La bisexualité à l’abri dans l’amitié

8 janvier 1975

Après le dernier exposé, qui achevait le préambule nécessaire au parcours de cette année, je confiais à un auditeur qui parfois me fait part de ses premières impressions mon sentiment à l’égard des conséquences d’un certain mode d’enseignement dans la psychanalyse : celui qui prémunit, plombe, blinde, obture ceux qui en sont marqués, vis-à-vis de tout ce qui, dans le discours analytique, prend tournure de narration. Ce qui indique aussi le fil à suivre dans un discours, le fil de la narration. Je n’avais pas manqué de le signaler lors de mon exposé inaugural dans cette maison.

Shéhérazade racontait des histoires. Mais mêmes les siennes étaient liées du fil de la raison et de la cause qui les lui faisaient dire, à savoir de sauver sa vie. Contrat tacite à tout le moins qui fait à l’autre cas de ne pouvoir pas dire : « Tu sauveras ta vie ce soir, mais peut-être pas demain, ni après-demain, et dans trois jours peut-être on reprendra la question de ton salut. » C’est tout l’écart entre les très estimables Contes de ma mère l’oye et la mort qui menace Shéhérazade.

De sorte qu’à évoquer ainsi cette conteuse, c’est du fil même d’une narration que l’on démontre la capacité de se saisir. Et, le saisissant, de le tenir. C’est bien pourquoi ce n’est pas à n’importe qui que Shéhérazade vient à l’esprit. Car il faut pour cela ne pas avoir été formé, dressé, à sentir sa main brûler aussitôt qu’elle tient un fil plus d’un instant. Et c’est aussi pourquoi je suis hostile, étant donné ses effets, au style si usité et même valorisé des considérations occasionnelles qui prennent pour objet le discours analytique. Style qui en fait dérision ou parodie, qui le nie comme processus et qui fait de l’oreille de nos contemporains analystes – dont la formation a été soigneusement calculée et conçue pour abolir en eux tout soupçon de l’existence même de fils qui pourraient, dans ce discours, être tenus – un organe tout juste bon à entendre du discours analytique, lors-

qu’il arrive qu’il s’en produise, comme une sorte de musique. Et sur le mode mondain des fêtard cfantan, commençant la soirée par un peu de jazz pour la poursuivre au son de la rumba jouée par une « formation typique ».

À cela il n’y aurait rien à objecter. Mais ce mode de formation auquel seul Lacan a depuis 1953 fait obstacle et dont le succès se vérifiait à ce qu’il suscitait jadis, comme aujourd’hui, la question toujours renouvelée : « Qu’est-ce qu’il a dit la dernière fois ? » blinde tout aussi bien, et d’une cuirasse qui peut, malchance aidant, tenir toute la vie, contre le soupçon d’un fil à saisir dans la lecture de Freud. Dont l’étude alors, comme la soirée mondaine, devient celle de morceaux choisis. Et choisis en fonction de considérations multiples en elles-mêmes très respectables, si ce n’est qu’elles excluent précisément la tenue de tout fil à suivre dans l’œuvre entière, quelle que soit la rubrique d’où se prenne le départ.

Selon moi, c’est pour nombre d’entre nous, dès son début, un abord profondément gâché au texte de Freud. Et comme le texte de Freud est amené ici par le fil de ma narration, j’ai cru devoir vous dire la dernière fois que, pour la suite de cette narration, il n’y en avait aucun autre usage possible que d’en suivre le fil. Un fil est difficile à suivre, si l’on ne sait où le prendre ni de quoi il est fait. D’où l’insistance mise à vous dire ce qu’il n’est pas, et à poser en préambule, à l’intention surtout de ceux qui n’étaient pas ici l’an dernier, ma méthode et ce dont je la justifie. Et, dans l’immédiat, je précise le point d’où se suit le fil de la bisexualité, à savoir son point d’origine, son premier trajet et son abri : dans l’amitié.

Mon souhait est d’être parvenu à faire entendre pourquoi, après ce travail préparatoire, je me crois autorisé à avancer sans plus d’embarras cette proposition : le fil de la bisexualité à l’abri dans l’amitié. Cette proposition dans ces termes-là, au lieu de m’en tenir à des formulations moins condensées comme, par exemple, « la notion de bisexualité durant le temps que dure l’amitié », ou encore « le mot bisexualité dans ses rapports au mot amitié », ou toute autre tournure destinée à souligner qu’il s’agit là de signifiants. Cela me paraîtrait bien superflu. Car il n’y eut pas d’autres mots que ceux-là pour faire tomber de mes yeux les écailles qui rendent tout fil invisible, même s’il est gros comme le bras.

Nous avons donc vu se dégager à travers les lignes de la correspondance cette amitié, dont nous devons poursuivre l’examen. Amitiés étranges, puisqu’il y en eut plus d’une, et étrange amitié que celle qui dans le propos freudien passe de l’exaltation à la dénégation, puis à la réassertion enregistrée au soir de la vie dans l’interview donnée à Londres. Dénégation que nous lisons dans la lettre que le 7 juillet 1913 Freud adresse à Ferenczi pour son quarantième anniversaire. La période qui va de 1911 à la veille de la guerre est sombre, de l’aveu même de Freud. Les dissensions font rage, les sécessions surgissent, les purges surviennent. La zizanie s’installe entre les fidèles du cercle viennois. L’amitié avec Jung est sur la pente descendante de sa fin brusquée et dramatique. Ferenczi lui-même a déjà infligé à Freud une déception tout à fait particulière, sur laquelle nous reviendrons, car elle nous donne une clef possible à la question.

À Ferenczi porté lui aussi à la plainte, Freud fait valoir les avantages de la situation : n’est-il pas, lui, Ferenczi, fermement établi et estimé d’un cercle d’amis particulièrement choisis, dont il est destiné à devenir le guide ? Car il lui promet, il prévoit pour lui cette place suprême. La lettre commence par ces mots : « Vraiment ? déjà ces vœux pour votre quarantième anniversaire ? J’ai été très ému par votre lettre mélancolique, tout d’abord parce qu’elle m’a rappelé mon quarantième anniversaire depuis lequel j’ai changé de peau déjà plusieurs fois, ce qui arrive tous les sept ans comme nous le savons. À ce moment-là (1896), j’étais au sommet… 1 »

Au sommet, pourrions-nous penser, de son élan, un an après cette année 1895 que la tablette de marbre imaginaire aurait dû commémorer comme celle de la révélation du secret des rêves, ou au sommet de l’amitié avec Fliess ? Eh bien, non ! « J’étais au sommet de l’abandon » (auf dem Gipfel der Verlassenheit). « J’avais perdu tous mes anciens amis et n’en avais pas encore acquis de nouveaux ; personne ne se souciait de moi et je n’étais soutenu que par mon entêtement et le début de l’Interprétation du rêve 48 49 ». La phrase ne peut manquer d’arrêter le lecteur en ce qu’elle exige de lui comme parti à prendre quant au jeu où il voit la vérité.

Et de mettre à l’épreuve de la lecture de Freud ce qu’analyste, s’il l’est, il peut croire en avoir, par l’analyse, appris. Ecrivant à un disciple, et le plus important à l’heure où il écrit, dans cette circonstance si particulière, Freud avance une proposition bien proportionnée à mettre en évidence la futilité de l’entreprise de l’historien ou l’impossibilité, par lui-même affirmée, de la tâche du biographe. À l’un comme à l’autre elle ne laisse le choix qu’entre deux voies : dire qu’écrivant à Ferenczi ce jour-là Freud a commis un mensonge caractérisé, ou affirmer que Freud était menteur, avec la suite possible à y donner en étudiant la fonction du mensonge à travers ses textes, quitte à l’inscrire pour finir au service de la vérité.

Etre abandonné, n’avoir personne dont on soit le souci niemand kümmerte sich an mich, deux propositions dont il est frappant de voir que même chez Freud l’une ne va pas sans entraîner l’autre. Comme dans les chansons d’enfants abandonnés, comme dans la complainte persécutée du vieillard, comme dans l’amertume des dépressions. Et abandonné de qui ? D’amis ! Quels sont alors ces amis anciens et déserteurs, et quels sont aussi ces amis nouveaux, puisqu’à cette date Jung même ne peut être du nombre, si comme nous l’avons vu la dernière fois, six mois plus tôt en guise de vœux de bonne année, le 3 janvier de la même année, Freud lui a écrit : « Epargnez-moi désormais vos devoirs d’amitié. »

Le passage qui concerne Ferenczi, guide du cercle d’amis, du Freundeskreis, donne une première réponse à la question. Amis nouveaux ne peut s’entendre qu’au pluriel.

« Amis anciens » ne s’entendait qu’au singulier. Pluriel et singulier que nous verrons jouer ailleurs. Les amis ne seront plus ce qu’était l’ami, tout comme les congrès de l’Association internationale ne sont plus ce qu’étaient les congrès avec Fliess, l’ami unique, seul confident et destinataire premier de l’œuvre théorique. Seul à connaître aussi certaines choses qui sont l’essence même d’un savoir dernier, d’un savoir sur la vie, la mort et le sexe, d’un savoir sur ce qui peut en être connu : les rythmes vitaux, les nombres qui les régissent, les lois qui gouvernent la matière, la vie, Pa mort et le sexe des tissus animaux. Et s’il n’a pas les pouvoirs du sorcier, il a le savoir de la sorcière dont un jour un nom sera donné : métapsychologie. Savoir sur l’orientation des corps dans le temps, dans les rythmes dont la lettre d’anniversaire porte le rappel, et dans l’espace aussi. C’est à Fliess qui sait et qui connaît que Freud avoue son embarras quant à ce qui dans l’espace, pour le corps, est droite et gauche. Cet Organgefühl dont il est par rapport à la Raumverstellung dépourvu. Et c’est bien parce que cette place était par Fliess tenue, et tant qu’elle le fut, que pendant un temps put circuler sans encombre, sans accroc majeur, ce mot « bisexualité » auquel dès le début était promise chez Freud une trajectoire bien différente de celle que lui destinait Fliess. Il en fut de même des mots relatifs à la bilatéralité et notamment des mots : « gauche », « gaucher », « gaucherie ». De même que pour ces derniers, le mot « bisexualité » ne compte principalement que comme Schlag-wort, mot-slogan, devise, dont il apparaîtra que pour les deux hommes, l’amitié venant à se rompre, le programme sera différent. À l’abri de l’amitié, la bisexualité comme Schlagwort pouvait ne pas déployer son programme proprement freudien.

Un complément de précision est toutefois de mise sur le savoir fliessien, ce savoir lié à ce qui est grandiose, comme les visions qui s’y rapportent. Comme celles qui assaillent saint Antoine dans le livre que Freud lit une nuit à Gmün-den, dont je vous ai lu un passage l’an dernier et qu’il appelle son livre fou : la Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert. Visions dont il emporte depuis l’enfance le modèle fourni par la vieille femme qu’il dépeint comme un tantinet sorcière et qui finira mal, comme finissent les sorcières. Une femme dont nous aurons à nous rapprocher cette année. Femme (Weib) qui était vieille (ait), intelligente (klug) et (hâsslich) haïssable. Cette femme qu’il appelle avec ses propres guillemets « Urheberin », traduit par Kriss en pri-mary originator. C’est-à-dire, plus que cause première de sa névrose, véritablement porteuse première, originaire, première présenteuse à la vie, cette Heberin des origines. Celle qui, comme lorsque naît l’enfant, le tient, le tend et le présente aux autres, à la famille et à la vie. Qui n’est pas la mère, encore couchée et pas encore délivrée. Mais une autre femme, sage-femme ou marraine, qui va aufheben l’enfant, procéder à cette Aufhebung qui en allemand est à la fois acte de relever, de ramasser, de tenir, mais aussi de rompre, d’abroger, de résilier. Femme qui l’instruisit de ce qui concerne Gott und

Hôlle, Dieu et l’Enfer, et lui donna une haute idée (hohe Meinung) de ses capacités. Cette femme dont, avant la mère, la lettre 70 la nommant Uhrheberin fait la figure première de son destin. Ce qu’il renonce à faire du père, le jour même où il la reconnaît comme telle. Père qu’à la date où il écrit à Ferenczi il a déjà, en 1912, par Totem et tabou, fait entrer publiquement dans ce qui est encore un autre marché.

Figure première du destin donc, au sens où dans la lettre d’anniversaire à Ferenczi il est écrit : « Pour chacun d’entre nous, le destin prend la forme d’une femme (ou de plusieurs) », nimmt das Schicksal die G est ait einer (oder mehrerer) Frauen 50. Telle est, plus que le Uhrheber défaillant, le premier causateur défaillant de la névrose, qui dans son cas, dit-il, spielt keine Rolle, ne joue aucun rôle, YUhrhe-berin de l’enfant, sa cause première comme littéralement présentante de l’enfant. Et dont la Gestalt, forme représentative, est celle d’une femme. Elle aura des héritières !

Pour Freud, selon son dire, la première sera la mère, prompte encore, aux origines, à se confondre avec la vieille, à tel point qu’un jour il ait pu lui croire le sort de la première, quand il la crut coffrée, eingekastelt. Héritière aussi du savoir sur la vie et la mort, sur le destin des corps. Comme dans le rêve des Knodel ou des trois Parques, dont je vous cite ce passage. Il s’agit d’un souvenir : « Quand j’avais six ans et que ma mère me donnait mes premières leçons, elle m’enseignait que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre. Cela ne me convenait pas, j’en doutais. Ma mère frotta alors les paumes de ses mains (tout à fait comme pour faire des Knodel, mais elle n’avait pas pris de pâte) et elle me montra les petits fragments d’épiderme noirâtres qui s’en étaient détachés comme une preuve que nous étions faits de terre. Je fus stupéfait par cette démonstration ad oculos51 52 ».

J’interromps un instant cette lecture pour signaler que le texte allemand est bien plus catégorique : « Mein Erstaunen ivar grenzenlos 5 ». Je reprends donc, avec la correction que j’apporte. « Mon étonnement fut sans limite devant cette démonstration ad oculos et je me résignai à ce que plus tard j’appris à formuler : “Tu dois rendre ta vie à la nature” »53. Notez ce mot, qui va jouer un grand rôle.

Au passage de ce souvenir, remarquons l’association qui s’y retrouve de ces trois temps vitaux du destin, dont la lettre à Ferenczi souligne la démultiplication possible.

Si la vision maternelle, que l’on peut dire à la fois juive et laïque du destin, ne lui convenait guère, ça ne peut être que dans la mesure où elle contredisait une autre conception, qu’il avait déjà. Celle, plus chrétienne, de la vie éternelle avec ses promesses de bonheur et de châtiment, inculquée par la vieille Uhrheberin, conception à laquelle succède d’autorité et d’autorité féminine celle du retour à la terre constaté ad oculos, de la fonction des corps, dont l’épiderme noirâtre apporte une représentation. Et temps troisième, du retour de la vie à la nature, dont l’2cte procréateur qui en déverse l’essence dans le vase naturel, die Natur, est ce qu’homme il apprendra en acte à formuler. Mais c’est également toute une pente de la pensée qui concerne on ne peut plus directement sa théorisation, notamment ce dont le Schlagwort est la bisexualité et qui dans leur amitié, tout nous le montre, a été placée sous l’autorité de Fliess.

La question de savoir s’il est même pensable de poser la question d’un sexe quant au sujet du discours qui a le savoir sur le destin des corps dans l’espace et le temps, obtient là l’amorce d’une réponse. Deux autres lettres nous en apporteront la confirmation.

En automne de l’année 1910, Freud va faire quelque chose qui s’avérera avoir été ce que l’on appelle un coup de tête. Au début de l’année précédente déjà, le premier éclair de l’orage avait éclaté entre Freud et Jung. Cela avait été la menace de tarissement de la correspondance, dont aussitôt Freud fait l’association avec l’éloignement de Fliess. Il y avait déjà entre eux le voyage aux Etats-Unis dont nous savons par Jung que pour ce dernier tout au moins il servit de cadre à l’événement auquel il raccordera secondairement et jusqu’à la fin de sa vie sa rupture avec Freud. En automne 1910, il y a déjà entre Freud et Jung toute cette réparation, ce ré-agencement des positions par le moyen desquels Freud s’efforce de retenir, de retarder le moment d’une deuxième rupture. Qu’il ne prévoit pas sur un mode autre que celui qui consiste à tout faire pour rendre la seconde amitié différente de la première. Ré-agencement au cours duquel peu auparavant, au mois d’août, il a écrit ces lignes fatidiques : « Les premiers mois de votre règne, mon cher fils et successeur…54 » N’oublions pas que 1910 est l’année où il plonge à corps perdu dans les lectures préparatrices à la rédaction de 'Totem et tabou. « Mon cher fils et successeur », écrit-il à Jung le 10 août dans la lettre où il annonce son projet, vague encore dit-il, de passer avec Ferenczi le mois de septembre en Sicile. Le plan doit être remanié dans les détails (mode de transport, date, durée). Mais ce voyage a lieu, dont nous aurions bien tort de faire sans plus un de ces voyages comme Freud et d’autres hommes en faisaient à l’époque plus volontiers qu’aujourd’hui : toute femme étant bannie de l’expédition, à son départ tout au moins. Point à noter ici.

Ce voyage se passe mal. Si mal qu’il nous en reste deux témoignages. À Jung le 24 septembre, il écrit que Ferenczi l’a excédé par sa passivité féminine. Il fallait tout faire pour lui comme pour une femme. Pour l’accepter comme telle, il eût fallu plus d’homosexualité qu’il n’en avait en lui. Et il ajoute : « Pareils voyages augmentent beaucoup la nostalgie (die Sehnsucht) de la compagnie d’une vraie femme 55. » De qui peut-il s’agir ? Qui est une vraie femme ? Car enfin la sienne propre n’a rien précisément de cette compagne passive pour qui, dans les voyages, tout doit être par l’homme aplani. Elle est bien au contraire et assez exactement, de son propre aveu d’époux au futur gendre Max Halberstadt, ce que de nos jours en français on appelle plaisamment « mon gouvernement ». Ce dont l’auxiliaire instrumental du rouleau à pâtisserie a pour fonction précise de faire basculer l’accent dans une farce dénégatrice. Les récits que nous avons des voyages nous montrent même que Martha en régissait les procédures si exclusivement que lui-même n’avait pas à s’en mêler ! Tout comme sa mère Amalia qui, toute jeune qu’elle fût, effectua sans aide de son époux Jakob le voyage historique de l’émigration hors de Freiberg, et dont l’autorité et la force de caractère furent les traits majeurs très généralement remarqués. Amalia qui du reste s’entendit admirablement avec Martha.

Et Ferenczi a irrité Freud, d’avoir répondu à la secrète exigence qui pour ce voyage l’avait fait élire comme compagnie. D’y avoir répondu trop bien, au sens où dans cette sorte de jeu il n’y a pas d’erreur mais seulement de petites fautes. Comme celle de répondre trop bien à une nostalgie dont l’aveu est acceptable, et du même coup très mal à l’autre nostalgie dont, ne sachant l’avoir, le sujet ne peut articuler l’aveu. Mais nous pouvons le lire en confrontant deux textes, ce que précisément Freud ne pouvait faire, lui qui ne pouvait feuilleter le volume encore non édité d’une correspondance dont il a souhaité la destruction. Donc aveu pour nous, qui lisons ces lignes dans la lettre de reproche adressée le 2 octobre à Ferenczi : « En outre, au point de vue pratique, j’aurais souhaité vous voir exécuter votre part de devoir (ihr Stück Aufgabe) de façon plus digne de confiance. » Quelle est cette part ? « Die Orientierung in Raum und, Zeit-lichkeit56 », l’orientation dans le temps et l’espace. C’est-à-dire, ô prodigieuse et humaine aptitude à se gruger de ses transports, que Freud va exiger de Ferenczi, l’élève, le cadet, parce qu’il est pour ce dernier plus peut-être que pour tout autre l’unique, parce que Ferenczi présente des traits de cette passivité où la conception encore dominante de la bisexualité repère la féminité, qu’il tienne, lui, nommément la place du préposé au savoir quant au temps et à l’espace. Qu’il tienne donc la place de Fliess dans cette tentative que l’on peut dire folle de ressusciter avec Ferenczi un aspect secret, le plus secret peut-être des congrès avec Fliess. De là nous vient quelque lumière sur la nature, tant qu’il dura, de l’abri fourni par l’ami et par l’amitié à la théorisation en plein essor mais qui n’avait encore déployé que ses premiers niveaux. Abri à la circulation, jusqu’au premier accroc majeur, de la notion de bisexualité.

C’est le paradoxal abri que trouve un homme auprès de qui sait lui dire, avec l’accent requis pour emporter la conviction : « Tu es l’unique et le préféré. » Propos qu’une femme est seule à pouvoir tenir. Qu’elle puisse les tenir toujours laisse en suspens l’autre aspect de la question. Le fils, lui, peut-il les entendre longtemps, toujours ? Et surtout, seront-ils les seuls propos bien audibles pour lui du discours qui définit sa filiation ? Mais pour Freud nous savons qu’en 1931 encore il est une chose dont il peut se dire certain, dans sa lettre au maire de Pribor ; que « profondément enfoui (en lui) survit encore l’heureux enfant de Freiberg, premier-né d’une jeune mère… ». Et il sait aussi ce qu’il mentionne à propos de Goethe, qu’être le préféré d’une mère est ce qui donne à l’enfant le sentiment de la certitude de son succès. Et par-dessus le marché des chances appréciables de savoir l’acquérir. Mais il est, dira-t-on dans cette affaire, une femme dont il doit aussi se savoir l’unique et le préféré : c’est Martha, l’épouse !

Et là, force nous est de voir se retourner le vif de la question connue, « Was ivill das Weib », que veut la femme, en un « Was will der Mann », que veut l’homme. Freud ne l’a certes jamais formulé ainsi, mais cette forme nous échoit à lire cette correspondance, laissant à notre discrétion de la compléter par « d’une femme ». Qu’est-ce qu’un homme veut de la femme ? Et l’homme Freud, nommément ?

La difficulté, que l’on doit dire insurmontable, d’y apporter une réponse devrait avoir pour conséquence que, prenant la mesure de la difficulté, on renonce à chercher l’impossible réponse. Mais n’est-ce pas là présumer de notre impuissance ou anticiper de notre chemin ?

À tout le moins cette difficulté dans ce qu’elle a d’insurmontable devrait mettre sur le chemin d’un soupçon. Si la question reste sans réponse, n’est-ce pas en raison de la façon dont elle se trouve posée ? Nul sacrifice à la pente d’une facilité dans ce rappel d’une évidence dont, comme pour d’autres, la charge est dévolue à la plaisanterie assez courante qui définit la femme idéale pour l’homme : très belle mais très excitante, très distinguée mais sachant aussi être crue dans ses paroles, très intelligente mais réservée, très passive mais active aux bons moments, très fidèle, chaste et pudique, mais très délurée, et le reste au gré de l’imagination où chacun sera juge et maître de ses goûts.

Et Freud, lui, qu’a-t-il demandé et qu’a-t-il obtenu ? Telle serait une forme possible de la question. Pour l’heure, j’y répondrai que comme tout homme il a demandé à une femme, la sienne, de donner abri à tout ce qui est nécessaire pour porter le complexe paternel. Ce qui dans le cas de l’homme Freud voulut assez rapidement dire pour l’élaborer théoriquement.

Car assez rapidement – je pense vous l’avoir démontré l’an passé autour du thème du sacré et de la sainteté avec la référence contemporaine puisée dans le texte lacanien Télévision – tout en restant pour lui source de Freude, source de joie, l’acte sexuel perd pour lui son pouvoir premier d’apporter rémission à ce que Lacan appelle le fonctionnement du saint. C’est pour Freud un fait admis dès octobre 1897 57 58. Déjà l’agir, ici l’acte sexuel, ne suffit plus à soutenir l’homme face aux figures de son destin, où le complexe paternel est un recours dont il a tant espéré – au point qu’il s’efforça même de donner à l’affaire une tournure telle que le terme de complexe n’eût pas vu le jour. À cette époque déjà il doit trouver à l’amour qu’attire et commande la figure féminine originaire du destin le premier peut-être d’une série d’amendements. Celui qu’en 1930 dans Malaise dans la civilisation il écrira : « L’amour inhibé quant au but [il s’agit ici du but génital, qui fait retourner la vie à la nature, ce dont un résultat est la procréation] conduit à la formation des “amitiés”11. » Mot qui est mis par lui entre guillemets. Amitiés dont il précise que la valeur sera sensible sur le plan culturel, pour cette raison qu’elles échappent aux limitations de l’amour génital et à son exclusivité.

Même au prix d’un léger détour, il faut s’arrêter quelque peu à cette notation. Et dire immédiatement et entre parenthèses, ne serait-ce que pour signaler ce que la suite démontrera, qu’ici comme pour d’autres passages que nous rencontrerons bientôt une certaine lecture ne peut que faire la preuve de son inanité. Tout le monde, fût-il analyste, a le droit le plus absolu de lire comme il peut et d’écrire ce qui convient dès lors à sa lecture. Soyons donc libres aussi de signaler dès maintenant que faire d’un tel passage le simple écho des limites étroites de ce qu’on appellera la mentalité bourgeoise et viennoise de l’époque, c’est appauvrir sa lecture, oublier commodément les fondements de l’analyse et, pour la bonne mesure, faire preuve d’une ignorance superbement provinciale, donc parisienne, du milieu qui était précisément celui de Freud, de ce qui s’y tramait et y circulait sur tous les plans, y compris celui du langage. Milieu dont la liste même des membres du cercle viennois des mercredis témoigne, cercle du reste où pour ces mêmes raisons figurait Hugo Heller, l’éditeur d’art dans les locaux duquel Freud prononça à l’occasion une conférence sur le Poète et le rêve, et dont le fils, hasard des choses, a contribué à l’édification du bâtiment où nous sommes et à l’hospitalité qui nous y est donnée.

Je choisis l’exemple ici à portée de main pour cette petite charge en guise d’avertissement, car il se prête justement de façon exemplaire à illustrer le type de malentendu qu’une certaine lecture engendre. Freud a donc écrit ces mots : « L’amour génital et son exclusivité. » Le voilà bien, bourgeois, puritain, uxorieux lui-même, comme il se dit depuis que Jones en fait passer le terme en français. Bref, il parle pour lui, le pauvre ! En effet, pour qui d’entre nous, messieurs d’ici et d’aujourd’hui, et fiers de l’être, l’amour génital a-t-il manifesté une si belle et forte exclusivité ? Hormis deux cas qui sortent de l’épure et auxquels il faudrait encore définir un statut qui ne soit pas d’opportunité pure – je pense là à l’image que l’on peut construire de l’enfant qui d’emblée tombe dans un milieu sans nom, sans visage, pluriel, équivalent dans ses éléments équidistants, milieu expérimental ou mécanique où des psychoses pourraient se fabriquer ; je pense aussi à la gémellité vraie, qui dans sa relative banalité est également proche des limites d’une épure qu’elle peut même entamer par un de ses bords et dont les religions et les mythes nous ont appris plus que la clinique –, il est clair qu’en tout état de cause, si la figure du destin peut, comme Freud le rappelle à Ferenczi, se manifester à l’homme sous les traits d’une femme, cette figure du destin, même si elle frappe plus d’une fois à la porte, reste quant à elle toujours la même.

Même figure sous divers visages, héritières de la première, dont elles sont toutes contaminées. Ce qu’à un autre niveau Lacan rappelle à satiété. Quant à savoir, prenant à la lettre l’ordre de succession que Freud propose, \Jhrhebertn d’abord et mère ensuite, si c’est la mère qui se contamine des traits d’une figure qui la précède où si c’est cette figure qui dans l’après-coup recueille ce dont la mère lui fait délégation, c’est un débat de fonds et sur la structure. Dont, à la condition de tenir écartée de nous la glose maintenant flasque et rabâchée de la bonne et de la mauvaise mère, nous aurons l’espoir, le moment venu, de tirer quelque parti.

C’est de ce problème absolument fondamental que les données se trouvent pulvérisées dès lors que « l’exclusivité de l’amour génital » dont parle Freud devient, la sociologie aidant, matière à plaisanterie. Ce passage dont il est donc question pour nous de faire une lecture honnête et attentive met entre guillemets le mot « amitiés ». Pourquoi ? Ou encore : de quoi, dans ces guillemets, devons-nous lire le témoignage ou l’écho ? La première pensée qui vient à l’esprit donne aux guillemets le sens et la portée d’un sic ou de son équivalent dans un « soi-disant » : des amitiés (sic), dit l’autre, ou les soi-disant amitiés. Mais une seconde pensée fait opérer aux guillemets un déplacement, un glissement, une Verschiebung, qui du mot amitié les déplace sur le verbe de la phrase : échapper. Ces amitiés qui échapperaient (sic), ou soi-disant à l’exclusivité. Ou est-ce exclusivisme qu’il faudrait dire ?

Et c’est là, et là seulement, dans ces guillemets qui encadrent l’amitié, dans un texte paru dix-sept ans plus tard, que nous pouvons trouver non pas la réponse, mais une suite adéquate à la question surgie de cette lettre d’anniversaire écrite à Ferenczi, à condition d’avoir su la tenir, dans l’espace d’écriture de ces dix-sept années, à l’abri du biographe ou de l’historien, dont les réponses, elles, sont du ressort de la psychologie (Freud était-il menteur, ou mentait-il à Ferenczi ?). En effet, la référence au désir de Freud n’est pas une référence psychologique, pas plus que la référence au désir de l’hystérique. C’est la réponse même que donna Lacan à une question dont on est heureux qu’elle ait été posée d’une façon susceptible de s’attirer cette réponse 59.

Car, pour l’amitié dont nous parlons, celle dont la fonction est à l’origine d’abriter l’essor de la théorie freudienne, la question est là. L’amitié échappe-t-elle vraiment à l’exclusivisme ? Et le texte de 1913 se lit alors comme espoir d’une réponse possible. À savoir que pour Freud surgit l’espoir d’une deuxième génération d’amis. Il y a eu l’amitié qui n’échappe pas à l’exclusivité, celle de l’abri premier et « nécessaire, celle de la relation à Fliess dont la relation à Jung amène, ou peu s’en faut, la réédition. C’est l’amitié qui finit en catastrophe, car elle est contaminée du lien exclusif à la première figure du destin. Pour Freud. À qui l’espoir vient d’une nouvelle génération d’amis (que l’image du cercle, du Kreis représente) dont aucun ne sera pour lui unique. C’est à quoi correspond ce qu’on nommera le Comité, composé de ces hommes que Freud dit de confiance et auxquels il donnera un anneau.

Mais la vision de l’unique, expulsée par la porte, revient par la fenêtre, dans le cadre de la plaisanterie dont je vous rappelais l’année passée le souvenir. La plaisanterie de Freud sur l’élève idéal, construite sur le modèle de la femme idéale dont je vous énumérais plus haut les contradictoires vertus : cette plaisanterie sur l’élève qui aurait le sérieux et la solidité d’Abraham, le talent de Ferenczi (n’ayez aucun doute, il ne s’agit là d’aucune complémentarité, mais bien d’une opposition polaire, un peu comme actif-passif, si vous voyez où cela mène) et en outre l’inépuisable stylo de Jones, auquel j’avoue ne pas trouver de place dans ce système de contraires. Peut-être est-ce après tout pour cette raison qu’il fut presque à vie président de l’Association internationale fondée par Freud et présidée, à ses débuts, par Jung, l’héritier. Où l’unique revient par la grande porte. Car si pour Freud ami s’écrira désormais au pluriel, c’est lui qui désormais sera pour eux l’unique. Tausk, Rank, en seront victimes, à des titres apparemment très divers. Car, tout refusé à la connaissance naturelle que soit le père comme géniteur, il n’en demeure pas moins que, comme tel, il est unique, sauf superfétation – ce dont l’espèce humaine ne connaît pas d’exemple. Et il faut bien voir que nos sociétés, à la différence d’autres, dites primitives, qui placent le père seul dans la position de rassembler sur lui toute la fonction paternelle, le laissent du même coup bien désarmé devant la contamination dont, dès qu’il se fait unique (dans l’amour, le mariage ou un mouvement qui se donne un chef), il est inévitablement à son tour le lieu et l’objet de par l’effet de cette même et première figure du destin. Par où nous retrouvons un autre lieu du discours confus, celui qui dans l’analyse s’appelle la politique interne du mouvement analytique, et dont nous avons parlé l’année dernière en l’approchant par son autre bord.

Enfin, et au titre de la mention, j’aimerais faire en ce point la brève remarque que l’homosexualité – je parle ici de celle qui nous concerne dans l’écrit freudien, c’est-à-dire le terme même et la notion – trouve sur la toile de fond de ce retour l’amorce possible, la première approche d’une définition de statut. Homosexualité, pédérastie même (comme dans le manuscrit M de 1897), circulent encore librement dans l’écrit freudien de cette époque, où, à l’abri de l’unique, Freud lance ses premières entreprises en direction de la fonction du père dans le complexe paternel. Et l’homosexualité, qui désigne en premier lieu quelque chose qui devra s’élaborer autrement, à savoir l’inversion du sexe d’un objet de désir, est un terme de la même série que le mot bisexualité. Le fait que de cette série bisexualité et homosexualité ne soient pas les seuls termes fera pour nous objet de travail.

Telles sont donc les grandes lignes qui se dégagent de l’examen du premier amendement suscité par l’exigence née de la confrontation à la figure originaire du destin. Passons au second amendement apporté à l’exigence de l’amour à laquelle, dans son sexe, l’homme peut ne pas trouver la réponse suffisante. Il se trouvera sans YAblenkung, la diversion. Et notamment dans une des diversions puissantes (mâchtige Ablenkungen), à savoir l’œuvre, le travail scientifique, die wissenschaftliche Tàtigkeit. Nous en rencontrons l’écho, comme il convient de s’y attendre, dans la correspondance de ces mêmes années où la rupture avec Fliess trouvera dans Totem et tabou un premier produit dans la théorie. D’abord dans une lettre à Abraham, du 3 juillet 1912, dont je vous lirai un passage tout à l’heure. Et dix-huit ans plus tard, dans Malaise dans la civilisation, où précisément il traite de ces puissantes diversions, nous lirons un exposé plus systématisé du fait pour lui fondamental que l’investissement des buts qu’il appelle culturels, au double sens de la wissenschaftliche Tàtigkeit, l’œuvre scientifique, est, comme l’assèchement du Zuydersee, travail de civilisation. De cette civilisation, Kultur, où règne le malaise et où cet investissement se fait aux dépens de l’amour.

Rien n’empêchera cependant que ces pages, qui manifestement sont écrites dans une difficulté et une tension extrêmes, avec un effort de plus grande clarté, que du reste elles atteignent, dans l’exposé d’un problème complexe, ne sombrent inexorablement dans une lecture cursive d’où leur portée sort inversée et littéralement ravalée au niveau de la gaudriole. Effet qui ne s’use jamais, malgré la frénésie de son usage encore amplifié de nos jours, et qui mécaniquement déroule ses platitudes sur la misogynie de Freud, le rabaissement et le mépris où il tient les femmes, son exaltation naïve de l’aptitude masculine à la sublimation, et j’en passe, chacun connaît cette récitation.

Pourtant, Freud tente laborieusement d’établir que, si les femmes sont les Vertreter, les représentantes, d’une cause liée à cette réponse (à ce versant aussi) de l’amour qui est la vie sexuelle, Das Sexualleben, le rapport de l’amour à la civilisation, das Verhàltnis der Liebe zur Kultur, perd vite son univocité, seine Eindeutigkeit. Ce rapport est ambigu comme le rôle même, selon Freud, des femmes, à savoir d’être à la fois les forces culturelles ou civilisatrices premières, puisqu’elles en possèdent les fondements, et les principales entraves au renforcement de cette civilisation entre les mains des hommes, dans la reprise qu’ils en opèrent entre eux, au sein d’organisations liées principalement par le ciment homosexuel. Organisations qui graduellement font de cette civilisation une menace majeure contre l’amour.

Voilà comment, pour l’homme Freud inclusivement, le travail scientifique, œuvre de culture, fait office d’amendement à la question de l’amour. À laquelle évidemment il se trouve affronté durant les heures qu’il consacre à l’analyse, avec d’autant moins d’échappatoires qu’il est en train d’inventer les procédures de cette pratique. Ce qu’à l’Abraham naïf de 1912 il écrivait dans ces termes on ne peut plus limpides : « La réponse à votre question, à savoir comment je fais pour écrire en plus de ma pratique analytique, est simple : il faut que je me repose de la psychanalyse en travaillant, sans quoi je n’y tiens pas. » Donc, à cette époque qui couvre ces années de la première fécondité analytique, où sa vie sexuelle, das Sexualleben, perd pour lui son pouvoir d’instituer une trêve par rapport à ce dont il est questionné, période à la fin de laquelle surgit le mot « métapsychologie », il y a dans le discours freudien quelque chose qui circule sans entrave majeure. C’est le mot sexualité et ses modalités de composition, homosexualité, bisexualité. Sans entrave majeure, même si dans sa variété de bisexualité le mot est marqué dès le départ d’un signe qui signale les effets sur lui du travail de l’inconscient : l’oubli et les quiproquos. C’est là aussi que sa femme entre dans la deuxième partie d’un parcours commencé comme fiancée inaccessible, inaccessibilité dont l’organisation même fut très investie. Après la naissance d’Anna, le 3 décembre 1895 – la date n’est ici qu’un repère textuel, je le précise pour éviter toute confusion, repère dans un texte et non pas dans une vie qui par ce biais n’est pas interrogeable : et c’est pourquoi en analyse on laisse se déployer un discours au lieu d’enjoindre à un sujet de nous informer –, sa femme fonctionne, dans le texte, principalement comme mère de ses enfants. Elle réapparaîtra cependant comme épouse, sous la rubrique de la]ubilàrin, la dame jubilaire, à l’occasion des préparatifs et des choix de dates pour le congrès de Weimar, qui se tint en 1911, donc l’année des noces d’argent de la dame. Mais, après tout, de Freud aussi !

L’amitié exclusive 60 qui procède donc directement de ce dont elle garde la place, à savoir la relation à la première figure féminine du destin, est la clause qui abrite et garantit tout ce qui, dès abrogation de cette clause, va révéler sa difficulté intrinsèque et toute sa force de moteur théorique.

Et pendant toute cette période où le mot sexualité est écrit à chaque page, Freud n’aborde ce qu’il appelle le féminin qu’avec cette réserve, ce recul même qu’illustre la lettre du 5 novembre 1899, dans son texte et dans l’aventure de sa traduction. « Je ne peux encore rien faire du féminin », mit dem Weiblichen. Mais entre l’article dem et le féminin Wei-blichen, il y a, dans le manuscrit et l’édition allemande, trois croix, figurant, sur un mode plaisant, la triple conjuration d’un maléfice. Ce que, travaillant dans un contexte moins catholique, Kris s’est trouvé embarrassé pour traduire. Et, craignant que les trois croix n’apparaissent comme énigmes ou indice typographique d’une omission, il en produisit un énoncé, correct d’ailleurs puisque traditionnel et latin : Absit omen 61. Signe du temps (1899), la clause d’abri va incessamment être révoquée, il ajoute : « Et cela me remplit de doutes, concernant le tout. » Tout le reste. C’est-à-dire, tout ce qu’il a produit jusque-là. De cette figure féminine, Fliess dans sa personne conjurait le maléfice. Il tint sa place d’abri, du fait même de ce maléfice. Car, s’il en abritait Freud, c’est parce qu’il contenait ce maléfice. Dans les deux sens du terme. Il le contenait parce qu’il était le siège du savoir qui opérait le maintien et la contention de ce dont le maléfice était une émanation. Il le contenait aussi comme personnage maléfique, ce que le texte dévoile dès lors qu’il n’effectue plus la contention du maléfice.

De ce Fliess, voici comment Freud parlait à Abraham en 1911. C’était, écrivait-il, un homme remarquable, « magnifiquement doué pour les sciences exactes ». En réponse à Freud, Abraham (le 26 février 1911) confesse candidement qu’il n’a pas ressenti « l’impression de fascination que vous m’aviez prédite ». Puis, pris par le respect, il ajoute prestement : « Fliess a peut-être changé ces dernières années », pour revenir toutefois fermement à un : « On ne trouve pas chez lui, me semble-t-il, une grandeur véritable62. » Le 3 mars 1911, Fliess est de nouveau l’occasion d’une mise en garde que Freud adresse à Abraham, et qui constitue un aveu qui à lui seul donne corps à ce que je viens d’avancer. L’Uhrheberin qui sut si fort se l’attacher, avait, outre la malfaisance, un trait qui pour finir se révéla, avec le triste résultat qui s’ensuivit et que vous connaissez. Ce trait était la perfidie. Son intérêt, qu’elle savait dissimuler, était sans scrupule. C’est fondamental. Et nous retrouverons ce trait là où nous l’attendions le moins, à la source de ces lignes de la lettre à Abraham : « Vous ne devez pas penser de Fliess qu’il est assez balourd pour trahir ses intentions… Il est malheureusement le contraire, raffiné, plutôt perfide… Je l’ai beaucoup aimé autrefois, et pour cette raison, il y a beaucoup de choses auxquelles je n’ai pas pris garde 63. » À quoi, dans la foulée, nous ajouterons cette fin de notre cru : « Je n’ai pas pris garde à la théorie de ce qui était en débat entre nous et qui continue à me préoccuper. »

Dans un télescopage des temps, des vagues successives de l’écrit freudien et de la lecture qu’aujourd’hui nous pouvons en faire, je dirai ceci, pour faire image : contrairement à ce que Freud semble avoir pensé, Fliess n’avait pas les pouvoirs d’un sorcier. Mais il avait le savoir prêté à la sorcière. Et, sur la sorcière, il avait le savoir qui lui fut prêté. Dès qu’il partit, la sorcière reçut un nom qui lui resta : ce nom est métapsychologie. Et m’exposant non sans délibération au reproche, sur lequel seul l’avenir de ce que j’ai à avancer permettra de statuer, d’être pour la théorie un tenant de l’obscurantisme, je dirai en ce point qu’ainsi s’indique quelque chose comme une filiation sexuée de la théorie. Comme texte et comme pratique.

Ce qu’en d’autres termes encore je veux indiquer, c’est que la seconde vague de la production freudienne, que je vous propose de concevoir à partir d’un moment que dans l’écrit on peut situer de diverses manières, donc tout aussi légitimement à partir de la rupture avec Fliess (du seul fait qu’existe cet écrit que nous appelons Correspondance, dont une partie se trouve dans un volume au titre double : Les débuts de la psychanalyseLettres à Fliess), est dans un rapport constant avec le mot bisexualité, à présent libéré de la contention et de la retenue de ses effets, qui était l’état de ce mot dans la période des débuts.

Il est évident pour moi, à m’entendre ou à me relire, que je suis dans le cas de faire peser sur le mot bisexualité une insistance qui peut dérouter, par le seul effet du contraste qu’elle instaure avec la banalité, l’ancienneté, voire l’usure du mot. C’est cependant lié aux nécessités de la clarté et de l’exposition de l’ensemble d : un parcours. Pour ce que nous avons à voir, il n’est pas question de s’imaginer pouvoir un jour sortir la bisexualité tel un diable de sa boîte. Elle constitue, et c’est pourquoi d’emblée je la souligne comme telle, un des pivots théoriques autour duquel il nous faudra tourner. Et en pesant d’emblée si fort sur le terme, je ne fais que ramener à la surface le signalement qu’en a opéré Freud lui-même comme d’une zone d’impasse, en mentionnant, non sans plainte, le poids de la bisexualité sur la théorisation et la formulation psychanalytiques, dans des lignes que je vous ai lues. En étendant cette impasse, dans un temps second, à tout le plan où le terme prend rang, Lacan a, selon moi, et moyennant le travail qu’il a effectué, contribué à indiquer une voie possible de solution à la difficulté. Difficulté dont il faut bien voir qu’elle est une difficulté léguée, au double titre de l’héritage freudien et du legs qu’en fait le discours des sciences naturelles.

Je laisserai de côté, faute d’y pouvoir ajouter grand-chose, ce qui du legs remonte au discours des grandes traditions. En outre, je ne crois pas qu’il puisse en ce point être pour nous d’un usage quelconque de nous appesantir sur ce qui, dans une problématique qui probablement ne souffre guère d’approximation ou de faux pas dans son parcours, serait un exercice relativement gratuit. Puisqu’il consisterait à se battre avec une erreur produite par l’énoncé fautif dont on serait soi-même l’auteur, ou à retrouver une route correcte dans un chemin de traverse où l’on se serait soi-même engagé. Mais comme de ce malentendu les termes généraux continuent à courir, dans les propos peut-être plus que dans les écrits, et qu’à ce titre, et notamment dans les débats, ils assurent quoi qu’il en soit et faute de mieux une sorte de salubrité minimale et de rappel de l’ordre – au sens de rappel à la discipline –, je me contenterai d’en dire quelques mots. Lors d’une conférence récente, où fut apporté un travail joignant à la fois l’érudition et l’effort d’articulation sur un sujet assurément ardu, l’un des participants à la discussion, en l’occurrence Pontalis, fit cette remarque judicieuse que dans un pareil travail il y avait comme toujours la fatalité d’une partition. D’un côté, disait-il, le côté « comprendre » du travail et l’autre, son côté « analyser ». C’est en ce sens qu’un écho de cette thématique assure son rôle de salubrité des débats.

Ce que très brièvement je souhaiterais dès le début de cette année écarter de notre route, c’est la thématique même dont un pareil écho pourrait paraître provenir pour des oreilles candides. Et plus encore les énoncés dans lesquels elle est habituellement, mais non sans ruse de l’inconscient, incarcérée. Quelque chose qui pourrait se dire et qui du reste à l’occasion se dit ainsi : la théorie est-elle, ou n’est-elle pas, protection contre autre chose ? Ce dont le calque sur notre terrain actuel donnerait à peu près : vais-je vous dire que la théorie opère comme protection contre la bisexualité ? Ce qui laisserait toujours la place à cette répartie possible, et qui serait passablement mais heureusement déroutante : la théorie est à concevoir comme mise en acte de la bisexualité. D’où par exemple proviendrait l’exigence immédiate d’un retour à l’examen serré et peut-être renouvelé de la notion analytique de l’agir.

Mais l’intérêt particulier que je vois à notre carrefour, et en même temps sa difficulté, c’est de faire glisser, déraper la question de telle façon qu’elle puisse rejoindre dans la théorie, analytique bien sûr, sa zone de fond, qui est à proprement parler la question du sexe dans la théorie, à entendre ici comme travail. La question dite du « qui suis-je ? » Il en provient peut-être pour l’effort théorique, et pour cette raison même, un surcroît de difficulté et d’exigences, tout simplement lorsque l’auteur est du sexe féminin. Ce qui fait que pour prendre là parti sur ce qui est de mon ressort et de notre ressort à tous, et certes sur des problèmes qui nous concernent fondamentalement, je pourrai dire pour faire image : pour une Montrelay, combien aurons-nous d’Irigaray ?

Et, pour anticiper quelque peu sur ce dont nous aurons à faire comme une vérification, qu’il me soit déjà permis de dire que si la Realitàtsprüfung (l’épreuve de réalité) et le Real-Ich (le moi réalité) sont des conditions rien moins que préalables à l’activité fantasmatique, la gute Eigenschaft (l’attribut du bon) qui ouvre l’accès du moi (die Aufnahme ins Ich verdient) est l’un des attributs de l’objet dont la mère est la meilleure représentation. La portée, voire la longue portée du fantasme et de ce que nous appelons travail scientifique, wissenschaft-liche Tàtigkeit, devront ainsi aller de pair. C’est en ce sens, thèse que notre ambition sera de démontrer, que pour Freud chaque avancée scientifique correspondra aussi à l’allègement du refoulement. L’accent étant ici à mettre sur aussi.

Et qu’en est-il pour nous, les successeurs, dont la position est entièrement à voir comme organisée autour de l’existence d’un texte premier ? Disons qu’à tout le moins ne devrait légitimement porter le nom d’analytique qu’un travail qui retrouverait ce mouvement-là, et non l’inverse, qui se solde par une plus grande pesée du refoulement. Là se trouve une singularité de l’analyse comme science que j’énoncerai ainsi, malgré la redondance d’un énoncé qui existe déjà. C’est peut-être la seule science qui, au service du refoulement, entraîne et nécessite aussi son allègement. Ce qui n’est pas redondance dans la bouche de ceux qui, aussi nombreux qu’ils soient, parviennent à cet énoncé comme conclusion d’une démarche analytique et scientifique au sens analytique du terme. C’est-à-dire ceux qui ont refait l’expérience.

Nous poursuivrons la prochaine fois cette mise en regard des conditions de l’analyste de notre temps et des conditions que Freud appelait externes et internes, conditions de l’expérience à faire ou à refaire.