L’emprise du féminin sur la scène psychique freudienne

23 avril 1975

Il est je pense devenu plus clair maintenant que notre trajet d’analystes, qui empêche notre discours de se confondre ou même de se recouper avec celui de la sociologie, de ses succédanés, ou celui de la sexologie, nous mène à relever dans le texte freudien les marques qui témoignent à la fois de la prise qu’a sur ce texte ce qui s’y nomme das Weiblkhe, et de la prise que sur le Weibliche ce texte vise à assurer. Ce texte-là, précisément. Car sur lui plus que sur tout autre qui lui fit suite, sans exception aucune je crois, sauf le texte lacanien, s’est exercée cette emprise du Weibliche au sens où nous commençons ensemble à le reconnaître.

Avec les quelques clefs de lecture que chemin faisant nous avons trouvées sous nos pas, il suffirait d’évoquer l’énorme masse de la littérature pour s’en convaincre. Remettre tout cela dans une perspective correcte donne son pesant d’inanité à l’affirmation, répétée sur le mode du regret, du « peu » que Freud aurait dans son œuvre consacré à la question du féminin. L’analyse est certes fille non pas du Weiblkhe, mais de l’emprise du Weibliche sur la constitution de la scène psychique de Freud. Pas moins.

Ce qui fait que, pour les analystes, la question du féminin passe obligatoirement et en premier lieu par ce qui n’est qu’une même façon de nommer la même chose : la question du féminin telle que Freud en est saisi. Question par rapport à laquelle les femmes peuvent, et les femmes analystes l’ont dans l’ensemble fait, prendre toutes les postures masculines.

En posant la question comme nous le faisons, du Weibliche par rapport au texte freudien, effaçons la fatalité et le semblant de pertinence d’une distinction : question ou position, chez l’homme ou chez la femme. Le texte analytique est totalement non-gynécologique – terme à prendre dans son sens premier.

Et si Freud a eu, comme je vous le disais, accès à la multiplicité de ses identifications, c’est dans la mesure où cette emprise du féminin n’est pas restée sur lui sans suite. Souvenons-nous encore de l’acrimonieuse plainte à Jung, parce qu’en voyage Ferenczi, pourtant plus jeune que lui, n’avait pas pris en charge les questions d’espace et de temps que nous pouvons dire de juridiction masculine, compte tenu de ce à quoi cette réalité quotidienne dut, selon Freud, être arrachée. Mais, si ce rôle était dévolu à Ferenczi, à qui d’autre qu’à Freud était alors en secret réservée la position féminine ? La position de la vieille femme qui en sait plus que les hommes sur la dispense dont elle peut jouir quant à la mise au premier plan de ce qui pour les hommes constitue les fondations de tout.

Tout porte à croire aussi qu’une bonne part de ces choses dont Freud déclare à l’occasion qu’il préfère ne pas le dire, a un rapport étroit avec notre sujet actuel. Il en est une en particulier, d’entre les choses tues, dont ma conjecture, toute personnelle qu’elle soit, est qu’elle devait concerner quelque chose comme ce dont Freud aurait su de quelque façon qu’il aurait pu s’y abandonner s’il avait un tant soit peu, un peu trop longtemps relâché son effort. Que l’on pense à son rapport à la maladie, et même à ses premières maladies de jeunesse. Même celles d’où il sortait en écrivant à Martha qu’il avait simplement « décidé » de ne plus être malade. Que l’on évoque son rapport à sa propre activité de pensée, avec son produit de travail théorique, et ces extraordinaires passages qu’assez heureusement on appelle en français des passages à vide, ou cette facilité, si manifeste chez lui, avec laquelle quelque chose se défait puis se reconstitue. Tout cela me fait conjecturer qu’en lui, quelque part, devait comme sommeiller la connaissance d’un état accessible pour lui, et dont Tournier a donné une fiction littéraire dans Vendredi ou les limbes du Pacifique '. Je songe aux passages où il laisse son Robinson tendu, comme Freud, dans l’administration d’un territoire dont l’auteur fait une île, s’abîmer dans ce creux qui n’est ni un trou ni un abîme, sauf pour la pensée et l’agir, et qu’il appelle une « souille ». Œuvre où, soit dit en passant, se trouve la plus merveilleuse représen – 242

tation de l’identité de quelque chose que l’on pourrait appeler le génie de la pensée et de la structure obsessionnelle.

De cette œuvre dont il n’y a pas lieu qu’ici je vous entretienne, il faut néanmoins que je vous cite quelques passages. En bref, pour ceux qui ne l’auraient pas lu : Vendredi ou les limbes du Pacifique – suivi d’un commentaire de Gilles Deleuze dont je n’ai pas le sentiment qu’il en cerne vraiment l’essentiel – est l’histoire de Robinson Crusoë reprise par Tournier dans une veine qui donne à cet auteur (dont j’ignore tout, notamment de quel fantasme il est habité, et ce n’est pas mon affaire) l’occasion d’écrire quelque chose qui peut nous intéresser au plus haut point. À savoir l’évocation la plus extraordinairement inspirée, dans la littérature du génie spécifiquement masculin de la structure obsessionnelle. Echoué sur une île déserte nommée Speranza, Robinson s’y trouve affronté à deux possibilités. L’une est d’y établir, et d’ailleurs il le faut, ordre, organisation, production, gouvernement, appareil légal avec sa charte. Cette charte est bien entendu celle de l’activité de pensée. Parmi les articles de la charte, il y a celui-ci, qui vient en second après le premier qui le nomme gouverneur : « Les habitants de l’île sont tenus, pour autant qu’ils pensent, de le faire à haute et intelligible voix243. » (Similitude avec la règle de l’analyse. J’y reviendrai).

« Scolie : il importe donc désormais que le discours intérieur que nous nous tenons aussi longtemps que nous demeurons conscients parvienne jusqu’à mes lèvres pour les modeler sans cesse. C’est d’ailleurs sa pente naturelle, et il faut une particulière vigilance de l’attention pour le retenir avant qu’il ne s’exprime comme le montre l’exemple des enfants et des vieillards qui parlent seuls par faiblesse d’esprit244 245… »

Tout ce fonctionnement dépend de la mise en route d’une clepsydre qui date le début de l’aventure comme celui du règne de Robinson. À l’arrêt de la clepsydre, du fait par exemple d’un manque d’attention, correspond le déchaînement de catastrophes, dont la principale est prévue, dans le Code pénal, à l’article II \ La catastrophe constitue en

même temps la deuxième possibilité, c’est-à-dire l’autre terme Je l’alternative. « Article II. Tout séjour dans la souille est interdit. Les contrevenants seront punis d’un séjour de durée double dans la fosse. Scolie : la fosse apparaît ainsi comme l’antithèse – et donc en un certain sens comme l’antidote – de la souille246… »

En effet, lorsque la clepsydre s’arrête, Robinson s’en va sans recours vers la souille. C’est la seule faute prévue dans le Code, le reste ne constituant que des manquements à la charte. Seul le séjour dans la souille fait l’objet d’une interdiction séparée.

Qu’est cette souille où il ne faut pas aller ? C’est à peine un creux du terrain, où simplement une nappe de vase liquide avait attiré des hardes de pécaris. C’est là qu’il ne faut pas aller. Car avant l’inauguration d’un calendrier, lorsque Robinson en était arrivé là, voilà ce qui s’était passé : « Il mangeait, le nez au sol, des choses innommables. Il faisait sous lui et manquait rarement de se rouler dans la molle tiédeur de ses propres déjections. Il se déplaçait de moins en moins et ses brèves évolutions le ramenaient toujours à la souille. Là, il perdait son corps et se délivrait de sa pesanteur dans l’enveloppement humide et chaud de la vase, tandis que les émanations délétères des eaux croupissantes lui obscurcissaient l’esprit. Seuls ses yeux, son nez et sa bouche affleuraient dans le tapis flottant des lentilles d’eau et des œufs de crapaud247. »

Seuls donc, comme ces lentilles d’eau dont, en vous parlant, j’avais perdu le souvenir qu’elles avaient fasciné Tournier, affleurent à cette interface où elles prolifèrent les quelques trous de son visage. C’est là que dans une rechute, due à la perte de sa meilleure chèvre laitière, « il retrouve la mare boueuse où sa raison avait tant de fois chaviré248 ». Ce dont plus tard il pourra tirer des considérations qu’il consignera dans son carnet de bord – log-book – et notamment ceci : « Chaque homme a sa pente funeste. La mienne descend vers la souille (…) La souille est ma défaite, mon vice. Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel, qui n’est que l’autre

nom du désordre absolu. Je sais maintenant qu’il ne peut être seulement question ici de survivre. Survivre, c’est mourir. Il faut patiemment et sans relâche construire, organiser, ordonner. Chaque arrêt est un pas en arrière, un pas vers la souille s. »

Cette île de Speranza est en effet dans le livre une sorte de représentation poétique de l’agence, de l’instance métaphorique qui se produit dans le discours (ici, un discours masculin), à l’exigence de ce que le texte freudien avec ses affluents goethéens nomme le Weibliche. Elle permet à Robinson de s’aventurer dans des parages de son psychisme où autrement il ne serait jamais allé. « Et comme l’affaiblissement des limites de l’espace et du temps permettait à Robinson de plonger comme jamais encore dans le monde endormi de son enfance, il était hanté par la mère 249 250. » Mais, dans le log-book où il consigne sa discipline, cette note fait suite : « Par quelle aberration ai-je pu me prévaloir de l’innocence d’un petit enfant ? Je suis un homme dans la force de l’âge et je me dois d’assumer virilement mon destin (…) Plus tard peut-être, quand la sénilité aura stérilisé mon corps et desséché ma virilité, je redescendrai dans l’alvéole 251 252. »

Et le chapitre suivant s’ouvre sur cette phrase :

« La clepsydre reprit son tic-tac et l’activité dévorante de Robinson emplit à nouveau le ciel et la terre de Speranza 11. » Mais il reste – et c’est le talent de l’auteur d’en avoir trouvé avec l’île de Speranza un lieu particulier – que tout peut toujours être ébranlé, même par des imprudences. C’est une explosion qui dégagera les deux héros de Tournier, c’est-à-dire Speranza et Robinson, des virtualités qui sont ouvertes dans leur rapport. Un événement éruptif, explosif, expulsif. Cette nécessité avait été « annoncée et peut-être anticipée par quelques prodromes. Par exemple, cette habitude que j’avais prise, pour échapper au calendrier tyrannique de l’île administrée, d’arrêter la clepsydre. Ce fut d’abord pour descendre dans les entrailles de l’île, comme on plonge dans l’intemporel. Mais n’est-ce pas cette éternité, lovée dans les profondeurs de la terre que l’explosion a chassée au-dehors et qui étend maintenant sa bénédiction sur tous nos rivages253 ? »

Bien d’autres passages devraient être cités de ce livre dont je conseille la lecture à ceux qui s’intéressent aux aspects du génie de la structure obsessionnelle que le Dichter, comme l’écrivait Freud, peut faire vivre dans la Dichtung sans rien devoir à l’analyse, qui en connaît d’autres aspects que le poète peut ne pas connaître. Mais les aspects que l’analyste en connaît ne vont pas sans construire quelque chose que l’œuvre du Dichter, comme celle de Tournier, peut à l’occasion prendre à revers. Cette expérience peut avoir son prix.

Reprenons le fil de notre propos là où nous l’avions laissé. Pourquoi les femmes sont-elles dispensées, contrairement aux hommes, d’être les sentinelles obligatoires par rapport à la question du dedans-dehors ? Car enfin, que l’on ne s’y trompe pas, seuls les hommes se postent en sentinelles sur les seuils que la question fait obligatoirement surgir ! Que la phobie des souris et d’autres petits animaux que le pli des coutumes prête aux femmes ne nous abuse pas. Ou alors que l’on sache qu’elle témoigne de l’absence d’aptitude, chez les femmes, pour le poste de sentinelle devant les lieux où ces agiles créatures tenteraient une incursion.

Le supplice du capitaine cruel ou d’Octave Mirbeau, celui de l’homme aux rats, est, ne l’oublions pas, le fantasme pervers d’un homme, de structure obsessionnelle bien entendu. Il n’en faut pas moins pour que se mette en scène le meurtre sauvagement oral de la sentinelle qui veille au trou. On pourrait ainsi continuer, à perte de vue, d’énumérer ce que la plus banale expérience d’omnipraticien, voire de pédiatre, rencontre à tout instant.

Devant quelque chose dont la femme porte une représentation possible ou approchée, l’homme est contraint au jugement dedans-dehors, car cette représentation brouille l’évidence des repères de ce jugement. Et faisant un pas de plus, on pourrait dire que cette évidence ne se voit pas. Il passe sa vie d’homme à la chercher et à tenter de l’établir du côté de la femme. D’autant plus que cette recherche même fait sans cesse reculer la possibilité d’établir cette évidence. Elle rend bavarde son expérience d’homme, dont seul le vif

reste parfois au secret. Quant à l’incessant recul de la possibilité recherchée, il fournit à la recherche son moteur et son aliment.

Ce dont nous nous rapprochons ainsi est la zone bien particulière où sont posés les rapports du regard, du jugement et de l’évidence. Et ces rapports sont précisément au niveau où il nous faut maintenant tenter de nous soutenir sans relâche. Dans cette tentative, nous serions gênés sans cesse par une difficulté préambulaire, si nous ne prenions pas le soin de l’écarter de notre chemin. Elle consiste en ceci qu’il est difficile, lorsqu’il s’agit du regard et de ce qu’il peut saisir (de ce qui peut aussi se dérober à lui), de passer au plan de l’abstraction théorique, tant est forte la pression propre du registre de l’image. Ce qui fait surgir la question prioritaire, elle-même produit de ce que Freud appelle la réalité quotidienne, de savoir qui voit quoi, quand et où. Entre parenthèses, notons aussi que toute l’importance théorique de la question dite de la connaissance du vagin doit pour une part son existence même de question théorique – d’importance considérable, si l’on songe aux conséquences de la controverse qui en est provenue – à ce fait précisément que le vagin, dans sa réalité, échappe à la saisie du regard. Donc qui voit, et comment ? L’enfant ? L’adulte ? L’enfant sur l’adulte, ou sur un autre enfant ? Ou pourquoi pas l’adulte sur l’enfant ou sur un autre adulte ? Mais pour nous, psychanalystes, cette difficulté est en quelque sorte « préhistorique », au sens où notre passage par l’analyse, ou le travail de l’analyse en nous, crée une sorte de « néopréhistoire » de notre pensée. Ou, en particulier, il n’y a encore que peu ou pas de place pour la conception freudienne de l’après-coup. Elle n’est à sa façon qu’une redondance théorique de cette vérité théorique qui pose l’identité du champ du langage et du champ de l’analyse. Au sens très précisément où il est porteur de ce qui est singulier à chaque expérience, et du reflux de sa portée sur toutes les antériorités concevables. Dont Freud, dans une démarche qui souligne encore davantage l’importance de ces antériorités, nous demande de concevoir que la vie des individus ne suffit pas pour les figurer (ces antériorités), d’où son recours au passé de l’espèce.

Nous n’allons pas cependant invoquer un usage consommé de ces choses pour traiter avec désinvolture la question du

regard ; pierre sur laquelle nous n’avons pas plus que Freud licence de ne pas trébucher. Avec le plus grand profit.

Lorsqu’il s’agit du regard, la question de qui voit quoi et sur qui, adulte ou enfant, enfant et adulte, ou l’enfant regardant un autre enfant, est une question freudienne. Au sens où le texte de Freud s’engage dans tous ses tours et détours nécessaires. Tel est par exemple son commentaire de ce qu’il appelle le « Rêve d’un homme », dans le chapitre cinq de la Traurndeutung, où il s’agit du rêve d’un adulte, donc. (Et je partage l’avis déjà exprimé en 1971 dans un travail commun 254, qui voit des raisons suffisantes pour en faire un rêve de Freud.) Dans ce rêve, dit Freud, il est clair que d’une part il s’agit d’une femme qui urine. De là provient le regard effrayant, der gràssliche « Anblick » (avec guillemets de Freud sur Anblick255, car ici le regard c’est aussi la vue sur…) et la chair rouge. Et d’autre part, le rêve unit les deux motifs, der Traum vereinigt zwei Anlasse, les deux raisons : la vue du sexe des petites filles jetées à terre et urinant, beim Hinwerfen und bei deren Urinieren 256 257.

Cela nous rappelle et illustre que le déploiement même de la démarche analytique est intimement lié à cette mise en évidence de la possibilité qu’ont des motifs, des raisons, des moments, de se réunir. Le jeu de cette Vereinigung des Anlasse, et plus précisément sur le terrain où nous nous mouvons en ce moment, se trouve souligné.

Cette insistance de l’image qui représente le regard et l’objet qu’il saisit n’est pas moindre dans la phrase où Freud fait s’enlever, littéralement dans un éclair, les opérations combinées du jugement et de la décision dans leur rapport au regard. En 1925, dans le mois qui suit la rédaction de la Verneinung, en août, il achève son travail sur « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes ». Pour la fille, écrit-il, son jugement et sa conclusion s’effectuent, sur-le-champ : Sie ist im Nu 16 fertig mit ihren Urteil und ihren Entschluss 258. Lorsqu’elle a vu un pénis (ici d’un frère, ou d’un camarade de jeu), « elle l’a vu, sait

qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir ». Sie hat es gesehen, weiss dass sie es nicht hat, und will es haben.

Nous reviendrons à ce moment où, selon Freud, l’évidence du visible met le jugement et sa conclusion comme sur une pente naturelle qu’il descend à toute allure, sans que nul Urteilsstreit (débat du jugement) ne vienne le freiner.

Mais, pour l’instant, notons le contraste où Freud situe la position homologue du petit garçon qui aperçoit pour la première fois la région génitale des filles : die Genital-gegend 1S, écrit Freud, et justement pas un organe, ce que pourtant cette « région » comporte tout aussi bien. Qu’arrive-t-il alors ? Il arrive quelque chose dans le texte. En l’occurrence, ce signe, que je vois discret mais indéniable, que constitue dans l’énumération des attitudes un ordre qui va d’autant moins de soi que la phrase suivante ne le reproduit plus.

Chez le petit garçon, le jugement et l’aptitude à conclure sont d’abord mis en échec. Pour lui, pas d’Entschluss possible. Au contraire, il se comporte de façon irrésolue, benimmt er sieh unschlüssig. Et ce n’est qu’après avoir formulé ainsi l’effet de la vue de cette Gegend, région, sur les opérations de jugement et de décision (premières à être affectées) que le texte pose le garçon dans ce qu’il lui assigne comme attitude seconde, celle d’être « peu intéressé » : zunàchst wenig interessiert. La phrase suivante surprend, lorsque dans le fil de la précédente qui conclut à ce « désintérêt », comme saisie elle-même de « désintérêt » vis-à-vis de ce désintérêt du petit garçon, elle revient en arrière sur la succession des attitudes, et en ré-examine la première, celle de l’irrésolution. Elle reflue même en deçà, jusqu’au début du paragraphe même, puisque, à propos de ce que le garçon voit, la phrase dit qu’il ne voit rien, er sieht nichts. Et puis d’un oder, ou, qui paraît aller comme de soi, elle poursuit : « ou il désavoue sa perception », oder er verleugnet seine Wahrnehmung. Suivi (ce qui ne va pas non plus de soi comme suite à ce qui précède) d’un schwàcht sie ab, il l’affaiblit. À quoi fait suite, contredisant ce qui précède : il se met à chercher des solutions, sucht nach Auskünften, à cette impasse19. C’est la construction même du paragraphe qui écrit à sa façon ce que le texte n’énonce pas, et qui pourrait se formuler ainsi :

18. Ibidem, p. 23.

19. Ibidem, p. 23.

« Il se passe quelque chose dont on ne sait que dire, ni que penser, sauf à prendre acte d’une sorte de débâcle, pour ce qui est des opérations de pensée. »

Première défaite dont je vous ai déjà rappelé ce que Freud en disait, à savoir que les suites en étaient une invalidité définitive dont tout le travail de pensée et de recherche notamment était la cicatrice. Que pour cette raison même on peut dire culturelle. Devant le féminin, l’homme est donc contraint au jugement, le texte de Freud l’affirme, parce qu’il ne voit pas du côté du féminin une évidence liée au jeu de son activité de pensée, comme en témoigne le désarroi dont cette activité devient le siège lorsque cette évidence fait défaut. C’est de la sortie de ce désarroi que la pensée tirera chez lui sa force et son jugement, son assurance. Ce qui dispense les femmes du jugement, c’est qu’elles ont l’évidence. Jugement et conclusion, dit Freud, se sont faits sans peine en l’espace d’un instant. Rien n’est venu instaurer les conditions d’un exercice pénible, rien n’a été lésé, ni menacé, ni déconfit. Pour tout cela, il y a dispense. Et c’est en ce sens que pour la question qui fonde le jugement (la question du dedans-dehors) elles ont comme cette dispense que leur accorde l’évidence. Au double titre : où elles la voient et où elles l’ont. Au sens où elles sont porteuses de l’évidence effrayante et refusée de l’absence de cette évidence, qui dispense des affres et des profits du jugement celles qui la voient. Et condamne au jugement à perpétuité ceux qui ne la voient pas.

Enceinte, elle a ses évidences. Elle a « dedans » un corps étranger. C’est du « dehors », et qui sera dehors. Un dehors qui est dedans. Ce dont atteste, avec une indiscutable clarté, la névrosée normale. D’où provient le contraste impressionnant constitué par le témoignage de certaines formes autres de la névrose, où il est manifeste que la femme gravide ne connaît jamais l’enfant comme dehors. Où il est toujours dedans. Et tout aussi bien peut-il être toujours dehors, même quand il est dedans, comme en atteste à l’occasion éloquemment le discours de la psychose.

Il y a fort à parier qu’à m’entendre en ce point tenir de pareils propos, il s’en trouvera parmi vous pour se dire que voilà, j’ai à mon tour « perdu pied ». Que j’ai quitté le sol du texte freudien, sa structure ternaire (au minimum), son altérité, posée comme d’emblée constituée au plan de la

théorie, le désir et ses lois. Et que, rien ne me retenant plus, je m’élève dans un air raréfié où je retrouve tout ce dont l’analyse a consommé la mise au passé. Je m’associe à ce reproche. Mais je le retourne au profit de la voie que je cherche dans la difficulté. Je le mets en perspective. Nous retournerons à la lettre du texte freudien, mais d’une certaine façon, dont la justification exige d’avoir fait un pas décisif, lequel est nécessairement dans toute démarche le moment le plus désarmé, celui où se concentrent toutes les critiques possibles. Pour cette raison bien simple qu’il correspond au moment où l’on s’affronte au noyau de son ignorance et à ses limites. Toutefois, il ne faut pas avoir, par inertie, sous-estimé ses possibilités et trop tôt baissé les bras. Aux confins où nous avons maintenant à nous tenir, on pose inévitablement, à qui s’y est aventuré, la question : « Alors quoi ? Tout cela, est-ce pour dire qu’il y a comme un en-deçà des complexes d’Œdipe et de castration, un en-deçà du langage, où pour finir nous irions chercher Yultima ratio de toutes choses et donc de cette même analyse ? »

Le pas est dur, mais la question ne peut manquer d’être posée. En 1964, Lacan, par exemple, s’y est heurté de front, lorsqu’avec la notion de YUnbegriff il a posé la question de la limite de YUnbewusste. L’Unbegriff, c’est l’absence de concept, le non-concept, si l’on veut. Lacan force alors son passage à travers la difficulté, en la retournant. Non sans avoir averti que dans la démarche, il n’était pas plus rassuré que ça. « Cette béance (…) Croyez bien que moi-même je ne la rouvre jamais qu’avec précaution259. » En 1964, on aurait entendu cela comme une clause purement rhétorique. La suite l’a, je pense, démenti. Nous sommes dans une zone où pour avancer on est forcé de monter une opération. Raison supplémentaire de s’accorder avec Lacan pour juger tout système imbécile.

L’opération de Lacan tient dans cette phrase que je vous cite : « Ici jaillit une forme méconnue de Un, le Un de YXJnbewusste. Disons que la limite de YXJnbewusste, c’est YUnbegriff – non pas non-concept, mais concept du manque 260. » Retournement, comme en témoigne cette proposition de la suite : « comme le cri non pas se profile sur

fond de silence, mais au contraire le fait surgir comme silence. » Et l’exigence, surgie plus tard dans sa théorisation, d’un mathème souligné comme enseignable peut déjà dans l’après-coup être préfigurée à ce moment-là. L’avenir donnera sa réponse, toujours équivoque, à la question posée par toute opération.

Le pas que je vous demande de faire est bien moins décisif. Mais il n’est pas pour autant moins répugnant à notre inclination. Il consiste seulement en ceci : poser l’insistance propre à une vérité théorique. La modalité qui marquera la suite s’en trouvera autorisée. Insistance d’une vérité théorique, au sens où elle se distingue de la fiction. Ainsi, il est une vérité théorique pour laquelle ce que j’ai appelé une cicatrice, culturelle au sens freudien du terme, ne constitue pas un support adéquat. Même si, plus encore que la fonction de cette cicatrice, sa raison la plus légitime – puisque cela peut aller jusqu’à la raison d’être – était sa place de bastion défensif par rapport à ce qui est sa cause.

Répugnant, disais-je, au sens où le terme ne me paraîtrait pas adéquat pour ce qui a trait au Vaterkomplex, c’est-à-dire à l’organisation même de ce bastion. À propos duquel, lorsque je vous en ai parlé, je n’ai jamais utilisé ce terme. Non point qu’à l’exposer on ne heurte bien des choses. Mais d’une tout autre nature est la répugnance que l’on peut dire « naturelle », qui se suscite dans les parages où nous sommes arrivés.

Le vif de ce qu’il y a, selon moi, à saisir du statut d’une vérité théorique dans l’analyse, c’est qu’elle surgit à l’exigence d’un inconcevable. En outre, non seulement elle est seule à poser cet inconcevable comme tel, mais de plus elle est seule à mener aux approches de cet inconcevable et dans le même temps à en interdire l’accès. Mais ceci n’est qu’une façon de poser une aporie inhérente au terrain même de l’analyse, vue comme « particularité » d’une espèce sexuée, qui se reproduit et qui en même temps est douée, seule parmi les espèces, de parole, c’est-à-dire d’aptitude unique à la nomination. Si la sexualité dont nous avons à connaître n’existe que comme effet du langage, nous trouvons-nous affrontés à l’inconcevable de ce qui serait antérieur à la sexualité, alors que cet antérieur est la sexualité même ? Certes ! Mais au sens où il s’agit de celle qui concerne le reste du monde animal. Le monde animal où l’on ne parle

pas, où il y a fiabilité des messages, par rapport auxquels il y aura feinte et tromperie sans pour autant que rien y vienne à naître d’un effet de vérité. Pour cette raison bien simple que, feinte ou tromperie, il n’y aura rien pour qualifier comme tel le procédé, rien ni personne pour en louer l’adresse ou en blâmer la perfidie. Même si le procédé en est transmissible, et même s’il l’est par voie d’apprentissage.

Le statut d’une vérité théorique peut être emprunté (pour l’exemple qu’elle en donne et pour éclairer notre problématique dedans-dehors, à l’intervention de Lacan au colloque de Bonneval. Elle a trait à l’une des facettes de réfraction de cette problématique (pour autant qu’il s’agit de la concevoir comme on pourrait dire à revers, du côté de YUnbegriff). C’est la question de la différenciation du soma et du germen. Ils n’abritent pas la même problématique dedans-dehors. L’organisation orale-anale du dedans-dehors somatique fait que « dedans » sont des objets dont le rapport entre eux sera de ressemblance ou de diversité, d’analogie ou de variété. Mais on ne pourra métaphoriquement poser en toute rigueur ces objets dans un rapport de parenté. Comme Lacan le fait pour le germen lorsqu’il énonce cette vérité théorique que les membranes sont sœurs de l’embryon, dans la mesure où elles sont filles du même œuf que lui : même si l’embryon est alimenté à partir de l’organisme maternel, même si l’organisme maternel le retient, il est cependant contenu (« comme dedans ») par quelque chose qui pousse sur l’organisme maternel, qui le retient plus qu’il ne le contient.

Et, à la naissance, il y a une partie du produit de l’œuf qui va bel et bien au rebut. C’est même là que dans bien des espèces le passage s’effectue d’une modalité à l’autre de la problématique de dedans-dehors, lorsqu’avec le placenta, ses annexes membraneuses passeront de la sphère du germen à celle du soma, par une absorption orale précisément, dont les restes participeront à la production de ce complexe qu’est la matière fécale. Sauf accident, sera épargnée de ce passage au régime dedans-dehors somatique la seule portion du produit de l’œuf qui soit porteuse d’un germen, à savoir justement l’embryon, devenu le nouveau-né. Dont cependant aucune caractéristique objective n’interdit, bien au contraire, qu’il suive le même chemin dans l’organisme maternel, précisément !

On ne peut pas dire que Freud soit resté muet sur les

vérités théoriques qui seraient envisageables au-delà de celles dont il réalise l’établissement. En ce sens est exemplaire la remarque qu’il fait, qu’au jour où il écrit sur la sexualité féminine (1931) il n’a encore observé que chez les hommes la crainte, justement, d’être dévorés. Remarque suivie d’une autre, que la désignation du père comme agent de la dévoration ne fait pour lui que représenter le déplacement sur le père d’une crainte nourrie à l’endroit de la mère.

Qu’il désigne les hommes comme étant particulièrement exposés à cette crainte dans un écrit consacré à la sexualité féminine illustre bien le point à mettre en évidence sur l’écrit analytique comme « non gynécologique », mais tournant autour du Weibliche dans une tentative de le circonscrire par ce que l’auteur peut avancer comme vérités théoriques. Le déplacement sur le père contribue ici à en établir une, indissociable de la désignation des hommes comme siège de la crainte d’être dévoré.

Cette façon freudienne d’établir une vérité théorique doit être considérée dans sa méthode, son style, et dans la condensation qu’elle réalise de bien des choses qui sont au centre de notre propos. En effet, que le père soit dévorateur n’intéresse, si l’on peut dire, rien ni personne. Cela correspond aussi à une Abschivàchung, un affaiblissement de l’idée. Car, en dévorant ses enfants, il ne contredit à rien qui soit au cœur de cette problématique. Le petit doit de n’être pas une proie comestible au fait que la mère sait quand il faut montrer les dents. Que le mâle respecte ce signal est une autre affaire… Mais, en dévorant un petit, si d’aventure il le fait, il ne ré-intègre pas un produit de son corps. Une femelle de canidé peut tuer les petits d’une autre pour ruiner la place que cette dernière occupe dans la société où elle vivent. Il est notable qu’elle les tue, mais ne les mange pas. Le mâle dévorateur ne transgresse rien de la distinction du dedans-dehors relatif au germen et au soma. Que par contre la femelle ne se trompe pas quant au dedans-dehors, elle qui est le siège des deux variétés de son fonctionnement, qui donc est seule à pouvoir se tromper, c’est-à-dire à transgresser une distinction fondamentale, est tellement important qu’une vérité théorique attribue au mâle humain la garde de cette distinction. Et que cette confusion puisse s’opérer entre des possibilités dont le mâle n’est pas porteur ne l’en désigne que plus à ne pas trop perdre de vue le danger. Comme s’il savait, lui qui ne peut à ce sujet faire aucune erreur, étant donné qu’il n’en porte pas la possibilité, que l’organisation femelle porte, elle, des possibilités, effrayantes pour lui, de confusion.

La voie suivie jusqu’à présent à la recherche des voies possibles pour traiter de la question du féminin dans les textes de Freud, et à partir des voies que ce texte a lui-même frayées, conduit au point où nous en sommes à souligner que la formulation du Penisneid, envie de pénis, constitue précisément l’essentiel de l’acquit freudien en matière de vérité théorique, relatif à cette question du féminin. Quant à la question du dedans-dehors, après son surgissement dans le monde des rêves, celui de la dissection par Freud de son propre bassin, et, par un biais qui sera fécond, celui du « grand exploit », elle devient force motrice, jusqu’à son éclosion théorique, qui s’effectuera bien plus tard à un niveau fondamental dans la Verneinung. C’est le produit de cette éclosion que nous avons à faire se réfléchir sur l’origine et sur l’ensemble du processus dont elle est le terme et le résultat. Et une vérité théorique, par sa nature même, ne peut baigner, comme le pourtour d’une île qu’elle laisserait au sec, la question du rapport du savoir à la vérité. Elle ne peut que tendre à en rendre compte, créant ainsi une situation en vérité bien étrange. Car il faut bien qu’elle soit énoncée par quelqu’un dont, par rapport au féminin, la position peut a priori être indéterminée, jusqu’au roc indépassable que constitue pour le processus psychique la différence anatomique des sexes. Et, pour ce qui est du savoir et de la vérité, le drame d’Œdipe pose une bien étrange configuration. Laissons de côté Tirésias qui ne peut plus guère nous servir, au point où nous en sommes, épuisé qu’il est du reste par les « avances » que la pensée analytique lui a faites par l’entremise de ces chimères bisexuées que les analystes mâles se croient être. Encore que se vouloir chimère, si c’est avec acharnement, ne soit pas sans mérite, ni sans tradition. Ni à la portée de tous. Œdipe cherche à savoir, pour des raisons qui sont importantes : il y va du salut d’une cité dont il a la responsabilité. C’est même pour lui un devoir prescrit. Dans la recherche de ce savoir, il est « sérieux », il fait preuve d’ardeur.

Mais Jocaste, elle, que fait-elle d’autre après tout que de lui dire de ne pas prendre tout cela tellement au sérieux. Ni ses pensées, ni son devoir, ni son activité… Elle est, peut-on dire, d’une futilité révoltante. Mais comme, dans la situation qui règne, elle a sa part de retour, son profit de désir comblé, elle est de plus très frivole. Frivole, elle l’est peut-être, mais futile ? Qui des deux est futile, Œdipe qui cherche avec acharnement, dans une démarche vaine puisqu’il cherche loin ce qui est si près, ou Jocaste qui le sait et lui dit en somme de se prendre moins au sérieux ? Qui est futile ? Celui qui ignore la futilité de son sérieux, de son travail, de ses efforts, ou celle en qui est la braise du savoir quant à ce qui fait que les hommes mettent tant d’énergie dans leur quête du savoir ? Mais, comme Jocaste, de ce savoir, qu’en peuvent-elles dire ? Peuvent-elles seulement en parler sans faire glisser de leur côté la futilité qui est dans la situation ?

Quelle place les femmes ont-elles dans les problèmes d’homme, autre que d’être pour eux objets certes, mais constituantes aussi de la cause de l’amour, de l’horreur ou des deux à la fois ? De sorte que la question se pose, sur laquelle l’année dernière j’avais conclu, de savoir ce qu’il en est d’elles dans le discours analytique. Y sont-elles réduites au silence ? Et, si elles ne le sont pas, à quel prix ?

Car, bien qu’aucun des deux piliers de la théorie ne soit en elles, elles sont le pilier du tout, comme mères d’abord, dans ce qu’elles donnent à voir ensuite, et enfin du fait du désir et de la crainte qu’elles inspirent. D’elles-mêmes, que savent-elles, si elles sont dispensées par l’évidence d’un savoir que produit l’absence d’évidence ? Si elles sont comme Jocaste, elles sauraient sur les hommes et le destin masculin assez pour que soit de règle ce dont la structure obsessionnelle apporte la forme pleine dans la question dont en permanence la femme est harcelée : « Que sais-tu ? » Sous-entendu : « de moi et de mon destin ». Bonne raison pour rendre l’obsessionnel si fasciné par la question du savoir des femmes.

Je ne révèle certes aucun secret en disant que la complaisance masculine à souligner les lacunes du savoir féminin relatif aux objets du savoir des hommes a pour envers les possibilités de savoir sans limites dont la virtualité leur est prêtée par l’accusation féroce ou le quolibet tendre qui à la limite, sans fard ni déguisement, n’est qu’une conjuration de leur savoir dernier. Savoir qu’elles doivent posséder de façon d’autant plus sûre qu’elles n’ont pas le savoir élémentaire. Elles connaissent en somme d’autant mieux ce qui de moi me reste secret qu’elles ne savent pas extraire une racine carrée.

Si les femmes savent quelque chose, la psychanalyse a-t-elle quelque chose à faire de ce qu’elles sauraient ? Encore faudrait-il qu’elles le disent. Et autrement qu’en ne disant rien. Ou, ce qui revient au même, en donnant à savoir que l’analyse ne sait rien d’elles ! Ce en quoi, quitte à leur faire quelque peine, il faut bien leur signaler qu’elles ne font que redire qu’elles ne savent pas extraire une racine carrée… Ou alors n’est-ce pas là une ruse bien opportune qui répond à l’attente que les hommes en ont ? Y a-t-il mieux à faire, si elles sont comme Jocaste ?

Car alors, si elles parlent, elles sont nécessairement perdantes. D’autant plus qu’à parler elles feraient nécessairement montre de leur savoir. Quelle perspective pour elles et pour eux ! Car elles n’auraient d’autre ressource que parler du discours masculin, ce discours qui, pour l’essentiel, règle avec le père le compte du fils. À quoi les femmes prêtent une oreille complaisante, comme elles sont patientes spectatrices de la scène où ces comptes sont réglés.

Et alors, quelque issue que l’on cherche à l’impasse où elles se mettraient, que diraient-elles d’autre aux hommes que ceci : « le Vaterkomplex n’est que bastion défensif devant l’inapprochable question qu’elles portent pour les hommes. » Mais, en disant cela, en toute rigueur, que feraient-elles d’autre que reprendre pour elles leur progéniture ? Ce pourquoi elles seraient par les hommes nécessairement haïes. Et pour cette même raison, par leur progéniture aussi.

« En disant cela »… C’est ce que je viens de dire. C’est-à-dire : « les femmes qui diraient cela ». Mais cela, c’est moi qui le dis. Moi qui ne suis pas une femme. C’est là déjà qu’il nous faut prendre garde. Car le terrain miné où nous avançons dès lors nous attire dans une confusion plus grande encore que celle où nous sommes déjà, à simplement soulever la question de ce que serait dans l’analyse un discours féminin. Il se produit alors quelque chose qu’on ne minimise en rien si l’on indique que ce n’est en rien différent de ce qui se passe lorsque l’on entend les femmes dire aux hommes : «… Oui, mais vous parlez comme des hommes. » Ou, à l’inverse, les hommes, plus coutumiers du procédé, dire aux

femmes : « Vous parlez comme des femmes », (« bonnes femmes », pour la bonne mesure).

Il s’agit donc de savoir où, dans cette perspective, va se cerner et se définir la différence. Car il faut alors discerner si, dans cette invocation du sexe, on indique quelque chose qui est de l’ordre de la divergence des opinions, donc de quelque chose qui a le rapport le plus étroit avec les Urteilsakten et avec le produit du travail de la pensée. Ou si, plus radicalement encore, prenant appui sur la structure même du champ du langage, le « Vous parlez comme des hommes » irait jusqu’à pointer, sans en articuler davantage, quelque chose comme une autre possibilité ouverte dans ce même champ. Et si je vous ai fait observer précédemment que le langage ne semblait pas en voie de dégager l’espèce humaine de la marque qu’il avait posée sur elle, c’est bien pour cette raison que la question est de divers côtés, de nos jours, posée. Qu’elle ne soulève aucunement la question d’un métalangage est attesté par ce qui s’observe là où la question fait point de focalisation de l’intérêt, c’est-à-dire dans la littérature. Et l’on peut se demander alors où l’abord de cette question est le plus radical. Chez Lacan par exemple, qui fait participer le discours analytique au travail que cette question propose. Ou chez les femmes qui, pour parler ou écrire comme telles, précisent (comme dans leur nouvelle maison d’édition) que les auteurs des textes, les responsables de l’édition et de toutes les activités qui s’y rapportent sont ce qu’on appelle des « filles », et non pas de ceux que l’on appelle des « mecs ». Je ne cite pas ces appellations pour montrer l’étendue de mon information, mais parce qu’on observe de nos jours, et pas seulement en français, comme un évitement des vocables initiaux, « femme », « homme », comme s’ils avaient au cours du temps rendu toutes leurs valences, et précisément au moment où la différenciation des identités sexuées demande à être de quelque autre façon réaffirmée. Des milieux à peu près homologues dans le monde anglo-saxon ont inventé de faire, au parler, déserter le champ nominatif humain au profit de l’animal. La fille s’y dit « poulet » (chick) et l’homme, curieusement, « chat », (cat).

Alors, est-ce que « ne pas parler comme un homme » serait « parler », donc comme un homme aussi, mais pour dire ce qu’un homme ne dirait pas ? Par exemple : « J’ai

accouché d’un enfant de sept livres. » C’est évidemment où il nous faut prendre garde, nous analystes des deux sexes, pour ne pas tomber dans un grossier panneau. C’est pourquoi, à la fin du cycle consacré au Vaterkomplex, je soulevais la question de savoir ce que pouvait être, à la fin d’un premier parcours d’une telle boucle, la place que les femmes, les femmes analystes, s’y seraient réservée. Et j’étais allé jusqu’à dire que s’y voir en position de spectatrices très intéressées, bienveillantes et même engagées pour diverses raisons que j’appellerai de solidarité, pouvait se concevoir comme position effectivement tenue par elles. Et que le père, régulateur des procédures à suivre pour traiter des questions d’hommes, pouvait fort bien pour elles, dans un sentiment où même l’attendrissement aurait sa part, n’être jamais que leur père ! À jamais marqué et pour toujours pardonné (dans le meilleur des cas) de n’être jamais pour elles qu’un élu – tout désigné qu’il soit à cette élection, à la succession d’une mère. Et marqué surtout d’une défaillance vis-à-vis des filles, dans cette sorte de renonciation dont le caractère mal assuré, peu convaincu, leur échappe d’autant moins qu’il ne manque jamais de se trahir. Renonciation mal assurée et d’autant moins convaincante qu’elle est toujours, et parfois presque explicitement, mise en avant comme au profit d’une autre cause plus vaste, plus importante, de la conservation d’un ordre des choses, d’un bien, au maintien desquels le désir de la fille est totalement étranger. Et si pour une femme le père n’est jamais que son père, il serait, et dans le discours analytique aussi, quoi qu’elle en pense, dans une position bien semblable à celle qu’occupe la mère dans ce même discours lorsqu’il est tenu par les hommes. S’il est vrai que lorsque les hommes, analystes aussi, parlent et traitent de la femme, c’est uniquement et toujours de leur mère qu’ils sont occupés.

C’est à partir de là que doit se soulever pour nous la question du discours des femmes dans l’analyse. Puisque c’est de là qu’elle est venue, si, comme il y a lieu de le penser, il n’en a pas été autrement pour Freud. Et la question des femmes dans la psychanalyse, comme la question même de savoir si la psychanalyse peut emprunter une autre voie, doit être posée, je crois, à partir de là.

La question de leur place dans la psychanalyse prend alors un intérêt nouveau et considérablement accru par rapport à

tout ce qu’il peut atteindre par les voies où cette question est habituellement posée ; c’est-à-dire dans la platitude où elle est toujours ravalée entre les deux extrêmes qui se rejoignent de propositions dont même les conséquences ne divergent qu’en apparence. Nous les connaissons. Elles disent que les femmes ne doivent pas aller en analyse, l’analyse étant une construction masculine où elles ne peuvent rien retrouver d’elles-mêmes ; ou encore, à l’intérieur même de cette position (et parfois des mouvements féminins qui soutiennent ce point de vue), elles ne doivent aller que chez des femmes qui connaissent la question féminine. Voir le groupe « Politique et psychanalyse » du M. L. F. Alors qu’à l’horizon de la question des femmes dans l’analyse surgissent des problèmes d’une autre taille, celui de la femme dans son rapport à la parole même et par conséquent de la femme écoutée. Ceux qui ont eu la faveur de voir leur expérience ou leur cogitation en ce qui concerne le choix du sexe de l’analyste, et plus particulièrement dans le cas de choix par un homme d’une analyste du sexe féminin, aller au-delà de ce qui se propose immédiatement du côté d’un imaginaire du genre « prêt à porter » du complexe de castration, pourront avoir quelque soupçon de l’énormité de la question à laquelle on est affronté. Elle a un rôle d’autant plus déterminant qu’elle est de toute nécessité enveloppée par une méconnaissance dont les groupes d’analystes sont les gardiens au niveau des formes (là encore) de leur vie communautaire, c’est-à-dire des sociétés.

Dans la suite de ce qu’ensemble nous aurons à développer ici nous verrons qu’il y a là de quoi soutenir une question radicale. Y répondre est encore une autre affaire. Je la laisserai donc ouverte, non sans en avoir proposé un autre énoncé encore, le dernier pour ce soir. Pour l’instant, il ne peut avoir d’autre forme ou plus de concision que ce qui suit. Lorsqu’une femme est écoutée – ce qui n’arrive (quand cela arrive) qu’à certains moments d’une cure (qu’elle soit assise dans le fauteuil de l’analyste, ou allongée sur son divan) et, j’y insiste, jamais, jusqu’à présent du moins, lors d’un « débat scientifique » –, n’est-elle pas à la lisière où pourrait se consommer sa perte, ou celle de l’homme ? Et le was will das Weib freudien est-il métonyme d’une condition de fonds du discours analytique, non comme prix à payer d’aveuglement, mais comme condition même de l’émergence de ce discours, dont la métaphore serait (pour l’homme qui

parle dans la psychanalyse, et l’analyste surtout) d’avoir les oreilles bouchées à la femme et les yeux fermés sur ce qu’il verrait s’il voyait ?

Qu’il me soit permis de renouveler ce que j’aimerais sans offusquer appeler un avertissement. Sans que l’auditoire féminin ne m’y voie reprendre d’une main ce dont l’autre aurait, dans les formulations précédentes, comme concédé l’amorce. S’en emparer comme d’un acompte, même avaricieusement consenti par le discours masculin, acompte aux effets déjà escomptables, serait pour les analystes femmes, qui légitimement sont intéressées à quelque progrès quant à la question du Weibliche (pour cette raison déjà qu’il porte leur nom), lâcher la proie pour l’ombre. L’ombre du problème résolu, ou la promesse. Car le texte freudien pris dans la totalité de sa trajectoire autorise, voire commande – même s’il est tout à fait possible, comme les faits le prouvent, d’être sourd à sa sollicitation – un abord plus radical encore de la question, par rapport auquel mon avis est que les analystes femmes partagent équitablement avec leurs collègues masculins la responsabilité des courts-circuits et des embûches qui guettent toute tentative. Mauvaise gestion, dirai-je, des intérêts théoriques, auxquels elles ne devraient pas être indifférentes.

Avertissement donc de n’avoir pas à perdre de vue que, pas plus que Speranza n’est le Weibliche ni sa représentation, même si comme héroïne elle est à la place où pour Robinson serait une partenaire, pas plus la femme analyste dont j’ai parlé n’est le Weibliche, ni son héraut. Ni davantage, dans son discours, quelque chose comme son témoignage immédiat. À tout prendre, une femme est bien plus que cela. Elle est la représentation nécessaire à ce que se constitue dans tout discours ce Weibliche comme nomination de la nécessité fondamentale à sa constitution de discours articulé.

C’est après l’étape couverte par les trois exposés dont vous venez d’entendre le dernier que nous allons maintenant, munis de ce qu’ils auront laissé devant nos yeux, retourner à la densité du texte freudien.