Chapitre II. Application de la technique psychanalytique a l’étude des instances psychiques

Dans le précédent chapitre nous avons étudié dans quelles conditions la psychanalyse pouvait observer les phénomènes psychiques. Dans les pages qui vont suivre, nous nous proposons d’établir comment la technique psychanalytique a pu, au cours de son développement, s’accommoder de ces conditions.

La technique hypnotique dans la période préanalytique

Dans la technique hypnotique utilisée à l’époque préanalytique, le rôle du moi reste totalement négligé. Le médecin se propose de prendre connaissance des contenus de l’inconscient seul et le moi n’est considéré que comme un gêneur. On savait déjà alors que l’hypnose permettait de supprimer ou tout au moins de maîtriser le moi du patient, mais la technique décrite dans les Études sur l’hystérie apportait une innovation, l’élimination du moi étant utilisée pour permettre au praticien d’étudier l’inconscient – ce qu’on appelle aujourd’hui le ça – du patient. Le but à atteindre est de découvrir cet inconscient, le moi constitue un obstacle que l’hypnose doit momentanément supprimer. Le médecin ouvre à la fraction d’inconscient captée pendant l’hypnose l’accès du moi et cette prise de conscience doit agir à la manière d’un dissolvant sur le symptôme. Mais le moi lui-même ne joue aucun rôle dans ce processus thérapeutique. Il ne supporte l’intrus que tant que l’influence du praticien qui a pratiqué l’hypnose continue à s’exercer. Ensuite, il se révolte et entame, contre la fraction du ça qu’on lui impose, une nouvelle lutte, ce qui a pour effet d’annuler un succès thérapeutique si difficilement acquis. C’est de cette façon que le plus grand succès de la technique hypnotique, l’élimination du moi durant la recherche, nuit à la réussite finale et entraîne une déception.

L’association libre

Même dans l’association libre qui ne tarde pas à remplacer l’hypnose comme moyen d’investigation, le rôle du moi demeure au début négatif. On renonce, il est vrai, à l’éliminer de force et l’on se borne à l’engager à se supprimer lui-même, à renoncer à toute critique des associations et au besoin habituel de liens logiques. Le moi est, de fait, invité à se taire et c’est au ça que l’on donne la parole et à qui l’on permet que ses rejetons lorsqu’ils parviendront au conscient n’y rencontreront pas les obstacles habituels. Toutefois l’on ne s’engage pas à leur faire atteindre, lorsqu’ils surgiront, quelque but instinctuel. Le laissez-passer n’assure qu’une transformation en représentations verbales, non point la maîtrise de l’appareil moteur, but véritable de cette remontée vers le conscient. L’appareil moteur, du fait des règles sévères de la technique analytique, se trouve d’avance paralysé. En menant ainsi double jeu avec les émois instinctuels, en les invitant tout à la fois à se manifester et à s’interdire la satisfaction, on provoque secondairement l’une des nombreuses difficultés inhérentes à la technique psychanalytique.

Bien des psychanalystes débutants s’imaginent encore pouvoir amener leurs patients à exprimer toujours, sans gêne et sans entraves, toutes leurs idées, c’est-à-dire à obéir strictement à la règle fondamentale. Et cependant même si cet idéal devait être atteint, il ne constituerait pas un progrès réel et ne ferait, au fond, que reproduire la situation déjà dépassée, obtenue par l’hypnose, en forçant l’attention du médecin à se concentrer uniquement sur le ça. Fort heureusement pour l’analyse, pareille obéissance du patient est pratiquement impossible et la règle fondamentale de l’analyse ne peut être que partiellement observée. Le moi se tait un moment et les rejetons du ça utilisent cette pause pour s’infiltrer dans le conscient, le psychanalyste se hâte alors de prendre connaissance de leurs manifestations. Ensuite le moi se remet en mouvement, renonce à l’attitude d’obéissance passive qu’on veut lui imposer et utilise l’une de ses habituelles mesures de défense pour s’insinuer en gêneur dans le cours des associations. Le patient, à ce moment-là, enfreint la règle analytique fondamentale et nous disons qu’il manifeste des « résistances », ce qui signifie que la poussée du ça vers le moi se heurte à contre-attaque en sens inverse ; mais en même temps l’attention de l’observateur se déplace des associations vers la résistance, c’est-à-dire se détourne des contenus du ça pour passer à l’activité du moi. L’analyste a l’occasion de saisir sur le vif les mesures défensives du moi contre le ça, mesures en général si difficiles à observer, et il en fait l’objet de son travail de dissection. Il remarque alors que la situation analytique se modifie soudain en même temps que se produit ce changement d’objet. Les dérivés du ça ont une tendance spontanée à remonter à la surface, ce qui facilite le travail du médecin dont les efforts et ceux du matériel à analyser vont dans le même sens. Il ne doit pas s’attendre à rencontrer une pareille concordance de buts quand il étudie les activités défensives du moi. En effet, les fractions inconscientes du moi ne tendent nullement à devenir conscientes et n’y ont aucun intérêt. C’est pourquoi nul fragment d’analyse du moi ne peut être aussi satisfaisant que l’analyse du ça. L’analyse fait des détours, n’arrive pas à saisir directement l’activité du moi et doit se contenter de la reconstituer d’après ses effets sur les associations du patient. L’analyste déduit de ces effets, c’est-à-dire des omissions, des inversions, des modifications de sens, etc., qui se manifestent dans les associations, la sorte de défense dont s’est servi le moi dans son opposition. La première tâche qui incombe au praticien est de reconnaître à quel genre de mécanisme défensif il a affaire. S’il y parvient, on est en droit de dire qu’il a réussi une partie de l’analyse du moi. Il lui faut ensuite déduire l’œuvre de ce système défensif, c’est-à-dire retrouver ce que le refoulement a dissimulé et le réintégrer, replacer ce qui a été déplacé, relier ce qui a été isolé. Une fois qu’il a rétabli les associations rompues, l’analyste reporte son attention de l’analyse du moi à celle du ça.

Ce qui importe n’est donc pas tant la stricte obéissance du patient à la règle fondamentale analytique que les conflits qui en résultent. C’est justement cette oscillation de l’observation entre le ça et le moi, cette double orientation de l’intérêt vers les deux faces du sujet analysé, qui constitue, à la différence de la technique hypnotique trop exclusive, ce que nous appelons psychanalyse. Les autres procédés de la technique analytique s’organisent ensuite sans contrainte suivant l’une ou l’autre direction de l’observation comme des mesures complémentaires.

L’interprétation des rêves

Qu’il s’agisse d’étudier les associations libres ou d’interpréter les rêves, la situation reste identique. L’état psychique du rêveur diffère fort peu de l’état du patient pendant les séances de psychanalyse. En obéissant à la règle fondamentale, le sujet provoque volontairement une diminution des activités de son moi ; chez le rêveur cette diminution se produit automatiquement sous l’effet du sommeil. Pendant les analyses, l’attitude du patient, allongé sur un divan, lui enlève toute possibilité de traduire en actes ses désirs instinctuels ; dans le sommeil également la moitié se trouve suspendue. Et les effets de la censure, la transformation du rêve latent en contenu onirique manifeste, avec ses inévitables déformations, condensations, déplacements, renversements, omissions, correspondent aux déformations des associations quand la résistance agit sur elles. L’interprétation des rêves contribue donc à l’étude du ça dans la mesure où elle réussit à mettre au jour les pensées latentes du rêve (le contenu du ça). Elle favorise aussi l’étude des instances du moi et de leurs activités défensives en ce qu’elle permet de retrouver, grâce à leurs effets sur les pensées du rêve, les mesures prises par la censure.

Interprétation des symboles

Au cours des recherches portant sur le ça, un appoint considérable nous est fourni par la connaissance d’un produit accessoire de l’interprétation des rêves : je veux parler des symboles oniriques. Ces symboles sont constants, universellement valables et constituent des rapports entre des contenus déterminés du ça et certaines représentations verbales ou d’objets. La connaissance de ces rapports nous permet de retrouver, à partir de manifestations conscientes, le matériel inconscient qu’elles dissimulent, et cela sans que nous soyons auparavant contraints de déduire à grand-peine les mesures défensives du moi. La technique de la traduction des symboles permet ainsi de prendre un raccourci pour aboutir à la compréhension de ces processus, mieux encore elle nous fait faire un bond de la couche supérieure du conscient à la couche la plus profonde de l’inconscient, sans passer par toutes les couches intermédiaires d’anciennes activités du moi, celles qui ont peut-être jadis provoqué la transformation d’un contenu particulier du ça en telle forme spéciale du moi. La connaissance du langage symbolique a la même importance quand il s’agit de comprendre le ça que les formules mathématiques quand il s’agit de résoudre certains problèmes types. On s’en sert avec profit sans se préoccuper des voies qui ont abouti à leur découverte ; et ces formules nous permettent de résoudre les problèmes sans que nous ayons acquis de ce fait une connaissance plus approfondie des mathématiques. C’est de la même façon que, grâce à la traduction des symboles, nous pouvons dévoiler les contenus du ça sans pour cela mieux comprendre la psychologie du sujet que nous analysons.

Les actes manqués

D’autres irruptions du ça, les actes manqués, nous permettent parfois aussi de jeter un regard dans l’inconscient. Ces irruptions du ça, nous le savons, ne sont pas l’apanage de la situation analytique. Elles peuvent se produire chaque fois que la vigilance du moi se trouve diminuée ou mise en défaut du fait d’un incident quelconque, et qu’un émoi inconscient (dû également à quelque circonstance spéciale) se voit subitement renforcé. Ces actes manqués et tout particulièrement les lapsus et les oublis peuvent naturellement survenir aussi au cours d’un traitement analytique, éclairant alors tout à coup un recoin de l’inconscient demeuré parfois longtemps impénétrable à l’analyse. Dans les débuts de la technique psychanalytique, les analystes profitaient d’une pareille aubaine pour démontrer d’une façon quasi irréfutable à ceux de leurs patients qui semblaient peu enclins à adopter les vues psychanalytiques, l’existence de l’inconscient. Les analystes se réjouissaient également d’être en mesure de faire, grâce à ces exemples facilement compréhensibles, le fonctionnement de certains mécanismes tels que le déplacement, la condensation, l’omission. Mais, de façon générale, l’importance de ces incidents fortuits s’atténue quand on la compare à celle des irruptions du ça volontairement mises au service de l’analyse.

Le transfert

Il convient d’établir la même distinction théorique entre, d’une part, l’observation du ça et, d’autre part, l’observation du moi lorsqu’il s’agit de l’instrument peut-être le plus précieux de tous dans l’analyse, je veux parler de l’interprétation du transfert. Nous appelons transfert tous les émois du patient dus à ses relations avec l’analyste. Ces émois ne se créent pas au cours de l’analyse mais émanent de relations objectales anciennes, voire tout à fait archaïques et ressuscitent, sous l’influence de l’automatisme de répétition, au cours de l’analyse. Le fait que ces émois ne soient que des répétitions et non des productions nouvelles, leur confère une valeur incomparable en tant que sources d’informations en nous permettant de connaître les expériences affectives de notre patient. Nous pouvons, semble-t-il, distinguer, d’après leur complexité, divers types de manifestations du transfert.

a) Transfert d’émois libidinaux

Ce premier type est d’une extrême simplicité. Les rapports du patient avec son analyste sont troublés par des sentiments violents tels que l’amour, la haine, la jalousie, l’anxiété, sentiments qu’aucun événement actuel ne semble justifier et contre lesquels le patient lui-même s’insurge. Devant leurs involontaires manifestations, il se sent honteux, humilié, etc., et il arrive même parfois que seule la contrainte exercée par la règle analytique fondamentale arrive à lui en arracher l’aveu conscient. L’investigation analytique montre que ces sentiments sont des irruptions du ça et émanent d’anciennes constellations d’affects, tels que les complexes d’Œdipe et de castration. Leur apparition s’explique et se justifie lorsque, après les avoir dégagés de la situation analytique nous les ramenons aux situations infantiles chargées d’affects qui les avaient suscités. Ce retour en arrière nous aide à combler une lacune de la mémoire dans le passé du sujet et nous livre un nouvel élément de connaissance touchant sa vie instinctuelle et sentimentale pendant l’enfance. Le plus souvent le patient nous prête, dans cet essai d’interprétation, un concours empressé parce que l’émoi affectif transféré agit en lui comme un corps étranger. Le report dans le passé débarrasse le sujet d’une impulsion actuellement étrangère à son moi et lui permet ainsi de poursuivre l’œuvre de la psychanalyse. Il convient de noter que ce premier mode de transfert ne profite exclusivement qu’à l’observation du ça.

b) Transfert de défense

Ce deuxième mode est bien différent. L’automatisme de répétition auquel se trouve soumis le patient au cours de son analyse n’intéresse plus seulement d’anciennes pulsions du ça, mais aussi et de la même façon, d’anciennes mesures de défense contre les pulsions. Aussi le patient ne se contente-t-il plus de transférer ses émois infantiles du ça sous leur forme première, émois qui ultérieurement et lorsqu’ils parviennent jusqu’au conscient, se trouvent soumis à la censure du moi adulte. Non, le patient transfère également les pulsions de son ça avec toutes les déformations qui se sont marquées lors de l’enfance. Il peut arriver, dans certains cas extrêmes, que ce ne soit pas l’émoi instinctuel lui-même qui apparaisse dans le transfert, mais seulement une défense déterminée contre certaines attitudes soit positives, soit négatives, de la libido. C’est ce qui arrive, par exemple, lorsqu’il y a fuite devant le danger d’une fixation amoureuse positive dans l’homosexualité féminine latente ou encore, comme l’a fait ressortir Wilhelm Reich, quand quelque patient, jadis agressif envers son père, en vient à adopter par la suite une attitude soumise et fémininement masochique. Je crois qu’il serait fort injuste d’accuser le patient de vouloir nous « rouler », de se « payer notre tête » ou de chercher volontairement, de n’importe quelle autre façon, à nous tromper. Le résultat ne sera pas plus satisfaisant si nous ne cessons de rappeler à notre patient qu’il est obligé de se conformer à la règle analytique fondamentale, c’est-à-dire si nous tenons à lui imposer la sincérité pour le contraindre à nous livrer les pulsions de son ça dissimulées derrière la défense manifestée dans le transfert. Le patient est déjà sincère quand il traduit sur le seul mode qui lui soit encore accessible, c’est-à-dire par le moyen de mesures de défense déformées, sa pulsion et son affect. Je crois qu’en pareil cas l’analyste ne doit pas chercher à deviner directement et à tout prix, en sautant par-dessus tous les stades intermédiaires de transformation traversés par les affects, l’émoi primitif instinctuel repoussé. Il ne faut pas non plus qu’il tente de faire pénétrer cette pulsion rejetée dans le conscient du sujet. La meilleure méthode consiste à étudier le mécanisme particulier de défense plutôt que l’instinct lui-même, c’est-à-dire plutôt le moi que le ça. Quand nous réussissons à rétrograder sur la voie de la transformation des pulsions, le gain analytique s’en trouve doublé. La manifestation de transfert que nous interprétons se décompose en deux parties qui ont toutes deux leur origine dans le passé : un élément libidinal ou agressif dépendant du ça et un mécanisme de défense attribuable au moi. Dans les cas les plus instructifs, ce mécanisme appartient au moi de la période infantile qui a également vu naître la pulsion du ça. Non seulement nous parvenons alors, de la même façon que dans l’interprétation du transfert simple, à combler les lacunes de mémoire du patient, mais nous arrivons aussi à obtenir les renseignements capables de compléter et de parachever l’histoire de la transformation de ses pulsions.

Ces tentatives d’interprétations des transferts du deuxième type, si fructueuses qu’elles soient, suscitent cependant la plupart des difficultés techniques qui surgissent entre analyste et patient. En effet, dans ces sortes de transfert, le patient n’éprouve pas l’impression d’avoir en lui un corps étranger. Ce fait n’a rien de surprenant si l’on songe au rôle important joué par le moi dans la production de ces réactions, parfois même par le moi des premières années de la vie. Le sujet admet difficilement le caractère itératif de ces phénomènes. La forme sous laquelle ils émergent dans le conscient s’accorde avec son moi. Les déformations exigées parla censure se sont réalisées dans le passé et le moi adulte ne voit pas pourquoi il devrait s’opposer à leur apparition dans les associations libres. En se servant de rationalisations, le sujet reste souvent aveugle devant certaines disproportions entre cause et effet qui sautent aux yeux de tout observateur et qui démontrent le peu de fondement objectif du transfert. C’est pour cette raison que, dans cette forme de réaction de transfert, nous ne pouvons compter, comme dans le cas précédent, sur le concours volontaire du patient. Dès que l’interprétation se porte sur les éléments inconnus du moi, sur ses activités anciennes, ce moi tout entier s’oppose absolument au travail analytique. Nous avons affaire en ce cas à la situation ordinairement, mais assez improprement, qualifiée d’analyse de « caractère ».

Au point de vue théorique, nous divisons en deux groupes les renseignements fournis par ces interprétations de transfert : un groupe de contenus du ça et un groupe d’activités du moi, tous deux devenus conscients. Les résultats de l’interprétation pendant les associations libres fournies par le patient peuvent se classer de façon analogue : les associations librement exprimées nous éclairent sur le contenu du ça et l’instauration d’une résistance nous renseigne, elle, sur les mécanismes de défense utilisés par le moi. La seule différence est que les interprétations du transfert ne portent que sur le passé et peuvent parfois mettre tout à coup en lumière des périodes entières de la vie antérieure du patient, tandis que les contenus du ça que l’association libre ramène au jour, ne se rattachent à aucune époque déterminée et que les opérations défensives du moi, qui se manifestent, pendant les séances, sous la forme de résistances à l’association, peuvent bien faire partie de la vie actuelle du sujet.

c) l’« agir » dans le transfert

Une troisième forme de transfert contribue efficacement, d’une manière encore différente, à nous faire connaître le patient. Au cours de l’interprétation des rêves, des associations libres, des interprétations de résistances et des formes de transfert précédemment décrites, c’est uniquement dans la situation analytique qu’il nous est donné d’observer nos patients, c’est-à-dire dans un état endopsychique artificiel. La puissance relative des instances se trouve modifiée au profit du ça soit par l’état de sommeil, soit par l’observance de la règle analytique fondamentale. Les instances du moi nous apparaissent forcément atténuées, affaiblies, quand elles se manifestent en censeur des rêves ou bien qu’elles prennent la forme de résistances à l’association.

Il nous est souvent très difficile de nous représenter leur grandeur et leur force réelles. Ne reproche-t-on pas souvent aux psychanalystes d’être bons connaisseurs de l’inconscient, mais mauvais juges du moi des patients ? Un fait tend à justifier en partie ce reproche : peu d’occasions d’observer en action la totalité du moi du patient s’offrent à l’analyste.

Il arrive parfois qu’une intensification du transfert pousse le sujet à se dérober de temps en temps aux règles rigoureuses du traitement analytique et à transformer alors en actes journaliers aussi bien les éléments instinctuels que les éléments défensifs de ses sentiments transférés. C’est là ce qu’on appelle « l’agir » dans le transfert, phénomène qui, à vrai dire, sort déjà des cadres de l’analyse et qui nous instruit en faisant apparaître mécaniquement et dans ses proportions naturelles, la structure interne de notre patient. Quand nous parvenons à interpréter cet « agir », nous décomposons en leurs éléments les actes de transfert et découvrons ainsi la quantité réelle d’énergie fournie par chacune des instances, à un moment donné. Contrairement à ce que nous observons quand il s’agit d’associations libres, cette situation nous permet d’évaluer la quantité relative et absolue d’énergie fournie par chacune des instances.

Bien qu’elle nous fournisse ainsi de précieux aperçus, l’interprétation de « l’agir » ne donne généralement pas de grand résultat thérapeutique. Le fait de rendre conscient ce qui était inconscient, l’influence du traitement sur les rapports réciproques du ça, du moi et du surmoi dépendent manifestement de la situation analytique qui est artificiellement créée et qui rappelle celle de l’hypnose où l’activité des instances du moi se trouve aussi diminuée. Tant que le moi continue à fonctionner librement, tant qu’il fait cause commune avec le ça et continue simplement à exécuter les ordres de ce dernier, les déplacements endopsychiques trouvent peu d’occasions de se réaliser et l’influence du dehors s’exerce avec difficulté. C’est pour cette raison que l’analyste a plus de peine à manier cette troisième forme de transfert, qualifiée par nous d’« agir », que les divers autres modes de défense. On comprend alors qu’il cherche à la restreindre le plus possible à l’aide d’interprétations analytiques et d’interdictions extra-analytiques.

Relation entre l’analyse du ça et l’analyse du moi

Si j’ai aussi minutieusement décrit cette division en trois catégories des manifestations du transfert, à savoir : transfert de tendances libidinales, transfert des attitudes de défense et « agir » dans le transfert, c’est pour montrer que les difficultés techniques de l’analyse sont relativement moindres là où il s’agit de rendre conscients les dérivés du ça. Elles atteignent leur point culminant quand l’analyste est obligé de s’attaquer aux éléments inconscients du moi. Autrement dit, la technique analytique ne saurait être tenue pour responsable de ce fait. Elle est capable de rendre conscient aussi bien l’élément inconscient du moi que celui du ça ou du surmoi. Toutefois, nous, analystes, restons encore moins familiarisés avec les difficultés de l’analyse du moi qu’avec celles de l’analyse du ça. Nos vues théoriques se sont modifiées à l’égard du moi dont le concept ne se confond plus pour nous avec celui du système perception-conscience. Nous avons appris, en effet, que des fractions importantes du moi peuvent, elles aussi, demeurer inconscientes et c’est à la technique psychanalytique que nous demandons de les révéler, en les rendant conscientes. Il en résulte que l’analyse du moi a acquis à nos yeux une valeur bien plus considérable. Tout ce que le moi apporte à l’analyse constitue un matériel qui vaut n’importe quel rejeton du ça. Rien ne nous donne le droit de considérer les productions du moi comme de simples entraves à l’étude analytique du ça. Toutefois, il faut bien l’avouer, ce qui vient du moi constitue aussi la résistance proprement dite, cette force qui s’oppose à l’apparition des contenus de l’inconscient et contrecarre ainsi le travail psychanalytique. Quelque résistance cependant que nous oppose le moi, nous espérons parvenir à l’analyser aussi sûrement que nous analysons le ça.

Inconvénients d’une technique unilatérale

Après tout ce que nous venons de dire, nous savons qu’en étudiant les associations libres, les pensées latentes du rêve, la traduction dés symboles et les contenus du transfert soit fantasmatique, soit agi, nous progressons dans l’étude du ça, mais de façon unilatérale. C’est de la même façon unilatérale que l’étude des résistances, du travail de la censure des rêves, des divers modes de défense contre les pulsions et des fantasmes nous aide à connaître les activités ignorées du moi et du surmoi. S’il est exact que seul un mélange en égales proportions des deux sortes de recherches nous permette d’obtenir une image intégrale de l’état intérieur de l’analysé, il faut bien admettre aussi que toute prédilection accordée à l’un des procédés analytiques, au détriment de tous les autres, ne donne qu’une image déformée, altérée ou tout au moins incomplète, de la personnalité psychique.

Une technique, par exemple, qui ne ferait exclusivement usage que de la traduction des symboles, risquerait de ne révéler exclusivement que des dérivés du ça. Quiconque emploierait cette technique céderait aisément à la tentation de négliger ou, pour le moins, de sous-estimer, les éléments inconscients du moi, éléments que seuls d’autres procédés analytiques pourraient rendre conscients. On peut alléguer, pour justifier une pareille technique, qu’elle a justement l’avantage de nous épargner un détour par le moi en nous permettant d’arriver directement à la vie instinctuelle refoulée. Mais les résultats resteraient incomplets. Seule l’analyse des opérations défensives inconscientes du moi nous permet de reconstituer les transformations subies par les instincts. En négligeant cette sorte d’analyse, nous parvenons, il est vrai, à apprendre bien des choses sur le contenu des désirs instinctuels et des fantasmes refoulés, mais nous demeurons peu instruits, sinon tout à fait ignorants, des vicissitudes de ceux-ci et de la façon dont ils s’intègrent dans la personnalité.

Une technique entièrement opposée à celle-ci et qui ne mettrait au premier plan que l’analyse des résistances serait également incomplète, mais d’une façon totalement différente. Nous obtiendrions alors un tableau complet de la structure du moi des analysés, mais l’analyse de leur ça resterait superficielle et inachevée.

Il en serait de même d’une technique qui n’utiliserait à l’extrême que le transfert. Il est exact que les patients qui ont un transfert intense et dont l’état, par conséquent, se prête bien aux recherches techniques, fournissent un matériel abondant venu des couches les plus profondes de leur ça. Mais, ce faisant, ils sortent de la situation analytique. Leur moi ne garde pas l’attitude d’un observateur modéré, objectif et désintéressé. Il est saisi, submergé, poussé à l’action. Même si, sous l’empire de l’automatisme de répétition, il vient à se comporter tout à fait à la manière d’un moi infantile, il n’en « agit » pas moins au lieu d’analyser. Qu’arrive-t-il alors ? Cette sorte de technique, après nous avoir donné les plus grands espoirs, peut en fin de compte causer toutes les déceptions que nos conceptions théoriques de T « agir » nous avaient permis de prévoir. Nous ne connaissons pas mieux nos patients et notre thérapeutique échoue.

Le procédé que j’utilise dans l’analyse des enfants nous offre aussi un bon exemple des dangers d’une technique unilatérale. Quand nous sommes obligés de renoncer à l’association libre, quand nous ne faisons qu’un usage très modéré de l’interprétation des symboles et que nous ne commençons à interpréter le transfert qu’à une période avancée du traitement, trois voies importantes menant aux activités du moi et aux contenus du ça se trouvent alors obstruées. Comment combler ces lacunes ? Comment parvenir malgré elles au-delà des couches superficielles de la vie psychique ? Telle est la question que je me propose d’étudier dans le chapitre suivant.