Le modèle de la dissection et la pensée du féminin

26 février 1975

Comment faire pour répondre, comme cela m’est parfois demandé, de l’ensemble de notre trajet jusqu’au point où nous sommes arrivés ?

Si d’un survol rapide on jetait un regard qui embrasse tout le parcours, on verrait un premier volet consacré au Vaterkomplex. Constitué des représentations à l’œuvre dans des textes où il en est explicitement question et dans les écrits destinés par Freud à faire progresser divers points de doctrine et de théorie, ce volet, qui prit sur l’usage langagier, sur la langue de l’auteur, un appui que je crois sans précédent dans l’étude des textes freudiens, nous fit déboucher, avec le livre consacré à Moïse, sur un terme dont nous avons mis en valeur la position cruciale, à savoir YEntschei-dung, la décision. Et nous avons montré que tout l’écrit freudien consacré à ce pan paternel de l’œuvre était parcouru par les fils qu’au moment que l’on peut dire avant-dernier, on voit se nouer dans cette décision. Inversement, en remontant dans le temps et en suivant ces fils vers leur point d’origine, nous avons vu que cette même décision pouvait être lue dans les états successifs de sa préparation. Que, de la sorte, tout le complexe paternel qui en est de bout en bout marqué se lisait comme un travail long et ardu en vue de cette décision. Dont nous sommes repartis, lorsque nous avons abordé la question de ce par rapport à quoi ce travail de décision était à identifier dans l’œuvre de Freud comme clef à sa lecture : second volet dont nous avons entamé l’examen en usant de la même méthode de relevé des représentations, dans une référence permanente à l’usage langagier.

Et, certes, notre position d’écoliers est bien différente maintenant de celle où nous étions à la sortie de notre étude du Vaterkomplex. Car non seulement nous ne discernons pas encore clairement le point vers lequel nous sommes en chemin, mais en outre nous ne disposons pas encore, pour

aller vers ce point, d’un savoir autre que celui qui nous est légué par quelques générations de lectures de l’œuvre de plus en plus convenues (même si les conventions sont diverses) et progressivement amorties. Et nous ne trouvons rien d’analogue au Vaterkomplex sur le versant féminin, rien de l’ordre d’un Mutterkomplex. Pire même, nous ne disposons que d’une vague extension aux parents en général du rôle du Vaterkomplex dans le genèse de l’ambivalence. Extension sur le mode d’un scrupule qui satisfait aux exigences d’une exposition, d’un oubli réparé par une correction de bas de page. C’est 1 ’Elternkomplex, du respektive Eltern-komplex, car à ces deux mots se limite la note que nous lisons dans Totem et tabou, et qui rectifie d’un « et du complexe parental en général » la mention du complexe paternel comme source de l’ambivalence l.

C’est, pourrait-on dire, encore plus grave que cela, si l’on poursuit cete mise en parallèle. Le sujet désirant dans l’organisation du système paternel, face au désir du père, est vigoureusement campé dans l’œuvre comme à la première personne du singulier, avec ses voies de traverses dans la névrose, ses courts-circuits pervers. Mais qu’en est-il du sujet désirant dans ce qui, du système, est organisé par le pôle féminin ? Sans doute nous disposons, à côté des écrits qui dépeignent le développement du garçon comme être sexué et désirant, le volet parallèle qui traite du développement de la petite fille. Textes qui, inclusivement dans le projet de programme du prochain congrès de l’Association internationale, restent terrain de controverse. Car en contre-point d’un certain savoir dont ils font état pèse sur eux l’interrogation qui demeure : W as will das Weib ?, que veut la femme ? Même si c’est à tort que de cette formule on a fait un aveu d’ignorance, au sens où le mot désigne ce que la science n’a pas élucidé, il reste que le poids de la question paraît lourd face au savoir obtenu, et lourd aussi celui du territoire qu’elle désigne, territoire dont le savoir analytique n’épuise ni pour Freud ni pour personne d’autre le pouvoir questionnant. De sorte que, laissant de côté pour l’instant les textes explicitement consacrés à l’exposé de ce que la pratique freudienne a produit comme savoir déclaré, nous avons entrepris de relever les représentations associées au thème

du féminin selon les modes connus de l’association. Nous l’avons fait dans les textes que la plume de Freud elle-même nous désigne à l’attention : récits de rêves ou fictions littéraires. Fiction littéraire à laquelle Freud fait une place dans son œuvre, en y désignant des lieux où la langue qu’il parle trouve rassemblés des faisceaux de représentations qui se proposent à lui, comme à tout lecteur, déjà organisés et formés, et d’une façon qui devra la force de sa prise sur le lecteur au talent de l’écrivain et du poète.

Associé à Cordelia, nous avons trouvé le témoignage de l’amour, lié au refus de sa représentation postiche désignée par un mot dans la composition duquel entre le mot Scheide, d’un usage par ailleurs si banal et courant dans le registre de l’anatomie ou de la physiologie. Ce mot était là en vertu de ce qu’il signifie dans l’ordre de la division, du partage, de la séparation. Et lié à la petite monnaie – dont il y a lieu de rappeler qu’elle joua un rôle déterminant dans cette relation si importante de l’enfant Freud à celle que nous avons appelé sa première présentatrice à l’existence, celle qu’en allemand on appelle également Amme, la nourrice. Celle aussi que Freud met en position d’être reconnue comme première incarnation pour lui du féminin, en tant que pôle d’une relation où il tient son rôle d’enfant actif, parlant et désirant. Rapport actif au féminin que l’on peut dire pour Freud premier en date, quant à l’aveu qu’il en a 1 fait.

Rapport actif au féminin dont les modalités s’échelonnent dans l’existence, tissées dans la pratique vitale : dans la lecture, dans le travail et dans le rêve. Celui de la dissection de son propre bassin, de son pelvis en particulier, étant sous ce rapport un carrefour dans le texte, en ceci que s’y trouvent des représentations liées aux diverses modalités vitales du rapport de Freud au féminin. Le rêve d’abord, qui est aussi le plan porteur de l’ensemble par le texte qui s’en produit, puis les lectures faites par Freud, sa résistance à la curiosité d’une femme et son travail d’analyste, mais aussi son travail passé de médecin ou d’étudiant en médecine. Travail scientifique et d’un genre bien particulier où l’étude de textes et la pratique manuelle sont en relation étroite.

Après avoir dans un premier temps indiqué le réseau associatif dans lequel se trouvent prises les formes rotondes que le scalpel découvre dans ce pelvis, nous sommes tombés

en arrêt devant une représentation occupant dans ce rêve la place qui échoit à ce qu’ailleurs Freud nomme un détail absurde : le Stanniol ou papier d’étain ou d’argent. Je reprendrai en quelques mots l’essentiel de ce que j’en ai dit la dernière fois. En étudiant ce rêve, dont la première partie représente une dissection, exercice courant, obligatoire et élémentaire de l’étudiant en médecine, mais en sciences naturelles également, la mention du sorgfàltig, du « soigneusement », pour qualifier la manière dont le Stanniol recouvrant les rotondités devait être dégagé, m’avait suggéré l’hypothèse que ce Stanniol portait de manière élective la représentation de ce qui dans ce rêve figurait la tâche scientifique à proprement parler. Tâche scientifique dont le poids est, dans le texte du rêve, présenté et d’emblée lesté du surcroît qu’y apporte la trace de situations passées, des années où Brücke, son maître, lui donnait mission de procéder à certaines recherches. Et sous le scalpel qui fend les chairs pour donner accès aux cavités internes, qui sépare les tissus, le rêve faisait apparaître cette étrange matière représentant en elle-même quelque chose d’intimement lié à la tâche scientifique et dont le dégagement est un moment-clef de cette tâche.

Cette hypothèse qui paraissait solide s’était trouvée recevoir, dans l’après-coup, la confirmation qu’y apportait un passage pourtant antérieur du texte, le jeu ici d’une param-nésie ne pouvant être en aucun cas exclu. Quoiqu’il en soit de ce point, c’était là, comme pour « le Thème des trois coffrets », ne pas vous tenir à l’écart de ce que je crois savoir de la façon dont ces choses sont venues à moi. Dans ce passage préliminaire du rêve de la dissection, il n’est question que du détail représenté par ce Stanniol, mis par Freud en rapport, sans aucune équivoque, avec ses tâches scientifiques, et les toutes premières plus spécialement. Ce Stanniol s’y trouve également spécifié de la mention d’une difficulté particulière du maniement d’un matériel psychique, matériel sprode. Je vous avais fait observer à quel point la traduction anglaise de sprode par « réfractaire » écrasait les valences de ce terme dans ses directions principales, que le mot naw-tant si voisin de « prude » désigne comme si fermemeflt-Tiees à la représentation des réactions dites féminines déviât les maladresses dont les femmes peuvent être l’objet/Jàéàctjons dont l’éventail couvre, depuis la friabilité, la promet ituae a

se froisser, jusqu’à la bégueulerie. Pour faire cette récolte, il suffit d’un dictionnaire. Bref, toute la gamme des représentations du refus.

L’analogie entre ce que Freud nomme ce type de matériel au plan psychique, et ce matériel dans sa réalité d’objet, issu des laminoirs, représenté en outre dans ce rêve comme froissé, et à l’aide d’un mot qui en lui-même a déjà pris rang sur la chaîne des représentations liées au féminin, zerknüllt, avait comme telle entrainé une question, qui est la nôtre en ce qu’elle est étrangère au texte freudien. Question qui peut se formuler ainsi : Freud s’est-il aperçu du rapport existant entre ce papier d’argent et le matériel qu’il désigne du mot spr 'ôde ? Question qui, même si elle n’appelle aucune réponse, n’a pas à être tue, mais qu’il faut laisser posée comme temps vivant du rapport au texte et à sa lecture. Ce qui congédie par avance toute glose qui se proposerait comme objet la pertinence d’une pareille question.

Cette question, il est encore une autre raison pour nous de n’y attendre aucune réponse. Car cette matière mince, déchirable, est non seulement liée à l’acte scientifique mais encore au prestige même de l’homme de science dans sa pratique et, s’il est médecin qui manie le scalpel, à son prestige et à sa crédibilité de praticien, dissecteur des cavités qui se trouvent dans le corps de la femme. Et si la note concernant l’indépassabilité du point dont ce Stanniol à retirer est une composante, avec le poisson préhistorique comme autre composante145, si cette note est de l’année 1900, donc si le rêve de Brücke se rattache à cette date en raison soit du moment où il a été rêvé, soit du moment où Freud décide d’utiliser ce rêve, c’est en juillet 1895 qu’il fait à Bellevue le rêve-spécimen du livre sur les rêves. C’est à ce rêve qu’il donne une importance telle qu’en 1900 précisément il joue avec Fliess avec l’idée plaisante qu’à cette maison une plaque serait apposée disant, « dans cette maison, le secret des rêves fut révélé au docteur S. Freud 146 ». Or ce rêve de l’injection faite à Irma, dont Freud fait ainsi dériver tout l’ouvrage sur les rêves, et qui est, malgré toute l’étude à laquelle Freud le soumet, un rêve dont il souligne que plus d’un fil y est laissé dans l’ombre parce qu’il ne peut aller au-delà, ce rêve qui représente l’intérieur d’un corps féminin, nous met en présence d’une configuration représentative dont la parenté avec le rêve de la dissection du bassin est assez frappante. Dans ce rêve aussi l’on rencontre des structures froncées, Krausen, ridées, cloquées, en rapport avec les Nasenmuscheln, les conques nasales, pour traduire mot à mot, c’est-à-dire les sinus. Et là aussi, depuis le texte du rêve jusqu’aux associations avec la diphtérie, un monde surimposé de plans minces et amovibles, taches, croûtes, membranes. Et que de préoccupations déclarées par Freud sur le thème du sérieux professionnel de son rapport à la femme, à l’incarnation de ce Weibliche, que la maladie vient proposer à la pratique scientifique de Freud en frappant à sa porte !

Ici, c’est dans la personne de cette Irma, qui s’appelait Emma, jeune patiente de Freud, de surcroît très liée d’amitié avec lui et avec sa famille. Ces liens d’amitié rendent-ils compte à eux seuls de l’extraordinaire condensation, dans le cas de cette patiente, du souci concernant la valeur professionnelle, donc scientifique du médecin ? On aurait pu l’imaginer si l’on n’avait appris depuis ce que toute la polémique professionnelle évoquée laisse dans l’ombre des associations exposées. Si l’on n’avait appris ce que ce chassé-croisé de médecins examinant et contre-examinant (ces docteurs M., Otto et Léopold, spécialistes de la même branche) laissait soupçonner de la participation de Freud à l’affaire sans permettre d’en deviner le détail. Maintenant, on le sait. Cette patiente, sur l’initiative de Freud, avait été examinée puis opérée par Fliess. Car, pour elle, Freud voulait le meilleur spécialiste. Fliess fut donc convié à venir de Berlin à Vienne pour l’occasion. Et l’opération avait porté sur ces structures en forme de conques, les sinus, et comporté la résection de la crête dite turbinale. Après quoi, l’état de la malade avait empiré jusqu’au moment où un spécialiste viennois appelé pour réintervenir dégagea du champ opératoire du précédent opérateur environ cinquante centimètres de pansement que le bon Dr Fliess y avait oubliés, c’est-à-dire de la gaze. Une grosse hémorragie s’ensuivit sur-le-champ, avec état de choc. Puis un nouveau pansement arrêta le flot. Freud, qui avait assisté à la réintervention, se sentit mal et dut quitter la pièce. Et l’affaire mit quelque temps à s’arranger, après d’autres interventions et d’autres hémorragies. Mais qu’importe… Car immédiatement s’engagea entre Freud et Fliess un échange de lettres enfiévrées. Surtout, il faut le dire, de la part de Freud, qui littéralement se rua à la défense anticipée de son ami et se multiplia en témoignages de considération inentamée quant à la valeur scientifique de son collègue.

Dans tout cela, qui se passe de février 1895 jusqu’à la nuit du 23-24 juillet, et dont Freud ne nous souffle mot mais qui cependant déclenche ce rêve choisi comme premier pour le livre, nous voyons aussi une matière mince, déchi-jj rable, froissée, crêpée, intimement liée à la procédure du J rapport scientifique et à la cavité féminine.

Mais l’évocation de cette tâche scientifique a pour nous encore une autre portée, que le fragment préliminaire met en lumière. En effet ce Stanniol est le terme avant-dernier d’une série qui vient trouver, selon Freud, sa butée dans 1 ’Ammocète : un poisson « dont le nom, dit-il, ne peut être d’aucun usage dans ce puzzle147 ». Impossibilité très claire, renforcée d’un gar nicht en allemand. Impossibilité qui nous présente, comme en miroir, la propriété des termes über-deutlich, très clairs, termes de compromis, dont je vous rappelais la démonstration que faisait Freud de leur particularité de ne pouvoir mener plus loin, d’être pour les chaînes associatives des lieux de butée, d’arrêt, c’est-à-dire de rupture.

La portée, pour nous, de ce Stanniol, qui mène à l’Ammo-cète avec lequel la chaîne se rompt, est de faire rentrer dans notre champ tout un domaine de représentations auquel nous n’avions encore eu nul accès. Domaine scientifique où, comme dans le domaine littéraire, des représentations sont à l’œuvre dans le trajet de Freud, bien avant qu’il n’invente la psychanalyse.

Freud, le psychanalyste, n’était pas seulement exposé au jeu pressant des Mères goethéennes, mais aussi aux représentations liées aux débuts de sa pratique scientifique. Cela est tellement évident que la plus brève mention peut suffire en la circonstance. À savoir la place que les neurones occupent encore en 1895 dans les débuts du travail analytique de Freud, par exemple, dans ce que nous connaissons sous le titre de « Projet pour une psychologie scientifique ». Sans l’ombre d’un doute, la science neurologique était alors en plein développement. Cela n’est cependant pas en soi, si l’on peut dire, une explication de leur usage par Freud. Non seulement toute la physiologie était en plein essor et depuis un certain temps, mais encore on pouvait faire de la psychologie, à cette époque, sans faire intervenir les neurones. Et qui, plus que Freud, en raison même de la façon dont il a accommodé ces neurones, est responsable de ce qui s’en est suivi d’explications contraintes ? Explications destinées à faire entendre aux générations qui suivirent ce que Freud, obser-vez-le, s’est royalement dispensé de dire : à savoir que ces neurones ne sont que les premiers éléments d’une longue suite de métaphores utilisées par lui dans son œuvre. Qu’est-ce que l’on entend ordinairement par ces propos qui cachent mal leur intention, que l’on peut dire coupable, puisqu’ils visent à excuser ? Excuses de qui, de quoi et devant qui ? Il en va de même, d’ailleurs, pour la deuxième topique. Manière de dire au lecteur de la postérité que c’était là choses dites pour dire en fait autre chose. D’où il n’y a qu’un pas, d’autant plus vite franchi qu’il est inévitable, pour donner à entendre que, ces choses, Freud n’y « croyait pas vraiment », mais n’avait que cette façon pour les dire.

Eh bien, non ! C’est cela qui est faux ! Qui est ignorance de ce que la découverte freudienne nous a appris du jeu des représentations. Le recours trouvé plus tard dans l’œuvre saussurienne a joué par rapport à cela à la façon d’un relais et d’une relance avec un bonheur qui suffirait à justifier ce recours, même si l’effet devait s’en trouver limité à ce point uniquement.

Ignorance ou méconnaissance que l’on devrait dire doublée de contre-vérité historique. Ni le Moi, ni le Çà, ni le Surmoi – qui apparaissent dans le texte à une époque et d’une façon telle que l’on peut s’étonner de voir les commentaires enclins à cette facilité n’être même pas freinés par le soupçon que, pour Freud, écrire Ich n’allait pas de la même plume en 1900 et en 1920, et il en est de même pour les neurones – ne sont pour Freud des moyens pauvres et maladroits, moyens de fortune choisis faute de mieux pour dire autre chose. Moyens utilisés avec réserve ou circonspection et dont, quand il s’agit des neurones, on justifie l’usage pour la postérité, en soulignant que précisément Freud, qui était fin histo-patho-logiste et très versé dans la physiologie nerveuse, ne pouvait pas un instant avoir d’illusion sur l’inadéquation scientifique dans laquelle il faisait fonctionner ces neurones.

La question n’est pas de savoir si les neurones, Freud y croyait. Et si la question insistait sous cette forme, il faudrait en vérité répondre que oui, assurément, Freud y croyait ! Resterait à savoir à quels neurones ! Car, bien entendu, si la question ne se pose pas de savoir si Freud croyait à ses neurones psychologiques, c’est tout simplement en raison du fait que les neurones dont il s’agit sont ceux qui s’étaient, comme représentations, emparés de l’esprit de Freud ! Comme on dit que quelque chose s’empare de notre imagination. Les neurones, comme d’autres représentations, ne posent qu’une seule question, celle du travail accompli par ces représentations dans ce qu’indifféremment on peut appeler le système freudien, les écrits de Freud, ou le psychisme de Freud. Ces neurones sont, comme l’extrait du rêve nous le rappelle, intimement liés à ce que sa pratique peut revendiquer de la discipline scientifique. Neurones et science ont pour lui partie historiquement liée. Qu’ils ne soient pas les seuls, c’est précisément notre affaire.

Par sa propre autobiographie nous savons qu’il était animé par un goût de la recherche, de l’activité de laboratoire, de la physiologie, c’est-à-dire pour la science des fonctions et des mécanismes vitaux. Que, dans cette voie, seul Brücke lui apporta, en lui ouvrant son laboratoire, Ruhe und voile Befriedigung 148, repos et entière satisfaction. Et Brücke entra dans la vie de Freud, comme maître de ses recherches, en lui demandant pour une part de faire des travaux exigeant une manipulation très fine sur le système nerveux d’un poisson. Les neurones sur lesquels Freud travaille et publie en

1877 Über den Ursprung der hinteren Nervenwurzeln im Rückenmark von Ammocoetes (Petromyzon Planeri149 150), et en

1878 Über Spinalganlien und Rückenmark des Petromyzon1, ces neurones-là, c’est absurde et impensable de se demander si Freud y croit. À ces neurones de son travail, de sa relation avec Brücke, de ses succès scientifiques, de ses publications et de la science neurologique en plein essor ! Mais d’autre part, ces neurones et ce poisson ne sont pas les seuls objets de recherche auxquels, sur ordre de Brücke, Freud va consacrer son talent de chercheur, de dissecteur, d’observateur, bref de travailleur scientifique. Il y a encore un autre poisson sous roche, si j’ose dire.

Toutes les représentations liées à son travail scientifique, reconnu comme tel par les maîtres qui ont formé sa génération, resteront à l’œuvre dans son travail de créateur d’une science à faire un jour reconnaître par le monde entier. Qu’elles y restent à l’œuvre aussi à la surface du texte, de sa lettre même, mais d’une autre façon dont seul le rêve apporte et l’écho et le point de rupture, c’est pour les analystes une évidence. Le rêve de la dissection ne fait qu’en apporter un exemple qui nous occupe en ce moment.

Et ainsi revenons à ces représentations qui fonctionnent comme limites du champ associatif et rupture de sa chaîne. Elles ne débouchent sur rien d’autre qu’elles-mêmes, elles ne mènent à rien. Je vous avais dit que ce papier d’argent était, comme représentation, en appui avec une autre, avec laquelle elle réalise ce compromis indépassable qui vous est maintenant bien connu. Il est en appui avec la représentation de Pammocète, celle-là même dont Freud dit qu’à l’évidence le nom de ce poisson ne peut être d’aucun usage dans ce puzzle. Ce papier d’argent est donc aussi du papier d’étain. Stanniol, de stannium, étain. Et Stannius est l’auteur d’un travail très admiré par Freud sur l’ammocète, ce poisson sur le système nerveux duquel Brücke lui demanda de faire un premier travail scientifique. Je ne sais pourquoi ce nom est, pour le travail que Freud fait sur le rêve, un mot-butée. Certes, pensant au travail commandé, requérant dissection et manipulation très fine, j’ai également considéré la structure du mot, où « a m m »…, fait penser à l’autre mot de Freud, mot allemand qui désigne la nourrice, sa vieille préhistorique, le mot Amme. La question reste posée. Alors, laissons le nom latin.

Car, en fait, cet ammocète, qu’est-ce que c’est ? Stricto sensu, c’est, je crois, la larve, à moins qu’il ne s’agisse aussi de la forme adulte, d’un poisson qui s’appelle la lamproie, bien connue en tout cas des Bordelais chez qui sa préparation est une spécialité renommée. L’Ammocetes Vetromyzon, lamproie suce-pierre, est tout simplement une des deux ou trois plus anciennes créatures qui peuplent les eaux. Préhistorique à sa manière, c’est un vertébré archaïque encore présent dans notre faune, depuis la nuit des temps. Freud fiut à étudier son organisation comme celle d’un autre, de ferme analogue, l’anguille, dont il eut à examiner ce qui s’appelle l’organe lobé, organe conformé de tubérosités précisément, contenu dans la cavité corporelle et faisant partie : <He l’appareil sexuel. Sur cet organe, Freud fait en cette même '■année (1877) une publication : Beobachtungen über Ges-taltung und feineren Bau der als Hoden beschriebenen Lap-penorgane des Aals 151.

Et le Stanniol, puisque c’est là son vrai nom dans le travail du rêve, est ce que l’industrie métallurgique fabrique de plus mince, de plus délicat, et de plus répandu comme plan séparateur. C’est pourquoi vos tablettes de chocolat sont ainsi enveloppées. Pour les séparer de vos doigts manipulateurs. C’est pourquoi vous en consommez des mètres carrés pour envelopper les denrées que vous rangez dans vos réfrigérateurs. Et ce papier est posé dans le pelvis du rêve sur ces « knolles », comme la gaze scientifique dans les conques du nez opéré, tout en étant lui-même « knollé », c’est-à-dire porteur de quelque chose que, par leur forme, ces « knolles » représentent du féminin. Et le maniement de ce complexe représentatif du plus mince plan de séparation, c’est le travail scientifique, la wissenschaftliche Aufgabe, ou Tàtigkeit. Plan de séparation dont, entre ces semblants d’hémorroïdes que ces « knolles » sont aussi, marques du tube digestif dans sa portion terminale, et le reste de la cavité pelvienne, le pelvis scientifique de Freud est pourvu. Freud, l’homme de science, dont le pelvis est l’objet d’une démarche scientifique sur l’ordre de Brücke, homme de science éminent. Plan de séparation dont est dépourvu, presque au même endroit, le corps des vertébrés dits inférieurs, voire archaïques : au même endroit, c’est-à-dire entre d’une part le rectum et l’uretère que les deux sexes reçurent en partage, et d’autre part le seul organe du pelvis bas où joue la différence des sexes. Car là, en effet, la femelle animale supérieure, ou la femme, a réellement un organe de plus, à savoir le vagin, die Scheide. Les poissons n’ont qu’un cloaque, pas de cloison recto-vaginale. Ne vous indignez pas encore ! Ou alors, demandez-vous pourquoi. Serions-nous sprode, prudes, plus que nous n’aimerions le croire ?… Attendons la suite. Elle est d’importance et cette soirée ne suffira pas à en faire le tour. Et considérons de plus près ce monde des poissons, premiers sujets proposés à l’activité scientifique de Freud.

La lamproie préhistorique fut proposée à Freud pour qu’il y étudie précisément le tissu où se trouvent les neurones, c’est-à-dire son système nerveux. Tissu auquel Stannius avait consacré un ouvrage faisant autorité. Le tissu nerveux, et non les viscères qui se trouvent dans la cavité du corps, des poissons ou des humains.

C’est au même moment, ou presque, sur l’autre poisson, que Freud se livra à une recherche portant sur les viscères. Sur l’anguille. Est-ce après tout la raison pour laquelle l’ammocète ne mène à rien ? Est-ce parce qu’il est trop proche de l’anguille et qu’il ne peut mener qu’à elle ? Anguille dont l’article qui lui est consacré est comme pris en sandwich entre les deux publications concernant la lamproie. Cette anguille fut une créature bien étudiée par Freud, qui en disséqua un grand nombre d’exemplaires. Or, pourquoi ce poisson lui fut-il désigné par Brücke comme sujet d’études ? Il est lui aussi rescapé, semble-t-il, d’une époque dont la plupart des espèces ont disparu. Poisson étrange dont l’aptitude amphibie et les migrations mystérieuses ont fait rêver l’humanité depuis l’Antiquité. D’où vient-il, où va-t-il et pourquoi ? Quand, où, et comment se reproduit cet animal pourtant si familier et bien connu des gastronomes d’antan et d’aujourd’hui ? Brücke propose l’anguille parce que la sexualité de cet animal est un mystère. Et Freud contribua à son élucidation. Les Anciens, dont Aristote, avaient observé les migrations des grandes anguilles. Mais n’ayant découvert ni œufs ni laitances, ils les firent naître des entrailles de la terre, de la transformation des crins de chevaux broutant l’herbe des marais, ou d’un accouplement avec le serpent. Or la croissance particulière des anguilles et leur développement sexuel tardif rendent la dissection de leur appareil génital difficile et décevante. Tel est encore en 1962 l’avis de Papyn et van den Breede dans leur travail intitulé : « Observation et dissection de l’anguille. » Car, l’anguille, qui n’a comme tous les poissons qu’un orifice ano-génito-urinaire, se trouve à l’âge de cinq à huit ans, alors qu’elle a déjà une taille moyenne, à la phase d’ « hermaphrodisme juvénile ». Chez d’autres poissons également et chez les batraciens, le sexe n’est pas définitivement déterminé au moment de la fécondation comme chez la plupart des vertébrés supérieurs, et reste par conséquent labile et susceptible pendant un certain temps de subir des modifications sous l’influence du milieu ambiant. Mais l’anguille en est un type extrême.

Hermaphrodite, cette anguille porte des organes génitaux présentant à la fois des parties mâles et des parties femelles, non fonctionnelles, disposés en deux bandelettes rosées s’étalant des deux côtés de la colonne vertébrale. Mais cela n’est qu’un aspect de la difficulté. Car le cycle complet du développement est pour le chercheur encore plus déroutant. La phase initiale où les organes sexuels sont rudimentaires est dite de neutralité. C’est à cette phase de neutralité que succède, le plus étonnant peut-être de l’affaire, une phase de féminisation précoce, où se développent les cellules reproductrices femelles. Il est donc un âge où toutes les anguilles sont femelles. C’est à ce stade que succède l’hermaphrodisme juvénile.

Enfin, l’organisme s’oriente progressivement vers une phase de masculinisation ou de féminisation définitive. Dans le premier cas, les organes reproducteurs deviennent les organes lobés, avec cellules mâles et canaux déférents. Dans le deuxième cas, les organes reproducteurs prennent l’aspect d’organes godronnés. Et à maturité, les cellules femelles seront en contact direct avec l’orifice génital. Lobés et godronnés, ces organes sont précisément proposés à la minutie et la ténacité du jeune Freud, pour que, des premiers surtout, il étudie la structure intime et aide à trancher la question épineuse du sexe des anguilles, ces créatures qui si loin dans leur vie incarnent les possibilités biologiques de la bisexualité.

Et lobés, godronnés, tubéreux, froncés, ou en conques, ces viscères rosés continuent à se proposer à l’œil et au scalpel du rêveur, en proie à l’énigme du sexuel, du bi-sexuel. C’est-à-dire du Weibliche qui vient troubler la simplicité et l’universalité de l’épure du masculin.

Les avatars de la détermination sexuelle n’ont-ils pas d’ailleurs leur pendant dans le développement de la fillette justement, tel que Freud le voit et l’expose dans ses Nouvelles Conférences ? Nouvelles conférences où il noue, avec un auditoire dont il sait pourtant qu’il ne l’aura jamais en tant que tel, un dialogue si vif de questions, de réponses et de réparties. C’est tout juste s’il ne prie pas ceux qui sont assis dans le fond de s’approcher pour qu’il n’aît pas à forcer la voix ! Du développement de la fillette, il traite dans la trente-troisième Conférence, consacrée à la féminité, et dont le début est marqué du rappel d’un principe général de l’énonciation du discours analytique. Et nous ne pouvons être insensibles au fait que ce soit dans cette conférence-là que soit fait ce rappel que je cite :

« Comme vous le voyez, lorsque l’on se met à présenter des excuses [sous-entendu, comme le contexte l’indique, quant à la façon dont on a articulé son propos], il s’avère pour finir qu’il était inévitable qu’il en soit ainsi, que c’était l’œuvre de la destinée. Je m’y soumets et je vous prie d’en faire de même152. »

Trente-troisième Conférence où se trouve une fois de plus affirmée la conception freudienne si controversée, et qui fonctionne assurément comme pivot de sa théorie, concernant la phase phallique de la petite fille. Nous savons qu’à ce sujet la controverse croît en intensité, que certains auteurs y voient ce qu’ils nomment un fantasme de Freud. Nous savons que, là où il indique une évolution dans laquelle la bisexualité est comme précédée d’une alternance d’un type semblable à ce qui s’observe dans la biologie animale, ces auteurs voient au contraire les effets de la dominance du discours masculin.

Il y a dans le développement de la fille ce que Freud curieusement appelle la préhistoire, où, comme pour la petite anguille, s’établit la prédominance d’un sexe. Mais, à l’inverse de cette dernière, ce n’est pas d’un stade de féminisation précoce qu’il s’agit, mais d’un stade de masculinisation. Je vous cite quelques lignes : « Le développement de la féminité est exposé aux troubles qu’engendrent les phénomènes résiduels fiés à la période masculine précoce (die Resterscheinungen der mànnlichen Vorzeit153)… Dans le cours de la vie de certaines femmes, il y a une alternance répétée entre les périodes où domine la masculinité ou la féminité. Et une partie de ce que nous les hommes appelont “l’énigme de la femme” (Das Rat sel des Weibes) dérive peut-être de cette expression de la bisexualité dans la vie des femmes. »

Mais les poissons ne nous tiennent pas quittes, avec notre

survol de leur organisation sexuelle et génitale ! Partageant avec d’autres animaux la particularité d’avoir un appareil olfactif très développé, ils ont cet appareil développé non seulement comme d’autres espèces, au niveau de l’encéphale dont les centres olfactifs occupent chez eux une place plus importante que chez des Vertébrés supérieurs dont les hommes représentent sous ce rapport le cas extrême de leur régression, mais encore au niveau du nez, si l’on peut ainsi nommer cette partie de leur crâne. Les poissons, à défaut de cornets et de sinus, ont des sacs nasaux. Là encore, les poissons freudiens se signalent par des particularités ! La lamproie a une narine unique, au sommet de la tête, qui aboutit à un sac nasal unique. La perception des odeurs est d’ailleurs la partie la plus importante de la vie sensorielle de la lamproie. Quant à l’anguille, elle représente le cas de développement extrême des sacs nasaux, de par leur taille et la complexité de leurs rosettes olfactives. C’est un développement qui n’est pas du tout la règle chez les poissons, quelle que soit l’acuité de leur sens olfactif ! Bref, ce poisson que Brücke demande à Freud de disséquer, mais que Freud ne mentionne pas dans un contexte où il aurait pourtant sa place, est un poisson qui comme tous les poissons n’a pas de cloison pour séparer les fonctions et les orifices mâle et femelle. C’est un poisson hermaphrodite au sexe énigmatique, et il est en outre doté d’extraordinaires sacs nasaux !

Comment ne pas s’en souvenir en évoquant ce que, dans la corbeille de son mariage scientifique avec Fliess, Freud apportait de son propre bagage scientifique dans le domaine des sciences naturelles, à cet oto-rhino-laryngologiste, opérateur distrait des sinus des dames, inventeur de la réflexothérapie encore pratiquée de nos jours, qui met le viscère nasal en rapport de fonction étroit avec le sexe, qui est un ardent propagandiste d’une certaine conception de la bisexualité !

Enfin ces poissons ont leur place de représentations dans l’insistance que vous me voyez déployer quant au plan séparateur, dans sa caractéristique principale qui est d’être mince, fragile et précaire. On irait jusqu’à dire éphémère, en ce qu’il est comme désigné à la manipulation. Tout ce monde de membranes, justement, auquel les médecins ont à faire, que les anatomistes connaissent sous le nom de capsule et dont l’abord est un temps premier de bien des actes opératoires. Capsule qui peut enfermer un organe entièrement, mais aussi simplement le recouvrir. Ne parle-t-on pas de capsules pour désigner ces plans minces, faits parfois d’un équivalent contemporain du Stanniol, qui recouvrent le goulot des bouteilles de lait, celles qui justement n’ont pas de bouchons ? Ces capsules déchirables ? Capsule qui s’est trouvée du reste jouer un rôle que l’on peut dire non prémédité dans une récente conférence de j.-B. Pontalis, et en rapport avec l’activité de pensée précisément11. Que de viscères aussi sont porteurs de capsules ! Le rein, que les chirurgiens décapsulent. Les bouchers aussi, auxquels en achetant des rognons vous dites : « Vous m’enlèverez l’enveloppe, ou la peau qui est autour. »

Et il est, vous disais-je, une cloison, une membrane, que les poissons n’ont pas : c’est cette cloison recto-vaginale dont on peut se demander si elle n’est pas à sa façon responsable du passage à la postérité analytique de Lou Andréas Salomé. Car est-il si sûr que seuls son charme, sa beauté, son prestige, ses affabilités pour la famille Freud et les preuves qu’elle donna au maître de son intelligence à le comprendre, suffisent à expliquer le véritable enthousiasme de Freud pour une formulation de cette dame qu’il n’a cessé de louer ? À savoir la « prise à bail » du cloaque par l’appareil génital. C’est en 1920 que Freud ajoute en note aux Trois Essais, au paragraphe « Activité de la zone anale », une longue remarque laudative concernant un article écrit en 1916 par Lou Andréas Salomé. Avec cette phrase de commentaire : « La nette distinction », The clear-cut distinction, la Scheidung, est-il précisément écrit par Freud, entre processus anaux et génitaux, qui fait plus tard l’objet d’une telle insistance est contredite par les analogies anatomiques et fonctionnelles qui existent entre eux. L’appareil génital reste le voisin du cloaque et en fait dans le cas de la femme, ist ihr heim Weihe sogar nur abgemietet n, il n’en est que le locataire. Il n’y a qu’un bail de location. In the case of ivomen is only taken from it on lease n. 154 155 156

Ce qui me porte ainsi à supposer que Freud avait ses raisons d’apprécier la formulation de Lou Andréas Salomé tient simplement au fait que, dès avant qu’elle ne produise cette formulation, Freud en donnait des équivalents, où les représentations à l’œuvre dans le discours de la biologie étaient bien en évidence. C’est par exemple sur ce thème qu’il termine son travail sur la disposition à la névrose obsessionnelle. Où, rappelant les différentes séparations que le développement de la fille doit effectuer pour se parfaire, il écrit ceci : « Une dernière vague de développement doit, à la puberté, ivegschaffen157, avoir obtenu l’éloignement de la sexualité masculine. Et le vagin, dérivé du cloaque, von der Kloake abgeleitete Vagina, doit être élevé en zone érogène dominante. »

Puis-je insister encore, pour qu’il soit clair ici qu’il ne s’agit pas du problème général lié à banalité, à l’érotique anale, dont avec les théories sexuelles infantiles Freud connaît bien chez les deux sexes toute l’importance pour l’enfant, avec ses représentations de naissance anale et tout l’ensemble du contexte qui se trouve déjà exposé, entre autres, dans le petit Hans et dans « l’Homme aux loups ». Il s’agit de l’usage qu’il fait, lui, de représentations tirées du savoir biologique et qui lui font appeler cela par exemple : « théorie cloacale ». Les enfants, certes, ont des théories. Mais c’est Freud qui les appelle « cloacales », Kloaken théorie158, dans « l’Homme aux loups » notamment, donc également avant que Lou Andréas Salomé ne lui trouve sa formule, dont Freud s’empare aussitôt. Il écrit son article sur « Les transformations de l’instinct, plus spécialement dans l’érotisme anal » en 1915, donc à peu près en même temps que « l’Homme aux loups », où il puise pour ce travail qu’il ne publie pourtant qu’en 1917. Et déjà Lou Andréas Salomé qui, en 1916, a publié son travail, y a sa place, avec les éloges qu’il lui adresse aussitôt. Les représentations tirées de la topographie anatomique y sont bien en valeur. Je cite : « Fèces, pénis, enfant sont des solides ; en forçant leur passage d’entrée ou de sortie, ils excitent un passage mucomembraneux, le rectum ou le vagin, ce dernier étant, selon la remarque judicieuse de Lou Andréas Salomé, selon son bon mot, nach einem guten Wort, un locataire du rectum 159. » Il ne s’agit plus du cloaque, mais du rectum. Il est essentiel et il suffit que le jeu de la cloison-membrane soit là. Rectum dont le vagin est locataire, comme peut l’être quelqu’un d’une pièce d’un appartement, dont le propriétaire occupe le reste.

Seule la cloison séparatrice de cet espace rend possible le fait même de la rédaction d’un contrat de location. Si bien que, dans sa forme la plus simple, la location, c’est au fond la location des murs. Et dans cet enthousiasme de Freud, que l’on peut à la limite dire ponctuel tant est restreint le sujet qui l’anime, est à l’œuvre manifestement, même si c’est dans le plus grand silence, cette cloison séparatrice, cette membrane.

De ce plan de séparation dont nous cherchons à appréhender la nature, c’est, vous le voyez, une des caractéristiques littérales qui est en train de nous être indiquée par le réseau associatif qu’il organise. C’est pourquoi j’ai desserré la réduction du champ du mot sprôde, que la traduction de Strachey en matériel « réfractaire », refractory, opère à mon sens de façon regrettable. La traduction de Meyerson révisée par Denise Berger me paraît ouvrir plus gravement la voie à une fausse route en traduisant « en matériel très ingrat ». Plus gravement parce qu’elle implique la suite d’une démarche qui, elle, serait ingrate, c’est-à-dire ne mènerait pas à un résultat fécond pour l’interprétation et les suites qu’on est en droit d’attendre d’elle. Ce qui est précisément le cas, non pas du matériel auquel Freud fait allusion, comme par exemple les noms propres en général, mais en l’occurrence du dernier terme, indépassable et sans usage pour son puzzle, qui est ici le nom du poisson, l’ammocète. La seule façon de réatteler vraiment le mot français « ingrat », dans la ligne dont il s’agit à l’évidence, prendrait le biais de cet « ingrat » dont se qualifie un âge qui est aussi celui des jeunes filles lors de leur âge ingrat. C’est-à-dire lorsqu’elles sont (ou étaient) vierges, avec ce qui s’organise alors autour d’elles

à propos de la pudeur. À savoir tout ce qui se met immédiatement à vivre des représentations de plan séparateur, délicat et fragile, ne serait-ce que celui du voile des paupières baissées, voire de la rougeur dont un autre plan séparateur est le siège, et que cette rougeur souligne comme plan, dans sa fragilité même qui le fait translucide et laisse voir le rouge du sang que les téguments enveloppent. Mais aussi, plan propre à porter l’inscription, certes effaçable, des représentations du désir. Séparateur et porteur de représentations.

Et c’est pourquoi je vous ai signalé, de ce mot sprode, le sens premier de « cassant », le sens figuré de « farouche », et, appliqué à la série du féminin, le sens de « prude », prôde, en quelque sorte (pour donner son droit à la racine commune indo-européenne), bégueule, avec die Sprode tun, qui veut dire faire la prude, la bégueule, la sainte-nitouche, et Sprô-digkeit, la pruderie.

D’être ainsi mince, cassant, fragile, froissable, est la nature même du papier d’argent. C’est une matière que l’on peut donc dire délicate. Délicate à manier. Et je vois tout avantage dans un pareil contexte à traduire le sprode Material par « matériel délicat ». Délicate aussi est la cloison anatomique dont, chez les Vertébrés inférieurs, le biologiste connaît l’absence. Fragile, cette cloison dont le médecin aura souci dans les accouchements difficiles. Frêle cloison qui fascine le fantasme et même la rêverie. Ainsi de la pénétration anale dont les analystes savent que, selon le sexe du partenaire qui est ainsi pénétré, les fantasmes qui trouvent alors un distant écho ne sont pas superposables d’un sexe à l’autre.

Mince cloison encore et plan séparateur que cet epidermis, cette peau des mains que le geste de la mère de Freud permet ad oculos de voir, c’est-à-dire de lire, comme plan, comme page où s’inscrit la destinée de l’homme. Et de la lire dans une perspective qui ne sera pas la perspective mystique de la religiosité chrétienne du premier âge de Freud, mais dans la perspective seconde, celle qui avec le retour à la nature pose le fondement, déclaré comme tel, d’un envisagement scientifique de cette destinée. Envisagement intégrable à la Natur-ivissenschaft, science de la nature, vers laquelle le texte goethéen fera que Freud s’engage résolument lorsque arrive pour lui l’heure du choix.

Tourner ainsi que nous sommes en train de le faire dans ce monde d’enveloppes, de peau, de cloison, de membranes,

n’apporte, contrairement peut-être à ce que l’on pourrait hâtivement croire, ni vue ni complication nouvelle. Cela ne fait que témoigner de ce qui est, et dont le phénomène de Silberer est un lieu particulier au domaine du rêve, à savoir que la représentation d’une fonction dans l’activité psychique, et même d’une fonction que l’on peut dire mentale, ne se peut pour nous, qui avons des représentations verbalement communicables, que par des représentations précisément prélevées électivement sur le corps.

Si, comme on dit parfois, on pense avec son corps, ce n’est pas tant ou ce n’est pas tout d’en dire que si nous avons mal au ventre nous aurons des idées noires, mais que pour penser nous utiliserons un Material, un matériel, dont le corps est le lieu, qui ne pose qu’une question, d’importance il est vrai pour la théorie. La question de savoir s’il faut, pour ce matériel, voir le corps comme lieu de provenance et/ou de relais et de réverbération. Parfois, ce matériel peut être prôde, prude, cassant, délicat, à l’image du matériel corporel et, disons-le, anatomique qui constitue le véhicule de l’expression qui en provient. C’est dire l’importance de la représentation que l’on a de ce corps et l’épure selon laquelle est constituée son anatomie : femelle ou mâle. Ainsi se trouve également posée la question de ce qui pourra en être pensé, ou pensé avec ce corps comme condition de la pensée, donc aussi de ce qui, un jour, pourra en être dit, et la mesure dans laquelle il pourra en être dit quelque chose.

Qu’il y ait là pour l’élaboration analytique quelque chose dans quoi elle ne peut manquer de s’engager, que l’on est libre d’appeler impasse, tient à la nature même des choses. Comme la question sur laquelle je ne peux en ce point m’appesantir de la connaissance du vagin. Parler ici d’impasse n’est ni juste ni faux. Bien sûr, lorsque s’évoque l’impasse, l’idée suit aussitôt qu’il aurait mieux valu ne pas s’y engager. Essayez donc ! C’est vrai qu’elle n’a encore mené nulle part, cette question dite précisément de la « connaissance du vagin », que les auteurs, après Freud, situeraient selon leur inclination précocement ou tardivement. Certes, la question n’a encore mené nulle part, mais, comme question, est-ce une impasse ou un cul-de-sac ? Est-ce la même chose ? Et n’y a-t-il pas des culs-de-sac de la pensée qu’il est fou de ne pas connaître, même s’ils ne mènent à rien ? La nature, Natur, de l’interprétation freudienne est un tel cul-de-sac,

dont la question reste posée pour l’analyse de savoir si elle n’est pas un cul-de-sac de la connaissance.

Oui, Freud n’a pas tout pensé et il n’y avait pas lieu qu’il pense tout. Sans entrer dans les possibilités d’élaboration les plus récentes de ce thème, où Lacan fait, dans un domaine qui s’est ouvert à lui, œuvre de novateur, il y a pour nous aussi des conséquences à tirer et un parti à prendre à partir de ce constat. Notamment ici de ne pas manquer le départ, pour un abord bien spécifié quant à son axe, de la formule freudienne selon laquelle « l’anatomie, c’est le destin ». Bien sûr, c’est le destin physiologique, c’est même et encore, dans sa forme la plus dure, le destin social. Mais nous savons aussi que le texte freudien a traité encore et surtout des autres aspects du destin sexué, du destin psychique. Dans les passages qu’une lecture contemporaine, qui se désarme dans la mesure où elle oublie d’être freudienne ou ne sait l’être, trouve et déclare anachroniques, choquants, voire naïfs, c’est littéralement de quelque chose comme le destin mental comme sexué que son texte a donné, au moment où il fut produit (avant 1938), quelque chose comme un premier jet. Premier jet qui concerne ce qui du « Que veut la femme ? » serait le versant du « Comment pensent les femmes ? ». Comment organiser le commentaire de leur rapport à YUrteilsakt, à l’acte de jugement ? À cette question, le texte dans sa matérialité même apporte son complément de « Comment l’homme pense-t-il la femme ? ». Comment pro-j. cède-t-il, lui, face à elle, dans ses Urteilsakten à lui, comment ! la pense-t-il ? Et si elle lui paraît folle, n’est-ce pas qu’elle ? affole sa pensée et déroute en lui la fonction de l’opération ; du jugement ?

Autant de questions dont un discours directement explicatif dans son exposition organiserait la rencontre sur le terrain des concepts. Nous n’en sommes pas là dans notre cheminement. Car nos textes de référence, de lecture, organisent pour nous cette rencontre au gré d’une autre économie. Et en particulier au gré de l’économie des représentations à l’œuvre dans le texte de Freud. La démarche qui en provient ne pourra dans son principe même échapper au risque d’être déroutante par moments. Du fait qu’en n’importe quel point de l’œuvre la lecture dispose aujourd’hui d’un texte que Freud n’avait pas encore écrit. L’œuvre entière informe aujourd’hui toute lecture. Et d’autant plus que la trajectoire

de l’écrit freudien lorsqu’elle approche de son achèvement dévoile soudain une proposition radicalement nouvelle. Ses effets ne peuvent être écartés de la mise en perspective après coup d’éléments pivots de l’écrit antérieur au virage final. Il en résulte qu’ici des choses sont avancées puis laissées dans l’état où les met l’indication donnée par avance qu’inévita-blement elles devront être reprises dans la suite de notre parcours. Alors, direz-vous, pourquoi pas tout de suite ?

Parce que nous n’avons ni vous ni moi à répondre à l’interrogatoire d’un examinateur. Pour cela il est d’autres lieux, et pour nous il n’y a de fruit à espérer que d’un bout de chemin à faire ensemble, comme dans tout ce qui concerne l’analyse. À faire ici ce que l’on fait dans des situations où nous n’avons ni obligation ni désir de nous trouver pour acquérir des diplômes, nous perdrions les uns et les autres notre temps.

Nous sommes ce genre-là d’étudiants de l’œuvre freudienne. C’est pourquoi, tout en lisant le livre sur les rêves, nous avons déjà lu plus loin. En particulier, les textes de 1925, notamment le Wunderblock, le « Bloc-note magique », et la Verneinung, la « Négation » ou Dénégation. De sorte qu’en relisant maintenant ensemble la Traumdeutung, bien antérieure à ces deux travaux, nous avons trouvé, comme souligné par son isolation préalable dans un paragraphe consacré à lui seul, le Stanniol. Avec Yépidermis, le Stanniol, dans son rapport aux « knolles », nous apporte la représentation d’un plan séparateur comme tel. Figuré sous ses espèces les plus minces, plan présent, précaire ou absent comme fonction nécessaire, sans lequel il n’y aurait ni science ni activité scientifique, wissenschaftliche Tàtigkeit, car il n’y aurait pas non plus de Phantàsie Tàtigkeit, ce plan est en même temps cette activité, son texte et le support même sur lequel il s’inscrit. Nous préparons notre rencontre avec les textes freudiens des années 20-25. Les deux travaux que je viens de citer sont, pour ces années-là, comme une ligne de crête.