos de Hibben : « Pourquoi cette blessure ne se referme-t-elle pas dans mon cœur obstiné ? Pourquoi ai-je été assez aveugle et stupide pour aimer des êtres qui se sont montrés faux envers moi, et ai-je été incapable d’aimer mes vrais amis, que j’ai seulement admirés et auxquels je me suis attaché avec reconnaissance… Peut-être vaut-il mieux aimer les hommes en général que de s’attacher à eux individuellement. »

Quand Hibben fut élu président de Princeton, Wilson écrivit avec amertume « Le pire est arrivé à l’université : Hibben à été élu président ! »

Mais, lorsqu’il eut besoin d’une maison, il ne la choisit pas à Trenton, capitale de l’État, mais à Princeton, à côté de celle de Hibben ! Il n’en parla pas à Hibben, et écrivit, le 1er avril 1911 :

« Nous avons eu de la chance de trouver cette demeure, bien qu’elle soit voisine de celle des Hibben, » Sur ses tablettes invisibles, son inconscient écrivit sans doute « parce qu’elle est voisine de celle des Hibben ». Il est évident que des désirs puissants et ambivalents le liaient encore à Hibben. Une partie considérable de sa libido était toujours tournée vers lui sans trouver de débouché. Il avait un profond besoin d’un substitut pour son « ami de cœur ».

Le 24 novembre 1911, Wilson se rendit à l’hôtel Gotham, à New York City, pour se servir de House, et y demeura pour s’en faire un ami. Il reporta presque aussitôt sur House la libido qui avait autrefois trouvé un débouché par l’intermédiaire de Hibben. House écrivit dans son journal : « Quelques semaines après notre première rencontre, au cours de laquelle nous échangeâmes des confidences que les hommes ne se communiquent qu’après des années d’amitié, je lui demandai s’il se rendait compte du peu de temps qui s’était écoulé depuis que nous nous connaissions. Il me répondit : « Mon cher ami, nous nous connaissons depuis toujours. » L’année suivante, Wilson déclara : « M. House est mon double. C’est mon moi indépendant. Ses pensées sont les miennes. Si j’étais à sa place, j’agirais exactement comme il le fait… Et je ne vois aucun inconvénient à ce que les gens pensent que ses actes reflètent mes opinions. »

Plus tard, il arriva souvent à Wilson d’être incapable de se rappeler si une idée venait de lui ou de House, et d’exposer à House, comme venant de lui, des idées que celui-ci avait suggérées. Les milliers de faits que nous avons pu recueillir sur l’amitié de ces deux hommes montrent que House, comme Hibben le bien-aimé, représentait dans l’inconscient de Woodrow Wilson, le petit Tommy Wilson. Wilson avait, une fois de plus, par un choix d’objet narcissique, rétabli les rapports qu’il entretenait, enfant, avec son « incomparable père ». En s’identifiant à House d’une part et à son père de l’autre, il put recevoir l’amour qu’il désirait, sans pouvoir le recevoir, du défunt professeur de rhétorique. Une fois de plus sa passivité envers son père allait trouver un débouché dans une amitié passionnée.

House était idéalement constitué pour jouer le rôle du petit Tommy Wilson. Il était plus petit et plus jeune que Wilson et, comme Tommy, il avait des cheveux blonds. Lui aussi avait été malade, dans son enfance, et sa santé avait donné des inquiétudes. Comme Tommy Wilson, la politique le passionnait. Il ne pouvait cependant pas être considéré comme le rival de Wilson parce qu’il ne désirait aucun poste ; il voulait seulement être l’ami paisible de cet homme arrivé. Ainsi, à travers House, Wilson put-il recréer ses rapports avec son père sous une forme singulièrement parfaite. Elle l’était aussi pour House : il voulait avoir de l’autorité sur le président des États-Unis. Il avait de l’affection pour Wilson, mais il avait percé à jour le gouverneur de New Jersey. Après avoir vu pour la première fois, à travers son binocle, les yeux pâles de Wilson, House confia à un ami que le temps viendrait sûrement où Wilson se retournerait contre lui et le chasserait. Cette perspective ne troublait pas House, qui était heureux de se servir de son influence aussi longtemps qu’il le pourrait. Il comprit bientôt que Wilson n’aimait pas qu’on s’opposât ouvertement à lui, mais qu’il pouvait lui suggérer quelque chose, ne plus en parler si Wilson désapprouvait et reprendre la discussion quelques semaines plus tard, sous une forme légèrement différente, avec de grandes chances que Wilson lui répondit dans les termes mêmes de sa première proposition. Il était ainsi en mesure d’influencer Wilson sans avoir avec lui des discussions qui auraient pu compromettre leurs rapports. Il savait qu’il lui serait fatal d’accepter un poste sous les ordres de Wilson, et il refusa ses offres répétées de faire partie du ministère. Il eût été obligé de s’opposer ouvertement à Wilson dans les conseils de Cabinet et disait avec juste raison : « Si j’étais entré au gouvernement, je n’aurais pas duré huit semaines. » L’influence extraordinaire de House sur Wilson se maintint grâce au tact du colonel, mais en réalité, au fond des choses, elle était due au fait que, pour Wilson, House faisait partie de lui-même : il était le petit Tommy Wilson. « M. House est mon double. C’est mon moi indépendant. Ses pensées sont les miennes. »

Wilson était tellement ravi de son amitié avec le colonel House que celui-ci devint aussitôt son conseiller politique préféré ; aussi, lorsque le colonel lui dit qu’il ne pourrait être élu sans l’appui de William Jennings Bryan, mais que Bryan le croyait « l’instrument de Wall Street » à cause du soutien enthousiaste de Harvey, Wilson écarta aussitôt Harvey sans ménagements.

Le renvoi de celui qui avait, le premier, appuyé sa candidature et s’était employé à la promouvoir pendant six années stériles pour lui-même souleva un tollé général : on proclama que Wilson ne permettait ni à l’amitié, ni à la gratitude, ni à la loyauté envers ses amis de faire obstacle à sa carrière. Les agents publicitaires de Wilson racontèrent partout que sa rupture avec Harvey était due au refus de Wilson d’accepter l’aide d’un financier de Wall Street, ami de Harvey. Harvey fut ensuite publiquement condamné comme faux ami pour avoir déserté Wilson à cause de son refus honorable, et Wilson acclamé comme le champion des « petits » contre les « repus ». Il n’y avait pas un mot de vrai dans l’histoire propagée par les agents de Wilson, mais cela ne le troubla pas plus que le fait que dans le cas de Harvey, il avait ajouté l’insulte à ses premiers torts. Il était devenu tellement absorbé par sa carrière, si narcissique et si sûr de sa mission qu’il ne se laissait arrêter ni par les faits, ni par la reconnaissance. Il avait besoin de Bryan ; par conséquent Harvey devait disparaître. Il réussit finalement à se faire aimer de Bryan en offrant un tribut public au vieux chef démocrate qu’il méprisait. Bryan « entoura Wilson de son bras et lui donna sa bénédiction ». L’appui de Bryan, les efforts de House et de Me Combs, l’argent de Cleveland Dodge, de Baruch et de Mor-genthau et ses propres discours furent les principaux facteurs de sa nomination comme candidat démocrate à la présidence, le 2 juillet 1912.

Le 5 novembre 1912, Woodrow Wilson fut élu président des États-Unis. Les deux candidats républicains, Théodore Roosevelt et William Howard Taft eurent ensemble 1 312 000 Voix de plus que Wilson, mais il eut une majorité relative de 2 170 000 voix sur Roosevelt, son rival le plus proche. Il apprit son élection dans sa demeure de Princeton voisine de celle de Hibben. Il déclara, à un groupe d’étudiants venus l’acclamer : « Je ne me sens ni débordant de joie, ni heureux, mais extrêmement grave. Je n’ai nulle envie de sauter en l’air ni de danser. Il me semble qu’un fardeau de dignité et de responsabilité m’accable. J’ai plutôt besoin de me mettre à genoux et de prier pour avoir la force d’accomplir ce qu’on attend de moi. » Et il dit à Me Combs, président du comité de la campagne présidentielle : « Que vous ayez fait peu ou beaucoup pour mon élection, souvenez-vous que Dieu a voulu que je sois Président des États-Unis et que ni vous, ni aucun mortel n’auriez pu l’empêcher. »

M. Ray Stannard Baker nota qu’il répondit plus tard, lorsqu’on le mit en garde contre la possibilité d’un assassinat : « Je suis immortel jusqu’à ce que mon heure vienne. »

Le lecteur qui a suivi le développement des rapports de Wilson avec la divinité ne sera pas surpris qu’il s’imaginât avoir été choisi par Dieu pour être président des États-Unis ou que, dans sa situation, il se prît pour le représentant personnel du Tout-Puissant. Et le lecteur ne s’étonnera pas davantage qu’à l’instant où l’ambition de sa vie se réalisait il ne se sentît pas « débordant de joie ou heureux », mais « extrêmement grave », accablé par la dignité et la responsabilité.

Comme au moment où Congressional Government fut accepté par les éditeurs, comme au moment de son mariage et de ses premiers succès personnels, ou lors de la mise en place de son système des chefs de travaux, son élection à la présidence des États-Unis lui donna seulement l’impression de n’en avoir pas assez fait. Son surmoi était insatiable.

Wilson était un homme très las. Avant son élection il était usé. Il avait échappé à la dépression pendant qu’il était gouverneur de New Jersey en ménageant le plus possible ses forces, en surveillant l’état de ses artères et en soignant sa névrite, ses troubles gastriques et ses migraines. Le 4 mars 1913, lorsqu’il entra à la Maison-Blanche, il portait toujours avec lui une sonde gastrique dont il se servait fréquemment pour aspirer les sécrétions acides de son estomac, et des comprimés contre les migraines qu’il prit jusqu’à ce que le médecin attaché à la Maison-Blanche, l’amiral Cary T. Grayson, découvrît qu’ils étaient mauvais pour ses reins et les lui supprimât. Il avait des soucis financiers. Il avait dû emprunter de l’argent pour s’acheter, et acheter à sa famille, des vêtements neufs pour les cérémonies d’inauguration, et lorsqu’il s’installa à la Maison-Blanche il avait cinq mille dollars de dettes. Il jugea que commencer son mandat par le bal traditionnel serait une profanation. Il était l’élu de Dieu inaugurant sa mission et la danse ne faisait pas partie des meilleures traditions presbytériennes : il supprima le bal.

XIV.

Il est remarquable qu’un homme de cinquante-six ans, dans l’état physique et mental de Woodrow Wilson, ait pu accomplir un tel travail pendant les six ans et demi qui ont séparé son installation en mars 1913 de sa dépression en septembre 1919. Il subit plusieurs crises durant cette période, mais ne s’effondra jamais complètement. Deux éléments semblent avoir contribué à l’amélioration de sa santé : les soins attentifs de son médecin de la Maison-Blanche, l’amiral Cary T. Grayson, et un extraordinaire concours de satisfactions psychiques.

L’amiral Grayson surveillait tous les détails de la vie du Président. Il lui établit un régime strict et lui fit abandonner la sonde gastrique. Il le persuada de la nécessité de jouer au golf tous les matins autant que possible et de faire une longue promenade en auto tous les après-midi ; en outre il veilla à ce que le Président eût neuf heures de sommeil ininterrompu par nuit.

L’entourage de Wilson donnait l’impression qu’il travaillait énergiquement pendant de longues heures ; mais, en réalité, il demeurait rarement à son bureau pendant plus de quatre heures par jour. Le soir il ne travaillait jamais, sauf en cas de graves crises politiques ; il allait au théâtre ou lisait des poèmes et des nouvelles à sa femme et à ses filles. Lire à haute voix calmait ses nerfs autant que les vaudevilles du Keith’s Theatre.

Le révérend Joseph Ruggles Wilson, lui aussi, aimait beaucoup faire la lecture à haute voix, le soir, à sa famille.

Le Président menait une vie extraordinairement isolée. Il voyait à peine, ou pas du tout, les membres de son cabinet ou les chefs de son parti au Congrès. Il ne se confiait pas à eux et leur donnait l’impression qu’ils ignoraient tout de ses pensées. Lorsqu’il les invitait à prendre un repas à la Maison-Blanche, il les recevait avec une parcimonie qui les irritait. Il ne fumait ni ne buvait et n’offrait à ses invités ni vin, ni cigarettes, ni cigares. Il avait décidé d’économiser deux mille dollars par mois pendant qu’il serait à la Maison-Blanche, et il le faisait. Les conversations sérieuses pendant les repas l’empêchaient de digérer. Après une discussion avec Tumulty ou son gendre, McAdoo, au déjeuner, il avait quelquefois des troubles gastriques et des migraines pendant deux jours. Pour ménager ses nerfs et Ses forces physiques, il évitait les contacts personnels et comptait surtout sur House et sur Tumulty pour connaître les gens et les choses. Il refusa de faire partie du Chevy Chase Country Club où il aurait rencontré les personnalités dirigeantes de la vie politique et sociale, et jouait au golf seul avec l’amiral Grayson sur un petit terrain isolé, en Virginie. Il pouvait ainsi conserver les forces physiques nécessaires à l’accomplissement de ses devoirs exécutifs.

Malgré les soins de l’amiral Grayson, ses conflits psychiques auraient sans doute provoqué ses. « dépressions » habituelles si la fortune ne lui avait procuré, pour eux, d’excellents débouchés. Le mince courant de la libido dirigé vers sa mère continua à pouvoir s’exprimer parfaitement par l’intermédiaire de son épouse, tant qu’elle vécut. Certes, son surmoi n’était jamais satisfait ; mais aussi longtemps qu’il demeurait président des États-Unis il avait toujours devant lui une réalisation nouvelle qui pouvait le rassasier temporairement. En outre, ses actes politiques offraient un débouché total pour son identification à son père, son activité, et, en grande partie, sa réaction contre sa passivité envers lui.

Il avait de nombreux adversaires politiques éminents qu’il pouvait haïr et essayer de supprimer, et qui offraient ainsi un débouché pour le surplus de libido qui demeurait dans cette formation réactionnelle. L’affection qu’il portait à House offrait un ample débouché à sa passivité envers son père. De plus, la libido accumulée par son identification inconsciente au Christ pouvait trouver un débouché dans ses fonctions qui le mettaient au « service » de l’humanité. Le lecteur se souvient de ces mots, dans la lettre qu’il écrivit pour se plaindre de Hibben : « Peut-être vaut-il mieux aimer les hommes en général qu’individuellement. » Il aimait les hommes « en général » de la manière la plus chrétienne, et, à quelques exceptions près, les fuyait ou les détestait individuellement.

Enfin il pouvait, par ses discours, trouver un débouché pour son activité et sa passivité envers son père, obéir à son père et être son père, Dieu, en chaire.

Ainsi, tant que sa femme vécut, tant que House demeura son ami et que durèrent ses succès politiques personnels, ses conflits psychiques ne furent pas aigus. La conjonction des soins de l’amiral Grayson et de cette constellation psychique favorable le garda de la dépression.

Dans le choix des membres de son cabinet et de ses représentants diplomatiques Wilson se laissait surtout guider par Tumulty, et son remarquable programme législatif de 1912 à 1914, fut, en grande partie, celui de l’ouvrage de House intitulé : Philip Dru, Administrator. Le vote de ces lois, qui comprenaient le Fédéral Reserve Act, ne lui procura aucune joie, mais son sentiment habituel de n’en avoir pas fait assez. Il introduisit une nouveauté dans son administration qui lui appartint en propre et remontait à sa préférence de jeunesse pour les coutumes de la Chambre des Communes : il prononçait ses discours de vive voix au lieu de les faire lire, selon la tradition en vigueur au Congrès depuis 1797. La constitution des États-Unis ne lui permettait pas d’être le Premier ministre en fait, mais, dans la mesure du possible, il imitait son bien-aimé Gladstone.

Avant son installation, Wilson avait déclaré à un ami : « Ce serait une ironie du sort que mon administration ait à s’occuper surtout des Affaires étrangères. »

Il s’intéressait depuis quarante ans aux problèmes intérieurs et se sentait très capable de les résoudre ; mais il ne s’était jamais occupé de politique internationale et son ignorance dans ce domaine était aussi profonde que son ignorance des pays étrangers. Il connaissait un peu la Grande-Bretagne. Mais il s’intéressait tellement plus aux affaires intérieures qu’aux affaires étrangères qu’au lieu de compenser son ignorance en nommant un secrétaire d’État versé en politique étrangère il choisit William Jennings Bryan, aussi pur que lui de toute connaissance du monde, afin d’obtenir son soutien pour son programme de législation intérieure. Cette nomination signifiait qu’il entendait être son propre secrétaire d’État, car le jugement de Bryan ne lui inspirait aucune confiance. Son mépris pour les facultés intellectuelles de celui-ci était, d’ailleurs, plus superficiel que réel. Bryan aurait pu être de sa propre famille : comme lui, c’était un « Ancien » presbytérien qui trouvait son expression suprême dans la prédication. Comme lui, il estimait les intentions nobles et les « principes moraux élevés » davantage que les faits. En outre, les idées de Bryan que Wilson jugeait ridicules ou dangereuses étaient peu nombreuses comparées à celles qu’il approuvait complètement. Comme Bryan, il était convaincu que les « principes » plus une petite connaissance des faits conduisent à de brillants résultats dans les affaires internationales.

Son ignorance du monde permit au Président de se servir de la politique étrangère plus librement que de la politique intérieure pour exprimer ses désirs inconscients. Les initiatives qu’il prit sur le plan intérieur produisirent de remarquables résultats et, au printemps de 1914, le programme de Philip Dru avait été en grande partie, incorpore dans la législation. Ses projets de politique étrangère ne.furent pas réalisés, mais House s’efforça d’intéresser Wilson à une nouvelle convention internationale pour le développement des pays pauvres et le maintien de la paix européenne ; et, bien que Wilson se préoccupât fort peu des affaires continentales, il permit à House de l’élaborer.

Comme nous l’avons observé, la vie intellectuelle de Wilson s’était toujours limitée aux États-Unis et à la Grande-Bretagne, et, à la Maison-Blanche, il demeura étonnamment ignorant de la politique, de la géographie et de la distribution raciale européennes. Même après son grand discours sur les affaires internationales sa connaissance du continent européen demeura rudimentaire. Il apprenait suffisamment de faits pour prononcer ses discours, mais il lui arrivait souvent de ne pas se rendre compte de la portée de ses paroles. À bord du George Washington, en se rendant à la Conférence de la paix, il déclara qu’il avait l’intention de donner la Bohême à la Tchécoslovaquie. Or, quand on lui demanda ce qu’il allait faire des trois millions d’Allemands qui se trouvaient en Bohême, il répondit : « Trois millions d’Allemands en Bohême ! C’est curieux ! Masaryk ne m’en a jamais parlé ! »

En février 1916, pendant un dîner à la Maison-Blanche, on parla de la race juive. Wilson affirma qu’il y avait au moins cent millions de Juifs dans le monde. Lorsqu’on lui dit qu’il n’y en avait pas quinze millions, il envoya chercher l’Annuaire universel et, même après avoir vu les chiffres, il eut peine à croire qu’il s’était trompé. Il donna le sud du Tyrol à l’Italie parce qu’il ne savait pas qu’il y avait des Autrichiens de sang allemand au sud du col du Brenner.

En 1914, au printemps, Wilson envoya House en Europe à titre de représentant personnel. House parla au Kaiser, le 1er juin 1914, de l’avantage qu’il aurait à élaborer un pacte entre l’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis et les autres grandes puissances. Le Kaiser déclara qu’il approuvait ce projet et le colonel, ravi, se rendit à Paris, puis en Angleterre voir Sir Edward Grey en qui il avait une confiance presque filiale.

Grey fit attendre House pendant une semaine à Londres avant de le recevoir, le 17 juin 1914. Puis, tout en étant aussi charmant que de coutume envers le colonel, il ne lui transmit aucun message pour le Kaiser. House demeura à Londres pour s’efforcer d’en obtenir un. Le 28 juin l’archiduc Franz Ferdinand, héritier présomptif des trônes d’Autriche et de Hongrie, fut assassiné par un Serbe à Sarajevo. Le 3 juillet, Tyrrell fit enfin savoir à House que Grey désirait qu’il fît part au Kaiser des sentiments pacifiques des Anglais, afin de pouvoir entamer des négociations ultérieures. House ne transmit ce message au Kaiser que le 7 juillet. Lorsque sa lettre arriva à Berlin, le Kaiser était parti en croisière dans les eaux norvégiennes. Il ne reçut la lettre de House qu’au moment de son rappel à Berlin, après l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, le 23 juillet 1914. Ainsi se termina le premier effort de House et de Wilson pour établir un accord international en vue de sauvegarder la paix. La guerre éclata. Le 4 août 1914, Wilson proclama la neutralité des États-Unis.

XV.

Ellen Axson Wilson mourut le 6 août 1914. Elle avait été, pour Wilson, une épouse parfaite, un admirable substitut 4e sa mère, un « centre de calme » dans sa vie. Pendant vingt-neuf ans, la charge de la libido qui se trouvait dans les désirs dirigés vers sa mère n’eut pas besoin d’autres débouchés. Ses amitiés avec les femmes avaient toutes été sans passion. Et il est certain que la quantité de libido qui, chez lui, était dirigée vers les femmes était extrêmement faible si on la compare à celle qui était dirigée vers les hommes mais il lui fallait néanmoins, de toute nécessité, un débouché, et la perte d’Ellen Axson ébranla les zones les plus profondes de sa personnalité. Il n’arriva pas à sortir de la dépression causée par sa mort. Il exprimait sans cesse sa douleur et son désespoir, disant qu’il……« avait l’impression d’être une machine usée dans laquelle il n’y avait plus rien de valable… qu’il pensait avec terreur aux deux ans et demi qui le séparaient de la fin de son mandat présidentiel, et qu’il ne voyait pas comment il pourrait les vivre… que son courage était brisé par la mort de Mrs Wilson et qu’il n’était plus apte à remplir ses fonctions parce qu’il ne pouvait même plus penser correctement, et qu’il n’avait plus cœur à rien… que sa vie était intolérablement triste et solitaire et qu’il ne pouvait s’empêcher de désirer être assassiné… mais qu’il avait un tel contrôle de lui-même qu’il savait parfaitement que si personne ne le tuait, il continuerait jusqu’au bout à accomplir, le mieux possible, sa tâche. »

Ses yeux se remplissaient de larmes lorsqu’il parlait de son désir de mourir et de son incapacité à accomplir son travail. Grayson, Tumulty et House s’efforçaient vainement de le réconforter. Il invita Tumulty à vivre à la Maison-Blanche, mais sa plus grande consolation fut l’amitié de House, qu’il appelait, dans les lettres qu’il lui écrivit à ce moment-là, « Mon cher, cher Ami », ou « Très cher Ami ». Cependant cette amitié ne lui suffisait pas. Wilson avait un immense besoin qu’une femme l’aimât comme sa mère et Ellen Axson l’avaient aimé.

Le 12 décembre 1914, il écrivit à Mrs Toy :

« Je n’ai plus aucun ressort. Je n’ai pas encore appris à rejeter le fardeau de ma douleur et à vivre comme avant, malgré mon malheur. Les livres mêmes n’ont plus de sens pour moi. Je lis des romans policiers pour oublier, comme d’autres s’enivrent ! » Nous pouvons être sûrs que Wilson, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un autre substitut maternel, remplaça celui qu’il avait perdu par lui-même, comme il avait remplacé sa cousine Hattie Woodrow par lui-même en devenant Woodrow Wilson.

La profonde dépression de Wilson persista pendant les vacances de Noël 1914 et s’accentua en janvier 1915 lorsqu’il se crut obligé d’envoyer House à l’étranger. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte von Bernstorff, lui avait affirmé que si House se rendait à Berlin il trouverait le gouvernement allemand prêt à conclure la paix sur des bases raisonnables. House quitta Washington le 25 janvier 1915. Ce soir-là il écrivit dans son journal :

« Les yeux du Président étaient mouillés de larmes quand il m’adressa ses dernières paroles d’adieu. Il m’a dit : « Votre amitié intelligente et désintéressée m’a été très précieuse » ; il m’a exprimé sa gratitude à diverses reprises en m’appelant son « ami très digne de confiance ». Il a déclaré que j’étais la seule personne au monde à qui il pût tout dire… Il a insisté pour m’accompagner. Il est descendu de voiture, a pénétré dans la gare et est venu jusqu’au guichet et au train, refusant de me quitter avant que je sois installé dans mon compartiment. »

Après le départ de House, le Président solitaire, sans épouse, sans ami, seul à la Maison-Blanche, le devint à un tel point que son médecin, Gary Grayson, craignant un effondrement total, insista pour qu’il fît de la musique et qu’il reçût. Parmi les amis de la fiancée de l’amiral Grayson se trouvait une veuve de quarante-trois ans nommée Mrs Galt. En avril 1915, huit mois après la mort d’Ellen Axson Wilson, elle fut invitée à entendre de la musique à la Maison-Blanche, et Wilson s’éprit aussitôt d’elle.

Mrs Edith Bolling Galt était une américaine de la haute bourgeoisie, simple, saine et dodue. Respectable veuve de joaillier, rondelette, jolie et modérément riche, elle était douée d’une abondante vitalité mais n’avait aucune vivacité physique ou intellectuelle. Elle était assez timide et avait vécu dans une calme pénombre jusqu’à ce que Wilson s’éprit d’elle. La courtoisie demande que nous nous abstenions de discuter des raisons qui la firent distinguer par Wilson ; mais nous pouvons cependant remarquer qu’il avait besoin, dans sa vie, d’un substitut de sa mère et que la personnalité de ce substitut n’avait qu’une importance secondaire. Pour pouvoir aimer une seconde fois, il lui fallait seulement trouver, chez une femme, un trait qui lui servît de lien mental inconscient pour relier l’objet d’amour éventuel à sa mère. Contentons-nous de constater qu’Edith Bolling Galt, comme Ellen Axson, devint pour Wilson le substitut de sa mère et satisfit le besoin qu’il avait d’un tel substitut. Il trouva de nouveau un « centre de calme » dans sa vie et un cœur maternel où se reposer. Sa passivité envers sa mère le poussa à essayer de retrouver, avec sa deuxième femme, les rapports qu’il avait eu avec sa mère et sa première femme. Il confia même à Mrs Galt que Joe Tumulty lui avait conseillé de ne pas l’épouser, et s’attendit ensuite à ce qu’elle le trouvât sympathique ! On se demande toutefois si, à ce moment-là, il n’agissait pas sur l’ordre d’un désir inconscient de créer des difficultés entre sa mère et son petit frère Joe.

Wilson était si absorbé par Mrs Galt qu’il ne la voyait jamais assez, et ses collaborateurs commencèrent à éprouver des difficultés à fixer son attention sur les affaires publiques. Le souvenir d’Ellen Axson Wilson s’effaça bientôt. Cette volte-face rapide de son épouse morte vers Mrs Galt était cependant une preuve, plutôt qu’une réfutation, de l’affection profonde qu’îl avait eue envers la première. Il ne pouvait pas vivre sans quelqu’un qui la remplaçât. Il trouva ce substitut en Mrs Galt, et, de la dépression la plus profonde, s’éleva très vite au sommet de l’exaltation.

XVI.

Ce printemps-là, ce président amoureux de cinquante-huit ans se trouva tout à coup en face d’un problème extrêmement grave. House n’avait trouvé, à Berlin, aucun désir de conclure une paix raisonnable, et, le 7 mai 1915, le paquebot britannique Lusitania fut coulé sans avertissement et cent vingt-quatre passagers américains périrent. Wilson, jusqu’alors, s’était senti loin du conflit européen. Il semblait peu probable que les États-Unis y fussent entraînés. Ses efforts pour mettre fin à la guerre avaient été ceux d’un spectateur relativement désintéressé, désireux de voir cesser un holocauste qui détruisait le monde civilisé. Le torpillage du Lusitania l’obligea, pour la première fois, à envisager un nouvel aspect du problème : réussirait-il à maintenir la neutralité des États-Unis ?

Wilson l’espérait sincèrement. Il n’était cependant pas pacifiste ; il avait dit à House « qu’il ne partageait pas les opinions des nombreux hommes politiques pour lesquels la guerre devait être écartée à tout prix. Du point de vue économique il la jugeait ruineuse, mais il pensait qu’il n’y avait pas de plus glorieuse fin que la mort au champ d’honneur ». De plus, il partageait complètement le point de vue des Alliés. Son ascendance britannique, la vénération qu’il avait pour Burke, Bright, Bagehot et Gladstone, son amour pour Rydal, sa sympathie pour les idées et les idéaux de la classe moyenne anglaise, son ignorance de la vie et des langues européennes et des subtilités de la politique continentale concouraient fatalement à gagner sa sympathie à l’Angleterre. Cependant elle ne l’amena pas à conclure, en 1914, qu’il devait faire entrer les États-Unis dans la mêlée pour aider celle-ci. Il savait parfaitement qu’il y avait, en Amérique, des groupes violemment pro-alliés et pro-allemands, mais que la grande majorité des Américains souhaitait demeurer neutre. Il pensait qu’il n’avait pas le droit d’entraîner les États-Unis dans la guerre tant que la majorité ne le voulait pas.

Wilson, malgré sa sympathie pour l’Angleterre, n’avait alors aucune difficulté à distinguer les intérêts de celle-ci de ceux des États-Unis. House, d’autre part, manifestait souvent une curieuse incapacité à le faire. Deux jours après le torpillage du Lusitania, House câbla, de Londres, à Wilson : « Je considère que nous devrions exiger immédiatement des Allemands l’assurance qu’un tel fait ne se reproduira pas. S’ils refusent de la donner, informons-les que notre gouvernement entend prendre les mesures propres à assurer la sécurité des citoyens américains. Si la guerre s’ensuit, ce ne sera pas une guerre nouvelle, mais un effort pour terminer plus rapidement l’ancienne. »

Quelque chose, dans l’esprit de House, lui fit négliger le fait que ce serait une « guerre nouvelle » pour les États-Unis, et qu’il faudrait payer, en vies américaines, la diminution des pertes anglaises. House permettait constamment à Sir William Wiseman, chef des Services secrets britanniques aux États-Unis, de s’installer dans son bureau privé de New York et de lire les documents les plus secrets du gouvernement américain : le père et la mère de House étaient anglais tous deux.

La sympathie de Wilson pour l’Angleterre, ses idées romantiques sur la mort en combattant et l’influence de House contribuèrent à lui faire désirer l’entrée en guerre des États-Unis. Ces motifs conscients étaient soutenus par d’autres, inconscients. Dans son inconscient, il s’était identifié avec le Jahvé des Hébreux qui se délectait à frapper ses ennemis, et son surmoi lui demandait constamment de devenir le maître du monde. Mais le sentiment qu’il avait de sa responsabilité envers les Américains était soutenu, lui aussi, par une force inconsciente. Une grande partie de sa passivité envers son père, qui s’écoulait dans son identification inconsciente au Christ, trouvait un débouché dans le fait « d’aimer les hommes en général ». Il voulait servir l’humanité en devenant le Prince de la paix. Il lisait la Bible deux fois par jour et connaissait par cœur la phrase : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » Il voulait produire non le fruit de la guerre, mais celui de la paix. Au début de 1915, son identification au Christ fut assez puissante pour contrebalancer ses tendances belliqueuses.

Le torpillage du Lusitania plongea Wilson dans une incertitude qui dura six jours ; puis, suivant le conseil de House, il prépara et lut au Cabinet une note demandant au gouvernement allemand un désaveu officiel du torpillage du Lusitania, des réparations et l’engagement que de tels faits ne se reproduiraient pas. Sa note contenait cette phrase menaçante : « Le gouvernement impérial allemand ne peut s’attendre à ce que le gouvernement des États-Unis omette toute parole ou action… » Mais à peine Wilson eut-il pris cette position belliqueuse qu’il se mit à hésiter.

Bryan, le secrétaire d’État, était pacifiste. Après le conseil de Cabinet qui avait approuvé la note de Wilson, Bryan continua à intervenir auprès du Président, insistant sur le fait que les Américains ne voulaient pas la guerre, et que les menaces de représailles étaient contraires à la doctrine chrétienne. Bryan avait conclu des accords avec trente nations : tout conflit avec les États-Unis devait être soumis à une commission d’enquête et pendant les réunions de celle-ci, qui dureraient au moins neuf mois, les adversaires ne pourraient engager d’hostilités. Seule de toutes les grandes puissances européennes, l’Allemagne avait refusé de signer un tel traité avec les États-Unis. Bryan persuada Wilson de le laisser envoyer des instructions à James W. Gérard, leur ambassadeur à Berlin, afin qu’en même temps qu’il remettrait la note au sujet du Lusitania fît savoir au gouvernement allemand que le gouvernement des États-Unis acceptait de soumettre l’affaire du Lusitania à une commission d’enquête suivant le principe des accords de Bryan.

Wilson décida donc d’envoyer simultanément, à Berlin, une note officielle brandissant la menace de guerre et une instruction secrète qui rendrait la guerre impossible entre les États-Unis et l’Allemagne pendant neuf mois au moins. Le conflit de son esprit ne pouvait trouver meilleure illustration. Par cette initiative illogique, il exprimait également ses désirs de guerre et de paix.

Bryan, à la Maison-Blanche, rédigea avec Wilson les directives destinées à Gérard, qui furent envoyées au Département d’État pour être chiffrées et câblées à Berlin. Wilson et Bryan étaient les seuls à connaître leur existence. Mais Robert Lansing, conseiller au Département d’État, informé de leur teneur par les préposés au chiffre, prit aussitôt des mesures pour empêcher leur envoi. Lansing, Tumulty et tous les membres du Cabinet (sauf Bryan), dont deux étaient sujets britanniques de naissance, pressèrent Wilson de ne pas adresser de telles directives à Gérard. Le Président céda ; elles furent supprimées et la note concernant le Lusitania partit pour l’Allemagne sans fard.

Le 28 mai le gouvernement allemand répondit à Wilson que le Lusitania était un croiseur auxiliaire et, comme tel, bateau de guerre. Le 9 juin 1915, Wilson écarta la réponse allemande comme sans rapport avec l’affaire et exigea des assurances qu’un tel fait ne se reproduirait pas. Bryan, amèrement déçu par la suppression de ses instructions à Gérard et sentant que cette note conduirait fatalement à la guerre, démissionna. Lansing fut nommé secrétaire d’État.

Le gouvernement allemand retarda sa réponse à la deuxième note concernant le Lusitania et, le 19 août 1915, les difficultés de Wilson augmentèrent avec le torpillage du paquebot britannique Arabie qui se dirigeait vers New York. Le 21 août, Wilson écrivit à House : « J’ai grand besoin de votre avis au sujet du torpillage de Y Arabie, si c’est une affaire aussi simple qu’elle en a l’air… Deux choses me semblent claires : 1) La nation compte sur moi pour la maintenir hors de la guerre. 2) Ce serait un désastre pour le monde entier si nous étions entraînés activement dans le conflit et privés ainsi de toute influence désintéressée au moment de la paix. »

House répondit en conseillant à Wilson de rappeler Gérard et de renvoyer Bernstorff, ajoutant que ces initiatives équivalaient à une déclaration de guerre. Wilson refusa de se laisser entraîner dans la guerre, et House nota dans son journal : « Je suis surpris de l’attitude qu’il adopte. Il est évidemment prêt à aller très loin pour éviter la guerre. »

Le 1er septembre 1915 la patience de Wilson fut récompensée, Bernstorff écrivit officiellement à Lansing :

« Nos sous-marins ne torpilleront pas sans avertissement et sans que soient sauves les vies des non-combattants pourvu que les paquebots n’essaient pas de fuir ou de résister… »

Cette note ne mit pas fin aux difficultés de Wilson. La promesse du gouvernement allemand écartait tout danger de guerre immédiat ; mais son refus d’admettre l’illégalité de telles attaques faisait craindre à Wilson que celles-ci reprendraient dès que les Allemands le jugeraient utile. De plus, le Président était très préoccupé par la tension des relations entre l’Angleterre et les États-Unis. L’irritation contre le blocus anglais était devenue si intense que les divers membres du Cabinet suggérèrent que, pour obliger la marine britannique à cesser d’intervenir dans le commerce américain, on mît l’embargo sur l’envoi de munitions aux Alliés. À ces propositions, Wilson, lors d’un conseil de Cabinet, répondit :

« Messieurs, les Alliés se trouvent le dos au mur, luttant contre des bêtes sauvages. Je ne permettrai pas que notre pays fasse la moindre chose pour les gêner dans la poursuite de la guerre, sauf dans le cas de violation grossière des droits admis. » L’expression « bêtes sauvages » montre avec précision ce que Wilson pensait des Allemands pendant l’été 1915. Il avait été scandalisé par l’invasion de la Belgique, horrifié par le torpillage du Lusitania et révolté par les atrocités imaginaires commises en Belgique, divulguées par Lord Bryce. Il ne connaissait pas suffisamment l’armée allemande pour pouvoir faire la part de la propagande britannique. À la fin de l’été 1915 il se vit entraîné de plus en plus vers l’embargo sur l’envoi de munitions aux Anglais, qui avaient toute sa sympathie, contribuant ainsi à la victoire des Allemands qu’il détestait.

Wilson ne savait que faire. Il était, en outre, irrité de cette intrusion de la guerre européenne dans ses affaires sentimentales. Son esprit « à sens unique » était occupé par Mrs Galt, et il lui était devenu si pénible de le tourner des choses privées aux choses publiques qu’il avait peine à s’occuper des questions urgentes d’intérêt général. Il laissait, autant que possible, House penser à sa place pendant qu’il faisait la cour à Mrs Galt. Il était follement amoureux, avec la fougue d’un sexagénaire qui s’est senti vieux parce que l’amour passion a disparu de sa vie et qui, voyant tout à coup renaître miraculeusement cette passion, se sent jeune, enthousiaste, fort, divin. L’influence de House sur la politique de Wilson ne fut jamais aussi complète que pendant l’automne de 1915. Wilson, troublé et ennuyé par la guerre, demanda au colonel : « Sortirons-nous jamais de ce labyrinthe ? » Et House répondit : « Oui, si nous adoptons une politique positive. » Et il conçut un projet qui tirerait Wilson de sa perplexité en faisant entrer les États-Unis en guerre aux côtés de l’Angleterre.

XVII.

Le colonel House proposait que Wilson, au nom de l’humanité, convoquât tous les belligérants à une conférence de la paix où il déclarerait que les États-Unis soutiendraient ceux qui accepteraient les conditions d’une paix destinée à prémunir l’Europe contre une agression future, et entreraient en guerre contre ceux qui rejetteraient l’accord qu’il offrait.

Les conditions de paix que House voulait faire proposer à Wilson étaient fondées sur les buts de guerre des Alliés. House était à peu près sûr que les Empires centraux ne les accepteraient pas, et, par conséquent, que les États-Unis seraient amenés à leur faire la guerre.

Pour s’assurer que ce projet n’obligerait, en aucun cas, les États-Unis à se battre contre les Alliés, House proposa que Wilson, avant d’agir, fit savoir au gouvernement britannique que sa proposition était destinée à permettre aux États-Unis de se battre pour les buts de guerre officiels des Alliés, et que le Président ne ferait rien sans l’approbation du gouvernement britannique. Cette proposition était donc destinée, selon le professeur Charles Seymour, qui a édité The Intimate Papers of Colonel House avec la collaboration personnelle du Colonel, « à garantir pratiquement la victoire alliée avec l’aide des États-Unis ».

Le projet de House allait à l’encontre de la conviction de Wilson qui devait maintenir les États-Unis hors du conflit, à l’encontre aussi de la politique traditionnelle américaine de ne pas se mêler des guerres européennes. House raconte en ces termes les premiers efforts qu’il fit pour convaincre Wilson de l’adopter :

« Je lui exposai brièvement un projet qui m’était venu à l’esprit et me semblait très important. Nous avions laissé passer, à mon avis, l’occasion de rompre avec l’Allemagne, et elle semblait avoir plus de chances que jamais de vaincre ; dans ce cas, notre tour viendrait ensuite ; or non seulement nous n’étions pas prêts, mais personne ne pourrait nous aider à résister au premier choc ennemi. Par conséquent il fallait prendre l’initiative dès maintenant : faire quelque chose qui mettrait fin à la guerre d’une manière qui détruirait le militarisme ou nous donnerait l’occasion de nous ranger aux côtés des Alliés pour le faire. Je projetai de demander officieusement aux Alliés de me faire savoir s’ils voulaient, ou non, que nous proposions la fin des hostilités. Nous mettrions cette offre sur le plan élevé des souffrances des neutres liées à celles des belligérants, qui leur donne le droit, autant qu’aux belligérants, d’entamer des pourparlers de paix sur les larges bases d’un désarmement naval et militaire…

Si les Alliés comprenaient notre dessein, nous pourrions être aussi sévères dans nos propos envers eux qu’envers les Empires centraux. Les Alliés, après quelque hésitation, pourraient accepter notre offre ou ultimatum et, si les Empires centraux les imitaient, nous aurions accompli un coup de maître diplomatique. Si les Empires centraux n’étaient pas d’accord, nous pourrions aller, dans notre insistance, jusqu’à la rupture des relations diplomatiques, puis nous dresser contre eux avec toute notre puissance – et peut-être la puissance de tous les neutres.

Le Président, bien qu’alarmé par ce projet, parut l’accepter par son silence. Je n’eus pas le temps de discuter plus longtemps ; notre conversation ne dura que vingt minutes. »

Wilson dut être effrayé par les mots « nous avions laissé passer l’occasion de rompre avec l’Allemagne » et il comprit sans doute que l’initiative proposée par House provoquerait à peu près sûrement la guerre entre les États-Unis et les Empires centraux.

Sir Edward Grey, le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, était, pour Wilson, l’homme d’État idéal, et il se plaisait à traiter les questions de la plus haute importance par des communications secrètes entre House et Grey. Le passage d’une lettre du 22 septembre 1915 de Sir Edward au Colonel donna à celui-ci l’occasion d’agir. Grey écrivait : « Pour moi, l’objectif primordial, assurer l’élimination de toute hégémonie militaire et navale, veut que nous obtenions des assurances futures contre toute agression. Jusqu’où les États-Unis sont-ils disposés à aller dans cette direction ? Le Président proposera-t-il une Société des Nations liant celles-ci contre toute puissance qui romprait un traité, qui négligerait certaines règles de guerre sur terre ou sur mer (règles qui seraient, naturellement, édictées après la guerre) ou qui refuserait, en cas de contestation, d’adopter d’autre méthode de règlement que les hostilités ? »

Ainsi apparurent, pour la première fois, dans une communication secrète du gouvernement britannique au gouvernement américain les mots : Société des Nations. Le gouvernement britannique espérait pouvoir persuader le gouvernement américain de donner sa caution aux conditions qu’il pensait pouvoir imposer aux Empires centraux à la fin de la guerre.

House porta la lettre de Grey au Président et celui-ci accepta que House « préparât une réponse encourageante à Sir Edward, premier pas vers une offre d’aide si l’Allemagne refusait les conditions proposées, qui coïncidaient avec les buts officiels de guerre des Alliés ». Ces buts comprenaient le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, la reconstruction complète de la Belgique et de la Serbie, la cession de Constantinople à la Russie et l’établissement d’une Société destinée à garantir les conditions de paix et à prévenir toute agression.

Mais les buts de guerre secrets des Alliés étaient très différents. Le colonel House dirigea les longues négociations qui s’ensuivirent ; mais il les dirigea en tant qu’agent de Wilson, et sous l’entière responsabilité de celui-ci. House n’avait aucune position officielle. Il était seulement l’alter ego de Wilson, président des États-Unis, mandataire des Américains. Celui-ci avait décidé que, sous prétexte d’un geste humanitaire, il entraînerait son peuple dans la guerre pour aider les Alliés à réaliser leurs buts de guerre avoués. Cette décision était d’autant plus extraordinaire qu’il ne doutait pas des désirs des Américains. En décembre 1915, après avoir offert de provoquer l’entrée en guerre des États-Unis par cette voie détournée, il dit à Brand Whitlock : « Je n’ai pas le droit d’imposer mon opinion aux citoyens des États-Unis ou de les entraîner dans une guerre qu’ils ne comprennent pas. »

La conduite de Wilson entre les mois d’octobre 1915 et de mai 1916 est difficile à analyser. Ses déclarations et ses actes furent si peu logiques qu’il est impossible de les considérer comme les fruits d’une idée raisonnable ; mais peut-être pouvons-nous, par le raisonnement, expliquer leur inconséquence. Essayons.

Reconnaissons d’abord que Wilson se trouvait en face d’une situation très complexe. Il aimait l’Angleterre et détestait l’Allemagne. Il redoutait la victoire de l’Allemagne et l’obligation dans laquelle il pourrait se trouver de rendre la tâche des Alliés plus difficile encore en exigeant l’abandon partiel du blocus britannique. En outre il avait peur d’une reprise de la guerre sous-marine totale, et il sentait qu’il s’était engagé, et avec lui l’Amérique, tellement à fond par ses notes sur le Lusitania que l’honneur l’obligeait à répondre à une reprise de la guerre sous-marine par la rupture des relations diplomatiques avec l’Allemagne, et que cette rupture provoquerait les hostilités. Aussi jugeait-il que, quoi qu’il arrivât, il serait obligé de déclarer la guerre à l’Allemagne. Or il craignait de le faire sans s’être mis d’accord préalablement avec les Alliés sur les conditions de paix, pour ne pas se retrouver, à la fin de la guerre, en Angleterre, en France et en Russie, devant des gouvernements chauvins qui imposeraient à l’Allemagne une paix carthaginoise qui ne ressemblerait en rien à leurs buts de guerre officiels. Dans ce cas, il ne pourrait sans doute pas empêcher la conclusion d’une paix qui serait seulement la continuation des hostilités sous une forme différente. House avait inculqué à Wilson une confiance absolue en Grey, et il croyait que les buts que le gouvernement britannique proclamait étaient, à ce moment, les véritables buts de l’Angleterre. Ces considérations l’amenèrent à conclure qu’il valait mieux entraîner immédiatement l’Amérique dans la guerre, sur la base d’un accord stipulant que la paix finale serait conclue selon les buts de guerre avoués des Alliés, que de risquer d’être forcé de se battre plus tard pour découvrir finalement que l’Amérique avait été la dupe des nationalistes alliés.

Cette justification intellectuelle de son action était fondée sur tellement d’hypothèses qu’elle n’aurait certainement eu aucune force si elle n’avait été soutenue par de puissants désirs inconscients. Elle n’était, en fait, qu’un autre exemple de l’aptitude de son inconscient à se servir de sa raison pour trouver des excuses aux initiatives qu’il désirait prendre.

Nous avons observé, en examinant la conduite de Wilson dans la préparation de la première note concernant le Lusitania et les directives supplémentaires contradictoires qu’il y ajouta, 'que les désirs provoqués en lui par la guerre étaient en conflit. La note sur le Lusitania libérait son hostilité envers son père, les directives supplémentaires libéraient sa passivité envers ce dernier. Mais ces désirs demeuraient en conflit : d’un côté ils exprimaient sa haine consciente de l’Allemagne et son désir inconscient de jouer le rôle de Jéhovah. De l’autre ils manifestaient son désir d’être le Prince de la paix. Son problème consistait à trouver une manière d’agir qui satisfît ces deux charges de libido et fût acceptée par son surmoi. Le projet de House procurait un superbe débouché, que son surmoi jugeait parfaitement acceptable, pour tous ces désirs contraires. Si, par la défaite de l’Allemagne, il pouvait imposer une paix permanente au monde entier, il serait vraiment le Prince de la paix ! House persuada Wilson que c’est ce qui se produirait s’il entrait en guerre aux côtés des Alliés, après s’être d’abord entendu avec eux sur les conditions de paix, en employant des arguments tels que ceux-ci (lettre du 10 novembre 1915) :

« … Il me semble que nous devons mettre l’influence de cette nation au service d’un plan qui fera respecter les obligations internationales et préserver la paix du monde. Nous devons le faire non seulement par amour de la civilisation, mais pour notre bien propre – car qui peut dire à quel moment nous serons entraînés dans un holocauste analogue à celui qui ravage maintenant l’Europe ? Ne devons-nous pas nous associer à l’élaboration de règles de guerre plus modernes et plus humaines, et assurer par noire influence la liberté des terres et des mers ? Voilà le rôle que je vous crois destiné à jouer dans cette tragédie universelle ; le rôle le plus noble jamais échu à un enfant des hommes. La nation vous suivra à n’importe quel prix sur une telle voie. »

Woodrow Wilson qui, dans son inconscient, était Dieu et le Christ, ne pouvait résister à de telles paroles. Toutes ses identifications à la Divinité exigeaient qu’il jouât « le rôle le plus noble jamais échu à un enfant des hommes ». House le persuada qu’il pouvait devenir le sauveur du monde. Et la force de son identification au Christ fut transférée du côté de la paix à celui de la guerre. Souvent, étant enfant, il avait chanté avec son père : « Le Fils de l’Homme part au combat gagner une couronne de roi. » Gagner le titre de Prince de la paix devint, en cet automne de 1915, le but de la vie de Wilson. Son surmoi, son activité et sa passivité envers son père unirent leur force dans ce désir qui devint tout-puissant. Son inconscient n’eut pas de mal à peser sur sa raison afin qu’elle trouvât des excuses intellectuelles à l’initiative qu’il voulait si intensément prendre.

Dès lors il n’hésita plus au sujet de ce qu’il devait faire, mais, de temps en temps, il douta de le pouvoir. À chaque fois qu’un nombre de faits suffisant lui faisait comprendre qu’en entrant en guerre il n’imposerait sans doute pas la paix de Dieu dont il rêvait, mais une paix boiteuse, son identification au Christ le portait à détester l’idée de guerre et à parler comme s’il n’avait jamais eu la moindre intention de s’en mêler. Il ne pouvait faire la guerre que pour l’amour de la paix.

Le 17 octobre 1915, House et Wilson préparèrent ensemble une lettre pour Sir Edward Grey, signée par House, offrant d’entraîner les États-Unis dans la guerre pour « conclure une paix selon les termes que nous avons si souvent discutés ensemble ». Wilson déclara que « cette proposition était parfaitement juste, et qu’il priait Dieu qu’elle pût porter ses fruits ». Parmi les résultats qu’il attendait se trouvaient la mort de milliers de jeunes Américains et la destruction de billions de dollars du Trésor ; mais il avait les yeux fixés sur d’autres résultats probables : il dicterait les conditions de la paix, il serait l’arbitre du monde ; la paix qu’il proposerait serait tellement juste que les hommes ne mourraient plus jamais au combat ; il serait le Prince de la paix qui, à la fin de la guerre, viendrait juger les vivants et les morts.

Il était sûr de pouvoir persuader les Américains de le suivre dans cette croisade. Il savait que beaucoup d’entre eux avaient déjà été convaincus, par d’éminents propagandistes britanniques, que cette guerre était destinée à « mettre fin aux guerres » et sa confiance en la puissance de ses propres discours était considérable. Il avait déclaré un jour : « Je voudrais qu’un grand orateur pût rendre les Américains ivres d’abnégation. » Il était persuadé qu’il était un grand orateur et qu’il pouvait le faire. Plus tard, lorsqu’il entraîna l’Amérique dans la guerre, il prouva que la confiance qu’il avait dans la puissance de son verbe n’avait pas été mal placée : il rendit l’Amérique ivre d’abnégation.

XVIII.

Cette lettre d’une importance capitale ayant été envoyée à Grey, Wilson recommença à faire sa cour. Mrs Galt, à ce moment-là, avait pour lui plus d’importance que le reste du monde. House, qui attendait impatiemment, à New York, la réponse de Grey, nota, en 1915, dans son journal :

« 20 novembre… les rapports de Washington manifestent partout une curieuse inertie, largement due, naturellement, au Président. Il est tellement absorbé par sa fiancée qu’il néglige les affaires publiques. J’irais volontiers à Washington si je ne savais que je n’y serai pas très bienvenu, surtout si j’essaie de le pousser à agir.

Le caractère du Président a un côté qui se manifeste davantage de temps à autre : il « fuit les ennuis ». Si je lui expose une chose désagréable, j’ai de grandes difficultés à obtenir son attention. Je suis sûr que certaines des difficultés qu’il a eues à Princeton sont venues de cette répugnance à affronter les problèmes désagréables.

Ses préjugés tenaces contre les gens sont un autre aspect de son caractère. Il aime quelques êtres auxquels il est très fidèle, mais ses préjugés sont nombreux et souvent injustes. Il éprouve une grande répugnance à consulter ceux contre lesquels, pour une raison quelconque, il a des idées préconçues et chez qui il ne trouve rien de bien…

27 novembre… Le Président et moi avons parlé pendant quelques minutes avant le dîner, car nous étions seuls. À ma grande surprise il m’a dit qu’il n’avait pas lu la lettre de Sir Edward Grey que je lui ai envoyée et qui était de la plus haute importance ; il l’a apportée pour que nous l’examinions ensemble… »

La lettre de Sir Edward Grey que le Président n’avait pas trouvé le temps de lire, tout absorbé qu’il était par Mrs Galt, était la réponse à son offre de faire entrer les États-Unis en guerre aux côtés des Alliés pour le succès de leurs buts de guerre officiels. En la lisant, Wilson fut quelque peu scandalisé de s’apercevoir que Grey n’exprimait que le plus faible intérêt pour sa proposition. House avait lu cette missive quelques jours auparavant et, profondément déçu, avait écrit dans son journal, le 25 novembre 1915 :

« … l’offre que j’ai faite dans ma lettre et qui équivalait, en pratique, à assurer la victoire des Alliés, aurait dû être reçue avec plus de chaleur. Les Anglais sont obtus à bien des égards. »

Ni Wilson, ni House ne soupçonnaient alors que Grey négociait des traités secrets qui démembraient les empires turc et germanique, et que les buts de guerre inavoués des Britanniques coïncidaient avec leurs buts officiels en un point seulement : la reconstruction de la Belgique. Les buts secrets des Britanniques étaient les suivants : destruction de la marine de guerre et confiscation de la marine marchande allemandes, élimination de l’Allemagne comme rivale économique, obtention de toutes sortes d’indemnités, annexion de l’Afrique occidentale allemande et du Cameroun, annexion de toutes les colonies allemandes dans le Pacifique au sud de l’Équateur, y compris les parcelles de terre de l’île de Nauru, contrôle de la Mésopotamie, de la Transjordanie, de la Palestine et de toutes les régions de Syrie qu’ils pourraient prendre aux Français, extension de leur sphère d’influence en Perse, reconnaissance du protectorat anglais de Chypre et d’Égypte, et un certain nombre d’autres articles.

Tous ces buts secrets des Britanniques furent réalisés, sous une forme ou sous une autre, par le traité de Versailles ; et la lettre dans laquelle Grey refusait que les États-Unis aidassent l’Angleterre à accomplir leurs buts de guerre déclarés marque le début de la lutte pour ou contre le traité de Versailles. Si Grey avait accepté l’offre de Wilson, l’Angleterre n’aurait retiré du conflit que les avantages qui étaient assez honorables pour être avoués officiellement. Elle aurait dû abandonner ceux, considérables, qu’elle eut à la fin de la guerre. Alors, plutôt que d’y renoncer, le gouvernement britannique préféra continuer la lutte sans le secours des États-Unis. Wilson et House, qui avaient en Grey une confiance aveugle et n’avaient pas l’ombre d’un soupçon des objectifs réels de l’Angleterre, pensèrent que Grey avait l’esprit un peu obtus et que House devrait aller à Londres lui expliquer personnellement combien il serait opportun d’accepter leur offre.

Le 18 décembre 1915, Wilson, heureux jusqu’à l’extase, épousa Mrs Galt. Le 28 décembre 1915, House partit pour l’Angleterre. Jusqu’au 22 février 1916 il lutta pour persuader Grey de laisser les États-Unis entrer en guerre sur la base d’un accord selon lequel la paix serait conclue d’après les buts de guerre avoués des Alliés, qui comprenaient la reconstruction de la Belgique, le retour de l’Alsace-Lorraine à la France et l’annexion de Constantinople par la Russie. Que Wilson ait pu demander aux Américains de donner leur vie et leurs richesses pour le retour de Constantinople à la Russie montre bien la force des désirs qui le poussaient à agir. Grey refusa de s’engager en aucune façon, mais il fit croire à House qu’il accepterait, plus tard, sa proposition. Grey et House rédigèrent un mémorandum comprenant l’offre de House et les réponses évasives de Grey, et House repartit pour Washington.

Wilson reçut House à bras ouverts, le 6 mars 1916. Après deux semaines de voyage de noces il était rentré à la Maison-Blanche pour profiter des joies de sa nouvelle vie conjugale, dans un état d’exaltation et de bonheur intenses. Il possédait de nouveau un substitut maternel, et il s’imaginait que House avait tout arrangé pour qu’il dictât la paix dans le monde. Tous les principaux courants de sa libido avaient trouvé des débouchés plus vastes et plus splendides que jamais. House fit part à Wilson de l’espoir qu’il nourrissait de voir Grey accepter l’offre qui lui avait été faite.

« Lorsque House se leva pour prendre congé, Wilson mit la main sur l’épaule du Colonel et dit : « Il est impossible de concevoir une tâche plus difficile que celle que je vous ai confiée, mais vous l’avez accomplie d’une manière qui a dépassé mes espérances. » Et, quand House lui fit part de l’orgueil qu’il éprouverait si Wilson pouvait mettre son projet à exécution, le Président répondit : « Vous devez être fier de vous, et non de moi, parce que c’est vous qui avez tout fait. »

Et, tout heureux, le Président attendit, à la Maison-Blanche, que le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères lui permît de faire entrer les États-Unis en guerre pour réaliser les objectifs officiels des Alliés et faire, de Woodrow Wilson, le Prince de la paix : Arbiter mundi.

XIX.

Grey ne donna aucune permission, et, le 24 mars 1916, le bonheur de Wilson fut fortement ébranlé par une torpille qui emporta tout l’avant du paquebot britannique Sussex, qui assurait la traversée de la Manche. House conseilla de renvoyer Bernstorff et de se préparer à une guerre immédiate. Wilson hésita. Son désir de dicter au monde une paix parfaite avait des racines si profondes qu’il ne pouvait y renoncer. Sa volonté suprême était de faire entrer les États-Unis en guerre après s’être entendu avec les Alliés pour pouvoir dicter la paix ; mais la perspective d’entraîner les États-Unis dans une guerre qui se terminerait peut-être par une paix néfaste lui faisait également horreur. Il voulait apporter la paix, non la guerre, et une parfaite paix finale lui semblait la noble fin qui justifiait ce moyen.

Il attendit près de quatre semaines pour s’occuper de l’affaire du Sussex, et, dans cet intervalle, s’efforça de persuader Grey de le laisser intervenir dans la lutte comme Prince de la paix. Le 6 avril 1916, il composa personnellement, pour Grey, sur sa propre petite machine à écrire portative, le câble suivant : « Comme il semble probable que ce pays sera amené à rompre avec l’Allemagne à cause de la guerre sous-marine, sauf imprévu, et puisque la lutte sera certainement prolongée si ce pays devient belligérant, je me permets de suggérer que si vous croyez devoir mettre bientôt en œuvre le projet dont nous sommes convenus, vous consultiez vos alliés afin d’agir immédiatement. »

Neuf ans plus tard, le 14 mars 1925, se souvenant de ces négociations, le colonel House écrivit :

« Je crois que le câble que Wilson et moi avons préparé ensemble pour Grey a été une erreur. Nous aurions dû comprendre qu’il ne provoquerait pas la réponse désirée. Je ne suis pas certain que nous n’avons pas commis une erreur plus grave encore en ne prenant pas l’initiative de réunir une conférence de la paix au lieu de laisser les Alliés être juges de son opportunité. »

Le câble de Wilson était, en réalité, quelque peu naïf. Pour le ministre des Affaires étrangères britanniques, il signifiait : Wilson admet qu’il doit déclarer la guerre à l’Allemagne ; la défaite de celle-ci et la réalisation de tous nos buts de guerre secrets devient, de ce fait, certaine ; nous allons pouvoir annexer les colonies allemandes et contrôler une vaste zone de territoire turc, de l’Égypte à la Perse, détruire la flotte, confisquer la marine marchande et paralyser l’économie allemande. Wilson nous demande maintenant d’abandonner tous ces avantages ; et pourquoi ? pour le plaisir de le voir devenir dictateur du monde. La réponse que Wilson espérait recevoir de Grey ne vint pas.

Wilson, pensant qu’un mot de Grey lui éviterait d’entrer en guerre avant d’être sûr des termes définitifs de la paix, retarda l’envoi de sa note à l’Allemagne jusqu’au 18 avril. Puis, profondément malheureux, sentant que sa note équivalait à une déclaration de guerre, mais que les termes dont il s’était servi dans celles qu’il avait envoyées à propos du Lusitania ne lui laissaient pas d’autre solution, il écrivit :

« Si le gouvernement impérial ne déclare pas immédiatement qu’il abandonne ses méthodes actuelles de guerre sous-marine contre les navires marchands transportant du fret ou des passagers, le gouvernement des États-Unis n’a d’autre alternative que de rompre toutes relations diplomatiques avec l’Empire allemand. »

Or Wilson fut profondément surpris et soulagé lorsque l’Allemagne, le 5 mai 1916, accepta sa demande.

Le 12 mai, un télégramme de Grey à House détruisit l’espoir que nourrissait Wilson d’être invité par les Alliés à imposer les conditions de paix. Ses vues sur la guerre se transformèrent alors aussitôt. Il commença à deviner que Grey n’était pas l’archange que House avait imaginé ; mais il espérait encore pouvoir le persuader de le laisser faire la guerre pour imposer la paix. Le 16 mai 1916, il écrivit à House qu’il était temps de s’attaquer au « plus dur ». L’Amérique, déclara-t-il, devait prendre une initiative nette pour promouvoir la paix sur des bases permanentes ou soutenir ses droits contre la Grande-Bretagne aussi fermement qu’elle l’avait fait contre l’Allemagne, mais il était impossible de ne pas agir. Il chargea House de préparer un câble très ferme pour Grey. House envoya plusieurs messages à Grey dont l’essentiel était : acceptez que Wilson impose les conditions de paix ou attendez-vous à des difficultés.

L’espoir de Wilson se manifesta dans ses discours des semaines suivantes. Le 20 mai 1916, il déclara :

« J’aimerais, par conséquent, penser que j’exprime l’esprit de cette rencontre en évoquant la nation brandissant bien haut quelque emblème sacré de sagesse et de paix, de tolérance et de rectitude devant les nations du monde tout en leur rappelant ce passage de l’Écriture : « Après le vent, après le tremblement de terre, après le feu, la petite voix calme de l’humanité. »

Le 30 mai 1916, il dit :

« Et cet esprit s’élancera, conquérant et victorieux, jusqu’à ce que peut-être, par la Providence de Dieu, une lumière nouvelle se lève en Amérique, qui projettera les rayons de la liberté et de la justice au loin sur toutes les mers et même sur les terres qui stagnent dans les ténèbres et refusent de la voir. »

Wilson était prêt à brandir la lumière pour la faire briller jusqu’en Allemagne même. « Dieu n’était-il pas venu sur terre pour sauver les pécheurs ? »

Mais Grey refusait toujours de la voir.

Wilson commença finalement à penser que c’étaient les Alliés, et non l’Allemagne, qui se tenaient entre lui et la réalisation de son désir d’être le Sauveur du monde ; il en fut alors extrêmement irrité. Il cessa de parler de la guerre comme si les Alliés avaient le bon droit pour eux et les Allemands tous les torts. Le 23 juillet 1916, il écrivit à House :

« Je dois avouer que la Grande-Bretagne et les Alliés ont épuisé ma patience. L’affaire de la liste noire est le comble… J’envisage sérieusement de demander au Congrès de m’autoriser à interdire les prêts et à réduire les exportations aux Alliés. Je comprends peu à peu que leur politique tend à empêcher nos exportations de prendre pied sur les marchés que la Grande-Bretagne a contrôlés jusqu’à présent et à peu près annexés. Polk et moi préparons une note très sévère. Je serai peut-être obligé de la faire aussi ferme et définitive que celle envoyée aux Allemands à propos des sous-marins. Qu’en pensez-vous ? Pouvons-nous supporter plus longtemps leur intolérable conduite ? »

Wilson avait été suprêmement heureux depuis le 17 octobre 1915, date à laquelle il avait envoyé à Grey la lettre qui, croyait-il, devait le faire choisir comme pacificateur jusqu’au 26 mars 1916, où le torpillage du Sussex le persuada qu’il serait obligé d’entrer en guerre sans accord préalable avec les Alliés. Il avait une nouvelle épouse et avait pris le monde sous sa protection personnelle. Lorsque Lansing, secrétaire d’État, eut l’audace d’exprimer le désir de savoir, autrement que par la presse, quelle était la politique étrangère des États-Unis, Wilson se fâcha et déclara que Lansing devait comprendre que lui, Wilson, dirigeait les Affaires étrangères et qu’il le ferait de la manière qu’il jugerait la meilleure. Il envisagea même de renvoyer Lansing. Dès que la perspective de jouer le rôle de Prince de la paix commença à s’estomper, il devint extrêmement nerveux et malheureux et ses troubles gastriques et migraines recommencèrent à le harceler. Tous ses collaborateurs l’irritaient, son Cabinet et son travail l’ennuyaient. Le 3 mai 1916, il déclara « qu’il ne voulait plus être Président, qu’il serait merveilleusement soulagé s’il pouvait, en conscience, se retirer ». Mrs Wilson était le seul être qui continuât à lui donner toute satisfaction.

Le 16 juin 1916, il fut choisi à l’unanimité comme candidat démocrate, et le slogan de sa deuxième campagne pour la présidence fut pour la première fois proclamé par le gouvernement Glynn de New York. « Il a maintenu notre neutralité ! » Wilson, sachant qu’il s’était efforcé, depuis huit mois, d’entraîner les Américains dans la guerre, avait tellement mauvaise conscience qu’il évita, dans les discours qu’il fit pendant sa campagne, toute allusion au fait qu’il avait maintenu la neutralité dans le passé, et toute promesse de continuer à le faire. Il savait néanmoins qu’il ne pouvait être élu sans les votes des États de l’ouest, qui étaient farouchement opposés à la guerre. Aussi approuva-t-il le slogan choisi par son parti : « Il a maintenu la neutralité de l’Amérique ! », et des milliers d’affiches et des milliers de cris firent entrer cette idée dans l’esprit des Américains : Wilson nous a préservés et nous préservera de la guerre. Voter pour Wilson, c’est voter pour la paix. Si les Américains avaient su qu’il s’efforçait de les entraîner dans la guerre, il aurait subi une défaite écrasante.

Pendant la campagne présidentielle, Wilson continua à être d’une irritabilité qu’il fit peser avec impartialité sur ses amis et sur ses ennemis. Le sénateur. Lodge eut vent des instructions envoyées à Gérard par Wilson et Bryan avec la première note concernant le Lusitania. Et, dans un discours prononcé à Boston, il affirma que la note ferme envoyée à Berlin avait été neutralisée par une allusion suggérant qu’il ne fallait pas la prendre au sérieux, et que l’Allemagne avait continué à violer les droits américains parce qu’elle savait, ou croyait, que les États-Unis, tant que Wilson serait président, ne les défendraient pas. Wilson répondit :

« … la déclaration du sénateur Lodge est fausse. Je n’ai jamais écrit ni envisagé un post-scriptum ou d’accepter d’amendement à la note concernant le Lusitania, à part les modifications que j’ai moi-même apportées pour renforcer ou amplifier les protestations. Lorsque la note fut rédigée, un membre du Cabinet me fit remarquer qu’il serait bon de faire comprendre au gouvernement allemand qu’une offre d’arbitrage serait la bienvenue, mais cette question n’a jamais été discutée en conseil de Cabinet, et personne n’a menacé de démissionner à ce sujet pour l’excellente raison que j’ai refusé qu’elle fût soulevée, après lui avoir donné l’attention qu’exigeait, à mon avis, un si grave problème, qui n’avait toutefois rien à voir avec le dessein de la note. Le public a eu connaissance de tout ce qui a été dit au gouvernement allemand. »

Le lecteur se souvient sûrement que Wilson et Bryan avaient préparé les directives ensemble et les avaient envoyées au bureau du Chiffre du Département d’État afin qu’elles fussent remises au gouvernement allemand en même temps que la note concernant le Lusitania. Tout ce qu’avait dit Wilson dans sa réponse à Lodge était, en un sens, vrai. Son démenti, dans son ensemble, était une évasion extrêmement adroite de la vérité. Mais cette nouvelle illustration du soin que prenait Wilson à ne pas permettre à la vérité de faire obstacle à sa carrière est un fait beaucoup moins important que la haine violente qu’il commença à éprouver pour le sénateur Lodge. Nous avons observé qu’au collège, déjà, celui-ci était pour lui un représentant de son père. Lorsque Lodge l’obligea à se servir de cette extraordinaire échappatoire il se mit à l’utiliser, ainsi qu’il avait utilisé West, comme débouché pour sa formation contre sa passivité envers son père. Aussi ses rapports avec Lodge ne furent-ils plus contrôlés par la raison, mais par une compulsion. Il était forcé d’essayer de se dresser contre Lodge, comme il l’avait été contre West.

L’opinion de Wilson s’était totalement transformée depuis qu’il avait écrit, en 1915, que les Allemands étaient des « bêtes sauvages ». À partir du moment où les Alliés refusèrent de l’accepter comme le Sauveur du monde, il pensa qu’ils étaient des ennemis de Dieu à peu près au même titre que les Allemands. Son désir de transformer la guerre en croisade dont il serait le chef, et sa conviction grandissante que les Alliés étaient aussi infidèles que les Allemands se trouvent remarquablement juxtaposés dans son discours du 5 octobre 1916 :

« … La singularité de la guerre actuelle réside en ce que son origine et ses objectifs n’ont jamais été révélés… L’histoire devra chercher longtemps à expliquer ce conflit. Mais que l’Europe ne se méprenne pas sur notre compte. Ce n’est pas par indifférence que nous nous abstenons, mais parce que, lorsque nous faisons peser la puissance de cette nation, nous voulons savoir pourquoi… Si l’on vous demande : « Vous n’êtes donc pas disposés à vous battre ? » répondez « si » ; vous attendez seulement qu’il se présente une chose qui en vaille la peine ; vous ne cherchez pas à intervenir dans un conflit mesquin mais dans un conflit qui implique la défense des droits de l’homme, vous cherchez une cause qui élève votre esprit au lieu de l’abaisser, une cause qui donne la gloire à celui qui verse son sang lorsqu’il le faut, afin que tous les accords qui défendent la liberté portent le sceau du sang des hommes libres. »

Cette déclaration quelque peu compliquée, traduite en termes simples, signifie : « Les Alliés sont probablement aussi égoïstes que les Allemands. Je ne veux pas entrer en guerre à cause d’un « conflit mesquin » avec l’Allemagne au sujet de ses sous-marins. Je désire par-dessus tout mener une croisade pour l’avènement d’une paix parfaite. »

Deux semaines après avoir prononcé ce discours, il reçut une communication du gouvernement allemand l’informant que s’il ne prenait pas bientôt d’initiative en faveur de la paix, la guerre sous-marine totale recommencerait. Son irritation augmenta. House lui-même commença à en sentir le poids. Le 2 novembre 1916, il écrit dans son journal :

« Le Président est rentré. Me Cormick et moi sommes allés à sa rencontre et l’avons accompagné jusqu’à Mayflower. Nous avons eu une entrevue d’une heure et demie, et notre discussion a été la plus âpre que nous ayons eue depuis longtemps.

… Il a jugé que New York « était entièrement pourri » et devrait être effacé de la carte… Il a déclaré que Me Cormick et moi avions la « New Yorkite » et que la campagne devrait être menée d’ailleurs »… Cependant, avant notre départ, le Président nous a pris par les épaules et nous a exprimé sa reconnaissance pour ce que nous faisions… Il a dit : « Je ne crois pas que les Américains veulent entrer en guerre, quel que soit le nombre de nos compatriotes qui se font torpiller… » Tout en exprimant son regret qu’il en fût ainsi, il a répété qu’il en avait la certitude. »

Wilson devint de plus en plus indifférent à la manière dont sa campagne était conduite et, malgré son narcissisme et son surmoi qui, naturellement, exigeaient la victoire, semblait parfois ne pas se soucier d’être élu. House consigna dans son journal : « Le Président a tout laissé entre nos mains et n’a pas téléphoné, fait la moindre suggestion ou donné un avis, bien que son sort soit en jeu. » Wilson décida de démissionner immédiatement si Hughes était élu, au lieu d’accomplir les quatre mois qui lui restaient pour achever son mandat. Le 7 novembre 1916, Wilson fut réélu président. Il dut son élection aux votes ambigus des États de l’ouest qui étaient, en écrasante majorité, contre la guerre.

Pendant l’été et le début de l’automne 1916, le Président, malheureux et nerveux, fut en désaccord avec presque tous les êtres et les choses de l’existence. Il avait été gai et heureux pendant l’hiver de 1915 et au début de l’année suivante. Qu’est-ce qui l’avait conduit de la joie au mécontentement ? Sa vie personnelle n’avait subi aucun changement. Son second mariage lui donnait le même genre de satisfactions que le premier. Sa femme le rendait pleinement heureux ; mais comme Ellen Axson, Edith Bolling Galt ne put préserver le bonheur de son mari pendant leur première année de mariage. Le mince courant de libido qui était dirigé vers les femmes ne pouvait compenser le manque de satisfaction des grands courants de libido qui avaient été tournés vers son père. Pendant l’hiver et au début de 1916, où il avait été si heureux, il avait cru qu’il était sur le point de faire entrer les États-Unis en guerre et d’imposer la paix. Nous avons vu que ce projet offrait un magnifique débouché pour tous les courants de libido tournés vers son père. En été, il avait été obligé de comprendre, plus clairement que jamais, que les Américains s’attendaient à ce qu’il les maintint dans la neutralité et que les Alliés ne lui permettraient pas d’imposer la paix qu’il voulait.

Il avait été contraint, par conséquent, d’abandonner le débouché qui lui avait donné tant de bonheur pour les désirs tournés vers son père. Il s’était vu jouant « le rôle le plus noble jamais échu à un être humain ». Toutes les charges principales de sa libido s’étaient unies pour créer un désir écrasant de jouer ce rôle. Il était incapable d’être heureux s’il ne pouvait croire qu’il allait devenir le sauveur du monde. S’il ne pouvait conduire les États-Unis en guerre comme à une croisade pour une paix qu’il dicterait lui-même, peu lui importait d’être Président ou pas, et il était consterné par le spectre que la communication allemande du 18 octobre 1916 faisait apparaître devant lui. Il sentait qu’il pourrait être contraint d’entraîner les habitants des États-Unis, à leur corps défendant, dans un « conflit mesquin » qui aboutirait, non seulement à la perte de milliers de vies américaines et de billions de dollars, mais aussi à l’établissement d’une paix peu satisfaisante. Il ne connaissait pas exactement les buts de guerre secrets des Alliés ; mais leur refus d’accepter l’aide des États-Unis pour leur réalisation l’avait convaincu que ces buts n’étaient pas plus nobles que ceux de l’Allemagne. Son désir d’éviter une guerre qui pourrait aboutir à une paix boiteuse, qui amènerait sûrement de nouveaux conflits était presque aussi fort que celui d’entreprendre une croisade pour une paix satisfaisante. Il ne voulait pas apporter la guerre, mais la paix. Son identification inconsciente au Christ le rendait incapable de décider de lutter jusqu’à ce qu’il pût croire que c’était une lutte pour la paix.

XX.

Après sa réélection, Wilson décida qu’il n’y avait qu’une solution à ses difficultés : il devait exiger que la guerre cessât pour le bien de l’humanité, avec ou sans l’accord des Anglais. Il croyait qu’une telle demande amènerait des négociations et une paix sur la base du « statu quo ante bellum ». House s’opposa fortement à cette manière d’agir. Or Wilson était encore très dépendant de House. Le mépris qu’il éprouvait pour Lansing était devenu intense et sa méfiance envers Tumulty l’avait poussé à prier son secrétaire de quitter la Maison-Blanche. N’ayant pu résister aux larmes de Tumulty, il l’avait maintenu dans son poste, mais il prenait soin de lui dissimuler ses intentions ainsi qu’à Lansing. Mrs Wilson, l’amiral Grayson et House étaient les seuls êtres en qui il avait confiance.

Le 14 novembre 1916, Wilson envoya chercher House et ils discutèrent toute la journée sur « la meilleure façon d’agir ». House « prétendant que, pour le moment, il ne fallait rien faire et qu’il suffisait de demeurer vigilants et d’attendre les événements, le Président répondant que la guerre sous-marine ne permettait plus d’attendre et qu’il fallait essayer de négocier avant de rompre avec l’Allemagne ».

Dans son journal, House écrivit : « J’ai pris mon déjeuner du matin seul. Le Président était exceptionnellement en retard, ce qui voulait dire qu’il avait passé une mauvaise nuit. J’étais désolé, mais n’y pouvais rien. Il m’est désagréable de venir à la Maison-Blanche et de le bouleverser comme cela m’arrive souvent… Je lui ai dit que Lansing, Polk et les autres ne jugeaient pas que la controverse sur les sous-marins constituât une crise, et le priai d’oublier toute l’affaire pour le moment. Mes paroles l’apaisèrent sensiblement et le mirent de meilleure humeur. Il était déprimé… »

En dépit des arguments de House, Wilson décida de lancer un appel en faveur de la paix ; mais le Colonel le persuada d’atténuer cet appel et de le différer. Celui-ci était cependant prêt, mais Wilson hésitait toujours à l’envoyer quand, le 12 décembre 1916, le gouvernement allemand publia une déclaration affirmant le désir de l’Allemagne de tenir une conférence en vue de conclure la paix. Wilson, sans consulter House, envoya son appel en expliquant qu’il n’était pas inspiré par la proposition allemande. La note était signée par le secrétaire d’État Lansing. Elle manifestait clairement que Wilson en était venu à considérer les Alliés avec presque autant de méfiance que les Allemands. Il écrivait qu’il « prenait la liberté d’attirer l’attention sur le fait que les objectifs des hommes d’État des belligérants des deux partis, dans cette guerre, étaient virtuellement les mêmes, comme ils l’avaient déclaré, en termes généraux, à leurs peuples et au monde ».

L’appel de Wilson n’apporta aucun résultat concret et il fut profondément déprimé par l’échec de sa tentative. Il avait cependant une telle horreur du chemin qu’il voyait devant lui qu’il continua à lutter pour la conclusion d’une paix immédiate, en dépit des efforts déployés par House pour le persuader du contraire. House était convaincu que Wilson devait abandonner tout espoir de paix et se préparer immédiatement à la guerre. Or Wilson refusait de le faire. Il se tourna vers le gouvernement allemand, sans la cordialité obséquieuse, mais avec le même espoir qu’un an auparavant envers le gouvernement britannique. Il essaya d’obtenir de l’Allemagne une proposition de paix convenable ; et il était disposé, si ce pays remettait entre ses mains des conditions précises et raisonnables, à obliger les Alliés à les accepter. Il avait un tel désir de ne pas déclarer la guerre à l’Allemagne qu’il envisagea même de conclure avec elle un « accord de Bryan » qui aurait rendu toute guerre impossible entre les États-Unis et ce pays pendant au moins neuf mois, se rapprochant ainsi de la position pacifiste que Bryan l’avait supplié de prendre lors du torpillage du Lusitania. Wilson, en fait, ne fut jamais aussi pacifiste que pendant les deux mois qui précédèrent la déclaration allemande de guerre sous-marine à outrance.

Frustré dans son espoir de devenir le sauveur du monde en faisant la guerre, il était bien décidé à être au moins un Prince de la paix en refusant de la faire.

Le comte von Bernstorff vint voir House le 27 décembre 1916 pour proposer de demander par câble à son gouvernement, avec l’approbation du Président, de lui proposer des conditions en harmonie avec celles de celui-ci et de House. Le Président accepta cette proposition avec une profonde gratitude. Bernstorff fit tout son possible pour persuader son gouvernement de lui envoyer des conditions raisonnables à transmettre au Président et, par des entretiens fréquents avec House, amena Wilson à croire qu’il les recevrait dans un avenir proche.

Wilson commença à croire que le gouvernement allemand allait lui laisser dicter la paix, comme il avait cru, l’année précédente, que le gouvernement britannique était sur le point de le faire. Le 4 janvier 1917, quand House le pressa de se préparer à entrer en guerre, il répondit : « Il n’y aura pas de guerre. Le pays n’a aucune intention de se laisser entraîner dans le conflit. Nous sommes les seuls neutres des grands peuples de race blanche et cesser de l’être serait un crime contre la civilisation. » Ses relations avec Bernstorff, qui l’aidait sincèrement à mettre fin à la guerre, devinrent très cordiales, et il prit Lansing en grippe, car, pensait-il, « il n’approuvait pas son intention de demeurer neutre ». Le 11 janvier, il dit à House : « Bernstorff est, de loin, moins dangereux pour Lansing que ce dernier ne l’est pour lui-même, car j’ai été très tenté de lui demander sa démission lorsqu’il a émis un jugement sur notre dernière note. »

Le 19 janvier 1917, il était si sûr que l’Allemagne allait lui faire part des conditions de paix qu’elle désirait et que ces conditions seraient raisonnables qu’il demanda à House de préparer d’avance et de chiffrer un « message pour Balfour et Lloyd George… exposant, comme Bernstorff nous les a écrites, les conditions et les méthodes que les Allemands veulent bien appliquer maintenant ». Le jour même, sans que Wilson le sût, Bernstorff reçut, de son gouvernement, non les conditions de paix raisonnables que Wilson et lui attendaient, mais l’avertissement que la guerre sous-marine totale recommencerait le 1er février 1917.

Wilson, qui croyait que la paix, et non la guerre, l’attendait, prononça, le 22 janvier 1917, l’un des plus grands discours de sa carrière, dans lequel il exigeait une « paix sans victoire ».

Le 20 janvier 1917, Bernstorff, qui luttait toujours pour éviter la guerre avec les États-Unis, mais qui savait qu’elle était à peu près fatale, avait écrit à House : « … Je crains que la situation, à Berlin, ne nous dépasse… Les exigences exorbitantes de nos ennemis et les termes insolents de leur note au Président semblent avoir à tel point irrité l’opinion publique allemande que les conséquences en seront sûrement défavorables à nos projets de paix. »

House envoya cette lettre à Wilson. Et Wilson, le 24 janvier 1917, lui répondit :

« Ce que l’on peut lire entre les lignes du message de Sharp, ajouté à ce que Hoover vous a appris, me persuade que si l’Allemagne veut la paix elle peut l’obtenir, et l’obtenir bientôt, mais il faut qu’elle me fasse confiance et me laisse ma chance. Ce que Bernstorff vous a dit l’autre jour, agrémenté et modifié par ce qu’il a écrit par la suite ne signifie rien en ce qui concerne les négociations entre les belligérants. Il me semble qu’il serait bon que vous revoyez Bernstorff sur-le-champ (sans que votre rencontre puisse être remarquée comme l’a été la dernière, mais dans un endroit moins public) pour lui dire que le moment d’agir est venu si l’Allemagne veut sincèrement et véritablement la paix ; que les renseignements qui nous sont parvenus sont de nature à nous persuader que je peux faire aboutir les pourparlers si l’on me fait une suggestion raisonnable ; mais qu’autrement, vu les préparatifs que les Allemands semblent faire pour une guerre totale aux navires marchands sous prétexte qu’ils sont armés, il est malheureusement vraisemblable que les relations entre leur pays et les États-Unis se rompront et que tout sera changé. Les sentiments, les irritations n’entrent pas en ligne de compte. Veulent-ils vraiment que je les aide ? J’ai le droit de le savoir parce que je désire sincèrement le faire, et que je suis maintenant en mesure d’intervenir sans favoriser aucun des adversaires… Dieu vous bénisse pour l’encouragement et le soutien que vous m’apportez constamment. Je me sens parfois, malgré moi, très seul et très déprimé. »

Il est impossible de refuser sympathie et admiration au Woodrow Wilson qui a écrit cette lettre. En janvier 1917 il a parlé, écrit et s’est conduit en grand homme, et il ne fut nullement responsable de ce que les efforts profondément sincères qu’il fit alors pour que la guerre cessât aboutirent à la guerre. Il est peut-être absurde de s’imaginer être le sauveur du monde ; mais il eût mieux valu, pour l’humanité, que les grandes puissances acceptassent alors de se laisser conduire par Wilson.

House, en réponse à la lettre de Wilson du 24 janvier 1917, écrivit le 27 janvier : « Je lui ai dit (à Bernstorff) que l’Allemagne devait vous faire une offre précise, et sur-le-champ. J’ai suggéré de proposer l’évacuation totale de la Belgique et de la France et de s’entendre pour une « reconstruction, des réparations et des indemnités » réciproques. »

Si Wilson avait reçu, du gouvernement allemand, des propositions établies d’après les grandes lignes suggérées ci-dessus il aurait mis tout en œuvre pour obtenir une paix immédiate. À ce moment-là, les Alliés dépendaient tellement des États-Unis pour leurs munitions et l’aide financière dont ils avaient besoin qu’ils auraient été incapables de résister à une menace d’embargo. Il est certain que Wilson aurait pu imposer une « paix sans victoire ». Mais le gouvernement allemand ne voulait pas d’une paix sans annexions ni indemnités. De même que le gouvernement britannique, en 1915 et 1916, avait préféré continuer à lutter pour ses buts de guerre secrets sans l’aide des États-Unis, le gouvernement allemand, en 1917, espérant obtenir d’importants avantages territoriaux et des indemnités, préféra se faire un ennemi des États-Unis. Le 31 janvier 1917 le comte von Bernstorff écrivit deux lettres : l’une au secrétaire d’État Lansing qui renfermait une déclaration de guerre sous-marine totale, et l’autre au colonel House qui exposait les conditions de paix du Kaiser, conditions qui en auraient fait le dictateur de l’Europe.

XXI.

Wilson fut confondu. Il croyait être sur le point, sans entraîner les États-Unis dans la guerre, de pouvoir arranger une paix juste, et voilà qu’il allait être contraint d’entrer en guerre sans être sûr de la manière dont elle se terminerait. Il en était arrivé à croire que les buts des Alliés étaient aussi égoïstes que ceux des Empires centraux et il avait l’impression de devenir l’instrument des Alliés. Il allait entrer dans une guerre qu’aucune paix parfaite ne sanctifierait : son identification au Christ ne pouvait le supporter. House consigna dans son journal :

« Le Président est triste et déprimé, et je n’ai pas réussi, depuis ce matin, à le mettre dans un meilleur état d’esprit. Il a été profondément déçu de l’initiative subite et injustifiée du gouvernement allemand. Nous avions toutes les raisons de croire que dans un mois les belligérants discuteraient de la paix. Le Président a déclaré qu’il avait l’impression que le monde s’était tout à coup renversé ; qu’après avoir tourné d’est en ouest, il tournait d’ouest en est, et qu’il ne retrouvait plus son équilibre.

La question dont nous avons parlé le plus longuement a été celle de savoir s’il valait mieux donner sur-le-champ son passeport à Bernstorff ou attendre que les Allemands commissent un acte d’hostilité déclarée. Quand Lansing est arrivé, la discussion a repris et nous avons tous jugé préférable de lui remettre immédiatement son passeport, dans l’espoir de ramener les Allemands à la raison… Le Président répétait avec force qu’il ne laisserait pas cet incident provoquer la guerre s’il pouvait l’éviter. Il réitéra sa conviction qu’il serait criminel que son gouvernement fût tellement mêlé à la guerre qu’il ne pût, ensuite, sauver l’Europe. Il parla de l’Allemagne comme d’une « folle qu’il fallait maîtriser ». Je lui demandai s’il trouvait juste que nous attendions que les Alliés maîtrisassent l’Allemagne sans jouer notre rôle. Il tressaillit ouvertement à ces mots, mais s’accrocha cependant à sa résolution de ne pas entrer en guerre s’il était humainement possible de faire autrement. »

Le 5 février 1917, Wilson annonça au Congrès qu’il avait décidé de rompre les relations diplomatiques avec l’Allemagne, tout en insistant sur le caractère pacifique de la politique qu’il espérait poursuivre. Il ne pouvait se résoudre à admettre ce qu’à peu près tous les Américains comprenaient : que cette rupture provoquerait fatalement la guerre. Il reculait encore avec horreur devant le sort qu’il cherchait à éviter depuis si longtemps. Il ne détestait pas le principe de la guerre, mais il approuvait un certain genre de lutte et détestait les autres. Il aurait été très heureux d’entraîner les États-Unis dans une lutte qui eût été une croisade pour la paix ; mais il n’était pas sûr que celle-ci en serait une. En fait, il était convaincu du contraire, ce qui lui était intolérable. Il fallait trouver un débouché pour son désir d’être le Prince de la paix.

Il fut rempli de colère contre l’Allemagne qui l’avait mis dans une situation que son identification au Christ jugeait intolérable. Un amer ressentiment contre le gouvernement allemand se mêlait à cette colère. Il sentait que les dirigeants allemands s’étaient joués de lui en le trompant sur leurs intentions en janvier 1917 et fit le serment de ne plus jamais les croire. Il rejetait le blâme de la duperie dont il avait été victime principalement sur le gouvernement allemand, mais il englobait dans sa haine toute la classe dirigeante allemande ; elle devint pour lui une hydre qui l’obligeait à faire le genre de guerre contre lequel il avait tant lutté. Il continua à inclure les Allemands dans son « amour de l’humanité », mais leurs chefs devinrent dès lors, pour lui, des démons. La distinction qu’il fit toujours entre le gouvernement et le peuple allemands se produisit d’abord dans son inconscient.

Il commença à se sentir extrêmement souffrant. Il pria Dieu de l’éclairer. Sa nervosité, ses migraines et ses troubles digestifs augmentèrent. Jusqu’au 31 mars 1917 il résista au flot de l’opinion publique qui monta vite après la publication de la note de Zimmerman au Mexique. Puis, à l’aube du 1er avril 1917, il prépara son message de guerre.

La remarquable conversation de Frank Cobb avec Wilson ce jour-là montre clairement que, lorsque Wilson rédigea son message, il vit avec une horreur impuissante la perspective d’entraîner l’Amérique dans une lutte qui aboutirait à une paix vicieuse. Il avait l’impression, non de faire la guerre qu’il aurait voulue, mais celle que « les Alliés voulaient et qu’ils auraient gain de cause pour la chose même contre laquelle l’Amérique avait lutté et qu’elle avait espéré ne pas voir ».

Néanmoins, dans le discours qu’il avait préparé juste avant son entrevue avec Cobb, il parla comme s’il entrait dans le genre de guerre qu’il désirait mener. Publiquement il s’exprima comme s’il prenait la tête d’une croisade pour une paix parfaite.

Cette attitude ressemble à de l’hypocrisie, mais l’examen attentif montre que ce n’en était pas. L’hypocrisie apparente de Wilson était presque toujours une illusion qu’il se faisait sur lui-même. Il avait une faculté extraordinaire d’ignorer les faits et une foi immense dans les paroles. Les sentiments qu’il éprouvait pour les faits et les phrases étaient exactement l’inverse de ceux d’un homme de science. Il ne pouvait supporter qu’une phrase fût massacrée par un fait réfractaire. Il adorait voir un événement désagréable supprimé par une belle phrase. Lorsqu’il en inventait une il se mettait à y croire, quels que fussent les faits. À la fin du mois de mars 1917 il se trouva en face d’un dilemme qu’il ne pouvait supporter de résoudre d’aucune façon. Les faits lui disaient que la guerre se terminerait pas une paix boiteuse. S’il s’en tenait à eux ; il n’avait que deux partis à prendre : il pouvait se dire : la guerre se terminera par une paix boiteuse, mais l’Allemagne nous oblige à la faire ; ou : je refuse d’entrer en guerre, malgré les provocations allemandes, parce que la guerre se terminera par une paix boiteuse. Or il ne pouvait se résoudre à accepter l’un ou l’autre de ces partis. D’une part.il avait annoncé si souvent et avec tant d’insistance que les États-Unis entreraient en guerre si l’Allemagne recommençait les torpillages sans préavis que persister dans la neutralité aurait fait de lui et de son pays un objet de risée dans le monde entier. D’autre part, il ne pouvait se contraindre à déclarer au Congrès : l’Allemagne a commis contre nous des actes hostiles, par conséquent nous devons lui déclarer la guerre. Je le déplore parce que cela nous coûtera des milliers de vies et des billions, pour aboutir finalement à une paix infamante qui condamnera le monde à une autre guerre, pire que celle-ci. Son identification au Christ était si forte qu’il était incapable de demander l’autorisation de déclarer la guerre sinon comme moyen d’obtenir la paix. Il avait absolument besoin de croire que, d’une manière ou d’une autre, il sortirait de cette épreuve en sauveur du monde.

À la fin du mois de mars 1917 il fut acculé à déclarer la guerre, ii ne pouvait demander l’approbation du Congrès qu’en la présentant comme une croisade en faveur de la paix. Les faits étaient terriblement en contradiction avec ses désirs. Et, selon ce qui était devenu chez lui une habitude, il évita ce dilemme en les ignorant.

Dans son message de guerre, il exprima, non son désir que la guerre fût une croisade, mais sa conviction que c’en était une, et il oublia les faits. Mais ceux-ci étaient encore très présents à son esprit lors de son entrevue avec Cobb, et il lui en parla. Il fit ensuite tout son possible pour supprimer les réalités désagréables et y réussit en grande partie. Les événements de la guerre devinrent pour lui des faits qu’il inventait pour exprimer ses désirs. De temps à autre la réalité réapparaissait, et il la repoussait en réaffirmant les faits imaginaires qui exprimaient ses désirs. Il arrivait à être persuadé par ses propres paroles. Peu à peu il y croyait fermement. Il convainquit ainsi beaucoup d’hommes, dans de nombreux pays, que la guerre se terminerait par une paix juste, et il « rendit l’Amérique ivre d’abnégation »… bien que personne ne fût plus leurré ou enivré par ses paroles que Wilson lui-même.

Du 1er avril 1917 à sa mort, il y eut, dans l’esprit de Wilson, deux sortes de faits totalement différents à l’égard de la paix et de la guerre : les faits réels, autant que possible refoulés, et ceux que son désir avait créés. Cette aliénation qui lui permit finalement d’accueillir le Traité de Versailles, comme une « assurance à 90 % contre la guerre » avait, certes, ses racines dans son enfance ; mais elle s’amplifia le soir où il écrivit son message de guerre sans supporter de regarder les faits en face. Il déclara que la guerre était une croisade, sachant bien, dans une chambre secrète de son esprit, que les croisés n’atteindraient jamais la terre sainte mais croyant par ailleurs, parce qu’il le désirait, que, grâce aux paroles qu’il avait apprises sur les genoux de son père, il conduirait toutes les armées, au-delà de l’égoïsme, jusqu’au saint sépulcre de la paix universelle, où elles trouveraient… Wilson.

L’incertitude de Wilson, pendant les deux mois qui séparèrent la déclaration de guerre sous-marine totale du 1er février 1917 de sa décision d’entrer dans la lutte, demande une brève explication supplémentaire.

Même après la rédaction de son message de guerre, son incertitude persista. Le mémorandum de Cobb sur sa conversation avec Wilson du 1er avril 1917 contient le passage suivant : « Je ne l’ai jamais vu si abattu. Il a l’air d’avoir des insomnies et il m’a dit que c’était le cas. Il a déclaré qu’il allait probablement se présenter le lendemain devant le Congrès pour demander la guerre, et qu’il n’avait jamais, de toute sa vie, été moins sûr de quelque chose que de cette décision. Il m’a dit que depuis des semaines il était resté éveillé, la nuit, pour réfléchir à la situation… » L’identification de Wilson au Christ était indiscutablement la force psychique principale qui lui rendait si difficile de prendre une décision ; mais une cause supplémentaire semble avoir renforcé son incertitude excessive. La scène qui se passa dans la salle du Conseil, à la Maison-Blanche, demeure inexpliquée. Voici comment Tumulty l’a décrite :

« Pendant quelque temps il demeura assis, silencieux et pâle, dans la salle du Conseil. Puis il déclara : « Réfléchissez à ce qu’ils ont applaudi. Mon message d’aujourd’hui est un message de mort pour nos jeunes hommes. Comme il est étrange de l’applaudir… Tandis que j’ai paru indifférent aux critiques dont j’ai été abreuvé pendant ces jours difficiles, certains ont essayé de comprendre mes intentions et ce que j’ai cherché à faire… Il existe à Springfield, Massachusetts, un vieillard éminent, rédacteur en chef d’un important journal de là-bas, qui a compris ma position depuis le premier jour et m’a entouré de sa sympathie dans toute cette affaire… Je voudrais vous lire la lettre que j’ai reçue de lui. » En le faisant, l’émotion qu’il ressentait devant l’affectueuse sympathie dont la lettre était remplie le saisit ; le Président, lorsqu’il répéta « cet homme m’a compris et entouré de sympathie », sortit son mouchoir de sa poche, essuya les grosses larmes qui remplissaient ses yeux et, posant sa tête sur la table, sanglota comme un enfant. »

Woodrow Wilson, tant que son père vécut, n’avait jamais pris de décision importante sans lui demander conseil. Et il semble bien qu’une partie de son incertitude, lorsqu’il se trouva devant la décision suprême de son existence, soit venue du simple fait qu’il ne pouvait demander l’avis de son père, ni son approbation. Sa décision prise, il lut la lettre d’approbation affectueuse d’un « vieillard éminent » puis, posant sa tête sur la table de la salle du Conseil, sanglota comme un enfant. Le petit Tommy Wilson avait encore un besoin énorme de la tendre sympathie et de l’approbation de son « incomparable père ».

XXII.

La force du désir de Wilson de prendre la tête d’une croisade qui se terminerait par la confirmation de son rôle d’arbitre du monde se manifesta par l’offre spontanée qu’il fit de ses services en octobre 1915 et par son chagrin pendant la période qui suivit le mois de mai 1916, lorsqu’il fut convaincu que l’Angleterre ne lui permettrait pas de le faire. Or, à partir du moment où il réussit à se persuader qu’il transformerait la guerre en croisade, en répétant qu’elle en était une, il retrouva le calme et fut relativement heureux et fort. Il porta, pendant la guerre, de lourds fardeaux pour un homme dont les artères étaient en mauvais état ; et, bien qu’il continuât, comme toujours, à souffrir de troubles gastriques et de migraines d’origine nerveuse, il n’eut pas de « dépression ». Son surmoi, son narcissisme, son activité et sa passivité envers son père, sa formation réactionnelle contre sa passivité envers celui-ci avaient tous trouvé, dans la guerre, des débouchés suprêmement satisfaisants. Il allait réaliser l’impossible, il était le plus grand homme vivant, il faisait tuer des hommes, il était le sauveur du monde et il lui restait sa femme et House à aimer.

Il ne recula devant aucune mesure pour rendre l’entrée en guerre des États-Unis efficace et décisive. Il demanda et fit voter la loi sur la conscription. Il organisa de nouvelles commissions gouvernementales pour traiter des divers problèmes stratégiques et nomma à leur tête les hommes les plus compétents qu’il put trouver, sans distinction de parti. Dans certains cas, ceux qu’il désigna ainsi furent extrêmement efficaces, dans d’autres tout à fait insuffisants : il les soutint tous. Il n’avait ni la force physique, ni le désir de contrôler les travaux de ces nouvelles commissions ou des divers services. Il avait pris la direction des Affaires étrangères et la guerre l’intéressait personnellement moins que la paix qu’il espérait conclure. Le sénateur Lodge, qui était devenu président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, offrit de collaborer avec lui dans ce domaine. Wilson, qui, comme nous l’avons vu, s’était mis, en 1916, à éprouver à l’égard de Lodge une haine névrotique intense, refusa.

Balfour avait remplacé Grey comme secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères. Il vint en Amérique, en avril 1917, informer Wilson que la situation des Alliés était désespérée, qu’il était plus que probable que la Russie allait se retirer de la guerre, que le moral de la France s’effondrait, que la condition financière de l’Angleterre était catastrophique et que les États-Unis devraient porter un fardeau de guerre infiniment plus lourd que Wilson ou n’importe qui, en Amérique, ne l’avait envisagé. Il était prêt à révéler au Président une partie au moins des accords secrets des Alliés et à discuter leurs buts de guerre, en supposant naturellement que Wilson définît clairement les objectifs précis pour lesquels il allait demander au peuple des États-Unis de verser des flots de sang et d’argent.

Wilson voulait résoudre au plus tôt d’une manière précise avec Balfour la question des buts de guerre. À ce moment-là, il aurait pu dicter ses propres conditions de paix et transformer la guerre en croisade de paix, comme il l’avait proclamé. Les Alliés étaient totalement à sa merci. Mais House le persuada de ne pas exiger que Balfour définît ses buts de guerre, en lui affirmant que la discussion qui s’ensuivrait ferait obstacle à la poursuite des hostilités. Wilson et House oublièrent tous deux que les puissances combattantes avaient discuté en détail leurs conditions de paix tout en poursuivant la guerre avec une efficacité remarquable. House introduisit également dans l’esprit de Wilson l’image d’une conférence à laquelle l’Angleterre collaborerait loyalement avec les États-Unis pour établir une paix juste et durable. Et Wilson, toujours ravi « d’éviter les ennuis », laissa passer l’occasion de conclure la paix équitable dont il rêvait. Le Président et House semblent avoir totalement mal compris le respect que les gouvernements européens éprouvaient à l’égard de Wilson. Pour le Président exerçant la puissance de l’Amérique ils avaient le plus grand respect ; pour Woodrow Wilson en tant que chef moral, ils n’en avaient aucun. Du moment que l’assistance matérielle des États-Unis était vitale pour les Alliés, ils étaient obligés de s’en remettre au président des États-Unis ; mais Woodrow Wilson ne put jamais « enivrer les hommes d’État européens de l’esprit d’abnégation ».

Balfour parla de certains accords secrets et promit de les envoyer à Wilson ; mais il ne le fit jamais et, s’étant arrangé pour obtenir l’aide matérielle la plus importante possible des États-Unis, rentra tout heureux en Angleterre.

Bien que Wilson n’ait pas réussi à vider avec Balfour la question des accords secrets, il exprima, dans tous ses discours, l’assurance qu’il obtiendrait une paix juste et durable à la fin de la guerre, et affirma à maintes reprises l’amitié qu’il éprouvait envers le peuple allemand et sa conviction que la défaite leur apporterait, non des souffrances mais des avantages. Le 14 juin 1917, par exemple, il déclara :

« Nous savons maintenant, aussi clairement qu’avant d’être nous-mêmes engagés dans la guerre, que nous ne sommes pas les ennemis du peuple allemand et qu’il n’est pas le nôtre. Il n’a ni commencé, ni désiré cet horrible conflit, ni que nous y fussions entraînés ; et nous éprouvons l’impression vague que nous luttons pour lui, comme il le verra sans doute un jour, autant que pour nous…

Le fait important qui se distingue de tous les autres c’est que cette guerre est une lutte des peuples, une lutte pour la liberté, la justice et l’autonomie de toutes les nations du monde, une lutte qui fera de l’univers un lieu sûr pour ceux qui y vivent et s’en sont rendus maîtres, y compris les Allemands. »

Le fait indigeste de l’existence des accords secrets, cependant, pesait sur l’esprit de Wilson et le troublait. Le 21 juillet 1917 il écrivait à House :

« L’Angleterre et la France n’ont nullement les mêmes idées que nous concernant la paix. Après la guerre nous pourrons les obliger à penser comme nous parce qu’elles seront alors, entre autres choses, financièrement entre nos mains, mais c’est impossible maintenant et toute tentative de parler en leur nom ou de nous exprimer franchement amènerait des désaccords qui remonteraient forcément à la surface en public et retireraient toute efficacité à notre alliance… Nos véritables conditions de paix, celles sur lesquelles nous insisterons sûrement, ne sont acceptables actuellement ni en France ni en Italie (sans parler de la Grande-Bretagne). »

Wilson, avec l’habitude étrange qu’il avait contractée de répéter, à House, les pensées mêmes que celui-ci avait fait pénétrer dans son esprit, prit ainsi définitivement le parti d’ignorer les accords secrets pendant la guerre pour éviter toute friction avec les Alliés, mais affirma sa résolution d’obliger ceux-ci à conclure une paix de réconciliation, après la victoire, en brandissant la puissance financière des États-Unis. Il était persuadé qu’en se servant de ses armes économiques et de son art d’influencer les hommes par ses paroles il pourrait obtenir la paix qu’il désirait. Il promit publiquement, à maintes reprises, au peuple allemand une paix parfaitement juste.

On a souvent affirmé que Wilson était un hypocrite notoire, qu’il n’avait jamais eu l’intention d’aider les Allemands à obtenir une paix convenable, et que ses promesses n’étaient que des armes propres à saper leur moral, des moyens d’« allumer un incendie derrière le gouvernement allemand ». Or c’est entièrement faux. Il savait parfaitement que les paroles qui diminuaient la confiance du peuple allemand en son gouvernement et leur faisaient croire que la défaite amènerait pour eux une paix juste et durable minerait leur volonté de combattre et hâterait ainsi l’effondrement de l’Allemagne ; mais son intention que les Allemands bénéficiassent d’une paix juste était profondément sincère. Ses désirs les plus profonds soutenaient celui d’une telle paix. Dans une conversation avec l’un des auteurs de ce livre, après son discours enflammé du 4 décembre 1917, il exprima ses véritables sentiments : « Oui – n’est-ce pas horrible ? Tous ces membres du Congrès et ces sénateurs applaudissant le moindre misérable propos belliqueux que je leur tenais et ignorant tout de ce qui me tient vraiment à cœur. Je hais cette guerre ! Je hais toutes les guerres, et la seule chose qui m’intéresse sur terre, c’est la paix qui sera un jour la conclusion des hostilités. » En disant ces mots, les larmes jaillirent de ses yeux et inondèrent ses joues. Il croyait sincèrement en sa mission. Il était le Fils de Dieu, partant en guerre pour donner une paix parfaite au monde entier. Les promesses qu’il fit au peuple allemand étaient parfaitement vraies.

Après avoir pris ces engagements et refusé de les tenir par des négociations immédiates avec les Alliés, il se sentit engagé sur l’honneur, envers les peuples allemand, américain et tous les autres peuples du monde de les tenir par les moyens qu’il avait choisis. Il se considérait comme profondément lié par ses serments et était convaincu qu’il aurait le courage de se servir de ses armes, de remplir ses promesses et de conclure une paix parfaite. Son courage et sa sagesse lui inspiraient une confiance absolue.

Le 12 novembre 1917, il déclara dans un discours :

« Je ne suis pas hostile aux sentiments des pacifistes, mais à leur stupidité. Mon cœur est avec eux, mais mon esprit les méprise. Je veux la paix, je sais comment l’obtenir, et eux l’ignorent. »

Le 8 janvier 1918, il prononça, devant le Congrès, le discours dans lequel il énuméra les quatorze points qui devinrent la base de l’armistice et du Traité de Versailles. Préciser des buts de guerre, même aussi vagues que ceux-ci, dépassait de beaucoup sa connaissance de l’Europe, et il avait établi ses points en grande partie sur les recommandations du comité d’enquête de House, formé de professeurs d’université, que Wilson avait chargé celui-ci de créer, en septembre 1917, pour préparer la Conférence de la paix.

En janvier 1918, Wilson croyait profondément qu’il pouvait hisser la guerre, par la puissance de son verbe, au niveau d’une croisade pour l’application des principes du Sermon sur la Montagne. Son identification au Christ inspirait ses discours. L’étendue de cette identification est illustrée par le fait qu’après avoir lu l’ouvrage de George B. Herron dans lequel on le compare à Jésus, il l’offrit à divers amis en déclarant : « Herron est le seul homme qui me comprenne vraiment. »

L’attaque victorieuse de Ludendorff, le 22 mars 1918, obligea Wilson à modérer momentanément la teneur religieuse de ses discours et à consacrer ses efforts, à éveiller l’esprit belliqueux de l’Amérique ; et ce ne fut qu’en septembre 1918, lors de la déroute totale des armées allemandes, qu’il put parler librement comme s’il était le Christ.

Le 2 septembre 1918, House écrivit à Wilson pour lui demander s’il ne serait pas prudent d’exiger des Alliés qu’ils s’engageassent au sujet de certains buts de guerre et le pressa de suivre la voie qu’il lui avait interdite lors de la venue de Balfour en Amérique, en avril 1917. Wilson, ayant adopté à fond les premières idées de House, refusa d’entrer en rapport avec les Alliés. Bien au contraire, le 27 septembre 1918, il parla de nouveau comme s’il était le Christ, imposant quatre principes qui devraient servir de base de paix. Le premier étant « la justice impartiale qui doit être appliquée exige qu’il n’existe aucune discrimination entre ceux envers lesquels nous avons le désir d’être justes et les autres. Il ne doit y avoir aucun favori et les seules normes doivent être les droits égaux des différents peuples intéressés ».

Le 29 septembre 1918, Ludendorff, croyant que ses armées allaient être anéanties, exigea que le gouvernement allemand demandât un armistice immédiat. C’est ce que fit, le 5 octobre 1918, le prince Maximilien de Bade, chancelier allemand, qui accepta « comme base des négociations de paix le programme proposé par le président des États-Unis dans son message du 8 janvier 1918 au Congrès et dans ses discours ultérieurs, principalement celui du 27 septembre 1918 ».

XXIII.

Wilson envoya House à Paris pour discuter, avec les Alliés, des négociations d’armistice. Le 19 octobre 1918, lorsque celui-ci se trouva en face de Clemenceau, de Lloyd George et de Sonnino, ils refusèrent d’accepter l’armistice sur la base des quatorze points. House les menaça d’une paix séparée entre les États-Unis et l’Allemagne. Wilson soutint House en lui envoyant le câble suivant :

« Je considère de mon devoir, en mon âme et conscience, de vous autoriser à affirmer qu’il m’est impossible de participer aux négociations d’une paix qui n’englobe pas la liberté des mers, parce que nous nous sommes engagés à combattre, non seulement le militarisme prussien, mais le militarisme où qu’il se trouve. Il m’est tout aussi impossible de participer à un règlement qui ne prévoit pas une Société des Nations parce qu’une telle paix amènerait, dans un certain laps de temps, comme seule garantie, un réarmement universel ce qui serait désastreux. J’espère que je ne serai pas obligé de rendre cette déclaration publique. »

Ainsi Wilson commençait à lutter contre les Alliés en soutenant la menace de paix séparée de House, et en y ajoutant même la menace supplémentaire de porter à la connaissance du monde son désaccord avec les chefs alliés s’ils refusaient de mettre à exécution les quatorze points.

Aucun terme admissible dans les négociations diplomatiques n’aurait pu montrer plus clairement sa résolution d’imposer la paix qu’il avait promise au monde, ou la force de son désir d’être le juge équitable de l’humanité. Il était sous la domination absolue de ses identifications avec la Trinité.

Le 14 novembre 1918, il envoya à House le câble suivant au sujet de l’organisation de la Conférence, de la paix :

« Je suppose que je serai choisi comme président. »

House répondit que la Conférence de la paix devant se tenir en France, l’usage diplomatique exigeait que Clemenceau présidât et qu’il serait peut-être imprudent que Wilson prît part à la Conférence. Wilson fut extrêmement mécontent. Le 16 novembre 1918, il câbla à House :

« Cela bouleverse tous les projets que nous avions faits. Ce changement de programme me plonge dans la plus complète confusion… J’en conclus que les dirigeants français et anglais veulent m’exclure de la conférence de crainte que je ne prenne contre eux la tête des nations plus faibles… Je ne suis pas d’accord avec l’idée que la fierté nous empêche d’obtenir les résultats que nous nous sommes proposés… »

Le fait d’imposer la loi de Dieu aux nations offrait un débouché si magnifique à tous les désirs les plus profonds de Wilson que la simple suggestion qu’il serait peut-être plus sage qu’il ne participât pas à la Conférence le plonge dans « la plus complète confusion ». Il voulait diriger le monde en personne, en réalité, de son trône, avec une autorité absolue. Il ne pouvait être absent de la Conférence de la paix.

Wilson, à la Maison-Blanche, en réfléchissant à la tâche qui l’attendait, dit à son secrétaire : « Tumulty, ce voyage sera la plus grande réussite ou la tragédie suprême de toute l’histoire ; mais je crois en la Divine Providence. Si je n’avais pas la foi je deviendrais fou. Si je pensais que les affaires de ce monde troublé dépendent de notre intelligence limitée, je ne saurais à quel raisonnement m’accrocher pour retrouver ma santé d’esprit ; mais je crois qu’aucune société humaine, quelles que soient les dispositions qu’elle prenne pour user de sa force ou de son influence, ne pourra jamais faire échouer cette grande entreprise mondiale, qui, après tout, est celle de la miséricorde, de la paix et de la bonne volonté divines. »

De même qu’en 1912 il avait senti que Dieu avait voulu qu’il devînt président des États-Unis, il sentit, en 1918, que Dieu voulait qu’il donnât la paix éternelle au monde. Il partit pour Paris en qualité d’envoyé de Dieu.

Il avait l’intention de faire lui-même la paix, avec l’aide discrète de House ; et, bien que les Républicains eussent obtenu la majorité au Sénat lors de l’élection de novembre et que le traité qu’il allait signer dût être ratifié par la majorité des deux tiers des sénateurs, il refusa l’offre que lui faisaient les républicains d’accepter, comme collaborateurs, deux de leurs principaux chefs. En tant que délégué du Seigneur, il se sentait sûr de pouvoir surmonter n’importe quelle opposition sénatoriale.

Il refusa aussi d’avoir un secrétaire personnel. Les sentiments contradictoires qu’il éprouvait à l’égard de Joe Tumulty, qui eux-mêmes remontaient aux émotions contradictoires que son petit frère Joe lui avait inspirées, furent la cause de ce phénomène extraordinaire. Il se méfiait tellement de Tumulty qu’il ne voulait pas l’emmener à la Conférence de la paix. Il l’aimait tellement qu’il ne pouvait supporter de le blesser en se faisant accompagner d’un autre secrétaire. Il partit pour réorganiser le monde avec une suite composée de son médecin et de deux sténographes.

Il emmena aussi les membres de la commission d’enquête de House, qui étaient très bien documentés mais n’avaient aucune expérience des conférences internationales. Il leur déclara, sur le paquebot George Washington, au cours d’une entrevue qui manifesta à quel point son ignorance de l’Europe était profonde : « Dites-moi ce qui est juste et je lutterai ; consolidez ma position. » Il ne fit rien, en dehors de cela, pour organiser ses forces. Il n’avait aucun plan de campagne détaillé ni d’organisation-diplomatique. Il ne s’était pas occupé personnellement de choisir la délégation américaine et fut furieux de découvrir, sur le George Washington, que le secrétaire et les secrétaires adjoints de la délégation américaine, amenés par Lansing, étaient des hommes qu’il méprisait personnellement. En arrivant à Paris, le 14 décembre 1918, il dit à House qu’il avait l’intention de les renvoyer et d’en choisir d’autres. House le persuada de ne pas prendre cette mesure drastique. Dès lors Wilson évita, autant que possible, tout contact avec Lansing et le secrétariat de la délégation américaine, se coupant ainsi de l’aide que ses services diplomatiques auraient pu lui donner.

House le poussa à prendre immédiatement un secrétaire personnel. Wilson refusa en déclarant que « Tumulty aurait le cœur brisé ». House offrit à Wilson les services de ses propres collaborateurs, dont le chef était le gendre de House, qu’il n’aimait pas. Le secrétariat de House était installé à l’Hôtel Crillon, Wilson résidait au palais Murât, à six cents mètres de là. Il en résulta que Wilson, bien qu’il soumît de nombreuses questions à House pendant la Conférence, ne se servit jamais du secrétariat de celui-ci et fit personnellement son travail sans secrétaire. Il demeura au palais Murât avec sa femme, son médecin et ses deux sténographes, s’occupant seul de milliers de choses insignifiantes qui n’auraient jamais dû accaparer son attention ou épuiser sa mince réserve de force physique. Le désordre de ses documents et de son esprit devint effroyable.

Néanmoins il crut, pendant les premières semaines qu’il passa en Europe, qu’il allait donner au monde la paix parfaite qu’il lui avait promise. Il fut reçu comme un sauveur par tous les peuples d’Europe. Il fut adulé par les Français, les Anglais et les Italiens ; les paysans, en Italie, brûlaient des cierges devant sa photo ; quant aux soldats allemands épuisés et désespérés qui rentraient dans leur pays, ils passaient sous un arc de triomphe portant cette triste inscription :

Seid wilkommen, wacker Streiter Gott und Wilson helfen weiter.

Wilson occupa trois heureuses semaines à se montrer à ses adorateurs européens, ce qui, naturellement, augmenta sa confiance en lui et en sa mission. À Buckingham Palace, après un banquet, il fit un discours où il appela royalement les citoyens des États-Unis « mon peuple ».

À Milan, il se plaça au-dessus de tous les usages presbytériens et se rendit à l’opéra le dimanche. Là, l’adoration bruyante des masses devint du délire. Wilson se mit à envoyer des baisers à la foule qui fit de même et le délire devint de l’extase. Il n’est pas surprenant qu’il revînt de ses voyages convaincu que les nations européennes le suivraient, même contre leurs gouvernements.

XXIV.

Il rentra plein d’ardeur à Paris le 7 janvier 1919. Mais on ne s’était mis d’accord sur aucun programme pour la Conférence. Wilson avait rejeté le projet français, pourtant très logique, qui considérait la Société des Nations comme la dernière question à débattre à la Conférence ; il voulait qu’elle fût fondée avant la discussion des conditions de paix. Il insista pour se porter garant de la paix avant d’avoir fixé aucune des clauses du traité. Il expliqua sa préférence pour cette méthode à House le 14 décembre 1918 en déclarant qu’il voulait « que la Société des Nations fût le centre de tout le programme autour duquel le reste devait graviter. Lorsque ce serait un fait accompli, à peu près toutes les difficultés disparaîtraient ».

Les inconvénients pratiques du projet de Wilson étaient évidents. En se portant garant des conditions de paix avant de savoir si elles étaient justes, satisfaisantes et durables, il courait le risque de s’apercevoir, à la fin de la Conférence, qu’il avait engagé les États-Unis à garantir des conditions injustes et éphémères, entraînant ainsi les Américains dans les guerres futures qui naîtraient de règlements peu équitables. De plus, en cautionnant à l’avance la paix, il abandonnait aux politiciens alliés l’un de ses atouts diplomatiques les plus importants. L’ultime espoir de Llyod George, de Clemenceau et d’Orlando était d’obtenir la garantie des États-Unis pour les annexions qu’ils avaient l’intention d’opérer. Les Anglais s’étaient efforcés de l’avoir au moyen d’une Société des Nations depuis les lettres de Grey à House en 1915. Et le 7 janvier 1919, quand House fit observer à Clemenceau, qui était prêt à accepter une Société des Nations mais se montrait sceptique sur sa valeur, que les frontières françaises pourraient être garanties par celle-ci, Clemenceau préconisa une Société beaucoup plus puissante que les Anglais ou Wilson ne le désiraient. Si Wilson s’en était tenu à l’opinion qu’il avait exprimée à maintes reprises dans son discours du 22 janvier 1917 et réaffirmée dans sa lettre du 22 mars 1918 à House, qu’un représentant du peuple américain ne pouvait demander en conscience à celui-ci de cautionner la paix que si les « accords territoriaux définitifs de la Conférence de la paix étaient justes, satisfaisants et durables », le désir que les dirigeants alliés avaient de la garantie des États-Unis aurait fait pencher la balance en faveur de conditions justes. Mais comme la caution des États-Unis leur avait été donnée d’avance, ils se sentirent libres d’insister pour obtenir les conditions qu’ils voulaient. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les avantages pratiques de la méthode employée par Wilson étaient problématiques. Il croyait que la création de la Société des Nations, en « garantissant la sécurité avant la signature de la paix », donnerait aux hommes d’État réunis à Paris un tel sentiment d’assurance et de fraternité qu’il pourrait les amener à traiter les autres peuples dans l’esprit du Sermon sur la Montagne, et que « toutes les difficultés les plus graves disparaîtraient ». Cependant la conversion de Lloyd George, de Clemenceau et d’Orlando était si douteuse que nous pouvons deviner que la raison de Wilson agissait, une fois de plus, pour satisfaire sa libido et que les motifs véritables qui l’animaient étaient inconscients.

Le lecteur se souvient peut-être de la lettre du 21 juillet 1917 à House, dans laquelle il écrivait :

« L’Angleterre et la France sont loin d’avoir les mêmes conceptions que moi au sujet de la paix. Quand la guerre sera finie, nous pourrons les obliger à penser comme nous parce qu’ils seront alors, entre autres, financièrement entre nos mains… »

La guerre était finie. Tous les Alliés étaient financièrement entre ses mains. Le câble sévère qu’il avait envoyé au moment des pourparlers d’armistice aurait pu faire croire qu’en arrivant à Paris il dirait à Lloyd George, Clemenceau et Orlando : Messieurs, je suis venu conclure une paix fondée sur mes quatorze points, et aucune autre. Ces points doivent être interprétés dans un esprit de justice impartiale, comme je l’ai déclaré le 27 septembre dernier. Vous vous êtes engagés à faire la paix sur ces bases en acceptant les accords d’armistice. Si vous essayez de manquer à votre parole et de ne pas remplir vos obligations, je n’accepterai, en aucun cas, de forcer le peuple des États-Unis à se porter garant de la paix que vous concluez, au risque de les entraîner dans les guerres futures qu’une paix vicieuse provoquera sûrement. Je vais quitter la Conférence, vous dénoncer publiquement comme les ennemis d’une paix durable, supprimer l’aide financière et économique des États-Unis qui seule vous permet de vivre, conclure une paix séparée dans des conditions équitables et vous laisser en face des peuples de vos pays respectifs qui exigent une paix juste et permanente, que vous le veuillez ou pas.

S’il avait suivi cette voie, il aurait peut-être obtenu la paix « juste et durable » qu’il avait promise au monde. Mais entre les pourparlers d’armistice et son arrivée à Paris, le 14 décembre 1918, il décida de combattre pour la paix qu’il voulait, non avec ces armes viriles, mais avec des armes féminines, non avec la force, mais avec la persuasion. Il avait des moyens économiques et financiers extraordinairement puissants. Tous les Alliés vivaient des crédits et des approvisionnements américains. Mais l’usage de ces armes impliquait une lutte que précisément il n’avait jamais faite et ne pouvait faire en personne, à moins d’y être forcé par sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Il n’avait jamais osé se battre, et ses combats avaient toujours été gagnés avec des mots. Lorsqu’il avait envoyé son câble énergique à House, il était à la Maison-Blanche, loin du champ de bataille. Isolé dans cette agréable citadelle, il pouvait tonner comme Jéhovah ; mais lorsqu’il devait lutter personnellement contre Clemenceau ou Lloyd George, la profonde féminité qui était à la base de sa nature reprenait le dessus et il s’apercevait qu’il n’avait aucun désir de les combattre avec force. Il voulait les sermonner et les convertir à la justice en paraphrasant le Sermon sur la Montagne. Tant qu’il fut à Paris il se montra le digne fils du révérend Joseph Ruggles Wilson, accablé par sa passivité envers son père.

Sa raison, pour servir sa crainte d’une lutte virile et son désir inconscient d’être le Christ, inventa la théorie réconfortante qu’il pourrait tout obtenir sans lutte, remettre ses armes à ses ennemis et les convertir à la sainteté par ce noble geste. Il résolut de ne pas se servir de ses armes financières et économiques, de ne pas retirer sa caution à la paix jusqu’à ce que les conditions aient été définies comme il le voulait, mais de continuer à donner d’énormes crédits aux Alliés et d’établir la Société des Nations et de garantir la paix avant qu’on en ait fixé les conditions. Sa raison docile lui disait que les hommes d’État réunis à Paris éprouveraient alors un tel sentiment de sécurité, de fraternité et un tel amour pour la noblesse de sa nature qu’ils prêteraient l’oreille à ses appels et traiteraient les nations dans l’esprit du Sermon sur la Montagne. Il commença à envisager la Conférence de la paix sous une forme qui lui était à la fois familière et profondément sympathique, celle des associations amicales de débats contradictoires comme les Lighfoots et les clubs de Davidson, Princeton et des universités de Virginie, John Hopkins et Wesleyan. Il se sentait de nouveau sur le point de rédiger les statuts d’un club de débats contradictoires nommé Société des Nations et se voyait prenant la parole à la Conférence de la paix devant une assemblée fraternelle pour protéger les « nations les plus faibles » contre les plus fortes. Les membres de la commission d’enquête lui indiqueraient ce qui était juste, et, au cours des débats, il lutterait pour faire prévaloir ce point de vue. Dans cette assemblée fraternelle il enivrerait les hommes de l’esprit d’abnégation, vaincrait toutes les oppositions par son verbe, conduirait le monde à une paix durable et se rendrait immortel, perspective qui lui était extrêmement agréable. Non seulement elle lui permettait d’« éviter les ennuis », mais encore de montrer aux dirigeants les qualités dont il était le plus fier.

Son hypothèse n’avait malheureusement rien à voir avec les faits. Sa conception que toutes les graves difficultés disparaîtraient si la Société des Nations était un fait accompli n’avait aucune base réelle ; elle venait seulement de son inconscient. La création de la Société des Nations ne changea nullement les caractères des hommes d’États réunis à Paris : elle leur donna plutôt une arme puissante contre lui. Ils comprirent bientôt que la Société des Nations était, pour Wilson, une institution sacrée, une partie de lui-même, son plus beau titre de gloire, sa loi ; qu’il ne se résoudrait pas à ne plus cautionner la paix, quelles que fussent les conditions demandées ; et qu’ils pourraient se servir de la Société des Nations contre lui en lui disant qu’il n’en ferait plus partie s’il n’acceptait pas leurs conditions.

Wilson, s’étant convaincu qu’après la création de la Société des Nations toutes les ombres disparaîtraient dans une aube d’amour chrétien, consacra toute son énergie à en rédiger les statuts. Il résolut les problèmes militaires, économiques et territoriaux de la Conférence en les ignorant, et ce fut seulement le 24 janvier 1919 qu’il fut contraint de regarder en face une désagréable réalité. Ce jour-là, parlant au nom de l’Empire britannique, Lloyd George déclara qu’il s’opposait à ce que l’on rendît ses colonies à l’Allemagne. Or, le cinquième des quatorze points de Wilson, que l’Empire britannique avait accepté, préconisait : « Un règlement libre, large, et absolument impartial de toutes les revendications coloniales, fondé sur l’obéissance stricte au principe qu’en décidant de tous les problèmes de souveraineté, les intérêts des peuples en question auront le même poids que les revendications équitables du gouvernement qui les pose. »

Wilson se heurtait à sa première épreuve. Sa réponse fut attendue avec une anxiété profonde, non seulement à cause de l’importance des colonies, mais parce qu’elle montrerait comment il voulait lutter pour ses quatorze points. « Le président Wilson dit qu’il était convaincu que tous étaient d’accord pour s’opposer au retour de ses colonies à l’Allemagne. »

Il n’y eut aucune lutte. Wilson ne se battit pas. Cette phrase fit perdre ses colonies à l’Allemagne et Wilson commença la descente vers le traité de Versailles.

Lloyd George, enhardi par le manque de combativité de Wilson, fit alors un pas plus audacieux en avant.

« Il aimerait que la Conférence considérât les territoires comme appartenant aux pays qui les ont conquis. »

C’en était trop pour Wilson. Il avait fait une énorme concession en acceptant que l’Allemagne perdît ses colonies ; mais il lui était impossible d’admettre qu’elles fussent annexées par l’Empire britannique. Il insista pour qu’un voile moral, appelé « mandat » recouvrît chaque annexion.

Ce fut le seul problème concernant les conditions de paix auquel Wilson eut à faire face avant de rentrer, le 14 février 1919, en Amérique. Il accorda sans discuter le premier point et refusa d’accepter une question d’importance mineure parce qu’il sentit que l’annexion ne cadrait pas avec les termes de ses discours et pourrait mettre en péril la Société des Nations.

Le 14 février 1919, juste avant son départ pour l’Amérique, il lut, au cours d’une séance plénière de la Conférence de la paix, le pacte de la Société des Nations. Il était heureux, sûr que ce pacte assurait une paix durable au monde entier. Il fit, à la fin de la séance, un discours qui manifestait clairement l’effet qu’aurait sur le pacte sur toute l’humanité, y compris Lloyd George et Clemenceau :

« Cette guerre a provoqué de nombreux malheurs, messieurs, mais aussi de très belles choses. Le mal a été vaincu, et le reste du monde a pris conscience, comme jamais encore, de la majesté du bien. Des hommes qui se méfiaient les uns des autres peuvent maintenant et désirent vivre en amis, en camarades formant une seule grande famille. Les miasmes de la méfiance et de l’intrigue sont dissipés. Les hommes se regardent dans les yeux et disent : « Nous sommes frères et avons un but commun. Nous ne le comprenions pas autrefois mais nous le sentons maintenant ; et voilà notre pacte de fraternité et d’amitié. »

Il croyait que la seule existence du bout de papier qu’il tenait à la main établissait la fraternité humaine. Il avait donné la paix au monde. La peur, la cupidité et la cruauté allaient disparaître. Le pacte était un fait accompli.

XXV.

Le 14 février 1919, le soir du départ de Wilson pour l’Amérique, House nota dans son journal : « Le Président m’a dit au revoir avec ferveur, m’a serré la main et m’a entouré de son bras… Il avait l’air heureux, ce qui n’a rien d’étonnant. »

Ce fut la dernière fois que Woodrow Wilson mit le bras autour des épaules de House.

Des flots d’encre ont été répandus pour expliquer la fin de l’amitié de Wilson pour House. Les explications varient étonnamment. Pour certains, Mrs Wilson est présentée comme une sorte de démon femelle, « la femme en violet » qui a détruit une amitié merveilleuse ; pour d’autres, House est décrit comme un Judas qui a conspiré pour que la Société des Nations disparût du traité de paix pendant que Wilson était en Amérique. Les explications qui se trouvent entre ces extrêmes concluent en général vaguement que cette question demeure un mystère tragique. L’examen des faits nous convainc, toutefois, que Mrs Wilson n’était pas un démon femelle, que House n’était pas un Judas et que la question n’est pas un mystère. Nous sommes également malheureusement convaincus que nous serons obligés de la discuter longuement, car les actes officiels de Wilson et ses réactions personnelles pendant le reste de sa vie ne peuvent être interprétés si l’on ne comprend pas ses rapports avec House.

Commençons par rappeler au lecteur que Wilson était attaché à House par des liens conscients et inconscients. Il s’appuyait totalement sur les conseils de House et était partiellement conscient des avantages qu’il retirait des services de celui-ci ; mais la base de l’amitié de Wilson pour House venait de ce que, dans son inconscient, il représentait le petit Tommy Wilson. En s’identifiant à son père et en identifiant House à sa personne, il pouvait recréer, dans son inconscient, ses propres rapports avec son « incomparable père » et, en la personne de House, recevoir l’amour qu’il désirait et ne pouvait plus recevoir de son propre père. Ainsi, par la méthode familière d’une double identification, la passivité de Wilson envers son père trouvait-elle, grâce à House, un débouché. Il avait un autre débouché important pour ce désir : son identification inconsciente à Jésus-Christ ; mais il était essentiel, pour son bonheur, qu’il eût un homme plus jeune et plus petit à aimer.

L’affection de Wilson pour House, chaleureuse dès le début, en 1911, atteint son paroxysme dans les six mois qui suivirent la mort de sa première femme. House fut son principal objet d’amour d’août 1914 à janvier 1915. Outre sa passivité envers son père, qui, comme d’habitude, avait trouvé un débouché par l’intermédiaire de House, sa passivité envers sa mère trouva sans doute aussi un débouché grâce à son ami. Nous avons remarqué que Wilson, pendant les mois qui suivirent la mort d’Ellen Axson Wilson, remplaça ce substitut de sa mère défunte en s’identifiant à celle-ci. House, qui représentait le petit Tommy Wilson, dut recevoir de Wilson, pendant ce temps, une partie au moins de l’amour que Wilson désirait, et ne pouvait recevoir, de sa mère ou d’un substitut de celle-ci. Aussi, jusqu’au départ de House pour l’étranger, en janvier 1915, Wilson fut-il en mesure de recréer, en partie, ses rapports avec son père et sa mère en jouant le rôle de père et de mère envers le Colonel, et il n’est pas surprenant que ses yeux fussent humides de larmes lorsqu’il quittait ce substitut de lui-même. Comme nous l’avons déjà vu, Wilson se sentait si désespérément seul qu’il était au bord de la dépression nerveuse. Son médecin, l’amiral Grayson, insista pour qu’il ait de la musique et des invités à la Maison-Blanche ; parmi ceux-ci se trouva Mrs Galt dont Wilson s’éprit aussitôt. Il était profondément amoureux d’elle quand House rentra en Amérique, en juin 1915 ; mais l’emprise sentimentale de House sur lui demeura presque aussi grande qu’avant le départ du Colonel. Il fit partager à House ses émotions amoureuses, continua à l’appeler, dans ses lettres, « Mon cher, cher Ami » ou « Très cher Ami » et demanda à House quand il pouvait annoncer ses fiançailles et se marier.

Il épousa Mrs Galt le 18 décembre 1915 et House quitta l’Amérique dix jours plus tard pour persuader le gouvernement anglais de laisser Wilson dicter la paix. Quand House rentra à Washington, le 6 mars 1916, Wilson, persuadé que House avait tout.organisé pour qu’il pût jouer son rôle de sauveur de l’humanité, reçut le Colonel à bras ouverts. Au lieu de cela, House lui fit son rapport au cours d’un trajet de deux heures en automobile, avec Mrs Wilson assise entre son ami et lui sur la banquette arrière. C’était une femme trop volumineuse pour qu’on pût s’entretenir commodément ainsi.

À la fin de l’hiver et au début du printemps 1916, pendant que Wilson croyait qu’il allait mettre fin à la guerre, une quantité énorme de libido, venant de sa passivité envers son père, chargea son identification inconsciente au Christ. Cette charge de libido était si importante que lorsque Wilson s’aperçut, en mai 1916, qu’il n’allait pas être appelé à sauver le monde, il ne put la soustraire de son identification au Christ. Il lui fallut continuer ses efforts pour devenir, dans le monde réel, le sauveur qu’il était dans son inconscient. Son identification inconsciente au Sauveur semble s’être transformée en fixation.

Son affection pour le Colonel fut intense pendant tout le temps où Wilson crut que House avait préparé la voie du Seigneur et rendu droits ses sentiers. Or l’espoir frustré est un facteur qui a beaucoup de force dans l’inconscient. Celui qui déçoit un espoir trahit l’espoir. House avait promis à Wilson qu’il jouerait « le rôle le plus noble jamais échu à un enfant des hommes » et qu’il pourrait sauver l’humanité. House avait eu l’idée, conduit les négociations et amené Wilson à croire que le moment où il apparaîtrait comme le Prince de la paix était proche. Il était responsable à la fois de son espoir et de sa déception. Wilson se mit à le trouver irritant et fut d’une mauvaise humeur extraordinaire avec tous ceux qui l’approchaient, à l’exception de sa femme.

Une fois déjà, dans son inconscient, Wilson s’était considéré comme le Fils Unique de Dieu et avait été déçu. Son frère Joe était né et avait détruit sa situation privilégiée. Nous avons observé qu’une partie de la passivité de Wilson envers son père s’était transférée sur ses amis plus jeunes par l’intermédiaire de son frère Joe, et que tous ses amis n’étaient pas seulement des représentants du petit Tommy Wilson, mais encore, en quelque sorte, les représentants du petit Joe Wilson, le traître initial. Pendant l’été de 1916, lorsque les espoirs que House avait éveillés en Wilson furent déçus, il semble avoir reporté en partie sur House l’hostilité, la méfiance, le sentiment d’être trahi qui s’étaient attachés à l’enfant Joe. Cette substitution de House à celui qui l’avait autrefois déçu, bien que peu importante en 1916, fut certainement le facteur qui fut à l’origine de la fin de l’affection de Wilson pour House.

Pendant l’été de 1916, il fut facile à Wilson de diminuer quelque peu la quantité de libido qui trouvait un débouché par l’intermédiaire de House. Il venait d’augmenter considérablement la quantité de libido tournée vers son identification inconsciente au Christ. Son affection pour House et son identification au Sauveur étaient des débouchés pour la même source importante de libido, sa passivité envers son père. Par conséquent, à mesure qu’augmentait son identification inconsciente au Christ, son besoin d’aimer House diminuait. Sa passivité envers son père était toutefois le plus fort de tous ses désirs et il avait besoin à la fois de s’identifier au Christ et (L’aimer un substitut du petit Tommy Wilson pour lui fournir un débouché convenable. House demeura le remplaçant préféré du petit Tommy Wilson ; mais, pendant l’été de 1916, il semble avoir pris la résolution importante de détourner de House la charge importante de libido produite par sa passivité envers son père en faveur de son identification inconsciente au Christ.

Wilson fut incité à diminuer l’intensité de son affection pour House par l’influence silencieuse de son épouse. Elle n’aimait pas House, sans cependant le détester. Toutefois l’emprise qu’il exerçait sur son mari ne lui était pas très agréable, et la conviction croissante des Américains que les idées et les actes de Wilson provenaient du cerveau de House l’irritait. Or pendant toute sa vie, Wilson fut sensible à l’atmosphère créée par le substitut de sa mère.

Après sa réélection, en novembre 1916, Wilson voulut, de nouveau offrir sa médiation. House s’opposa énergiquement à toute initiative qui eût ouvert ce débouché vers lequel était dirigé le courant principal de la passivité de Wilson envers son père. Wilson eut plusieurs discussions avec le Colonel qui le bouleversèrent tellement qu’il ne pouvait dormir pendant la nuit qui les suivait. Finalement, contre l’avis de House, il résolut de lancer un appel en faveur de la paix. Pendant l’automne de 1916, House fit donc obstacle à l’immense quantité de libido qui chargeait l’identification inconsciente de Wilson au Christ. Il n’était plus le précurseur du Christ ; en fait il essayait d’empêcher Wilson de sauver le monde. Il est facile d’imaginer l’effet de cette attitude sur l’inconscient de Wilson. Au fond de lui-même, il dut croire que House s’opposait à ce qu’il fut le Fils Unique de Dieu ; il était devenu le genre d’ennemi qu’avait été son frère Joe. Il décida alors, malgré l’opposition de House, qu’il serait le Sauveur. Il lança son appel en faveur de la paix le 18 décembre 1916 ; et, en janvier 1917, House cessa, dans les lettres de Wilson, d’être son « Très cher Ami » pour redevenir « Mon cher House ».

Au mois de janvier, il fut merveilleusement éloquent dans son discours sur la « paix sans victoire » et à la fin de ce même mois il écrivit, sous le portrait que nous avons placé au début de ce livre, ces mots extraordinaires :

« Puisse cet autographe évoquer, chez ceux qui le verront, un homme vertueux et un ami' sincère de ses frères les hommes. »

Il est facile d’observer ce qui se passa dans l’inconscient de Wilson. Il détourna simplement de House une plus grande quantité de la libido qui venait de sa passivité envers son père pour la consacrer à son identification au Christ. House demeurait toujours le meilleur substitut qu’il avait pour le petit Tommy Wilson et un débouché secondaire pour sa passivité envers son père ; mais l’identification au Christ était devenue le principal canal pour ce grand courant de libido ; ni House ni aucun autre ami ne pouvait y résister, et, en s’y opposant devenait simplement, dans l’inconscient de Wilson, Judas Iscariote, l’ami du Sauveur qui l’avait trahi.

Ainsi la déception de l’espoir que House avait éveillé en Wilson, son irritation envers le Colonel entretenue par Mrs Wilson et l’opposition de House à ses désirs d’agir en Sauveur du monde transformèrent le « Très cher Ami » en « Mon cher House ». Celui-ci représentait toujours le petit Tommy Wilson, mais un Tommy Wilson imparfait autour duquel flottait un parfum perceptible du petit Joe Wilson, le traître initial qui avait mis fin à la bienheureuse solitude de Wilson comme Fils unique de Dieu. Quelques vêtements du Colonel continuèrent à être suspendus dans un placard de la Maison-Blanche, ses objets de toilette demeurèrent dans une salle de bains proche, la chambre de la Maison-Blanche connue sous le nom de « chambre du colonel House » fut toujours gardée vide, attendant son arrivée ; à chaque fois que Wilson avait à prononcer un discours il faisait venir House pour lui demander son avis sur ce qu’il allait dire, et prenait rarement de décision importante sans lui ; mais il n’eut plus jamais, pour House, l’affection profonde des années 1912 à 1917.

Bien que Wilson continuât à dépendre intellectuellement de House à un point extraordinaire en 1917 et 1918, House lui déplut profondément en deux occasions. House, avec l’autorisation de Wilson, fonda, à l’automne de 1917, une commission d’enquête composée de professeurs pour réunir les éléments d’informations utiles à la Conférence de la paix. House choisit comme président de la commission d’enquête son propre beau-frère, Sidney Edward Mezes, président du collège de la ville de New York. Wilson détestait Mezes depuis qu’il avait espéré qu’un de ses propres beaux-frères occuperait cette situation et que celui-ci avait été préféré à son parent. Considérant la nomination de Mezes comme un acte de népotisme de la part de House, il en fut très irrité. Puis, lorsqu’il parut souhaitable de nommer quelqu’un pour se tenir, au Département d’État, en contact étroit avec Washington à l’aide d’un téléphone privé, House choisit de nouveau un membre de sa famille, son gendre Gordon Auchincloss, qui n’avait aucun lien avec le Département d’État et aucune expérience des Affaires étrangères. Wilson n’aimait pas Auchincloss et, à la Maison-Blanche, critiqua plusieurs fois le népotisme du colonel House. Cependant il ne fit jamais de remarque à House lui-même et celui-ci continua à ignorer à quel point son beau-frère et son gendre irritaient Wilson. Il est donc évident que, malgré leur collaboration intellectuelle intime en matière de politique étrangère, Wilson n’était plus entièrement franc avec House. Mrs Wilson était devenue sa confidente.

Il est, après tout, normal qu’un homme soit, dans une certaine mesure, réservé dans ses entretiens, même avec son ami le plus intime ; et il est clair que, dans l’inconscient de Wilson, jusqu’à l’armistice, House représenta encore le petit Tommy Wilson, bien qu’il ne fût plus le parfait petit Tommy Wilson.

« M. House est mon double. C’est mon moi indépendant. Ses pensées et les miennes sont identiques. » Ces paroles, prononcées en 1912, montrent clairement que Wilson considérait House comme un autre lui-même ; mais ce sentiment se manifesta avec presque autant de force en octobre

1918, lorsqu’il envoya House en Europe négocier l’armistice sans lui donner d’instructions. House écrivit dans son journal : « Au moment du départ, Wilson m’a dit : « Je ne vous ai donné aucune instruction parce que je sens que vous saurez ce qu’il faut faire. » J’avais réfléchi à cela avant qu’il ne prononçât ces paroles et à l’étrange situation que nos rapports avaient provoquée. Je pars pour l’une des missions les plus importantes qu’on ait jamais entreprise sans qu’un mot d’instruction, d’avis, ou de discussion ait été prononcé entre nous. »

À Paris, House déplut profondément à Wilson et à Mrs. Wilson, lorsqu’il suggéra qu’ils demeurassent à Washington sans venir en Europe pendant les négociations de paix. Wilson voulait s’y rendre en personne pour arbitrer le monde. House était devenu un personnage international depuis qu’il avait dirigé les pourparlers d’armistice. Si Wilson était resté à la Maison-Blanche, House aurait, fatalement, arbitré le traité de paix. Lorsqu’il proposa délicatement que Wilson ne vînt pas à Paris il eut l’air, à Washington, de vouloir faire la loi de son « père » de la Maison-Blanche. Or ni Wilson ni Mrs Wilson ne voulait voir House devenir le Sauveur du monde. Ils partirent pour Paris.

House, grippé, les attendit à leur arrivée, avec son gendre Auchincloss. Wilson avait refusé que son propre gendre, Sayre, l’accompagnât à la Conférence, bien que c’eût été raisonnable puisqu’il était membre de la commission d’enquête. L’aversion consciente de Wilson pour le népotisme, qu’elle que fût sa source inconsciente, était devenue intense. Il avait ordonné que toutes les épouses des membres de la délégation américaine à la Conférence de la paix demeurassent en Amérique. Or, lorsqu’il monta à bord du George Washington il y trouva non seulement le beau-frère de Houze, Mezes, mais encore Mrs Mezes et la charmante fille de House, épouse de son gendre Auchincloss. Wilson fut de plus en plus mécontent de la tendance de House à favoriser les siens. Le Colonel ne s’en doutait nullement, et quand Wilson, en arrivant à Paris, condamna véhémentement le secrétariat choisi par Lansing, il lui offrit généreusement les services d’Auchincloss ! Wilson refusa en le remerciant. Mais quand Wilson alla rendre visite au roi d’Angleterre, à Londres, House attacha Auchincloss à la suite présidentielle pour apprendre à Wilson l’étiquette anglaise et ajouta Sir William Wiseman pour l’apprendre à Auchincloss ! Wilson entra en fureur quand Auchincloss voulut lui donner des conseils. Après le retour de Wilson à Paris, en janvier 1919, House, voyant clairement la confusion dans laquelle sombraient l’esprit et les papiers du Président, faute de secrétaire, mais ne se rendant absolument pas compte de la profonde antipathie de Wilson pour Auchincloss, pressa le Président de prendre son gendre pour remplir cet office.

Toute cette affaire d’Auchincloss eut été négligeable si elle s’était terminée sur ces efforts assez comiques de House pour persuader Wilson d’entrer en rapports intimes avec un homme qu’il n’aimait pas ; mais lé gendre de House avait la malheureuse habitude de parler de Wilson d’une manière très désobligeante, l’appelant « le petit Woody » et donnant partout l’impression que le Colonel et lui-même avaient tout pouvoir sur le Président. Plusieurs personnes de l’entourage de House furent aussi indiscrètes qu’Auchincloss dans leurs remarques au sujet de l’importance relative de House et de Wilson. Il y avait aussi, dans la colonie américaine de Paris, des « vieilles femmes » des deux sexes qui récoltaient les ragots du secrétariat de House et couraient les déverser dans l’oreille de Mrs Wilson. Celle-ci se mit à penser que le Colonel encourageait ses subordonnés à médire de son mari afin de se faire passer pour le grand homme d’Amérique.

Or House, en réalité, était aussi modeste qu’il l’avait toujours été. Lors de la réunion du Comité de la Société des Nations il s’effaça au point de ne même pas jouer le rôle de deuxième violon : il se contenta de tourner les pages de son maître. Wilson fut si ravi de son fidèle collaborateur qu’il invita House à le remplacer au Conseil des Dix pendant son séjour en Amérique pour négocier, avec les représentants des Alliés, les conditions d’une paix préliminaire, et, avant de partir, il prit très affectueusement congé de House, lui serrant la main et l’entourant de son bras. Il est clair qu’en dépit de la diminution de la quantité de passivité de Wilson envers son père qui trouvait un débouché par l’intermédiaire de House, l’identification du Colonel au petit Tommy Wilson demeura intacte jusqu’au moment où Wilson partit pour l’Amérique, le 14 février 1919.

Les paroles mêmes de Wilson concernant la ligne d’action qu’il désirait voir poursuivre pendant son absence se trouvent dans les procès-verbaux du Conseil supérieur interallié du 12 février 1919 et dans le journal du colonel House du 14 février 1919.

À la réunion du matin du Conseil supérieur interallié du 12 février 1919, Wilson appuya énergiquement une motion de Balfour selon laquelle « les conditions définitives de paix navale et militaire » devraient être établies dès que possible et imposées à l’Allemagne. Clemenceau objecta que les conditions strictement militaires dépendaient des conditions politiques, économiques et financières. À la réunion du soir, lors de la reprise de la discussion, Wilson déclara que l’objection de Clemenceau pourrait être surmontée par la réduction des forces armées allemandes à la dernière limite concevable, c’est-à-dire « au nombre d’hommes nécessaires à l’Allemagne pour maintenir l’ordre à l’intérieur et juguler le bolchevisme ». Quelles que fussent les autres conditions de paix, il serait évidemment impossible de réduire les forces allemandes au-dessous de cette limite.

Clemenceau, voyant aussitôt les avantages que la France pourrait retirer de la proposition du président des États-Unis, mais sachant, comme il le savait déjà le matin même, qu’un traité de paix – qualifié ou non de « préliminaire » – assurerait la paix, et bien résolu à y inclure des conditions politiques, économiques et financières, déclara qu’il acceptait l’offre de Wilson ; « au préalable, il aimerait toutefois avoir des renseignements plus précis sur certains points… et, bien que les rapports des experts dussent être reçus dans de brefs délais, il préférerait ne pas discuter d’une question aussi importante en l’absence du président Wilson ».

Wilson répondit :

… que monsieur Clemenceau lui rendait un hommage immérité. Pour les questions techniques, la plupart des idées dont il se servait ne lui appartenaient pas : ceux qui les avaient conçues étaient à Paris. Aussi partirait-il l’esprit tranquille s’il savait que le principe de son projet avait été adopté… Dans ce cas, il laisserait à ses collègues le soin de décider si le programme proposé par les conseillers techniques était le bon. Il ne voulait pas que son absence mit un terme à un travail aussi important, essentiel et urgent que la préparation du traité de paix préliminaire. Il espérait revenir les 13 ou 15 mars, ayant l’intention de ne passer qu’une semaine en Amérique. Mais il ne souhaitait pas que durant son absence forcée l’étude de la question territoriale et celle des réparations fussent interrompues. Aussi avait-il prié le colonel House de le remplacer.

Monsieur Clemenceau répondit qu’il était parfaitement d’accord avec le Président.

Il avait toutes les raisons de l’être, car Wilson avait proposé la suppression de l’armée et de la marine allemandes, à l’exception d’une force infime pour maintenir l’ordre à l’intérieur, et avait inclus dans le traité de paix préliminaire les conditions territoriales et financières que Clemenceau jugeait indispensables.

Avant la fin de la discussion, Wilson montra clairement qu’il avait envisagé au moins pendant quelques instants, un véritable traité de paix qui mettrait fin à l’armistice, lorsqu’il déclara qu’il préconisait un renouvellement de celui-ci sine die : « L’armistice se terminerait alors par l’élaboration de conditions préliminaires de paix précises sur les questions militaires. Wilson ajouta toutefois : « Le problème du canal de Kiel et celui des câbles, compris dans le rapport sur les questions maritimes, devront être dissociés des conditions purement navales qui seront imposées à la fin de l’armistice. Ces problèmes concernent la paix définitive. »

Il est impossible de ne pas conclure que Wilson avait dans l’esprit trois stades distincts dans les relations internationales : « armistice », « paix préliminaire », « paix définitive ». Et il est évident qu’il avait négligé le fait qu’un traité de paix, qu’on l’appelât ou non préliminaire, instaure la paix et doit être ratifié par le Sénat des États-Unis pour engager ceux-ci. En droit international il n’existe pas d’état de paix préliminaire. Seuls existent la paix, la guerre ou l’armistice. Le terme préliminaire ne change rien au fait. Un « traité de paix préliminaire » avec l’Allemagne comprenant seulement des conditions militaires aurait dû être ratifié par le Sénat américain et, après ratification, aurait mis fin à l’état de guerre et restauré la paix. Un traité ultérieur comprenant des conditions supplémentaires et appelé traité définitif ou « paix finale » eût été un traité conclu, non entre des belligérants, mais entre d’anciens belligérants. Aussi la proposition que Wilson soutenait avec tant d’énergie impliquait-elle la conclusion d’un traité de paix qui n’englobait pas la Société des Nations. Or le plus cher espoir de Wilson était d’inclure définitivement celle-ci dans le traité de paix ; cependant, le 12 février 1919, il discuta pour conclure, dès que possible, un traité de paix, appelé préliminaire, mais traité néanmoins, dans lequel la Société des Nations n’était pas mentionnée, et, le 14 février, il précisa, à House, les conditions à inclure dans le traité.

« 14 février 1919… Je lui ai tracé les grandes lignes de mon plan d’action en son absence : nous avions l’intention de tout terminer dans les quatre prochaines semaines. Il sembla surpris et même effrayé par cette déclaration. Je lui expliquai donc que je ne voulais nullement résoudre définitivement ces questions, mais les préparer pour qu’il pût le faire à son retour…

L’un de nos buts principaux était de fixer les conditions nécessaires à la conclusion d’une paix préliminaire avec l’Allemagne, selon le programme suivant :

1. Réduction des effectifs de son armée et de sa marine à ceux du temps de paix.

2. Tracé des frontières de l’Allemagne comprenant la cession de ses colonies.

3. Sommes à verser au titre des réparations et temps accordé pour le faire.

4. Accord sur les dispositions économiques à appliquer à l’Allemagne.

Je lui demandai s’il n’avait rien à ajouter à ces quatre points. Il les jugea suffisants. »

Il est évident que Wilson n’avait pas changé d’avis quant à l’opportunité d’inclure la Société des Nations dans le traité de paix, mais qu’il croyait que l’addition du mot « préliminaire » aux mots « traité de paix » aurait l’effet magique de faire un traité de paix qui en serait un lorsqu’il le voudrait et n’en serait pas quand il ne le voudrait pas. Il mettrait fin à l’armistice, l’Allemagne hors d’état de nuire, établirait la « sécurité avant l’armistice », mais ne serait pas dans l’obligation d’être ratifié par le Sénat des États-Unis ou d’être une « paix définitive ». Wilson, une fois de plus, avait été amené à une conclusion inconcevable parce qu’il croyait les mots assez puissants pour adapter les faits à ses désirs.

House, Balfour, Clemenceau, et tous, à Paris, supposèrent naturellement que lorsque Wilson déclarait qu’il voulait un traité de paix préliminaire et spécifiait les conditions qu’il souhaitait voir inclure dans ce traité, il voulait ce qu’il disait.

Or, en réalité, ce n’était absolument pas le cas. Il quitta la France avec l’illusion que le traité appelé « préliminaire » qu’il avait préconisé lui donnerait un pouvoir illimité pour conclure un armistice, et il ne lui vint pas à l’idée qu’un tel traité devrait fatalement être sanctionné par le Sénat et qu’il avait, en fait, ordonné la préparation d’un traité de paix d’où serait exclue la Société des Nations. Il avait, chose curieuse, suivi exactement la voie demandée par le sénateur Knox, ancien secrétaire d’État républicain, qui, avec Lodge, était son adversaire le plus puissant ; mais il crut qu’il avait simplement découvert un autre moyen admirable d’« assurer la sécurité avant la paix » et, après avoir pris affectueusement congé de House, il quitta Paris, le pacte en poche, convaincu qu’il était devenu l’homme immortel qui avait enfin ramené la paix sur la terre.

XXVI.

Malgré le triomphe de l’identification inconsciente de Wilson au Sauveur du monde, il était extrêmement anxieux et épuisé. Pendant cinq semaines, à Paris, il avait travaillé plus qu’il ne l’avait jamais fait de sa vie. Il n’était pas habitué à cela. Pendant son mandat l’amiral Grayson l’avait défendu contre l’épuisement, mais, à Paris, les défenses derrière lesquelles il se reposait s’effondrèrent. Il n’avait pas de secrétaire et, s’il ne s’occupait pas lui-même de son travail, personne ne le faisait. Il était obligé de se fatiguer considérablement. Ses yeux commencèrent à le faire souffrir, ses élancements dans la tête reprirent, son estomac redevint acide. Lorsqu’il monta sur le George Washington il était au bord de l’effondrement physique et nerveux ; l’on peut juger de son état mental d’après les illusions qu’il entretenait au sujet du traité préliminaire.

Le Président épuisé commença, sur le George Washington, à apprendre des histoires désagréables sur son ami House. On lui dit que le gendre de House, Auchincloss, avait déclaré, en présence de Vance Me Cormick et de plusieurs autres, « le Colonel va bien de nouveau ; les performances de batteur du petit Woody vont commencer à s’améliorer ». On lui dit encore que House lui-même encourageait ses secrétaires à parler de lui de cette façon. Or s’il était vrai qu’Auchincloss avait fait cette remarque, il était faux que House les encourageât. Mais Wilson était très sensible aux racontars, surtout s’ils étaient liés à un substitut de sa mère, et il ne put traiter cette histoire avec le mépris qu’elle méritait ; il détestait trop Auchincloss, son attachement inconscient au Colonel était trop profond, et il dépendait consciemment trop de lui. En outre, cette remarque était proche de la vérité. Il s’était aliéné tous ses conseillers, à l’exception de House. Il avait refusé d’avoir Tumulty à ses côtés ou de se servir du secrétariat de la délégation américaine. Il avait ignoré Lansing et les autres délégués américains. Les experts de la commission d’enquête du Colonel étaient en rapport avec lui par l’intermédiaire de Mezes, son beau-frère. Le secrétariat du Colonel, qui, en l’absence de son secrétariat personnel, était le seul qui fût à sa disposition, était dirigé par le gendre de House. Son conseiller juridique était l’associé de ce même gendre, qui lui-même le représentait au Conseil des Dix. Tant qu’il avait senti que House était son « double », le fait de dépendre de lui ou de ses satellites lui avait été agréable. Mais, outre son besoin sentimental de House, il était indispensable qu’il eût, avec celui-ci, des rapports sans nuages. L’histoire Auchincloss n’était qu’un léger nuage, qui menaçait cependant l’organisation précaire qu’il avait établie à Paris et le courant de sa passivité envers son père par le débouché de son affection pour House.

Wilson pouvait voir et entendre que le Colonel était demeuré l’ami paisible, modeste, soumis, le parfait petit Tommy Wilson qu’il avait toujours été, mais, troublé par ces racontars, il commença à se dire que derrière son dos House était peut-être différent. Il se souvint sans doute que le colonel avait projeté de « tout conclure dans les quatre prochaines semaines », et qu’il lui avait conseillé de ne pas mettre les pieds en Europe. En tout cas, l’histoire Auchincloss assena un coup à son identification de House au petit Tommy Wilson. Pour la première fois House se mit à ressembler au petit Joe Wilson, rival traître et menteur, plus qu’à lui-même enfant.

Le 24 février 1919, Wilson débarqua à Boston et s’attaqua immédiatement à ses adversaires de l’intérieur en leur faisant un discours sentimental pour les « enivrer de l’esprit d’abnégation ». De nombreux passages montrent qu’il avait perdu le contact avec la réalité. Il fit allusion aux soldats américains « combattant dans un rêve » et évalua en ces termes la puissance de son verbe : « J’ai eu cette douce revanche. Parlant, avec une parfaite franchise, au nom des citoyens des États-Unis j’ai exposé comme buts de cette guerre des idéaux, uniquement des idéaux, et c’est ce qui a gagné la guerre. »

Ses idéaux n’avaient pas seulement gagné la guerre ; ils avaient fait d’autres merveilles :

« Et maintenant, ces idéaux ont opéré un nouveau miracle : toutes les nations d’Europe sont soutenues par la confiance et l’espoir, parce qu’elles savent que nous sommes à la veille d’une ère nouvelle où les nations se comprendront mutuellement ; où elles se soutiendront dans toutes les justes causes ; où elles uniront leurs forces matérielles et morales pour faire triompher le droit. Si l’Amérique, en ce moment critique, abandonnait le monde, qu’adviendrait-il de lui ? »

Ce discours n’impressionna pas l’Amérique. Il sonnait faux. Wilson avait l’air d’essayer d’effacer les faits par des paroles. Les libéraux se dirent que ce n’était pas l’Amérique, mais Wilson qui abandonnait le monde, et les conservateurs qu’il était sur le point d’abandonner l’Amérique.

En Amérique, l’opposition au pacte fut en partie provoquée par l’antipathie personnelle que beaucoup éprouvaient envers Wilson ; Lodge, par exemple, détestait Wilson presque aussi profondément que le Président le détestait – mais elle tira sa principale force de la conviction que les conditions du traité de paix ne diminueraient nullement la probabilité des guerres futures et que les États-Unis y seraient entraînés par les obligations stipulées dans le pacte. En 1919, les adversaires du pacte adoptèrent exactement la position prise par Wilson dans son grand discours du 22 janvier 1917 au Sénat, lorsqu’il avait déclaré qu’il n’y avait qu’une seule paix que les Américains pourraient sanctionner :

« Les traités et accords qui mettent fin à la guerre doivent stipuler des conditions qui établiront une paix qui vaut la peine d’être maintenue et sanctionnée, une paix qui gagne l’approbation de l’humanité, et pas seulement une paix qui serve les intérêts divers et les buts immédiats des nations belligérantes. »

Wilson, en attribuant au pacte un pouvoir salutaire presque magique, avait oublié ses convictions des deux années précédentes.

Le Président se rendit à Washington et, sur l’avis de House, donna un dîner pour les membres du comité des Affaires étrangères du Sénat et le comité des Affaires étrangères du Colonel. Ce geste n’amena pas le rapprochement que House en espérait. Les sénateurs Lodge et Knox n’ouvrirent la bouche que pour manger. Wilson reporta sa colère sur House, qu’il blâma de lui avoir conseillé d’organiser ce dîner.

Le lecteur se souvient sans doute que Wilson avait éludé les demandes concrètes des Alliés pendant son séjour à Paris. C’est à Washington, par les câbles de House, qu’il apprit pour la première fois les conditions de paix des Alliés. House, en les lui transmettant, ne les accompagna d’aucun commentaire belliqueux. Dès que les objectifs des Alliés lui furent révélés, particulièrement ceux des Britanniques, sur lesquels il comptait pour épauler les Américains en vue d’obtenir une paix convenable, il abandonna l’espoir que la paix serait celle que Wilson avait promise au monde. Le 3 mars 1919, il écrivit dans son journal :

« Il est maintenant évident que la paix ne sera pas celle que j’avais espérée, ni celle que ce terrible cataclysme aurait dû amener… Je suis peiné d’avoir à accepter la paix qu’on nous impose.

Nous en tirerons quelque chose, la création de la Société des Nations, bien qu’elle-même ne soit qu’un instrument imparfait. »

Le 4 mars 1919, Lodge annonça au Sénat que trente-sept sénateurs s’étaient engagés à voter contre la ratification du pacte de la Société des Nations. Wilson répondit le soir même à Lodge par un défi et une menace. Il déclara : « Quand le traité reviendra, non seulement ces messieurs y trouveront le pacte, mais ils s’apercevront que le traité est relié à lui par tant de liens qu’il est impossible de les séparer sans détruire tout l’ensemble. » Ainsi la menace finale qu’il lança à Lodge, avant de quitter, épuisé, blême et las, New York pour la France, fut : « Vous accepterez le traité avec mon pacte, ou vous n’aurez pas de traité. »

Wilson brandit cette menace parce qu’il savait que les citoyens des États-Unis voulaient une paix immédiate, et qu’il était convaincu qu’ils préféreraient un traité englobant la Société des Nations à une attente indéterminée qui ferait durer les restrictions. Aussi, en liant la Société des Nations au traité, espérait-il exposer Lodge à l’antipathie générale comme l’adversaire du prompt rétablissement de la paix et l’obliger à accepter la Société des Nations. Mais il négligeait le fait qu’avant de quitter Paris il avait ordonné la préparation d’un traité préliminaire, comprenant des conditions militaires, navales, territoriales, économiques et financières susceptibles de lui arracher des mains l’arme qu’il avait choisie pour combattre Lodge. Le Sénat ratifierait peut-être le traité préliminaire, faisant ainsi la paix avec l’Allemagne, tout en rejetant le traité « définitif » ultérieur qui englobait la Société des Nations. Il est évident que Wilson ne croyait nullement que le traité de paix – qualifié de traité préliminaire, comme il le voulait – restaurerait la paix. Mais en fait, pendant qu’il brandissait sa menace à New York, House, obéissant loyalement à ses instructions, s’acharnait, à Paris, à préparer un traité qui réduisait à néant la menace du Président. Wilson s’était enfermé dans un dilemme : il lui faudrait supprimer le traité préliminaire qu’il avait créé ou ne pas mettre à exécution la menace faite à Lodge.

Il détestait celui-ci plus violemment que jamais, et il nous paraît important de noter qu’il commença à le combattre avant de lutter contre Clemenceau et Lloyd George. Nous avons vu que Lodge était, pour lui, depuis longtemps, un substitut de son père et que sa formation réactionnelle contre sa passivité envers ce dernier avait, depuis plusieurs années, trouvé un débouché secondaire grâce à cette haine. Nous avons vu également que lorsque l’énergie de cette formation réactionnelle était dirigée contre un substitut de son père, comme dans le cas de West, Wilson pouvait lutter avec une résolution farouche ; mais que si, pour une raison ou une autre, l’énergie de cette formation réactionnelle n’était pas dirigée contre un homme qui n’était pas son égal d’un point de vue intellectuel ou moral, il se montrait faible et gêné. Pendant toute l’année 1919, l’énergie de sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père fut dirigée contre Lodge, et non contre les hommes politiques européens, à l’exception, pendant quelque temps, du président Poincaré. Wilson demeura l’adversaire inflexible et impitoyable de Lodge, ce qu’il ne fut jamais envers Clemenceau et Lloyd George.

Son peu d’empressement à manifester une hostilité intraitable envers les chefs alliés venait sans doute, en partie, de son ignorance de l’Europe. Il était sur un terrain nouveau et se laissait effrayer par toutes sortes d’ogres, comme celui que l’on balançait si efficacement devant ses yeux en lui disant que s’il s’opposait résolument à Lloyd George et à Clemenceau il précipiterait toute l’Europe dans le bolchevisme. Quand il luttait contre Lodge il était chez lui, en terrain connu, sûr de lui. Mais la raison profonde de son intransigeance en face de Lodge et de sa mollesse en face de Lloyd George ou de Clemenceau semble avoir été due au simple fait que c’est Lodge, et non Clemenceau ou Lloyd George, qui avait succédé à West. Sa haine pour Lodge paraît avoir absorbé à peu près toute l’énergie de sa masculinité, qui ne fut jamais surabondante. Il rencontrait les chefs alliés non avec des armes masculines, mais avec des armes féminines : prières, supplications, concessions, docilité.

Pendant les deux semaines que Wilson passa en Amérique il fut extrêmement pris et n’accorda que peu d’attention aux câbles que le Colonel lui envoyait de Paris. Il savait qu’il devait lutter, mais ce fut seulement à l’arrivée du George Washington à Brest, le 14 mars 1919, lorsque House l’eut mis de vive voix au courant des Faits, qu’il comprit l’énormité des exigences des Alliés et l’étendue de la lutte qui l’attendait. Tandis que le train filait vers Paris, ils parlèrent, et Wilson fut profondément bouleversé, non seulement par les faits, mais plus encore par l’attitude du Colonel à leur égard.

Il revenait en France comme le Messie prêt à combattre pour le Seigneur, son Dieu, qui, dans son inconscient, était également Wilson. Il croyait toujours que Dieu l’avait choisi pour donner au monde une paix juste et durable, et il espérait, en assurant la « sécurité avant la paix » pouvoir élever les négociations au niveau du Sermon sur la Montagne. Or House lui dit que la création de la Société des Nations n’avait nullement changé les exigences des Alliés et que les conditions qu’ils proposaient présentaient un caractère vindicatif. Il ajouta que tous les arguments et la force persuasive du monde ne changeraient rien aux exigences de Clemenceau et de Lloyd George, conseilla à Wilson de regarder ce fait bien en face et, puisque les hommes voulaient la paix, de transiger immédiatement pour conclure, dès que possible, cette paix néfaste qu’il serait, finalement, obligé d’accepter.

House croyait si profondément qu’un compromis était inévitable, et, en fait, souhaitable en comparaison d’une lutte ouverte, que le jour même de l’arrivée de Wilson en France, le 14 mars 1919, il écrivit dans son journal :

« Mon but principal est maintenant de conclure, dès que possible, la paix avec l’Allemagne. »

Toutes les identifications de Wilson à la divinité protestaient contre l’idée que se faisait House de la situation et contre ses conseils. Il ne pouvait admettre qu’il lui fût impossible de hisser les négociations de Paris jusqu’au niveau des idéaux chrétiens. Il pouvait encore moins accepter qu’après tous ses nobles espoirs, propos et promesses, après avoir appelé l’Amérique à le suivre dans sa croisade pour une paix durable, après avoir sacrifié des milliers de vies américaines et des billions de dollars, il devait avouer qu’il n’était pas le Sauveur du monde, mais l’instrument des Alliés. Être d’accord avec House, c’était admettre que le spectre qui l’avait rendu si nerveux et si malheureux pendant l’été et l’automne de 1916 et qui s’était tenu près de lui lorsqu’il avait écrit son message de guerre était réel. Accepter les conseils du Colonel, c’était renoncer à croire en sa propre mission, à sa ressemblance au Fils de Dieu. Cette conviction était devenue l’essentiel de son être, l’illusion centrale à laquelle les faits devaient s’adapter. Son identification au Christ était une fixation.

Comme nous l’avons fait remarquer, House n’était plus « Mon très cher Ami » mais « Mon cher House » depuis janvier 1917, parce que le Colonel avait résisté à la libération de la charge de libido contenue dans cette identification.

De plus, le soir du 14 mars 1919, House lui conseilla, non seulement d’abandonner sa vocation de sauveur, mais encore il l’horrifia en lui faisant, d’un ton désinvolte, une remarque qui choqua tellement Wilson qu’il voulut la partager au plus vite avec quelqu’un. Il se rendit dans son salon particulier, fit venir un ami et lui dit, comme s’il lui confiait un épouvantable secret, qu’il avait demandé au Colonel s’il avait accepté un traité préliminaire qui n’englobait pas la Société des Nations, et que House n’avait pu le nier !

Attendu que Wilson avait ordonné à House de faire un tel traité, un déni eut été l’aveu d’une désobéissance délibérée de sa part et il n’est pas extraordinaire que la question et la réponse n’aient nullement impressionné House qui n’y fit aucune allusion dans son journal. Mais elles produisirent sur Wilson un effet terrible. Dans le train, il se retourna pendant des heures sur sa couchette, incapable de dormir. Il ne se souvenait pas qu’il avait oublié la Société des Nations quand il avait ordonné au Colonel de préparer un traité préliminaire. La réponse désinvolte que fit House à sa question lui sembla donc la réponse d’un traître. Le Colonel avait accepté de supprimer, du traité de paix, le pacte de la Société des Nations. Il l’avait dépouillé de l’arme qu’il possédait contre Lodge. Il avait essayé de lui voler son titre à l’immortalité ! Il est facile d’observer ce qui se passa dans son inconscient. Là, il était Jésus-Christ. House l’avait trahi : il ne pouvait être que Judas Iscariote.

L’identification de House au petit Tommy Wilson reçut un coup mortel dans le train qui roulait vers Paris. Elle ne mourut pas immédiatement. Les identifications anciennes meurent lentement. La vie baisse peu à peu en elles, apportant des souffrances et des espoirs de guérison. Wilson continua à voir House, comme Jésus rompit le pain avec Judas, bien qu’il connût la terrible nature de son ami. Mais leur amitié était mourante, condamnée, et personne ne pouvait plus rien pour elle.

« À partir de ce moment, une certaine froideur apparut entre les deux hommes… », écrivit Baker dans l’ouvrage qu’il rédigea avec l’aide de Wilson. La « froideur » était toute du côté de Wilson. House s’efforça de demeurer son ami, comme Hibben avant lui. Mais il n’y avait rien à faire. L’inconscient est un maître implacable. Deux jours après la conversation qu’il avait eue avec House dans le train, Wilson, rempli de crainte, demanda à l’ami auquel il s’était confié en voyage s’il ne trouvait pas que le Colonel House avait changé et n’était plus le même homme. Dans l’inconscient de Wilson, House avait changé et n’était plus le même homme : il était autrefois le petit Tommy Wilson ; il était devenu Joe Wilson, Hibben, Judas.

C’est ainsi que, le 14 mars 1919, l’affection de Wilson pour House commença à se changer en « froideur » et que le débouché qui, depuis huit ans, avait si bien porté une partie considérable de sa passivité envers son père fut supprimé pendant un mois crucial de son existence. Son identification au Fils Bien-Aimé du Père Tout-Puissant demeura son seul autre débouché important pour sa passivité envers le révérend Joseph Ruggles Wilson, et il n’est pas surprenant qu’à mesure que diminuait son affection pour House, son besoin de s’identifier au Christ s’amplifiait. Dès lors, son identification au Sauveur porta une immense charge de libido. Mais sa passivité envers son père était le plus fort de ses désirs, et il est impossible de penser que cette seule identification pouvait lui servir de débouché suffisant. Nous avons lieu de soupçonner qu’à partir du 14 mars 1919, une partie considérable de sa passivité envers son père demeura sans débouché, en eut besoin, en chercha. Une soumission formelle à un adversaire masculin, suivie d’identification à sa mère, offrait un débouché possible. Wilson, lorsqu’il se fut détourné de House, se plia aux exigences des chefs alliés.

XXVII.

Wilson accepta avec enthousiasme un conseil que House lui donna dans le train : celui de ne plus assister aux réunions du Conseil des Dix, mais de décider des conditions de paix au cours d’entretiens secrets avec Lloyd George et Clemenceau. Malgré le plaidoyer de Wilson en faveur de « traités de paix publics, conclus publiquement », le 14 mars 1919, dans l’après-midi, il rencontra seul Lloyd George et Clemenceau, à l’Hôtel Crillon, dans le bureau du Colonel. Il était bien décidé à élever le ton des négociations au niveau du Sermon sur la Montagne, à n’accepter aucun compromis, à convertir, les dirigeants alliés, ou, s’ils refusaient de se laisser convertir, à brandir les armes de Jéhovah : supprimer l’aide financière que les États-Unis apportaient à l’Angleterre, à la France et à l’Italie, quitter la Conférence et dénoncer Lloyd George et Clemenceau comme les ennemis de l’humanité.

Il est certain que Wilson, le 14 mars 1919, avait résolu d’employer ces armes viriles plutôt que d’accepter une paix néfaste. Mais s’il y a de nombreuses sortes de résolutions, il n’en existe qu’une efficace : celle qui puise sa force dans un puissant courant de libido, comme ce fut le cas de Wilson en face de West ou de Lodge. La résolution qui vient du surmoi est souvent aussi impuissante que celle de l’ivrogne invétéré de renoncer à la boisson. Toutes les paroles et les actes de Wilson, à la Conférence de la paix, montrent clairement que sa résolution de lutter, en certaines circonstances, ne venait pas de sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Elle venait de sa répugnance à trahir les promesses qu’il avait faites aux peuples du monde, c’est-à-dire qu’elle venait de son surmoi et de l’impossibilité où il était d’admettre qu’il n’était pas le Sauveur du monde, c’est-à-dire de son besoin de s’identifier au Christ pour garder ce débouché à sa passivité envers son père. Mais cette passivité peut aussi trouver une profonde satisfaction à se soumettre complètement à un adversaire masculin. Ainsi, tandis que, d’une part, sa passivité envers son père exigeait qu’il n’abandonnât pas son identification au Christ, elle voulait, d’autre part, qu’il obéît. Sa force était divisée. Et n’oublions pas que Celui auquel il s’était identifié avait sauvé le monde en se soumettant parfaitement à la volonté de Son père. Pour concilier les exigences contraires de sa passivité envers son père et résoudre tous ses autres problèmes personnels, il fallait que Wilson trouvât un raisonnement qui lui permît à la fois de transiger et de demeurer, à ses propres yeux, le Sauveur du monde. Or il n’avait rien trouvé de tel dans ses conversations avec House ou, au moins, il n’avait pu faire taire les doutes qu’il avait sur la validité de ce raisonnement. Aussi, lorsqu’il rencontra Lloyd George et Clemenceau, le 14 mars 1919, était-il résolu à lutter, s’il le fallait à l’avenir.

Dans l’histoire de l’humanité, son avenir a rarement dépendu à un tel point d’un seul homme qu’il ne dépendît de Wilson pendant le mois qui suivit son retour à Paris. Quand il se trouva en face de Lloyd George et de Clemenceau dans le bureau de House, à l’Hôtel Crillon, le 14 mars 1919, le sort du monde était suspendu à sa personne. Il commença la bataille pour la paix qu’il avait promise aux hommes par la concession la plus extraordinaire qu’il ait jamais faite. « Dans un moment d’enthousiasme », il accepta de signer un traité d’alliance promettant que les États-Unis entreraient immédiatement en guerre aux côtés de la France en cas d’agression allemande. La raison qui le fit agir était celle même qui l’avait fait sanctionner la paix avant que ses conditions ne fussent fixées, pour que la sécurité précédât la paix, et assurer ainsi que les conditions de paix fussent discutées dans un esprit d’amour fraternel. La création de la Société des Nations n’avait pas hissé Clemenceau au niveau du Sermon sur la Montagne. Wilson espéra que cette alliance le ferait. Dans son désir ardent de conduire les négociations de paix dans un esprit d’amour fraternel et d’éviter d’avoir à se servir des armes de Jéhovah, il oublia totalement la profonde aversion du peuple et du Sénat américains pour les « alliances inextricables », et sa propre conviction que les alliances avec les puissances européennes étaient contraires aux intérêts américains. Aucun mot ni aucun acte n’auraient pu montrer plus clairement à quel point il avait adopté les armes féminines. Son offre était le geste de la femme qui dit : « Je me soumets entièrement à vos désirs. Soyez bon pour moi. Répondez à ma soumission par une concession équivalente. » Mais Clemenceau demeura Clemenceau : un vieil homme obsédé par le désir d’obtenir, par la force, la sécurité de la France.

Le lendemain matin, Wilson fit une extraordinaire « proclamation », comme s’il avait totalement oublié ce qu’il avait déclaré, le 12 février, au Conseil des Dix, et les instructions données à House le 14 février ; il considéra le traité préliminaire comme s’il n’était pas le résultat de ses paroles, mais d’une « intrigue » montée contre lui. Dans l’ouvrage de M. Baker, Woodrow Wilson and World seulement, l’initiative de Wilson le 15 mars 1919 est décrite dans les termes suivants :

« Entre-temps, il avait agi avec une audace et une franchise renversantes. Le samedi 15 mars, vers 11 heures du matin, il appela le signataire de ces lignes au téléphone par une ligne secrète qui reliait directement son bureau de la place des États-Unis à l’Hôtel Crillon pour lui demander de nier le bruit, qui circulait alors dans toute l’Europe – et, dans une certaine mesure, en Amérique – qu’il y aurait un traité de paix préliminaire séparé avec l’Allemagne duquel la Société des Nations serait exclue.

« Je veux que vous disiez que nous en sommes exactement au même point que le 25 janvier, au moment où la Conférence de la paix a adopté la résolution qui intégrait le pacte au traité de paix général. »

Je préparai donc une déclaration, l’apportai au Président qui l’approuva et la publiai immédiatement. Elle était ainsi conçue :

15 mars 1919

« Le Président a déclaré aujourd’hui que la décision prise à la Conférence de la paix lors de sa session plénière du 25 janvier 1919 stipulant que la Société des Nations devrait être comprise dans le traité de paix a une portée définitive et qu’il n’y a absolument pas lieu de croire les bruits qu’un changement ait jamais été envisagé à ce sujet…

Cette déclaration audacieuse éclata comme une bombe à Paris. Elle renversait, d’un coup, l’acte le plus important accompli par la Conférence en l’absence du Président. Les tendances obscures, les « forces occultes » qui étaient à l’œuvre depuis un mois furent soudain mises à jour… Ce fut une initiative extraordinairement habile… (Il) avait démoli, d’un seul coup hardi, le 15 mars, l’intrigue, tramée en son absence, qui consistait à reléguer au second plan tout son programme au moyen d’un traité préliminaire dans lequel la Société des Nations n’aurait eu aucune place. »

C’est ainsi que M. Baker décrivit ce que Wilson et lui croyaient être les événements du 15 mars. Wilson, comme Baker, était sûrement convaincu qu’ils s’étaient passés de cette façon. Baker, à cette époque, était en rapports quotidiens avec Wilson. Il publia sa « déclaration audacieuse » à la demande de ce dernier. Wilson ne lut pas le manuscrit définitif de Woodrow Wilson and World seulement, mais il donna tous ses documents et ses archives, à Baker et lui expliqua son opinion sur cette question. De plus, Wilson et Mrs Wilson furent tellement ravis de l’ouvrage de Baker qu’ils lui confièrent, plus tard, la tâche de préparer la biographie officielle du Président. Il est, par conséquent, indubitable que Baker écrivit ce que pensait Wilson.

En réalité, la « bombe » du 15 mars écrasa une « intrigue » qui existait seulement dans l’esprit de Wilson. Il avait, lui-même, discuté la négociation d’un traité préliminaire et n’avait pas ordonné qu’il englobât la Société des Nations. De plus il n’existait ni « tendances obscures », ni « forces occultes ». Clemenceau et Lloyd George étaient présents, luttant pour les exigences qu’ils avaient exposées depuis le début de la Conférence. Et croire que le Colonel House avait participé, même indirectement, à tramer une « intrigue… pour reléguer au second plan tout le programme du Président », c’était abandonner la réalité pour le domaine où les faits incarnent les désirs inconscients.

La « déclaration » du 15 mars 1919 eut simplement pour effet de faire savoir au monde qu’il n’y aurait pas de paix préliminaire, mais que les soldats épuisés continueraient à être en armes et les peuples d’Allemagne et d’Autriche affamés par le blocus jusqu’à ce qu’un traité définitif fût signé, englobant la Société des Nations.

Et Wilson retourna si complètement la position qu’il avait prise les 12 et 14 février que le 17 mars, deux jours après l’éclatement de sa « bombe », il insista pour que la paix fût conclue simultanément avec l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Turquie. House écrivit dans son journal : « Étant donné que l’Autriche-Hongrie et la Turquie vont être démembrées, la paix sera remise à une époque indéterminée. »

Le 17 mars 1919, lors d’une réunion du Conseil supérieur interallié, Wilson paracheva la suppression du traité de paix préliminaire qu’il avait préconisé le 12 février 1919 aux réunions de ce même organisme. Il déclara qu’il avait toujours supposé que cette convention préliminaire ne durerait que pendant la préparation du traité définitif, qu’elle serait une sorte de super-armistice dont les conditions seraient reconduites dans le traité officiel. Si cette convention préliminaire avait été soumise pour discussion au Sénat, il savait, vu la lenteur habituelle des corps législatifs, que plusieurs mois se seraient écoulés avant qu’elle pût être ratifiée.

Il ne fit pas allusion à la véritable raison de son opposition au traité préliminaire ; il omit de dire que celui-ci aurait certainement été ratifié et que l’arme par laquelle il espérait contraindre Lodge à accepter la Société des Nations lui aurait été arrachée des mains. M. Balfour, de sa manière la plus courtoise, prononça alors l’éloge funèbre du traité dont il avait été le père et Wilson la mère ; il exprima l’opinion que les déclarations du président Wilson avaient la plus haute importance. Telle qu’il comprenait la situation, la ligne de conduite adoptée était qu’un traité de paix préliminaire serait conclu, dont chaque clause ferait partie d’un traité définitif, si bien que par le règlement du traité préliminaire une grande partie du traité définitif serait, en réalité, acquis. Il apparaissait actuellement, toutefois, que la Constitution américaine rendait l’application du programme complet impossible. M. Balfour ne fit aucune allusion à la lucidité mentale du président des États-Unis. Et Wilson ne fit pas observer que le malentendu au sujet du traité préliminaire était né de la confusion de son esprit lorsqu’il l’avait préconisé. Il ne s’excusa pas auprès de House de l’avoir soupçonné et n’en refit pas « son ami de cœur ».

Il continua de croire, au contraire, que House, Balfour et Foch s’étaient mis d’accord, derrière son dos, pour reléguer la Société des Nations au second plan.

Ainsi le retour en France de Wilson fut-il marqué par deux initiatives politiques sensationnelles et deux réactions sentimentales non moins sensationnelles. Il offrit de s’allier à la France et annonça qu’il n’y aurait pas de traité préliminaire sans la Société des Nations : Il commença à croire que House l’avait trahi et que le traité préliminaire qu’il avait lui-même demandé était l’effet d’une « intrigue tramée en son absence pour écarter son propre programme ». Il n’est pas difficile de voir, dans ces actions et ces réactions, la preuve de cette aliénation du réel qui commença à marquer la vie mentale de Wilson. Elles naissaient, non d’événements réels, mais d’un irrésistible besoin intérieur de trouver un débouché pour sa passivité envers son père au moyen de l’identification inconsciente de sa personne à celle du Sauveur. Il s’approchait rapidement de cette terre psychique d’où peu de voyageurs reviennent, celle où les faits résultent des désirs, où les amis se transforment en traîtres et où une chaise d’asile peut devenir le trône de Dieu.

XXVIII.

Après le 14 mars 1919 Wilson rencontra tous les jours, seul, Clemenceau et Lloyd George, et eut avec eux des entretiens secrets. Selon M. Baker, il « serra les dents et lutta virilement, ayant pour seule arme le raisonnement en faisant appel à des raisons élevées pour amener Clemenceau à changer d’avis, pour le convaincre que les moyens, militaires n’assureraient jamais à la France ce qu’elle voulait vraiment et qu’il en existait de meilleurs – non seulement plus justes, mais plus pratiques – pour assurer l’avenir de la France ».

Il n’y a qu’un terme, dans la citation ci-dessus, qui semble quelque peu inexact : l’adverbe « virilement » devait peut-être se lire « d’une manière féminine ».

Clemenceau écoutait. Le 20 mars, House, que Wilson tenait dans l’ignorance des discussions des Trois, demanda à Clemenceau comment s’était passée l’entrevue de l’après-midi. « À merveille, répondit-il, nous n’avons été d’accord sur rien. »

Il est difficile d’admirer la stratégie et la tactique employées par le président des États-Unis dans la lutte qu’il mena pour donner au monde la paix qu’il lui avait promise ; mais il est impossible de ne pas sympathiser avec l’homme fatigué et souffrant qui, accroché à la conviction que Son Père Tout-Puissant l’avait envoyé assurer au monde une paix juste et durable, épuisait ses forces déclinantes à exhorter Lloyd George et Clemenceau. Wilson, après tout, luttait pour la dignité humaine. Il s’y prenait mal ; mais il défendait ce qu’il est un honneur de défendre.

À soixante-deux ans c’était un homme très las, menacé par le durcissement de ses artères, souffrant non seulement de troubles gastriques, de migraines et de névrite mais aussi d’une dilatation de la prostate. La méfiance qu’il éprouvait à l’égard de House l’avait séparé du seul ami intime qu’il possédât. Il était seul – par sa volonté, certes, mais seul quand même. Il se rendait à ses entrevues quotidiennes avec Clemenceau et Lloyd George sans un Américain pour l’aider ou pour noter les conclusions acquises. Il ressentait l’intense besoin d’un ami intime qui crût en sa mission. Il se tourna vers George D. Herron, l’homme sentimental qui l’avait comparé au Christ. Herron le supplia de se retirer de la Conférence plutôt que de transiger.

Clemenceau demeurait inflexible. Lloyd George, d’autre part, agissait aussi vite que s’il avait eu du vif-argent dans les veines si bien que Wilson, sans secrétaire pour enregistrer les promesses de Lloyd George, ne savait plus où il en était. Le 26 mars, House dit à Wilson que « Lloyd George avait déclaré que bien qu’il eût promis, la veille, d’accepter que le pacte fût englobé dans le traité de paix, il niait aujourd’hui l’avoir fait. Le Président répondit : « Alors c’est un menteur, car non seulement il l’a accepté, mais il l’a accepté en présence de Clemenceau et d’Orlando, qui pourront en témoigner. »

Le pauvre Tommy Wilson, qui avait, toute sa vie, vénéré les hommes d’État anglais et méprisé les Français, se mit, à ce moment critique de son existence, à mépriser Lloyd George et à respecter Clemenceau.

Le 27 mars, Wilson, qui continuait à prier et à exhorter, était au bord de la dépression nerveuse. Clemenceau voulait occuper la Rhénanie pendant trente-deux ans et annexer la Sarre. Wilson, irrité, répondit que les Français soulevaient des questions territoriales qui n’avaient rien à voir avec les buts de guerre des autres, et que personne n’avait entendu parler de leur intention d’annexer la Sarre avant la signature de l’armistice. Clemenceau, furieux, répondit : « Vous êtes germanophile. Vous cherchez à nuire à la France. » « C’est faux et vous le savez bien », répliqua Wilson. Clemenceau déclara alors que si la France ne pouvait annexer la Sarre il ne signerait pas le traité de paix. Wilson, reprit : « Donc si la France n’obtient pas ce qu’elle veut, elle refuse d’agir avec nous. Dans ce cas voulez-vous que je rentre en Amérique ? » « Je ne veux pas que vous rentriez chez vous, mais moi je vais rentrer chez moi », conclut Clemenceau qui mit son chapeau et s’éloigna à grandes enjambées.

Voici comment M. Baker décrit ce qui se passa ensuite :

« Le Président, amèrement offensé, fit une longue promenade en voiture au Bois pendant l’interruption de midi, et, au début de la session de l’après-midi, il se leva devant les trois autres et, dans un appel émouvant – l’amiral Grayson, qui l’entendit, déclara que ce fut l’un des discours les plus bouleversants que le Président ait jamais prononcés – exposa de nouveau sa conception de la paix.

Lorsqu’il eut fini, M. Clemenceau, très ému, serra la main du Président en disant : « Vous êtes un homme de bien, monsieur le Président, et un grand homme. »

Mais, si Wilson pouvait toucher Clemenceau, il était incapable de le faire céder. Il accusait l’esprit de son difficile adversaire d’avoir « un côté féminin ». »

Cette opinion de Wilson jette plus de lumière sur lui que sur Clemenceau. Rien n’était moins féminin que le refus de Clemenceau de se laisser emporter par l’éloquence de Wilson, et il est difficile de concevoir réponse plus féminine que celle de Wilson à l’attitude que Clemenceau avait eue le matin même. Clemenceau avait dépassé les limites de la courtoisie. Il avait insulté Wilson, et peu d’hommes se seraient abstenus, dans ces conditions, d’employer les armes viriles dont ils disposaient. Mais Wilson, « dans un appel émouvant… exposa sa conception de la paix ».

Les représailles de Wilson venaient d’une féminité sans mélange, et lorsqu’il accusait l’esprit de Clemenceau d’avoir « un côté féminin » c’était clairement pour essayer de se convaincre, en transférant le blâme sur Clemenceau, que le sien n’en avait pas. Comme toujours, il lui était insupportable de regarder en face le côté féminin de sa nature.

Quant aux compliments de Clemenceau, ils étaient sans doute sincères. Quatre jours plus tard il dit, en décrivant Wilson : « Il se croit un second Jésus-Christ venu sur terre pour convertir les hommes. » Clemenceau ignorait probablement tout de la psychanalyse, mais l’identification inconsciente de Wilson au Sauveur était devenue si flagrante qu’elle obligeait ceux mêmes qui n’avaient jamais étudié le tréfonds psychique à s’apercevoir de son existence.

Wilson fut touché par les paroles de Clemenceau. Il se dit qu’il pourrait peut-être encore le convertir par ses paroles, et obtenir, sans lutte ouverte, la paix qu’il avait promise au monde. Dans la soirée du 27 mars, M. Baker lui suggéra de dénoncer publiquement les « groupes obstructionnistes » qui revendiquaient des « frontières stratégiques et un accroissement de leur territoire national », et d’affirmer qu’en « insistant pour la réalisation de ce qu’ils croyaient être leurs intérêts immédiats, ils perdaient totalement de vue le fait qu’ils jetaient sûrement les semences des guerres futures ». Wilson refusa de faire une telle déclaration. Le soir suivant, M. Baker le pressa de nouveau d’attaquer ouvertement ses adversaires. Wilson, qui hésitait et espérait toujours, répondit : « Le temps n’est pas venu ; nous ne pouvons risquer d’interrompre la Conférence de la paix – pour le moment »

Il était alors évident pour tous ceux qui collaboraient aux négociations – à l’exception de Wilson – que s’il ne voulait pas accepter les conditions de Lloyd George et de Clemenceau il devrait employer les armes viriles dont il refusait depuis si longtemps de se servir. Herron, qui croyait encore profondément que Wilson ressemblait au Christ, le supplia de quitter la Conférence. « Le Président fut très ému par la prière de Herron, et parcourut la pièce en s’écriant : « Mon Dieu, je ne le pourrai jamais. »

Ce fut, malheureusement, l’exacte vérité. Au moment où le sort du monde était suspendu à sa personne, il ne trouva pas, en lui, le courage de lutter. Sa seule source de courage viril, sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père, n’était pas tournée contre les dirigeants alliés, mais contre Lodge. En même temps, malgré tout, il lui était impossible d’accepter franchement un compromis. Toutes ses identifications à Dieu se dressaient pour l’empêcher d’admettre qu’il avait été la dupe des Alliés. Il se cramponnait, espérant en priant Dieu, Son Père, qu’il vaincrait en parlant comme le Christ.

M. Baker écrivit :

« Le 2 avril, le Président était à bout de forces. Je trouve dans mes notes de ce jour-là :

« Il (le Président) a dit que les choses ne pouvaient pas continuer longtemps ainsi ; que s’il était impossible d’arriver à une décision quelconque au milieu de la semaine prochaine, il faudrait sans doute rompre les pourparlers… »

Je lui parlai de l’inquiétude qui planait sur le monde, des nouvelles révoltes qui avaient éclaté en Allemagne et en Hongrie, du blâme que tous rejetaient, injustement, sur lui de ce délai.

« Je sais, je sais », a-t-il répondu. Puis, après un silence : « Mais la paix doit être conclue sur les principes que nous avons exposés et acceptés, ou pas du tout. »

Wilson évitait, autant que possible, tout contact personnel avec House. Mais le soir du 2 avril 1919 il lui téléphona et le Colonel nota dans son journal :

« Nous avons examiné à fond la situation… Il m’a déclaré que le Vieux était obstiné et qu’il n’arrivait pas à lui faire prendre une décision. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il ne réussit pas à amener Clemenceau à penser comme lui… Le Président m’a demandé si je croyais Lloyd George sincère envers lui… L’impression qui prévaut, c’est que George se sert de lui pour rompre avec les Français… Je lui ai demandé si quelqu’un prenait des notes aux réunions du Conseil des Quatre. Le professeur Mantoux, qui est l’interprète d’Orlando, le fait. Le Président dit qu’il a l’impression que Mantoux ne l’aime pas. Il a ajouté : « En fait, je ne suis pas sûr qu’aucun d’eux m’aime ».

Ces mots sont profondément pathétiques. Ils furent prononcés par le président des États-Unis qui, trois mois auparavant, avait été reçu par la France, l’Angleterre et l’Italie avec un amour et une vénération si intenses qu’il apparaissait, aux yeux du monde et à ses propres yeux, comme le Roi des Rois. Or, en fait, il avait encore plus d’hommes prêts à répondre à son appel et à le suivre au combat qu’aucun autre, avant ou après lui, n’en eurent jamais. Il était toujours le chef des idéalistes de l’univers. Bien qu’ils fussent troublés et inquiets parce qu’il ne leur avait pas donné l’ordre de lutter, ils avaient toujours foi en lui. Mais il n’avait plus foi en – lui-même. Le conflit entre sa volonté de mener à bien la bataille qu’il affrontait et sa peur l’avait fait redevenir le petit Tommy Wilson, le petit garçon chétif, avec son binocle, ses migraines et ses aigreurs d’estomac, qui n’osait pas jouer avec les garnements grossiers des rues d’Augusta, et se sentait loin de la vie, seul et sans ami.

Le lendemain de sa conversation avec House il sombra dans une dépression nerveuse et physique totale. « Il fut saisi de violentes quintes de toux, si prolongées et si fréquentes qu’elles l’empêchaient de respirer. Il avait 40 de fièvre et une diarrhée abondante… son état, semblait grave. » Au début de la matinée du 4 avril 1919, Wilson était alité, vomissant, toussant, avec une diarrhée continuelle et de l’hématurie, son adénome prostatique et la névrite de son épaule gauche lui causant des élancements douloureux, luttant pour retrouver sa respiration, le visage hagard, souffrant de crispations nerveuses dans le côté et l’œil gauches. Mais les souffrances physiques de ce jour-là étaient peut-être moins terribles à supporter que ses souffrances morales. Il était en face de deux partis qui lui semblaient aussi horribles l’un que l’autre. Manquer à ses promesses et devenir la dupe des Alliés au lieu d’être le Prince de la paix, ou être fidèle à ses promesses, supprimer l’aide financière des États-Unis à l’Europe, démasquer Clemenceau et Lloyd George, rentrer à Washington et abandonner l’Europe et lui-même… à quoi ?

En proie à une peur accablante il reculait devant les conséquences possibles de l’emploi des armes viriles. Il avait exagéré les dangers qu’il y avait à lutter, et minimisé ses chances de lutter avec succès. Une seule menace de laisser la France seule en face de l’Allemagne aurait pu obliger Clemenceau à transiger ; un seul coup de son « fouet financier » aurait pu mater Lloyd George.

Mais le malade, dans son lit, avait recommencé à regarder le monde avec les yeux du petit Tommy Wilson, et il se fit une image de cauchemar des conséquences possibles de ses actes. Il craignait que son départ ne causât une reprise immédiate des hostilités en Europe, que les armées françaises affamées ne piétinassent les Allemands, les Autrichiens, les Hongrois et les Russes affamés eux aussi et-ne dictassent finalement une paix bien pire que celle qu’il redoutait ; il craignait que de tels événements ne causassent un mouvement révolutionnaire tellement vaste que toute l’Europe céderait à l’emprise du bolchevisme et il ne pouvait supporter cette pensée. Il détestait et redoutait les communistes beaucoup plus profondément que les militaristes. Il n’avait pas en lui la moindre étincelle de radicalisme : il était l’homme d’État chrétien venu apporter la lumière au monde capitaliste en paraphrasant le Sermon sur la Montagne. La vision qu’il avait d’un univers parfait était une vision de petites villes prospères comme celles où il avait vécu toute sa vie. Il était inconcevable qu’une révolution communiste éclatât en France ou en Angleterre ; mais Wilson le craignait cependant. Maintes et maintes fois, pendant ces jours et ces nuits où l’avenir du monde était suspendu à sa décision il répéta : « L’Europe est en feu ; il ne faut pas que je jette de l’huile sur le feu ! »

Et sur sa propre vie, quelles seraient les conséquences de la lutte ? Il serait insulté d’une extrémité à l’autre du monde capitaliste, son propre monde ! Déjà la presse de Paris et celle de Londres l’attaquaient avec une amertume qui le blessait profondément. Il savait aussi que, s’il était acclamé par les libéraux et les idéalistes américains comme un prophète, la masse se tournerait contre lui. On le qualifierait de « germanophile » comme Clemenceau l’avait fait. On l’accuserait de vouloir « protéger les Huns », d’être bolcheviste. La propagande qu’il avait lâchée sur l’Amérique par l’intermédiaire de son ami Georges Creel avait fait son effet. Les Américains avaient été poussés à haïr l’Allemagne et la Russie. Les vieilles dames hurlaient à la mort. S’il avait l’air de favoriser l’Allemagne et le communisme, les Américains tourneraient cette haine contre lui. Le monde entier le détesterait, à l’exception d’une poignée de libéraux américains et anglais de l’opinion desquels il se souciait et des socialistes et communistes européens dont il ne pouvait supporter l’approbation et auxquels il ne pouvait tolérer d’être assimilé. Et, le pire, c’est qu’il devrait retirer les États-Unis de la Société des Nations. La Société serait établie, mais sans lui. Il se priverait de son titre à l’immortalité.

Aussi la perspective de quitter la Conférence lui était-elle intolérable ; mais l’autre éventualité ne l’était pas moins. Le sentiment qu’il avait toujours eu que s’il entraînait les États-Unis dans une guerre, ce devait être une guerre pour la paix, était l’un des plus profonds qu’il ait jamais éprouvés. Presque toute la force de sa passivité extraordinairement puissante à l’égard de son père était affectée à son identification inconsciente au Christ. Transiger, partir, c’était admettre qu’il n’était pas le Prince de la paix. En outre ce serait manquer à sa parole, bafouer ses promesses, les idéaux et les idéalistes. Il anéantirait tout le mouvement libéral américain dont il était le chef. Il serait honni par ceux à l’estime desquels il tenait le plus. Que dirait Herron, « celui qui le comprenait vraiment » ? Que diraient tous les jeunes qui avaient cru en lui ? Que penserait-il lui-même ? II se tiendrait devant le monde, non comme le Fils de Dieu parti pour gagner une couronne royale et qui l’avait gagnée, mais comme le Fils de Dieu parti pour combattre et qui avait abandonné lorsqu’il avait vu la Croix.

XXIX.

Pendant toute la journée et la nuit du 4 avril 1919, Wilson s’agita dans son lit, incapable de choisir entre ces deux éventualités qui lui étaient également horribles. Mais il fallait choisir. Il ne pouvait courir à Rydal pour se remettre, en la compagnie d’un ami cher, devant Wansfell « semblable à un vaste sein plein de lait ». Les travaux de la Conférence de la paix devaient continuer.

Le 5 avril 1919, Wilson était encore cloué au lit. Clemenceau, Lloyd George et Orlando se rencontrèrent dans le bureau de Wilson, et le colonel House courut de lui à eux, par la porte dissimulée dans la bibliothèque qui séparait la chambre de Wilson de son bureau, pour le tenir au courant de la marche des négociations. On discutait la question des Réparations. Wilson avait déjà cédé aux Anglais qui voulaient que les indemnités et pensions fussent comprises dans le mémoire des dommages de guerre. Il avait également ordonné aux experts américains de cesser de lutter pour le mode de règlement qu’il avait soutenu à l’origine, selon lequel l’Allemagne devrait verser une somme précise, stipulée dans le traité ; mais il s’imaginait qu’il n’aurait plus de concessions à faire et que Lloyd George le soutiendrait afin que le total des sommes à verser au titre des dommages de guerre fût limité à celui que l’Allemagne pouvait payer en trente ans.

À la surprise de House et à celle de Wilson, quand House vint lui rapporter ce qui se passait, Lloyd George s’opposa à tout délai de prescription concernant le temps ou l’argent. House, désespéré, croyant qu’il valait mieux obtenir « une paix immédiate et la remise en ordre du monde… qu’une paix meilleure mais lointaine… » accepta les exigences de Lloyd George et de Clemenceau et suggéra les termes « compromis sur les dommages de guerre » qui était, en réalité, l’abandon de la position américaine. « Le barème des sommes à verser par les pays ennemis sera fixé en tenant compte, dans l’établissement des délais de versement, de leurs possibilités financières. » House lui-même fut tellement indigné par les exigences de Clemenceau et de Lloyd George qu’il conseilla à Wilson d’accepter ce « compromis », mais de quitter la Conférence plutôt que de faire d’autres concessions. Il nota dans son journal :

« Je lui conseillai, si nous n’étions arrivés à aucun accord à la fin de la semaine prochaine (12 avril) de dresser un bilan de ce que les États-Unis acceptent de signer comme traité de paix, et de notifier aux Alliés que s’ils ne se rapprochent pas de nos conceptions nous rentrerons immédiatement en Amérique en les laissant conclure la paix comme ils l’entendront. Je lui suggérai de le faire avec autant de calme et de douceur que possible, mais avec fermeté. »

Donc, le 5 avril 1919, House lui-même, qui avait toujours conseillé de transiger, poussa Wilson à la lutte. D’Amérique il reçut les mêmes conseils. Juste avant la dépression de Wilson, l’amiral Grayson, son médecin et ami, avait envoyé, à Tumulty, le câble suivant : « Toujours confiant victoire du Président. Rencontrons difficultés ; situation sérieuse. Président plus que jamais espoir du monde et le demeurera par son courage, sa sagesse et sa force. Avez-vous suggestion à faire pour propagande ou autre ? »

Le 5 avril 1919, Tumulty répondit :

« À mon avis, le Président doit, d’une manière dramatique, dissiper les doutes, les malentendus et le désespoir qui planent actuellement sur le monde. Il doit prendre la situation à deux mains et l’arracher à son indécision actuelle, ou le sabotage politique et les intrigues auront le dessus. Seul, un geste audacieux du Président peut sauver l’Europe et peut-être le monde. Ce geste doit être fait sans s’occuper des cris et des remontrances de ses conseillers et amis. Il a essayé de tout régler en secret ; seule, une publicité dramatique pourra maintenant sauver la situation. L’occasion exige cette audace qui l’a aidé à gagner toutes ses batailles. »

Wilson, toujours au lit, reçut le télégramme de Tumulty. Et le dimanche 6 avril, jour très propre à ce qu’il prît la place de son père en chaire pour imposer la loi de Dieu à des fidèles qui étaient les habitants du monde entier, il envoya chercher les membres de la délégation américaine. Le colonel House nota dans son journal :

« Il fut décidé que s’il ne se passait rien dans les prochains jours, le Président dirait au président du Conseil et aux Premiers ministres que si la paix n’était pas signée selon leurs promesses, c’est-à-dire en se conformant aux principes énoncés dans les quatorze points, il serait obligé de rentrer en Amérique ou d’exiger que les entretiens fussent publics ; en d’autres termes, de tenir des sessions plénières en présence de tous les délégués des petites puissances. »

Ainsi, dans l’après-midi du 6 avril 1919, Wilson décida que si Clemenceau et Lloyd George, dans quelques jours, n’acceptaient pas les conditions qui cadraient avec leurs promesses de conclure la paix sur la base des quatorze points, il rentrerait en Amérique ou ferait connaître publiquement leurs propositions et monterait contre eux l’opinion mondiale. Cette décision était caractéristique. Elle lui permettait « d’éviter des ennuis » pendant quelques jours de plus, et exprimait, une fois de plus, l’espoir rassurant de pouvoir enfin élever la Conférence de la paix au niveau des débats contradictoires qu’il avait dominés, à l’université, par sa haute moralité et son éloquence. Il put de nouveau penser à la Conférence de la paix telle qu’il l’avait imaginée, le 16 novembre 1918, lorsqu’il avait câblé au Colonel : « Je crois que les dirigeants français et anglais veulent m’exclure de la Conférence de crainte que je ne prenne la tête des nations plus faibles contre eux. » Il put se remettre à espérer qu’il ne serait pas obligé de se servir des armes viriles qu’il avait écartées mais pourrait se laisser aller à une préférence pour cette arme si féminine, les mots.

Malgré tout, cette décision était remarquable en ce qu’elle montrait qu’il était résolu à lutter dans quelques jours quelle que soit l’arme qu’il emploierait, plutôt que de faire d’autres concessions. Mais à peine sa décision prise il la dépouilla de toute importance réelle en acceptant le « compromis » de House sur les dommages de guerre. Ce même dimanche, le Colonel nota dans son journal :

« J’ai examiné, avec le Président, la question des dommages de guerre que les experts ont étudiée aujourd’hui, et j’ai obtenu son accord sur le projet, avec les légères modifications qu’ils avaient proposées. »

Donc, étant donné que le « compromis » sur les dommages de guerre représentait déjà l’abandon total du point de vue des Américains, Wilson fit aussitôt suivre sa résolution de ne plus céder par une concession si énorme que c’était un renoncement plutôt qu’une concession. Il est clair qu’il était encore lié par ses désirs et ses craintes contraires, qu’il voulait continuer à proclamer et à croire qu’il ne transigeait pas et, en même temps, éviter la lutte qu’il redoutait en acceptant les exigences des Alliés.

Plus tard, dans la soirée de ce même dimanche 6 avril 1919, il semble avoir réussi à se résoudre sincèrement à lutter. Il était assis dans son lit, vêtu d’un vieux chandail blanc, et Mrs Wilson tricotait auprès de lui quand l’amiral Grayson introduisit Bernard M. Baruch, dont l’intimité avec les Wilson avait augmenté à mesure que celle de House diminuait. Wilson lui dit qu’il s’était épuisé en discussions avec les Anglais, les Français et les Italiens et qu’il avait dû essayer de faire pression sur eux. Baruch suggéra de les étrangler financièrement en supprimant les crédits des États-Unis qui les faisaient vivre. Wilson câbla au secrétaire d’État aux finances de ne plus accorder de nouveaux crédits à l’Angleterre, à la France et à l’Italie. Il souligna sa résolution de lutter en demandant à Grayson de câbler au George Washington de revenir à Brest le plus tôt possible. Il n’avait pas décidé de rentrer sur-le-champ aux États-Unis, mais il voulait que le bateau fût prêt à le ramener en Amérique si Lloyd George et Clemenceau ne respectaient pas les engagements qu’ils avaient pris de conclure une paix fondée sur les quatorze points.

Donc, le soir du 6 avril 1919, Wilson se prépara à la lutte, et l’amiral Grayson était convaincu qu’il ne transigerait plus. Lorsque Clemenceau, faisant allusion au rappel du George Washington s’écria : « C’est du bluff, n’est-ce pas ? » Grayson répondit avec une entière sincérité : « Le Président n’a pas une parcelle de bluff dans le corps ! »

L’amiral Grayson, par ailleurs, ce même dimanche 6 avril 1919, à la demande de l’un des auteurs de cet ouvrage, tenta d’obtenir que Wilson prît une décision au sujet de la proposition de paix du gouvernement soviétique, qui allait expirer le 10 avril. Wilson, dont l’esprit « à sens unique » était absorbé par l’Allemagne, répondit qu’il, avait chargé House de s’occuper de cette question et refusa de se soucier personnellement de la paix dans, et avec, la Russie.

Lénine avait offert de conclure un armistice immédiat sur tous les fronts et de reconnaître de facto les gouvernements anticommunistes qui avaient été établis dans les régions suivantes de l’ancien empire russe : (1) la Finlande, (2) Mourmansk-Arkhangel, (3) l’Estonie, (4) la Lettonie, (5) la Lithuanie, (6) la Pologne, (7) la partie septentrionale de la Russie blanche, (8) la Roumanie, y compris la Bessarabie, (9) plus de la moitié de l’Ukraine, (10) la Crimée, (11) le Caucase, (12) la Géorgie, (13) l’Arménie, (14) l’Azerbaïdjan, (15) tous les Monts Oural, (16) toute la Sibérie.

Lénine avait par conséquent offert de limiter le communisme à Moscou et à ses environs, plus la ville maintenant appelée Leningrad. En tant que communiste, Lénine entendait naturellement étendre le communisme partout où il le pourrait sans risques, sans se soucier des promesses qu’il avait été amené à faire. Néanmoins, en limitant l’État communiste à une zone qui n’était pas beaucoup plus grande que celle dont avait été maître le premier dictateur russe qui fut appelé le tzar, c’est-à-dire Ivan le Terrible, Lénine offrait à l’Occident une occasion unique d’empêcher le communisme de s’étendre par contagion. Par ailleurs, Lénine avait également proposé de reconnaître les dettes de l’empire russe.

Le refus de Wilson de s’occuper de la question russe eut des conséquences considérables. Nous ne connaissons pas encore, à dire vrai, toute leur étendue. Il n’est pas impossible que le refus de Wilson de charger son « esprit à sens unique » du fardeau russe n’ait pas été, finalement, la décision la plus importante qu’il ait prise seul à Paris.

Le lendemain, lundi 7 avril 1919, le câble ordonnant le rappel du George Washington fut envoyé, et House prit la place de Wilson à la réunion des Premiers ministres qui se tint dans l’appartement de Lloyd George. Les marchandages des représentants alliés dégoûtèrent tellement le Colonel qu’il se mit en colère et quitta la réunion. La rupture définitive semblait enfin s’être produite. House écrivit dans son journal : « J’ai traversé la rue pour rendre compte de la séance au Président qui a pleinement approuvé mon geste. Nous avons perdu tout l’après-midi à ne rien faire. Le Président s’est montré complètement découragé quand nous parlâmes de ce qui s’était passé et s’est demandé ce qu’il en résulterait. »

Quand le Colonel eut quitté Wilson, Ray Stannard Baker vint le voir :

« Je suis monté voir le président Wilson à 18 h 30, pour la première fois depuis sa maladie, et j’eus avec lui une longue conversation. Je le trouvai dans son bureau, entièrement habillé, pâle et amaigri… Il a atteint le point où il ne cédera plus rien… « Alors l’Italie n’aura pas Fiume ? » demandai-je. « Certainement pas – tant que je serai ici », répondit-il d’une voix cassante. « Et la France n’aura pas la Sarre ? » – « Non… »

Je lui demandai ce que je pouvais dire aux correspondants de presse, il me dit de leur relire nos accords avec les autres Alliés et avec l’Allemagne en les assurant que nous ne renoncerions pas à ces principes… Je parlai au Président de l’effet de sa déclaration au sujet du George Washington. « Le moment est venu de terminer cette affaire, me répondit-il. House vient de venir me dire que Clémenceau et Klotz ont passé un jour de plus en vaines paroles… Je ne veux plus discuter avec eux. Nous sommes convenus entre nous, et avec l’Allemagne, de certains principes généraux. Toute la Conférence n’a été qu’une suite de tentatives, surtout de la part de la France, pour annuler cet accord, obtenir des territoires, imposer des indemnités accablantes. La France s’intéresse à la Pologne uniquement pour affaiblir l’Allemagne en donnant à la Pologne des territoires auxquels elle n’a pas droit. »

M. Baker nota aussi, à propos de cette conversation avec Wilson : « Nous parlâmes de l’attitude ambiguë de Lloyd George ; on disait même qu’il se préparait, en ce moment difficile, à faire une déclaration rejetant la responsabilité des délais sur lui (Wilson). Je n’oublierai jamais la désolation profonde de la réponse du Président, debout près de son bureau, le visage décharné par sa récente maladie : « Eh bien, il va falloir que je lutte seul. » Ces paroles rendent difficile de croire que Wilson, le soir du 7 avril 1919, voulait autre chose que lutter plutôt que de faire des concessions. Mais nous avons vu combien de fois il avait accepté l’idée de lutter et combien de fois il avait transigé au dernier moment. Aussi pouvons-nous être choqués, mais non surpris d’observer que, le 8 avril 1919, dans l’après-midi, moins de vingt-quatre heures après avoir tenu ces propos à M. Baker, il rencontra les Premiers ministres pour la première fois après sa maladie et se soumit à leurs exigences, acceptant les dommages de guerre qui ruinèrent la vie économique de l’Europe. House nota dans son journal : « À ma grande joie, ils sont arrivés à régler temporairement la question des Réparations. Le Président a cédé plus que je ne croyais qu’il le ferait, mais pas plus, je pense, que l’occasion ne l’exigeait. »

Dès lors, la descente de Wilson vers le traité de Versailles fut rapide. Elle fut accélérée par le câble que lui envoya Tumulty le 9 avril 1919 : « Les instructions données au George Washington de rentrer en France, considérées ici comme acte d’impatience et d’irritabilité de la part du Président, ne sont bien acceptées ni par amis ni par ennemis. On croit évident que le Président veut quitter la Conférence si ses vues ne sont pas admises… Partir, en ce moment, serait déserter. »

De plus, le secrétaire d’État aux Finances lui câbla que les crédits assurant les besoins des Alliés jusqu’en juillet avaient déjà été accordés. Le 9 avril, Wilson transigea sur la question de la Sarre, et ne menaça plus jamais de lutter pour la paix qu’il avait voulu donner au monde.

Avant d’essayer d’analyser l’effondrement moral de Wilson il semble utile d’observer un autre changement dans ses rapports avec House. Après leur conversation du 14 mars, dans le train, Wilson avait réduit les contacts personnels avec le Colonel au minimum exigé par le travail à accomplir.

Mais quand il tomba malade, le 3 avril, il dut nommer quelqu’un pour le remplacer au Conseil des Quatre ; or comme il se méfiait de Lansing plus encore que du Colonel, il choisit celui-ci. Pendant quelques jours, on put croire que leurs relations allaient redevenir intimes. Mais parmi les amis de House à Paris se trouvait un journaliste anglais, Wickham Steed, qui était le correspondant politique du Times de Londres et le rédacteur des éditoriaux du Daily Mail à Paris. House s’était aperçu qu’en traitant Steed avec les plus grands égards il pouvait influencer ses articles. Il se vantait devant Mrs Wilson de pouvoir faire écrire à Steed tout ce qu’il voulait quand celle-ci, prenant une coupure du Times en date du 7 avril 1919, la tendit au Colonel en disant : « Je suppose que vous lui avez demandé de rédiger ceci ? » L’article était le suivant :

Les engrenages de la paix (de notre correspondant politique)

Paris, 6 avril.

« … Dans la mesure où les perspectives de la Conférence se sont améliorées, on croit ces progrès dus principalement à la politique réaliste du colonel House qui, vu l’indisposition du président Wilson, a, une fois de plus, mis son « savoir-faire » et son tempérament conciliant au service des principaux artisans de la paix.

Le colonel House est l’un des très rares membres de la délégation à avoir eu un « bon rendement » pendant la Conférence. Il est même probable que la paix aurait été conclue il y a plusieurs semaines sans la malencontreuse maladie qui l’a terrassé au début de la session. Lorsqu’il fut guéri, le Conseil des Dix avait déjà pris de mauvaises habitudes… Il n’y avait pas grand-chose à faire pour améliorer les choses jusqu’au départ de M. Lloyd George pour l’Angleterre et celui du Président pour l’Amérique. Pendant leur absence, le colonel House, qui n’a jamais eu de difficultés à travailler avec ses collègues parce que c’est un homme désintéressé sans aucune visée personnelle à imposer, a fait rapidement avancer les affaires. Le délai qui s’est produit depuis le retour du président Wilson et celui de M. Lloyd George a été dû surtout à la désorganisation du bon travail fait en leur absence, et à l’abandon des méthodes sûres en faveur d’« improvisations géniales »…

S’il existe maintenant une chance que la Conférence, au bord de l’échec, puisse être ramenée sur un terrain solide, elle sera due aux efforts du colonel House et à l’effet salutaire produit par le sentiment que les peuples alliés s’inquiètent sérieusement des machinations secrètes de leurs principaux représentants. »

House demeura abasourdi, la parole coupée en face de Mrs Wilson. Puis on lui fit dire que le Président l’attendait. Il se hâta d’y aller, disant à Mrs Wilson qu’il lui expliquerait plus tard ce qui s’était passé. Il ne le fit jamais : aucune explication n’était possible. Steed avait complété le cycle des malentendus personnels commencé par Auchincloss. Mrs Wilson demeura convaincue que le Colonel avait inspiré à la fois Auchincloss et Steed. Dès lors, elle détesta House et fut persuadée qu’il trahissait son mari, qu’il n’avait d’autre dessein que de s’attribuer la gloire des réalisations de Wilson tout en laissant peser sur lui le blâme des erreurs commises. Les rapports personnels entre les familles Wilson et House devinrent très lointains. Wilson fut moins amer que Mrs Wilson envers House. Il se méfia de lui mais ne le détesta jamais. L’identification de House au petit Tommy Wilson, bien que moribonde, n’était pas tout à fait morte. Il conserva House comme collaborateur, de même qu’il avait continué à employer Tumulty après avoir perdu confiance en lui ; mais il eut soin, comme dans le cas précédent, d’empêcher House de bien connaître ses pensées et ses actes.

Au début d’avril, Lloyd George avait introduit Sir Maurice Hankey aux réunions des Quatre pour prendre les procès-verbaux. Hankey avait envoyé au Colonel ceux des séances où il avait représenté Wilson. Les Anglais proposèrent alors à celui-ci, pour que la délégation américaine se tînt au courant des négociations, que Hankey remît tous les jours à House les procès-verbaux des réunions des Quatre. Wilson répondit qu’ils ne devaient être remis ni à House, ni à aucun autre Américain mais à lui seul. À partir de ce moment personne ne sut les accords que prenait le président des États-Unis. Lloyd George était assisté de Hankey, Clemenceau de Mantoux, Wilson était seul. Il démontra ainsi que c’était lui, et non House, qui gouvernait les États-Unis. Et, au mois d’avril 1919, il accepta seul la transformation des quatorze points en traité de Versailles.

XXX.

Le lecteur a peut-être trouvé fastidieuse notre étude détaillée des paroles et des actes de Wilson pendant les mois de février, mars et avril 1919. Nous ne nous excuserons pas de la minutie de notre examen. Dans la mesure où un être humain est jamais important, Wilson, pendant ce temps, le fut.

Tout le cours de la vie peut être détourné par le tempérament d’un seul individu. Si Miltiade avait fui à Marathon et Charles Martel à Poitiers, la civilisation occidentale eût été différente. Et tout eut été autre si le Christ avait renié Sa doctrine devant Pilate. Quand Wilson quitta Paris, le cours de la civilisation occidentale prit une direction pénible à voir.

Les conséquences psychologiques de son effondrement moral furent peut-être aussi graves que le furent les conséquences politiques et économiques. L’humanité a besoin de héros, et, de même que celui qui est fidèle à son devoir élève le niveau de la vie humaine, celui qui le trahit l’abaisse. Wilson parla merveilleusement, fit de superbes promesses, puis capitula. Parler et capituler n’appartiennent ni à la meilleure tradition américaine, ni à la meilleure civilisation européenne, et le monde occidental n’effacera pas facilement de sa mémoire le personnage tragi-comique de son héros, le Président qui parla et capitula. Aussi nos efforts pour préciser la cause et le moment exacts de la capitulation de Wilson, ne nous semblent pas avoir besoin de justification. Ce fut un acte lourd de conséquences.

Si Wilson était vivant et acceptait de se soumettre à une psychanalyse, il serait peut-être possible de découvrir exactement pourquoi, et quand, il abandonna la lutte qu’il avait promise de soutenir. Mais avec les preuves dont nous disposons, nous devons nous borner à indiquer des possibilités. Il est clair que la crise commença par la dépression de Wilson du 3 avril, et qu’elle se termina dix jours plus tard. Comme il semblait tout à fait décidé à lutter le soir du 7 avril, qu’il céda sur l’important problème des Réparations l’après-midi suivant et qu’il n’éleva plus jamais la voix (sauf sur la question secondaire de Fiume), il semble évident de conclure qu’il décida de capituler pendant la nuit du 7 ou la matinée du 8 avril. Il avait, d’ailleurs, dit à House, le 6 avril, qu’il accepterait le « compromis » sur les Réparations ; de sorte que sa capitulation du 8 avril était prévue ; il la fit peut-être avec la ferme résolution de ne jamais recommencer, et sa décision définitive de faire des concessions jusqu’au bout pu être prise lorsqu’il reçut le câble du 9 avril de Tumulty qui se terminait par : « Partir en un tel moment serait déserter ».

Il se peut aussi qu’il ne prît aucune décision et se désagrégea purement et simplement.

D’autre part, après sa conversation du 6 avril avec House il était devenu beaucoup plus belliqueux. Il avait rappelé le George Washington, ordonné la suppression des crédits aux Alliés, et, pendant la journée du 7 avril, avait paru tellement décidé à lutter que le Colonel lui-même avait été stupéfait par l’étendue des concessions qu’il fit au cours de l’après-midi du 8 avril. Sans Wilson, il est impossible de fixer l’heure de son effondrement ; mais on garde l’impression que sa décision finale de ne plus lutter pour le traité qu’il avait promis au monde fut sans doute prise dans la nuit du 7 avril. On est tenté de s’imaginer qu’il est resté éveillé, en face de cette peur d’une lutte virile qui était tapie dans l’âme du petit Tommy Wilson, qui ne s’était jamais battu de sa vie, et qu’il résolut alors d’abandonner. C’est peut-être ce qui se produisit. Mais Wilson n’aimait pas envisager les réalités pénibles, et pas une de ses actions ou de ses paroles ultérieures n’indiquent qu’il avait une connaissance consciente de sa véritable nature. Elles montrent, au contraire, qu’il refoulait cette vérité dans son inconscient et se persuadait consciemment qu’en transigeant il obtiendrait tout ce qu’il aurait pu obtenir en luttant, et même davantage.

Nous avons observé que pour résoudre le conflit intérieur qui le torturait, Wilson avait seulement besoin de découvrir un sophisme quelconque qui lui permît de céder tout en demeurant, à ses propres yeux, le Sauveur du monde. Or nous savons qu’il ne découvrit pas un, mais trois raisonnements de ce genre ! Pendant le mois qui suivit sa capitulation du 8 avril 1919, il en donna souvent trois excuses. La principale était, naturellement, la Société des Nations. À chaque fois qu’il faisait une concession inconciliable avec sa promesse de conclure la paix sur la base des quatorze points, il disait, le soir, à ses collaborateurs : « Je n’aurais jamais agi ainsi si je n’étais sûr que la Société des Nations reviendra sur cette décision. » Il se persuadait que la Société des Nations changerait toutes les clauses injustes du traité. Lorsqu’on lui demandait comment la Société des Nations pourrait le faire, puisqu’elle n’était pas un parlement mais qu’au contraire chaque membre du Conseil de la Société avait droit de veto, il répondait que c’était vrai dans le présent ; mais que la Société serait transformée et rendue plus puissante afin de pouvoir changer le traité, et qu’elle le ferait alors. Ainsi se dispensait-il de toute obligation morale de lutter. À partir du moment où il se persuada que les clauses du traité n’étaient que temporaires et seraient revues par une Société des Nations définitive, il put croire que rien n’avait de véritable importance sauf l’existence de cette société. Il désirait par-dessus tout le croire parce que la Société des Nations était, pensait-il, son titre à l’immortalité. Il refusait de voir que la Société serait peut-être temporaire et les clauses durables, jusqu’à ce qu’une guerre vînt les changer. Dans son ardent désir d’être le père de la Société, il oubliait complètement son opinion de l’année précédente selon laquelle il ne pouvait demander au peuple américain de faire partie d’une Société des Nations pour se porter garant des clauses du traité de paix que si celui-ci était si juste qu’il rendrait improbables les guerres futures. Il avait tellement besoin de s’en convaincre qu’il put demeurer aveugle au fait que la Société était essentiellement un organisme établi pour garantir les conditions du traité de Versailles, et croire qu’elle était destinée à remettre en question les conditions mêmes qu’elle devait préserver ! À l’aide de ce raisonnement, il put capituler et se persuader qu’il était toujours le Sauveur du monde.

Sa deuxième excuse était, et demeure, étonnante. Il avait toujours été capable de trouver un principe quelconque pour couvrir la nudité d’une conduite qui aurait pu choquer la décence normale ; il est cependant ahurissant de voir qu’il fit, du traité de Versailles, une question de principe. Il inventa un sophisme extraordinaire. Il dit à ses amis que puisqu’il était venu en Europe établir le principe de la coopération internationale, il devait le mettre en œuvre et coopérer avec Lloyd George et Clemenceau, même au prix de concessions difficiles à concilier avec les quatorze points. Il fixait les yeux si fermement sur les termes « coopération internationale » qu’il pouvait ignorer le fait que les concessions qu’il faisait au nom de celle-ci la rendaient impossible. Il travailla pour la coopération internationale en acceptant les Réparations et le couloir polonais ! Il appliqua ce principe non aux faits réels mais à sa conscience avec un succès tel qu’il se sentit, là encore, délié de son obligation de lutter. En fait, ne pas lutter devint chez lui une question de principe ! Une fois de plus, comme si souvent au cours de sa vie, une belle phrase était venue à son secours et avait supprimé un fait néfaste qui menaçait sa paix d’esprit.

Sa dernière excuse était le bolchevisme. À maintes reprises, il décrivit ce qui se passerait si, au lieu de transiger, il luttait et quittait la Conférence de la paix. Il dépeignait l’armée française entrant en Allemagne, détruisant des villes entières par des moyens chimiques, massacrant les femmes et les enfants, faisant la conquête de toute l’Europe qui serait ensuite submergée par une révolution communiste. Il répétait souvent : « L’Europe est en flammes, je ne dois pas jeter de l’huile sur le feu. »

Il put ainsi finalement se convaincre qu’il avait refoulé son désir personnel de lutte virile pour épargner à l’Europe les terribles conséquences qui auraient suivi la mise en œuvre de sa masculinité. Capituler devint pour lui de l’abnégation. Par cette voie quelque peu détournée, il réussit à étayer davantage encore sa conviction qu’il s’était sacrifié pour le bien de l’humanité, et par conséquent qu’il ressemblait au Christ.

Wilson semble avoir accepté complètement et définitivement ces raisonnements dans la deuxième semaine d’avril 1919. Il voulait les croire valides, par conséquent il les crut tels. Ainsi échappa-t-il, d’une manière fort satisfaisante pour lui, au conflit intérieur qui le torturait. Mais toutes ses excuses étaient fondées sur l’ignorance des faits, et les faits ne se laissent pas facilement ignorer. Un homme peut refouler, dans son inconscient, la connaissance d’une réalité pénible ; mais elle y demeure, luttant pour remonter dans le domaine conscient, et il est obligé, pour continuer à l’oublier, de refouler non seulement le souvenir qu’il en a, mais tous les faits qui y sont associés. Son intégrité mentale est altérée et il s’éloigne sans cesse du fait, en niant de plus en plus son existence. L’homme qui regarde les faits en face, pour pénibles qu’ils soient, conserve son intégrité mentale. Les faits que Wilson avait devant lui étaient, certes fort désagréables : il avait invité ses concitoyens à le suivre en croisade, et ils l’avaient fait avec un courage et une abnégation évidents ; il leur avait promis, ainsi qu’à l’ennemi, et, en fait, à toute l’humanité, une paix parfaitement équitable fondée sur les quatorze points ; il avait prêché en prophète prêt à mourir pour ses principes ; et il avait capitulé. Si, cela étant, au lieu d’inventer des sophismes apaisants, Wilson avait été capable de se dire : j’ai manqué à mes promesses parce que j’ai eu peur de lutter, son esprit ne se serait pas désagrégé comme il le fit après avril 1919. Sa vie mentale, d’avril à septembre 1919, où il s’effondra d’une manière absolue et durable, fut une fuite effrénée devant la réalité. Cette désagrégation mentale est un signe supplémentaire que, dans la deuxième semaine d’avril 1919, il n’a pas pu regarder en face sa féminité et sa peur, mais qu’il s’est contenté d’adopter définitivement les sophismes qui lui permettaient de ne pas voir la vérité. À ce moment crucial de sa vie, il fut, en réalité, écrasé une fois de plus par sa passivité envers son père et par la peur. Mais il ne semble pas avoir laissé la connaissance de ce fait atteindre sa conscience. Il paraît évident qu’il fut convaincu, lorsqu’il décida de laisser les quatorze points se transformer en traité de Versailles, qu’il était mû par les raisons les plus nobles. Il trahit la confiance que le monde avait en lui comme si c’était, pour lui, une question de principe.

XXXI.

Quand Wilson eut décidé de céder jusqu’à la fin plutôt que de lutter et qu’il eut préservé, malgré cela, son identification au Sauveur en se persuadant que la Société des Nations modifierait toutes les clauses injustes qu’il laissait figurer dans le traité et maintiendrait éternellement la paix, il alla de concession en concession avec une rapidité étonnante. Le 7 avril, il avait menacé de rompre la conférence ; une semaine plus tard, le 14 avril, le traité était tellement avancé que le gouvernement allemand fut invité à envoyer une délégation à Versailles pour le recevoir.

La soumission de Wilson fut accélérée non seulement par le sophisme que les conditions du traité étaient relativement peu importantes du moment que la Société des Nations existait, mais encore par son désir de demander des amendements au pacte de la Société. Il était évident que, si la doctrine de Monroe était attaquée par la Société des Nations, le Sénat des États-Unis refuserait de ratifier le traité. Il fallait donc qu’un amendement concernant la doctrine de Monroe figurât dans le pacte. Les Anglais et les Français avaient enfin amené Wilson à être demandeur. Ils lui firent comprendre clairement que s’il ne promettait pas aux Anglais de réduire la flotte américaine et s’il n’acceptait pas les conditions de paix de l’Angleterre et de la France, il n’obtiendrait pas cet amendement.

Le 8 avril, il accepta les réparations exigées par Lloyd George et Clemenceau ; les 9 et 10 avril, il transigea sur la question de la Sarre et de la flotte américaine ; le 11 avril, il obtient son amendement sur la doctrine de Monroe et, le 15 avril, il accepta la demande d’occupation de la Rhénanie formulée par Clemenceau.

Comme nous l’avons vu, Wilson avait insisté pour que la Société des Nations fût fondée et que l’Amérique apportât sa caution au traité de paix avant que les conditions n’en fussent fixées dans l’espoir d’élever les débats jusqu’au niveau du Sermon sur la Montagne et d’éviter la lutte ; puis quand il avait eu peur d’elle, en avril, il avait adopté la Société des Nations pour se justifier moralement. Lloyd George et Clemenceau comprirent finalement que Wilson ne pouvait supporter l’idée de se passer de la Société des Nations, quelles que fussent les conditions du traité ; et, lorsqu’il s’opposait à des conditions contraires aux quatorze points, Lloyd George lui rappelait courtoisement que sa résistance « mettrait fin à la Société des Nations » ; Wilson commençait alors à « s’agiter ».

Llyod George put brandir efficacement cette menace à cause du besoin psychique qu’avait Wilson de préserver son identification au Christ par le sophisme que la Société des Nations changerait les clauses injustes du traité de paix. Les intérêts des États-Unis étaient contraires à ce que ceux-ci cautionnassent une paix néfaste. Personnellement, toutefois, Wilson avait besoin, non seulement d’une Société des Nations, mais encore d’une Société d’un genre particulier pour préserver la faible odeur de raison qui s’attachait à ses sophismes. Il était fort probable, à peu près impossible, mais cependant concevable que du plus petit naquît le plus grand, que la Société des Nations devînt un Parlement de l’humanité, révisât le traité et fît la paix. Mais il était inconcevable qu’une Société où les États-Unis ne seraient pas représentés pût devenir assez puissante pour réussir cet exploit sans précédent, et tout aussi inconcevable que si la Société, déjà faible, était encore affaiblie par des amendements et des réserves, elle pût devenir un puissant super-État, capable de changer à son gré les frontières et les servitudes. Wilson devait donc édifier une Société qui aurait l’approbation du Sénat des États-Unis et ne serait pas trop faible, ou renoncer au sophisme qui lui permettait de croire qu’il avait vraiment sauvé le monde. Ses actes, pendant le reste de sa vie, furent influencés, en grande partie, par son désir d’obtenir une telle Société.

Il ne s’arrêta momentanément qu’une seule fois, dans sa descente vertigineuse vers le traité de Versailles. Le 23 avril il lança son manifeste au sujet de Fiume, dans lequel il appelait le peuple italien à le soutenir contre son président du Conseil, Orlando. Il le fit après de longues et stériles négociations qui furent négligeables, sauf sur un point : elles donnèrent le coup de grâce à son affection pour House. Les Italiens avaient refusé d’accepter la proposition des « experts » américains sur Fiume, et House avait formé une autre commission, dirigée par son beau-frère, Mezes, qui établit une offre plus conciliante. Wilson, qui guettait les initiatives du Colonel pouvant être interprétées comme des actes de trahison, jugea que l’établissement de la commission de Mezes était une tentative de House pour le poignarder dans le dos. Selon M. Baker : « Il est indubitable que l’attitude du Colonel House, en divisant le Conseil des experts de la Commission et en favorisant les concessions envers l’Italie, a élargi la brèche déjà existante entre le président Wilson et lui, bien qu’il répétât avec insistance qu’il fallait agir ainsi pour « sauver la Société des Nations ». » Wilson était opposé à pactiser avec l’Italie, non seulement parce qu’il avait cédé tant de fois à la France et à l’Angleterre qu’il lui devenait difficile de concilier le traité en préparation et les quatorze points, mais aussi parce qu’il était profondément confus d’avoir, dans un moment d’ignorance, promis à l’Italie tout le Tyrol situé au sud du col du Brenner, avec ses deux cent cinquante mille Autrichiens de langue allemande. Il était bien décidé à ce que l’Italie n’obtînt plus de lui d’annexions abusives. Aussi lança-t-il son manifeste. Orlando rentra en Italie et dit aux Italiens : « Choisissez entre Wilson et moi. » Les portraits de Wilson devant lesquels les paysans italiens avaient allumé des cierges disparurent aussitôt et furent remplacés par des caricatures où l’on voyait le visage du Président surmonté d’un casque allemand. On raconta à Wilson, bouleversé par la réaction inattendue des adorateurs auxquels il avait envoyé des baisers à Milan, que son échec était dû au fait que House et Mezes avaient raconté aux Italiens qu’il bluffait. Ce fut la fin de son affection pour House. L’identification de House au petit Tommy Wilson disparut. Le Colonel devint, pour le Président, un personnage composite et paranoïde : Joe Wilson, Hibben, Iscariote.

Il nous semble inutile de rappeler le détail des concessions que fit Wilson, pendant le reste du mois d’avril 1919. Sa réaction, devant les exigences des Alliés devint stéréotypée : capitulation, regrets, justification. Sa conduite du 30 avril 1919, après qu’il eut cédé la province chinoise de Shantung au Japon est typique. M. Baker la décrit ainsi :

« Je vis, comme d’habitude, le Président à 18 h 30, et il examina longuement avec moi la question (du règlement japonais). Il me dit qu’à force d’y penser il n’avait pu dormir la veille. Rien de ce qu’il ferait ne serait bien. Il déclara que ce règlement était le meilleur qui pût sortir d’un passé trouble… Son seul espoir était de préserver l’intégrité du monde, d’assurer l’entrée du Japon dans la Société des Nations, puis d’essayer d’obtenir justice pour les Chinois… Il savait que sa décision serait impopulaire en Amérique, que les Chinois seraient amèrement déçus, que les Japonais triompheraient, qu’il serait accusé de violer les principes qu’il avait lui-même établis, mais que, néanmoins, il était obligé de travailler pour remettre de l’ordre dans le monde et le défendre contre l’anarchie et le retour au militarisme d’antan. »

Il travaillait, par conséquent, contre un « retour au militarisme d’antan » en abandonnant une province chinoise aux vieux, militaristes japonais.

Le traité de Versailles fut remis aux Allemands le 7 mai. À Weimar le président de l’Assemblée nationale, en le lisant, déclara : « Il est incompréhensible qu’un homme qui a promis au monde une paix juste, sur laquelle pourrait être fondée une Société des Nations, ait pu aider à élaborer ce projet dicté par la haine. » Le premier commentaire officiel allemand sur le traité parut le 10 mai 1919. Il faisait observer que « sur les points essentiels la base d’une paix fondée sur la justice, dont les belligérants étaient convenus, a été abandonnée » ; que certaines des exigences du traité étaient telles que « pas une nation ne pourrait les tolérer » et que nombre d’entre elles ne « seraient pas réalisées ».

Cette déclaration rendit Wilson furieux. Il essayait d’oublier qu’il avait conclu une paix inconciliable avec ses quatorze points, et il ne pouvait supporter qu’on vint lui dire qu’il avait manqué à sa parole. Les reproches de son surmoi durent devenir d’une sévérité insupportable à la suite de ce rappel de la vérité.

M. Baker écrivit alors :

« Cet article eut un effet particulièrement malheureux sur le président Wilson… qui fut indigné de ce tollé général. Il savait fort bien ce qui avait été fait, que des règlements qui ne répondaient pas à ses idéaux et ne le satisfaisaient pas avaient été décidés, pour pouvoir donner à un monde déchiré une paix immédiate et pour établir une organisation puissante capable de la sanctionner. Ces accusations sans preuves provoquèrent de sa part un démenti absolu et plongèrent toute la discussion dans une atmosphère de polémique passionnée. »

Les Allemands avaient dit ce qu’il savait être vrai ; ce qu’il ne pouvait, par conséquent, supporter d’entendre. Il avait une aptitude extraordinaire à ignorer les faits et à croire ce qu’il désirait, mais il dut lui être difficile de continuer à croire, en lisant la déclaration allemande, qu’il ressemblait au Sauveur. Il y réussit cependant en s’accrochant à son espoir que la Société des Nations modifierait le traité de paix. Dès lors, il ignora, dans la mesure du possible, toutes les critiques adressées à ce dernier. Le 12 mai, House consigna dans son journal :

« L’Associated Press m’a donné un exemplaire de la tirade du président Ebert contre le Président et ses quatorze points. J’ai demandé au Président s’il désirait y répondre. Il m’a dit : « Non » ; il n’avait même pas envie de la lire, car le peuple américain étant satisfait de la paix, peu lui importait que l’Allemagne le fût ou pas. »

Cette déclaration de Wilson semble marquer un progrès important dans sa fuite devant la réalité. Ses deux affirmations sont fausses. Il est évident qu’il refusait de lire les critiques allemandes parce qu’elles lui tenaient tellement à cœur qu’il ne pouvait les supporter, non parce qu’elles lui importaient peu. Son surmoi extraordinairement puissant exigeait encore qu’il fût le juge équitable du monde. Et c’était, après tout, lui qui avait insisté pour que les Alliés acceptassent, comme partie intégrante des accords d’armistice, ses instructions du 27 septembre 1918 :

« Avant tout, la justice impartiale exige qu’il n’y ait aucune discrimination entre ceux envers qui nous désirons être justes et les autres – Ce doit être une justice sans favoritisme, qui ne reconnaît d’autres normes que les droits égaux des divers peuples intéressés. »

Il avait, certes, changé considérablement dans les mois qui s’étaient écoulés, mais il existait au moins une continuité historique entre le Wilson du 27 septembre 1918 et celui du 12 mai 1919. Il n’avait pas perdu le sentiment de son identité. Et pas un homme doué de son surmoi, ayant parlé comme il avait parlé, n’aurait pu lire les commentaires allemands du traité sans honte – refoulée peut-être, mais brûlante. Après tout, il avait manqué à sa parole envers le monde, et son sentiment de culpabilité devait être écrasant ; aussi, toutes les fois que son attention était attirée sur sa trahison, devait-il menacer de quitter son inconscient pour envahir sa conscience. Alors Wilson était obligé de détourner les yeux, dans la mesure du possible, de la vérité à son sujet.

Malheureusement pour l’équilibre mental de Wilson, il était également faux que « le peuple américain fût satisfait de la paix ». Certes, la plupart des Américains ignoraient à peu près tout des affaires internationales, et absolument tout du traité de Versailles. En outre, la propagande avait excité en eux une haine exagérée de l’Allemagne, de sorte que la rigueur du traité leur semblait juste. Mais ils étaient aussi opposés à ce que leur pays se mêlât des « affaires européennes », et comme ils considéraient que la Société des Nations, partie intégrante du traité, entraînait les États-Unis dans les querelles de l’Europe, ils étaient fortement opposés à sa ratification, même ceux qui n’étaient pas contraires aux conditions du traité et étaient prêts à s’attaquer, en les qualifiant de « germanophiles et de bolchevistes », aux Américains qui exprimaient la vérité à son sujet.

De plus, les rares Américains qui connaissaient suffisamment les affaires internationales pour pouvoir se représenter les conséquences politiques et économiques de la paix étaient énergiquement opposés au traité à cause de l’ambiguïté de ses conditions. Même parmi les membres de la délégation américaine à Paris, de M. Lansing jusqu’au dernier des délégués, les critiques étaient violentes et générales. On considérait que les clauses sur les réparations condamneraient l’Europe à l’effondrement économique, que les clauses politiques sèmeraient les germes des guerres futures et que celles concernant la Société des Nations entraîneraient probablement les États-Unis dans ces guerres. Ces critiques se faisaient généralement à huis clos, parce que de nombreux membres de la délégation américaine se sentaient complices du crime, complices par instigation, et que les autres n’étaient pas disposés à démissionner, de peur d’être publiquement dénoncés comme « germanophiles et bolchevistes ».

Le 17 mai 1919, cependant, l’un des auteurs de cet ouvrage donna sa démission de membre de la délégation américaine et commença à attaquer publiquement le traité en publiant la lettre suivante adressée à Wilson :

17 mai 1919.

Mon cher Président,

J’ai remis, aujourd’hui, ma démission de sous-directeur au Département d’État, attaché à la Commission américaine chargée des négociations de paix. J’ai été l’un des millions d’hommes qui ont eu implicitement toute confiance en vos qualités de chef, et cru que vous n’accepteriez rien de moins qu’une « paix permanente » fondée sur une « justice généreuse et impartiale ». Or notre gouvernement a maintenant consenti à livrer les peuples souffrants du monde à des oppressions, asservissements et démembrements nouveaux – à un siècle de guerres futures. Et je ne peux plus me persuader qu’un travail efficace pour un « nouvel ordre du monde » soit possible en demeurant au service de ce gouvernement.

La Russie, « cette preuve concluante de la bonne volonté », pour moi comme pour vous, n’a même pas été comprise. Les décisions injustes de la Conférence en ce qui concerne le Shantung, le Tyrol, la Thrace, la Hongrie, la Prusse-Orientale, Dantzig, la vallée de la Sarre, et l’abandon du principe de la liberté des mers, rendent de nouveaux conflits internationaux inévitables. Je suis convaincu que la Société des Nations actuelle sera impuissante à les empêcher, et que les États-Unis y seront entraînés par les obligations prises dans le Pacte de la Société et l’accord spécial conclu avec la France.

Nul n’ignore que vous vous êtes personnellement opposé à la plupart des dispositions injustes, et que vous les avez acceptées que sous la pression des circonstances. Je suis cependant convaincu que si vous aviez mené votre lutte à ciel ouvert et non derrière des portes fermées, vous auriez eu avec vous l’opinion mondiale, qui vous était acquise ; vous auriez pu résister aux pressions et établir « l’ordre international nouveau, fondé sur les principes libéraux et universels du bien et de la justice » dont vous nous parliez. Je regrette que nous n’ayez pas mené votre combat jusqu’au bout, et que vous ayez eu si peu de foi en ces millions d’hommes de toutes les nations qui, comme moi-même, avaient confiance en vous.

Très sincèrement vôtre.

William C. Bullitt.

À l’Honorable Woodrow Wilson Président des États-Unis.

Cette lettre eut une très grande répercussion, sans aucune mesure avec l’importance de celui qui l’avait rédigée. Elle fut, naturellement, qualifiée de « germanophile » et de « bolcheviste » par ceux qui tenaient tellement à leur haine de l’Allemagne et de la Russie qu’ils ne voulaient pas être rappelés à la réalité ; mais elle provoqua une vague universelle d’approbation et de gratitude de la part de ceux qui étaient au courant des véritables relations internationales. Cette réaction fut particulièrement vive en Angleterre. Wilson ne répondit pas à cette lettre ; mais, une semaine plus tard, il fut obligé de tenir compte de l’opinion qu’elle exprimait non seulement à cause de la lettre du général Smuts du 22 mai 1919 à Lloyd George dénonçant le traité, mais encore à cause de Lloyd George lui-même !

Celui-ci, qui avait fièrement emporté le traité à Londres, revint à Paris avec ce que Wilson qualifia d’une « peur bleue ». Bien qu’il eût amassé, pour l’Empire britannique, un domaine impérial nouveau en Afrique, en Asie Mineure, dans les mers orientales et qu’il eût détruit les forces économiques, navales et militaires de l’Allemagne, il avait été sévèrement critiqué par ses collègues du gouvernement pour avoir laissé la France devenir trop puissante. On lui fit observer qu’il avait transformé l’équilibre des forces en Europe et avait fait, de la France, le principal ennemi virtuel de l’Angleterre. Il revint à Paris résolu à modifier le traité aux dépens de la France et de la Pologne, son alliée, tout en s’accrochant à ce que l’Angleterre avait gagné. Il s’efforça de persuader Wilson de se joindre à lui pour attaquer les conditions favorables à la France, mais il ne réussit qu’à éveiller le mépris et la colère de celui-ci : mépris, à cause de la conversion de l’Angleterre à la vertu quand il s’agissait des autres ; colère, parce que Lloyd George osait suggérer que le fils du révérend Joseph Ruggles Wilson avait offert à l’Allemagne des conditions incompatibles avec ses quatorze points. (Wilson ne supporta jamais d’admettre en public que des conditions quelconques du traité fussent contraires aux quatorze points.) Il aurait accueilli avec joie la prétendue conversion de Lloyd George, exigé la révision de tout le traité et l’abandon de tous les avantages anglais et français, si, en agissant ainsi, il n’aurait eu l’air d’admettre qu’il avait mal agi, qu’il avait préparé un traité néfaste, qu’il n’avait pas été le Juge universel parfait, équitable et vertueux. Il lui était déjà difficile de refouler la conscience qu’il avait des défauts du traité ; l’offre de Lloyd George menaçait d’ébranler sa foi en sa propre intégrité. Il lui était impossible de demander la révision générale du traité qu’il avait sanctionné. Furieux et méprisant, Wilson fit observer à Lloyd George que les conditions du traité n’étaient telles que parce qu’il avait pris le parti de Clemenceau contre lui. Tout en refusant de faire pression sur celui-ci, il déclara qu’il approuverait les modifications au traité, dans le sens de la clémence, si Lloyd George pouvait persuader Clemenceau de les accepter.

La crainte que l’Allemagne ne signerait pas le traité commençait à se répandre à Paris, et le refus de Wilson de travailler avec Lloyd George à des modifications de la dernière heure suscita la réprobation générale. Le 30 mai 1919, House, qui n’était plus le disciple bien-aimé, consigna dans son journal :

« On pense partout que les actes du Président ne cadrent pas avec ses paroles. On dit à Paris et à Londres : « Wilson parle comme Jésus-Christ et se conduit comme Lloyd George. »Je n’ai à peu près plus jamais l’occasion de lui parler sérieusement, et pour le moment, il n’est pratiquement plus sous mon influence. Quand nous nous voyons c’est pour régler quelque problème urgent et non pour faire un tour d’horizon ou des projets d’avenir, comme nous avions l’habitude de faire. Si je pouvais voir tranquillement le Président, je suis sûr que j’arriverais à obtenir de lui que ses actes correspondissent à ses paroles. Le Président ne sent pas vraiment les choses comme moi, bien que j’aie toujours pu faire appel à son esprit libéral. »

Le 3 juin 1919, Wilson réunit la délégation américaine et lui fit les remarques suivantes sur la conversion de Lloyd George à la vertu lorsqu’il s’agissait des autres :

« Sans avoir l’air exigeant, je trouve que… le moment où il aurait fallu examiner toutes ces questions était celui où nous rédigions le traité, et je suis un peu las des gens qui viennent me dire maintenant qu’ils craignent que les Allemands refusent de signer ; car leur crainte est motivée par des clauses auxquelles ils tenaient absolument lorsque nous avons préparé le traité, ce qui me dégoûte profondément.

Or voilà ce qui s’est passé. Ces personnes qui foulèrent aux pieds notre jugement et inclurent, dans le traité, ces clauses qui sont maintenant des pierres d’achoppement, font des efforts acharnés pour les retirer. Si elles ne devraient pas figurer dans le traité, je dis : retirez-les, mais j’ajoute : ne les retirez pas simplement pour que le traité soit signé…

Bien que nous n’ayons pu les empêcher d’inclure des clauses déraisonnables dans le traité, nous les avons amenés à y faire de très importantes modifications. Si nous avions rédigé le traité à leur gré, les Allemands se seraient retirés aussitôt après l’avoir lu.

Enfin, que le Seigneur soit avec nous. »

Lloyd George se mit à s’exprimer comme s’il était une médiocre doublure de Wilson, déclarant que le moment était venu de décider si la paix serait « infernale » ou « céleste » ; mais Clémenceau demeura inébranlable et se contenta de lui faire remarquer que les avantages acquis par l’Empire britannique étaient infiniment plus grands que ceux acquis par la France, et qu’il serait plus convaincant s’il était disposé à rendre leurs colonies aux Allemands au lieu de faire ses dons charitables uniquement aux dépens de ce pays. Néanmoins, pour la première fois depuis le début de la Conférence, les intérêts anglais et la justice étaient du même côté, et Lloyd George continua à exploiter au maximum cette coïncidence extraordinaire. Il manifesta clairement, d’ailleurs, à quel point son esprit évangélique était dû au premier, et non au second de ces motifs au Conseil des Quatre du 9 juin, lorsque les Américains ayant proposé que les conditions de paiement des Réparations fussent modifiées et qu’une somme précise fût fixée dans le traité, Lloyd George refusa catégoriquement d’envisager la réduction de ses revendications illimitées. Le Premier ministre britannique qui voulait changer la paix « infernale » en « paix céleste », s’opposait à l’abandon d’une seule parcelle de la « livre de chair » qui revenait à son pays. Et la tragédie de la Conférence de la paix fut allégée, dans ses derniers jours, par le spectacle comique, bien qu’un peu écœurant, de ce petit Shylock Gallois, sa livre de chair en sûreté dans sa poche, prêchant la générosité aux autres.

XXXII.

Wilson, à la Conférence de la paix, n’avait jamais essayé de se servir de ses mains pour vider les poches des voisins pendant qu’il se servait de ses lèvres pour prononcer les paroles du Christ, et son mépris envers Lloyd George qui le faisait, devint très violent en juin 1919. Toutes les illusions qu’il avait nourries depuis son enfance sur les hommes d’État anglais s’envolèrent. Il se mit à éprouver les sentiments les plus bienveillants envers Clemenceau, qui disait la vérité et n’enduisait pas les exigences de la France de marmelade anglaise. Il était las de toute cette histoire fangeuse et désirait seulement que le traité fût signé dès que possible, afin de rentrer en Amérique, de le faire ratifier par le Sénat et d’établir la Société des Nations. Plus Lloyd George et d’autres critiquaient le traité, plus Wilson s’accrochait à son sophisme que la Société modifierait tout ce qui appelait des réserves.

Wilson était épuisé et souffrant, plus nerveux et irritable qu’il ne l’avait jamais été. Le 10 juin, il refusa de poser pour le portrait que Sir William Orpen faisait de lui parce qu’il avait peint ses oreilles aussi grandes et décollées qu’elles l’étaient réellement, et on ne le persuada de continuer à poser qu’en lui promettant que ses oreilles seraient réduites à des dimensions moins ridicules ; ce qui fut fait. Il entreprit, à contrecœur, le voyage en Belgique qu’il avait tant de fois remis et revint à Paris le 20 juin. Ce jour-là, Clemenceau, Lloyd George et lui autorisèrent Foch à marcher sur l’Allemagne, le soir du 23 juin, si le gouvernement allemand refusait de signer le traité de paix. Or, le soir du 23 juin, celui-ci obéit La soumission allemande ne donna aucune joie à Wilson. Sa haine et son dégoût de l’humanité presque entière, qui devaient être, au fond, une haine et un dégoût de lui-même, avaient atteint un degré fantastique. Il débordait d’amertume. Et l’aversion qu’il n’avait pas osé montrer contre Clemenceau ou Lloyd George éclata contre Poincaré, président de la République française, qui, lors de l’arrivée de Wilson en France, lui avait donné un sentiment d’infériorité en s’exprimant mieux, sans notes, que lui avec les siennes. Il refusa d’assister au dîner d’adieu que Poincaré voulait donner avant son départ pour l’Amérique. Jusserand, ambassadeur de France aux États-Unis, vint le voir personnellement pour essayer d’arranger les choses. Wilson ne voulut pas le recevoir, bien que Jusserand lui eût fait dire qu’il était porteur d’un message particulier du président Poincaré.

Le 24 juin, House écrivit dans son journal :

« Le problème est devenu si grave que Poincaré a réuni le Conseil d’État… Il (Wilson) a donné à Jusserand toutes sortes de prétextes ridicules, comme celui-ci : « Je pars aussitôt après la signature de la paix et n’aurai pas le temps d’assister au dîner, car le train quitte Paris à 21 heures. » Jusserand lui fît dire alors que les trains français étant dirigés par des fonctionnaires français, le train spécial présidentiel ne partirait pas avant la fin du dîner.

Le Président est venu vers midi au Crillon et nous avons eu une explication… Il m’a dit qu’il n’avait aucune envie de prendre un repas avec Poincaré, qu’il s’étranglerait s’il était assis à la même table que lui… J’attirai son attention sur le fait que Poincaré représentait le peuple français dont il avait été l’invité pendant près de six mois. Il me répondit que cela lui était égal, qu’il ne dînerait pas à sa table ; que Poincaré… avait essayé de créer des difficultés en envoyant un message au peuple italien.

… Il ajouta qu’il n’était pas venu au Crillon pour évoquer une question aussi négligeable que celle de dîner avec « cet individu »… Je revins à la charge et ne fus pas surpris de voir, chez lui, des signes de fléchissement. Il insista cependant sur le fait qu’il n’avait pas reçu d’invitation officielle ; que Jusserand lui avait simplement demandé l’heure qui lui conviendrait le mieux… White et moi lui assurâmes que c’était la seule forme sous laquelle on pouvait inviter. Il reprit que Poincaré essayait seulement de se sortir d’un mauvais pas et qu’il n’avait aucune intention de lui faciliter les choses. Il ajouta : « Pourquoi ne vient-il pas me trouver directement, au lieu de m’envoyer House, Lansing, White et Jusserand ? »

White et moi essayâmes de lui expliquer que Poincaré avait agi selon le protocole et que c’était le seul processus convenable. Je suggérai que s’il voulait une invitation officielle je veillerais à ce qu’il la reçût aussitôt. Il sembla troublé et exprima l’espoir qu’aucun de nous ne prendrait d’initiative, car, ce faisant, nous aurions l’air de désapprouver son attitude et de montrer que nous jugions qu’il avait tort. »

Le lendemain, House écrivit :

« Il a complètement capitulé au sujet du dîner Poincaré. En quittant le Crillon, hier, il a envoyé un mot à Jusserand en indiquant demain, jeudi, comme le jour où il serait heureux d’accepter une invitation à dîner… Cet épisode a révélé à tous (sauf à moi) un côté de son caractère inconnu jusqu’alors, et explique pourquoi il a tant d’ennemis. Même s’il se rend finalement à son invitation, Poincaré ne lui pardonnera jamais de lui avoir imposé une situation aussi pénible. »

Cet incident, bien insignifiant en lui-même, est un symptôme très significatif de l’état d’esprit de Wilson à la fin de la Conférence de la paix. Il est clair que le « côté de son caractère » qui étonna les délégués n’était autre que la formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Il avait eu peur de libérer la charge de libido qu’elle contenait contre Clemenceau et Lloyd George malgré les provocations extrêmes qu’il avait reçues d’eux. Il s’était soumis temporairement à Lodge en modifiant le pacte dans l’espoir de le lui rendre acceptable. Ainsi la libido isolée dans sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père était demeurée sans débouché et avait atteint un tel degré de puissance qu’elle devait exploser contre quelqu’un. Elle éclata contre Poincaré, non seulement parce qu’il était président mais encore parce qu’il avait été plus éloquent que lui et était, par conséquent, un excellent substitut du révérend Joseph Ruggles Wilson. Puis, à la fin, Wilson capitula devant Poincaré, et sa charge mélangée de libido et d’instinct de mort fut de nouveau sans débouché et demeura refoulée, attendant Lodge.

Le traité de Versailles fut signé le 28 juin 1919. Ce jour-là, House parla à Wilson pour la dernière fois de sa vie et le lendemain nota dans son journal :

« Ma dernière conversation avec le Président n’a pas été rassurante. Je l’ai supplié de se présenter devant le Sénat avec des dispositions conciliantes et lui ai dit que s’il traitait les sénateurs avec la considération qu’il avait montrée ici à ses confrères étrangers, tout irait bien. Pour toute réponse il m’a dit : « House, j’ai découvert que l’on ne peut rien avoir, ici-bas de valable sans lutte ! »

Pour avoir un débouché à sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père, il fallait qu’il retrouvât Lodge avec des sentiments de haine implacable ; mais il fallait aussi obtenir, du Sénat, la ratification du traité pour préserver le sophisme qui lui permettait de s’identifier au Christ. Ces obligations étaient incompatibles. Les grands courants de libido qui venaient de ses désirs infantiles à l’égard de son père étaient de nouveau en conflit. Il lui était impossible, à cause de sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père, d’obtenir, en faisant des concessions à Lodge, la ratification du traité qu’exigeait sa passivité envers lui. Ses besoins psychiques ne lui laissaient qu’une ligne de conduite : il fallait obtenir cette ratification en écrasant Lodge.

Wilson, le jour de la signature du traité, fit l’éloge de celui-ci au peuple américain :

« Le traité de paix a été signé. S’il est ratifié et si ses conditions sont exécutées sincèrement et sans réserves, ce sera la charte nouvelle d’un nouvel ordre universel… Il met fin, une fois pour toutes, à un système intolérable et périmé, où de petits groupes d’hommes égoïstes pouvaient se servir des peuples des grandes puissances pour assouvir leur soif personnelle d’ambition et de pouvoir… Nous avons lieu d’être profondément satisfaits, universellement rassurés et remplis d’espoir et de confiance. »

House, le lendemain de la signature du traité, écrivit dans son journal :

« Je suis tenté d’approuver ceux qui disent que le traité est pernicieux, qu’il n’aurait jamais dû être signé et qu’il entraînera l’Europe dans des difficultés infinies… Nous avons eu, en face de nous, une situation fertile en problèmes, une situation qui aurait dû être prise en main dans un esprit généreux et idéaliste qui a presque toujours fait défaut et qui dépassait les possibilités des hommes réunis en un tel moment et pour un tel but. Je ne peux m’empêcher de regretter, malgré tout, que nous n’ayons pas suivi une autre voie, même si elle devait être plus rude, maintenant et dans l’avenir, que celle qui fut la nôtre. Nous aurions, au moins, pris la bonne direction, et si ceux qui viennent après nous nous avaient empêchés d’aller jusqu’au bout du voyage que nous avions projeté, ils en auraient porté, à notre place, la responsabilité. »

Wilson avait échappé au sentiment de culpabilité qui pesait sur House en s’accrochant fermement à la conviction que la Société des Nations modifierait les imperfections du traité et à celle, du même genre, que ces imperfections étaient légères. Il rentra en Amérique, et sur les ailes de ses espérances, s’envola loin des réalités regrettables qui disparurent de l’horizon de son esprit si bien qu’il put déclarer que le traité était à peu près parfait, que c’était « une assurance à 90 % contre la guerre ».

XXXIII.

La marche de Wilson vers un effondrement physique et mental, dans les trois mois qui s’écoulèrent entre sa signature du traité de Versailles, le 28 juin 1919, et sa dépression nerveuse du 26 septembre 1919, peut être suivie dans ses discours publics. Jetons un coup d’œil sur eux, sans oublier qu’il était toujours en proie au conflit qui l’avait harcelé toute sa vie : le conflit entre sa passivité et son activité agressive envers son père, et que son équilibre mental dépendait de son aptitude à obliger Lodge à lui obéir et à refouler ce qu’il savait être la vérité sur la Conférence de la paix.

Il présenta le traité à la ratification du Sénat le 10 juillet 1919, et son discours, vu son état physique et mental précaire, fut étonnamment raisonnable. Il s’écarta des faits dans quelques passages seulement, déclarant par exemple :

« Si les hommes d’État, au début, trouvèrent la Société des Nations nouvellement projetée pratique et même indispensable pour l’exécution de leurs projets actuels de paix et de reconstruction, ils la virent sous un jour nouveau avant la fin de leurs travaux. Ils la virent comme le but essentiel de la paix, comme la seule chose qui pût la compléter ou la rendre digne d’être conclue. Ils la virent comme l’espoir du monde, un espoir qu’ils n’osèrent pas décevoir. Quel peuple libre hésiterait à accepter de ratifier ce traité ? Oserons-nous le refuser et briser le cœur du monde ? »

Mais après cette envolée il redescendit au voisinage de la terre, sans doute pour se défendre des critiques faites à la clause du Shantung et dit :

« Il était impossible de servir les intérêts d’une si vaste assemblée de nations… sans de nombreuses concessions mineures. Le traité qui en résulte n’est pas exactement celui que nous aurions voulu rédiger. Mais les décisions auxquelles nous sommes arrivés sont, dans l’ensemble, concluantes. On s’apercevra, je crois, que les concessions qui ont été acceptées comme inévitables n’entament aucun principe essentiel. Les travaux de la Conférence cadrent, en général, avec les principes reconnus comme devant former la base de la paix et avec les possibilités pratiques des situations internationales qui devaient être envisagées et traitées comme des réalités. »

Il se rongea pendant un mois dans l’attente de la décision du Sénat ; mais le Sénat n’en prit aucune et la ratification du traité était aussi lointaine que jamais lorsqu’il invita les membres de la commission sénatoriale des Affaires étrangères à venir le voir à la Maison-Blanche, le 19 août 1919, pour en parler. Il commença l’entretien par une déclaration destinée à se servir, contre Lodge, du désir de paix de la nation. Il attribua la stagnation du commerce américain au délai mis par le Sénat à ratifier le traité, brandissant ainsi l’arme pour le maintien de laquelle il avait supprimé le « traité préliminaire ». Puis, en répondant aux questions qui lui étaient posées, il manifesta une extraordinaire désagrégation mentale. Sa thèse, à l’égard de l’article X du pacte de la Société des Nations, « exprimée avec impartialité sous forme de syllogisme », donnerait ceci :

1) l’article X impose certaines obligations,

2) les obligations légales sont moins astreignantes que les obligations morales,

3) par conséquent les objections faites à l’article X sont fausses puisque les obligations qu’il impose sont légales et par conséquent non astreignantes.

Mais ses déclarations au sujet des accords secrets des Alliés furent plus surprenantes encore que sa logique. Il affirma qu’il n’était au courant de rien avant son arrivée à Paris pour la Conférence de la paix et déclara : « Tous ces accords me furent alors révélés pour la première fois. » Il ajouta qu’il ne fut pas informé du traité de Londres. Le sénateur Johnson énuméra la liste des traités, y compris celui de Londres, l’accord avec la Roumanie et les divers accords divisant l’Asie Mineure et il demanda au Président : « En aviez-vous la moindre idée avant la Conférence ? » Et Wilson répondit : « Non, Monsieur. En ce qui me concerne, je répète « non » avec assurance. »

Or le fait est que Wilson avait été informé de l’existence des accords secrets en 1917, lors de la venue de Balfour en Amérique, sinon auparavant. Et sa réponse au sénateur Johnson ne nous laisse le choix qu’entre deux conclusions : ou Wilson mentait, ou il avait perdu la mémoire. Sa première dénégation commençant par « Tous ces accords… » rappelle curieusement celle concernant la première note sur le Lusitania ; mais il n’avait pas grand-chose à gagner en niant qu’il ait été au courant des accords et beaucoup à perdre s’il était pris en flagrant délit de mensonge, comme c’était à peu près sûr qu’il le serait ; de sorte qu’il est difficile de croire à un mensonge délibéré. D’autre part, il est tout aussi difficile de penser qu’il avait oublié qu’il voulait discuter la question des accords secrets avec Balfour en avril 1917, que House l’en avait dissuadé, et qu’il avait vu les textes publiés ensuite par le gouvernement soviétique. Mais rappelons-nous que les conditions des accords secrets étaient ceux du traité de Versailles et qu’il s’efforçait de refouler leur souvenir pour continuer à s’identifier au Christ et échapper aux violents reproches de son surmoi. Comprendre qu’il avait inclus un grand nombre de conditions des accords secrets dans le traité qu’il avait présenté au monde comme la manifestation de ses quatorze points eût été insupportable. Il semble donc probable qu’il ne mentait pas, mais qu’il refoulait encore davantage la connaissance qu’il avait que le traité de Versailles comprenait les conditions des accords secrets. Ce refoulement du fait qu’il avait été informé de l’existence des accords secrets fut sans doute renforcé par son désir inconscient de se croire victime d’un complot, d’être Jésus-Christ trahi.

Après son entrevue avec les sénateurs son état physique se détériora ; il avait tous les jours des migraines et devint extrêmement nerveux. Il décida, malgré les objections de son médecin, de son épouse et de son secrétaire, de parcourir l’Amérique pour demander au peuple de le soutenir dans sa lutte pour le traité – dans sa lutte contre Lodge. On se souvint qu’il l’avait déjà fait une fois pour qu’on le soutînt dans une lutte contre un substitut de son père. Lodge n’était, après tout, que le successeur de West ; et l’attitude de Wilson envers le second de ces substituts de son père ne faisait que reproduire celle qu’il avait eue envers le premier.

Tumulty le pria de ne pas entreprendre ce voyage. Wilson répondit :

« Je sais que je suis à bout de force, mais mes amis disent que ce voyage est nécessaire afin de sauver le traité et je suis prêt à faire n’importe quel sacrifice personnel pour lui, car si le traité n’est pas signé, Dieu sait ce qu’il adviendra du monde. De plus, devant la grande tragédie qui le menace actuellement, pas un homme convenable ne doit tenir compte de son sort personnel. Même si, vu mon état, ce départ devait me coûter la vie, je ferais avec joie ce sacrifice pour sauver le traité. »

Son médecin, l’amiral Grayson, prévint Wilson que sa tournée de discours pouvait se terminer par un effondrement mortel. Pendant trois semaines, il empêcha Wilson de partir. Finalement, le Président lui déclara : « J’espère que le voyage n’aura pas de conséquences trop désastreuses, mais même si c’est le cas, il faut que je parte. Dans les tranchées, les soldats n’ont pas déserté à cause du danger et je ne peux me détourner de mon devoir qui est d’imposer la Société des Nations. »

Ainsi, en août, décida-t-il de donner sa vie, s’il le fallait, pour sauver un traité qu’il avait décidé, en avril, de détruire en donnant sa vie, si besoin était, pour ce faire. Il est évident que, pour Wilson, le fait important n’était pas le but pour lequel il aurait pu être amené à donner sa vie, mais celui de la donner, ou de s’imaginer qu’il allait la donner dans un dessein qui lui permettrait de continuer à croire, dans son inconscient, qu’il était le Sauveur.

Sa passivité envers son père et son surmoi ne lui laissaient pas de repos, et le souvenir de ce qu’il avait fait à Paris n’était pas facile à refouler.

Le 3 septembre 1919, il quitta Washington en direction de l’Ouest, et nous pouvons être sûrs que dans son inconscient, en montant dans le train, il monta sur un âne pour entrer dans Jérusalem.

XXXIV.

Le voyage de Wilson dans l’Ouest, en septembre 1919, fut l’expression suprême de la névrose qui domina sa vie.

Le premier discours qu’il fit à Columbus, dans l’Ohio, montra qu’il avait échangé les faits et la réalité pour le domaine où les faits sont seulement l’incarnation des désirs. Oubliant que sa mère était venue d’Angleterre et les parents de son père, d’Écosse, il déclara :

« Je suis sorti et j’en suis fier de la vieille souche révolutionnaire qui a établi ce gouvernement… »

Il parla du traité de Versailles comme de « ce but incomparable des espoirs de l’humanité ». Plus tard, le même jour, à Indiana, il dit :

« C’est le premier traité jamais conclu par les grandes puissances qui ne l’ait pas été en leur faveur. » Le traité était une nouvelle Écriture sainte. L’Angleterre, la France et l’Italie n’avaient pas posé une seule condition égoïste. Elles avaient annexé les colonies allemandes, démembré l’Autriche, la Hongrie et la Turquie, amputé l’Allemagne de la Prusse-Orientale, éventré le Tyrol, confisqué la marine marchande allemande et tous les biens privés sur lesquels elles avaient pu mettre la main, exigé de l’Allemagne un lourd tribut pour un temps et d’un montant illimités… mais pas en leur faveur !

Le lendemain, à Saint-Louis, Wilson parla de ses adversaires comme de « méprisables lâcheurs », dont l’« ignorance et les aberrations » le stupéfiaient. Il demanda : « Quelle était l’ancienne formule du pangermanisme ? » et répondit lui-même :

« De Brème à Bagdad, n’est-ce pas ? Eh bien, regardez la carte. Que voyons-nous entre Brème et Bagdad ? Après l’Allemagne, il y a la Pologne. Il y a la Bohême dont nous avons fait la Tchécoslovaquie. Il y a la Hongrie, qui est séparée de l’Autriche et ne partage plus sa puissance. Il y a la Roumanie. Il y a la Yougoslavie. Il y a la Turquie morcelée ; puis la Perse et Bagdad. »

L’ignorance de la géographie que ces propos manifestent est tellement ahurissante, surtout si l’on pense que Wilson avait étudié des cartes, à Paris, pendant des mois, qu’elle semble être une preuve supplémentaire du fait qu’il essayait avec succès d’oublier la carte qu’il avait réorganisée.

Dans le discours qu’il prononça, le soir du 5 septembre 1919 à Saint-Louis, il déclara :

« La véritable cause de la guerre à laquelle nous venons de mettre fin, c’est la peur qu’avait l’Allemagne de ses rivaux commerciaux. »

Moins de vingt-quatre heures plus tard, le 6 septembre 1919, à Des Moines, dans l’Iowa, il dit :

« Les hommes d’affaires allemands étaient opposés à la guerre que nous venons de subir. Les banquiers, les industriels et les négociants savaient que c’était une folie inqualifiable. Pourquoi ? Parce que l’Allemagne, grâce à son génie de l’industrie, allait faire la conquête économique du monde, et qu’elle n’avait plus qu’à attendre. » Qu’une seule intelligence pût concevoir ces deux déclarations en vingt-quatre heures montre seulement qu’elle tombait de plus en plus sous le contrôle de l’inconscient, où les contradictions coexistent avec bonheur puisque c’est le désir, et non la raison, qui commande.

Il ajouta : « La formule du pangermanisme, vous vous souvenez, était « de Brème à Bagdad – de Brème sur la mer du Nord, à Bagdad en Perse. » Et il conclut son discours par la description suivante du traité de Versailles :

« Je veux affirmer que c’est une réussite sans égale de la civilisation pensante. Jusqu’à mon dernier jour, je considérerai comme le plus grand privilège de ma vie d’avoir pu apposer mon nom sur un tel document. »

Wilson n’aurait pu faire une déclaration aussi fausse s’il ne s’était pas agi pour lui de se défendre contre d’intolérables remords de conscience. Il est évident qu’il était entre les mains d’une inquisition dirigée par son surmoi. Et pour échapper à cette torture intérieure, il était prêt à croire ou à dire n’importe quoi. À cette date, 6 septembre 1919, son besoin d’oublier ce qu’il avait fait à Paris l’avait amené au bord de la psychose. Les faits étaient devenus tout ce qu’il voulait croire.

Dans la semaine qui suivit, il devint clair qu’il voulait croire qu’il avait obtenu, à Paris, le traité même qu’il était allé conclure, qu’il avait tenu tous ses engagements, que le traité de Versailles était à peu près parfait.

À Spokane, dans l’État de Washington, le 12 septembre, il déclara pour la première, mais non pour la dernière fois : « C’est une assurance à 90 % contre la guerre. »

Le lendemain, 13 septembre 1919, Wilson commença à souffrir de violentes migraines qui continuèrent sans interruption jusqu’à son effondrement, le 26 septembre, dans le train. Il souffrait en outre de troubles intestinaux, de névrite et de l’irritabilité nerveuse qui précédait habituellement ses dépressions. Il avait le teint plombé et des crispations nerveuses sur le côté gauche du visage et à l’œil gauche. Le dimanche 14 septembre, il se reposa et pria. Le 15 septembre, à Portland, dans l’Oregon, il commença son discours en déclarant :

« Il n’y a rien que je respecte autant qu’un fait », et continua en ne donnant aucun fait, mais des prédictions et des métaphores épouvantables : adhérents du pacte sur des tombes, poisons, paralysies, larmes, meurtres et gueules de dragons. Il conclut :

« Pour moi, je suis heureux d’avoir suffisamment vécu pour voir ce jour. Un jour où, après m’être imprégné pendant toute ma vie de l’histoire et des traditions américaines, il me semble que je vois tout à coup l’Amérique à l’apogée de ses espérances et de son histoire : tous les orateurs dont les esprits nous contemplent voient la réalisation de leurs rêves ; tous ceux qui exprimèrent, au nom de l’Amérique, les sentiments les plus nobles reprennent courage à la vue d’une grande nation qui est sensible à ces rêves et les met en œuvre en disant : « Le monde reconnaît enfin l’Amérique comme sauveur du monde ! »

Il est difficile de ne pas penser qu’en cet instant, le besoin qu’avait le pauvre petit Tommy Wilson de l’approbation de son « incomparable père » évoqua la vision du révérend Joseph Ruggles Wilson, penché au-dessus de la rambarde dorée du ciel et s’écriant : « Le monde reconnaît enfin, comme je l’ai toujours reconnu, que mon Tommy est le Sauveur du monde ! »

Le 17 septembre, à San Francisco, le pauvre Wilson éleva Clemenceau, Lloyd George et Orlando au niveau du Sermon sur la Montagne, accomplissant, au moins dans son esprit, le miracle qu’il avait si longtemps et si vainement essayé d’accomplir à Paris. Voici comment il décrivit la Conférence de la paix :

« L’illumination d’une compréhension profonde des affaires humaines a brillé sur les délibérations de cette conférence comme elle n’a jamais brillé, au cours de l’histoire, sur une conférence internationale… J’ai été heureux, après l’avoir inaugurée, de réunir le petit comité qu’on a appelé les Quatre Grands… et qui n’était, en réalité, qu’un très simple conseil d’amis. Les propos intimes qui s’échangèrent dans cette petite salle formèrent le noyau de toute la Conférence de la paix ; c’était l’intimité d’hommes qui croyaient aux mêmes choses et avaient les mêmes buts. Les cœurs d’hommes comme Clemenceau, Lloyd George et Orlando battirent avec les habitants du monde autant qu’avec ceux de leurs propres pays. Ils ont les mêmes sympathies profondes que nous ; ils savent qu’il n’y a qu’une façon d’obtenir la paix, c’est de l’obtenir équitablement. »

À la fin de ce discours, il déclara :

« Mes chers concitoyens, je crois en la Divine Providence. Si je n’y croyais pas, je deviendrais fou. Si je pensais que la direction des malheureuses affaires de ce monde dépend de notre intelligence limitée je ne saurais comment retrouver ma raison, et je ne crois pas qu’il existe une assemblée d’hommes, quelle que soit sa puissance et son influence, qui puisse faire échouer cette vaste entreprise, une entreprise de miséricorde divine, de paix et de bonne volonté. »

C’était le traité que Dieu avait donné à l’humanité par l’intermédiaire de son fils Woodrow.

Ainsi donc, le 17 septembre, le traité de Versailles était devenu divin, et le lendemain l’armée américaine fut transformée en milice céleste :

« La gloire qui s’attachera au souvenir de la grande armée américaine, c’est de n’avoir pas seulement conquis l’Allemagne, mais la paix du monde. Plus grande que celle qui a recherché le Graal, que celle qui a cherché à reprendre le Saint-Sépulcre, plus grande que celle qui a lutté sous Jeanne d’Arc, la merveilleuse visionnaire, que celle de la Révolution américaine qui nous a sauvés de l’injuste domination de l’Angleterre, plus grande même que l’armée de notre guerre civile qui a sauvé l’Union, est la noble armée américaine qui a sauvé le monde. »

Les jours suivants, le pauvre Wilson se rapprocha de plus en plus de la table du sacrifice, déclarant par exemple, à Los Angeles, le 20 septembre 1919 :

« Ce qui m’a été le plus dur… c’est de continuer à porter des vêtements civils pendant la guerre, au lieu d’avoir un uniforme, de ne rien risquer que ma réputation au lieu de risquer ma vie et tout ce que je possède. Nous savions qu’un autel avait été érigé, sur lequel ce sacrifice pouvait être fait plus glorieusement que sur aucun de ceux qui furent jamais dressés par les hommes, et nous aurions voulu nous offrir en sacrifice pour eux. C’est ce que nous allons faire, mes chers concitoyens. »

L’humanité allait être enfin sauvée par le sang de Woodrow Wilson.

La perfection du traité grandit sans cesse jusqu’à ce que le 24 septembre, à Cheyenne, dans le Wyoming, il devint le chef-d’œuvre de l’humanité :

« Ce traité est un document unique. J’ose dire que c’est le document le plus remarquable de l’histoire humaine parce qu’il relate le renversement complet des systèmes de gouvernement qui s’étaient succédé pendant toute l’histoire du monde… nous avons dit que ce devait être une paix établie par les peuples. C’est une paix établie par les peuples. Je défie quiconque de trouver une seule clause qui me contredise dans le précieux document que j’ai rapporté de Paris. Cette paix établie par les peuples l’est à tel point que, dans chaque partie du traité, toute pensée d’augmentation de leur puissance territoriale ou politique a été écartée par les grandes puissances, écartée par leurs propres représentants… qui n’ont pas revendiqué une seule parcelle de territoire. »

Il est évident qu’en faisant ces déclarations Wilson ne mentait pas consciemment. Il avait commencé par refouler le souvenir de ce qu’il avait fait à Paris et, de la manière habituelle, le domaine refoulé avait annexé le territoire voisin jusqu’à ce qu’il lui devînt impossible de se souvenir de sa conduite ou de celle des autres à Paris. Il était au bord de la psychose.

Le lendemain soir, 25 septembre 1919, à Pueblo, dans le Colorado, le pauvre petit Tommy Wilson, qui avait appris à s’exprimer comme Dieu en écoutant son « incomparable père », le fit pour la dernière fois.

Dans son discours, les faits étaient extraordinairement déformés : « Les vainqueurs n’ont pas demandé un pouce de terre, ni la marque la plus infime de soumission à leur autorité. »

Cependant la péroraison, qui devait être celle de sa propre vie, fut belle. Il avait posé la question :

« Que sont devenus nos engagements envers ceux qui sont morts en France ? » et il répondit :

« Ces hommes furent des Croisés. Ils n’allèrent pas au combat pour démontrer la puissance des États-Unis. Ils y allèrent pour démontrer la puissance de la justice et du bien, et le monde entier les a considérés comme des Croisés, et leur victoire transcendante a amené l’univers à croire en l’Amérique comme il ne croit en aucune autre nation du monde moderne civilisé. Il me semble qu’entre nous et le refus ou l’altération de ce traité se dressent les rangs serrés de ces garçons en kaki, non seulement de ceux qui sont rentrés, mais de ces chers fantômes qui se déploient encore sur les champs de France.

Mes amis, je suis allé, le 30 mai dernier4 sur une belle colline, voisine de Paris, au cimetière de Suresnes, où sont enterrés les morts américains. Derrière moi, sur les pentes, se tenaient les rangs serrés des soldats morts. Tout à côté de la tribune où je me trouvais, il y avait un petit groupe de femmes françaises qui les avaient adoptés, qui s’étaient faites les mères de ces chers fantômes en fleurissant tous les jours leurs tombes, en les considérant comme leurs fils, leurs bien-aimés parce qu’ils avaient donné leur vie pour la même cause : la France et le monde étaient libres parce que l’Amérique était venue !

Je voudrais que certains hommes politiques, qui s’opposent maintenant au traité pour lequel ces soldats sont morts, pussent visiter ce lieu. Je voudrais que la pensée qui s’élève de ces tombes pût pénétrer dans leur conscience. Je voudrais qu’ils sentissent l’obligation morale que nous avons de ne pas renier ces garçons, mais d’aller jusqu’à la réussite de ce qu’ils ont entrepris, jusqu’au bout, et d’effectuer la rédemption du monde. Car de cette décision ne dépend rien de moins, oui, rien de moins que la libération et le salut du monde. »

Wilson pleurait. Il croyait sincèrement qu’il avait rapporté, de Paris, la paix de Dieu pour laquelle les garçons américains étaient morts. Mais cette conviction était édifiée sur le gouffre béant de son sentiment de culpabilité, le trou brûlant que la réalité avait fait dans son inconscient.

Cette nuit-là, dans le train, il s’effondra. L’amiral Grayson comprit clairement qu’il mourrait s’il continuait ce voyage. Il le dit à Wilson. Le Président répondit qu’il préférait continuer malgré tout. Grayson réveilla Tumulty. Wilson, le visage inondé de larmes, supplia Grayson et Tumulty de le laisser agir à sa guise, en leur disant : « Ne voyez-vous pas que si vous annulez mon voyage, le sénateur Lodge et ses amis proclameront que je suis un lâcheur, que ma tournée dans l’Ouest a été un échec, et que le traité ne sera pas ratifié ? » Il n’ajouta pas, mais nous pouvons le faire pour lui : « Ne voyez-vous pas que si vous annulez mon voyage je ne mourrai pas pour le genre humain, je ne serai pas le Christ, je ne subjuguerai pas mon père, je ne serai pas Dieu. »

Ils annulèrent le voyage. Wilson rentra à la Mai-son-Blanche. Trois jours plus tard, à 4 heures du matin, il tomba sur le sol de sa salle de bains, avec une hémiplégie gauche due à une thrombose de l’hémisphère droit du cerveau.

Le lecteur se souviendra qu’en 1906, le surmoi de Wilson et ses désirs contraires à l’égard de son père le poussèrent à faire une campagne de discours fiévreux qui provoqua la rupture d’un vaisseau de l’œil gauche, et que ces mêmes désirs entraînèrent, en 1908, une tournée de discours passionnés qui aboutirent aussi à un effondrement. Ces mêmes discours le poussèrent, en 1919, à faire cette tournée de discours qui provoqua sa thrombose. Après 1908, sa fixation à son père était devenue complète. Et la similitude de ses actes en 1906, 1908 et 1919 est si frappante qu’il est difficile de ne pas penser qu’il agissait pour obéir à une Wiederholungszwang, à une compulsion de répétition, lorsqu’il partit pour l’Ouest en 1919. Il est au moins clair qu’il fut poussé vers la destruction par le conflit ancien qu’il n’avait jamais pu résoudre, le conflit entre son activité et sa passivité envers son père. Il n’avait jamais résolu le dilemme majeur du complexe d’Œdipe, et il fut détruit, finalement, par « l’incomparable père » qui l’avait créé.

XXXV.

Wilson vécut quatre ans et quatre mois après son effondrement de septembre 1919. Mais nous ne pouvons tirer, de sa conduite après cet effondrement, de conclusions sur son caractère avant cet événement, puisqu’il est impossible de préciser à quel point cette atteinte cérébrale affecta sa vie psychique. Sa conduite, dans n’importe quelle situation donnée, peut avoir été due à cette affection organique plutôt qu’à des causes psychiques.

La thrombose se produisit du côté droit de son cerveau dans une zone qui contrôle les fonctions motrices, de sorte qu’elle causa une hémiplégie gauche et, superficiellement au moins, sembla laisser sa raison intacte. Mais la raison d’un névrosé n’est que le jouet de son inconscient, et les atteintes physiques du cerveau ont invariablement des répercussions psychiques. La thrombose de Wilson altéra visiblement son caractère, et, s’il n’est pas sans intérêt de suivre la personne physique appelée Woodrow Wilson jusqu’à la tombe, nous devons reconnaître que la personnalité du Thomas Woodrow Wilson que nous avons étudiée mourut le 25 septembre 1919.

Le Woodrow Wilson qui survécut était un malade pitoyable, un vieillard irascible toujours au bord de la fureur et des larmes, plein de haine mais d’attendrissement pour lui-même. Il était si souffrant qu’on lui permettait seulement de recevoir les nouvelles que sa femme jugeait bonnes pour lui. Ce fait augmente notre peu d’empressement à tirer la moindre conclusion sur sa conduite après son accident vasculaire, car elle a pu être provoquée par le manque d’information ou des informations erronées. Ce n’était plus un être humain indépendant, mais un malade perpétuellement dorloté. Il demeura, en titre, président des États-Unis jusqu’au 4 mars 1921 ; mais pendant les dix-huit derniers mois de son mandat, Mrs Wilson fut, dans une large mesure, le chef de l’exécutif des États-Unis. Du point de vue de cette étude psychologique, les quatre dernières années de la vie de Wilson ont, par conséquent, un intérêt secondaire ; mais il nous semble cependant bon d’y jeter un coup d’œil avant de terminer cette tentative d’examen de son caractère.

En novembre 1919, alors qu’il était encore dangereusement malade et entièrement dépendant de Mrs Wilson pour toutes les nouvelles qui lui parvenaient, il dut décider s’il accepterait ou non les réserves que Lodge avait faites sur le pacte de la Société des Nations afin d’obtenir la ratification immédiate du traité de Versailles. Wilson refusa catégoriquement d’admettre les réserves de Lodge et la déclaration suivante fut publiée en son nom : « À mon avis, une résolution faite sous cette forme n’appelle pas la ratification, mais l’annulation du traité. J’espère sincèrement que les amis et les défenseurs de celui-ci voteront contre la proposition de Lodge. »

Sur l’ordre de Wilson, un nombre suffisant de démocrates se joignirent aux treize républicains « irréductibles » pour faire échec à un ordre du jour de ratification comprenant les réserves de Lodge. Celles-ci ne modifiaient pas beaucoup les obligations des États-Unis stipulées dans le pacte et eussent été admises par toutes les parties en cause, de sorte que si Wilson avait accepté de transiger avec Lodge, les États-Unis auraient ratifié le traité de Versailles et seraient entrés à la Société des Nations. Puisque Wilson croyait, ou, au moins, avait affirmé croire que « la libération et le salut du monde » dépendaient de la ratification du traité, il est extraordinaire qu’il n’ait jamais manifesté le moindre désir de s’entendre avec Lodge.

En 1920, au début du printemps, le sénateur Hitchcock pria Wilson de faire des concessions, en disant : « Monsieur le Président, le moment est peut-être venu, dans l’intérêt d’un règlement équitable, de tendre, même à Lodge et à ses partisans, le rameau d’olivier. »

Wilson, alité, ferma les yeux et répondit d’une voix implacable : « Que Lodge le fasse d’abord ! »

Le traité, présenté de nouveau assorti des réserves de Lodge, fut de nouveau refusé sur l’ordre de Wilson. Celui-ci avait déjà décidé que la seule manière claire et nette d’en sortir était de donner, à l’élection prochaine, la forme d’un « vaste référendum solennel » au sujet de la Société des Nations. Il croyait que les Américains soutiendraient le traité et écraseraient Lodge. Or le candidat démocrate fut battu par sept millions de voix, et Harding, l’un des républicains « irréductibles », fut élu président.

« Ils nous ont déshonorés aux yeux du monde », dit Wilson à Tumulty, tout en continuant à croire que, d’une manière ou d’une autre, le traité serait ratifié. « On ne peut pas lutter contre Dieu ! » criait-il à ses visiteurs.

Le traité était divin : Woodrow Wilson l’avait rédigé. Contrastant d’une manière saisissante avec cette conviction voici une remarque citée par le professeur William E. Dodd : « Je n’aurais pas dû le signer ; mais que pouvais-je faire ? » Il semble avoir compris, par moments, que le traité était une véritable condamnation à mort de la civilisation européenne. Des contradictions analogues se retrouvent dans les remarques qu’il faisait sur les gens. Selon Edward Bok, il déclara à Mrs Wilson, en 1920 : « Je vous l’ai dit, Edith, House était un homme bien. » Puis, parlant du Colonel à un intime, il s’écria : « Quand je pense que cet homme pour qui j’ai tout fait auquel j’ai dévoilé mes plus secrètes pensées, m’a trahi » et il éclata en sanglots.

Ces remarques semblent vraies, et la contradiction qu’elles évoquent n’est probablement que la preuve d’un état mental perturbé. Wilson pensait un jour une chose, le lendemain le contraire, à propos de bien des gens et des choses. Les seuls traits permanents de son caractère, pendant ses dernières années, furent sa pitié de lui-même, son admiration pour son père et sa haine de tous les hommes, à peu près sans exception. Sa maladie semble avoir transféré à son narcissisme primitif une partie considérable de sa libido consacrée aux objets d’amour. Il n’avait jamais réussi à tenir sa libido à distance ; même les amis qu’il aimait passionnément n’étaient ses amis que parce qu’ils représentaient des substituts de lui-même, et sa maladie semble avoir concentré tout son amour sur son corps. Il ne trouva jamais d’ami qui remplaçât House (comme il avait trouvé House pour remplacer Hibben). Il s’aimait et il avait pitié de sa personne. Il adorait son défunt père qui était au Ciel. Il libérait sa haine de ce même père sur de nombreux hommes. Il refusa de voir Lord Grey. Il refusa de voir le colonel House. Il refusa de pardonner au vieux chef socialiste, Debs, et termina sa carrière officielle en ne voulant pas pardonner à un autre vieillard. Il accusa publiquement le fidèle Tumulty de mensonge et de trahison et refusa de le voir. Il congédia son médecin, l’amiral Grayson, quand il défendit Tumulty ; puis, ne pouvant plus dormir, il téléphona à Grayson de revenir, et l’embrassa en pleurant.

Pendant ses derniers jours, il aida Ray Stannard Baker à préparer son apologie ; il conversait parfois avec de nouveaux amis, puisqu’il n’en avait plus d’anciens. En approchant de la mort il parla de moins en moins du temps où il était président des États-Unis et de plus en plus de celui où il était président de Princeton. Il revécut maintes et maintes fois sa lutte avec West et était ému de la « trahison » de Hibben, oubliant sa lutte avec Lodge et la « trahison » de House. Et il répétait toujours les vieilles, vieilles histoires au sujet de son « incomparable père ».

Il mourut dans son sommeil, le dimanche 3 février 1924.

 


3 Terme péjoratif, d’origine hollandaise, donné au XIVe siècle à certains hérétiques, généralement adeptes de John Wyclif (1320-1384) N.T.

4 Le 30 mai, Decoration Day, jour où l’on fleurit les tombes de ceux qui sont morts sur les champs de bataille de la guerre civile. (N.T.).