Le féminin et les conditions de la pensée

9 avril 1975

« Même la National Science Foundation ne peut prétendre que tomber amoureux soit une science. Je crois que deux cent millions d’Américains veulent laisser leur mystère à certaines choses dans la vie. Et au sommet de celles dont nous ne voulons rien savoir, il y a pourquoi un homme tombe amoureux d’une femme et vice versa. Même s’ils (les hommes de science) pensent nous donner la réponse, nous ne voulons pas l’entendre h » Tels furent, lors de sa conférence de presse, les propos vigoureux du sénateur William Proxmire, qui s’est fait une spécialité de dénoncer l’usage abusif à son gré des fonds publics. Cette déclaration dont je viens de vous traduire un extrait visait l’attribution à un psychologue de l’Université du Minnesota d’un fonds de recherche de 84 000 dollars pour l’étude du romantic love.

Ces lignes sont une bonne introduction à notre propos d’aujourd’hui.

Ce soir, mon exposé sera plus court, car il est difficile. Je dois en effet vous parler de la préhistoire et de l’histoire de la pensée. Le plus sévère commentaire ménage souvent le moins sa bienveillance au travail qu’il critique. J’ai eu tort de proposer mon commentaire de la Vêrneinung si tardivement lors de mon dernier exposé. Le reproche est fondé. C’est vrai aussi que ceux qui jusqu’ici ont consenti à m’accompagner de l’audience que de semaine en mois ils m’ont accordée ont des raisons d’attendre de ma part un juste souci de leur écoute. Surtout peut-être à l’occasion d’un commentaire de la Vêrneinung, qui décape ce texte d’une couche appréciable de restes déposés par bien des lectures passées, comme ces couches de peinture qui revêtent les coques des barques pauvres. Celles qu’il faut rendre bien étanches sans toucher à leurs bois, et qui prennent ce charme 209 qui émousse les arêtes jadis vives quand s’efface la trace de l’outil qui tailla dans la fibre. Ces barques qui furent neuves et qui deviennent pauvres, avant qu’une épreuve, facile à surmonter au temps de leur jeunesse, ne brise cette croûte colorée, double feuillet creusé en nacelle au sein duquel ne reste plus qu’un peu de substance vermoulue.

Et cependant j’avais, de l’intuition freudienne de la façon dont nous vient la représentation du temps, apporté une présentation dont la simplicité était bien faite pour nous aider à saisir le plan où s’effectue un des deux passages essentiels au travail de pensée. Passage de l’in temporalité que Freud assigne à l’inconscient, à la représentation du temps, sans lequel il n’y a pas pour nous d’activité possible de ce que nous nommons la pensée. L’autre passage étant bien entendu celui d’un dehors à un dedans. Ces deux passages ne sont que deux façons de faire fonctionner le même passage indispensable, dont l’œuvre de Freud – et là n’est pas le moindre des problèmes qu’elle lègue à ceux qui la reçoivent en gérance – va jusqu’à donner le sentiment que le plus et le moins qui puisse en être dit, c’est d’en donner l’indication. De le pointer, de le nommer si faire se peut, et, dans ce mouvement même, de n’avoir pas voilé que le dire ainsi n’était que la précondition, se dénonçant elle-même, de toute activité de pensée.

Car, voyez-vous, il faut bien un jour finir par prendre parti. Croire s’y être refusé n’est là bien souvent qu’une assurance, à renouveler aussitôt acquise, celle d’avoir, par un parti pris, effacé toutes les traces, jusqu’à celles que rien pourtant n’efface et qui se nomme oubli. Il faut bien prendre parti et, pour nous, élider cette scansion serait pur artifice, écran de fumée, par rapport à ce qui s’offre toujours comme les deux voies d’un choix. De quel choix s’agit-iî, direz-vous, qui d’emblée se présente dans cette alternative où nous reconnaissons le style de l’obsession ? Ce serait quelque chose comme le choix de principe d’une destination. Le choix entre aller où l’on sait devoir ou pouvoir se rendre, donc choix aussi de s’en tenir là, ou se diriger, faute d’un nom meilleur, vers une destination inconnue. Alors, ayez de l’indulgence pour celui qui ne comble pas la grave lacune du troisième terme, qui, à rester ouverte, l’affronte aux représentations de l’alternative.

Car le choix est en lui-même un leurre de stature suffi-

santé pour porter à lui seul, mais comme en négatif, toute la confirmation dont l’absence au niveau de la figuration laisse confronté à l’illusoire possibilité d’un choix. Dont le mirage, auquel je vois mal le moyen d’échapper, est bien entendu ici de savoir, quant à l’héritage freudien, si oui ou non et, dans ce cas, à quel endroit, on tire le trait et trace la limite de l’usage que l’on entend en faire. En deçà de laquelle le parti peut se prendre de rester, et à l’inverse au-delà de laquelle on peut se croire en mesure de pouvoir s’abandonner. Mais je vous dois quelques précisions pour circonscrire le terrain où j’entends situer l’apparence de cette alternative. Il y a bien sûr une analyse quiète, et une autre qui ne le serait pas, sans pour autant que de la dire inquiète soit autre chose qu’une grimace. De ce partage-là il y a des modalités que le temps et les lieux renouvellent. Il y a des analystes, leaders pour les praticiens qui s’exercent dans ce domaine, qui en modèlent les termes, qui en fixent les contours. Il y a, à notre époque, de nombreuses variantes de l’analyse « sans » : sans dualisme instinctuel, sans théorie de la libido, sans primat de la sexualité, etc.

C’est évidemment de tout autre chose que je vous entretiens en ce moment, autre chose que les nombreuses variantes de l’analyse sans l’analyse, telle l’analyse branche spécialisée de la psychiatrie, ou l’analyse modalité d’opération dans le champ psychologique. Bien au contraire, ce dont je vous parle n’en vient à poser la question de son choix que dans la mesure où peuvent se traverser sans trop d’embûches les nombreuses occasions de courts-circuits divers dont est parsemée pour chacun la lecture du texte freudien. Bien entendu, il s’agit dans mon propos d’une autre situation, celle où l’on se trouve de n’avoir pas laissé cette œuvre accoucher d’une de ces chimères dont l’histoire de l’analyse montre qu’elles peuvent être assez viables – assez pour cautionner des types d’opération très variés. Chimères où renaît toujours l’espoir de voir radicalement modifié l’équilibre des forces qui s’affrontent dans la cure, de voir surmontée enfin la force de ce que Freud nommait les « gros bataillons ». Car alors surgit l’autre choix dont j’ai à vous parler : d’un côté une analyse « sûre », pour cette seule raison qu’elle porterait fermement le mirage d’une assurance quant à sa propre orientation de pensée – assurance, en fait, contre sa perte, contre la perte de l’objet qu’elle constitue pour son propre discours ; et, de l’autre côté, ce qui serait non point une analyse plus incertaine (en fait d’incertitudes, la première aurait aussi les siennes), mais une analyse qui se désorienterait, qui s’égarerait, qui en viendrait à se perdre dans la mesure où elle chasserait sous elle les étais mêmes de l’activité de pensée.

Ce que j’aimerais de quelque façon vous rendre sensible, c’est qu’avec ces pellicules et ces membranes, et les représentations de phénomènes d’interface qui viennent se placer à leur niveau, nous sommes à un bord des choses où le travail de Freud, le travail analytique, l’activité scientifique, le travail de la pensée côtoient la double éventualité de voir se fermer tout ce qui jusque-là faisait office de voie et s’ouvrir, toutes neuves, les possibilités de leur naufrage. Et tout cela a un rapport dont on ne peut douter, sans pour autant qu’on en puisse encore préciser la nature, avec quelque chose dont le Weibliche est pour le texte freudien un nom (sans plus) qui peut lui être donné. Mais, de même que pour le choix dont je disais que serait vaine la dénonciation de sa structure factice, étant donné la surpuissance de l’élément tiers qu’y figure l’impuissance même où l’on est de l’éviter, de même ce naufrage et cette déconfiture, qui seraient celles de la pensée, ne sont eux-mêmes, et c’est là pour la suite essentiel à noter, que des virtualités. Car c’est précisément de leur existence comme virtualité que résultera, quel qu’en soit l’aspect, même s’il est nouveau, une démarche qui, du seul fait d’être produite comme activité de pensée, est inévitablement une réduction de cette virtualité de naufrage. Et sans doute d’autant plus poussée qu’elle parviendrait à suivre plus longtemps le bord de cette virtualité.

Mais peut-être après tout cette chose si mince, sans limite assignable à sa surface, est-elle toujours plus près que nous n’aurions licence de le penser d’envelopper le visage des dormeurs que nous sommes. Peut-être cette image horrible est-elle moins loin que le fait d’avoir à la susciter, comme Lacan le fit de sa plume, ne nous le laisserait croire. Et après tout quoi de plus impressionnant que ce peu qu’il faut – léger appoint toxique externe ou endogène assoupissement, ou cet accident qui en un instant fait basculer dans un état que l’on appelle démence –, ce peu qui suffit pour qu’on se trouve au cœur de quelque chose dont autrement nous tamisons les reflets et les échos dans nos pensees, nos lectures, nos travaux, nos journaux.

Si dans le premier volet de ce travail j’ai posé avec tant d’insistance la question de savoir si l’analyse était possible sans maître, pour y répondre par la négative en m’exposant, je peux le dire, d’un cœur assez léger, au risque de laisser à ceux qui auraient refusé de me prêter leur oreille pour la suite le sentiment que décidément j’avais un problème insurmontable avec le père, c’est parce que j’en ai un de même ampleur avec la mère, comme je me suis plu à le dire tout au début de ce deuxième volet. C’est-à-dire que l’activité de pensée, dont l’analyse est la modalité freudienne, ne se peut sans maîtrise non point tant de la pensée que de ce qui permet de penser qu’on pense, compte tenu du lieu où cette maîtrise doit s’établir, et par rapport à quoi cette maîtrise requiert l’intervention d’une instance destinée à réduire les chances ou les risques de mort de la pensée. Compte tenu aussi du fait que les représentations de cette instance, agent de toutes les décisions, sont toutes rangées du côté du Vaterkomplex.

Freud n’a pas dit autre chose par la bouche de l’interlocuteur imaginaire qui lui fait remarquer que soudain tout semble basculer du Vaterkomplex vers la Hïlflosigkeit, le désarroi. Mais c’est aux analystes de notre temps qu’il incombe – reste à savoir jusqu’à quel point c’est possible sans effet de miroir dans le monde, en soi-même, ou dans un texte produit – de suivre le contour du bord de cette Hïlflosigkeit.

Est-ce possible sans effet de miroir ? La question doit-elle même être posée ? Plus difficile encore à imaginer que le couteau sans lame dont manquerait le manche serait de concevoir un promeneur qui longerait d’un pas d’équilibriste l’extrême bord d’un abîme réel, nanti cependant, plus que de T assurance, de la certitude de n’y jamais tomber. Et s’il tombait, que cela ne pourrait être imputé ni à son erreur ni à sa maladresse ! Peut-il y marcher d’un pas désinvolte, comme si l’abîme n’était pas réel ? Peut-il s’avancer du pas si spécial qui sied à la corde raide, alors qu’il sait qu’il ne peut choir nulle part ? Folie ou simulacre ? Et l’analyse, comme toute activité de pensée arrivée à ces bords, n’est-elle pas cette démarche où un petit pas se fait en direction tantôt de l’une, tantôt de l’autre ?

L’incidence et la présence, que les faits nous montrent toujours inévitables et toujours incarnées, de la figure non

point du maître de la pensée mais de celui qu’on nomme maître à penser, ne sont elles-mêmes qu’un reflet d’une exigence liée à l’essor même de l’activité de pensée.

Une fois de plus souvenons-nous de ce que l’on peut, selon son goût, considérer comme sûreté d’une intuition ou exigence d’un système, et qui fit aux seuls groupes hérétiques, gnostiques, et encore si rarement, choisir Ylmago féminine comme maîtresse de la pensée. C’est du reste pourquoi leur étude est toujours un peu en porte à faux, en raison du discrédit relatif où se trouve l’étude de leur rituel cérémoniel et sexuel en particulier. D’où résulte enfin que les termes d’un choix auquel on se trouve confronté finissent par n’être séparés l’un de l’autre que de façon utopique, comme le simulacre l’est de la folie : maîtriser quelque chose jusqu’à le réduire, au maximum, à la chimère sans le savoir, ou prendre une voie semblable au point qu’elle soit la même, et le sachant, mais en prêtant à sa pensée la pensée d’une décision, celle d’en avoir ainsi décidé, même si c’est faute de mieux, même si c’est avec l’espoir de ne pas commettre le pire.

Pour nous, évidemment, le chemin est de ce côté-là.

Demain, on me dira : « Croyez-vous vraiment vous être fait comprendre ? Y parvenir est notre droit, nous y aider votre devoir. » Mais on me dira aussi : « Croyez-vous vraiment qu’il soit nécessaire, voire utile, de vous y efforcer si obstinément ? » Je ne sais. Et je laisse ces questions sans réponse.

Mais je pense que si l’espèce humaine a pu sur la terre faire tant qu’elle a bouleversé les conditions de son habitat, si elle a déployé une activité sans commune mesure avec celle des autres espèces (quelles que soient les richesses révélées par l’étude de leurs comportements), comme est sans commune mesure le nombre de modèles mis en jeu par l’une et par les autres, et si malgré cela elle n’a pas entièrement renoncé aux pratiques parmi lesquelles la reproduction des individus, toute contrôlée qu’elle soit, reste le fil le plus sûr qui la lie au monde animal, c’est parce que l’acte qui reste le seul à garder son pouvoir virtuel (qui s’actualise parfois) de mettre à bas les plus grandioses édifices de l’activité humaine, ne porte pas, contrairement à ce que l’on dit, la marque d’une force sans limites, mais qu’il est bien plutôt un dernier recours contre elle. Dans la mesure où

même toute la somme de nos activités ne peut éliminer sa menace contre chaque spécimen de l’espèce humaine.

Je ne dirai pas que cette menace est menace de mort – compte tenu de ce que la force de la pensée a fait de la mort depuis, semble-t-il, la nuit des temps. C’est tout de même plus du côté de l’angoisse dite mortelle qu’il faut la voir, à condition de l’entendre d’une façon où être enterré vivant et, enterré, de rester en vie comme au premier instant de l’enterrement serait une représentation approximative mais adéquate de la chose.

En ce sens l’odieux imbécile, le sénateur William Proxmire dont je vous citais les lignes indignées, n’a pas tort. Mais l’horreur, comme le délire qui n’en est après tout qu’un visage au sens où la proposition peut être inversée, a elle aussi son noyau de vérité. À entendre comme vérité historique au sens où l’analyse nous apporte aussi comme une histoire de la pensée. Il n’a certes pas tort de dire que j même si la science apportait l’explication du pourquoi l’on fall in love, l’espèce humaine n’en voudrait pas et la repousse – j rait du pied. Ce n’est peut-être pas seulement du falling in j love qu’on repousserait du pied l’explication, mais bien du, making love, qui n’est au fond ratage que de ce qu’il fait rater, qui n’est abortif que de ce qu’il fait avorter, à savoir cette menace. On peut être sûr que les plus grandes horreurs dont l’espèce est capable n’en constituent pas moins des ratages analogues, de semblables avortements, auxquels ne font peut-être exception, dans la démense, que les états dont celui qui repasserait à nouveau de l’autre côté de l’interface, metant en jeu le système restauré de toutes les topiques vitales, pourrait dire après coup qu’ils sont de l’ordre de ce que serait la mort de la pensée. Quant à la mort du désir, de filiation jonesienne, elle n’est au regard de la première que trompe-l’œil. Souffrance peut-être, deuil pourquoi pas, mais à tout prendre garantie de plus toujours bonne à saisir sans doute, s’il y a péril en la demeure de la pensée.

Et ainsi, dans ce jeu d’impasses à emboîtements réciproques, sans récuser ce au profit de quoi notre travail ne peut manquer de courir sa chance, sans pouvoir pour autant nous dire en posture d’en avoir accepté l’évidence, sans pouvoir davantage tirer à nous les mérites de nous être ainsi dépossédés, sans pouvoir non plus échapper à l’urgence de le dire, entre simulacre et folie et à distance des deux (ces distances

que l’on dit respectables), nous devons continuer notre parcours à cet interface où la première scansion engendrera la première décision, ne serait-ce que celle d’attendre la suivante. Première décision qui engendre la possibilité d’un champ stabilisé et défini. Préalable nécessaire à la fondation d’un pareil champ, qui sera champ opératoire pour de futures décisions, toutes les décisions ultérieures.

Telle la conquête des continents, ou la conquête des continents sur la mer, dont l’assèchement est le type. Image du Zuydersee. Le continent y gagne sur la mer. La terre est certes mère elle-même, mais mère qui peut porter aussi sans engloutir.

C’est pourquoi je pense que le continent noir, celui de la j féminité (même au sens où l’on désignerait ainsi la sexualité féminine) est un continent que l’on ne peut ni gagner, ni explorer. Le Weibliche n’y est-il pas menace en soi de la mère, pour autant que l’image n’en est pas asservie par les | représentations porteuses et nourricières qui opèrent dans ' un champ stabilisé ? Menace sur tout ce que les premières 1 décisions stabilisent et établissent d’un dedans et d’un dehors, dont l’avant et l’après ne peut sans doute être dissocié. La femme, comme être sexué précisément et dans ce que l’on pourrait appeler son fonctionnement même – si ce n’était déjà tirer à pleine main sur la corde du salut – ne porte-t-elle pas témoignage d’une possibilité permanente d’un retour du tout à l’incertitude, à l’avant-décision, à l’angoisse, à la déstabilisation du champ stabilisé ? Et la contradiction qui semble marquer le texte freudien, qui fait des femmes à la fois les mères et gardiennes des valeurs culturelles et morales, et, pour ce qui est de ces mêmes valeurs, des êtres inférieurs à leur double masculin, n’est-elle pas la proposition presque tangible d’une évidence que j’exprimerai ainsi : les, femmes, qui sont cause du fait qu’une nette définition est nécessaire d’un dedans et d’un dehors, sont des êtres auxquels, sous ce rapport, on ne peut faire nulle confiance ? Pire encore : c’est contre elles qu’il faut sans cesse défendre une telle définition.

Si vous voulez bien ne pas rendre ces propos « non arrivés », s’ils ne sont pas pour vous porteurs d’une mauvaise nouvelle qui trouverait nos oreilles bouchées (car de leur obstruction dépend pour une grande part notre accès au plaisir : pour nous, les hommes, assurément), si en un mot

vous pouvez accepter de garder tout cela pensable pour vous, vous appréhenderez sans trop de difficulté en quoi cela est cohérent avec ces deux propositions-clefs de l’héritage freudien selon lesquelles l’inconscient est intemporel et ne connaît pas la négation. Le destin fit cependant que Lacan dégagea plus que Freud les métaphores appropriées à la pla-néité des représentations en jeu. Représentabilité qui chez Freud reste à l’occasion prisonnière de la série du superficiel et du profond, donc aussi de la bipolarité du dedans et du dehors. De ces propositions freudiennes, Lacan est peut-être le seul à avoir tiré un plein parti, en proposant la métaphore d’un plan d’un autre cru. La nécessité de le doter d’une particularité qui le rende ininscrivable dans une problématique du dedans et du dehors, et partant du dessus et du dessous, lui fit trouver, dans un recours aux modèles topologiques, cette bande de Mœbius qu’il proposa un jour pour ce que valent les vraies trouvailles. C’est-à-dire pour l’espace de l’instant où la trouvaille s’est faite. C’est peu. Peu de temps et trouvaille, pourrait-on dire, de peu. De peu de chose. Car elle n’est pas grand-chose, cette bande de Moebius, dont des années plus tard Lacan observait avec désenchantement qu’elle était cependant en 1959 à portée de main de ses deux L… Mais c’est bien là une caractéristique du territoire où nous sommes à présent engagés que ce peu. Ce peu de représentabilité de ce qui suffit pour passer à l’interface, de là où il n’y a ni temps ni négation vers le champ acquis par la décision préalable à toute histoire. Ce peu qui suffit pour passer de la veille au sommeil, de la raison à la folie, du regard à l’étreinte.

Qu’à ce peu de représentabilité de ce qui intervient dans le moment vital de toute bascule, le discours commun, analytique aussi, ait comme répondu par une inflation représentative est hors de doute. Qu’il y ait eu comme un rappel des images fortes et opérantes est tout à fait certain. Je ne mets nullement en question la pertinence, la relevance, de la représentation phallique de la femme que Freud accrédite de son autorité. Mais je veux indiquer l’autre versant des mêmes choses, au sens où il y en a toujours deux. Et au sens où tout sert à ce que l’on sait devoir être ainsi servi, mais nécessairement aussi à l’envers des choses que l’on ne peut qu’ignorer. C’est en ce sens que l’on doit aussi se demander si l’image convenue de la masculinité chez la femme n’est

pas engendrée comme par une exigence de symétrie que l’on pourrait dire venue « d’en face », où s’établit la repré-sentabilité d’une image de la féminité chez l’homme (autour des notions de position passive et, pourquoi pas ? d’une certaine conception de la castration). Marionnettes, si vitales pourtant, qui se font la révérence.

N’est-ce pas pourtant leur profil, aussi flou au plan de la théorie qu’il paraît bien découpé au niveau de l’image (et quelle netteté elle peut même prendre en rêve précisément !), qui doit nous retenir ? Et s’il n’était toujours que l’effet de rebond de la toute première construction, fille des premières décisions ? Surtout si cette première construction est un produit, à voir comme clandestin quant à ses origines, de la question, qui reste insoluble, de la féminité chez l’homme. Façon usuelle de donner nom à ce qu’il en est de l’homme en proie au féminin – c’est-à-dire dans la posture même où il profère ce « jamais de la vie » que je vous ai proposé comme une forme de cristallisation première du temps et de la négation.

Qu’il s’agisse là de ce qui répond à un trop peu de figu-rabilité suffisant pour forcer le plus redoutable passage, où je récuse la mort comme terme opératoire dans sa figura-bilité, je n’en veux pour preuve que « L’inquiétante étrangeté ». Avec le terme Heim, maison, tout le discours y prend pour champ et pour pivot le dedans et le dehors et ce qu’il en est du passage de l’un à l’autre. Quant aux représentations qui, plus que la mort que l’on peut dire ici hors d’usage, nous rapprochent de ce qui paraît devoir s’indiquer, je les ai lues dans ce même texte. Que Freud les rapporte à l’animisme ne fait pour moi que souligner qu’elles ont trait à quelque préhistoire, au sens où pour Freud l’histoire se fonde par les actes de décision dont je vous ai entretenus dans le passé. Et, dans les représentations liées à cette préhistoire de la pensée telle que nous la pensons, Freud range du même côté Der Fallsucht, la crise d’épilepsie, Wahnsinn, la folie, dont l’impression produite d’inquiétante étrangeté à la même origine210. Même origine que tout Unheimlich, dont Freud dit que la couronne, die Krone, serait portée par la représentation de son propre enterrement en état de léthargie, scheintot begraben zu. werden. Etre enterré d’autant plus

vivant que scheintot, on est en apparence de mort, état dont on sait aussi par la légende que le propre est d’être, à la limite, de durée infinie. Forme de vie de durée infinie. Vivant pour l’éternité dans l’apparence de mort et être, comme tel, éternellement vivant, enterré.

Et Freud conclut ce sous-chapitre en notant que ce fantasme effrayant n’est que la transformation, die FJmwandlung, du fantasme de la vie dans le sein maternel, der Phantasie vom Leben itn Mutterleib. C’est là du reste que la formulation de Freud est vraiment de celles qui feraient s’exclamer que, tout de même, il était un bien curieux personnage ! Car ce fantasme de vie éternelle dans le sein maternel, qui se renverse en effroi, est donc ce dont l’autre face est une aire de focalisation du contraire de l’effroi : la volupté. Et, pris par l’air du temps, puisqu’il s’agit de volupté, nous pourrions quant à nous, non sans quelque facilité, dire qu’il doit bien alors s’agir de la volupté des voluptés. Mais il faut le dire vite ! Assez pour faire passer pour des évidences des propositions qui ne le sont pas autant qu’on souhaiterait le dire. Car en 1919, aux prises avec son grave sujet, Freud s’exprimait, il faut le souligner, avec une bien étrange mesure, lorsqu’il écrivait que ce fantasme de la vie dans le corps maternel était à l’origine accompagné d’une « certaine volupté ». Et non d’une volupté certaine ! Von einer gewis-sen Lusternheit getragen wurde211. Le texte anglais devient là assez drôle : le fantasme en question was qualified by a certain lasciviousness212, se signalait par une certaine lascivité. Vivre éternellement dans le sein maternel devait à l’origine s’accompagner d’une « certaine » volupté. Quelle formulation étrange, équivoque ! À la lire ainsi vient, comme malgré soi, la tentation d’y ajouter une ligne de son cru, qui se lirait peut-être ainsi : « une certaine volupté, peut-être, et je l’écris parce que je le pense, mais ne me demandez pas pourquoi. »

Car pour ce qui est de la Frage des Aussen und Innen, la question du dehors et du dedans, si avec l’Unheimliche nous sommes au cœur du sujet, nous n’y sommes évidemment pas moins avec le Weibliche si entre l’effroi et la certaine volupté de la vie dans le sein maternel ou la vie éternelle sous terre nous empruntons le passage que nous offre la

Verneinung. Vie éternelle dans le corps de la mère ou léthargie sous terre, tout est à la merci du moment décisif. En somme, gare au réveil… où du reste l’inquiétante étrangeté s’évanouit. Si au réveil de sa léthargie l’enterré n’est pas promptement déterré, c’est la suffocation, quelques spasmes d’agonie et la mort dans sa banalité. Or, nous dit Freud, la Verneinung est l’héritière de l’expulsion, Nachfolge der Aus-stossung 213, qui relève de la pulsion de destruction, gehôrt (…) an dem Destruktionstrieb. Expulsion orale certes, das (…) will ich (…) ausspucken, « je veux recracher cela ». Or, si la vie dans le corps maternel n’est pour nous qu’un fantasme, c’est bien d’en avoir été à vie expulsés. Expulsés pour la vie, que nous devons à cette expulsion même. Là, c’est ne pas expulser qui serait détruire.

Que la femme, comme l’homme, voie les décisions de ses opérations de jugement dans le rapport même à l’expulsion orale destructrice où la Verneinung plonge ses racines, que la femme comme l’homme dise « non » lorsqu’il lui convient, n’empêche que se pose à tout être humain la question de l’objet problématique qu’il constitue pour lui-même, car il doit sa vie à une expulsion. Même si dans ce passage se joue le grand trauma du passage de la première vie, dont le fantasme serait qu’elle ait été si étrangement éternelle, à la deuxième vie dont nous sommes hors d’état de concevoir qu’elle ne le soit pas, même si nous pouvons l’imaginer. Un grand trauma que la science, qui de nos jours vise à réduire les différences de tension, cherche méthodiquement à réduire.

Devoir sa vie à une expulsion, c’est là, soulignons-le, une vue schématique des choses qui sacrifie au phénomène plus qu’on ne le peut soupçonner. Il suffit toutefois d’un essai, même timide, pour suivre les fils croisés de la filiation des représentations pour voir que l’être humain, comme produit d’expulsion, est le complément d’objet d’un transitivisme qui exige un dedans qui se parcourt de part en part, et qui avec le dehors s’établit dans cette distinction que souligne la netteté de la double marge symétrique de l’anus et des lèvres. Dehors qui s’établit d’autre part dans une série dont le premier maillon est le pénis. Et on sait qu’à l’inverse le sein maternel trouve son héritier dans le vagin, auquel Freud attribue la valeur, c’est le mot qu’il utilise, d’être pour le

pénis ce lieu fort particulier qu’on appelle une auberge – c’est-à-dire un abri.

Les termes ont ici toute leur importance, lorsqu’il s’agit de déterminer la nature d’un contenant d’un genre bien particulier. Le terme de contenant donnerait là comme une idée première des choses. Reste à savoir si cette idée est trompeuse ou non.

En soi, contenant ne désigne rien d’autre que l’aptitude d’un objet à en envelopper un autre. Aussi peut-il être, de toutes parts, scellé. Abri ou auberge, cela veut dire au moins que l’endroit ainsi nommé n’est pas un lieu de passage « au travers ». Pas obligatoirement. Qu’en d’autres termes on peut en ressortir par où on est entré. Que donc le lieu n’est pas clos, qu’il n’est qu’une invagination, quelle qu’en soit la forme, la dimension ou la complexité. L’objet contenu peut y demeurer, fût-ce par un pédicule, relié au plan externe dont il peut n’être qu’une excroissance.

C’est un lieu où la lettre des traductions va encore diverger. « Le vagin prend maintenant valeur comme logis du pénis, il recueille l’héritage du sein maternel », dit le texte français 214 215. The vagina is now valued as a place of shelter for the pénis (un lieu d’abri). It enters into the héritage of the womb \ dit le texte de Strachey. Quant à Freud, dans ce texte, « L’organisation génitale infantile », il écrit tout bonnement : « Die Vagina wird nun als Herberge des Pénis geschàzt, sie tritt das Erbe der Mutterleibes an 216. » Herberge, c’est le gîte, c’est l’asile, c’est l’auberge. C’est le lieu d’hébergement. Lieu souligné comme pour un autre passage. Lieu de séjour temporaire, lieu dont la simple courbure d’un plan, un surplomb, un auvent, donne un premier modèle. Dont, pour souligner ce que je veux faire entendre, j’indiquerai qu’il propose à l’objet qu’il abrite, même si ce dernier pour le quitter rebrousse le chemin parcouru à l’aller, une course fondamentalement tangentielle à la paroi de l’abri.

Il suffit de donner tout son poids à cette représentation de l’hébergement pour voir se subvertir toute l’opération que pose la décision négatrice, expulsive, du « recracher

cela », pour voir chanceler toute l’opération qui établit la représentation d’un dehors et d’un dedans. Et ne peut-on soupçonner que les représentations les plus étrangement inquiétantes, celles que Freud donne en exemple (celle aussi que donne Lacan dans son intervention de Bonneval, en la poussant même peut-être davantage dans le sens qui en fait entrevoir le schéma) tiennent une part peut-être majeure de leur pouvoir, de cette vertu qu’elles ont d’être toujours de quelque façon liées à ce qui défait la distinction fondamentale, telle que la décision la pose, d’un dehors et d’un dedans ? Il est bien clair là que le lieu ambigu de cette topologie est, dirons-nous pour en souligner la pente, plus encore qu’une variété d’un « dedans », bien davantage une particularité d’un « dehors ».

Par là se rejoint un lieu-clef de la question du Weibliche où se pose la question, qui à ma connaissance n’a été posée qu’une fois, de savoir si le contenant comme attribut du féminin ne tient pas dans le discours humain cette place qui tire à elle, comme à toute force, toutes les valences du féminin, en raison du fait que cette représentation du contenant comme un « dedans » est bien plus tolérable que celle du « dehors » tel qu’il est, par le féminin, présenté. Question posée une seule fois par une femme, lors d’un essai conjoint, effectué en 1971, pour présenter les axes directeurs de ce travail217. Qu’elle ait été posée par une femme doit être ici souligné, pour plusieurs raisons. La première est à proprement parler la place de la contribution féminine dans l’élucidation de cette problématique-clef pour le travail analytique, mais aussi bien pour le travail de la pensée, qu’est la question du dedans et du dehors, elle-même au cœur de la problématique humaine de la sexualité. Question à propos de laquelle, et jusqu’à présent (sans excepter les meilleurs), il semble bien que les travaux produits par les analystes du sexe féminin l’aient été comme dans le respect d’une consigne tacite (qui l’a donnée, les hommes ou bien les femmes, ou même, après tout, pourquoi ne pas dire les Mères ?), celle de ne pas dire quoi que ce soit qui, plus encore que d’inquiéter les hommes (enfin, les inquiéter dans une certaine mesure), pourrait les mettre sur le chemin de ce qu’ils n’ont pas à

savoir. La deuxième raison, qui s’articule avec la troisième, est que si la hardiesse est toujours un mouvement dont les bénéfices peuvent être espérés bien ailleurs que là où gît ce que les Anglais appellent « la croix de la matière », il n’en demeure pas moins qu’en la circonstance, celle de cette hardiesse féminine sur le terrain dont il s’agit, le piège, qu’elle contient, s’il se referme, ne peut se refermer que sur.. elle-même. Différence que l’on peut dire de structure avec la hardiesse masculine qui toujours (si je ne vous ai pas perdus en route, cela doit vous être maintenant plus sensible) participe du semblant où se retrouve encore cet espace qui n’en est pas un, entre le simulacre et la folie. La hardiesse masculine, sur le chemin où nous sommes, déploie ses fastes dans les limites qu’elle s’est de toute nécessité tracées à l’avance… La hardiesse féminine, qui brille pourrait-on dire par sa rareté, rend sans conditions le néant de son secret. La masculine fixe pour l’autre les limites de l’exploitation de son produit. La féminine ne fixe nulle limite à l’exploitation du néant de son produit. Elle ne gouverne rien, pas plus qu’elle ne se régit elle-même. Si elle est piège pour quiconque, ce n’est pas de son fait. Que la hardiesse de cette communication 218 n’ait à l’époque même pas minimalement alerté quelques oreilles est en tous points, en somme, dans l’ordre naturel des choses.

Car la puce qu’en l’occurrence, et semble-t-il dès le début de ce que j’appelle l’histoire de la pensée, il s’agit de ne pas mettre à l’oreille des hommes (des hommes en tout cas, car, pour les femmes, qui sait, sinon elles-mêmes ?), c’est que si la représentation d’un contenant est plus tolérable que le « dehors » tel que le Weibliche le montre, c’est que ce « dehors » qui est en même temps un « dedans » est un « dedans » qui ne serait pas un « intérieur ». Quant à la castration freudienne, qu’inévitablement nous devrons ré-exa-miner et qui ne nous permettra pas la moindre économie d’effort autour de l’amalgame dont elle est constituée, elle restitue dans ce champ, où tout est en dérive, un deuxième cycle historique à la problématique stabilisée d’un dehors et d’un dedans. Champ à la représentation duquel la bande de Moebius lacanienne était, lors de sa production, également dédiée. Ce modèle avait des avantages, mais l’inconvénient aussi de ces mêmes avantages. Il précisait certes les limites de nos schémas intuitifs, si « secondarisés » pourrait-on dire. Mais aussi il « planquait » à sa façon, plus sûrement peut-être, la menace d’une appréhension plus déroutante encore des vertus de ce champ.

On reste là, quoi qu’il en soit, devant une zone vierge dont rien ou presque n’a été tracé dans le discours freudien, ni par ce discours lui-même. C’est une aire que la psychanalyse contraint d’aborder tout autant qu’elle permet de déclarer inutile toute tentative pour y créer le moindre établissement. Tenter d’y pénétrer, s’en tenir écarté, c’est également possible. Il est inutile de méconnaître que les deux voies peuvent être empruntées et les deux positions tenues. Elles ouvrent l’une et l’autre sur des opérations qui ont toutes deux leur fruit. Et, avant que d’aller plus loin, faisons ce rappel d’une évidence : celle de la vanité qu’il y aurait à désigner dans ce champ et par rapport à l’option dont il peut être l’objet quelque chose qui serait la position de Freud. Les faits le montrent d’ailleurs en ce moment même : des voies qui n’ont pas été empruntées par Freud ont cependant été indiquées par lui. Avec Robert Pujol et selon son expression, je crois en effet que Freud a eu toutes les possibilités et tous les accès, sauf à ce qui l’a fait écrire. Je crois que notamment il a eu accès à la multiplicité de ses identifications. Elles ont produit le corpus analytique. Celui-ci porte aussi en négatif ce qui ne se trouve ni dans ses lettres ni dans son œuvre, mais qui fait également et au même titre partie de la scène psychique dont il fut l’inventeur. Conquistador, c’est ainsi qu’il s’est vu. Conquérant de la mère, c’est bien ainsi qu’il a déjà été campé par d’autres. Il faut seulement y ajouter que « conquistador » doit être envisagé aussi dans cette perspective où la mère, porteuse-type des virtualités du Weibliche, se confond comme objet de conquête avec la scène psychique, objet de son invention. C’est, je crois, une façon convenable pour la psychanalyse d’aborder et de poser la place de la mère dans la Denktàtigkeit, la Denkarbeit, dans l’activité de pensée ; et dans la psychanalyse. Nom donné par l’inventeur à son propre discours, produit de sa Denktàtigkeit à lui ; cas que l’on peut dire particulier pour ce qui est de cette activité, puisqu’elle ne fait rien de moins que de s’en prendre aux conditions de base de son exercice même.

À la question soulevée ici, il y a quelques semaines, du « quoi faire de la mère », il y a en effet plus d’une réponse, au sens où la réponse peut trouver plus d’un énoncé. Il n’y a pas que la réponse qui s’énoncerait : « la détruire » – si l’obsessionnel qui en est habité n’avait, par la force que la pensée a prise chez lui, rendu cette réponse indicible par réduction méthodique de tous ses échos et de leurs harmoniques ; ce à quoi il voue sa vie, tout entière consacrée à cette destruction même, qu’il accomplit au fil des jours dans le silence qu’il instaure sur sa scène psychique. L’autre énoncé de la réponse à la même question 219 « quoi faire de la mère », ce serait donc : y penser.

Si les conditions de la pensée sont celles que Freud nous indique, où le féminin tient cette place de cause fondamentale puisque c’est de la transformation, en champ de procédures possibles, de l’atopie que pose le Weibliche que se soutient, pour l’essentiel de son cours, toute l’activité de pensée, l’autre réponse est celle où « ne penser qu’à elle » et « n’y penser jamais » seront des énoncés de sens identique. Seules leur portée et leurs conséquences seront opposées. C’est ainsi, pourrait-on dire, que la métaphore est ce qui sert au père à faire en sorte que les fils pensent à autre chose qu’à la mère. C’est ce qu’a fait Moïse avec le Veau d’or. Freud aussi. C’est aussi ce qu’il s’est fait. Et l’on peut être assuré, quelque effort que l’on fasse – jusqu’à preuve du contraire qui manque pour l’instant – que ce n’est pas le langage qui permettra à l’homme de se dégager de la marque que le langage a posée sur lui.

Mais l’analyse a, parmi les activités de pensée, ceci de particulier qu’elle mène son cours à se réfléchir sur lui-même, c’est-à-dire sur ce féminin auquel la pensée est liée sur le mode du « jamais de la vie ». Ce qui entraîne une série de conséquences. Pour la pensée des femmes, d’abord. Dont on pourrait dire, ce qui serait tout de même plus intrigant que les harangues du M. L. F., que si elle passe par la nécessité de s’auto-métaphoriser – ce qui pour elles pourrait être après tout, et pour des raisons qui s’éclaireront, moins pressant que pour les hommes –, c’est parce que, quand elles pensent, elles pensent comme les hommes. S’est-on

du reste vraiment demandé ce que les hommes exigent et défendent en demandant aux femmes de penser comme eux ? Mais, du même coup, n’est-ce pas la psychanalyse qui devrait, en forçant la pensée à parcourir à reculons (au mieux) la chaîne des métaphores, pouvoir en principe susciter cet événement surprenant : des femmes pensant comme des femmes ? Surprise qui tarde, point sur lequel je partage l’avis de Lacan 220, à cette réserve près que je vois beaucoup plus de portée que lui à la petite trouvaille de Lou Andréas Salomé dont je ne m’étonne nullement que Freud ait fait si grand cas. Plus près de nous enfin, comme d’autres mais d’une oreille ouverte, j’ai entendu en 1971 une femme analyste témoigner d’un accès encore plus résolu à tout cela 221.

Mais c’est aussi un autre aspect, peut-être plus radical, de cette impossibilité dont l’analyse est selon Freud marquée qui s’aborde par là d’une façon plus incisive que le mode relativement réduit qu’y ménagent les comparaisons freudiennes si évocatrices d’ailleurs de la maîtrise des processus, celles qui évoquent précisément le gouvernement des états ou l’éducation des enfants. N’est-ce pas là que gît ce qu’en effet on peut nommer impossibilité : entretenir en soi un processus qui, par sa nature même, doit permettre de ne pas penser à la mère, comme tout processus de pensée, et qui cependant y ramène sans cesse ? Et si Freud a justifié le reproche ignorant qui lui fut fait par la suite de n’y avoir pas plus pensé, n’est-ce pas parce que, contrairement à sa postérité, il a été moins qu’elle l’esclave de cette impossibilité ? Dont le fruit quasi conjuratoire a été le déluge textuel consacré en apparence à la mère, et notamment par les femmes analystes qui pensèrent comme des hommes. Un flot dont en disant qu’à ce jour, où cela commence à se voir, le produit est voisin du zéro, je n’engage que ma responsabilité.

Au « ne penser qu’à elle » ou « n’y penser jamais » comme conséquences pensantes de la nécessité de l’abolir plus encore que de la détruire, à laquelle certain fantasme prête ses voies de dégagement, s’ajoute cette autre conséquence à laquelle l’analyse est liée dans l’origine même de sa pratique.

C’est la nécessité de la « guérir ». Dont l’incidence rend à vrai dire assez pathétique la recommandation, même si elle fut de Freud, de se défier de toute furor sanendi. Que l’injonction ait été également conjuratoire, c’est hors de doute. Conjuration anticipatrice, façon de prier de surtout ne pas s’émouvoir, soif de guérir à dénoncer comme premier terme d’une série vite devenue bruyante et faussement explicite dans la cure, dont les termes se nommeront haine, rivalité, amour. Conjuration anticipée aussi d’avoir à mettre sur le gril sa propre position. L’aide, le care dont l’analyse anglo-saxonne se gargarise dans ses secteurs majoritaires, n’accomplit pas en fait une autre opération.

A

De quelle guérison en vérité peut-il s’agir dans ce souhait qu’il ne faudrait pas en avoir ? Sinon de la « guérison », si l’on peut dire, du « féminin » comme tel. Peut-on ne pas vouloir guérir le féminin, chez l’homme et la femme aussi bien ? Freud parlait d’or en liant l’analyse à quelque chose comme la possibilité de tenir ce souhait en lisière, lui qui dans Les Etudes sur l’hystérie, rééditées en 1906 avec un tranquille courage dont on ne peut que s’émerveiller lorsqu’on songe à quel point la pratique analytique était alors ^encore jeune et peu assurée pour la postérité, étale en pleine,/f lumière la véritable fureur de guérir où le mettaient les femmes lorsqu’elles étaient elles-mêmes en proie au « fémi-\\ nin ». Qu’il ait pu en être occupé pour la majeure partie de ses pensées, voire, à l’occasion et de son aveu même, entre deux visites ne penser qu’à ça, cela me paraît mettre dans une perspective autre que protocolairement professionnelle les massages du corps entier (il le précise) qu’il savait à l’occasion pratiquer sur ses patientes. C’est en effet d’avoir véritablement tenté de prendre le Weibliche à bras le corps qu’a surgi avec le temps la possibilité d’en re-poser la problématique.

Dans cette fureur de guérir les femmes hystériques, de quoi s’agissait-il au fond, sinon de faire passer la femme du côté des hommes, si je puis dire pour faire image ? Au sens où, dans le discours commun, mais analytique tout aussi bien, forte est la pression qui vise à « maritaliser la mère », selon l’expression qu’en donne Robert Pujol. Se prévaloir d’une hardiesse à la faire divorcer, ce que l’analyse assume comme le fardeau d’une fausse croix, ne peut durablement masquer l’évidence que c’est pour la marier, mais mieux encore.

Que cela mette l’analyse dans une curieuse position vis-à-vis de l’envie du pénis dont son discours apporte lui-même la novation, c’est une évidence déjà relevée par Freud lui-même et non sans mélancolie.

Autant d’étapes indiquées ici dans la hâte, et où nous aurons à nous arrêter. Mais en attendant et pour la prochaine fois, relisez si vous en avez le loisir « L’inquiétante étrangeté ».