L’inquiétante étrangeté

16 avril 1976

C’est à la pensée qu’il nous faut revenir, compte tenu de la place pivot qu’y occupe le Weibliche comme nécessité même de cette activité et de la stabilisation du champ de son exercice, si nous voulons accroître nos chances d’aborder avec profit notre ré-examen post-freudien (au sens où nous entendons maintenant le travail sur des textes que Freud nous a laissés) des quelques nœuds théoriques les plus importants et conclusifs de son œuvre.

Comme Freud l’indique, et en accord avec ce que la clinique n’a cessé depuis lors de démontrer, c’est l’obsédé qui de façon théoriquement avouée doit servir de terrain à notre exercice. De ce choix nécessaire, il y a même dans les communautés analytiques des échos bien connus, et pour une part engagés dans la banalité des plaisanteries. Celles-ci saluent volontiers la production des travaux, des conférences, des exposés par cette remarque souvent entendue : « C’était un travail solide, mais quelle besogne d’obsessionnel ! » Sous-entendu : « travail utile mais dénué de génie ». Ou encore : « Ce qui manque le plus à ce groupe, à cette société, c’est un, une, hystérique. » Sous-entendu : « de talent ». L’obsessionnel pense, l’hystérique manifeste. Mais quoi ? Sinon ce que l’obsessionnel réduit au silence et que l’hystérique a, dans nos collectivités, licence de manifester, s’il sait rester en deçà des bornes dont le franchissement est signalé par une réaction bien vive qui dit en fait : « jamais de la vie ». Très exactement quand l’hystérie fait mine de rebrousser chemin sur la voie qui la mènerait au simulacre (vieux thème connu du temps des beaux jours du pithiatisme), et d’aller vers l’autre limite du champ, là où tout l’acquit de l’héritage obsessionnel risque d’être mis en péril. C’est-à-dire tout l’acquit de la pensée. Là aussi, l’aventure de l’humanité doit être rejouée dans chacun de ses individus.

Cette toute-puissance de la pensée, c’est die Allmacht der çf Gedanken, formulation que Freud emprunte telle quelle à

l’orfèvre en la matière qui la lui a enseignée, ce « professionnel » de la pensée toute-puissante qu’est l’homme aux rats. C’est à lui que Freud prend l’expression qui d’emblée le satisfait complètement. Mais est-il sûr que nous, les analystes, ayons défini, exploré, totalement et définitivement le Wesen, de ce à quoi elle fait obstacle ? Qu’elle préserve des représentations de la mort, c’est sûr. Que ce soit en faisant obstacle à la représentation des toutes dernières violences, c’est non moins assuré. Que leur objet dernier soit la mère, à laquelle le père est substitué par un tour de passe-passe auquel les pères ont eux-mêmes, par Kulturarbeit, prêté leurs ficelles, me paraît déjà bien moins communément aperçu. Mais que la mort ait là, en quelque sorte, bon dos, c’est ce qui me paraît aujourd’hui certain. Cette mort qui trouve là un statut ambigu, elle que, d’une part, l’analyse nous enseigne comme ne pouvant être conceptuellement appréhendée, ne pouvant être traitée que dans une réfraction imaginaire de ses histoires, et que, d’autre part, la conception qui prévaut de la toute-puissance de la pensée fait jouer sur un mode finalement peu cohérent avec la démarche qui prend cette pensée comme objet d’examen. Le soupçon ne pourrait-il pas nous venir que cette toute-puissance est finalement au service de la pensée elle-même, par conséquent de la préservation, dès après son émergence, des conditions de son exercice ?

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Une observation tant soit peu minutieuse du traitement que sur la scène psychique l’obsessionnel de sexe masculin, comme Freud, fait subir aux deux sexes est cependant assez révélatrice. La femme trouvera, surtout dans le fantasme pervers de celui-ci, l’exaltation dernière de l’image qu’avec l’aide de la tradition des pères (à entendre comme tradition de la pensée) il a édifiée d’elle pour survivre, pour penser. Femme que l’on peut dire « analisée » (sans y), pour marquer le rôle de gardienne de la stabilisation dernière du dedans et du dehors que le complot masculin lui assigne avec succès. À son intangibilité comme telle, le fantasme pervers élève un monument conjuratoire, avec ses sections et re-sections infinies, qui sous îeur trait font sans cesse renaître un dedans, puis le dedans du dedans et ainsi de suite. Où elle partage la place de l’homme qui, de dedans, n’a vraiment que l’oral-anal avec ses dépendances imaginaires. Il n’y a qu’une place qu’elle n’occupe jamais : celle qui l’abolirait comme clef du système des pensées, ou celle d’où elle en volatiliserait la clef. L’image

courante de la clef d’un système atteint là le comble de son ambiguïté, selon qu’on entende la clef comme ouvrant l’accès au système, acception traditionnelle, ou aujourd’hui, à l’époque des machines, comme mettant en marche le système. Dans cette ambiguïté joue un enjeu fondamental pour la théorie et pour un pan de la doctrine. À cette ambiguïté, rien n’indique que l’analyse puisse déjà échapper.

Toujours est-il qu’à l’évidence une femme peut être l’objet de visées et de désirs mortels. Mais avec cette réserve qui, dans le jeu, ne met pas la vie du sujet en balance. Je m’explique : la visée mortelle qui prend la femme pour objet ne fait pas entrer en jeu la provocation au maître du système dont elle est la clef. C’est le père qui se trouve défié dans le jeu aujourd’hui enfantin, mais qui ne le fut pas toujours et tout particulièrement pas dans les passages d’un système religieux à un autre, qui consiste à donner à celui qui est toujours Dieu le Père cinq minutes, ou cinq secondes, pour foudroyer le provocateur, ou à faire sombrer Dieu dans la non-existence, s’il fait la preuve de sa carence. Preuve à son tour de son existence, car preuve des failles de son pouvoir ou de son bon vouloir. Et ainsi de suite dans la répétition que la clinique illustre. La pérennité du jeu à travers les siècles suffit à rassurer sur sa santé. Le pari conjuratoire qui prend le rapport à la mère comme terrain de ses enjeux est, lui, toujours enveloppé dans l’imbrication de ses clauses, où c’est encore Dieu le Père ou ses substituts qui seront les marionnettes activées par le parieur pour assurer l’alibi de son initiative. C’est le pari que, si telle chose se passe, il en arrivera telle autre. Mais le vœu de mort formulé comme tel, sans alibi du sujet qui en est l’agent, vise chez l’obsessionnel une victime masculine. Freud en apporte l’exemple dans L’Homme aux rats, où c’est un homme d’âge qui se trouve visé par un tel vœu, qui deux semaines plus tard se réalise, prenant pour cette fois le sujet au piège de sa hardiesse. Et prenant à revers la toute-puissance de la pensée qui trouve sa raison d’être et son salaire dans son exercice même. Cette prise à revers entraîne une conséquence, à savoir l’irruption du sentiment d’inquiétante étrangeté. La place de cet homme âgé est justement celle où, chez le spécialiste de la toute-puissance de la pensée, la femme ne se trouve pas.

Quel curieux personnage, pensons-nous là encore, est l’auteur des passages de « L’inquiétante étrangeté » où se

trouve énuméré ce qui précisément chez l’obsessionnel ne donne pas naissance au sentiment d’étrangeté, à savoir tout ce qui fonctionne sur le mode du pressentiment : événements qui laissent le sujet étranger à la scène où ils se déroulent, et dont l’énumération est placée dans une bien étrange parenthèse. Parenthèse qui se ferme sur l’évocation du fantasme quelque peu lascif de la vie dans le sein maternel, et qui s’ouvre par l’évocation d’un poème de Schiller dont le titre à l’existence littéraire est l’anneau de Polycrate (pas moins !). Ce Polycrate dont la puissance de pensée fut si stupéfiante qu’elle suscita chez d’autres, et notamment le roi d’Egypte, un sentiment d’horreur, en jouant avec les limites dont elle doit non seulement empêcher le franchissement, mais qu’en outre elle doit renforcer. C’est pourquoi, Freud le souligne, la puissance de sa pensée rend Polycrate aussi étrange et inquiétant. Jeu aux limites de ce que le plus grand exploit du tyran Polycrate indique avec précision, d’où le titre du poème : « l’Anneau de Polycrate ». Il jeta, nous dit l’histoire, l’objet magique qui représentait tout le pouvoir de sa pensée, à la mer ! Dans le sein de la mer, heureuse comme un poisson peut l’être dans son élément, une créature l’avala. Et la lui rapporta à l’intérieur sans équivoque de son ventre de poisson, tout aussi stabilisé que n’importe quel ventre sous les espèces du « dedans-dehors ». Poisson pêché de surcroît, donc destiné au propre « dedans » de Polycrate.

Sans l’ombre d’un doute, un sujet assuré de la puissance de sa pensée au point qu’il puisse faire mine de perdre l’objet qui la confirme dans l’assurance où il se trouve que cet objet lui sera ramené, dans une trajectoire qui n’aura que souligné davantage l’intangible stabilité du dedans-dehors, peut, doit même redouter l’envie des dieux. Mais, écrit Freud, qui curieusement n’effleure même pas la thématique de ces événements, c’est pour nous trop obscur et voilé dans le langage de la mythologie. Et comme dans un regret – que je lui prête – d’avoir ouvert cette boîte de Pandore, le voilà qui coupe court pour passer à la toute-puissance de la pensée chez l’obsessionnel de son divan qui bien sagement, somme toute, souhaite la mort des vieux messieurs.

Qu’il s’agisse là d’une question de préservation de bords, de limites, sans lesquels la première distinction qui s’évanouit est bien celle du dedans et du dehors, le texte sur VUnheimliche en atteste dans cette phrase qui en résume la

thématique par une formule bien simple et banale où sont amalgamés les registres d’une topologie et de l’activité de pensée : « L’inquiétante étrangeté surgit souvent et aisément chaque fois que les limites entre imagination et réalité s’effacent 1 », wenn die Grenze zwischen Phantasie und Wir-klichkeit verwischt wird222 223. Strachey, dans sa traduction, se livre précisément à un effacement, en traduisant « limites » par distinction (between imagination and reality)224.

Je n’entrerai pas ici dans un commentaire sur le sens à donner aux mots allemands Phantasie et Wirklichkeit, dans ce passage. Je me bornerai à remarquer que le mot qui vient sous la plume de Freud n’est pas Realitàt. Et je me contenterai de souligner cette représentation des limites, qui n’est pas dissociable de la question de la toute-puissance de la pensée. La clinique en fournit maints exemples, que Freud ne manque pas de relever, mais elle atteste aussi de l’incidence, dans le cadre de la toute-puissance de la pensée, de la toute-puissance du regard. Freud n’y apporte pas d’autre développement que celui qui consiste à en faire état dans la suite du texte.

La clinique dont il s’agit laisse moins de traces à l’âge adulte qu’on ne s’est plu à le penser. Car il s’agit là de la clinique de la période de latence. Age où pourtant les enfants sont fréquemment en cure analytique, et où les pleins feux sont mis sur ce que recouvre déjà l’amnésie infantile. Il est une autre amnésie cependant, bien plus discrète, jamais décrite, celle qui à la puberté et ensuite, surtout lorsque s’instaure une activité sexuelle, recouvre électivement, estompe assurément, l’arête la plus fine, la zone exquise pourrait-on dire, de l’activité essentielle de cette période intermédiaire. Activité qui consiste, avec des moyens encore dépourvus, en règle générale, du renfort qu’y viendra apporter l’activité sexuelle adulte, à assurer les conditions définitives de l’activité de pensée. C’est bien pourquoi d’ailleurs la période de latence est le moment où la névrose infantile viendra apporter, chez l’obsessionnel surtout, le gros de sa symptomatologie. De cette phase de latence, rien ne subsiste en général, ou peu de choses, de ce qui a trait à ces moments à la fois exaltants et suffocants où sur la scène psychique

l’enfant va côtoyer, souvent sur le mode du défi, cette représentation de la toute-puissance qu’est la puissance du regard. Jeux d’enfants de la fixité du regard, à qui le premier baissera le sien, jeux du regard fixe sans cligner des paupières, jeux du regard qui soutient l’éclat du soleil. Mais aussi jeux du regard plus secrets, parfois du sien propre, mis au défi de voir l’invisible, de voir à travers, jeux du regard qui passe comme se jouant la limite du dedans-dehors. Jeu observable même dans sa forme réfléchie, d’exhibition de son propre intérieur, d’une quelconque cavité, d’un orifice, au regard impuissant de l’autre, dont précisément le pouvoir est alors mis au défi. Les formes bien connues de l’exhibitionnisme masculin, avantageuses au commentaire qu’elles autorisent en ligne directe avec une conception correcte, même si elle est simplifiée, de la castration, ont détourné l’attention des analystes de ce qui se trame dans ces jeux, tout comme cette deuxième amnésie en eflace le souvenir.

En fait, si la puissance du regard joue sur la scène psychique un rôle aussi proche de la puissance de la pensée, c’est parce que tout ce que l’on peut en faire ne vise qu’à la tenir en laisse. De même que la puissance de la pensée a pour fonction première de tenir en laisse sa propre toute-puissance, en tant qu’elle doit rester ignorée et écartée des fondements de son propre exercice, qu’elle ne doit à aucun prix faire durablement vaciller. Dans l’insistance que j’ai mise à souligner le rôle du regard comme miroir du pouvoir de la pensée, je n’ai fait du reste que développer ce que Freud (dont je gage que la période de latence fut de cette densité particulière qui orienta son sort ultérieur, période silencieuse et dont nous savons le moins) connaissait manifestement fort bien. D’autres lignes en témoignent, dont je choisis celles-ci :

« Il arrive qu’on entende une patiente raconter qu’âgée de huit ans déjà elle était convaincue encore qu’en regardant ses poupées d’une manière particulièrement pénétrante, auf eine gewisse Art, moglichst eindringlich 225 (d’une certaine façon, de la façon la plus pénétrante possible), celles-ci allaient devenir vivantes. » L’âge est, vous le voyez, noté sans équivoque, huit ans. Dommage tout de même que Freud ne nous ait rien dit des jeux des petits garçons au même âge. Dommage aussi que nous soyons tous, en règle générale, oublieux du sens

qu’eut jadis pour nous « jouer à se faire peur ». Formulation même qui montre que nous ne savons plus « quoi », dans la période de latence encore, pour souligner avec Freud cet « encore », nous « jouions à nous faire ».

Mon commentaire, vous le voyez, tourne avec obstination autour de la même chose, qu’il ne fait au fond que répéter de diverses façons. Mais là, ce n’est point l’étoffe de îa chose qui défait tout projet conçu pour la parcourir, c’est bien de l’accès à cette chose qu’il s’agit, accès dont on ne peut même pas dire qu’il se refuse, car en vérité il s’agit d’une chose dont rien ne peut se métaphoriser comme porte d’accès. Puisqu’elle est précisément celle où s’efface la claire distinction du dedans et du dehors. Notion à propos de laquelle je ne sais du reste si dans ce commentaire je traite, comme disait Freud en un point terminal de son œuvre, d’une chose évidente et connue de tous ou de quelque chose de tout à fait surprenant. Ma réponse n’est pas celle que Freud donna à sa question, pour cette raison aussi que la chose n’est pas la même. Elle n’est, dirai-je, en fait que trop connue, au sens où nous n’avons rien à en connaître, et pas seulement au sens du refoulement. Et elle n’en est pas moins toujours et totalement surprenante. On pourrait me dire alors qu’entre en parler beaucoup et n’en donner que l’énoncé essentiel, ce qu’au fond j’ai déjà fait, où est la différence ?

Mais à cette objection répond en moi une conviction entière, nourrie de l’expérience de nos deux lectures majeures de Freud et Lacan, que certaines boucles doivent être parcourues plusieurs fois et que chaque parcours laisse sa prime. En l’occasion, c’est du côté du texte sur « L’inquiétante étrangeté » qu’elle est à escompter. Travail dont nous faisons ce qu’on appelle une re-lecture, munis de ce que nous a laissé le texte sur la Verneinung. Re-lecture encore, une de plus, parce que d’autres que les analystes s’en sont emparés. Qu’ils y aient été poussés ne fait que témoigner pour ce texte. Témoigner de quelque chose d’incompressible dans ce qu’il laisse ouvert, tout tendu qu’il soit dans l’effort extrême d’organiser sa substance par une architecture, une ossature sans défaut.

Certes, les analystes n’ont jamais négligé ce texte. Sa vigueur évocatrice est suffisante pour retenir quiconque. Sa richesse thématique subvient aux nécessités d’un commentaire toujours décent, où certains axes furent assurément

privilégiés. Celui du double par exemple, et pour l’homme celui de son double féminin. Autant de voies sur lesquelles je ne m’engagerai pas. Ce qui au fil des ans a pu en être dit me paraît avoir acquis une substance estimable. C’est à d’autres qu’eux, néanmoins, que les analystes semblent avoir laissé le soin de faire rendre à ce texte quelque chose qu’il porte au-delà de ce à quoi il invite lui-même. Mais les efforts dans ce sens ne me paraissent pas encore avoir été couronnés de succès. C’est cependant dans cette direction qu’il nous faut tenter notre chance, c’est-à-dire vers la partie, décisive à mes yeux, de ce texte où l’effort de Freud atteint son point de tension extrême. La difficulté qui en provient laisse le commentaire dans une indifférence quasi générale. Rien n’est plus compréhensible, je dirai même plus légitime, comme le sont aussi les tentatives pour clarifier la difficulté en la réduisant, dans le commentaire qu’on peut en donner, à une reformulation condensée et théorisée de ce dont le corps du texte apporterait la phénoménologie. Ce que je ne crois pas.

Il s’agit évidemment, vers la fin du travail, de cette « distinction significativement importante du point de vue psychologique » que Freud instaure dans le champ de l’Unheimliche, qui s’en trouve ainsi partagé, eine wichtige und psychologisch bedeutsame Scheidung226. Il souligne qu’une distinction importante pour la théorie doit être établie, für die Theorie ist aber die Unterscheidung der beiden sehr bedeutsam227, la distinction entre les deux. Entre les deux quoi ? Les deux inquiétantes étrangetés. En concevoir, en définir, voire en inventer deux, peut paraître inutile. En outre, cela présente une énorme difficulté. C’est cependant la voie que choisit Freud, laissant la postérité dans un embarras que le contexte suscite aussi, et dont les traducteurs témoignent. Que, dans le texte supervisé, traduit par Marie Bonaparte, nous trouvions au passage décisif 228 : « Je crois que cette inquiétante étrangeté-là… » à la place du es allemand, cela pourrait ne pas nous étonner, et nous justifier dans nos quolibets habituels. Mais trouver sous la plume de Strachey : The uncanny which (…) belongs for the most part to the first group, suivi entre crochets de [the group dealt with in the previous

paragraphe 229, c’est-à-dire, précisé par Strachey, du moins entre des crochets avoués comme siens, « le groupe dont il a été traité au paragraphe précédent », là où Freud s’en tient à son gehort zumeist der früheren Gruppe 230, et cela dans la phrase qui énonce l’importance de la grande distinction théorique, tout comme l’ajout français se trouve dans la phase qui introduit la grande distinction psychologique, voilà un phénomène d’écriture qui retient davantage l’attention. Qu’en outre, trois pages plus loin, Strachey ajoute : that class of uncanny, cette classe, cette catégorie d’inquiétante étrangeté, dans la phase allemande (et française) qui dit : « Toutes ces variations (ou variétés) ne se rapportent vraiment qu’au sentiment d’inquiétante étrangeté provenant de…, etc. », témoigne à l’évidence de la complication où l’on se trouve. Ce que précisément une inexactitude, qui confine au lapsus de traduction, fait écrire à Strachey, lorsqu’à la place du « toutes ces variations » du texte français, toute cette diversité, aile diese Mannigfàltigkeiten 231 232, il écrit précisément : ail these complicationsu, toutes ces complications. J’y lis quant à moi la lassitude et même, pourquoi pas ? le découragement du traducteur. Et il faut dire que si l’on est aussi peu désinvolte que Strachey il y a vraiment de quoi se décourager.

En effet, on se trouve là en présence de quelque chose dont une première lecture montre la difficulté (le texte français en témoigne), mais la difficulté croît avec l’ardeur qu’on peut en seconde lecture mettre à la résoudre. Ce dont témoigne Strachey, découragé ou pas, qui à tout le moins se met à la place du lecteur attentif, je dirai même ardent. C’est évidemment sa propre position vis-à-vis du texte original. Or pourquoi est-il si difficile de concevoir deux groupes d’Unheimliche – car c’est bien là que nos traducteurs nous prennent par la main pour nous avertir en trois endroits : « Attention, il s’agit de ce groupe-ci, de ce groupe-là, de celui dont on vient juste de parler, pas de l’autre », etc.

Pourquoi est-il si difficile de concevoir deux classes distinctes de YUnheimliche, sinon pour la raison même qui fait à

Freud distinguer ces deux classes en précisant que c’est de la plus grande importance ? Pourquoi, sinon pour cette raison que quelque chose de très important sur le plan, pourrait-on dire, du fonctionnement est apparu à Freud, mais que la solution qu’il a trouvée pour rendre compte du problème a restitué intacte la difficulté, si tant est qu’elle ne l’ait pas accrue ! D’autant plus que le texte fourmille de traquenards surgis du constant dédoublement qui marque véritablement YUnheimliche chaque fois qu’il en est question. Il y a YUnheimliche qui se rencontre dans la vie réelle, et celui qui se rencontre dans la fiction. Mais, dans YUnheimliche de la fiction, il y a encore deux cas, le vrai et le toc. Et dans YUnheimliche de la vie, là encore, il y a celui qui l’est vraiment et celui qui l’est bien moins, au point que les esprits bien armés sont contre ce dernier complètement protégés !

Dans ces différenciations, on se borne habituellement à voir dans une sorte de variation du coefficient de la réussite pour chaque groupe (entendez ici : fiction et vie réelle) la présence ou l’absence de cette touche particulière que le talent, voire le génie de l’écrivain se prête bien à représenter – dans l’indétermination de ses contours – et dont dépendra la réussite ou l’échec de l’opération de nous étrangement inquiéter, compte tenu aussi de notre endurcissement culturellement et intelligemment acquis. Intelligemment, le mot est de moi, mais j’y insiste. Car autour de ce terme, qui passe vite dans le texte, brille peut-être le petit rayon de lumière dans la clarté duquel on voit le fil qui peut nous mener hors du labyrinthe. Que le mot retienne peu la lecture, c’est le résultat infortuné de la pression que la psychologie a exercé sur l’analyse, et du contre-coup qui fait qu’on y jette l’anathème sur tout ce qui contient les syllabes qui forment « intellect ». Le meilleur exemple en est 1’ « intellectualisation », dont la dénonciation alimente dans l’analyse une veine obscurantiste. Le problème toutefois n’est pas ici de vitupérer contre les résistances à l’analyse, voire les fourvoiements de cette dernière que le pouvoir de la pensée peut susciter tout naturellement, au sens où c’est sa plus respectable fonction. Mais de ne pas manquer de voir comment Freud fait intervenir cette fonction de l’intelligence dans la cicatrice permanente et indélébile du rapport de l’homme au Weibliche. Cicatrice culturelle même, nous le verrons, dont

la psychanalyse, dans ses trouvailles essentielles, donne un spécimen dont quoi qu’on en pense le tissu semble tenir bien mieux qu’on ne se plaît à le dire.

Il y a en effet dans YUnheimliche une stratification. Car il fonctionne comme défi de ce qui d’une part est refoulé, et d’autre part surmonté. Permettez-moi de schématiser légèrement cette distinction fondamentale qui porte le modèle de la clef (pas la clef, son modèle) de toutes les autres distinctions. Pour ce qui est refoulé, le contexte nous montre bien que le sujet n’y est pour rien quant à ce qui en advient ultérieurement. Il est nécessairement le jouet des processus, et sa pensée ne fait qu’en donner acte. Pour ce qui est surmonté, sa position est différente. Et sa pensée, prenant comme condition de son activité le résultat du refoulement, en exploite l’acquit dans son exercice même. Mais elle est guettée par trois dangers. En premier lieu, le sort du refoulement, dont on ne saurait jurer. En second lieu, la qualité de son premier acquit, qui conditionne la vigueur de son exercice ultérieur par rapport à ce dont il s’agit ici. Et enfin, son propre pouvoir qui peut fonctionner sans rien modifier au statu quo réalisé par le refoulement, en se contentant d’exploiter ses zones de lacunes possibles ou de moindre fermeté, ses imperfections, jusqu’à saper les conditions mêmes de son propre exercice.

C’est là que se situe l’impact de sa seule question que Freud laisse, dans ce texte, ouverte à ses yeux mêmes, dans une phrase dont le point d’interrogation qui la ponctue (il en est d’autres où l’interrogation est, si je puis dire, d’exigence grammaticale) marque ce qui, pour lui, fait véritablement question, et provoque l’incertitude. Voici la phrase : « Pouvons-nous vraiment négliger complètement le facteur de l’incertitude intellectuelle après avoir admis son importance, sa signification dans ce qu’il y a d’étrangement inquiétant dans la mort ? », die intellektuelle Unsicherheitu. Are we after ail justified in entirely ignoring intellectual uncertainty 233 234 ?

Au passage, recueillons là une confirmation de ce que je vous indiquais, à savoir que la mort comme telle n’est pas le modèle de YUnheimliche. Elle n’est pas pour nous suscep-

tible de faire l’objet d’une abstraction intellectuelle, ou fort peu. Et l’imaginaire où elle est prise ne remet pas radicalement en question le compromis réalisé par le refoulement. L’Unheimliche de la mort n’est pas, comme l’horreur par exemple, une donnée première. Il y joue un rôle variable. Et tout aussi variable peut-être dans l’histoire de l’humanité. Il se conquiert en quelque sorte, l’on peut y accéder. Il est susceptible d’entrer dans le procès de sa propre admission. Et c’est, pourrait-on dire, bien beau et cela ne va pas de soi.

Plus important encore est que si Freud soulève en 1919 la question de savoir ce qu’il en est de l’incertitude, donc de la certitude intellectuelle, dans la genèse de YUnheimliche, c’est à la distance des six années à venir qui le séparent de la Verneinung (1925). Où s’éclairent définitivement pour lui les conditions de l’activité de pensée pour autant qu’elle requiert un champ spatial et temporel stabilisé – ces fameuses « conditions d’espace et de temps » dont à Fliess déjà il signalait ce que pour lui elles recélaient de problèmes. Ce fut notre première question, en décembre dernier. Il donna à Ferenczi mission de s’en charger pour lui lors de leur fameux voyage en Italie, et Ferenczi s’en acquitta si mal que Freud, écrivant à Jung, dit très précisément qu’en quelque sorte Ferenczi s’était comporté comme une « bonne femme ». Ces conditions qui font dépendre l’activité de pensée nécessaire au développement intellectuel, au développement de l’aptitude à effectuer les décisions du jugement, à la possibilité par conséquent d’avoir des certitudes intellectuelles, du surgissement d’un « non » qui à la fois crée le temps et pose la distinction première dedans-dehors.

Et le texte sur YUnheimltche, se lit ainsi comme ce qui chez Freud cherche encore sa voie vers ce qui sera l’éclatante clarification ultérieure, dont YUnheimliche porte les promesses. Des promesses qui engagent même la personne de l’auteur, ce qui à nos oreilles prend le son d’un aveu bien candide quant à son propre rapport à cet Unheimliche. La voie se cherche dans ce qu’il y a d’autant moins de raison de refuser d’appeler la confusion, qu’après la Verneinung il faudra attendre treize ans encore (1938) pour que la pensée freudienne trouve son point d’aboutissement, que le texte annonce par cette interrogation que je reprenais tout à l’heure à mon compte, de savoir si l’affaire est connue de tous, ou nouvelle et surprenante.

Nous trouvons donc dans ce texte les deux représentants de ce que l’on peut appeler une préhistoire de la pensée, et de la pensée qui prend essor pour mener à ce que Freud appelle le développement de l’intelligence, que sont respectivement l’homme de jadis, à la pensée animiste, auquel Freud manifeste à l’occasion sa sympathie et sa compréhension (défense chez lui du monde de l’enfance et de son enfance), et celui qu’il appelle l’homme civilisé. Le passage de l’un à l’autre, je vous le rappelle, est sanctionné et repérable parce qu’il s’effectue au moyen de la prise des décisions les meilleures et les plus intelligentes, qui littéralement arrachent l’humanité au monde des mères. Certes, pour cela, il faut d’abord son refoulement. Le refoulement. Mais cela ne suffit pas. Ce refoulement de contenus psychiques est la condition première de tout le reste, mais il ne suffit pas à fonder la réalité, la réalité matérielle telle que Freud la voit jusqu’en 1938, qui se caractérise essentiellement par une nette distinction du dedans et du dehors et qui est en même temps le terrain d’application des opérations de jugement. Réalité matérielle à quoi rien ou presque ne fait exception ou ne vient contredire, quant à la stabilisation de son organisation, sinon cette incarnation du Weibliche dans la portion initiale de la réalité matérielle dont il faut s’arracher : la mère et les femmes, en ce qu’elles sont porteuses du rappel permanent du danger qui guette toujours cette stabilisation. Cette réalité matérielle se fondera également grâce à ce qui, à partir de là, en exploitant l’acquis du refoulement, deviendra possible : les certitudes intellectuelles.

Or, dans la préhistoire de la pensée (l’ancêtre animiste), si proche encore de la première réussite du refoulement, encore chancelante pour un temps dans ses résultats et le début de son acquis, subsistent des croyances relatives à ce qui vient d’être refoulé. Dans la pensée historique (le civilisé), ces croyances sont « surmontées ». Et Freud introduit là une catégorie qu’il distingue du Verdràngte, celle de 1 ’Überwundene 235, du « surmonté », qu’on ne trouve que là. Et dans la vie « réelle », écrit-il, il y aura donc deux sortes d’Unheimliche :

— celui qui défie la réussite seconde d’avoir surmonté les croyances liées à la proximité des conditions où s’opère le

refoulement : cet XJnheimliche-la n’atteint guère celui dont, comme le dit Freud, la pensée s’est renforcée, le civilisé ;

— et l’autre, qui défie la réussite première du refoulement et qui a trait à ce que Freud énonce en le rédigeant ainsi : das von verdràngten infantïlen Komplexen ausgeht, vom Kastrationskomplex, der Mutterleibsphantasie, usw.236…, « ce qui a trait aux complexes infantiles refoulés, du complexe de castration et du fantasme du sein maternel, etc. ». Comment ne pas voir dans cet énoncé rapide et cet usw. l’effet même de ce dont il parle avec l’autorité que lui confère ce texte, qui en est tout entier marqué. Avec d’autant plus de raison (il faut le souligner, si notre tâche est celle que dès la réédition des Etudes sur l’hystérie Freud propose à son lecteur, à savoir de refaire son chemin avec lui) qu’il livre cet aveu que je vous fis maintenant :

Ja, der Autor dieser neuen Unternehmung, « oui, l’auteur de cette nouvelle entreprise » (et non pas « de l’essai qu’on lit » : pourquoi cette platitude inventée dans un passage assurément emphatique, où « oui, l’auteur » se dit lui-même attelé à une tentative nouvelle ?) « doit s’accuser d’une particulière insensibilité, indifférence, apathie, hébétude aussi (tels sont les sens du mot Stumpfheit) en cette matière où une grande sensibilité serait plutôt de mise 237 238 ». Aveu à mettre en regard de ce que Freud annonce être la plus « belle » confirmation, die schonste Bekràftigung17, de notre conception de VUnheimliche. C’est, écrit-il, que des hommes névrosés déclarent souvent que les organes génitaux féminins leur sont Unheimlich. Ces organes qui sont l’entrée, der Eingang, de l’antique patrie, zur alten Heimat.

Est-ce à la vue de ces organes que Freud, le jadis névrosé, l’hystérique qu’il a déclaré être, celui qui par sa wissens-chaftliche T’àtigkeit a conquis de ne plus l’être, se déclare maintenant peu sensible, au sens où elle ne peut plus engendrer chez lui le sentiment de VUnheimliche ? Après tout, pourquoi pas ? Car il a bien fallu qu’il trouve en lui le travail de pensée qui lui permît, en les identifiant, de les fournir, les plus patentes cicatrices, que l’on peut avec lui appeler culturelles chez l’homme, de ce qui, ayant trait au

Weibliche, a nécessairement le plus étroit rapport avec cet organe-là !

Il y a donc cette affirmation qui est presque une proclamation, que les cas d’Unheimliche qui relèvent d’un défi au refoulement relatif à ce qui devient usw., « etc. », sont simples, peu fréquents, tant sont rares les événements de la vie réelle susceptibles de l’engendrer. Doublée d’une seconde affirmation, que cet Unheimliche-la se plie, ausnahmlos239 240, sans exception, à notre effort de le résoudre analytiquement, es fügt sich ausnahmlos unseren Lôsungsversuch. Cette affirmation que les processus de pensée, émanés des refoulements qu’ils font fructifier dans tous les sens du terme, permettent sans exception à l’analyse de retrouver ces mêmes refoulements et de prendre appui sur le rempart qu’ils constituent, travaille à l’intérieur d’un champ qui durant la dernière année de la vie de Freud, avec l’approche de la mort, sera bouleversé de fond en comble.

Il y a ensuite la deuxième paire d’Unheimliche, celle qui est suscitée par la fiction. C’est du côté de cet Unheimliche-là qu’est le point de gravité du travail, comme en témoigne le conte qui l’introduit, et un passage entièrement souligné diversement, au gré des conventions typographiques, par des italiques ou des caractères espacés, le seul ainsi distingué dans tout le travail.

Dans cette paire-là, la distinction s’estompe entre le refoulé et le surmonté. Pourquoi ? Parce que la réalité dont il y est question, et à laquelle le refoulement fournit ses conditions fondatives dont l’exploitation sera le fait de la pensée civilisée, repose entièrement sur l’établissement de la fonction psychique du temps et du dedans-dehors. Cette réalité quotidienne de nos opérations de pensée est, dans la fiction, hors de cause. La fiction, en vertu de sa nature d’être uniquement un texte, conte, récit, etc., ne monte pas une opération qui lance un défi à cette réalité ou à la réussite du refoulement, ce qui reviendrait au même. Elle a quitté le plan de cette stabilisation, son sol, son Boden, le Boden der Realit'àt19. Elle n’est pas davantage un défi à ce qui a été surmonté, en raison de la Voraussetzung, condition, hypothèse, convention, impliquée au départ. Car les forces mystérieuses, geheime Kràfte, et

bien sûr la Allmacht der Gedanken, toute-puissance de la pensée, sont par convention, donc par acceptation, consentement du lecteur « civilisé », posées comme relevant du type de fonctionnement de quelqu’un qu’il n’est plus, le penseur « animiste ». Ce qui se joue est donc par convention proposé et accepté comme relevant du type préhistorique de la pensée.

Il en résulte une double conséquence, dont Freud souligne précisément ce qu’elle a de paradoxal (de cette façon que la typographie rend diversement : espacement du type en allemand, italiques en français et en anglais). En effet, en quittant le sol de la réalité et de la pensée civilisée gagée sur le refoulement suivi de la stabilisation grâce à ce qui a été surmonté, la fiction peut proposer, sans Unheimliche, bien des choses qui dans la vie, im Leben, le seraient. Parce qu’elle nous épargne, étant donné la convention du départ et son abandon du Boden der Realitàt, le débat de jugement, der Urteilsstreit, le débat, le désordre, la remise en question, au niveau de nos Urteïlsakten, de nos actes de jugement, dont la base première, la condition et le terrain constant sont le temps et la nette définition du dedans et du dehors.

Mais en même temps, et de ce fait même, la fiction a des possibilités nombreuses, viele Môglichkeiten, de provoquer des effets d’Unheimlicbe, qui dans la vie n’existent pas. Il faudrait dire qui n’existent plus, au sens où ils sont tombés, là où est tombée la pensée préhistorique surmontée, die fürs Leben ivegfallen. {Wegfallen, « tomber ».)

Il y aura donc dans la fiction un semblant d’Unheimliche qui ne nous ébranle pas, mais en même temps des possibilités d’Unheimliche accrues par rapport à ce que les circonstances de la vie peuvent fomenter. Et, dans ce dernier cas, s’il se réalise, il y aura encore deux possibilités. L’une est encore quelque peu mineure, car son effet est passager. Si en effet la fiction, au lieu de prendre le terrain de son texte dans le fantastique avoué comme préhistorique, animiste, des contes ou des légendes, le prend sur le sol de la réalité courante, auf den Boden der gemeinen Realitàt, elle peut assurément prendre à revers la pensée « historique », « civilisée », qui est tout entière un produit de cette réalité, comme cette dernière est en même temps fondée sur elle.

C’est là que nous allons trouver le plus opaque, on pourrait dire le plus intime aussi, le plus secret, même au sens où

l’auteur peut l’ignorer, de l’intuition théorique traquée par Freud. Certes, la pensée « civilisée » peut être ainsi prise à revers. 'L’Unheimliche surgit. Mais le Betrug, la supercherie, finit par éclater. Trop tard, bien sûr, car l’auteur a un instant atteint son but, mais par un effet que Freud déclare impur. Er hat keine reine Wirkung erzielt {rein, « propre »). Car il laisse des bavures, eine Art von Groll, une sorte de rancune, chez le lecteur, d’avoir été ainsi berné, d’avoir en somme pour rien, pour du semblant, côtoyé d’aussi dangereux rivages.

Il existe en effet encore une autre possibilité, celle-là plus radicale, plus décisive et dont l’effet peut être moins éphémère. Et c’est par là que se rejoint l’essence et le centre même de toute l’affaire. Ce moyen consiste à ne pas révéler les conventions qui régissent le monde où la fiction se meut, le monde choisi par l’auteur, Welche Aussetzungen er eigentlich für die von ihm angenommene Welt gewàlht hat. Car là en effet tout l’acquis et tout le travail de la pensée « civilisée » est attaqué à sa base même, dans l’ignorance où l’on est des conventions, c’est-à-dire des modalités fondatives de la fonction du tout, littéralement du type de pensée et de son mode de fonctionnement, et dans la possibilité même du choix d’un monde, peut-être différent dans sa structure et ses lois d’opération, du monde établi dans la réalité quotidienne. C’est très exactement le cas où jouera au maximum Yintel-lektuelle Unsicherkeit, l’insécurité intellectuelle, qui surgit obligatoirement quand la XJrteilsfunktion, la fonction du jugement, est ébranlée. Lorsqu’est ébranlée la fonction psychique du temps et du dedans-dehors, instaurée par le « non ». C’est très exactement en ce point du texte que Freud reprend presque mot à mot, mais sans soulignement, l’énoncé d’un des termes du paradoxe qui deux pages plus tôt l’avait si fortement arrêté. Mot à mot ou presque, car dans le texte même la thématique en question a déjà travaillé. On voit, dit Freud, que la fiction dispose de neue Môglichkeiten, de possibilités nouvelles de créer le sentiment d’Unheimliche, qui dans l’expérience de la vie, Erleben, tomberaient. Ce que le texte français déforme en « création de nouvelles formes241 du sentiment d’étrangeté ». Ce ne sont pas les formes qui sont nouvelles. Il n’y en a qu’une dans cet Unheimliche, qui

est lui-même lié à l’unique forme à l’approche de laquelle il surgit. Quant aux possibilités, elles sont nouvelles dans la mesure où est nouveau, dans sa forme d’occasion, ce qui se répète.

C’est à son comble de complication que ce texte sera porté par une précision que Freud apporte cependant à la clarification des choses, lorsqu’il indique que la distinction, pourtant essentielle à l’architecture du texte, entre le refoulé et le surmonté (et leurs deux catégories d’Unheimliche respectives) peut non seulement s’estomper, mais qu’il ne faudra même pas s’étonner de voir leurs limites se confondre (diese Ver-wischung der Abgrenzungen). En effet, si le plus bel exemple, selon Freud, de [’Unheimliche est celui dont le texte donne aux hommes névrosés comme un monopole, à savoir le sentiment d’inquiétante étrangeté engendré par la vue des organes génitaux féminins, orée de l’antique demeure, il n’y a pas à s’étonner de voir se confondre les limites du refoulé et du surmonté. Du refoulé, du fantasme du sein maternel, et du surmonté des antiques croyances animistes.

Entre YUnheimliche et la Verneinung à voir et privilégier comme pierres milliaires se précise l’espace textuel correspondant au « continent noir » du Weibliche, continent inexploré parce qu’il ne constitue pas un espace qui se prête à l’exploration.

L’Unheimliche est tout aussi lié à ce qui rend invivable le rapport à cet espace que la Verneinung fonde ce qui rend vivable le rapport à ce qui en est refoulé et surmonté. En ce sens, on peut dire qu’il y a comme une identité entre la vie et ce que nous appelons la pensée. À propos de laquelle Freud effectue une opération dont l’analogie avec celle dont la libido est dans son texte l’objet semble passer inaperçue. S’il y a superposition représentative entre le vivable (entendu comme ce qui pour « le civilisé » est le pensable) et le res-pirable, rappelons à nouveau cette trouvaille de l’énonciation lacanienne qui prie l’auditeur d’imaginer ce que serait le réveil du dormeur si cette pellicule si mince venait à lui envelopper le visage, ne connaissant plus soudain ni frein ni loi à son mouvement et à son extension. Pellicule lamelle qu’il proposa comme image de la libido. Elle l’étouffera en supprimant le respirable. La libido à laquelle tout de la vie est si fermement rattaché, dans la mesure justement où elle n’est pas ce champ suffisamment affranchi de ce qui le gouverne pour

en être arrivé à le représenter, à savoir précisément le monde des représentations. Libido que l’on établit d’essence masculine, au sens où précisément elle n’est pas, ou plus (pour la doter d’un passé qui serait de fiction théorique) cette pellicule dont il faudrait toujours redouter l’enveloppement suffocant. Elle est masculine, de n’être pas (ou plus) ça. Vérité théorique.

C’est de la même façon que Freud pose ce qu’on peut appeler les points d’amarrage du champ psychique dans un rapport négatif, en quelque sorte, avec le féminin. Pour autant que ce champ est frayé par les courants de l’activité de pensée, les chaînes de représentations où s’exercent les fonctions du jugement sont en rapport avec ce qui n’est pas du côté du féminin. La question peut même se poser de savoir s’il n’est pas allé plus loin dans cette direction, en l’occurrence jusqu’aux énoncés les plus banals concernant la façon dont pensent les hommes et les femmes ; énoncés masculins dont la reprise par les femmes peut reconnaître une autre explication encore, et bien plus secrète, que celle que le discours sur l’oppression phallocratique lui prête. La question peut en effet se poser de savoir si Freud n’est pas allé jusqu’à ces énoncés dont le noyau de vérité théorique est méconnu pour cette raison que là, précisément, la décision et aussi YUrteilsakt lui eussent été plus difficiles. Car, ouverts à YUrteilsstreit, conflit de jugement, quant à savoir si là encore il se serait agi, comme pour la libido d’essence masculine, de vérité théorique ou de fiction théorique.

11 faut reconnaître que le problème est d’importance, à simplement considérer jusqu’où Freud est allé sur le plan des représentations, dans les écrits qu’un certain commentaire de son œuvre a engagés dans un obscurantisme réducteur si proliférant que, de nos jours, toute tentative de les en extraire et de les récupérer est devenue parfaitement vaine. Pour apprécier cette vanité, il n’y a qu’à penser à la sympathie profonde qui unit certains écrits d’inspiration américano-horneyenne que je vous ai mentionnés, et ce qui peut à l’occasion se produire sous l’aile même de Lacan, pour reprendre une de ses propres métaphores. Ces écrits si « parisiens » où les textes de Freud sont dénoncés comme les plus mysogynes, les plus marqués de préjugés dominants d’une époque, la Vienne impériale, etc.

Il suffit en effet de considérer la liste qui pourrait être

dressée, dans les écrits de Freud, de ce qui caractérise les filles. Elles n’ont pas à proprement parler de complexe de castration. C’est de justesse qu’elles ont un complexe d’Œdipe. La question de l’inceste se trouve marquée pour elles d’une bénignité relative que la clinique confirme, quelle que soit la résistance qui se manifeste parfois de leur côté à en reconnaître l’évidence. Résistance qui s’exprime à l’occasion sous sa forme inversée, par le refus d’admettre l’invariable et catastrophique gravité de l’inceste quand il s’agit des fils. (Des fils et non des petits garçons, pour que les choses soient claires. Il ne s’agit pas ici d’un problème dont les coordonnées sont le rapport de l’enfant aux adultes, mais bien du sexe de l’enfant dans son rapport aux générations). Le « progrès de la spiritualité », le Fortschritt in der Geistigkeit, lui non plus n’est pas de leur côté, cette « spiri-tualité-intellectualité », intraduisible, mais dont le vif réside dans les opérations de décison liées aux actes de jugement.

Aucun des piliers de la théorie n’est donc en elles. Et elles sont cependant le pilier (en tant que cause de l’ensemble) de tout le mouvement des pensées et des actes, au sens où l’analyse elle-même ne s’est pas fomentée autrement. Ce dont il nous reste à poursuivre la mise en évidence et la démonstration.

D’un bout à l’autre du champ théorique, et clinique aussi bien, quelque chose n’est pas de leur côté. Je ne parle pas là, bien entendu, de ce qui relève, comme corollaire, de l’absence chez elles de l’appendice pénien. Par clinique, j’entends aussi bien la clinique médicale. Il n’est pas besoin d’y aller plus loin qu’au vomissement pour appréhender la différence de l’événement qu’il constitue pour les hommes et les femmes. Voir par exemple la facilité remarquable qu’ont les femmes de se faire vomir, de déclencher leurs propres vomissements, ce qui chez l’homme fait toujours figure de petit exploit.

Qu’est-ce qui du côté des femmes agit en somme comme dispense relative à ce qui se situe du côté du jugement, et d’autant plus qu’il se rapproche de ce qui est sa zone d’origine, c’est-à-dire la question du dedans-dehors ?

Question dont la prochaine fois nous tenterons de voir l’incidence, le poids et l’extension sur le terrain qu’elle occupe.