Chapitre VI. La négation par le fantasme

Toutes les méthodes de défense découvertes jusqu’à ce jour par la psychanalyse ne tendent qu’à un seul but : venir en aide au moi dans sa lutte contre la vie instinctuelle. Elles sont mises en œuvre au moyen de trois grandes sortes d’angoisses dont le moi est la proie : peur des instincts, peur réelle et peur de la conscience morale. Par ailleurs, tout conflit simple entre des pulsions contradictoires suffit à déclencher un mécanisme de défense.

Voici comment se sont développées les recherches analytiques : elles allèrent des conflits entre les instances du ça et du moi (hystérie, névrose obsessionnelle, etc.) vers le conflit qui divise le moi et le surmoi (mélancolie) et de là à l’étude des conflits entre le moi et le monde extérieur (v. phobie infantile d’animaux dans Inhibition, symptôme et angoisse). Dans toutes ces situations conflictuelles, le moi se refuse à admettre une fraction de son propre ça. Les facteurs de la défense et ceux contre lesquels cette défense est dirigée restent toujours constants, les facteurs variables étant les motifs qui poussent le moi à adopter des mesures défensives. En fin de compte, tout acte défensif a pour objet d’assurer la sécurité du moi et d’éviter un déplaisir.

Mais ce n’est pas seulement contre un déplaisir intérieur que le moi se défend. À l’époque précoce où il apprend à connaître ces dangereuses excitations intérieures, il acquiert aussi la connaissance du déplaisir venu de l’extérieur, il est en contact étroit avec le milieu auquel il doit les objets qu’il aime, les impressions qu’il enregistre et que son intelligence assimile. Plus le monde extérieur lui offre de plaisirs et d’intérêts divers, plus grandes aussi deviennent les possibilités de déplaisir issues du dehors. Le moi d’un petit enfant vit encore suivant le principe du plaisir et il lui faut longtemps pour apprendre à endurer le déplaisir. À cette époque de son existence, l’individu est encore trop faible pour se dresser activement, pour se protéger à l’aide de ses forces physiques contre le monde extérieur et pour modifier ce dernier à sa guise ; tout en étant généralement dans l’impossibilité physique de fuir le déplaisir, l’enfant est, en même temps, trop incompréhensif encore pour concevoir rationnellement l’inévitable et s’y résigner. En cette période d’immaturité et de dépendance, le moi, en dehors de ses tentatives pour s’assurer la maîtrise des excitations pulsionnelles, s’efforce également, par tous les moyens, de se défendre contre le déplaisir et les dangers réels qui le menacent.

La doctrine psychanalytique est issue de l’étude des névroses, ce qui nous explique pourquoi les observations analytiques ont porté, avant tout, sur la lutte intérieure qui oppose la pulsion au moi, lutte qui aboutit à la formation de symptômes névrotiques. Les tentatives faites par le moi infantile pour éviter le déplaisir en s’opposant directement aux impressions du dehors appartiennent au domaine de la psychologie normale. Bien qu’elles puissent être lourdes de conséquences pour la formation du moi et du caractère, elles ne sont nullement pathogènes. C’est pour cette raison que les travaux cliniques analytiques qui traitent de cette activité du moi ne la décrivent que comme un processus accessoire.

Revenons une fois de plus à la phobie d’animal du petit Hans. Nous y trouvons un exemple clinique de processus de défense dirigés à la fois vers le dedans et vers le dehors. Nous y voyons que la névrose de ce petit garçon se fonde sur des émois normaux dus à son complexe d’Œdipe15. Aimant sa mère, il adopte, par jalousie, à l’égard de son père, une attitude agressive qui, secondairement, entre en conflit avec la tendresse qu’il éprouve pour celui-ci. Cette agressivité déclenche une peur de la castration qui, ressentie comme une angoisse réelle, met en branle tout le mécanisme de défense contre les pulsions. Les méthodes utilisées par sa névrose sont les suivantes : le déplacement (à partir du père jusque sur l’animal d’angoisse), le retournement en contraire (Hans menaçant son père craint d’être menacé par lui). À ces procédés vient s’ajouter une régression vers le stade oral (l’idée d’être mordu), ce qui complète entièrement le tableau. Tous ces mécanismes remplissent parfaitement leur but qui est de chasser la pulsion instinctuelle. L’amour interdit pour sa mère et l’hostilité dangereuse contre son père ont tout à fait disparu du conscient. La peur de la castration due à son père se trouve liée dans le symptôme de la peur des chevaux. Grâce au mécanisme de la phobie, l’inhibition névrotique enraye l’angoisse : le petit Hans renonce à sortir.

L’analyse du petit Hans s’applique donc à annuler l’effet de ces mécanismes de défense. Les émois instinctuels sont ramenés à leur forme première et l’angoisse reportée des chevaux à sa cause réelle : le père. Après quoi la peur est discutée, allégée et reconnue sans fondements réels. L’attachement tendre de l’enfant à sa mère peut renaître, se traduire un peu plus dans le conscient et perdre, grâce à la suppression de la crainte d’être châtré, son caractère dangereux. Mais cette peur disparaissant, la régression qu’elle avait provoquée perd toute sa raison d’être, l’évolution vers la phase phallique reprend son cours normal et la névrose de l’enfant est ainsi guérie.

Il en va de même du sort des processus défensifs dirigés contre les pulsions.

Cependant, même après qu’une interprétation analytique a permis à la vie instinctuelle du petit Hans de reprendre un cours normal, l’enfant ne retrouve pas encore un équilibre parfait. Le monde extérieur lui met continuellement sous les yeux deux faits réels qui lui sont désagréables. Son corps et en particulier son pénis restent évidemment plus petits que ceux de son père, ce qui fait de celui-ci un rival imbattable. Hans a donc de bonnes raisons de rester envieux et jaloux. En outre, ces affects se portent aussi sur sa mère et sur sa sœur. En effet, en voyant sa mère donner à la petite fille des soins corporels, Hans envie le plaisir qu’elles partagent, alors que lui reste simple spectateur. Comment s’attendre à ce qu’un enfant de 5 ans se résigne à de pareilles frustrations ? Comment croire qu’il puisse être assez raisonnable, assez compréhensif, pour consentir à ces renoncements et pour se consoler en pensant aux promesses d’un avenir encore si éloigné ? Comment penser qu’il soit capable d’accepter ce déplaisir de la même façon qu’il s’est montré prêt à admettre consciemment le fait de sa vie sexuelle infantile, une fois qu’il en a pris connaissance.

L’exposé détaillé de l’histoire du petit Hans dans Y Analyse de la phobie d’un petit garçon de 5 ans 16 nous renseigne encore sur le destin que subissent ces deux renoncements. Vers la fin de son analyse, Hans raconte deux rêveries diurnes, le fantasme des nombreux enfants qu’il nettoie et essuie dans le water-closet et, tout de suite après, l’histoire imaginaire du plombier qui dévisse, à l’aide de tenailles, les fesses et le pénis du petit garçon pour lui en donner de plus grands et de meilleurs. Le père de Hans, qui est en même temps son analyste, décèle sans peine dans ces fantasmes, une réalisation des deux désirs insatisfaits de l’enfant. Hans possède maintenant, en imagination tout au moins, un membre pareil à celui de son père, et des enfants à qui il peut faire ce que sa mère fait à sa petite sœur.

Le petit Hans qui avait été débarrassé de son agoraphobie avant même l’apparition de ces fantasmes, retrouve maintenant, grâce à de nouvelles données, sa bonne humeur. Grâce à cette production de fantasmes, il en vient à s’accommoder de la réalité comme il s’était naguère accommodé de ses émois instinctuels. Nous constatons qu’une reconnaissance consciente de l’inévitable n’intervient nullement dans ce cas. Hans nie la réalité à l’aide de ses fantasmes, la modèle à son gré, suivant ce qu’il en veut faire, et parvient alors seulement à l’accepter.

Au cours de l’analyse du petit Hans, l’étude des processus de défense semble montrer que le destin de sa névrose se détermina au moment où il transféra au cheval l’agressivité et la peur que lui inspirait son père. Mais cette impression est décevante : les substitutions d’animaux à des êtres humains ne constituent pas en elles-mêmes des processus névrotiques et se produisent fréquemment au cours d’une évolution normale infantile. Au surplus, elles peuvent produire, là où elles se manifestent, les effets les plus différents.

J’ai ainsi eu en analyse un garçonnet de 7 ans qui nourrissait le fantasme suivant : il possède un lion apprivoisé. Cet animal qui terrifie tout le monde, n’aime que son jeune maître, répond à son appel, le suit comme un petit chien partout où il va. L’enfant soigne son lion, veille à sa nourriture et à son confort et lui prépare une couche dans sa propre chambre, le soir. Comme à l’accoutumée quand il s’agit de rêveries diurnes habituelles, maints épisodes plaisants découlent de ce fantasme fondamental. Dans l’une de ces rêveries, par exemple, le petit garçon se rend à un bal costumé et déclare à tous que le lion qui l’accompagne est, en vérité, un ami déguisé. Mais cette déclaration est fausse car cet ami soi-disant déguisé est vraiment son lion. Il se délecte alors à l’idée de l’effroi qu’auraient tous ces gens s’ils venaient à découvrir son secret. En même temps, il sent que leur peur serait mal fondée puisque le lion reste inoffensif tant qu’il le tient en son pouvoir.

L’analyse de cet enfant m’apprend vite que le lion est un substitut de son père qui est pour lui, comme dans le cas du petit Hans, un rival véritable auprès de sa mère, un rival craint et détesté. La transformation de l’hostilité en angoisse et le déplacement de l’affect vers l’animal s’effectuent de la même manière chez les deux enfants ; c’est la façon de traiter l’affect qui diffère. Hans fonde sa névrose sur la peur des chevaux, c’est-à-dire qu’il s’impose le renoncement à sa pulsion, qu’il intériorise tout le conflit et que, grâce au mécanisme phobique, il fuit toute situation où il pourrait être tenté. Mon patient prend mieux les choses. Comme Hans dans l’histoire du plombier, il se contente simplement de nier un fait réel pénible qu’il transforme en son contraire agréable. L’animal d’angoisse devient un ami, sa force est mise au service du petit garçon au lieu de demeurer un objet d’effroi. Seuls les épisodes où se trouve dépeinte l’angoisse des autres trahissent le fait que, dans le passé, le lion fut bien une cause d’angoisse17.

Relatons encore ici le fantasme d’animal d’un autre patient âgé de 10 ans. Dans la vie de cet enfant, les animaux ont, à une certaine époque, joué un rôle prédominant. La rêverie qui les concerne occupe une grande partie de ses journées et il a même dessiné certaines scènes imaginaires. Dans ce fantasme, il est propriétaire d’un immense cirque et, en même temps, dompteur. Grâce à lui les animaux les plus féroces, ceux qui, en liberté, sont de mortels ennemis, arrivent à bien s’entendre. Il les dresse, c’est-à-dire qu’il leur apprend à ne pas s’attaquer entre eux et aussi à ne pas attaquer les hommes. Pour ce dressage, il n’utilise aucun fouet, mais se promène, les mains vides, parmi les bêtes.

Nous en arrivons à l’épisode principal de toutes ces histoires d’animaux : un jour, au cours d’une représentation du cirque à laquelle prennent part toutes les bêtes, un bandit caché dans le public tire soudain sur mon patient un coup de pistolet. Aussitôt tous les animaux s’allient pour le défendre et se précipitent pour attraper le bandit en prenant bien garde de ne blesser personne dans le public. Les fantasmes ont ensuite trait à la façon dont les bêtes – toujours par amour de leur maître – punissent le brigand, le retiennent prisonnier, l’enterrent et dressent triomphalement de leurs propres corps, une tour très haute au-dessus de lui. Ensuite, elles l’emmènent dans leur antre où il est obligé de demeurer trois ans. Enfin, avant qu’il ne soit libéré, il est encore battu par une troupe d’éléphants qui le fouettent à l’aide de leurs trompes. Finalement on l’exhorte, en le menaçant du doigt (sic) à ne plus recommencer. Il le promet : « Il ne recommencera plus », déclare l’enfant, « tant que je serai avec mes animaux ». Après une description de tout ce que le bandit a eu à supporter de la part des bêtes, une curieuse note finale ajoute que celles-ci l’ont très bien nourri pendant sa captivité, de sorte qu’il n’a rien perdu de sa force.

L’attitude ambivalente envers le père, traduite par le fantasme d’animaux, n’avait été qu’effleurée dans l’histoire du lion, imaginée par le petit garçon de 7 ans, tandis que dans l’histoire du cirque cette attitude est beaucoup plus marquée. Ici encore, par le même procédé de retournement, un père réel redouté a été imaginairement transformé en animal protecteur, mais la figure du dangereux objet paternel persiste sous l’apparence du bandit. Dans l’histoire du lion, la protection du substitut paternel devait agir on ne sait trop contre qui. Le fait pour le jeune garçon de posséder un lion ne pouvait qu’augmenter la considération dont il jouissait auprès d’autrui. Mais, dans le fantasme du cirque, il apparaît nettement que la puissance paternelle incarnée dans les animaux sert de protection contre ce père lui-même. À nouveau, la mention de la sauvagerie antérieure des bêtes montre qu’elles furent jadis objets d’angoisse. Leur force, leur adresse, leurs doigts levés sont certainement de précieux attributs paternels que l’imagination dérobe au père envié pour les transférer au petit garçon. Celui-ci, une fois en leur possession, vainc son père. Les rôles étant inversés, le père est exhorté « à ne plus recommencer » et doit demander pardon. Remarquons que si le bandit promet aux animaux de ne plus attaquer l’enfant, la sécurité de ce dernier reste liée à leur possession. Dans la note finale ayant trait à l’alimentation du bandit, l’autre face de l’ambivalence envers le père triomphe. Le rêveur éveillé cherche évidemment à se rassurer sur le sort de son père qui, malgré toute agression, n’a rien à redouter.

Les thèmes sur lesquels ont brodé ces deux enfants ne sont nullement originaux et nous les retrouvons, de façon tout à fait générale, dans les contes et dans la littérature enfantine18. Rappelons ici le conte populaire et féerique du chasseur et des animaux : un chasseur, après une faute vénielle, est injustement congédié par un méchant roi. Chassé de sa maison, il se réfugie dans la forêt. Là, avant de quitter la région, il erre, triste et indigné, à travers les fourrés. Il y rencontre d’abord un lion, puis un tigre, une panthère, des ours, etc. Chaque fois il met en joue la grosse bête et chaque fois, à sa grande stupeur, elle se met à parler et le supplie de la laisser vivre : « Bon chasseur, laisse-moi la vie et je te donnerai deux petits ! » Le chasseur accepte chaque fois le marché et poursuit sa route en compagnie de tous les petits qu’il a reçus. Lorsqu’enfin il se voit à la tête d’une immense escorte de jeunes animaux sauvages, il s’avise de la puissance dont il dispose ainsi, s’en retourne avec tous ses compagnons dans la capitale et, arrivé devant le palais du roi, menace ce dernier de lâcher tous ses animaux féroces. Le roi, terrifié, reconnaît alors ses torts et, plus encore, lui accorde, par crainte, la moitié de son royaume et la main de sa fille.

Le chasseur de ce conte représente la figure du fils en lutte contre son père. Ce combat présente ici un caractère particulier. En effet, le chasseur renonce à tirer vengeance du grand animal féroce, premier substitut de son père. En récompense, il reçoit les petits qui représentent la puissance de l’animal. Grâce à cette force accrue, qui est sienne maintenant, il vainc son père et le force aussi à lui donner une femme. Une fois de plus l’imagination retourne les faits en leurs contraires. Un fils puissant s’oppose à son père qui, le voyant si fort, faillit, cède, en lui accordant tout ce qu’il désire. Le conte enfantin utilise les mêmes méthodes que le fantasme du cirque de mon patient.

En dehors des histoires d’animaux, nous trouvons dans d’autres récits pour enfants le pendant des fantasmes de lion de mon jeune patient. Dans nombre de livres, mais particulièrement peut-être dans le Petit Lord Fauntleroy19 et dans Le petit colonel20 nous trouvons un personnage de petit garçon ou de petite fille qui, contre toute attente, arrive à « mater » un méchant vieillard, puissant ou riche et redouté de tous. Seul l’enfant parvient à toucher le cœur de cet homme qui hait tous les humains, et à gagner son affection. Le vieil homme, jusqu’alors indomptable et indompté, se laisse finalement mener par le bout du nez et dominer par le jeune enfant et, sous cette influence, en arrive même à combler les gens de toutes sortes de bienfaits.

C’est encore par suite d’un renversement total de la réalité que ces contes provoquent le plaisir. L’enfant n’y apparaît pas seulement comme le possesseur, le maître de la puissante figure paternelle (le lion), surpassant ainsi tous les hommes de son entourage, il est aussi l’éducateur qui, peu à peu, transforme le mal en bien. Souvenons-nous-en : le lion de la première description avait appris à ménager les hommes, et les bêtes du directeur de cirque devaient, avant toute chose, savoir maîtriser leur agressivité envers leurs semblables et envers les humains. En outre, dans ces histoires enfantines, la peur suscitée par le père est déplacée de la même manière que dans les fantasmes d’animaux. Elle se trahit par la crainte qu’éprouvent les autres et qu’apaise l’enfant, mais ici son existence ne fait qu’augmenter le gain en plaisir.

Dans les deux fantasmes du petit Hans comme dans les fantasmes d’animaux de mes jeunes patients, le procédé utilisé pour échapper à l’angoisse et au déplaisir réels est des plus simples. Le moi de l’enfant refuse de reconnaître une partie de quelque désagréable réalité et c’est pourquoi il commence par s’en écarter, la nie et lui substitue des faits imaginaires totalement opposés. C’est ainsi que le père méchant devient, dans le fantasme, un animal protecteur et que l’enfant sans défense se mue en maître des puissants substituts paternels. Lorsque la transformation réussit, lorsque l’enfant, grâce à ses fantasmes, est devenu insensible à la réalité en question, le moi échappe à l’angoisse et n’a désormais besoin de recourir ni à des mesures défensives contre les pulsions ni à la formation de névrose.

Ce mécanisme, normal à un certain stade de l’évolution du moi infantile, trahit, s’il se reproduit à un stade plus avancé, d’importants troubles psychiques. En effet, dans certains états aigus de confusion mentale psychotique, le moi de l’individu se comporte de la même manière à l’égard de la réalité. Sous l’effet d’un choc, par exemple à la suite de la perte soudaine d’un objet aimé, le moi nie l’état réel des choses et remplace une partie de l’intolérable réalité par la production d’une formation délirante agréable.

Ce parallèle entre la formation fantasmatique infantile et le délire psychotique nous permet de comprendre pourquoi le moi humain ne peut faire un usage plus considérable du mécanisme à la fois si simple et si souverainement efficace de la négation des sources réelles de l’angoisse et du déplaisir. La faculté que possède le moi de nier la réalité va à l’encontre d’une autre activité à laquelle il attache un très grand prix : la capacité de reconnaître la réalité et d’en pratiquer l’examen critique. Dans la petite enfance, cette discordance n’agit pas encore à la façon d’un trouble morbide. Chez le petit Hans, le propriétaire du lion, le directeur du cirque, la notion de la réalité est parfaitement intacte. Ils ne croient évidemment pas à l’existence réelle de leurs animaux pas plus qu’à la supériorité de ces derniers sur les pères redoutés. Leur intellect leur permet très bien de distinguer le fantasme de la réalité. Dans leur vie affective cependant, le fait réel, pénible, se trouve déprécié et le fantasme qui lui est opposé est surinvesti de telle sorte qu’un plaisir imaginaire arrive à triompher d’un déplaisir réel.

Il n’est guère facile de déterminer à quel moment le moi perd la possibilité de supprimer, par les fantasmes, de plus grandes quantités de déplaisir réel. Nous savons que, même chez les adultes, la rêverie continue parfois à jouer son rôle soit en élargissant une trop étroite réalité, soit en modifiant tout à fait celle-ci. Toutefois, à l’âge adulte, la rêverie diurne ne constitue plus guère qu’un jeu, une sorte de produit accessoire nanti d’un faible investissement libidinal, qui ne supprime plus, chez le sujet, que de très faibles quantités de malaise ou ne lui apporte qu’un soulagement illusoire à quelque tourment mineur. Les rêveries diurnes en tant que moyens de défense contre une angoisse réelle semblent perdre leur importance initiale dès après la prime enfance. Nous présumons que la faculté de sentir la réalité s’est trouvée objectivement renforcée de telle sorte qu’elle se maintient même dans le domaine des affects ; nous savons également que le moi a en lui un besoin capital de synthèse qui rend impossible la coexistence de données contradictoires. Peut-être aussi le lien qui unit à la réalité un moi mûri s’est-il renforcé, de sorte que l’imagination n’est plus aussi hautement prisée qu’elle l’était dans l’enfance. Une chose en tout cas est certaine : la satisfaction due au fantasme perd, chez l’adulte, son caractère anodin. Dès qu’il s’agit de quantités considérables d’investissement, l’imagination et la réalité deviennent incompatibles. Il faut que l’une ou l’autre s’efface. Quand l’adulte, pour se procurer un gain en plaisir, se livre à de délirants fantasmes, c’est la voie de la psychose qui s’ouvre devant lui. Un moi qui, en niant la réalité, cherche à échapper à l’angoisse, refuse de renoncer aux instincts et d’éviter la névrose, arrive à forcer ce mécanisme. Quand le fait se produit au cours de la période de latence, il provoque, comme nous l’avons pu voir dans les deux cas que je viens de citer, une déformation du caractère. Quand il survient à l’âge adulte, les relations du moi avec la réalité se modifient de façon inquiétante et profonde21.

Nous ignorons encore ce qui se passe dans le moi de l’adulte quand il opte pour une satisfaction délirante et renonce à faire l’épreuve de la réalité. Se détachant alors du monde extérieur, il cesse même d’enregistrer les excitations du dehors. En ce qui concerne la vie instinctuelle, une pareille insensibilité à l’égard des excitations ne se peut acquérir qu’à l’aide du mécanisme de refoulement.


15 Voir à ce sujet Inhibition, symptôme et angoisse.

16 Freud, 1909. Analyse der Phobie eines fünfjàrigen Knaben (Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans) de Ges. Werke, VII. Trad. fr. in Cinq Psychanalyses, P.U.F., Paris.

17 Berta Bomstein rapporte les fantasmes d’un petit garçon de 7 ans, fantasmes dans lesquels cette transformation d’animaux s’effectue aussi, mais cette fois ce sont de bons animaux qui se transforment en animaux méchants. Les animaux-jouets qu’il posait le soir au pied de son lit comme des dieux protecteurs, faisaient, chaque nuit, cause commune avec un monstre qui voulait se jeter sur lui.

18 Notons aussi « le thème des animaux sauveurs » dans les mythes, thème étudié, sous un tout autre aspect, dans la littérature psychanalytique. Voir O. Rank, Le mythe de la naissance du héros (Travaux de Psychologie appliquée, cah. 5, p. 87 et suiv.).

19 Little Lord Fauntleroy, par Alice Hodgson Burnett.

20 Little Colonel, par Annie Fellows Johnston.

21 Rappelons que cette question du mécanisme de la négation dans les maladies psychiques et dans la formation du caractère a fait, ces dernières années, l’objet de maints travaux. Hélène Deutsch, Contribution à la psychologie des états maniaco-dépressifs et en particulier à celle de l’hypomanie (Int. Zeitschr. f. Psa., XIX, 1933, p. 371) » étudie le rôle de ce processus de défense dans la genèse de l’hypomanie chronique. Bertram D. Lewin décrit la façon dont le moi-hédonique nouvellement formé de l’hypomaniaque utilise ce mécanisme, Analyse et structure d’une hypomanie passagère (Int. Zeitschr. f. Psa., vol. XX, 1934, surtout p. 83). Anny Angel montre le rapport entre la négation et l’optimisme, Quelques observations sur l’optimisme (Int. Zeitschr. f. Psa., vol. XX, 1934).