Le masculin, le féminin et la bilatéralité

11 décembre 1974

Je n’entamerai pas cette année le propos que j’entends tenir ici avec la solennité que je donnais, il y a un an, à notre première rencontre. Nous commencerons donc pour cette fois d’une façon qui ne forcera rien dans votre écoute et puis, chemin faisant, nous verrons graduellement à muscler ces exposés. Et pour qu’il ne soit pas dit que, sur sur des chemins ardus, je vous emmène au pas de charge, je m’exercerai à la sagesse pour la vitesse du parcours. Nous avons plusieurs raisons de dépouiller cette année les pompes de la rentrée. En effet, outre qu’elle vient tard dans la saison, non seulement nous avons appris à nous reconnaître un peu des yeux, mais encore bien des choses ont bougé, et plus qu’il n’y paraît, pendant ce peu de temps qui s’écoule d’un mois de novembre au mois de novembre de l’an qui suit. Là où s’étend la région du discours freudien (mais aussi bien du rapport de notre fin de siècle à ce discours) que j’entendais parcourir devant vous, puis avec vous, les choses sont devenues plus graves, ce qui veut dire plus pesantes. Et, peut-on dire, plus encombrées, comme les rues et les routes, avant qu’une pénurie dont il reste, pour notre domaine, à apprécier la nature, ne rende tout le paysage à son désert premier. À ce qu’elles deviennent plus graves et encombrées, nous aurons peut-être quelque peu contribué, du seul fait d’y avoir porté nos pas. On en aperçoit déjà quelques signes, et de ceux-ci, nous ne saurions être juges. Mais enfants de notre temps, ce que nous ne pouvons manquer d’être, et donc placés dans cet encombrement croissant, nous y avons suivi une direction contraire à l’ensemble du trafic. Cela, nous ne pouvons le nier.

Au cours du printemps dernier, alors que nous devisions dans un moment de loisir, Serge Leclaire m’avait fait part de la conviction dont il était animé quant à l’inutilité de toute militance analytique, quelle qu’en soit, disait-il, la nature.

S’agissant d’un terme auquel, peu de temps auparavant, j’avais tenté ici même de donner quelque suite, son propos me laissa perplexe. Et comme nous étions deux à vouloir, donc à penser pouvoir nous répartir ainsi sur deux versants d’une même crête, je me demandais quelles formes prendraient les leurres qui nous feraient obstinément persévérer, l’un et l’autre, sur une route que nous aurions l’illusion de penser avoir choisie.

Comme toujours en pareil cas, ce qu’on appelle la réflexion se porte en avant du point où, si l’on reste juste le temps nécessaire, on recueille le gain qui se manque dans le mouvement entamé. Et là le mot était : « Inutilité ». À simplement se renverser, la formule « Inutilité de toute militance (analytique) » donne « Utilité (sous-entendu, toute) de la non-militance ». L’utile et l’inutile ne le sont jamais que par rapport à un certain chemin à parcourir. Parcours à accomplir de nos jours, dans un trafic dense, suivant une direction dont la maîtrise peut échapper quant à son établissement, mais qui doit après coup être reconnue, et, dans le mouvement de sa reconnaissance, faire l’objet d’un aveu. Et l’utile, voire l’opportun, ne seront pas les mêmes selon le sens du parcours avoué.

Comment n’y pas penser un soir comme aujourd’hui où, reprenant ce qu’on appelle le contact, le regard se porte sur ce que, depuis le mois de juin, le temps a déposé sur la route. Juste avant la grande dispersion des vacances, il y a eu la rencontre de Cerisy-la-Salle. Certains d’entre vous y ont peut-être été présents. Au même moment, à l’autre bout du champ dirai-je, est sorti ce pavé qui, malgré les torpeurs de l’eau où il tombe, garde ses possibilités d’y créer des remous : la correspondance entre Freud et Jung, dans l’original allemand et sa traduction anglaise h De cette dernière, je me tiendrai à signaler le caractère totalement inusité dans ce genre d’exercice. Vous avez peut-être commencé à y jeter un coup d’œil. Utilisez l’anglais avec, en guise de précaution, cette arrière pensée : rien, pour une fois, n’y est inexact ; rien non plus n’y est aplati ; mais tout y est, de fond en comble, comme faux dans le ton. C’est le résultat d’un parti 1

pris honnêtement annoncé par le traducteur. Pour rendre la familiarité et parfois la crudité du ton, frisant par endroit, chez le jeune Jung, la grossièreté du carabin tudesque (le savoir ne porte nul ombrage à l’importance du rôle qu’il a joué), le traducteur en donne l’équivalent au goût de son lecteur, ce qui en termes de gestion ressortit, si je ne m’abuse, du merchandizing. Et son client est le lecteur qui constitue le marché du livre aux Etats-Unis. Il s’agit donc d’une traduction fidèle dans la modernisation, dont l’effet est par moments assez ahurissant.

Puis la rentrée amena son lot automnal de nouveautés dans l’édition, qu’un de mes proches appelle à l’occasion le flux hebdomadaire des publications analytiques. C’est ainsi que nous avons vu paraître le livre de Luce Irigaray2, et d’autres encore de la même école, à distinguer néanmoins de l’Ecole freudienne. Il y eut enfin le congrès de Rome de cette Ecole, congrès auquel je n’ai aucune part mais dont je situe l’événement du même côté du champ où se situe pour moi la correspondance Freud-Jung. Car, contrairement aux autres faits mentionnés, ce congrès, de même que cette correspondance, ne peut manquer de me concerner dans son incidence et ses conséquences lointaines comme il vous concernera selon la position qu’il pourra vous échoir ou qu’il vous a échu de choisir quant à ce pivot de l’analyse autour duquel gravitent les objets et représentations dont la question est, depuis le début, toujours posée dans les termes suivants : « Est-il possible de faire sans… » Vous savez comment je vois les ségrégations issues des réponses données à cette question, et vous connaissez les positions que j’ai essayé de distinguer l’année passée :

« Croire n’avoir jamais fait sans… »

« Croire un beau jour, tous comptes faits, pouvoir faire sans… » (où Ferenczi m’a servi de façon exemplaire) ; et enfin la dernière :

« Croire tous comptes faits ne pas pouvoir faire sans… »

Sans quoi ? Là est toute la question. De ces trois positions, la première menant aisément à la seconde, seule la troisième, vous le savez, me semble pouvoir pousser des racines utiles dans le parcours freudien, si l’on suit ces deux jalons que sont pour Freud lui-même, et sur la même route, Totem et tabou et le livre sur Moïse. Pour la topique dont je parle, il est de nos jours utile, voire exigible, si l’on veut dans ce champ se déplacer autrement qu’à tâtons, de situer Freud et Lacan dans des positions pour une part homologues dans leur champ d’actualité respective.

Enfin, pour ma part, ce congrès de Rome est évidemment un congrès de Rome auquel je ne suis point allé, vingt et un ans après le premier, celui du discours appelé le discours de Rome, en 1953.

Si j’en juge par le peu qui m’en est revenu, il est peut-être superflu que je m’acharne, auprès de ceux qui ont pris part à ce congrès et qui ce soir sont parmi nous, à démontrer une évidence : à savoir qu’une perspective qui ne marque pas la pierre où se fonde et simultanément trébuche la démarche freudienne ne permet nul détour autour de la fonction du maître. J’ai cru pouvoir vous montrer l’an passé que d’un pareil détour la méconnaissance ne pouvait être qu’un état passager, ouverte qu’elle est sur la forclusion.

On a pu dire, comme je l’ai appris, que j’avais ce qu’on a appelé un problème personnel avec le père. Et combien on a raison de le dire ! Au sens où je gagerais qu’aujourd’hui il en est quelques-uns de plus à savoir (ou à réapprendre) qu’ils ont le même. Et du même coup à se trouver en meilleure posture pour abolir dans leur esprit une confusion dont il n’y a du reste pas à rougir. Confusion qui s’est prêtée à ce que l’on entende, au choix, soit que je ressassais de vieilles, parfois très vieilles histoires, soit qu’en historien je parlais de l’histoire du mouvement analytique, soit enfin que c’était ce problème, sous-entendu le mien, qui trouvait là l’espoir d’un règlement de son contentieux.

Mon effort, pourtant, a été d’établir, et notamment pour les moins favorisés d’entre nous – ceux qui pour moi sont peut-être les plus proches –, une des conditions que je crois fondative d’un travail dans la psychanalyse, plus précisément d’un travail situé sur le versant qui est, dans l’analyse, du côté de la Wissenschaft. C’est-à-dire du côté de la science, quelque coquetterie que l’on mette à prononcer le mot. Condition fondative pour y tenir un discours théorique qui ne divague pas d’avec la doctrine analytique. Discours qui pour se tenir requiert une notion ferme du champ parcouru, de la façon dont ce champ est frayé, de son pivot et de la place que l’on y tient. Champ où il faut pouvoir se situer, et j’ai soutenu que l’analyse de l’analyste poursuivait essentiellement le but de lui rendre possible de s’y placer comme il sied. Champ qui peut sans outrance s’appeler en effet le champ de ses problèmes.

J’ajouterai donc sans plus attendre que j’ai aussi un énorme problème avec la mère ! Présage, pour mes exposés de cette année, d’une pesanteur accrue.

J’en avais déjà donné, sans le tempérer, un signe avant-coureur l’année passée. J’avais parlé du père, mais, disais-je, parlant de moi, en étant comme porté par la mère. C’est ce que je n’avais pas caché lorsque dans mon travail ce support était passé transitoirement par une phase d’éclipse. C’est ce support même qui est cette année l’objet d’un des aspects de ma question. Support qui, si sa force décline, me laissera exposé au retour alors menaçant d’un père auprès duquel nous avons parcouru les voies de la Versohnung – de la ré-filiation, si l’on traduit littéralement, ou de la réconciliation, selon l’usage courant. C’est vous dire aussi quelle réticence m’anime et me sert de moteur. Moteur étrange, certes. Réticence à aller plus loin (sur quoi j’avais conclu l’année passée), compagne même du désir de revenir en arrière et de pouvoir ainsi tout recommencer. Cette réticence, dois-je vous le rappeler, concerne très précisément le travail théorique dans l’analyse, réticence à théoriser lorsque l’on est dans certaine position. Car la théorisation peut être fraîche et joyeuse dans d’autres circonstances encore que celles qui la font buissonnière. J’y reviendrai.

Pour l’instant, il suffit de savoir que ces circonstances ne sont pas les miennes. Et même, dois-je ajouter, si l’an dernier était passé dans ma première annonce comme un son de clairon, si je vous ai dit que dans une situation privilégiée j’étais la partie parlante, cela aussi est dans le cours de son déclin. Le privilège s’abolit de parler d’un lieu complexe qui délègue à la parole l’une de ses parties. C’est dans ce qui se joue qu’il faut à présent me glisser pour y parler. On pourrait dire y combattre et, pourquoi pas, s’y défendre. C’est cela, quoi qu’on en pense et quelle qu’en soit la forme, le propre du travail de la théorisation. Ce pour quoi notre époque est à la fois égarante et éclairante, du fait de la multiplicité des discours théoriques qui prennent l’analyse, le texte freudien, comme canevas de leur ouvrage. Cela va depuis les formes du texte freudien lui-même, en passant par celles que le discours théorique a pris en Angleterre et aux Etats-Unis où il foisonne, jusqu’à celles des textes de Lacan, de ceux de ses élèves qui s’expriment dans l’Ordinaire du psychanalyste – cet organe auquel ma préférence continue d’aller –, celles des textes de Derrida et des grammatologues. Que de formes ce discours théorique a pris de nos jours, si l’on y ajoute celle qui permet à coup sûr et sans risque d’erreur de reconnaître les travaux de la Société psychanalytique de Paris ! Je ne parle là que des attributs formels des écrits cités en exemple. Car l’essentiel de leur portée dépend de ce qu’il en est dans ces textes de la division particulière dont le travail analytique doit être marqué pour rester tel qu’il se prétend, et qui fait que le savoir s’imprime sur l’une de ses faces seulement. Et là évidemment, malgré les apparences, comment ne pas tendre à ranger d’un même côté le discours portant la marque de la Société psychanalytique de Paris et la production de Lacoue-Labarthe, Irigaray et Jean-Michel Rey. Pour ce dernier du reste, je n’ai pas caché l’estime admirative où je tenais l’intelligence et l’obstination de son travail.

De sorte que par-delà la diversité des formes que peut prendre le travail théorique, celui dont Freud et Lacan tout aussi bien nous laissent le modèle se reconnaît assez aisément. C’est un travail qui dans un texte déjà donné – et pour Lacan, c’est principalement celui de Freud – opère un nouveau relevé, un nouveau prélèvement de représentations et de mots, et y lie, si faire se peut, les siens propres. Mots alors nouveaux. Et si ce processus n’est pas à l’œuvre, quelque chose se trouve élidé du rapport à la réticence, à quoi depuis Freud on peut reconnaître l’effort théorique. Que cet effort-là, dans son rapport à la « fantas-matisation métapsychologique » notamment, comme il arrive à Freud de l’appeler, soit au service du principe de réalité et témoigne de son emprise, ne peut à présent nous surprendre, si nous gardons présent à l’esprit ce que nous en avons souligné l’an passé dans notre lecture de la lettre à Romain Rolland « Un trouble de mémoire sur l’Acropole ».

Du jeu de la réticence dans l’effort théorique (c’est à dessein que je souligne le mot effort – Mühe), je ne veux pour preuve que la conclusion d’un article qui se déclare à la fois étape et annonce pour ce qui est de la théorie, un travail de 1910 terminé en janvier 1911, à savoir : les « Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Geschehens », traduit couramment à l’instar de l’anglais « Formulations des deux principes du fonctionnement mental ». À cette traduction je préfère également, malgré sa lourdeur : « Formulation des deux principes de l’événe-mentialité psychique 3 ».

J’en extrais ces quelques lignes :

« Dans ces quelques propositions (Sàtze)4 concernant les conséquences psychiques de l’adaptation au principe de réalité, je me suis vu contraint à andeuten (“indiquer légèrement”, « insinuer”, plutôt que “laisser à l’ombre”’ comme traduit Strachey) certaines considérations que j’aurais bien préféré garder pour moi pour le moment. Et dont la justification ne coûtera certes pas un mince effort (keine kleine Mühe) 5. »

J’espère qu’il n’échappera pas au lecteur bienveillant que dans ce travail-ci tout aussi bien commence à se manifester la souveraineté du principe de réalité.

Mais, quoiqu’il en soit des circonstances qui peuvent un temps apprivoiser, voire lever les réticences, la théorisation reste, si modeste qu’il veuille la dire, une obligation pour l’analyste, au double sens de devoir et de voie obligatoire. Evidemment, il serait malaisé d’éviter l’impression qu’autour de Freud ça théorisait ferme et avec entrain. Avec joie peut-être plus qu’avec gaieté. Le milieu analytique de langue française est, là encore, exemplaire depuis Lacan, pour permettre une vue perspective de ces choses.

C’était Freud qui avait jadis la charge exclusive du rapport à la réticence à théoriser. Il s’en chargeait pour les autres. Et à ses élèves, il donnait les théorèmes de sa création. À eux de les gérer. Lacan n’a pas fait autre chose. Lui aussi a fabriqué force théorèmes. À ceux qui peuvent se dire « seuls » la tâche de les faire, aux autres le soin de les gérer dans leur pratique théorique. Dans cette optique, il est facile de voir que Freud, pour qui personne ne fabriquait rien ou presque, était un théoricien réticent dans sa fécondité et son ardeur inébranlable. Et qu’il était entouré d’élèves dont il avait autant à tempérer l’enthousiasme théorisateur qu’à surveiller la rectitude de leur opération.

Mais, dans cette conjoncture, il est encore un aspect pour lequel la scène française donne une image proche de ce que le cercle analytique a dû connaître autrefois au vif du développement qu’il lui fut donné d’atteindre avant la guerre. Freud aussi, s’il destinait son travail au monde et à la Kultur, c’est-à-dire à la civilisation, le dédiait en premier lieu à ses élèves. À ceux qui en d’autres termes devaient se dire appréciés, c’est-à-dire à proprement parler aimés de lui. C’est où il ne faut pas manquer de voir que Lacan ne produit que pour les siens. Il est aisé de s’en apercevoir si l’on prête l’oreille à ses condamnations de l’emprunt, du pillage et de la contrefaçon, et si l’on considère qui sont les utilisateurs de sa production, ceux qui hors du cercle des siens en effectuent une reprise avouée (comme du freudisme d’ailleurs, et cela depuis peu), à savoir les philosophes.

On s’en souvient, le freudisme fut longtemps dénoncé par la philosophie comme le caneton dans la couvée des poussins. Cela change depuis quelques années, où la production lacanienne est reprise elle aussi par le discours savant. Le pouvoir d’intimidation du discours savant comme tel, et de celui qui de nos jours s’organise plus particulièrement dans cette zone d’interférence, ne peut encore être évalué. C’est néanmoins par un effet de confusion que l’on range du même côté le discours de ceux qu’on appelle les jeunes lacaniens, au sens où ce discours est aussi parfois dénoncé par eux-mêmes comme terroriste et savant. Ceux d’entre eux qui mettent ce discours au service d’un usage militant de l’appareil, usage auquel leur maître invite, sont dogmatiques plutôt que savants. Il ne s’agit pas de la même chose. À ceux qui regrettent ce dogmatisme, il faut bien rappeler qu’à chaque introduction d’éléments théoriques nouveaux, majeurs soit dans leur énoncé, soit, et indissociablement, par la stature du doctrinaire (donc du lien que telle ou telle portion du mouvement analytique noue avec lui, a fortiori s’il en procède au sens de l’analyse de formation), ce dogmatisme surgit nécessairement. L’histoire politique, pourrait-on dire, du kleinisme en témoigne. Et à l’origine même du freudisme, nul ne fut plus dogmatique que celui qui reçut et accepta le titre de dauphin. Qui plus que Jung, avant sa sécession, excella dans toutes les techniques terroristes d’obstruction, d’accaparement de la parole, au cours des réunions des psychiatres de l’époque ?

Ce qui rend ce dogmatisme, et d’autant plus qu’il est rigide, différent du discours savant, c’est précisément qu’il ne l’est pas. L’élève est dogmatique du fait d’avoir un maître, en raison directe de ce qu’élève, il ne sait pas. De ce qu’il ne sait pas ce que sait son maître. La glose sur le sujet supposé savoir servirait ici à réduire le vif de ce dont il s’agit. L’élève est dogmatique de ce qu’il ne sait pas du savoir de son maître, donc même et inclusivement au sens où il ne le comprend pas, c’est-à-dire accepte de ne pas le comprendre ou de le comprendre incomplètement. Il s’accepte, même si ce n’est pas de son plein gré, comme disposant d’une compréhension à laquelle il lui faudra encore beaucoup travailler. Néanmoins, il accepte les énoncés, comme on dit, sur parole. Sur la parole du maître. Et son dogmatisme proclame cette nécessité : « Mon maître ne peut m’avoir menti. »

Qu’on ne se récrie pas à l’usage fait ici de la compréhension. Pour Jung surtout, Adler et d’autres, il faut dire que leurs résistances ont joué, mais on ne peut éviter de constater, en songeant à ce qui sépara Jung de Freud (à savoir la non-reconnaissance du désir comme incestueux), que pendant toute la période féconde et exaltée de leur collaboration Jung n’avait pas compris où Freud voulait en venir, ni même où il en était déjà arrivé avec son complexe d’Œdipe. Donc rien compris à l’analyse.

Et en ce sens, il est remarquable que Jung, dans sa reconstruction des événements, ait daté sa rupture avec Freud d’une époque antérieure à celle où elle eut lieu dans les faits et autour d’un point central de la théorie. Il la fait dater quant à lui du moment où, au cours du voyage aux Etats-Unis, Freud lui dit quelque chose que Jung entend comme recul au second rang de l’exigence de vérité. Il faut comprendre qu’en ce sens, si le maître peut mentir même une seule fois, il peut être menteur. Il peut donc mentir à l’élève. Et ce faisant le priver de la possibilité d’être dogmatique, seul mode d’être pour accepter (étudier est déjà accepter au moins un objet d’étude) un énoncé théorique nouveau.

Faut-il dire exorbitant ce prix à payer ? Doit-on s’attrister ou s’épouvanter que des gens par ailleurs réputés si fins et si intelligents puissent se conduire d’une façon qui donne à soupçonner chez eux un sommeil, voire un naufrage de l’intelligence ? C’est l’angoisse chez qui écoute qui tient la clef de la réponse. Pour ce qui est de notre domaine, nous savons que se donner un maître ne peut être que le résultat de l’élection que l’on en fait. Nous savons aussi à quel point il est aisé de n’y pas procéder : reste à savoir ce qu’on élit alors à sa place. Et nous savons également à quel point ce qu’on appelle un choix de société peut ne servir qu’à ça. Quant au prix à payer, le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’il ne doit pas sembler trop lourd à qui choisit la voie où ce prix-là sera payé. Et le jugement des tiers, qui se croient étrangers à la partie qui se joue, se fonde avec des airs de sagesse sur un dirigisme économique qui vise normativement la libido. Il sert principalement d’alibi à tout retour possible sur une considération de ce que l’on peut appeler ses « moyens d’existence », au sens de ses moyens vitaux et de leur investissement.

Réflexions auxquelles dans leur ensemble (la remarque à plus d’un titre est de saison) devraient se reporter tous ceux, dont le nombre va croissant, qui signalent avec inquiétude, avec alarme parfois, le tassement observable de la demande d’analyse dans le public. Ils manquent rarement d’ajouter que l’inflation du nombre des analystes dont Lacan est à la source n’y est pas non plus pour rien. Ceux qui font ce constat devraient aller plus loin et interroger le fait que le tassement de la demande est celui de la demande dont ils étaient, eux, saisis. Et l’explication avancée là d’une concurrence accrue, voire d’un dumping, me paraît plutôt destiné à voiler un aspect de la demande d’analyse qui intéresse les analystes dans leur rapport à l’analyse telle qu’elle leur est toujours apportée par un discours magistral. La demande d’analyse, cela peut sembler scandaleux, postule une clientèle à l’inconnu. Dans le parler de tous les jours, tel qu’il est pratiqué par tous, l’inconnu porte bien des noms : depuis l’incompris, l’incompréhensible, jusqu’à celui de mystère.

Cela fait trop longtemps que l’ouï-dire, peut-être plus que la connaissance du texte freudien, est installé dans le discours commun ; trop longtemps qu’exercent des analystes qui prétendent savoir et avoir compris, grâce à quoi ils s’autorisent à dispenser une juste formation ; trop longtemps aussi, même si c’est moins répandu, que l’on dénonce les exégètes de Freud. « Cessez donc de chercher des complications qui n’existent que dans votre esprit, on en sait bien assez comme ça ! Cessez, au nom d’une obédience ancienne, de faire courir le monde et d’attirer à vous la clientèle de l’inconnu. »

Et c’est pourquoi, malgré d’incontestables perspectives de facilité, qui d’ailleurs peuvent en elles-mêmes attirer autant que repousser, et malgré les raideurs du dogmatisme, la clientèle de ce qui va de l’inconnu à ce mystère dont chacun peut se sentir porter une part dirige actuellement si volontiers sa demande du côté où quoi qu’on en pense et quoi qui puisse s’en défaire du fait des circonstances (notamment celles d’un enseignement universitaire) le plus de poids est pour l’instant dans une relation où se dit ceci : « Mon savoir concerne pour l’essentiel la certitude où je me tiens que le maître ne peut sciemment me mentir. »

Le constat est également aisé d’un écart infranchissable entre le maniement assez guerrier des appareils et des concepts par ceux qui peuvent s’en dire désignés comme destinataires, et l’usage que peuvent avoir de ces mêmes concepts des analystes qui parfois sur le tard ouvrent un œil inquiet ou curieux sur le travail d’un maître vivant de leur temps.

Et c’est en quoi le problème dont je vous parlais l’année dernière, celui de l’appartenance à une société d’analystes, garde de nos jours en France, malgré une dénégation qui superficiellement s’acharne sur cette évidence, toute sa prégnance représentative, du seul fait qu’il y ait un groupe existant, constitué comme tel, qui se reconnaît un maître vivant. L’adhésion à un tel groupe, ou l’allégeance au maître, est dans chaque cas singulier porteuse de cette problématique, tout autant qu’elle en est portée. On pourrait dire porteuse de ce transfert, si l’on n’avait en mémoire la restriction qui a été apportée à cette notion par Freud en 1937, relativement à la perspective que j’évoque. Freud invitait à voir jouer dans cette problématique quelque chose qui se trouvait pris à ses yeux dans une structure définie négativement par l’accent mis sur ce qu’elle n’était pas, le transfert, quitte à l’ancrer dans la métaphore biologique qui remplit pour lui souvent le même office qu’à Lacan plus tard la théorie du signifiant. On sera dans la même approximation théorique, encore que peut-être plus près d’un énoncé

r

plausible, en notant que, du seul fait de la situation dont nous venons de parler, c’est par le biais de leur appartenance à leurs sociétés respectives que tous les autres analystes donnent forme à leur transfert lacanien – le nom propre occupant ici une place homologue au nom propre d’Œdipe dans le complexe qu’il aide à nommer. Type de transfert qui serait après tout, comme de toute part il s’indique dans la parole ou l’écrit, le fait marquant et la singularité de l’état actuel du mouvement analytique français.

Pas d’autre explication à ce que dans un tout récent numéro de la revue de la Société de Paris, consacré à la publication de la discussion d’un ouvrage publié il y a quelques années par Serge Viderman6, se montre ouvertement, ce qui change des formes passées, une si vive passion et que passent dans l’imprimé ces mots prononcés par la principale protagoniste du débat, à propos du destin d’une patiente adressée : « Hélas, hélas, hélas, à un analyste lacanien 7 ». Il n’est pas aventuré de dire que dans cette exclamation se révélait l’incidence de forces mobilisées par un tout autre jeu que celui dont fait état le contexte manifeste des propos échangés.

Mais plus étonnante est la méconnaissance où le maître se trouve lui aussi des effets seconds induits de son fait, et auxquels nous savons, s’il s’agit de Freud, qu’il peut opposer comme à Jung une étonnante dénégation. Il en est de même à notre époque. Il m’est revenu à la mémoire qu’à un moment donné des pourparlers dont j’évoquais l’année passée quelques épisodes, Lacan opposa à ses détracteurs qu’aucun de ceux qui se disaient ses élèves ne mettait en œuvre les procédés qui fascinaient alors la controverse portant sur sa technique. Car, de même que l’élève ne peut le rester sans être dogmatique, c’est-à-dire sans réaffirmer que son maître ne cherche pas à le tromper, de même il ne peut éviter de donner corps à cet acte de foi. Et donc il doit dans sa pratique inscrire le procédé du maître. Rares sont les manquements à cette loi. Quant à l’acte de foi, c’est bien entendu dans le texte freudien que nous irons en lire le jeu, le moment venu.

C’est là, entre l’année passée et celle qui débute, une zone que nous avions déjà fréquentée au cours de plusieurs exposés, qui nous avaient déjà permis de préciser certains points que depuis ce récent congrès j’ai quelque raison de tenir pour acquis et confirmés. Même si c’est à d’autres que les futurs congressistes de Rome que je souhaitais les rendre intelligibles, l’an passé. Et notamment ce qu’il en est de la pratique théorique (comme une des pratiques de l’analyste, l’autre étant sa pratique clinique, l’une ici ne se concevant pas sans l’autre), donc de la pratique analytique, lorsque l’on a un maître et lorsqu’on n’en a pas. Problème dont j’ai essayé d’éclairer la difficulté de la lumière jetée vivement par l’aventure de Ferenczi. Car la difficulté rencontrée par l’effort théorique, et en même temps le plan où cet effort se déploie, est celui dont un des noms est : la bisexualité. Dès les fondements de la psychanalyse, la bisexualité est ce qu’affronte la théorisation, ce qu’elle vise à résoudre théoriquement, ce qui la menace et la relance en même temps.

Nous en trouvons une expression que l’on peut dire complète, même si elle n’est pas encore développée, dès 1897 dans la lettre 71 écrite au mois d’octobre, qui est pour ce dont nous parlons la période critique. Période qui succède de quelques mois à l’acmé de ce qui dans la correspondance préfigure ce que nous avons développé l’année passée et où le premier jalon fut la lettre 52. Lettre 71 qui commence par ces mots : « Mon auto-analyse est ce que j’ai pour l’heure de plus essentiel, et qui promet lorsqu’elle sera achevée d’avoir pour moi la plus haute valeur 8. »

La lettre 71 est séparée par deux semaines (et par la lettre 72) de la lettre 73 du 31 octobre, où se trouvent les lignes dont je pense que nous avons donné l’an dernier, grâce à la notion du heïlige, de la sainteté, une lecture que nous tiendrons pour définitive tant que nul élément nouveau n’en exigera la révision, lignes autour desquelles des positions se sont nouées avec passion, où Freud fait à Fliess confidence de ce qu’il ne trouve plus dans l’exercice de sa sexualité. Lettre 71 séparée de cette lettre 73 par la lettre 72, où Freud accable littéralement ce dont il est par conséquent accablé. Il accable, au style près, dans une véritable malédiction, ce qui fait obstacle au travail et qu’il nomme la résistance, der Widerstand, der endlich das Arbeiten versagt9, celle qui frustre le travail, qui pour Freud à l’époque est indissociablement l’analyse de ses patients et celle de sa propre névrose. Résistance qui n’est que recouverte par le refoulement. Si seulement j’avais pu, écrit-il, au lieu du concept de refoulement, concevoir, apercevoir la chose qui est dissimulée derrière lui. C’est la résistance qui lui est devenue concevable, greifbar, au moment où il regrette de n’avoir pas vu plus tôt, à travers le concept de refoulement, cette chose cachée, die verborgene Sache 10 11.

Or cette résistance dont il découvre que le refoulement venait après coup se mettre à son service, il la relie à ce moment à rien de moins qu’à ce qui du caractère est façonné par les expériences sexuelles effectives de l’enfant. Et nous avons appris que lorsque dans ces années il parle de l’enfant, c’est lui-même qu’il ne faut pas hésiter à mettre à cette place.

Il faudra du temps pour qu’après la relance de 1910 se précise, dans des formulations dont le progrès deviendra alors continu, sa préoccupation du jeu d’une bisexualité dans ses incidences avec le travail analytique. On en trouve là encore l’aboutissement dans le travail de 1937, « Analyse finie ou infinie », relu l’année passée. C’est vers la fin de cette lettre 71, après avoir rappelé son intérêt exclusif pour l’analyse du refoulement, son Begriff (concept)-clef du moment, qu’il pose, par rapport à ce qui reste encore l’axe de sa théorisation, une question dont je vous propose pour cette année de voir le développement dans son œuvre. Question posée en ces termes :

« J’ai été si exclusivement absorbé par l’analyse que je n’ai pas encore pu essayer de répondre à la question de savoir si, contrairement à mon hypothèse selon laquelle le refoulement procède toujours du côté féminin et se touve dirigé vers le côté masculin, le contraire ne serait pas le cas, comme tu l’as proposé u. »

Où nous devons souligner sur-le-champ ce qui est, en ce début d’octobre 1897, l’essentiel : c’est que la question qui a déjà une réponse hypothétique est ouverte à une réponse de sens diamétralement opposé.

Il y a une façon de commenter un pareil phénomène où une certaine épistémologie trouve facilement son compte : c’est celle qui nous ressasse les caractéristiques de la démarche scientifique freudienne, avec son empirisme et la suite, dont vous connaissez les possibilités de développement. Tout cela est très vrai, à ceci près que c’est en l’occurrence complètement à côté de ce dont il s’agit, où il est question d’autre chose. Et nommément de ceci, qu’un homme – tout l’intérêt est qu’il fut Freud – dit à un autre : « Entre un point A et un point B, une flèche va, je crois, de A à B. Mais il serait possible qu’elle aille de B en A, si, comme tu le suggères, il s’avère que ce soit le cas. » Les deux éventualités sont possibles pour un travail qui se déroule dans ces conditions-là, celles qui existent entre ces deux hommes en 1897. Conditions qui rendent possible qu’un diagramme théorique écrit en diptyque puisse se concevoir comme fonctionnant dans l’inversion de droite à gauche des signes portés sur ces feuillets.

Si vous prenez la peine d’y réfléchir un instant, c’est à proprement parler énorme. Or il se fait que cette énormité, qui semble n’avoir guère attiré l’attention, en raison même de la rareté d’une conjoncture où la relation entre deux hommes permet à l’un d’entre eux de faire avancer décisivement sa découverte de l’analyse, est la seule expression non hystérisée, mais également non dramatisée pour les protagonistes – Fliess ne fut pas le dernier – de la polarisation du champ de la théorie dans les limites où Freud l’a laissé. Limites, il est vrai, ouvertes in extremis. Restera à savoir sur quoi. Et notamment, si elles le sont, comme certains signes prêtent de nos jours à le penser, à ce qui se donnerait comme subversion féminine de ce champ. Ou sur tout autre chose, où la subversion féminine ne vient que se substituer, paradoxalement, comme bouchon, et bouchon théorique, à une forme d’ouverture d’un tout autre ordre de radicalité.

Cette possible inversion polaire du champ masculin-féminin, droit-gauche, est dans son existence même comme possibilité, comme hypothèse, le témoin de quelque chose dont le statut n’est pas aisé à définir car il change dans l’élaboration de la pensée analytique selon ses moments. Quelque chose miroite là comme la promesse d’un champ qui pourrait devenir indifférencié dans son essence. Ou qui passerait par un état possiblement indifférencié, le temps que mettrait à s’effectuer la commutation du système énergétique qui serait imprimé sur lui. Un tel champ existe-t-il, qui entretiendrait ce rapport optionnel avec tout système dont il serait porteur ? Et ce champ serait-il en propre celui de la théorie ? C’est ce à quoi l’analyse nous invite à donner une réponse de Normand. On ne peut répondre positivement et cependant on ne peut manquer d’y tendre. De n’y atteindre jamais est peut-être l’enseignement théorique majeur de l’analyse.

Or il reste, comme trace inscrite dans le développement de la pensée freudienne, que la trêve instaurée par l’illusion de la méconnaissance dans la polarisation du champ sur lequel va courir le discours théorique est l’état apparent du système au moment où s’y autorise le virage décisif que nous avons vu l’année passée. Ce virage affecte l’imaginaire d’une étiologie sexuée des névroses et détermine son passage du masculin au féminin. Le champ créé par l’amitié entre Freud et Fliess aura, pouvons-nous dire après coup, servi principalement à cela.

Par quel miracle ce champ a-t-il été pendant un temps doué de cette réversibilité ? Miracle en effet, si l’on songe à ce qu’en fut la suite, de rancœur, d’amertume, de nostalgie. Et, chez Freud, de sensibilité maladive et avouée aux dangers de la répétition. Répétition qui fut assurément, une fois au moins, inévitable. Nous y reviendrons après un détour par d’autres extraits de la correspondance. Mon intention première n’était pas d’inclure cette question dans ce premier exposé. Il n’y imprime cependant nul changement de cap, mais tout au plus d’allure et n’écarte pas du plan d’ensemble qui se propose déjà à nous.

Entre Freud et Fliess, la rupture survient lorsque de l’implicite secrètement actif dans leur relation où c’était resté jusque-là, quelque chose passe dans le contenu manifeste de leur échange, sans que du reste ce passage puisse, en responsabilité d’auteur, être assigné plus à l’un qu’à l’autre. Ce qui passe ainsi à la surface porte ce nom même : bisexualité. Peut-être sait-on insuffisamment à quel point, tant que la rupture n’est pas consommée, Freud, cet homme que l’on voit si aisément gonflé du plus insupportable orgueil, se fait modeste et, disons le mot, implorant. Dans la lettre 145, il écrit, que si lui Freud est devenu aux yeux de Fliess un liseur de pensée qui ne fait que lire ses propres pensées chez les autres, celui-ci n’a qu’à jeter au panier, et sans la lire, la Psychopathologie de la vie quotidienne, livre que Freud venait de lui envoyer ! Mais que de toutes choses la plus importante est celle qui fera la substance de son prochain livre qui s’appellera La Bisexualité chez l’homme (l’être humain) – Die menschliche Bisexualitât. Ce livre qui ne sera pas écrit est déjà pour lui, à cette date, un bien étrange projet. Il sera, dit-il, le dernier mot, das letzte Wort (et non pas le plus profond, comme il est traduit), mais allant à la racine (Wurzel) du problème, le dernier mot qu’il lui sera donné de proférer sur ce sujet. Et il poursuit : Die Idee selhst ist Deine, « l’idée même en est de toi ». « Il y a des années, tu t’en souviens, je disais que la solution résidait dans la sexualité. Plus tard tu m’a corrigé. Du hast… korrigiert. Dans la bisexualité. Et je vois, tu as raison… Et peut-être honnêtement devrai-je te demander d’ajouter sur ce livre ta signature à la mienne », dit-il en juillet 1901 n.

Mais rien n’y fait. Et en août, lettre 146, il passe à l’autoaccusation. C’est lui le fautif. La dernière lettre de Fliess est bienfaitrice (wohltuend). C’est lui, Freud, qui a une attitude injuste envers le grand travail (deine grosse Arheit) de Fliess. Il y a cependant pensé avec orgueil et tremblement (Stolz und Zittern) et désarroi même, à l’idée de n’en pouvoir suivre çà et là les conclusions. Il manque de dons. Que Fliess ne se hâte pas de renoncer à lui comme auditoire. Un ami (ein Freund) peut être précieux. Fliess, de plus, l’a accusé d’avoir pillé ses idées et de vouloir en faire carrière. Il lui répond : « Je n’ai eu d’autre intention, comme contribution personnelle à la théorie de la bisexualité, que de donner forme définitive à mes propositions concernant les refoulements, les névroses, donc l’inconscient dont l’autonomie a pour prémisse la bisexualité ’3. »

C’est bien là que gît la discorde.

« Je ne comprends pas ce que tu me réponds au sujet de la bisexualité. » La suite de cette lettre étonnante ne dément pas l’humilité où il se tient, « La référence que je fais à toi 12 13 dans La Psychopathologie de la vie quotidienne a dû te montrer que je ne suis pas porté à en exagérer ma part14 ». Référence pleine d’intérêt d’ailleurs, qui non seulement campe Freud dans un refus de la bisexualité (« Je répondis à l’ami : “Je ne peux accepter cela.” Je m’étais écrié : “Je n’y crois pas” », « Ich will mich darauf nicht einlassen 15 »), mais pose en outre par voie latérale le sujet de la publication conjointe, dont il est question dans la lettre 145. Depuis cet incident, écrit-il, il est devenu bien plus tolérant lorsqu’en lisant des écrits médicaux il rencontre les quelques idées auxquelles son nom peut être associé, sans qu’il soit fait mention de son nom. Tolérance dont nous avons vu l’année passée qu’elle resta limitée, puisque c’est autour de ce même sujet qu’il se lança, une dizaine d’années plus tard, vis-à-vis de Jung, dans des accusations qui préludèrent à l’orage qu’il sanctionna par son propre évanouissement, l’un des trois évanouissements illustres.

Place du nom dans une publication. Nom omis, ou, comme il l’offre à Fliess, publication à noms conjoints. Conjoints légitimement et non point enfilés dans un ordre alphabétique ou de préséance le plus souvent, comme il est de règle dans les publications académiques. En tête le supérieur dans la hiérarchie de la discipline, suivi de ses assistants, et en queue celui que les Anglais appellent the underdog, « sous-chien », mais plutôt chien de dessous, qui a fait le travail. Genre appelé publication collective, parfois, par euphémisme. Il ne s’agit justement pas de cela. C’est bien pourquoi Freud prie aussi Fliess de croire qu’il n’est nullement impatient d’ « apparaître dans l’imprimé », comme Kris traduit un démenti bien plus vigoureux dans l’original : lch bin aber gar nicht puhlikationslustig jetzt16, « je ne suis pas du tout avide d’être publié ». Où sous le nom de la Puhlikationslust apparaît un plaisir nouveau dans la nomenclature, le plaisir d’être publié. Evocation cohérente à nos perspectives contemporaines, où des tonnes d’encre coulent sur le thème de l’écrit et l’écriture analytique, cohérente aussi au problème de la réticence qui est à la base de mon propos.

Nous n’en sommes pas quittes avec les lettres sur le thème de bisexualité. Il n’est que de jeter son regard sur une des toutes dernières : la lettre 147. Dans la traduction de Kris, elle commence ainsi : « Tableau ! Nos lettres se sont croisées » (Our le t ter s crossed). Regrettable ajout à l’allemand, que je vous lis maintenant (mais Kris est plus concerné par le signifié que par le signifiant) : Tableau ! Kreuzung 17 / C’est tout. Tableau ! Croisement ! Commutation, vous ai-je dit, féminin-masculin, droite-gauche, croisement des lettres certes, des noms également. Interversion, aussi. Voyons trois lignes plus bas : « Merci pour la petite référence que tu m’as consacrée. » « La petite place (das Pl'àtzchen) que tu m’as préparée. » Voici la petite place : « La cause typique de la neurasthénie des jeunes gens est la masturbation (Freud), qui chez les plus âgés est remplacée par Yonanismus conju-galis. » Qu’est-ce donc alors qui chez Freud se précipite dans cette sorte de docilité, pour ne pas dire de soumission, juste au moment où il fait le projet de ce qu’il anticipe alors comme parachèvement de sa découverte, autour du mot courant dans la littérature de l’époque mais que Fliess lui apporte, la bisexualité ?

Pour l’heure, il importe de noter que la réponse ne peut justement y être donnée à cette époque. Et qu’il faudra encore une autre amitié, qui portera comme on le sait maintenant, et depuis peu de temps, la marque d’une passion peut-être encore plus forte – même si la langue véhiculaire en est par rapport à la première significativement remaniée – pour que se rassemblent les éléments d’une réponse qui viendra bien plus tard, plus particulièrement dans les textes que le commentaire philosophique de nos jours utilise le plus volontiers dans son opération critique, sur un terrain dont on ne peut pas dire qu’il se l’est approprié de haute lutte, parce qu’il lui a été dans une large mesure laissé en pâture 18. Cette deuxième passion masculine se vit pour Freud avec Jung. Passion masculine et comme telle appuyée dans un style masculin, que l’on peut s’accorder à voir, par moment et de part et d’autre, comme voulu. Au sens que le mot prend dans le domaine de l’art, c’est-à-dire dans son acception stylistique.

Jung n’est pas comme Fliess un juif, de stature plus frêle que Freud, portant dans sa pensée, sa parole, sa mise même le reflet d’un raffinement berlinois, mais au contraire un Suisse vigoureux. Il revendique hautement une obtusion helvète, son helvetische Klotzhaftigheit, invocation qui ne s’entend jamais que pour justifier le pire, immanquablement, hélas. Il est alpiniste, cycliste de longue randonnée, pionnier de tourisme automobile (seize jours de voyage en 1911), médecin-militaire, émaillant sa correspondance de mentions de ses périodes de service d’une façon qui le ferait aisément prendre, non pour le citoyen d’une Suisse qu’en ce début de siècle rien ne menaçait, mais pour ce qu’on a plus tard appelé les paysans-soldats des kibboutzim appelés à tout moment à la vigilance devant un danger externe. Le style de part et d’autre se fait à l’occasion virilement cru. D’une période militaire, Jung rapporte à Freud le festival de queues (Schwanzfestival) auquel il assiste en sa qualité de médecin. Des hommes, des psychiatres réticents avec lesquels ils sont forcés de négocier, sont par Freud ornés du qualificatif de « pets ». (« Nous nous amuserons plus tard lorsque nous parlerons de ces pets. »)

Masculinité soulignée encore par la présence d’un tiers, auquel est déléguée la charge de porter l’insistant, voire l’inconvenant d’une position féminine. Ce tiers sera Ferenczi, dont la fidélité sera bien plus durable. Et dont Freud, en 1910, malgré l’estime, l’affection même qu’il lui porte, suffisante pour le choisir comme compagnon d’un voyage en Italie, dit, parce qu’il écrit à Jung : « Il est trop passif et réceptif, me laissant tout arranger pour lui comme pour une femme et je n’ai vraiment pas assez d’homosexualité en moi pour l’accepter comme telle. » « Ces voyages, ajoute-t-il, attisent la nostalgie d’une vraie femme 19. »

Or, dans cette relation à Jung, si confiante d’allure, quelle vigilance pourtant devant une menace connue ! Menace présente dans tout amenuisement du flot des lettres reçues donc échangées, qui réveille ce que Freud appelle son hyperesthésie traumatique, dont il connaît l’origine dans sa relation à Fliess, et par laquelle il n’aimerait pas se laisser surprendre. Pour parer à ce danger il utilise deux méthodes. La première est la relance télégraphique, et avec candeur il fait l’aveu qu’à défaut de lettre en retour un télégramme suffira à rassurer ses sentiments. La seconde est une méthode de prudence, consistant à régler plus bas le niveau des exigences de son attente. Quelle blessure cherche-t-il à éviter ?

De quoi vise-t-il à prévenir le retour, dans cette relation où le choc viendra par un côté où il l’attend le moins et où la rupture avec Fliess ne le prépare en rien à prévoir l’événement ?

C’était pour ce soir une façon de marquer les repères dont nous entamerons le tour dès la prochaine fois. Premier tour qui s’enroulera dans le second où ce discours trouvera sa suite. Mais ce discours seulement. Tant il est vrai que seule la pratique de l’analyse garde ce privilège de pouvoir nous faire circuler dans plus d’une spire à la fois. Un écrit comme celui dont je vous fais la lecture y vise sans cesse. Mais n’y atteint jamais.

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