Membranes, pellicules : l’hymen

5 mars 1975

Nous allons aujourd’hui aborder une étape intermédiaire de notre relevé du jeu du Weibliche dans l’œuvre freudienne et approcher ainsi ce qu’on peut appeler un certain Freud, au sens où chaque lecture dégage le sien – même si le nombre de ces Freud de lecture tend, par réduction algébrique, à se restreindre aux termes d’une alternative, c’est-à-dire à deux, d’où l’impasse. Un certain Freud qui sert aussi de terrain à d’autres qui ne sont pas analystes, qui s’occupent plutôt de littérature, et particulièrement de Mallarmé. Ce Freud-là, c’est précisément dans des textes qui plongent dans un certain malaise tout un courant du mouvement analytique français, pour lequel ils sont marqués par les travaux de l’école américaine, que nous allons le rencontrer.

Que le texte freudien, dans ces parties-là précisément, puisse être le lieu de pareilles rencontres et même avec des auteurs pour lesquels il ne constitue nullement un lieu privilégié, en raison du rapport qu’ils ont avec le texte freudien, ne fait que jeter une lumière encore plus vive sur le pouvoir qu’il garde comme chaîne de représentations à la fois donnée et motrice pour d’autres chaînes. Scruter l’état civil de ceux qui les produisent est alors d’importance secondaire.

Nous arrivons en outre à la rencontre de ce Freud-là par un chemin bien différent de celui qu’une vue que je crois hâtive et préconçue nous aurait laissé prévoir. C’est en effet en suivant la voie de ce qui chez Freud est enraciné dans la médecine, la biologie, le travail de laboratoire et ce qu’il implique comme travail manuel, que nous arrivons à ce rendez-vous.

J’en étais venu là, dans ce monde de membranes et de pellicules que je connaissais peu, dans les années où se dégageaient pour moi simultanément les deux axes principaux de ce travail et le mouvement, toujours mystérieux pour celui qui en est le siège, qui me pressait à cette entreprise. En

connaître les axes directeurs m’affrontait certes à la question permanente que rencontre celui qui prend pour objet de travail le fond même de la chose freudienne. La question est alors : cette chose, comment la rendra-t-il après en avoir usé ? Pour qui sera-t-elle reconnaissable, et comment ? L’histoire du chaudron rendu après usage dans l’état que l’on sait trouve là son écho prolongé dans un débat dont l’accent dramatique est facilement méconnu. Alors que l’histoire du mouvement analytique, de la Bewegung, et la part que chacun y prend dans les actes répétés et menus de sa vie d’analyste agissant au sein des diverses sociétés, révèle et voile tout autant l’acuité, la permanence et le poids de la question. Telle est la vertu de l’agir, et le mirage que je crois sans échappatoire de la transformation que l’agir apporte à l’objet élu de son exercice. L’histoire bien connue du chaudron est propre à nous faire appréhender ce qui, dans une problématique de la fidélité ou de la trahison, est le sort de l’enjeu à proprement parler. Mais là encore se rencontre cette particularité de l’analyse, dont du reste tout travail qui porte sur elle ne fait pour une part que recenser les facettes.

Ce débat qui se suscite en chacun serait en effet assez simple – à moins que des entraves insurmontables n’aient été mises à son surgissement – si la question de la fidélité et à l’inverse celle de la trahison pouvaient se restreindre à ce qui, pour l’objet tiers qui en est l’enjeu, serait l’éventail des transformations imaginaires, allant du point zéro d’une transformation nulle vers ce que l’on pourrait appeller une amélioration, pour nommer simplement, dans un tel processus, la trace et l’effet du bien affectant l’objet du maniement. Quelque chose que, pour dire autrement, on pourrait imaginer dans un éventail ouvert sur l’ensemble des possibles entre « rendre l’objet tel qu’on l’a trouvé », c’est-à-dire près des mains où on l’a trouvé, jusqu’à le « rendre mieux encore qu’il n’était ». Lui avoir fait du bien, ce qu’il y a certes bien des façons de concevoir, tant que l’objet du maniement est d’une nature qui se prête à maintenir la méconnaissance fragile de la vérité d’un désir. Bien des objets s’y prêtent à merveille : ceux que l’on rend grandis, « forcis », avec une mine meilleure, des joues plus rondes et plus roses ; ceux également que l’on rend plus propres et parfois mieux réglés. Et même là passe, fugitive, l’inquiétude. Cet objet, humain, animal ou inanimé, son premier détenteur va-t-il le reconnaître ? Ce à quoi on l’aide discrètement en lui fournissant quelques clefs pour cette reconnaissance : « C’est le même, mais mieux encore, si tant est qu’en lui ou sur lui tu dois détecter quelque changement. »

Mais tout change lorsque change la nature de l’objet. Et toute science l’est de ces objets qui remanient le terrain de l’opération. Il est certes des sciences qui peuvent, à ceux qui sont en posture d’en être les précédents détenteurs, être présentées peut-être plus que rendues, étendues, approfondies, renforcées, continuées. Il en est d’autres où le désir imprime plus ouvertement sa marque. Telles sont les sciences politiques, pour lesquelles notre époque illustre surabondamment la vivacité de la question : « Pour lui, quel qu’il soit, mais qui est en place de premier, est-elle reconnaissable après mon intervention ? » Surtout si elle porte son nom ! Et s’il y a identité de la pensée et de ce qui se donne pour son produit, la question est encore plus aiguë. Au risque de faire sourire les sinologues, moi qui ne sais rien du chinois dont la connaissance réduirait peut-être en fumée la remarque qui va suivre, je dirai que pour nous en français la représentation de ce que l’on a compacté en un seul mot de la pensée Maotsétoung (et dans l’ignorance même où nous pouvons être du jeu de cette représentation dans le parler chinois) est ce qu’il y a pour l’instant de plus vif à figurer ce fait que l’imaginaire d’une fidélité à un premier énonciateur n’épuise pas la problématique du rapport à ses énoncés.

Pour nous en Occident, la psychanalyse est dans le domaine des sciences ce cas extrême où le rapport à la science est en lui-même un temps et une procédure dont on ne peut se dire en posture d’en répondre pleinement sans l’avoir au même moment nié.

Pour suggérer ce qu’y fonctionne de sexué et de pression du féminin, on pourrait faire image de cette situation banale dans le négoce des humains. Banale est la situation où se trouve un homme de s’imaginer rendant sa fille ou son épouse au premier ou précédent détenteur de ce bien. Dans les sociétés dites primitives, des procédures strictes pouvaient à cet égard être prévues. Qu’elles aient disparu ne change rien à l’affaire. Qui d’entre les analystes ne connaît l’insistance masculine à prouver, ne serait-ce qu’à lui-même, c’est-à-dire à son analyste, que le précédent quel qu’il soit, s’il ne la reconnaît pas, c’est qu’il est aveugle et, pourquoi pas, ingrat, tant celle qui est rendue est pareille à ce qu’elle était. Augmentée s’il se peut du bienfait dont elle a été l’objet. Mais voilà, en général cela ne marche pas ! Et même si tout conspire, comme on le dit, à ce que l’affaire s’arrange, elle ne s’arrange que conditionnellement, tant est puissant le « Je ne te reconnais plus comme ma fille, ou comme : femme » de celui qui, impuissant pourtant à en interdire l’usage, reste maître apparemment de sa reconnaissance quant à l’objet de la restitution. Reconnaissance qui reste mensonge. Mensonge révocable, toujours susceptible d’être par l’inattendu instantanément levé. Ce qu’il importe de voir, ! et que du reste l’analyse démontre sans équivoque, c’est que dans le « Je ne te reconnais plus », plus encore que le poids d’inconnu dont l’organisme femelle comme tel est le siège, surtout sous le rapport de la jouissance sur laquelle l’insistance contemporaine doit être considérée comme suspecte de voiler quelque chose de plus insoutenable, agit l’écho d’une autre ignorance. Plus proche, plus immédiate et plus prenante pour le premier détenteur du bien restitué : l’ignorance de l’usager qui s’est autorisé de l’inconnu de son propre désir. L’ignorance de l’usager qui rend l’objet en déclarant : « L’objet que je rends n’est pas en plus mauvais état que lorsque je m’en suis procuré l’usage. Au contraire. » Que l’usager profère, fût-ce en lui-même, cette phrase bien sotte en vérité, ne relève pas de sa bêtise. Il doit en rendant l’objet exciper d’un certain savoir de l’usage qu’il en a fait, dans la mesure en quelque sorte inconsciemment totale où il suppose au premier détenteur un savoir absolu quant à l’usage qu’il avait lui, le premier, de cet objet. Et il est une circonstance où toute cette problématique se trouve fonctionner au plus haut degré de sa puissance.

Ça n’est pas parler d’autre chose que de dire que tel qui choisit comme travail, ou qui plus exactement voit s’engager son travail vers le fond même de la chose freudienne, ne peut, sauf magie conjuratoire de sens opposé, qu’être la proie de cette magie première qui le fait paraître devant le premier détenteur avec ces mots de protestation apaisante. Dans cette perspective, la particularité de l’analyse réside en ceci que nulle magie réductrice aux données d’une fidélité ou d’une trahison ne peut, sauf avatar toujours momentané, effacer ce temps propre de l’usage, allons jusqu’à dire perpétré, dans la mesure même où il ne peut, toujours sauf accident aveuglant (surprise et poids du terme qui vient à la bouche !), être rendu compte de cet usage. Particularité qui se reprend plus même qu’elle ne se double, tant elle ne connaît pas la division, dans l’évidence que le précédent, le premier, il ne peut lui non plus en rendre compte totalement.

Dans le manifeste, on peut dire le concret des expériences, cela veut dire que tout analyste engagé dans cette passe s’affronte à la question, d’autant plus vive que nulle réponse, sauf la sienne, n’en vient tasser l’ampleur et assourdir les échos, de savoir si, après l’usage qu’il en a fait, « le précédent » reconnaîtra encore « son » analyse. Question dont vous pouvez d’ailleurs faire tourner l’énoncé de cent quatre-vingt degrés.

Nous avons affaire là à la réponse de ce qui fonctionne dans l’analyse comme discours prédécesseur et donc aussi comme discours dominant. Dont il en est un, en vigueur pour tous, qui laisse à la question toutes ses chances pour le travail qu’elle peut faire, dans le silence qu’il oppose à cette question : c’est le discours freudien. Pour une large partie du mouvement français, il en est un autre, dont l’incidence ne peut encore jouer semblablement. Il s’agit bien entendu du discours lacanien. Qu’il donne à certains l’impression de tourner dans une orbe déjà tracée et repérée, n’empêche qu’il évolue sans répit, et ainsi ne permet pour l’instant à personne de se prononcer sur le savoir qu’on peut lui attribuer sur sa propre cause et sur l’ensemble de son processus. À l’inverse de Freud, parce qu’il est vivant, Lacan n’a pas encore indiqué de manière irrécusable ce qu’il ne savait pas et en quoi il l’ignorait. De plus, à être en vie, il est comme Freud de son vivant lié à la fatalité de pouvoir répondre, d’être imaginable comme répondant à la question que Freud laisse sans réponse. Telle est la parenté et la disparité des positions des deux discours qui dominent pour nous l’analyse, de notre temps.

Mais arrivé là où j’en suis dans ce monde de membranes et de pellicules, le moment est venu pour moi de me faire comparaître devant ces deux discours, comme l’ont fait ceux qui m’ont précédé devant le premier d’entre eux. Comme mes contemporains et ceux qui nous suivront, j’ai à comparaître avec cette question : « Est-ce que je dis la même chose (telle est l’inévitable formulation) que Freud et/ou la même chose que Lacan ? » À cette question, si réponse il y a, la suite de mon propos devra apporter quelque éclaircissement. Mais pour l’instant, quitte peut-être à surprendre, je l’amorcerai en disant que décidément non, je ne crois pas dire la même chose que Freud ou Lacan. Mais je crois, sans en avoir d’autres preuves, à regarder ce qui arrive lorsque je tourne les pages de leurs œuvres et la manière dont à mes yeux des fils s’y nouent entre des représentations éparses sur leur surface entière, que je parle « de la même chose ». Ou plus précisément que, s’il n’y avait cette chose qui me laisse sans trop d’avarice une place pour croire parler d’elle, je n’aurais rien à dire. Et donc que, sans ces deux discours, je ne tiendrais pas celui que votre endurance est d’entendre. Mais je ne sais pas si son produit, dans l’imaginaire de sa re-présentation à ses devanciers, serait par eux reconnu ou rejeté. Parce que je ne sais pas ce que je pense de ce que j’avance. Comme ne sait pas, s’il en garde un peu la liberté, quoi penser de ce qu’il a fait avec la femme celui qui dit « Je ne lui ai rien fait » (sous-entendu de mal), ou, notez-le aussitôt, celui qui à l’inverse dirait : « Je lui ai fait le pire. »

Avec la femme, ou plus spécialement encore avec la fille. * Et c’est bien là qu’est le vif de la question : avec la fille qui est encore vierge. Car le propos de l’homme qui rend une femme à celui qui n’a pas su lui en disputer plus effec – 1 tivement l’usage n’est porteur de cette protestation que pour autant qu’il est organisé déjà par un autre discours qu’il n’aura même pas à tenir, mais dont celui qu’il tient procède. Puisque, même si elle est mère, la femme, contrairement à l’homme, a été anatomiquement vierge. Et que donc, si l’on peut, au pire, supposer quelque savoir absolu quant à l’usage qu’il en a eu, c’est, dans la règle œdipienne tout au moins, à bon droit pour ce qui est précisément de l’agir. Le seul savoir irrécusable que doit avoir le père de la fille, c’est le savoir sur ce qu’il a fait et dont le contour est donné strictement par ce qu’il n’a pas fait.

Et qui se résume à ceci : il n’a rien fait qui puisse concerner une membrane de son anatomie.

Membrane qui a partie si intimement liée avec la mitoyenneté du savoir et du désir que pour savoir (mais quoi et pourquoi), lorsque la fille enlevée par le ravisseur (enlevée de gré ou de force) est rendue ou retrouvée, pour savoir une chose à laquelle sera liée la reconnaissance du père ou son

refus, c’est sur cette seule membrane qu’on ira chercher à lire la réponse. Lecture qui ne sera faite que par un ou des lecteurs supposés hors jeu quant à leur désir, pour ce qui est de cette membrane. Donc lectrice, c’est-à-dire femme, fût-elle de la famille, fût-elle sa propre mère, ou encore ce personnage supposé hors jeu pour le désir, le médecin.

S’il est un matériel que l’imaginaire corporel nous propose comme Sprode, au point d’en constituer le vocable même, c’est bien l’hymen. Mais en outre l’hymen se trouve être aussi un de ces mots qui comme un autre bien connu, heimlich, est à l’origine du fait que Freud recopie comme un écolier des pages entières de l’imprimé serré du dictionnaire. Un mot dont l’éventail des sens est tel que d’un bord à l’autre son sens se renverse.

Freud a écrit en 1910, nous en avons fait mention l’année dernière, un fort curieux article « Sur le sens opposé des mots primitifs160 ». Curieux en effet, car de même que « L’inquiétante étrangeté », il comporte quelques pages copiées. Mais en outre il ne se compose pour ainsi dire que de cela. Et il ne fait que témoigner de la joie qu’eut Freud à lire, à l’automne 1909, un article de Karl Abel paru en 1884. Tant même que jusqu’en 1924 ce court travail, de copiste à la limite, porta comme sous-titre : « Revue d’un article de Karl Abel portant le même titre ». Découverte tardive qui enchante Freud, d’un article dont nous savons par ailleurs qu’au sens strict du terme il est dépassé, en particulier pour ce qui est des références à la langue de l’ancienne Egypte. Et même pour toute la méthode de l’auteur. Pris au sens manifeste de son contenu, voilà un travail (de Freud aussi bien) qui pour la lecture contemporaine n’a plus guère de sens. Pour le lui rendre, il suffit de mettre entre parenthèses la discipline dont ce travail se réclamait. Pour une bonne part cet article est centré sur l’aptitude du vocabulaire à signifier d’un même mot lier et séparer, dedans et dehors, et surtout fort et faible. Il est tout à fait remarquable de voir qu’il n’y a dans ce travail aucune trace du mot heimlich (qui n’est pas un mot primitif) dont une dizaine d’années plus tard (en 1919) il sera fait si grand

cas, ni du mot « hymen », qui n’occupe de place appréciable à la même époque que dans « Le Tabou de la virginité » (1917), où l’on peut du reste remarquer qu’il est principalement porté par des citations d’autres auteurs. Il est notable également que si Freud parle d’ « occlusion du conduit génital féminin », lorsqu’il parle en clinicien des pratiques sexuelles (discussions sur la masturbation, 1909), la lecture de l’œuvre montre que, lorsque le terme « hymen » est utilisé comme tel, c’est plus volontiers dans un contexte anthropologique. De même il faut prendre acte du fait qu’au niveau de l’équihbre général de l’article sur « Le Tabou de la virginité », le travail du texte s’effectue avant la défloration et après, mais précisément ne s’arrête pas à l’hymen lui-même – ce mot qui représente ce qu’il y a de plus fragile et en même temps de plus fort.

Qu’y a-t-il en effet, et selon Freud lui-même, de plus fort-que les liens qui proviennent de la rupture de cette si fragile membrane ? Cette pellicule si précaire, et si nécessaire au savoir des hommes sur le Weibliche, à ce qu’ils pensent et peut-être à leur possibilité même d’y penser, qu’un plan, qu’une surface de ce type est toujours quelque part présente lorsqu’il s’agit pour eux de penser. Pour que prenne son essor, non point comme fonction mentale – ce qui pourrait ressortir pour une part au domaine de la physiologie comparée et qui est totalement extérieur au sujet et au cadre de notre envisagement – mais comme temps ou séquence d’un processus ce qu’on appelle couramment une pensée, ou un train de pensée, il faut comme condition de départ qu’il y ait eu dans le champ une pareille surface. Simplement pour que s’inscrivent les premiers termes de la pensée, j’irai jusqu’à dire pour qu’ils s’écrivent. Et c’est je crois une clef possible pour une deuxième lecture d’un travail, si particulier qu’il est unique dans son genre, et qui s’appelle Notiz über den Wunderblock161.

C’est un travail d’une veine bien particulière en ceci qu’il traite d’un objet manufacturé et de son maniement, au sens le plus littéral de la manipulation. S’agissant de ce que l’on nomme un bloc magique, traduit en anglais par mystic

writing-pad, sa nature d’objet de notre manipulation est soulignée par cette remarque de Strachey qu’à l’époque où il traduit (1961), cet objet est toujours dans les rayons des papeteries sous le nom courant de « Printator ». Imprimeur, en quelque sorte. Veine particulière derechef soulignée par une nouvelle remarque de Strachey, que j’appelle inspirée, dans la courte préface dont elle constitue la fin. Je vous la cite, dans la traduction que j’en fais : « La matière de cet article deviendra bien plus intelligible, si un spécimen réel de l’objet en question est disponible pour l’examen et… la dissection » – if an actual specimen can be examined and dissected162. Comme dans les sciences naturelles ! C’est affaire d’élégance dans le style, et Strachey, de même que Jones du reste, n’en a jamais manqué, que de dire dissection au lieu de démontage. Mais rien non plus ne serait forcé dans ce style si, parlant d’un objet fabriqué, un autre terme que celui de dissection avait été utilisé de façon adéquate par rapport au registre de l’objet considéré.

Cet objet dont le principe vous est connu sous le nom de bloc-note perpétuel, où un simple mouvement de tiroir faisant aller et venir un des plans qui entrent dans sa constitution efface ce qu’un stylet a précédemment inscrit sur le bloc, le rendant vierge à nouveau pour une inscription nouvelle (vous en trouverez dans les grands magasins, incorporés au boîtier de certains mètres rubans), cet objet, s’il est disséqué, que verra-t-on ?

C’est dans le texte de Freud qu’il faut aller chercher la réponse. L’anatomie de l’objet est dans le détail assez complexe. L’écritoire est en vérité composé de nombreux plans. L’écriture elle-même apparaît sur une pellicule de celluloïd, sur la surface de cette pellicule qui est weislichgrau, blanchâtre-grisâtre, comme sont weisgrau, blanc grisâtre, la surface des escharres sur les sinus d’irma, les membranes de la diphtérie et même le papier d’étain ou d’argent. Comme l’est aussi, au moment où on la pose, la gaze stérile de l’acte chirurgical du Dr Fliess dans la cavité nasale de la malheureuse Irma.

Et Freud poursuit, je le cite : « Si lorsque le bloc magique porte une inscription, nous soulevons délicatement la feuille de celluloïd, du papier couvert de cire [nous dirions couramment du papier paraffiné]… » Wenn man die Zelluloidplatte, vorsichtig von Wachspapier abhebt163If we raise cau-tiously164… Vorsichtig, ici, sorgfàltig, dans l’autre dissection, celle du rêve, c’est ici et là, le moment aigu dans la procédure opératoire, le moment-clef pour l’habileté manuelle de l’opérateur attelé à un travail entrepris pour la science. Poursuivons : « Si nous soulevons délicatement le celluloïd, nous pouvons voir l’inscription tout aussi clairement sur le papier ciré et la question peut se poser de savoir à quoi est nécessaire le plan de celluloïd. L’expérience montrera alors que ce mince papier serait aisément froissé, ou déchiré, si l’on avait directement écrit dessus. » Membrane à écrire disposant de sa propriété intrinsèque d’effacement, d’une structure complexe parce que feuilletée, chaque feuillet prenant en charge ses virtualités ici séparées, décomposées selon ses composants respectifs, qui sont d’une part d’être support pour l’inscription, d’autre part d’être fragile, délicat, froissable, déchirable. Support à l’inscription d’une nature particulière, que sa nature de bloc-note indique : c’est-à-dire à l’inscription d’une note, qui même si elle est la dernière (le bloc utilisé comme aide-mémoire) n’en reste pas moins la première pour l’usage ultérieur en vue duquel une note trouve sa raison d’être prise. Surface à inscrire la première note, dont aussitôt les signes repris dans le texte dont ils sont la consigne première, la note pourra être effacée, la surface rendue à sa virginité et, dans le cas du bloc-note magique, utilisable pour un autre train de pensée. Bien sûr, nous savons que pour Freud ce bloc était un support pratique propre à illustrer une autre démonstration, à savoir la structure feuilletée du système perceptif dont une couche externe protège la couche sous-jacente de la force des excitations. C’est précisément le système perception-conscience.

Et l’activité dite de pensée, toute intégrée qu’elle soit dans le jeu d’ensemble de l’appareil psychique, reste prise dans son effet et offerte à la saisie, tant du sujet que d’autrui, au niveau du système perception-conscience. Ce qu’ici je voudrais consigner peut sembler en retrait du point où nous pourrions penser être déjà arrivés. C’est une remarque dont je tiens à bien préciser les limites. La voici : il y a dans le texte freudien des repères signifiants importants qui montrent que lorsque la fonction mise en jeu est du registre de la pensée, de l’articulation de ses éléments comme le travail scientifique en commande impérativement la réquisition, il y a, dans les conditions qui en autorisent l’opération, une membrane, mince, fragile, délicate, dont le traitement, s’il est de manipulation comme dans le passé pré-analytique de Freud, requerra le maximum d’habileté et de doigté de la part du manipulateur. En nous dégageant de tous les modèles matériels évoqués, dont la liste, vous le voyez, n’est pas brève, disons qu’il y a un plan dont tout ce qu’on peut dire et savoir avant de l’aborder, c’est qu’il est fragile. Que ce plan doit avoir une nature qui lui est propre, et qu’en deçà de ce plan il y a une virtualité de possibles innombrables. Qu’au-delà de ce plan quelque chose est si profondément changé que, pour assurer la suite du processus qui a mené jusque-là, il faut tout recommencer. Il faut revenir en arrière, là où l’on était avant ce pas qui a mené au-delà, et, comme le bloc magique le suggère, tout effacer pour pouvoir continuer, c’est-à-dire tout recommencer.

Que ce genre de membrane puisse éminemment s’appeler « hymen » a suscité une de ces rencontres dont souvent la responsabilité ne m’incombe pas, et dont l’événement est souvent dû à l’entremise d’un tiers, pour peu qu’il ait quelque bienveillance à l’endroit de mon travail. C’est ainsi qu’un jour où, comme on dit, je pensais à haute voix à cette membrane, j’entendis cette question : « Avez-vous lu ce que Derrida en dit ? » Je ne l’avais pas lu.

Bien que comme J.-M. Rey, Derrida serve un intérêt qui, très légitimement puisqu’il n’est pas analyste, est étranger à ce qui me concerne, il ne peut manquer de se faire, lorsque le voyageur est de qualité et qu’il n’a pas été insensible au texte freudien (ce pourquoi il n’est pas nécessaire d’être analyste), qu’arrivant dans les mêmes parages il y fasse les mêmes trouvailles qu’un analyste. Même si c’est par le texte de Mallarmé qu’il arrive à cette membrane qui s’appelle hymen. Sa formation et son propre chemin lui donnant là sur moi un énorme avantage, il traverse d’un pas vigoureux et en ligne droite un territoire où je ne peux qu’avancer à tâtons.

Cela se trouve dans la Dissémination, paru en 1972, au chapitre intitulé « La Double Séance », qu’il faudrait pouvoir lire en entier. Faute de temps pour le faire, je n’en citerai que des extraits. (Le texte de référence est Mimique, de Mallarmé).

[prononcer sans écrire,] L’antre de Mallarmé

[trois fois autrement dit L’ « entre » de Mallarmé

autrement dit L’entre-deux « Mallarmé »165

Que l’exercice en soit proposé par Derrida au service du congédiement auquel il entend procéder du faux débat entre graphocentrisme et logocentrisme ne peut nous empêcher d’entendre ici l’écho de ce que nous avions vu à propos de la Scheide, à la fois antre, entre, entrée, et plan de séparation. Derrida commence par cet extrait du texte sur lequel il travaille : « Dans un hymen (d’où procède le rêve) vicieux mais sacré, entre le désir et l’accomplissement, la perpétration et son souvenir : ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent166. » Et il poursuit par un texte dont voici des extraits : « Hymen (mot, le seul, qui rappelle qu’il s’agit d’un “spasme suprême”), signe d’abord la fusion, la consommation du mariage, l’identification des deux, la confusion entre les deux. Dans cette fusion, il n’y a plus de distance entre le désir (…) et l’accomplissement de la présence, entre la distance et la non-distance. (…) Du même coup, si l’on ose dire, il n’y a plus de différence textuelle entre l’image et la chose, le signifiant vide et le signifié plein, l’imitant et l’imité. Il ne s’ensuit pas qu’en raison de cet hymen de confusion, il n’y ait plus qu’un terme, un seul des différents. (…) Mais la différence entre les deux termes ne fonctionne plus167. La confusion ou consumation de l’hymen (…) supprime du même coup Vextériorité ou l’antériorité, l’indépendance de l’imité, du signifié, ou de la chose. L’accomplissement se résume dans le désir, le désir (en avance sur) l’accomplissement qui demeure, toujours mimé, un désir « sans briser la glace ». (…) La vitre froide, transparente, réfléchissante (…), sans trouer la toile, ou le voile, sans déchirer la moire168.

Le motif même de la dialectique, qui a ouvert et clos la

philosophie (…), c’est sans cloute ce que Mallarmé a marqué de syntaxe au point de sa stérilité, ou plutôt de ce qui s’appellera tout à l’heure, provisoirement, analogiquement, l’indécidable. Ou hymen. (…) Rappel : l’hymen, confusion entre le présent et non-présent, avec toutes les indifférences qu’elle commande entre toutes les séries de contraire (per-ception/non-perception, souvenir/image, souvenir/désir, etc.) produit un effet de milieu (milieu comme élément enveloppant les deux termes à la fois : milieu se tenant entre les deux termes). Opération qui “à la fois” met la confusion entre les contraires et se tient entre les contraires. Ce qui compte ici, c’est Ventre, l’entre-deux de l’hymen. L’hymen “a lieu” dans Ventre. (…)

L’hymen entre, dans l’antre 169 170. Antre, caverne, grotte (…) ; mais l’antre est une caverne profonde, obscure, noire. Antrum, âvvpov ; sanscrit, antara, fente, caverne. Antara signifie proprement intervalle et se rattache ainsi à la préposition latine inter. (…) L’intervalle de l’entre, l’entre-deux de l’hymen, on serait tenté de le voir se creuser comme le lit dans la vallée (…) ; mais intervallum est formé de inter (entre) et de vallus (pieu), ce qui donne non pas le pieu entre les deux, mais l’espace entre deux palissades (…).

On passe ainsi de la logique de la palissade, qui fera toujours le plein, à la logique de l’hymen u. »

Ce passage est démontrable aussi dans le texte freudien, où ce texte de Derrida, survenu par chance, m’aidera à l’éclairer mieux que je n’avais jusqu’alors su le faire, là où i je l’avais repéré. Derrida encore : « L’hymen, consumation U des différents, continuité et confusion du coït, mariage, se | confond avec ce dont il paraît dériver : l’hymen comme écran protecteur, écrin de la virginité, paroi vaginale, voile très fin et invisible, qui devant l’hystére, se tient entre le dedans et le dehors de la femme. (…) C’est l’hymen que le désir rêve de percer, de crever dans une violence qui est (à la fois ou entre) l’amour et le meurtre (…).

« 'Ppùv désigne une pellicule, la fine membrane qui enveloppe certains organes du corps, par exemple, dit Aristote, le cœur ou les intestins. C’est aussi le cartilage de certains poissons, l’aile de certains insectes (…) (qui sont des hyménoptères), la membrane des pieds de certains oiseaux (hymé-nopodes), la taie blanche qui couvre l’œil de certains oiseaux, l’enveloppe qui gaine la semence. (…) Tissu sur lequel s’écrivent tant de métaphores du corps 171 (…). »

C’est exactement ce que nous retrouverons et presque mot pour mot chez Freud.

Derrida toujours : « Il existe des traités des membranes ou hyménologies, des descriptions de membranes ou hymé-nographies. (…) L’hymen est donc une sorte de tissu. Il faudrait en entretisser les fils avec toutes les gazes, voiles, toiles, étoffes, moires (…) l’hymen, « milieu, pur, de fiction », se tient entre des actes présents qui n’ont pas lieu 172.

(……)

Ecart masqué, impalpable et non substantiel, interposé, entremis, l’entre de l’hymen se réfléchit dans l’écran sans y pénétrer. L’hymen reste dans l’hymen. L’un – le voile de virginité ou rien n’a encore lieu reste dans l’autre – consommation, dépense et pénétration de l’antre. (…) Au bord de l’être, le médium de l’hymen ne devient jamais une médiation ou un travail du négatif, il déjoue toutes les ontologies, tous les philosophèmes, les dialectiques de tous les bords. Il les déjoue et, comme milieu encore et comme tissu, il les enveloppe, les retourne et les inscrit173. »

Fin de citation.

Tel est le texte qui se produit sous la plume d’un écrivain de langue française, qui lit Mallarmé et pour qui Freud est une référence constante. J’insiste ainsi sur la langue française pour des raisons groupées ici en faisceau : c’est en français que m’est donné un discours qui pousse ma lecture du texte freudien, c’est en français enfin que procède pour moi, dès ses débuts, toute l’affaire de l’analyse, ce qui pour moi n’est tout de même pas sans poser plus d’une question. Car c’est vers un horizon soutenu par la langue française que je tente de mener mon propos.

Ce sont les mots de la langue française, et surtout ceux qui se trouvent au point de fuite de mon horizon, qui tirent vers eux l’ensemble de mon propos et qui chemin faisant me font souligner les textes que la science analytique, dans sa partie déclarée sous le nom de métapsychologique, comporte aussi, textes qui sont de l’ordre de ce que Derrida rappelle pouvoir être nommés : hyménographie.

Le rapport entre la membrane, la pellicule et ses diverses modalités (comme représentation, Vorstellung), dont l’analyse comme science constitue une représentation, une Dar-stellung (une science comme produit de l’activité psychique, au sens où elle est aussi activité mentale, celle qu’on appelle communément activité de pensée, « grossièrement et inadéquatement », dit Freud) se trouve le plus vivement exposé et proposé dans ce qui, au sein de l’écrit métapsychologique, concerne l’Ego et la conscience.

L’amorce, le germe s’en trouve en 1895 dans « Le projet pour une psychologie » qui rentre dans le cadre des sciences naturelles. D’avoir été composé dans le temps de l’amitié avec Fliess, d’avoir eu Fliess comme principal et unique destinataire, inscrit ce « Projet » à l’intérieur des limites des travaux écrits sous le signe de l’amitié au zénith, et lui confère les caractéristiques propres à la production freudienne de cette période. Malgré tout le bond en avant que la sexualité y fait dans le cadre de la science de son temps, elle y demeure sous caution fliessienne. C’est-à-dire qu’il y a encore prescription sur les suites et conséquences même proches de ce qui a déjà été produit. Bien des choses aux conséquences encore imprévisibles sont tenues en lisière : ce qui est de la série du Weibliche, principalement. On sait aussi que, sans renier cet écrit plus qu’aucun autre, Freud, après s’en être détourné, se trouva vis-à-vis de ce texte dans une position particulière, faite d’incompréhension au sens où cette production lui devint comme étrangère, dans la mesure où il ne comprit plus, ne put retrouver le mouvement qui la lui avait fait produire. Ce que l’on exprime en disant : « Je ne sais plus ce qui m’a fait dire ça. »

Plus qu’à l’extinction de son intérêt pour la neurophysiologie, mon hypothèse est que son éloignement de ce texte est dû à l’occupation (ou ré-occupation) du terrain par tout ce qui du Weibliche en était dans ce premier temps tenu à l’écart. Ou, pour me servir d’une image relevée dans un autre registre, au retour des représentations liées à l’ensemble de son activité dans les sciences naturelles et de son activité de dissecteur, restreignant d’autant la place et le rôle joué par les représentations relatives à son activité de préparateur de coupes microscopiques du tissu nerveux. Au retour silencieux dans son activité scientifique vigile des représentations dont en ces mêmes années 1895 et suivantes, seul le rêve (comme celui de la préparation de son bassin) pouvait aménager l’insistance en en produisant des rejetons, ou qui étaient à l’œuvre dans l’émotion qui s’emparait de lui – mais alors, en noyant l’affaire – lors que la vie à tel tournant l’y confrontait, comme lors de la seconde intervention sur les sinus de sa patiente, qui produisit le rêve de l’injection faite à Irma.

J’avance l’hypothèse que si l’Ego fut par lui, dès après 1895, relégué comme en position d’attente, c’est aussi parce qu’initialement pris en charge par ces représentations neurologiques il subit le sort général de cette formation représentative, intermédiaire dans son parcours. Lorsque l’Ego reviendra, il sera pris d’emblée dans les structures feuilletées, pelliculaires, rejetons émancipés, dans son texte, d’une mystérieuse problématique. Cependant, si l’Ego du début voit sa cause si totalement confondue avec celle des neurones, il n’en est pas moins discernable que l’organisation singulière qu’il représente, celle d’un groupe de neurones particuliers, flotte comme une lentille sur un plan d’ensemble. Petite banquise, comme ce tissu que l’on peut, à partir de quelques cellules d’embryon de poulet, faire pousser à la surface d’un milieu adéquat. Et, pour user d’une image agreste, comme un premier îlot de lentilles d’eau à la surface d’un plan d’eau. Ceux qui ont quelque familiarité avec les sciences naturelles savent que de jour en jour, si l’on n’y prend garde, cet îlot prend une vie telle et une autonomie si grande que tout étang en sera recouvert le lendemain du jour où il ne l’était qu’à moitié. Quelque chose qui se constitue à partir de ces cellules va donc se mettre à flotter comme une petite banquise, qu’une étape intermédiaire viendra couper explicitement des représentations liées au contexte manifeste contemporain de sa naissance.

Pour que la pellicule qui en provient puisse nouer avec le monde des signes, et notamment ceux de l’alphabet, ce rapport qui en fait comme une condition technique du processus de l’articulation dont l’activité dite de pensée est le produit, il faut qu’elle coupe ses liens avec l’anatomie réelle. Seule l’anatomie du rêve peut satisfaire aux exigences de cette physiologie-là.

Je regrette parfois que les travaux qui bien plus tard reprirent le thème de la double inscription, et là je pense à celui qui de loin est le meilleur, à savoir le rapport de Bonneval de Leclaire et Laplanche 174, l’aient en quelque sorte durci en une physiologie moins fluente de l’appareil mental que ne le fait le texte freudien de référence. Je pense certes là plus spécialement à la partie du travail qui fut en propre celle de Laplanche, même si au moment premier de sa production le clivage était, dans ce travail, encore dépourvu de ce que les circonstances ultérieures en ont accusé bien plus vivement qu’il n’en donnait le sentiment lors de ce weekend pluvieux d’octobre 1959. Mais là j’anticipe sur les quelques remarques qui vont suivre à propos de cet exposé et du colloque de Bonneval, sous le rapport principalement de ce que je pourrai appeler sa programmation.

Dans ce travail, une représentation de la physiologie de l’appareil mental est moins fluente que celle dont le texte freudien fait la proposition, pris comme il est dans un mouvement dont la vague est de plus grande amplitude. La théorie, esquissée, de la double inscription est à mon avis le lieu où se joue la rencontre de trois circonstances à la fois indépendantes et liées, dont aucune n’est la conséquence de l’autre, mais dont toutes sont susceptibles d’emboîtement réciproque.

Il y a là une possibilité de faire jouer la lettre comme métabolite véritable dans l’appareil mental, où se satisfait une ambition théorique certaine et une exigence méthodologique textuelle.

Il y a là en même temps, pour figurer la dimension de profondeur, l’image de deux surfaces possibles d’inscription, ce qui réduit le réalisme de la profondeur à l’épaisseur d’un feuillet dont le Wunderblock viendra, dans l’enthousiasme de Freud – ce mot ne force en rien les choses – donner l’image.

Epaisseur ou minceur, comme on voudra, d’un feuillet, car, quel que soit même l’insondable des abysses dont des signes remontent, ou d’aussi loin que vienne la main qui tient le stylet qui marquera le W underblock, le processus se jouera sur des différences de niveau d’inscription qui sont de l’ordre de la feuille. Car rien n’est écrit jusqu’au moment où, d’où qu’il vienne, le signe rencontre le plan sur lequel il s’affiche et ainsi se rend lisible. Comme les fleurs japonaises. Si elles se déploient à la surface de l’eau, ce n’est pas parce que la surface est plane. C’est parce que la surface de l’eau est un interface. Lieu, pour ces fleurs, virtuel et mitoyen de deux milieux différents, l’eau et l’air. C’est du reste pourquoi la surface de l’eau est plane.

Et il y a en même temps l’émancipation assez joyeuse, le texte en témoigne, de l’anatomie qui n’est pas celle du rêve. Car là, cela serait l’anatomie du cerveau, celle des neurones précisément ! Emancipation d’autant plus nécessaire que la représentation des différences de niveau, c’est-à-dire de la profondeur, est nécessaire en ce point à l’élaboration de Freud. Car une autre possibilité théorique s’offre simultanément et, dans un temps premier, de façon concurrente à celle de la double inscription.

« La question, dit Freud, pourrait paraître abstruse, mais elle doit être soulevée, si nous voulons arriver à une conception plus claire de la topographie psychique, de la dimension de profondeur de l’esprit. La question est difficile, car elle va au-delà de la psychologie pure et touche au rapport de l’appareil mental à l’anatomie. Nous savons qu’au sens le plus grossier du terme, cette relation existe. Wir wéssen, das solche Beziehungen im grôbsten existieren 175 176. En effet, la recherche a montré que l’activité mentale est plus liée au cerveau qu’à n’importe quel autre organe. Et voici la fin du paragraphe : « Notre topographie psychique n’a pour l’instant rien à faire avec l’anatomie ; elle se réfère non pas à des régions anatomiques, mais à des régions de l’appareil mental où qu’elles soient situées dans le corps. » Unsere Topik hat vorlaüfig nichts mit der Anatomie zu tun 11…

On ne saurait, pour l’étudiant du texte freudien, trop souligner l’importance de ce texte de 1915 sur « l’Inconscient » (. Das Unbewusste) d’une part en raison de sa valeur de palier de transition, de passage, sanctionné par l’écrit, même s’il paraît tardif, d’un type de régime représentatif à un autre ; et d’autre part en raison de l’importance d’une phrase infiniment difficile à saisir en première lecture, tant la problématique en question s’y trouve condensée, au point que la phrase paraît se contredire. Je la cite maintenant en entier : « Notre topique n’a rien à faire avec l’anatomie. Elle concerne les régions de l’appareil psychique où qu’elles puissent se situer dans le corps, und nicht auf anatomische Ortlichkeiten, et non pas des lieux anatomiques 177. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que, dans une telle phrase, au ras du texte, apparaît et s’impose le fonctionnement de l’anatomie sur deux registres. Sa saisie est essentielle, afin qu’une autre phrase, qui viendra quelques années plus tard mais pour nous dans un instant, une phrase concernant le Moi corporel, soit défendue, si faire se peut, et préservée d’une bascule dans un faux sens aux conséquences fascinantes et prolifiques.

Mais, cet instant, il nous faut le reporter à mercredi prochain, car les textes nous entraîneraient trop loin pour ce soir.