Le regard et la palissade

7 mai 1975

Que faisons-nous d’autre que de circuler dans les circonstances externes et internes, selon l’expression de Freud, qu’il dit être atteintes chez lui de cet Ungunst, de ce sort défavorable ? Elles sont intimement liées à tout ce qui concerne ce dont le féminin est la cause, qui trouvera dans sa vie des lieux où trouver forme, expression et aussi représentations. Qui trouvera le complexe de castration, dans une œuvre théorique. Qui trouvera une pratique où les femmes jouent un rôle initiateur qui restera central, et puis les femmes, comme telles, de son existence. Défaveur du sort dont la remarque qu’il en fait est déjà en elle-même une proposition indissociable du texte qui lui donne un champ perspectif. Y lire une plainte ne serait pas formellement erroné, mais serait néanmoins un court-circuit regrettable de la lecture qui priverait cette remarque de ce qu’elle doit rester, comme moment d’une énonciation. Dont il faut voir l’énoncé depuis le sentiment qu’il dit avoir eu d’être le fils préféré d’une mère, la certitude d’une sorte de prédestination, jusqu’à l’envers de ce sentiment, à savoir la diffamation de bien d’autres hommes, y compris ceux de son plus proche entourage. Diffamation qui se Ht aussi bien dans les remarques, éparses dans le texte, où s’exprime le sentiment d’être arrivé bien près, plus près que beaucoup d’autres, de la conjoncture, idéale plus que normale, où le Surmoi, recueillant en héritage tout le champ antérieurement occupé par le complexe d’Œdipe, ne serait pas cet invalide sadique qui ne sait dire qu’un mot ou deux ; mais au contraire le maître d’un vaste territoire n’ayant subi aucune perte de substance, laquelle n’aurait été que transmuée par ce nouveau gouvernement (après son explosion préalable) et où s’ouvrirait l’accès à une forme dernière, et assurément meilleure, d’humanisation.

Mais cette plainte concernant ce qui dans ce retournement devient faveur du sort quant à ces circonstances externes et

internes, signe distinctif comportant comme corollaire la certitude d’avoir reçu en partage le destin le plus pesant là où d’autres, moyennant quelque faiblesse en eux, auraient eu la défaveur d’une version allégée, que vise-t-elle ? Elle qui dénonce ainsi ce qu’on pourrait nommer une « indulgence de soi », à partir du self-indulgence anglais – tournure bien intraduisible d’ailleurs, et propre à signaler toute la distance du self anglais, celui de Winnicott, au même dit en anglais mais par une bouche française. Cette plainte qui diffame, au sens où je vous ai proposé de l’entendre, les spécimens d’humanité masculine couramment rencontrés par Freud, qu’est-elle sinon l’assertion que tout le processus dont le complexe de castration sera pour lui la première étape nommable s’est déroulé en lui avec une force sortant du commun ? Et qu’à jouer en lui avec tant de violence il avait fait de lui non pas un grand homme au sens du grosser Mann du Moïse, mais un surhomme au sens où doit s’entendre le « sur » du Surmoi. C’est-à-dire un homme dont s’affirme avec une force peu commune, dans son pouvoir de rassemblement, l’organisation comme masculine. Sa remarque concernant ses circonstances externes et internes, que dit-elle d’autre sinon que ce qui fait que les garçons deviennent des hommes, et doivent le devenir, a joué en lui avec une force peu commune ? C’est la marque du destin qui fut posée tout autant sur ces circonstances que sur l’énoncé qu’il en donna (d’être frappé de défaveur) qui nous vaut la faveur qu’il ait fait de son œuvre autre chose que la redondance de tout cela – ce qu’elle aurait pu être si facilement, comme celle d’autres qui à longueur de vie n’ajoutent rien à ce qui pourrait d’emblée se dire en deux mots.

D’avoir été aussi profondément atteint de ce qui rend si nécessaire aux garçons de devenir des hommes, loin de fermer à Freud l’accès à l’identification féminine, est au contraire ce qui lui en a ouvert l’accès analytique, d’où tant d’écrits sont dans son œuvre provenus (au sens où nous ne ferons pas du travesti et encore moins du transsexuel un modèle d’accès à l’identification féminine, mais au contraire des modèles de sa faillite).

C’est tout cela qui fait partie de ce que je propose pour notre commodité de situer sous le signe de la question : « Qu’est-ce qui a passé dans les yeux de Freud et dans sa tête ? » Elle trouve son écho dans une remarque qui suit immédiatement, dans le texte sur la sexualité féminine, la surprise de la découverte d’une préhistoire féminine. Freud y explique sa surprise par la difficulté qu’il rencontra pour s’en aviser, dont le fruit est précisément le travail qui lui ouvrit cet accès-là, et que la surprise connote comme élément de son texte même. En le lisant nous y voyons jouer à plein cette conjoncture des éléments que Freud dit externes et internes. Les éléments que l’on peut dire internes à l’organisation même de la phrase sont liés à ce que Freud suppose d’un refoulement particulièrement inexorable, einer beson-ders unerbittlichen Verdràngung. Unerbittlich, que rien ne peut amener à merci, c’est la circonstance interne des patientes et dans la phrase. Mais elle est inconcevable sans son corrollaire de circonstance externe pour lui et dans la phrase, à savoir quelque chose du côté de ce dont les femmes sont comme subrogées porteuses, représentées dans cette subrogation même comme éléments externes dans la phrase qui suit. Au refoulement inexorable, elle donne son pendant de référence externe : les femmes précisément comme telles, et celles de sa pratique analytique nommément… Die Frauen in der Analyse bei mir « les femmes en analyse avec moi ». Ces femmes dont il remarque qu’elles purent probablement avec lui festhalten, se tenir fermement, se cramponner, à leur attachement au père, à leur phase historique, celle où elles trouvent refuge après leur phase préhistorique minoenne-mycénienne.

À nous les postfreudiens, au sens où c’est la revendication d’une filiation et non point son désaveu, revient la charge de suivre dans le texte les fils qui furent posés. En l’occurrence, celui qui va de l’élément de référence interne, ce refoulement inexorable, à la référence externe du transfert féminin dans sa pratique. La question est de savoir quel rapport il y a entre ce qui était passé dans les yeux du petit garçon, ce qui s’était passé dans sa tête, ce qu’il voyait quand devenu homme il voyait une femme, et ce qui donnait à ces mêmes femmes une telle assurance contre leur préhistoire. Voilà pourquoi la mention du coup de foudre comme modalité freudienne de l’énamoration n’est pas étrangère à notre propos. 279

Car le coup de foudre est un processus dont la propriété essentielle est sa vitesse, comme celui dont la description fait, chez les filles, vivre le caractère de foudroyante rapidité : « Elle l’a vu, ne l’a pas, elle le veut », qui contraste si fort avec l’atermoiement premier qui chez le garçon fait se succéder : voir, n’avoir rien vu, affaiblir ce qu’on a vu, et se chercher ensuite une théorie résolutive ! Où il faut bien noter ce paradoxe que la brutalité du processus initial est bien du côté des filles, et non chez les garçons. La brutalité et la décision. Mais quelle décision, c’est évidemment un des foyers de l’affaire.

Si l’énamoration chez Freud avait cette caractéristique d’être un processus foudroyant, c’est, comme toujours en pareil cas, pour une raison majeure et évidente. Si une femme se présentait à lui d’une certaine façon, porteuse de certaines représentations, elle devenait instantanément subrogée porteuse de quelque chose par rapport à quoi il n’y avait pas un instant à perdre. Et par rapport à quoi il y avait en même temps moyen de ne pas perdre cet instant.

À la question, centrale pour la théorie, dont faute d’y trouver réponse la lecture peut devenir légère, de savoir comment Freud voyait les femmes, il est plus d’une façon de répondre. Certaines doivent maintenant être rappelées.

Pour commencer et pour situer notre horizon, disons, au risque de verser dans le paradoxe mais sans hésiter pour autant, que dans l’ensemble de ce qui lui fit se donner cette organisation si soulignée comme masculine, il y a d’abord que pour lui une femme n’était bonne qu’à être ce qu’on appelle « prise ». Il est d’autres mots… Ce qui, compte tenu de ce que c’est et de ce qui en est la cause, est une raison suffisante pour ne pas trop le faire. Ce que Freud avoue, en disant qu’il n’a guère tiré profit de bien des facilités qui s’étaient offertes à lui. Le 8 juillet 1915, il l’écrit à Putnam dans ces termes : « La morale sexuelle, telle qu’elle est définie par la société, surtout dans sa forme extrême qui est celle de l’Amérique, me paraît méprisable. Je suis partisan d’une vie sexuelle infiniment plus libre, bien que j’aie fort peu usé moi-même d’une telle liberté. Seulement dans les limites que j’ai cru pouvoir moi-même m’autoriser dans ce domaine. »

Ce que je viens de dire de la façon dont il voyait les femmes et ce que Freud avoue de sa vie intime ne sont

que des échos, contradictoires seulement quant à leur forme, de la même raison, suffisante pour justifier bien des choses que l’on peut énumérer : que les femmes en analyse chez lui ne se décramponnent pas de la face œdipienne (historique) de leur transfert, qu’il soit sujet au coup de foudre, que ses fiançailles soient interminables, et ses lettres à l’aimée quotidiennes, ces lettres que l’on dit passionnées. C’est dit et c’est admis, mais on dit moins de quoi elles ont brûlé. Il suffit d’en relire l’ensemble pour s’en apercevoir. La passion, elle est dans ce dont leur nombre donne une idée : ne pas lâcher. Ne plus jamais lâcher ce qui dans le coup de foudre s’est accompli. Et d’autre part évoquer constamment par le plus sûr moyen (en n’en parlant jamais, c’est la plus sûre façon) cet acte pour l’accomplissement duquel tout est décor, scène, monde à mettre en place. Evocation dont la suite dans la vie est cohérente à son début, à savoir que l’exécution de ce qui est évoqué rencontre, du fait de son pouvoir, les limites qui rendent son évocation si obsédante. Il est tout à fait évident que Freud, des années durant, ne pense, comme on dit « qu’à ça ». C’est pourquoi il est intarissable, comme bien des hommes, sur le chapitre de ce qu’ils feront quand ils seront ensemble. À ceci près qu’il le lui raconte tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, et pendant des années. Et aussi que pour cela, il faudra, il le veut et le dit, qu’elle quitte, elle, père et mère 280, comme c’est dit dans la Bible. Et tout cela, d’ailleurs, arrivera, avec cette femme à qui très rapidement il dit qu’il ne trouve pas vraiment beau son visage, que l’appréciation de l’image qu’elle offre au monde est à la discrétion exclusive de l’amoureux (moyen sûr pour mettre hors jeu la beauté), et à qui il indique quelle sera sa place.

Cette correspondance est trop longue pour que nous fassions une relecture. C’est pourquoi nous en résumerons la teneur en disant que si elle n’est pas un vrai remède contre l’amour, du moins est-elle un vrai bouclier pare-excitations, même si c’est là un moyen sûr de provoquer l’attachement d’une jeune personne qui au début ne ressent qu’une inclination modérée. Us devront tout partager, mais spécialement les difficultés, et pas tellement les intérêts supérieurs de l’époux. Elle sera une bonne ménagère. Us auront un cadre

modeste et adéquat. Il n’y manquera ni le garde-manger pour accueillir le visiteur inattendu ou apaiser la fringale, ni la bibliothèque, ni la lampe, ni le chiffonnier, ni même les clefs 281. Fallait-il qu’il soit guetté par YUnheimliche, la nuit où il écrivit cela, pour rester éveillé à écrire de telles choses, si heimich que du heimich elles vont au gemütlich (ce que les Anglais appellent cosy, au sens où ils font aux autres le reproche de ne pas s’en munir !). Mais surtout ce qu’elle ne devra pas être, pour celui qui l’apprécie à sa valeur et la traite selon son mérite, c’est un charmant jouet, un liebliches Spielzeug282, une chère enfant, ein liebes Madchen. Elle que cependant il ne voit aucun mal à appeler son cher Würmchen, vermisseau (comme par hasard lorsqu’il s’agit de l’aspect de son visage !).

Toutes ces perspectives lui donnent l’espoir et la certitude du succès, dont il avait la connaissance avant d’être aimé d’elle, mais qu’étant aimé comme il l’entend il est sûr de ne pas voir se dérober devant lui.

À quels jeux tient-il donc tant à s’assurer que Martha ne se prêtera pas, et dont il pose la place centrale comme exclue de leurs projets de vie ? Contre quels jeux assure-t-il ainsi son avenir et à l’exclusion desquels son succès est si intimement lié, sinon ceux auxquels il a de bonnes raisons pour penser, à sa façon, sans relâche, et qui sont si liés à ce qu’une femme représente pour lui ? Que cherche-t-il à préserver dans cette correspondance, si exactement rédigée pour ne provoquer, disons le mot, aucune excitation sexuelle chez une jeune fille, sinon le succès de l’opération qui s’est accomplie dans le coup de foudre ? Ce coup de foudre qui nécessairement a une suite, porteuse de la fatalité pressentie de pouvoir défaire le succès de l’opération que le coup de foudre réalise. À quoi l’état amoureux, s’il est foudroyant, apporte-t-il la plus adéquate réponse ? Sinon à ce qui justifie notre retour à la correspondance avec Martha, et que Freud dans l’essai autobiographique qui s’appelle « Des souvenirs-écrans » souligne ainsi : Denken Sie doch : einen Madchen die Blurne wegnehmen das heist ja : deflorieren, « pensez donc : ravir la fleur à une jeune fille, mais ça veut dire déflorer283. » Réponse, donc, à ce qu’il est convenu

d’appeler des fantasmes de défloration. Quel contraste (formel) entre ce fantasme et le comportement de Freud lors de ses deux coups de foudre ! Timidité lors du premier, indifférence affectée lors du second, la Frechheit, l’insolence, l’audace du fantasme, et la Schüchternheit, la Gleichgültig-keit, l’indifférence du comportement. Le petit garçon non plus, nous l’avons vu, ne brille pas par l’audace lorsqu’il est confronté à quelque chose. Mais, dans cette débâcle, il y a quand même un processus rare, qui par sa rapidité peut être à la hauteur des circonstances, si elles sont d’une particulière gravité. C’est le coup de foudre comme modalité ultra-accélérée du processus d’énamoration. Et derrière le mariage il y a l’image de ce qu’être marié veut dire vraiment. Il y a cette dérive vers la représentation, sich dieses Heiraten vorzustellen, vers « se représenter ce qu’est le mariage ».

Car la partie la plus tentante, das Verlockendste, de toute l’affaire pour le jeune vaurien, für den nichtsnutzigen Jiingling, c’est la représentation de la nuit de noces, die Vorstellung der Brautnacht. C’est le bon vieux : « et puis je ferai ceci et puis il arrivera cela et je ferai comme ci et comme ça, et elle fera ceci et cela ». C’est bien de cela que Freud ne souffle mot dans la correspondance. C’est un très sprôde Material ! Mais l’intéressant, c’est que Freud engage Martha à n’y pas penser, si faire se peut. Il fait juste le contraire de ce que fait le jeune vaurien, finalement inerte sur la pente des plus fortes excitations et qui se moque comme d’une guigne de ce qui va suivre, Was weisst er von dem, was nachkommt. Mais, dans le cas de Freud, pour nous lever d’un dernier doute si nous en avions encore, l’image ne doit pas venir à la lumière, ans Licht. La disposition dominante, die herrschende Stimmung, avec sa modeste simplicité, son dépouillement de toutes représentations excitantes et son respect de la jeune fille, la Bescheidenheit et le Respekt gegen die Màdchen, c’est que Freud en effet, dès cette époque, ne se moque pas du lendemain.

Il se soucie du lendemain de la nuit où il aura fait subir à l’état des choses que sa « constitution » (pour parler comme le voyageur juif des Witz) exige en face du fantasme qui surgit à l’évocation d’une femme, une épreuve qui peut être décisive. Car l’état que réalise le coup de 284

foudre tend à faire se réunir quelque chose que l’évocation de la femme fait se désunir. Et le jeune Freud a déjà comme le pressentiment des limites qu’aura pour lui le pouvoir réunifiant de la relation sexuelle. En quoi il est vraiment aussi peu pervers qu’on peut l’être, mais soumis à ce ratage (c’est Lacan qui dit ainsi) du rapport sexuel, dont seul le pervers est peut-être à l’abri. C’est-à-dire que la relation sexuelle peut faire retomber du côté de la séparation ce qui s’était, dans l’état amoureux, réuni à l’exigence même du renforcement de ce que l’évocation de la femme rend plus insistant encore du côté de la séparation. Et ce battement séparation-réunion ne se trouve nulle part aussi vivement indiqué que dans la relative candeur de l’écrit préanalytique qu’est la lettre du 20 janvier 1886. Elle relate une soirée, une réception dans le grand monde à Paris, chez Charcot, avec les sommités médicales de l’époque. Les toilettes, les gants blancs, la fumée des cigares, et pour lui, la petite prise de cocaïne… Vers la fin, prévenant une question que pourrait poser la femme à qui il écrit et qui concernerait tout de même l’essentiel (c’est pourquoi elle ne pourrait manquer d’y penser), il dit pour conclure quelques mots des femmes de chez Charcot : sa femme et sa fille. À propos de cette dernière, il indique qu’il n’y a rien (pour un jeune homme) de plus dangereux, c’est-à-dire à la fois tentant et adéquat, pour apporter la réponse à ce dont la tentation est une face, que cette image de réunification de ce qui est séparé comme le sont le féminin et le masculin, qu’est une jeune fille qui aurait aussi les traits d’un homme admiré, ein junges Mad-chen die Züge eines Mannes tràgt, den man bewundert1. Car Mlle Jeanne Charcot a une ressemblance comique avec son père. Ce qui la rend tellement intéressante que la question ne se pose même pas de savoir ob sie hübsch ist285 286, si elle est jolie !

Ce n’est pas la beauté qui la rendrait irrésistible à Freud s’il n’était déjà amoureux, mais cette marque qu’elle porte, ces Züge, ces traits d’une réunion possible. Ce n’est pas la beauté, même le charme d’un visage, qui compte pour Freud, mais les signes qui entrent dans la constitution de l’image que représente l’apparition féminine. Et plus particulièrement les signes qui concernent la position du sujet au regard de la question fondamentale qui donne tant de force à la conviction dualiste de la théorie freudienne : celle du dedans et du dehors, de la séparation et de la réunion, et à la pensée même dont le sort théorique est lié à cette dualité. L’apparition dont nous parlons n’est pas, bien entendu, comme l’illustre l’aspect de Mlle Charcot, l’apparition d’une femme comme telle : mais ce qu’une femme est susceptible de faire apparaître d’absolument contraignant, et d’autant plus que le voyant, le sujet ne peut pas le reconnaître. Car ce qui est reconnaissable produit d’autres effets, et notamment celui d’une étrangeté qui désamorce ses effets. C’est bien pourquoi ce qui est reconnaissable d’une ressemblance qui fait reconnaître à Freud la réunion de ce qui est séparé, produit un effet comique. Cela fait rire, c’est làcherlich, dit Freud, qui pour cette même raison peut en parler à Martha avec l’assurance que donne l’aptitude à déjouer les ruses du sort.

Chaque femme, moyennant certaines conditions, peut faire surgir une apparition contraignante. Et parmi ces conditions, s’il en est qui demeurent méconnues – celles qui sont liées au singulier de l’histoire du sujet –, il en est d’autres pour lesquelles la singularité réside dans la force de leur opération. Ce sont celles que Freud connaît. Il les connaît d’autant mieux qu’elles opèrent en lui : et aussi leur produit, dont l’œuvre analytique est l’essentiel. Il s’agit à proprement parler de l’exigence et de la pression propres à ce qui est inconscient. C’est la raison pour laquelle Freud voit en toute femme la porteuse de ce qui va faire prendre forme au fantasme dit de la nuit de noce. Freud fait de cette exigeante pression une caractéristique de l’inconscient.

Il l’écrit à Jung le 16 avril 1909. À propos des tours que lui joue l’inconscient, il emprunte, là encore, deux vers au premier Faust, pour souligner que toute femme est, pour l’inconscient, porteuse d’une représentation irrésistible. Cet inconscient qui en chaque femme voit la belle Hélène.

Pour qu’il en soit ainsi pour le sujet masculin, il faut une condition générale, dont seule varie l’ampleur de son effet : qu’il soit particulièrement offert aux effets de l’inconscient. Que Freud l’ait été est aujourd’hui un fait d’histoire. Nous pouvons remarquer au passage que dans Faust, cette aptitude à l’énamoration, aux conséquences connues du côté des représentations de la Brautnacht (la défloration par le vau-

rien), est le résultat d’une ruse de Méphistophélès. Pour obtenir ce remaniement de l’économie psychique de Faust, un philtre est indispensable et c’est la vieille sorcière qui peut le donner. Cette vieille femme, indispensable à l’obtention de ce résultat, est, contrairement à Méphistophélès, d’une bonne foi totale. Elle l’avertit même, bien qu’à mi-voix, pour le cas où il aurait oublié ; elle veut bien rendre service au Prince des Ténèbres, mais pas lui poser un piège.

« Si cet homme en boit sans préparation

Il ne pourra, vous le savez, vivre une heure de plus. »

(Faust I. scène 6)

« So kann er wisst Ihr wohl, nicht eine Stunde leben. »

Méphistophélès apaise le scrupule de la vieille. Il ne

rssède pas ce philtre, il a besoin de la sorcière, mais il a pouvoir d’infléchir l’effet du breuvage, qui pour son acolyte ne sera pas mortel bien qu’une flamme jaillisse lorsqu’il porte la coupe à ses lèvres. Ce breuvage aura un autre effet, si Faust fait bien les exercices pour que la force du philtre pénètre l’intérieur et l’extérieur.

« Damit die Kraft durch Inn-und Aeusseres dringt. »

Car, avec ce philtre dans le corps, murmure Méphistophélès, se parlant à lui-même et pour n’être entendu de personne,

« tu verras bientôt Hélène en chaque femme »

« Du siehst mit diesem Frank im Leibe Bald Helenen in jedem Weibe. »

L’accent étant évidemment ici sur « chaque ». Chaque femme. C’est de cela que Freud sait quelque chose : chaque femme, pour lui aussi, est potentiellement Hélène. Mais il ne peut en savoir tout, comme en témoigne la remarque qui attribue à sa seule appartenance au sexe masculin la pente, qu’il considère comme unique, du transfert des femmes en analyse chez lui.

Par contre, ce qu’il ne peut savoir plus que quiconque, c’est ce qui d’une Hélène potentielle fait une Hélène réalisée. Mais, par rapport à ce qu’il ne peut en savoir, sa position est unique, effectivement. Parce que cette ignorance n’est pas chez lui sans discontinuité de la source des effets (ou de leur cause dernière) jusqu’à leur réalisation. Il n’est pas sans en

savoir certaines choses. C’est pourquoi sa position est unique, parce qu’elle est, si l’on peut dire, « princeps ». Il n’est certes pas le premier à avoir avancé des raisons envisageables comme cause de l’énamoration soudaine. Il n’est pas nécessaire d’être homme de science ou de lettres pour avoir une histoire et la raconter à sa façon. Au temps où l’on nous faisait des visites, dans le cadre de la sélection ou de la présélection des futurs analystes, il m’arrivait de demander aux hommes, quand ils me parlaient de la femme de leur vie (à ce moment-là), pourquoi celle-là parmi toutes et comment elle leur était apparue. Muette ou bavarde, la réponse est presque toujours extraordinaire pour l’oreille de celui qui cherche un enseignement. Princeps, Freud l’est au sens où il a été le premier à faire très exactement ce que dénonçait le sénateur Proxmire dont je vous lisais un soir les propos énergiques. C’est-à-dire à faire proposition scientifique à partir du connaissable, qui fait la discontinuité de cette méconnaissance. Un connaissable dont il propose un modèle de fonctionnement en prenant sa propre vie comme terrain d’exercice dans le travail sur les « Souvenirs-écrans ». Ce connaissable a le caractère majeur du compromis, Kompro-miss, dont nous avons en 1973-74 précisé avec insistance la particularité d’être « ultra-clair ». Compromis comme l’est, du reste, le souvenir-écran lui-même dans la théorie que Freud en fait.

Le compromis que réalise la représentation « ultra-claire », constitue en même temps, je vous le rappelle, un barrage indépassable pour l’investigation. Pour en compléter L’étude cette année, notre terrain le permettant, nous aurons à mettre en évidence la propriété d’être indépassable parce qu’il est posé à côté de ce dont il interdit l’approche du fait d’être ainsi posé. « Posé à côté », et peut-être même « posé sur ». Cette démarche nous amène à nous demander si la théorie, ou tel de ses aspects, n’est pas elle aussi un compromis. Si nous parvenons à faire dans cette direction quelque progrès, nous aurons justifié ma prévention contre des formules telles que la « théorie comme défense, la théorie comme rationalisation », qui veulent dire à la fois tout et rien. Parce que nous aurons montré que le texte freudien permet de parler de la place de la théorie d’une façon beaucoup plus précise, évocatrice et spécifique. Et sans aller plus loin dans une direction qui ne s’est pas encore ouverte à nous, notons que

« J’à côté », dans le vague même de sa formulation, est tout de même un maillon essentiel dans la conception freudienne du fétichisme. L’objet fétiche est, dans sa nature même, toujours un « à côté » d’autre chose. Il est comme « à côté » dans une topographie objectivable dans le monde des objets matériels, vestimentaires par exemple. De même est-il comme « à côté » dans une autre topique, qui est celle du langage, voire de la langue elle-même. Freud en donne un exemple qui redouble sa nature d’« objet à côté » en le transportant dans la langue d’à côté, l’allemand, qui est à côté de la langue première pour l’affaire, laquelle était l’anglais avec son glance. Regard sur le nez qui est un à côté lui-même. Quant au Glanz qui luit, il est, lui, un « sur ». Position-clef à mon avis.

Cet « à côté » dont j’emprunte dans sa banalité la formule à Freud lui-même, vous le reconnaîtrez lorsque nous y serons arrivés. Il est, dans la netteté où le fige son statut de Kom-promiss, indépassable dans l’analyse, c’est-à-dire pour le sujet qui parle et l’analyste qui écoute. Il n’empêche qu’il peut aussi, étant « à côté », et de ce fait même, pointer ce à côté de quoi il est.

Je dois à nouveau souligner là la différence du chemin où nous sommes avec celui des psycho-biographies. Notre approche d’un problème, où la lecture du texte est en bonne place, ne consiste pas à trouver des causes psychologiques, mêmes dites analytiques pour les besoins de la cause, aux diverses démarches d’un sujet. Mais à dérouler et déployer, dans toute la mesure du possible, la chaîne des représentations dont le compromis « ultra-clair » n’est qu’un maillon qui s’est trouvé privilégié.

Déployer une chaîne dans la mesure du possible, c’est une façon de dire quelque chose que l’on ne peut sans doute dire autrement. C’est d’ailleurs la raison qui me fait garder le souvenir reconnaissant d’une conférence de Nicolas Abraham 287 consacrée à L’homme aux loups, durant laquelle il illustra de façon éclatante ce que peut signifier : « dans la mesure du possible ». Assurément, sa thèse sur l’étiologie de la maladie de l’homme aux loups ne manquait pas d’intérêt.

C’est au service de cette thèse qu’il fit, lui, Nicolas Abraham, son possible, face à l’étonnement d’un auditoire, vite mué en hostilité. Lui, c’est dans l’utilisation du tétraglottisme (russe, allemand, anglais, français) du garçon russe de ce milieu privilégié qu’il fit preuve de ce qu’il désigna, je m’en souviens, d’une formule parfaite : « dans ce genre d’affaires, il faut savoir faire preuve d’imagination ». Dans sa démarche, il fallait retenir autre chose : précisément que le tétraglottisme de M. Serge Petrov n’est pas ce qui rapproche l’auteur,

M. Abraham, du sujet d’étude. Au contraire, ça l’en éloigne !

Car, s’il est peut-être plus polyglotte encore que le patient de Freud, s’il pratique le hongrois, il est totalement étranger à la langue russe, fondamentale dans l’affaire et dans son travail. Il a eu recours au dictionnaire. C’est là que joue le point de la méthode. Il a eu recours à ce qui est imprimé sur du papier. C’est en quoi il était profondément justifié à parler de la nécessité de l’imagination, comme il l’illustra ce soir-là, car elle implique d’être rompu à une autre gymnastique que celle qui consiste à tirer sur les quelques ficelles qui donnent ce qui fait musique à nos oreilles du fait de notre passé et de ce qui s’en est suivi. Du jeu de mots, il est allé au jeu de mots impossible, au jeu de mots que Robert Pujol a un jour nommé « le jeu de mots insensé » qui est probablement le seul, pour impossible qu’il soit à reconstituer ou à retrouver, où se trouveraient les fils d’un destin. L’étonnant est qu’en ce lieu, si l’on y avait accès, on verrait que ces fils ne sont pas noués.

Notre entreprise, de dérouler une chaîne de représentations, sera moins audacieuse, car les signes imprimés qu’elle utilisera se trouvent tous sur les pages des ouvrages écrits par Freud ou ceux qui se rapportent à lui. Nous n’aurons presque pas recours aux pages des dictionnaires, car les langues inconnues (de nous) n’y auront qu’un rôle modeste.

À la place du recours extérieur à l’imaginaire manifeste d’un sujet d’étude ou d’un problème, comme un dictionnaire ou une langue inconnue le sont pour le travail de N. Abraham, nous ferons usage de textes que les analystes n’ont pas écrits. Nous y pratiquerons tous les détournements utiles et c’est bien pourquoi je vous avais, il y a quelques temps,,

apporté à titre préparatoire la double séance de Derrida avec l’entre-deux Mallarmé. Et nous reprendrons le fil de l’énamoration de Freud, avec son mode particulier, en commençant par des représentations qui ne nous sont pas données par Freud dans l’écrit où il les consigne.

Freud est tombé amoureux deux fois. La première fois, ce fut lorsque âgé de seize ans il retourna sur les lieux de son enfance, dans son village natal de Freiberg. Il y rencontra Gisela Fluss, alors âgée de quinze ans. Grâce au texte de 1899, « Uber Deckerinnerungen », nous savons comment cela est arrivé. Quant à ce texte et à partir de cet instant même, sauf par fatigue ou lapsus, je ne l’appellerai plus jamais le « Souvenir-écran ». Et en attendant le moment d’en établir une traduction correcte, je l’appellerai provisoirement (je vous le signale simplement) le texte sur les souvenirs. Freud est donc tombé amoureux sur-le-champ. In die ich mich sofort verliebte 288 289. Pas de doute là-dessus. Amour d’adolescent peut-être, mais intensiv genug, assez intense pour mériter le nom d’amour. Et resté entièrement secret.

Le texte sur les souvenirs explique cet amour en le liant au retour à Freiberg, pourrait-on dire pour résumer. Nous en avons exprimé le réseau sous la rubrique du Vaterkomplex. Nous y avons souligné tout ce qui tourne autour de la fuite de Freiberg en tant qu’elle s’oppose à l’exode, fuite hors d’Egypte, mais sous la conduite d’un homme. Et j’avais évoqué tous les affluents de cette problématique, du côté de la richesse, de la misère et de la faim. Mais Jones, qui rapporte l’épisode, dans son ouvrage d’une intuition très sûre, mais qui pèche par excès, écarte l’ensemble de ce que Freud en propose comme commentaire. Pour avancer sa propre hypothèse qu’il devait s’agir d’un amour of some internai image of his own, plainly derived from far deeper sources but associated with his early home ", « de quelque image interne, entièrement dérivée de sources bien plus profondes, mais associée à sa première demeure ». Ne chicanons pas Jones sur 1’ « intérieur » où il situe cette image, bien que cette expression soit liée à l’idée qu’elle est plus profonde que les raisons alléguées par Freud. En fait, plus profonde que quoi ? Que l’agitation que le retour à Freiberg fit régner dans son esprit et que Freud ne mentionne même plus en 1899.

Mais, avec la proximité créée par le retour de circonstances

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semblables, il peut encore en octobre 1883 u, dans une lettre à Martha, donner une autre indication : les yeux de Gisela et ses cheveux noirs. C’est là qu’entre Jones et nous joue quelque différence dans la façon de concevoir les images. Pour nous, elles sont avant tout des images, et comme telles susceptibles de se déplacer de diverses façons dans le plan même qu’elles constituent. L’image des cheveux noirs ne se repérera pas pour nous dans une gamme de profondeur où elle serait moins engagée que d’autres, mais comme image de surface. Surface du crâne, de la tête, plan susceptible même, par pîanisphérie, de devenir une surface plane. Et les cheveux noirs, dès lors qu’ils constituent un trait suffisamment accusé pour qu’il se remarque, et c’est le cas, sont une image forte. Or il se fait que cette image des cheveux noirs, évocatrice ou pas d’autres pilosités encore, est en bonne place parmi les images liées à sa première demeure. Pour cette raison déjà qu’à sa naissance Freud se présenta non seulement coiffé, mais encore avec une si abondante toison noire sur le crâne que sa mère le surnomma Mohrchen, petit nègre. Nous l’avons appris dans sa biographie par Jones, et surtout dans la Traumdeutung grâce à un rêve dont nous avons parlé l’année dernière, le rêve du chapeau 290 291. Nous en avons tiré parti dans le contexte où le petit nègre a fait son travail, accompli son devoir et peut donc s’en aller. Image of his own, dit Jones. « Image propre à lui », faudrait-il traduire ! Certes oui, puisqu’il s’agirait d’une image ayant quelque relation avec sa propre image, dans son origine même. Nous n’avons, hélas, pas d’image de Gisela, ni de sa coiffure. Mais nous en avons une fort bonne de la jeune fille dont il tombe amoureux dix ans plus tard, en avril 1882, lorsque son regard est arrêté sur son chemin vers son bureau, son cabinet (il en a un depuis l’enfance) où il fonce dès son retour à la maison. C’est une image dont le texte ne donne qu’une partie. Le texte de Jones y pratique une découpe, tirée sans doute des meilleures sources, celle de la pomme pelée. En effet, au moment où Freud passe devant la porte de la salle à manger, il voit une jeune fille attablée, pelant une pomme. Détachant

de la pomme cette enveloppe superficielle dont le prélèvement, qui nécessite un minimum de dextérité, rend la pomme prête à la consommation.

Mais l’image que nous en avons la montre à cette époque (après, cela va changer) avec des cheveux foncés aussi et nettement partagés par une raie médiane. On est là, direz-vous, sur un terrain fragile, où il faut se garder de la facilité. Soit. Mais, en l’occurrence, la facilité n’est-elle pas du côté où tout est prêt pour dire qu’à cette époque c’était une coiffure tout à fait courante chez les jeunes filles ? Je veux bien. Mais en regardant l’image du groupe familial en 1876, je constate qu’aucune des cinq jeunes filles représentées, et qui sont les sœurs de Freud, ne porte cette raie médiane. Et certaines ont des cheveux assez clairs. La seule raie médiane est sur le propre chef de Mme Amalia, la mère de Freud.

Pourquoi ne le remarquerais-je pas, puisque je sais qu’un patient obtint de Freud une relation que nul autre avant ou après n’approcha même de loin : l’homme aux loups. C’est un personnage dont, à distance et par la lecture, rien ne vient brosser un tableau plus spécialement irrésistible. Mais auquel c’est peu de dire que Freud porta une forte affection. Et nous savons que ce patient parla à Freud de son énamoration à lui.

Comment en rend-il compte ? Je lui passe la parole : « C’était le carnaval et le soir du jour où j’entrai dans la maison de santé, un bal costumé devait avoir lieu pour le personnel et les infirmières. Le Dr H. et moi fûmes également invités. En observant les danseurs, je fus immédiatement frappé par une femme d’une extraordinaire beauté. Ses cheveux d’un noir bleuté étaient partagés au milieu et ses traits étaient d’une régularité292 », etc. Bien, direz-vous, mais il n’y a pas encor _ là de quoi en faire une histoire. De Thérèse cependant, ce patient a encore fort à dire, et à nouveau, comme par hasard, cela concerne les cheveux 293. « J’ai toujours admiré un tableau de Léonard de Vinci, montrant une femme aux sombres cheveux partagés 294. Ce portrait est passé

dans l’histoire sous le nom de « La Belle Ferronnière ». Je voyais une grande ressemblance entre ce portrait et Thérèse… »

Cette Thérèse est l’objet de ce que son amoureux appelle des « attaques », deux pour être précis. Appelées « première attaque » et « deuxième », qui consistent à faire irruption dans sa chambre pour paralyser la défense possible de l’attaquée qui ne peut plus appeler à l’aide, car l’envahisseur est déjà dans la place. L’homme n’est pas encore marié. La guerre n’a pas encore éclaté, l’analyse n’est pas encore finie. Mais Thérèse arrive à Vienne. Freud se la fait présenter. Il la trouve magnifique, « belle comme une impératrice » ! Et exprime son admiration de telle sorte que le projet de mariage reçoit ce que le patient entend comme une approbation sans réserves.

L’homme auquel Freud manifestera un attachement, que sans sa manifestation nous n’aurions peut-être pas connu, est après la guerre le mari de Thérèse, épousée à Odessa. Le mariage eut lieu en 1914, peu après le déclenchement des hostilités. Odessa où, je le rappelle, Amalia a séjourné dans ses jeunes années. Jakob, son mari et le père de Freud, y est allé lui aussi tenter sa chance. De toutes les villes russes, Odessa est la seule avec laquelle la famille Freud ait quelque lien. C’est de là que lui vient ce seul patient russe.

Le partage des cheveux porte en allemand un nom : Scheitel. Et ce mot en allemand est en doigt de gant retourné par rapport au mot voisin déjà inscrit à la lettre S de notre lexique imaginaire, Scheide. Si Scheide est fourreau, étui, gaine, vagin, et en même temps séparation, partage, Scheitel est sommet, calotte (crânienne ou particulière). Et en même temps, partage, séparation ! Au point que sich scheiden ou sich scheiteln veulent dire également se séparer.

À la séparation, les deux mots offrent sur le corps, si nous prenons Scheide et Scheitel dans leur référence anatomique, deux lieux. Qui sont le sexe, siège imaginaire des processus du Sexualleben, la vie sexuelle, et la tête, siège imaginaire du Seelenleben, la vie de l’esprit. Deux supports imaginaires de structure analogue et symétrique, en relief et en creux.

Les représentations dont ces deux mots sont porteurs se rapportent à deux plans d’une courbure que représente la calotte et la capsule, dont il a déjà été question à propos des membranes, et que l’on peut ici évoquer à nouveau pour

faire image. Ces deux sommets du corps, qu’après tout constituent le sexe et le sommet du crâne, sont remarquables en ceci qu’ils sont capsulés, par une capsule fragile, mince, dépressible, qui s’appelle respectivement hymen et fontanelle. Qu’importe si l’une et l’autre ne disparaissent ni à la même époque ni de la même façon. Ne croyez pas que j’aie oublié que sur le crâne il y a plus d’une fontanelle : il reste précisément que c’est sur le crâne qu’elles sont. De plus, à provenir du fons qui veut dire source, origine, cause, et enfin principe, ces membranes, quel rappel inscrivent-elles sur notre tête de nouveau-né ?…

Quant aux cheveux eux-mêmes, lorsqu’ils s’y prêtent, que peut-on faire d’autre de plus simple, en somme, pour commencer, que de les partager ? La seule particularité dans notre cas, c’est la position de cette ligne de partage, et qu’elle soit unique. Pourquoi dans l’ensemble, compte tenu de ce qu’autorisent et défendent les fluctuations de la mode, guettons-nous avec attention le moment où la croissance de la chevelure des enfants permettra enfin, à la plus grande joie des parents, d’abolir cette rotondité sans faille de leur calotte crânienne, en y traçant avec peigne et brosse un ordre dont le sens général est d’être un partage des cheveux ? Est-ce pour une raison très différente que d’autres sociétés, même si elles épargnent la peau du dos, du ventre, de la poitrine, marquent encore le visage de ces balafres que l’on appelle tatouages rituels ?

Quelle est la cause de cette nécessité qu’il y a de tracer des signes de partage sur les surfaces, les plans, où ce signe ne va justement pas de soi, n’est pas donné par la nature ? Bref, où ce signe de partage ne va pas sans dire. Ou, si l’on préfère, sans dit. Un dit sur la continuité de ces plans de séparation, ces interfaces, dont cette membrane qu’est la peau donne une représentation. Où rien n’est dit, avant qu’elle ne se marque du signe d’une discontinuité. Mais n’avons-nous pas manqué, peut-être, un temps utile à notre discussion des modalités du fonctionnement de la séparation ? Peut-être même est-ce notre mot qui manque quelque peu à nous donner les coudées franches. Et qui sait si la différence n’a pas trouvé les deux orthographes qu’on lui distingue de nos jours dans la difficulté qui est inhérente à la problématique de la séparation.

Mais le texte freudien, par le hasard qui en fit un texte

allemand, nous apporte deux mots qui, en nous donnant deux voies, nous ménagent à la question deux modes d’accès bien distincts.

D’une part nous avons le mot Scheidung, pour nous une vieille connaissance, qui désigne précisément le genre d’opération que le Scheitel opère sur la tête, quand il s’agit de cheveux : d’y tracer une raie, un trait. De l’autre, un mot que nous avons rencontré l’année dernière, Sonderung, qui désigne le résultat d’une séparation au sens où elle établit une distinction, comme celle qui existe entre deux milieux différents, l’air et l’eau, l’air et ce qui est de l’autre côté de la mince pellicule de caoutchouc d’un ballon d’enfant, un gaz plus léger que l’air, l’hélium par exemple. Dans le cas d’un ballon, l’air est dehors, l’hélium dedans. La pellicule est l’agent de la Sonderung. Faute d’elle, pas moyen d’isoler de l’hélium dans l’air. Et, pour attester de la claire distinction de ce dehors et de ce dedans, il n’est que de piquer un ballon. Cela fait même du bruit.

Or ce que nous avons vu à propos de la question du dedans et du dehors dans les rapports qu’elle entretient avec les représentations suscitées par l’évocation du Wei-bliche, fait que nous ne pouvons, à propos des femmes, user d’un schéma dont ce ballon d’enfant serait le modèle. Ni dire que leur enveloppe distingue un dehors et ce qui est de l’autre côté de la peau. Elles peuvent nous retenir plus que nous contenir, ce qui, je pense, est maintenant clair pour nous. Uniquement nous retenir, avec d’autant plus de mal que nous devenons plus lourds et plus gros. Parfois, même, elles ne réussissent pas à nous retenir le temps qu’il faut, ce que le mot anglais de miscarriage exprime parfaitement. Le mot qui veut dire en somme « accident de portage », au sens où carriage est un plan qui porte, le plus simple même, une planche qui peut avoir des roues, éventuellement sans côtés, ni toit, ni rien d’une boîte. Elles nous empêchent de tomber. Comme un nid, mais plus sûr que celui des oiseaux ; comme une poche dont la marsupiale est la seconde en date, mais qui assume la même fonction. Elles peuvent nous retenir, mais en aucun cas nous contenir. Ce qui se rompt, et du reste précisément pas dans le cas d’un accident prématuré, ne participe pas de l’organisme maternel, et lui est tout aussi étranger que l’œuf dont ces membranes là sont filles, au même titre que l’embryon. Donc cette mince cloison

__la peau – du dehors des femmes, qui est aussi leur enveloppe à l’extérieur de laquelle nous sommes, est en même temps susceptible de nous envelopper aussi. De sorte que ce dehors des femmes enveloppe l’enfant (l’enfant que nom sommes), la mère, et également la différence de ces deux modes d’enveloppement. Et de tout cela le voile porte les virtualités, le voile qu’un souffle d’air fait onduler. Le voile dans les replis duquel on peut se trouver enveloppé, même à deux.

Enfin, pour imager ces choses, imaginez-vous être avec quelque personne de bonne composition et d’humeur joueuse comme la vôtre, en train de manipuler par grand vent un fort métrage de mousseline. Ou pour les hommes, image plus martiale, essayez, sans avoir appris, de replier un parachute. Le service qu’à son insu Derrida nous a rendu, c’est celui de nous rendre plus aisé le soupçon que l’hymen est, du corps féminin, ce qui porte le mieux les virtualités du voile. Non point parce qu’il est mince et fragile, encore que cela n’y soit pas indifférent. Mais parce qu’il se tient, comme représentation, entre le dehors de la femme et ce dedans qui est le dehors qui peut envelopper mère et enfant, il se fait ainsi vraiment le représentant représentatif des virtualités du voile. Et du même coup aussi le représentant de cette panne, horrible entre toutes, panne de la pensée, parce que panne de la décision qui fonde la distinction dedans-dehors.

Alors, restant à deux, enveloppés dans les replis de notre mousseline ou de notre toile de parachute, y compris la tête pour rendre les choses claires, que serons-nous comme objets pour un regard extérieur au système que nous constituons dans les replis de ce voile ? Comme objets visibles ? Visibles ou invisibles, nous le serons au gré des replis du voile, au gré du vent s’il souffle. Voilés ou dévoilés, selon que nous y serons roulés, et comment. Ce que j’essaye de vous faire appréhender, c’est qu’il n’y aura aucun système fixe qui régisse notre visibilité ou notre invisibilité. Rien, aucun principe gouverneur.

Reprenons maintenant notre image élémentaire, celle d’une surface quelconque, dont, à présent, qu’elle soit concave ou bien convexe peut être indifférent grâce au déploiement pla-nisphérique de toute courbure. Et sur cette surface traçons un trait, par rapport auquel nous aurons une première définition possible de quelque chose dans ce champ, comme celle

qui consiste à discerner par rapport au trait une plage à gauche et une plage à droite. De ce trait, en le levant faisons un pieu. Ce sera une borne. Un pieu à lui seul est certes déjà un point d’orientation, comme point de ralliement par exemple. Il est aussi l’amorce d’une indication de limites, d’une frontière, pour autant qu’à sa vue le regard peut se mettre en quête d’un second pieu quelque part dans l’horizon. Il suffit de deux pieux pour qu’une droite entre eux trace une limite.

Si nous traçons sur notre plan un deuxième trait, nous aurons commencé à construire un plan de séparation d’un nouveau type : une séparation discontinue, qui s’appelle une palissade. Qu’une palissade se compose de pieux nombreux, serrés, voire jointifs, ou de pieux espacés, ne change rien à la chose quant à son principe, qui fait que, pour nous, il suffit de deux pieux pour l’établir. Deux pieux entre lesquels il y a un passage réel ou virtuel d’un côté à l’autre, de dehors à dedans. Il suffit pour cela de jouer sur leur écartement. U n’y a pas à crever une paroi. Un interstice suffit au regard, un intervalle suffit au passage. Autre logique séparatrice que celle du voile. Pas d’enveloppement possible ni de l’un ni de l’autre, ni de l’un par l’autre, ni des deux. Autre mode de voir, ou de ne pas voir, d’être vu ou de n’être pas vu. Retour d’un principe que le voile avait aboli, d’un gouvernement stable au fonctionnement du vu et du non vu. Ce que dans la pratique d’une réalité simple on exprimerait facilement en disant qu’il suffit d’être dans l’axe.

L’intérêt de cet exercice un peu enfantin que je propose pour rendre aisément saisissable l’existence de deux logiques séparatrices, distinctes, réside en ceci qu’il peut nous préparer à les repérer dans leur distinction lorsque nous les rencontrerons. Il peut aussi, en particulier, nous permettre de remarquer que les écrits métapsychologiques que nous avons rencontrés, et qui nous ont mené à explorer l’horizon des pellicules et des membranes dont nous avons souligné la filiation jusqu’au point où elle aboutissait dans la question posée par le Weibliche, sont des textes entièrement travaillés par la logique séparatrice du voile.

Dans l’image évoquée de la pomme pelée, c’est cette logique de la séparation continue qui est elle-même travaillée, et travaillée manuellement. Peler, qu’est-ce d’autre après tout que d’écorcher ? Mais en prenant une vue d’ensemble de

la scène, telle que nous l’avons saisie en passant devant le cadre de cette porte de salle à manger, nous y avons également situé une représentation de l’autre logique séparatrice, en l’occurrence celle de la raie.

Nous l’avons fait par le biais de l’image photographique. C’est un pauvre moyen, penserez-vous… Encore que je vous invite à faire l’expérience de regarder le portrait photographique de Thérèse, « la Belle Ferronnière », telle qu’il est maintenant accessible au lecteur dans le volume consacré à l’homme aux loups. Nous nous sommes également servi du discours des tiers, l’homme aux loups lui-même, ou Jones. Le procédé peut frapper comme étant d’une insigne maladresse. Je vous propose cependant avec délibération ces moyens-là. Car maintenant, c’est à votre regard que je fais appel. C’est lui maintenant qu’à l’inverse du parti pris antérieurement il faut mobiliser. À présent, ce sont des images qui sont proposées. Des images dans leur forme la plus courante que le discours souligne à peine, où il ne fait que jouer le rôle de guide. Comme le guide d’un musée auquel nous demanderions dans quelle salle se trouve justement l’image de « la Belle Ferronnière ». Arrivé devant elle, le discours du guide devient un peu superflu. En s’imprimant dans l’œil avec son pouvoir d’effraction, cette image fournira au regard la meilleure préparation pour la tâche qui l’attend dans les textes où il n’en sera que plus à l’aise pour la retrouver.

Car le fait est là, dont ces images nous donnent la représentation que le Weibliche, toujours et dans ce que chaque femme peut en incarner, confronte à ces deux logiques séparatrices. Et à l’espace, entendu même dans le sens le plus pratique du terme, de leur différence. Même la nature de. la pulsion est intimement liée à cet espace de la différence de ces deux logiques séparatrices, où quelque chose va de l’une à l’autre. C’est le mouvement même qui constitue la pulsion. Je trouve un avantage à une trouvaille de Lacan. C’est une trouvaille de dictionnaire, mais le dictionnaire est le type même de terrain où la trouvaille peut advenir, il est une matérialisation du champ d’une langue. Cette trouvaille, en poussant les choses, en leur appliquant un certain Trieb, qui révèle toujours quelque chose, lui fit proposer le mot « dérive » en traduction de Trieb. Treiben, le verbe veut dire aussi « dériver ». Sich treibend bewegen, se laisser

flotter au gré des vents et des flots, comme le treibendes Eis du texte freudien, la banquise en dérive. Cette image ne sacrifie rien de ce que le terme « pulsion » représenterait mieux. Ni la rigueur du niveau de la langue, ni l’exactitude, ni l’effet de vérité, ni les représentations d’une indispensable énergétique. Si ce qui dérive est une grande masse et que le courant soit violent, l’effet d’écrasement peut être d’une force énorme.

Ce qui dans l’espace constitué par la différence entre ces deux logiques séparatrices dérive avec une force imparable, c’est le regard, au sens précisément où l’on peut parler de pulsion scopique. Vous allez voir aussitôt que l’appeler comme je le fais, dérive imparable, incoercible, non susceptible d’être freinée par quelque dispositif, dérive absolue du regard, est plus concret que la saisie du phénomène autorisée par le terme de pulsion scopique. « Le regard glissa vers », « le regard irrésistiblement se porta sur », etc., toutes les façons de parler du regard (autrement qu’en termes de sa toute-puissance : « son regard le fixa, le transperça »), tout ce qui parle du regard pour ce qu’il est concrètement, tout procède toujours de sa dérive et de sa plus grande pente, dans les replis du voile. Nulle direction ne prévaut sur une autre, sinon celle qui le fait dériver vers la palissade dans l’interstice de laquelle il peut s’écouler.

L’espace entre les deux logiques séparatrices du voile et de la palissade est très précisément celui que le discours commun postule entre ce qui y figure sous les termes de l’érotique, et ce qu’il appelle pornographie ou obscénité. Les flots d’encre déversés par la critique à ce sujet, à notre époque surtout, ne procèdent à nulle inflation de ce qui se trouve dans les propos de table, de salon, ou d’ailleurs : « Moi, l’érotique j’aime bien, la pornographie, non ! »

C’est un espace où tout est simplement affaire de force et de vitesse de la dérive, d’état de la pulsion, et, comme sur la carte du tendre des méandres et des haltes, si elles sont plausibles, du désir. Cela commence toujours dans le voile et ses jeux, puisque c’est lui qui amorce le mouvement de la dérive. Mais rien ne saurait en rester là, puisque, s’il n’y avait pas la palissade que le voile désigne comme promesse, il n’y aurait pas non plus d’autre voile que celui qui viendrait envelopper le visage du dormeur pour l’étouffer. L’un ne va pas sans l’autre. Du voile, la pente est vers la

palissade et son interstice. Toute l’iconographie statique ou animée en témoigne, dont du reste la dérive s’accélère… Le vêtement glisse, se soulève, alors le V des jambes ou même du pli d’un bras offre la première palissade et le premier interstice à la dérive du regard. Si l’intervalle s’accroît, le regard y tombe en chute libre sur un autre voile, qui le fera couler vers une autre palissade, et ainsi de suite. C’est cela l’érotique dont, l’art aidant, on dira merveille. Mais si d’aventure la palissade ne fait pas long feu, et qu’elle laisse d’emblée tomber le regard sur le voile qui est reconstitué derrière elle, c’est la pornographie. C’est le voile crevé. Et le voile crevé n’est pas une brèche. La brèche n’est que marque de la palissade surimposée sur la continuité du voile. Ce tatouage, le voile crevé, c’est le trou. Si le voile premier se lève trop vite, si la première palissade laisse trop vite passer, on se retrouve devant un second voile où il ne reste plus qu’à faire un trou. C’est la fonction de la pornographie.

On dit ne pas aimer. Pourquoi ? Est-ce parce que ça va trop vite ? Parce que la dérive est trop forte ? Ou est-ce parce que, du fait que cela va trop vite, on craint de mourir trop tôt ? Il faut toutefois se hâter de remarquer que la crainte de mourir trop tôt, qui se retrouve dans la suite ordinaire de ces événements, ne menace aucunement dans la pornographie comme telle. Car dès qu’avec le voile crevé son discours arrive au trou, la bascule scatologique de la pornographie s’effectue instantanément. Et du coup est retrouvée la ressource, inépuisable même si l’agent en est toujours le même, de l’analité. La bascule scatologique signale le point d’extension extrême de cet espace entre ces deux logiques séparatrices. Une femme est porteuse de la représentation de ces deux logiques. Entre les deux, il n’y a pas d’option possible sur la plus grande pente de la nature. Tout comme naturellement une femme n’est éminemment pas porte-trou. Elle ne joue que du voile. Le jeu de la palissade est, comme jeu, masculin. Elle n’est pas porte-trou et la pornographie vise à le lui rendre. Qu’elle ne soit pas porte-trou, le début du processus, celui qu’on désigne comme érotique, fait mine de le savoir. Mais il ment. Il ment même d’autant plus effrontément et avec d’autant plus d’assurance que ce discours, qui est masculin de bout en bout, sait qu’il va en chemin trouver un recours tout-puissant. Car sa bascule anale n’est, comme pour l’acrobate qui ferait un faux pas,

qu’un filet, là à toutes fins utiles, au cas où ferait défaut le recours qui permet aux choses d’en rester au niveau du jeu de la palissade. Car, dans son interstice, il peut ne pas tomber pour cette raison qu’il peut le trouver déjà occupé. Comment ? C’est précisément le texte freudien qui va nous le montrer.