Chapitre 1. Un, autre, neutre : valeurs narcissiques du même (1976)

« Voici comment il fabriqua les hommes. Il prit une motte de terre et se dit : “Je vais faire un homme, mais comme il doit pouvoir marcher, courir, aller dans les champs, je vais lui donner deux longues jambes, comme celles d’un flamant.” Ayant fait ceci, il se dit de nouveau : “Cet homme doit pouvoir cultiver son millet, alors je vais lui donner deux bras, un pour tenir la houe, un autre pour arracher les mauvaises herbes.” Il lui donna deux bras. De nouveau il réfléchit : “Afin qu’il puisse voir son millet, je lui donnerai deux yeux.” Et deux yeux il lui donna. Ensuite il pensa : “L’homme doit pouvoir manger son millet ; je lui donnerai une bouche.” Et il lui en donna une. Après quoi, il pensa encore : “Il faut que l’homme puisse danser, parler, chanter et crier ; pour cela, il lui faut une langue.” Et il lui en donna une. Enfin la divinité se dit : “Cet homme doit pouvoir entendre le bruit de la danse et la parole des grands hommes ; et pour cela il a besoin de deux oreilles.” Ainsi il a envoyé dans le monde un homme parfait. »

J. G. Frazer, Les dieux du ciel, Rieder, p. 357.

« Dieu dit : “Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance7, et qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ad, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.” »

« Dieu créa l’homme à son image à l’image de Dieu il le créa homme et femme il les créa. »

Glissements sémantiques

Les deux sources des concepts psychanalytiques sont la pratique psychanalytique d’une part, l’horizon épistémologique d’autre part. Une fois adoptés, les concepts psychanalytiques modifient l’écoute du psychanalyste, ce qui conduit à remettre en question les instruments théoriques de la psychanalyse. Il en a été ainsi du narcissisme peut-être plus que de tout autre concept. Freud l’a créé sous des pressions diverses. Tout au long de son œuvre, une certitude inébranlable soutient sa démarche : la sexualité. Mais, avec une même assurance, il tient pour non moins certain qu’un facteur antisexuel fonde la conflictualité qui habite l’appareil psychique. Ce sera le rôle assigné au départ aux pulsions dites d’auto-conservation. Leur attribuer ce rôle n’exigeait pas de la part de Freud un grand effort d’originalité. Car il fallait de toute urgence consacrer toute son attention à ce qui avait été, avec quelle obstination, occulté : le sexuel. Il suffisait donc, dans un premier temps, de poser, fût-ce provisoirement, le pôle opposé, l’auto-conservation, quitte à en changer plus tard. Bien entendu, Freud y fut contraint autant par les obstacles nés de l’expérience que par les critiques des opposants de l’extérieur comme de l’intérieur. Parmi ceux-ci, mais en premier, Jung, dont l’intérêt va à la démence précoce. Le Moi, mis en réserve d’élaboration théorique, va revenir au premier plan. Pourtant, dès l’Esquisse (1895), les définitions que Freud en donne laissent prévoir que ses investissements sont d’une nature spécifique et d’origine endogène.

« Nous appelons cette organisation le “Moi” ; on peut en faire facilement une représentation figurée en considérant que la réception, régulièrement répétée, de quantités endogènes dans certains neurones (du noyau) et l’effet de frayage qui en résulte vont produire un groupe de neurones investis de façon constante qui correspond donc à la réserve exigée par la fonction secondaire8. » Certes, Freud a surtout en vue la fonction secondaire, mais déjà se trouve affirmée l’idée d’un investissement particulier, sorte de réserve énergétique propre au Moi. Les toutes dernières phrases de l’Esquisse en témoignent. Freud s’interroge, sans aller plus avant – ici s’arrête le manuscrit –, sur les relations de l’auto-érotique et du Moi originaire. C’est, on s’en souvient, par le biais des troubles psychogéniques de la vision (1910) que Freud formera l’hypothèse du narcissisme. Mais déjà la deuxième édition des Trois essais montre l’attention qu’il se dispose à accorder au problème. Le Léonard, qui date de la même époque, fait mention explicite du mythe de Narcisse (S. E., XI, 100 9). Et notons déjà que l’opposition de deux types de choix d’objet et le matériel qui fournit au narcissisme sa justification sont liés au regard : conflit de Léonard entre son activité de peintre liée à la scopophilie et son extraordinaire curiosité intellectuelle dérivant de l’épistémophilie, elle-même un avatar de la précédente. Le regard de la Joconde serait alors d’une tout autre importance que le vautour trompeur (dont Freud ne fut d’ailleurs pas le découvreur). Les yeux d’Argos vous suivent partout au-dessus du ténébreux sourire. Ce n’est donc pas par hasard que, revenu sur le terrain plus sérieux – et même le plus sérieux, puisqu’il s’agit de médecine oculaire – de la clinique, Freud se serve encore de la vision pour introduire l’idée d’un investissement libidinal des pulsions dites d’auto-conservation. Mais, jusque-là, nous demeurons dans les eaux connues du complexe de castration.

« Le trouble psychogène de la vision10 » donnait à Freud une consolation tardive d’avoir manqué la découverte de la cocaïne. Mais, si le regard dirige ses rayons vers le monde extérieur et peut se libidiniser jusqu’à ne plus rien en voir dans la cécité hystérique, c’est qu’il est victime d’une excessive érotisation. Il se tourne vers le dedans, où d’autres aventures l’attendent. Nous reconnaissons jusqu’aujourd’hui la validité de la relation que Freud établit entre scopophilie et épistémophilie, cette dernière impliquant l’érotisation des processus de pensée. C’est pourquoi je soutiendrai volontiers que le texte précurseur le plus méconnu sur le narcissisme est L’homme aux rats (1909). Il est d’usage courant de citer Totem et tabou (1913) sur les relations du narcissisme et de la toute-puissance de la pensée. Mais on oublie alors que tout ce que Freud dit de ce dernier point, il l’a découvert par l’analyse de l’Homme aux rats. On pourrait raisonnablement le penser lorsque Freud, dans les dernières lignes de son essai, fait allusion à une triple organisation psychique : une inconsciente et deux préconscientes, la troisième organisation montrant le patient « superstitieux et ascétique » (c’est moi qui souligne). Il ajoute même que l’évolution spontanée de la maladie aurait eu pour conséquence un envahissement progressif de toute la personnalité par cette instance tierce.

Parti du regard, Freud noue le narcissisme au domaine du visible. Mais les difficultés théoriques sont présentes dès le départ. De quoi a-t-il été question jusque-là ? De l’investissement en circuit fermé du Moi, du Moi originaire dans ses rapports avec l’auto-érotisme, annonce d’un narcissisme primaire à naître dans la théorie ; ensuite du choix d’objet auto-érotique secondaire au refoulement. Il écrit dans Léonard :

« Le garçon refoule son amour pour sa mère ; il se met à sa place, s’identifie avec elle et prend sa propre personne comme modèle en choisissant les nouveaux objets de son amour par similitude » [S. E., XI, 100). Il s’appuie donc sur l’amour que sa mère lui portait, pour aimer des garçons comme elle l’aimait et qui lui évoqueront sa propre image, tandis qu’il vient à la place de la mère. « Il trouve ses objets d’amour sur le chemin du narcissisme comme nous disons, car Narcisse, selon la légende grecque, était un jeune homme qui préféra sa propre image réfléchie à tout autre objet et fut changé en l’aimable fleur de ce nom. »

Parenthèse : Freud forge un néologisme, Narzissmus, pour des raisons d’euphonie… narcissique11 ! Il passe de l’image de soi comme objet d’amour à la fleur de la résurrection en omettant de citer le moment narcissique par excellence, celui de la fusion de l’objet et de son image dans l’élément liquide, fascinant, mortifère et régressif jusqu’à la pré-naissance. Pré-naissance, après-naissance : narcissisme originaire ici littéralement scotomisé en faveur de la séduction de l’apparence, de la belle forme à la recherche de son double, qui ne sera jamais un complément mais un duplicata. Mais cela est encore trop simple. Il poursuit son développement sur Léonard, ce curieux Narcisse qui a beaucoup plus été fasciné par la forme de l’Autre et par les énigmes du Monde que par son image (peu d’auto-portraits, si l’on songe à Rembrandt, il est vrai plus tardif). Il remarque alors que, tandis qu’il poursuit de ses assiduités les jeunes éphèbes, cette apparence trompeuse nous masque son amour, indélébile, indéplaçable, incomparable pour sa mère. Dès ce moment, Freud nous permet de prédire que le narcissisme est lui-même apparence et que derrière lui se cache toujours l’ombre de l’objet invisible.

C’est au départ le modèle de la perversion qui justifie le remaniement théorique de « Pour introduire le narcissisme » (1914). Rappel à l’ordre pour ceux qui sont séduits par la sirène jungienne du « hors-sexe ». Non, la sexualité est toujours là et, s’il y a du non-sexuel dans l’amour-propre, il faut bien s’enfoncer dans la tête que l’amour-propre de l’adulte s’enracine dans l’amour que l’enfant s’approprie à son profit, détourné des objets. Le raisonnement freudien est ici prototypique. Prêtons-lui ce discours :

  1. Il y a des pervers qui aiment leur corps comme on aime le corps de l’Autre. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est P. Nacke en 1899 – même pas psychanalyste, donc peu suspect de donner une description clinique partisane !
  2. S’il y a perversion chez l’adulte, c’est qu’il y a fixation à un des traits de la constellation de la perversion polymorphe de l’enfant.
  3. Si un trait est capable d’être assez attirant pour monopoliser l’ensemble de la libido, c’est que ce trait doit être mis à part, introduit dans la théorie comme concept, éclairant de façon beaucoup plus générale le destin des pulsions. Au reste, la sublimation n’exige-t-elle pas une telle neutralisation, donc une apparente désexualisation ?

Remarquons que le type de conflit dont Freud parlait dans « Le trouble psychogène de la vision », loin de faire la part d’un facteur non libidinal dans le Moi, dans l’exercice de ses fonctions somatiques, témoigne au contraire d’un empiétement, d’une invasion de la libido dans le Moi. Les attaques hystériques révélaient, par le biais de la conversion, une semblable invasion dans la sphère motrice. La toute-puissance de la pensée de l’obsessionnel montre la sexualisation de la pensée. Plus Freud réfléchit, plus les arguments de Jung lui paraissent inacceptables. Il ne cède rien. Il radicalise la sexualité et annexe le Moi. Dès lors, la libido est partout, même dans les replis les plus profonds du corps organique : dans le creux de la dent malade, dans l’organe enfoui de l’hypocondriaque, ou ailleurs. Le conflit change de protagonistes : il oppose désormais l’objet et le Moi et renvoie à une problématique essentiellement distributionniste, donc économique. Tant pour le Moi, tant pour l’objet. Question d’investissement, pour équilibrer le budget des ministères de l’intérieur et des Affaires étrangères.

On connaît la suite. La question qui va se poser, c’est celle de l’origine des investissements. Nous en traitons plus loin12. Trois problèmes doivent être distingués :

I. Le narcissisme primaire : qu’entend-on par là ?

a) L’organisation des pulsions partielles du Moi en investissement unitaire du Moi ;

b) Le narcissisme primaire absolu comme expression de la tendance à la réduction des investissements au niveau zéro.

Dans la première acception, il s’agit du Moi narcissique comme Un, issu de n pulsions partielles – par l’action d’Éros.

Dans la deuxième acception, il s’agit de l’expression du principe d’inertie, posé dès l’Esquisse en position de référent majeur et qui recevra ultérieurement le nom de principe du Nirvâna, qui tend au narcissisme primaire absolu.

Freud ne tranchera jamais la question. On pourrait lui proposer une solution dialectique. Que le Moi parvienne à un investissement unitaire émergeant du morcellement ou qu’il paraisse parvenir au zéro absolu, l’effet obtenu est analogue (ce qui ne veut pas dire identique). Dans ces deux cas, le Moi trouve en lui-même sa propre satisfaction, se donne l’illusion d’auto-suffisance, se délivre des vicissitudes et de la dépendance à un objet éminemment variable dans ce qu’il donne ou refuse à son gré. La progression mène vers le Moi Un – ce qui à l’occasion lui permet de retrouver cette quiétude par régression lorsque la frustration l’y contraindra, les autres défenses se révélant inefficaces. La régression mène parfois plus loin : vers le zéro de l’illusion du non-investissement, mais c’est le zéro qui devient objet d’investissement faisant de cette retraite régressive une aspiration positive, un progrès ; ainsi le veut l’ascèse, retour au sein divin.

II. L’origine des investissements : le Moi et le Ça

L’Économique renvoie à la Topique. Combien ? (la quantité), ne peut être compris que si l’on sait d’Où ça part. D’où viennent les ressources ? Freud n’a cessé de varier dans ses réponses. Le « réservoir », c’est la recherche des sources du Nil ou de l’Amazone. Question qui, entre autres, donnera naissance à la réponse d’Hartmann. À l’interrogation byzantine de savoir si le Moi est issu du Ça ou s’il existe un Ça et un Moi dès l’origine (question dont dépend la localisation du réservoir), Freud en réalité ne peut répondre. Il est remarquable qu’aujourd’hui elle n’intéresse personne. La vraie question est plutôt de savoir si l’origine est dans le Ça-Moi (est-ce notre Self ?) ou dans l’objet. Si Freud la pose ainsi, c’est à mon avis parce qu’il reste dépendant du problème du regard. Parce qu’il fallait d’abord regarder, il lui fallait prendre du recul, s’exclure de la relation regardant-regardé, se faire non-voyeur. Eût-il été voyeur, cela l’aurait amené à s’impliquer dans le regard, mais peut-être aussi à se situer à son point aveugle. Il vaut mieux être voyant et regarder à travers le voyant. Ou, mieux encore, se mettre hors du champ visuel, occulter le regard et lui substituer l’écoute. Jean Gillibert a proposé le terme heureux d’ « écouteurisme ». Entendre l’inouï, c’est aller à l’invisible, à l’au-delà du visible. L’écoute ne nous renvoie pas seulement à l’inouï mais à l’inaudible : la plainte sourde du corps et jusqu’aux voix du silence.

III. Le destin du narcissisme après la dernière théorie des pulsions

On sait que le narcissisme, abandonné par Freud pour des raisons prétendues théoriques, est laissé en plan après Au-delà du principe de plaisir. L’Abrégé le mentionne à peine. Ainsi vont les concepts. Comme des amours éphémères, ils sont lâchés lorsque d’autres plus attrayants vous appellent. Pourtant, le narcissisme n’a pas disparu de la littérature psychanalytique. Il y fait même un retour en force ; mais il s’agit d’un concept habillé au goût du jour, à la mode du « self ».

Les psychanalystes sont divisés en deux camps, selon leur position à l’égard de l’autonomie du narcissisme. Pour les uns, défendre une telle autonomie est légitime. Cela implique que nous acceptions l’hypothèse du narcissisme primaire, soit comme instance autonome (Grunberger)13, mode de fonctionnement de la vie psychique anté-natale, soit dans l’acception de la visée unitaire du Moi (Kohut)14. Grunberger opposera le narcissisme aux pulsions, tandis que Kohut, refusant la pertinence de l’opposition directionnelle vers le Moi ou l’objet, verra la caractéristique du narcissisme dans la particularité de son mode d’investissement (Soi grandiose, idéalisation, transfert « en miroir »). Enfin certains y verront l’origine du Soi (Hartmann), support de l’identité (Lichtenstein)15. Pour les autres, le narcissisme primaire est un mythe, une illusion de Freud. La position de Balint de l’amour primaire d’objet a convaincu sans grand effort l’école anglaise. Un auteur aussi peu suspect de tentation moderniste que Jean Laplanche16 l’accepte tout en la théorisant différemment (par rapport au masochisme). Mélanie Klein, en défendant simultanément l’hypothèse de l’instinct de mort (cependant vu ici de manière différente de Freud) et celle des relations d’objet (héritée d’Abraham, mais remaniée ; il n’y a pas de stade anobjectal), se passe aisément du narcissisme. Seul H. Rosenfeld17 l’y réintroduit, en le subordonnant toutefois à l’instinct de mort et sans mettre en question la thèse des relations d’objet présentes from the beginning. Bion est muet sur la question du narcissisme. L’Économique renvoyait à la Topique. La Dynamique renvoie au Génétique, ou au générique. Kernberg18, rompant des lances avec Kohut, se range du côté de ceux qui ramènent le narcissisme aux vicissitudes des pulsions pré-génitales. Quant à Pasche19, il postule à côté du narcissisme, « agonistiquement » et antagonistiquement, un antinarcissisme qu’il accouple au précédent.

Et Winnicott ? Il ne sait pas. Peut-être… Reste Lacan20. Son parcours va du stade du miroir (toujours le regard) au langage et au lieu de l’Autre, « trésor du signifiant », dépositaire de la structure. Ces quelques mots sont loin de rendre justice à la portée de cette théorie. Dans le réseau systématique que je viens de déployer, je ne place que des repères. Mais, ce qu’il faut avoir présent à l’esprit, c’est que le narcissisme est la clé de voûte du système lacanien.

Je me suis attaché à défendre l’idée que l’on ne peut valablement accepter la deuxième topique en faisant l’économie de la dernière théorie des pulsions. Il m’est impossible de développer ici ce point important21. En outre, il me semble que la cohérence théorique comme l’expérience clinique nous permettent de postuler l’existence d’un narcissisme négatif, double sombre de l’Éros unitaire du narcissisme positif, tout investissement d’objet, comme du Moi, impliquant son double inversé qui vise à un retour régressif au point zéro. P. Castoriadis-Aulagnier (1975) confirme cette opinion22. Ce narcissisme négatif me paraît différent du masochisme, malgré les remarques de nombreux auteurs. La différence est que le masochisme – fût-il originaire – est un état douloureux visant à la douleur et à son entretien comme seule forme d’existence, de vie, de sensibilité possibles. À l’inverse, le narcissisme négatif va vers l’inexistence, l’anesthésie, le vide, le blanc (de l’anglais blank, qui se traduit par la catégorie du neutre), que ce blanc investisse l’affect (l’indifférence), la représentation (l’hallucination négative), la pensée (psychose blanche).

Pour résumer cette « dérive conceptuelle », Freud est parti du regard et il découvre l’Un. Après lui, les analystes installent l’Autre en position maîtresse (qu’il s’agisse des relations d’objet de l’école anglaise ou de l’acception tout à fait différente que Lacan lui donne). Je propose de compléter cette série par la catégorie du Neutre (neuter, ni l’Un ni l’Autre).

Le corpus et ses limites : recoupements et cohérence

Les glissements sémantiques, les fluctuations de la littérature psychanalytique nous donnent une idée des multiples facettes à travers lesquelles se présente le concept de narcissisme, à vrai dire incernable. Il est curieux que l’idée de totalisation unifiante à laquelle s’attache la dénomination de narcissisme tombe elle-même sous le coup d’une difficulté à rassembler un corpus nettement limité. Une lecture plus systématique de l’œuvre de Freud, pour nous en tenir à elle, dévoile une foule de thèmes que nous ne ferons qu’évoquer sans les épuiser tous, pour nous attacher à tenter de mettre à l’épreuve la cohésion des éléments réunis par notre essai.

1. Sous le chef de l’investissement libidinal du moi, nous pouvons différencier l’action positive, unifiante, du narcissisme à partir de l’auto-érotisme, c’est-à-dire le passage de l’auto-érotisme (mentionné pour la première fois dans la lettre à Fliess – n° 125 du 9 décembre 1899)23 – état de la pulsion où celle-ci est capable de se satisfaire localement « sans aucun but psychosexuel » – au stade où le Moi est lui-même vécu et appréhendé comme une forme totale. Nous verrons plus loin comment Freud conçoit la dialectique – car c’en est bien une – de cette transformation. Cependant, parmi les pulsions partielles, la scopophilie doit être placée en situation particulière, bien que le sadisme joue également son rôle dans la pulsion d’emprise qui entre en jeu dans l’appropriation du corps. Le Moi, rappelle Freud, est avant tout un Moi corporel, mais il ajoute : « Il n’est pas seulement un être de surface, il est lui-même la projection d’une surface » (S. E., XIX, 26). Cette précision nous aide à comprendre le rôle du regard et du miroir. Miroir sans doute à double face : formant sa surface à partir du sentiment corporel et du même coup créant son image, mais ne pouvant la créer que sous les auspices du regard qui le fait témoin de la forme du semblable. Ce qui introduit nécessairement le concept d’identification dont la forme narcissique est la première (« Deuil et mélancolie », 1915). L’organisation narcissique du Moi sera décrite par Freud dans « Pulsions et destins de pulsions » (1915). Supposée intervenir avant le refoulement, elle est définie par deux destins pulsionnels : le renversement sur la personne propre et le retournement en son contraire, dont la combinaison produit un modèle de double retournement. L’identification (identification secondaire) va dans le sens d’une désexualisation accomplissant la transformation de la libido d’objet en libido narcissique pour sauver l’intégrité narcissique menacée par l’angoisse de castration. En amont, les liens que Freud établit avec l’état narcissique anténatal, précédant Rank dans cette voie, montrent la continuité de la problématique du narcissisme depuis la naissance. Que ce paradis perdu soit déplacé de la vie intra-utérine à la relation antérieure au sevrage oral ou à la perte du sein a beaucoup d’importance vis-à-vis de certaines formulations modernes du narcissisme mais ne change rien au fond de la question. L’intégrité narcissique est une préoccupation constante, même si elle varie selon les circonstances : elle fait question – qu’est-ce que l’intégrité de ce qui n’a pas de limites ? En aval, la structure du caractère révèle la ténacité des défenses narcissiques qui s’accrochent au maintien d’une individualité inaliénable. À cet égard, il me semble qu’au moins une partie de ce qui a été autrefois abordé dans la littérature analytique sous l’angle du caractère revient aujourd’hui sous les auspices de l’identité. Sans doute parce que l’armure caractérielle se révèle, à un examen plus attentif, vulnérable dans sa compacité. L’affirmation tautologique réitérée : « Je suis comme je suis » laisse deviner par transparence un : « Qui suis-je ? » qui ne peut formuler sa question sans encourir le risque de porter atteinte à la plus fondamentale des « raisons d’être ». L’identité n’est pas un état, c’est une quête du Moi qui ne peut recevoir sa réponse réfléchie que par l’objet et la réalité qui la réfléchissent.

2. En second lieu, nous voici confrontés à la relation narcissique à la réalité. En principe, réalité et narcissisme s’opposent s’ils ne s’excluent pas. C’est la contradiction majeure du Moi, d’être à la fois l’instance qui doit entrer en rapport avec la réalité et s’investir narcissiquement, en ignorant celle-ci pour ne connaître que soi-même. Le lien que Freud établit entre le refoulement de la réalité et les névroses narcissiques, d’abord, et les psychoses, ensuite, témoigne de cette relation. Sans doute comprit-il qu’il fallait plus qu’une fixation ou une régression narcissiques pour faire une psychose, ce qui nous renvoie aux liens du narcissisme avec les pulsions de destruction que nous abordons plus loin. Le domaine couvert par la relation narcissique à la réalité s’étend entre deux bornes : la pensée et l’action. La toute-puissance de la pensée, qui est un des premiers aspects sous lesquels le narcissisme se présente à Freud, est l’expression d’un double investissement : celui de la surestimation des pouvoirs du Moi impotent (en fait, le renversement de son impuissance en omnipotence) et celui de la sexualisation de la pensée. Loin de disparaître, dans les formes les plus évoluées, celle-ci persiste toujours dans certaines formations de l’inconscient – dont le fantasme ou le mot d’esprit sont les figures les plus éloquentes. Elle infiltre jusqu’aux élaborations les plus poussées du Moi. C’est à mon avis sous cet angle qu’il faut considérer la rationalisation, largement exploitée dans la logique passionnelle du délire. Nous y ajouterons une réflexion dont nous verrons l’importance par la suite. Si le Moi, comme le soutient Laplanche, est une métaphore de l’organisme, on peut soutenir que le langage constituera la métaphore à double entrée du Moi et de la pensée. Freud a déjà remarqué combien le jeu du Moi s’appuyait sur la toute-puissance de la pensée. La toute-puissance du langage peut être invoquée au même titre, aussi bien dans la création – le verbe n’était-il pas au commencement ? – que dans la maîtrise du monde : intellectualisation. Il reste que le langage est bien ce qui révèle au sujet sa portée narcissique : le bien-dire achoppe sur le manque à dire.

À l’autre pôle, celui de l’action, la relation narcissique témoigne de la même contradiction : d’une part, l’attitude schizoïde fuit le monde pour effectuer un repli sur le monde intérieur coupé de la réalité, l’isolement solitaire étant préféré à toute participation à deux ou à plusieurs ; mais, à l’opposé, dans un autre type d’investissements narcissiques, l’action sociale est valorisée. Ceci, Freud l’a compris depuis son analyse du cas Schreber. Dans sa description des caractères narcissiques (« Types libidinaux », 1931), il brosse en quelques traits le portrait de ces personnalités disposant d’une grande quantité d’agression qui sont « particulièrement qualifiées pour servir de soutien aux autres, assumer le rôle de leaders, donner au développement culturel de nouvelles impulsions ou porter atteinte à ce qui est établi24 ». Cet ensemble, selon Freud, témoignerait d’une absence de tensions entre Moi et Surmoi, car, ajoute-t-il, le Surmoi est alors à peine développé, pas plus que les besoins érotiques, qui sont ici peu exigeants. Une fois de plus, l’accent est mis sur la conservation de soi-même, l’autonomie et l’insoumission.

3. Les caractères précédents incitent à se poser la question de la désintrication du narcissisme d’avec les pulsions objectâtes. L’éternelle discussion sur la distinction non pertinente entre le narcissisme et les pulsions, si elle choque notre besoin de cohérence conceptuelle, est cependant évocatrice d’une réalité clinique perçue dans la pratique analytique. Aussi la sexualité est-elle loin de jouer un rôle négligeable dans les structures narcissiques et l’on aurait tort de penser que la jouissance y est contrariée par les tendances auto-érotiques. De même, le choix d’objet narcissique n’est pas contradictoire avec l’obtention de grandes satisfactions tirées de l’objet qui ne sont pas uniquement d’ordre narcissique. Ce qu’il faut dire, c’est que tantôt la sexualité est vécue comme concurrentielle du narcissisme, comme si la libido narcissique risquait de s’appauvrir par la fuite des investissements d’objet, tantôt – et c’est sans doute le cas le plus fréquent – elle n’a de sens que pour autant qu’elle nourrit le narcissisme du sujet : jouir devient la preuve d’une intégrité narcissique préservée. À ce titre, parallèlement à la culpabilité qui n’est jamais absente mais est de moindre conséquence, c’est la honte de ne pas jouir qui supplante l’angoisse de castration. De même, l’échec sexuel fait encourir le risque d’abandon ou de rejet par l’objet. Cela signe moins la perte d’amour que la perte de valeur et la faillite du besoin de reconnaissance par l’autre. Pis encore, les souffrances narcissiques sont accrues au-delà de l’échec par l’insatisfaction du désir dans la mesure où celle-ci marque la dépendance du sujet à l’objet pour satisfaire les pulsions – plus précisément, pour obtenir le silence des désirs que seul l’objet peut satisfaire. L’envie de l’objet est à son comble quand celui-ci est supposé jouir sans conflit. Le pénis narcissique projeté (de quelque sexe qu’il soit) est celui qui peut jouir sans inhibition, sans culpabilité et sans honte. Sa valeur ne tient pas à sa capacité de jouissance, mais à son aptitude à annuler ses tensions en satisfaisant ses pulsions, tout plaisir se convertissant en investissement narcissique du Moi.

L’agressivité est l’objet de la même désintrication. On parle beaucoup du besoin de domination narcissique ; l’exemple des leaders cité par Freud en fournit une assez bonne illustration.

En fait, sans nier les satisfactions objectales liées à la position de maîtrise, ce qui compte dans une telle situation, c’est autant d’assurer un pouvoir que de prendre la place de celui qui l’exerce afin de l’empêcher de pouvoir l’exercer sur soi, c’est-à-dire s’affranchir de sa tutelle. Ce n’est pas le seul besoin de faire souffrir l’autre qui oriente la recherche du pouvoir, ni le seul désir d’être aimé et admiré qui « fait courir » le narcissisme, c’est surtout d’éviter le mépris projeté sur le maître pour une raison capitale que Freud donne dans Psychologie collective et analyse du Moi. Le père de la horde primitive, le leader devenu par transfert l’objet qui prend la place de l’idéal du Moi des individus du groupe, vit à l’écart dans la solitude ; eux ont besoin de lui, mais lui est censé n’avoir aucun besoin. Ceux-ci sont à priori satisfaits. À l’image de Moïse, il est l’intercesseur de Dieu et, en tant que tel, figure plus proche de Dieu que des hommes. Il n’est assujetti à aucun désir, si ce n’est à celui du Souverain-Bien. Selon le même raisonnement, il ne peut qu’éprouver du mépris pour les hommes du commun qui demeurent prisonniers de leurs désirs, c’est-à-dire de leur enfance ou, pire, de leur infantilisme. Ainsi l’exercice de la maîtrise sur les pulsions poursuit des buts complexes. Lorsqu’il y a renoncement à la satisfaction pulsionnelle, l’orgueil narcissique lui offre une compensation d’un prix élevé. Et quand au contraire cette maîtrise se produit à l’occasion de la satisfaction pulsionnelle, le plaisir qui en est tiré n’est justifiable qu’à la condition de se placer sous la soumission de l’idéal du Moi. Cela vaut tout autant pour les pulsions agressives qu’érotiques.

L’impossibilité d’assouvir le besoin de maîtrise entraîne la rage narcissique. Certes parce que la réalité ou le désir de l’autre y font obstacle. Mais la vraie raison de la rage est que l’insatisfaction frustre le sujet non de la satisfaction, en tant que celle-ci implique la recherche d’un plaisir précis, mais de ce que la satisfaction libère le sujet du désir. Le pénis narcissique est un objet dont la possession assure que la satisfaction sera toujours trouvée et éprouvée sans obstacle. L’apaisement est obtenu sans entraves, sans délai et sans demande. Il s’agit donc d’un désir de satisfaction plus que d’une satisfaction de désir. On pourrait appliquer à cette configuration la notion de Moi-Idéal (Nunberg, Lagache), laquelle n’est pas sans rapport avec le « Moi-plaisir purifié » de Freud. Que le Moi-Idéal soit une aspiration du Moi, une de ses valeurs, c’est l’évidence. Encore faut-il marquer pourquoi celle-ci ne peut s’imposer. La réalité n’y souscrit pas sans doute, mais moins encore la désintrication des pulsions. Car, dans une telle structure, l’unification se faisant au détriment des satisfactions du Ça, le Moi ne peut chercher dans l’objet que sa projection narcissique, soit encore une vérité parfaitement adaptée aux exigences du sujet, premier point d’achoppement. En second lieu, cette « irréalité » de l’objet induit nécessairement une régression à la sexualité prégénitale. C’est là que l’on peut voir illustrée l’hypothèse de la nature traumatique de la sexualité (J. Laplanche). La sexualité fait intrusion dans le Moi. Elle est d’autant plus mal vécue qu’elle se dévoile dans ses formes les plus crues : une sexualité sauvage où le besoin de possession de l’objet – pour s’assurer son exclusivité – est infiltré de positions perverses (au sens où il s’agit de la satisfaction des pulsions partielles), surtout sado-masochiques. En ce sens, on pourra dire que la sexualité redevient auto-érotique, la fonction de l’objet étant de satisfaire cet auto-érotisme « objectal ».

4. La fonction de l’idéal est qualifiée par Freud de grande institution du Moi. Autant dire que, si le narcissisme est à peine mentionné après la dernière théorie des pulsions et la deuxième topique, il survit au moins sous les auspices de l’idéal. Que l’œuvre freudienne se ferme sur Moïse et le monothéisme, où le rôle du renoncement pulsionnel est magnifié au profit des victoires de l’intellect, est révélateur. On n’a pas grand-peine à deviner les craintes du fondateur de la psychanalyse pour l’avenir de sa cause. Et, s’il consent à être « assassiné », comme il imagine que Moïse le fut, qu’importe, pourvu qu’on s’attache à son œuvre écrite et que l’on se détourne des vaines satisfactions offertes par la rivalité œdipienne et les souhaits incestueux qu’elle recouvre ! L’avenir d’une illusion (1929), Malaise dans la civilisation (1930) et la Weltanschauung (1932) accomplissent la double tâche contradictoire d’analyser la fonction des idéaux et d’espérer l’avènement d’une science véridique affranchie de toute idéologie, ce qui est une nouvelle idéologie. J’ai proposé de nommer l’ensemble des productions idéologiques « idéalogie25 ». Freud distinguait la sublimation des pulsions et l’idéalisation de l’objet. Il était en faveur de la première et combattait les effets néfastes de la deuxième, bien qu’il fût obligé de reconnaître que l’amour n’allait pas sans une telle idéalisation. L’amour ? Heureusement, une courte folie. La surestimation des figures parentales, reflet de l’idéalisation dont l’enfant est lui-même l’objet de la part des parents, crée là un circuit narcissique impérissable. Mais on ne saurait oublier que le destin des idéaux est d’accomplir le renoncement pulsionnel le plus radical, y compris le renoncement des satisfactions narcissiques. Si l’orgueil est la prime du renoncement pour devenir « grand », la recherche de la grandeur exige que l’on se fasse tout petit devant elle. « Être à nouveau, comme dans l’enfance et spécialement en ce qui concerne les tendances sexuelles, son propre idéal, voilà le bonheur que veut atteindre l’homme », écrit-il dans « Pour introduire le narcissisme ». L’ascétisme est serf de l’idéal. La purification des serviteurs de l’idéal porte aux extrêmes. Ceux-ci peuvent en imposer pour des satisfactions masochiques. À mes yeux, ces dernières ne vont pas au-delà des bénéfices secondaires, ou de maux inévitables, car il faut bien accepter que le plaisir puisse y être admis comme un passager clandestin. À ce titre, l’ascète n’est pas toujours martyr. Un narcissisme moral26 nourri par l’idéalisation se trouve ainsi exalté. L’auto-effacement est la visée de tout messianisme, le narcissisme recevant pour prix de ses peines les retombées du sacrifice en faveur de l’élu dont l’image ré-alimente le narcissisme négatif. Si nous insistons plus qu’il n’est de coutume sur les formes d’idéalisation collective, c’est qu’il nous semble que c’est là que s’accomplit pleinement le narcissisme projeté : le dépouillement narcissique individuel, grâce à des effets en retour, se reporte sur le groupe missionnaire et justifie l’abnégation qu’il exige. Lorsque le groupe manquera de mystique (Bion), il restera toujours le narcissisme des petites différences. Le mouvement psychanalytique n’a pas échappé à ce destin.

5. Cette situation contradictoire – exaltation et sacrifice – témoigne du double mouvement d’expansion et de retrait narcissiques. Freud insiste sans doute beaucoup plus sur le retrait libidinal narcissique que sur l’expansion. Encore qu’à la fin de son œuvre l’analyse du sentiment océanique, dans Malaise dans la civilisation, souligne la coexistence du sentiment d’identité qui appelle l’idée des limites territoriales du Moi avec la tendance à la fusion qu’il explique par le besoin du retour à une image paternelle omnipotente protectrice. Cette tendance expansionniste qui fait du narcissisme une terre sans frontières, point n’est besoin de la régression fusionnelle pour la constater27. On peut parler à bon droit chez certains patients d’un Moi narcissique familial où la famille est conçue comme une extension du Moi, dans l’idéalisation des rapports intrafamiliaux, avec souvent une dominante quant à la complicité fraternelle. Que des groupes de plus en plus vastes puissent bénéficier du même besoin que confère l’appartenance au sentiment d’identité – et ce d’autant plus qu’elle se veut non égoïste – n’a rien pour surprendre. Est-il besoin d’ajouter qu’on ne saurait porter l’accusation de morbidité à l’égard d’une telle attitude, capable d’engendrer le meilleur comme le pire ? La retraite narcissique n’appelle pas de commentaire particulier, si ce n’est qu’il faut toujours se rappeler qu’elle est la réponse à une souffrance, à un mal-être. Mais il faut garder en mémoire aussi que c’est la plus naturelle des tendances du Moi qui, chaque nuit, désinvestit le monde pour entrer dans le sommeil réparateur. Et pas uniquement pour rêver.

Depuis quelques années on accorde un intérêt croissant à la clinique psychanalytique des états de vide, aux formes de l’aspiration au néant objectal, à la catégorie du neutre. Cette tendance au désinvestissement, cette recherche de l’indifférence n’est pas l’apanage des philosophies orientales28. Il me semble logique d’admettre que tout investissement porte dans ses plis le désinvestissement qui en est l’ombre projetée en arrière – évoquant l’état mythique antérieur au désir – et en avant – anticipant sur l’apaisement neutralisant consécutif à la satisfaction d’un désir conçu comme totalement satisfait. Le narcissisme négatif, dont les extensions recouvrent à mon avis toutes les valorisations de la satisfaction narcissique par la non-satisfaction du désir objectal, jugées plus désirables qu’une satisfaction soumise à la dépendance, à l’objet, à ses variations aléatoires comme à ses réponses toujours défaillantes au regard des espérances qu’il est supposé accomplir, me paraît en rendre compte : voi ch’entrate…

6. Toutes ces ambiguïtés se retrouvent dans les concepts d’objet narcissique et d’investissement narcissique. L’ennemi du narcissisme, c’est la réalité de l’objet et, inversement, l’objet de la réalité, à savoir sa fonction dans l’économie du Moi. L’objet est en position privilégiée pour être le support de cette question. Parce qu’il est à la fois externe et interne au Moi, parce qu’il est nécessaire à la fondation du Moi et à l’élaboration du narcissisme. La thèse de l’amour primaire d’objet repose sur un malentendu qu’il faut tenter de dissiper. Il est vrai que, dès l’origine, l’amour primaire d’objet marque l’existence du bébé. Il n’en reste pas moins que, du point de vue de l’infans, l’objet est indus dans son organisation narcissique : ce que Winnicott appellera à juste titre l’objet subjectif et Kohut le Soi – objet. Toute la confusion vient du fait qu’à la perspective moniste – on a même dit : monadologique – d’identification imaginaire avec l’enfant on a substitué une perspective dualiste, produit de la perception du tiers observant de la scène du vert paradis des amours enfantines. Il n’y a donc pas lieu de nier l’existence du narcissisme primaire au profit de l’amour primaire d’objet ; il s’agit là de deux visions complémentaires prises de deux points de vue différents. On peut certes contester l’identification imaginaire à l’infans par l’adulte toujours plus ou moins adultomorphe. Mais c’est un obstacle indépassable. Au moins faut-il le savoir et ne pas se laisser piéger par la séduction du visible où l’imagination adultomorphe serait avantageusement remplacée par la « perception objective » de l’observation directe, qui n’est qu’une rationalisation plus scientiste que scientifique. Quant au tiers observant, il convient non seulement de l’inclure dans le tableau mais aussi de ne pas oublier que, pour être absent des relations mère-enfant, il n’en est pas moins présent sous une forme ou sous une autre dans l’enfant fait d’une moitié paternelle – pas seulement dans ses chromosomes mais dans les traits de son apparence et, très tôt, dans l’interprétation de son mode d’être – et dans la mère qui s’est unie au père pour le créer.

L’objet est donc là et pas là, à la fois. Ce qui est inévitable, c’est qu’au mode auto-érotique du fonctionnement selon le principe de plaisir (qui inclut les soins maternels) va succéder le paradoxe de la perte d’objet, condition inaugurale de la trouvaille de l’objet (ou de la retrouvaille, si l’on préfère). Rappelons que, selon le modèle freudien, « à l’époque où la satisfaction sexuelle était liée à l’absorption, la pulsion trouvait son objet au-dehors29 dans la succion du sein de la mère. Cet objet a été ultérieurement perdu, peut-être précisément au moment où l’enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l’organe qui lui apporte une satisfaction. La pulsion devient alors auto-érotique » (S. E., VII, 222). Cette évolution lie l’auto-érotisme à la perception totalisante de l’Autre, mais il n’est pas encore question de narcissisme. En somme, si l’on tient compte de la reformulation de l’Abrégé :

Temps 1 : corps infans-sein, pulsion orale.

Temps 2 : perte du sein, localisation du sein, objet narcissique, au-dehors, perception de la totalité du corps maternel, rattachement du sein au corps maternel, auto-érotisme (plaisir de succion). Par ailleurs (cf. « La négation », 1925), il est dit que la perte d’objet est le moteur de l’instauration du principe de réalité.

La naissance du narcissisme est précisée dans le cas Schreber (1911) : « Il arrive un temps dans le développement au cours duquel il [l’enfant] unifie ses pulsions sexuelles (qui ont été jusqu’alors affectées à des activités auto-érotiques) en vue d’obtenir un objet d’amour, et il commence par se prendre lui-même, son propre corps, comme son objet d’amour et seulement ensuite procède de ce point au choix de quelques personnes étrangères autres que lui-même comme objet » (5. E., XII, 60).

Temps 3 : Le narcissisme est né de l’unification des pulsions sexuelles, pour constituer un objet formé sur le modèle (cf. Temps 2) de la totalisation perçue de l’objet.

Ce n’est pas tout. Le développement du Moi opère dans le choix de l’objet un découpage qui isole un objet partiel. La suite de la citation précédente, qui manifestement s’inspire du cas de Léonard, le montre : « Ce qui est d’importance capitale est que le Moi ainsi choisi comme objet d’amour peut être aussi bien les génitoires. »

Voici donc le temps 4 : Choix d’objet homo-érotique où le signifiant de l’homo-érotique se représente par les génitoires qui valent pour l’objet total.

Remarque : Freud nie, semble-t-il (dans la mesure où il pense manifestement à l’homme), la différence sexuelle qu’il fait intervenir. En fait, ici le pénis appartient aux deux sexes. Le pénis est attribué à la mère.

Suit le temps 5 : Choix d’objet allo-érotique établi selon la différence des sexes (phallique-châtré ; double identification), complexe d’Œdipe évoluant vers la création du Surmoi pour sauver l’intégrité narcissique. Le Surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe et l’idéal du Moi un avatar du narcissisme.

Temps 6 : Connaissance ou reconnaissance du vagin. Différence sexuelle réelle dans l’opposition pénis-vagin. Pérennité de la lignée narcissique, au-delà de cette connaissance-reconnaissance.

Plus tard, dans Malaise dans la civilisation, Freud reconnaîtra que le sentiment de l’unité du Moi est très fragile, sinon fallacieux. L’analyse du sentiment océanique en témoigne. Mais l’explication de Freud nous laisse rêveurs. Il y voit la réapparition de la recherche de la protection du père tout-puissant. Si Dieu s’écrit au masculin, on dit pourtant la Mère-Nature. Parallèlement, le fantasme de dévoration qu’on serait tenté de rapporter au sein maternel, par la médiation de la relation orale cannibalique, est également interprété selon le mythe cronien – du père jaloux de ses fils – et cela jusqu’au terme de l’œuvre freudienne30. Il est remarquable que, par ailleurs, Freud ait donné de la naissance de l’objet une version qui me semble devoir être mise en relation avec sa perte. Dans « Pulsions et destins des pulsions », il affirme que l’objet est connu dans la haine. Comment mieux souligner que la perception de l’existence indépendante de l’objet le fait haïr parce qu’elle met la toute-puissance narcissique en échec ? Mais, à quelques écrits de distance, il opposera narcissisme du rêveur (narcissisme héroïque du rêveur lié à ses performances oniriques dont le rêve lui-même n’est pas la moindre) et narcissisme du rêve31. Plus loin encore, dans « Deuil et mélancolie » (1915)32, c’est la perte de l’objet qui pour ainsi dire le révèle aux yeux du sujet. Cette révélation qui mériterait une majuscule dévoile la structure narcissique : rapport oral, ambivalence, investissement narcissique propre à l’identification primaire.

À la même époque, mais ailleurs, dans les « Considérations sur la guerre et la mort » (1915), Freud analyse la réaction à la mort d’autrui. La mort des proches nous met à l’épreuve en ce qu’elle nous confronte avec les limites de notre investissement de l’autre. « D’une part ces êtres aimés sont une possession interne, des constituants de notre Moi, mais d’autre part ils sont en partie des étrangers, et même des ennemis. » (S. E., XIV, 298.)

On peut penser que l’effet de l’angoisse de castration représente une victoire du narcissisme qui, pour préserver l’intégrité corporelle, renonce au plaisir d’organe. Nous pourrions ajouter au temps 5 la phrase : le narcissisme dérobe aux objets leurs investissements.

Nous voilà amenés à traiter de l’investissement narcissique de l’objet. Il suscite le blâme, au point que narcissique a rarement une signification dépourvue de toute péjoration. Le Surmoi altruiste peut clamer bien haut ses exigences. En privé, il est réduit au silence – jusqu’à un certain point, car il est difficile de se passer des autres. Nous sommes condamnés à aimer. L’amour comporte, selon Freud, un appauvrissement narcissique. Mais C. David a justement fait observer que l’état amoureux exalte le narcissisme33. Dans sa description des « types libidinaux », Freud écrit : « Dans la vie amoureuse, aimer est préféré à être aimé » ; on s’attendrait plutôt au contraire. Cela peut s’expliquer toutefois par le refus de dépendre de l’amour de l’objet et le désir de conserver sa liberté de manœuvre dans la mobilité des investissements. L’opposition du choix d’objet par étayage (« anaclitique ») et du choix d’objet narcissique est très schématique et phallocentrique. Si l’on peut discuter de la symétrie établie par Freud, l’existence du choix d’objet narcissique n’est pas douteuse. On connaît les caractéristiques de ces investissements : projection sur l’objet d’une image de soi – tel qu’on a été, qu’on voudrait être ou qu’ont été les figures parentales idéalisées. Les descriptions oscillent entre l’investissement fusionnel, l’investissement d’une image de soi « appauvrie », l’investissement en miroir et l’investissement qu’on pourrait appeler solipsiste. La structure narcissique réagit avec une hypersensibilité remarquable à l’intrusion dans l’espace du Soi, encore qu’elle garde la nostalgie de la fusion et redoute la séparation génératrice d’angoisse, même si elle aspire à l’autonomie et, par-dessus tout, à l’évitement de la dévalorisation, effet du mépris de l’objet et du mépris pour soi-même d’être inachevé, inaccompli, dépendant. Le narcissisme ne peut effectuer cet oubli de soi avec l’autre. Cet abandon de soi est équivalent à la menace d’abandon de l’objet. Le narcissisme sert donc au sujet d’objet interne substitutif qui veille sur le Moi comme la mère veille sur l’enfant. Il couvre le sujet et le couve. Comment pallier ces vicissitudes de l’objet – en dehors de la protection narcissique propre ? Il nous semble que la création artistique (fût-elle mineure ou minimale) joue là son rôle. L’objet narcissiquement investi de la création sert d’objet de projection – encore que son créateur, tout en affirmant avec vigueur sa paternité, refuse avec autant d’énergie que ce produit soit le reflet de sa vie. Il veut lui assurer une vie propre, une autonomie égale à celle à laquelle il aspire. Il prise hautement ses productions et se blesse à toute évaluation qu’il réclame pourtant. Les écrits des analystes sont leur création ; c’est pourquoi rien ne les atteint davantage que le jugement des autres qui en méconnaissent les vertus cachées ou qui en contestent la valeur. La fonction de l’objet créé est de servir de médiation – de transaction – avec l’autre, qui jouit (quand l’ambivalence ne s’y oppose pas) par identification avec le créateur. Ainsi tout psychanalyste se réclame-t-il du père Freud. Je dis alors que l’objet et son investissement sont des objets trans-narcissiques. En dehors de la création, d’autres objets se sont vu assigner la même fonction : la drogue, l’alcool ou, de façon plus significative, le fétiche. Mais le phallus, en fin de compte, c’est la Cause. À la fois Mère de toute raison de vivre, Père de toutes les espérances, Enfant-Roi sauveur du monde.

Portrait du Narcisse : être unique, tout-puissant par le corps et par l’esprit incarné dans son verbe, indépendant et autonome dès qu’il le veut, mais dont les autres dépendent sans qu’il se sente porteur à leur égard du moindre désir. Cependant séjournant parmi les siens, ceux de sa famille, de son clan et de sa race, élu par les signes évidents de la Divinité, fait à son image. Il est à leur tête, maître de l’Univers, du Temps et de la Mort, tout empli de son dialogue sans témoins avec le Dieu unique qui le comble de ses faveurs – jusqu’à la chute par laquelle il est l’objet élu de son sacrifice –, intercesseur entre Dieu et les hommes vivant dans l’isolement rayonnant de sa lumière. Cette ombre du Dieu est une figure du Même, de l’immuable, de l’intangible, de l’immortel et de l’intemporel.

Qui ne reconnaîtrait pas, au secret de ses fantasmes, cette figure, qu’on la serve ou qu’on soutienne le projet dément de l’incarner ?… Mais que nous voilà loin de l’innocente fleur qui ressuscite l’éphèbe amoureux de son reflet, jusqu’à se fondre dans l’eau dormante sans fond.

Le narcissisme appartient moins à l’univers des mythes esthétiques qu’à celui des mythes religieux. C’est pourquoi il refleurit sans cesse.

7. Le narcissisme et l’organisation dualiste des pulsions. Les théories des pulsions se succèdent dans l’œuvre de Freud. La libido narcissique opposée à la libido d’objet occupe une position intermédiaire entre la première des oppositions postulées, qui distingue pulsions d’auto-conservation et pulsions sexuelles, et la dernière, confrontant les pulsions de vie et les pulsions de mort. On a l’habitude de voir dans cette ultime élaboration un virage que Freud aurait pris. Il n’en est rien. Si le lien entre pulsions d’auto-conservation et libido narcissique va, pour ainsi dire, de soi, la redistribution des valeurs pulsionnelles de la dernière théorie des pulsions me paraît obéir à la logique théorique de Freud. Que se passe-t-il en effet ? Comme nous l’avons déjà fait remarquer, Freud pose une constante : la sexualité est tout au long de son œuvre ; étant donné la position éminemment conflictuelle de celle-ci, il cherche en tâtonnant ce qu’il peut lui opposer : la pulsion antisexuelle. La biologie semble lui indiquer la voie dans une première approximation, puisque l'« instinct » d’auto-conservation est unanimement reconnu : la faim et l’amour gouvernent les appétits des êtres vivants. Le second temps par lequel Freud libidinise le Moi établit une concurrence entre les investissements libidinaux d’objet et du Moi. Weissmann a eu sa part dans ce choix. Et pourtant Freud, fidèle à son référent, l’espèce, assujettit le moi à la perpétuation de la vie. Jamais l’individu n’accède chez lui au statut de concept. Il écrit dans « Pour introduire le narcissisme », en se référant une fois de plus à la biologie :

« L’individu, effectivement, mène une double existence : en tant qu’il est à lui-même sa propre fin, et en tant que maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté, ou du moins sans l’intervention de celle-ci. Lui-même tient la sexualité pour une de ses fins, tandis qu’une autre perspective nous montre qu’il est un simple appendice de son plasma germinatif, à la disposition duquel il met ses forces en échange d’une prime de plaisir, qu’il est le porteur mortel d’une substance (peut-être) immortelle, comme l’aîné d’une famille ne détient que temporairement un majorat qui lui survivra. La distinction des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ne ferait que refléter cette double fonction de l’individu34. »

Remarquons ici comment à son tour le Moi peut se trouver investi du sentiment d’immortalité, comme Rank le montre à propos du double. Double existence, mais aussi double structure du Moi : mortel et immortel quand il s’identifie à cette part de lui qui se transmet dans sa descendance, mais qu’il inclut dans le présent par la constitution du jumeau fantasmatique pour qui la mort n’existe pas.

L’introduction des pulsions de mort dans Au-delà du principe de plaisir, le retour du principe d’inertie de l’Esquisse sous la forme du principe du Nirvâna postulé par Barbara Low indiquent donc un renversement dialectique. Voilà que le Moi immortel inverse ses buts : l’exaltation de vivre conduit à l’apaisement de mourir. Il y a donc un Moi thanatophilique ou, pour rester dans l’univers poétique de Keats, un Moi half in love with death (à demi amoureux de la mort). Mais l’objet est « fauteur d’excitations » comme le monde extérieur. Les rapports réflexifs qui s’instaurent entre l’organisation narcissique du Moi et l’objet font bien comprendre que la destruction de l’objet peut prendre la forme réfléchie de l’auto-destruction. Qui commence ? Question vaine, parce que l’idée de successivité dans une telle organisation est non pertinente ; c’est celle de simultanéité qui prévaut et qui doit nous amener à penser la coexistence de la destruction de l’objet (fondateur du narcissisme et narcissiquement investi) et de la destruction du Moi qui aspire à retrouver l’indifférence. Est-ce pour retrouver un bien-être ? Ou pour fuir un mal-être ? Ici encore, la coexistence des deux mouvements « fuite de », « aspiration à », est donnée simultanément. Cette in-différence passionnément recherchée est, bien entendu, intolérance à l’indifférence des autres – ce que Freud met justement à la racine de la paranoïa. Le point d’équilibre de ces tensions, qui vise à leur annulation réciproque, est l’immobilisation au point zéro, insensible aux oscillations de l’autre et du Moi à l’état immobile. Indifférence entre bon et mauvais, dedans et dehors, Moi et objet, masculin et féminin (ou châtré). La plénitude du narcissique s’obtient aussi bien par la fusion du Moi avec l’objet qu’avec la disparition de l’objet et du Moi dans le neutre, neuter.

La logique freudienne va donc maintenant procéder à un nouveau découpage : Éros, pulsions de destruction. Si les entités mythiques gênent notre épistémologie, il suffit de leur opposer la liaison et la déliaison, la conjonction et la disjonction. Catégories, elles, d’une rassurante logique. Encore faut-il que celle-ci soit dialectique. C’est-à-dire qu’on conçoive ces rapports comme interdépendants. Pas de liaison effective sans une déliaison individuante, pas de liaison sans recombinaison. Conjonction, disjonction constituent un axe majeur ; celui-ci s’articule avec son complément : Même et Autre. L’ensemble de leurs relations définit ce qu’on appelle la relation d’objet et la relation narcissique (l’Ego relatedness de Winnicott). Toute l’histoire du développement se joue ici : la scène primitive (union des parents), la séparation des partenaires (dissociation du couple), la grossesse (inclusion liante de l’enfant au corps de la mère), l’accouchement (disjonction du corps maternel), la relation au sein (refusion due à la prématuration), la constitution du Moi (séparation individuante), les fixations prégénitales en rapport avec l’objet (autoérotisme pluriel morcelant), la triangulation œdipienne (rassemblement des relations entre interdit séparateur et réunion par l’identification avec le rival), l’entrée dans le monde culturel (distinct d’avec l’espace familial), la sublimation (conjonction avec le monde culturel, fût-ce dans la contestation), l’adolescence (comme deuil séparateur des parents), le choix d’objet (réunion dérivée) et à nouveau la scène primitive. Cette fresque pourrait paraître normative, elle n’est en fait que le parcours de la répétition. Vues avec quelque recul, les variations (culturelles ou individuelles) sont négligeables. De toute façon, la mort est au bout du parcours ; on la dit inconcevable pour l’inconscient. À repenser. Le narcissisme négatif est le complément logique du narcissisme positif qui rend intelligible le passage de la théorie des pulsions opposant la libido narcissique et la libido d’objet à la dernière théorie des pulsions de vie et de mort. La mort, une « pulsion » ? Se pourrait-il ? À cette question, nous ne pouvons répondre ici et maintenant que par le silence.

Si le narcissisme a été abandonné par Freud en cours de route, sous le prétexte que sa théorie était trop compatible avec la théorie de celui en qui il avait reconnu son héritier avant de le découvrir comme dissident, Jung – qui préféra être son propre idéal plutôt que d’être l’élu de l’idéal de Freud –, c’est peut-être parce que Freud découvrit trop tard que sa solution théorique tombait sous le coup de ce qu’il critiquait, risquant par là de ruiner sa propre originalité. Et, s’il préféra opposer à Éros les pulsions de destruction, c’est qu’il prit conscience du fait que même les illusions les plus apparemment indestructibles sont susceptibles de disparaître. Défendre la pulsion de mort, c’était déjà s’avouer que la psychanalyse, comme les civilisations, est mortelle. C’était là le vrai dépassement de son propre narcissisme, même s’il ne put s’empêcher de croire à une science anidéalogique 35.

Au départ, un idéal scientifique : découvrir les lois de l’inconscient. Un héros : Œdipe et son double juif, moins conquérant mais plus réfléchi, Joseph, qui n’atteint pas à la royauté mais à un pouvoir beaucoup plus grand puisqu’il interprète les rêves du Pharaon. Sur le parcours de son œuvre, trois pairs 36. Léonard qui préfère le savoir à la représentation, Shakespeare recréateur de la scène du monde, Moïse enfin qui transmet les Tables de la Loi en maîtrisant sa colère, mais que le peuple, incapable de renoncement, assassinera. C’est peut-être déjà le pressentiment d’une fin possible de ce qu’on a appelé la science juive.

La dernière note posthume, datée du 22 août 1938, dit : « Le mysticisme : l’auto-perception obscure du règne, au-delà du Moi, du Ça. »

Là où était le Ça… Mais le Moi est trop narcissique pour y renoncer. Immortalité du Moi… Cependant, la mort veille.

Nombres et figures du narcissisme

Si le narcissisme, inévitablement, nous conduit à devoir penser le plus impensable concept de l’analyse, à savoir l’Un, on ne saurait dire que ce concept est univoque. Le narcissisme est le Désir de l’Un. Utopie unitaire, totalisation idéale que tout vient mettre en question : l’inconscient, en premier lieu. En fait, la délimitation du corpus nous oblige à distinguer différentes valeurs.

Au nom du narcissisme primaire : l’entité unitaire. Mais celle-ci déjà se scinde en l’Un et l’Unique. L’Un est l’entité en principe insécable, mais qui est susceptible de se dédoubler, de se multiplier. Quand elle entre dans la constitution d’une chaîne, elle est l’objet d’opérations additives et soustractives. Un plus ou moins ; multiplié ou divisé ; ainsi est définie l’opération du successeur, donc du prédécesseur.

À quoi se lie, de quoi se délie, l’Un ? À un autre, d’un autre Un, soit encore de l’Autre. Addition et soustraction peuvent se transformer en multiplication et division. 1 – 1 = 0. Zéro est à la fois nombre et concept (Frege37). 1 + 1=2. Mais un, au départ, n’est pas, psychanalytiquement. 1 ne devient 1 que par la séparation de ce que Nicolas Abraham appelait l’unité duelle. Un naît donc de la sexion (sexualité) qui appelle la recombinaison génétique (de deux moitiés) pour former l’unité biologique. Le développement psychique part de ce « Deux en Un » qui après la séparation et la perte de l’objet donne naissance à l’Un : l’Un de l’Autre précédant l’Un Même. Pour en rester à l’Unité 1X1 = 1. L’un se multipliant ne produit que l’unité. Idem pour la division. Il faut au moins que 1 s’unisse à 2 (1 + 1) dans la multiplication pour engendrer la série des nombres pairs. À partir de la deuxième multiplication, 2 se multiplie par lui-même. C’est la série des nombres divisibles par 2 : les doubles. Donc l’Un renvoie au Double. Inversement, le double implique la division par deux. Appliquée au Un, nous avons la fraction dite moitié. La moitié a un statut unique. Si l’Un est fait de deux moitiés, chacune des deux moitiés comprend à la fois un statut de division et d’incomplétude et pourtant chaque moitié est unité constituante de l’unité formée par l’union des deux moitiés. Voyez les mythes gémellaires38. C’est exactement la définition classique du symbole : la tessère. En fait, chaque moitié a une double identité : en tant qu’elle est par elle-même une moitié et en tant que moitié parce qu’elle est constituante de l’unité. Clivage fondamental qui tend à s’annuler dans la fusion. On comprend alors que la relation narcissique ne puisse concevoir l’Autre que sur le modèle de l’Un. Car la véritable unité est celle du couple. Ce que l’on retrouve dans la psychanalyse, je veux dire la pratique psychanalytique.

Toutefois, le narcissisme primaire se meut lui-même en deux directions :

- vers le choix d’objet, choix de l’Autre. Alter ego puis sans ego : alter. La différence était réduite à zéro dans le double, encore que la différence, au vrai, ne disparaisse jamais. Les mythes gémellaires la rétablissent sous une forme minimale, discrète, ou maximale (lorsque l’un est mortel, l’autre est immortel39). Le double, la symétrie devient dissymétrie40, similitude (le semblable n’est pas l’identique), différence. Toutefois, le narcissisme secondaire permet, lui, de retrouver son quant-à-soi en récupérant – dérobant, dit Freud – aux objets les investissements qui lui sont attachés. Le Un rentre en lui-même ;

- vers le narcissisme primaire absolu, où l’excitation tend au zéro : le narcissisme négatif. J’ai déjà fait remarquer que négatif a deux sens (au moins) : celui d’inverse du positif (exemple, la haine opposée à l’amour, où l’amour se retrouve sous une forme inversée, comme l’amour ne peut annuler la haine). Lacan l’écrit « hainamoration » (Séminaire XX). Mais négatif renvoie au concept pur de la néantisation. La confusion en psychanalyse a longtemps fait prendre le second sens pour le premier, en annulant le concept du 0. Ambiguïté du zéro : concept et nombre (Frege). Les principes – et donc celui du Nirvana – tendent à… sans jamais parvenir au terme de ce qui est au principe de… Sans quoi, il ne s’agirait pas d’un principe. La courbe asymptotique tend vers 0 sans jamais l’atteindre. Il n’existe pas davantage un plaisir absolu ou une réalité absolue. Le zéro supporte – point d’équilibre instable – la catégorie du Neutre. J’ai conceptualisé cette catégorie sous l’auspice du blanc41, de l’anglais blank. Blank rime = rime neutre. Je vous donne carte blanche = j’abdique toute volonté. Je signe un chèque en blanc = je prends le risque de me déposséder entièrement. Inutile de rappeler la différence entre un mariage en blanc et un mariage blanc. La psychose blanche est pour nous le royaume du désinvestissement radical, toile sur laquelle s’inscrit le tableau de la néo-réalité délirante42. Bion a proposé le concept du 0 comme état de l’inconnaissable. À la question de savoir si 0 valait pour zéro, il a récusé cette interprétation pour dire qu’il parlait de l’objet comme divinité, vérité absolue, infini43. Peut-on en rapprocher le concept de l’Autre chez Lacan, à la différence que pour ce dernier il s’agit du « trésor du signifiant » ? Il n’y souscrirait sans doute pas. Je propose la solution de l’objet zéro. Neutre.

Toutes ces opérations impliquent les concepts de liaison et déliaison dont Freud produit les figures, mythes « superbes et indéfinis » d’Éros et des pulsions de destruction. Le Neutre est intenable, il tombe d’Un côté ou de l’Autre. Dès lors, il se lie et/ou se délie, dans le Même ou dans l’Autre.

Ces trois types de valeurs narcissiques forment différentes figures géométriques. Impossible de penser le narcissisme sans repères spatiaux. En position centrale, nous mettrons la sphère. Il n’est pas besoin d’aller la chercher très loin : Freud l’appelait « boule protoplasmique ». Cette sphère est limitée par son enveloppe extérieure à limites variables (les pseudopodes). Clôture spatiale qui donne à l’individu le sentiment d’être chez soi. En fait, la sphère abrite le Soi – et peut constituer à sa périphérie le « faux Soi » de Winnicott formé à l’image du désir de la mère. L’un renvoie à l’Autre. Dans l’échange, Winnicott a montré le rôle de miroir du visage de la mère : en fait, son regard. Il faut que l’enfant puisse s’y voir avant de la voir, pour former ses objets subjectifs, c’est-à-dire narcissiques. Le miroir, ensuite, est un plan, une surface de réflexion, une aire de projection. S’y inscrivent le double et l’Autre. Lacan a bien décrit le rôle de l’image de l’Autre dans la totalisation leurrante du narcissisme unifiant que donne au Moi la reconnaissance. Celle-ci, bien entendu, présuppose la reconnaissance par l’Autre. La projection peut aussi bien former une image idéalisante (de l’Un ou de l’Autre) ou au contraire persécutrice (des mêmes). Leur combinaison est à la base du délire, dont l’antagonisme est la mort psychique. Diverses directions, ici encore, sont possibles, dont le double retournement44 de l’organisation narcissique, créateur de la bande de Mœbius que nous avons appris à reconnaître par le truchement de Lacan. La topologie lacanienne ne sera pas prise en considération ici. Mais nous savons aussi que la sphère et l’image projetée sont expansibles et rétractables. Winnicott, nous fournissant le concept de l’aire intermédiaire, nous fait comprendre le rôle de l’intersection dans le champ de partage des relations mère-enfant. La séparation des sphères en état de réunion donne naissance à l’espace potentiel où a lieu l’expérience culturelle. Forme primaire de la créativité sublimatoire, la sublimation et la création constituant les objets transnarcissiques.

L’intersection optimale a pour but de créer l’affect d’existence. Sentiment de cohérence et de consistance, support du plaisir d’exister, qui ne va pas de soi, doit être infusé par l’objet (l’élément féminin pur de Winnicott) et qui se montre capable de tolérer l’admission de l’Autre et la séparation d’avec lui. Le destin de l’Un étant de vivre en conjonction et/ou séparation (d’) avec l’Autre : la capacité à être seul en présence de quelqu’un signe cette évolution favorable. Le Je se perd et se retrouve dans le jeu.

À l’inverse, d’autres destins sont encore possibles. Ainsi l’envahissement par l’Autre, souhaité et redouté, que les états de fusion illustrent. Le danger en est l’explosion et l’implosion (Laing45), mutuellement catastrophiques, ce que Bouvet appelait le rapprocher de rapprochement et le rapprocher de réjection qu’on observe dans la dépersonnalisation46. La fusion entraîne une dépendance absolue à l’égard de l’objet. La passivation suppose la confiance en l’objet. Assurance que l’objet n’abusera pas du pouvoir qui lui est ainsi attribué. Au-delà, la peur de l’inertie, de la mort psychique, est un spectre horrible, combattu par des défenses actives et réactives, ce qui pare aux dangers des deux sphères confondues en une seule, mais où l’une gobe l’autre : projection du narcissisme de la relation orale cannibalique, où bientôt se profile la première figure de la dualité : manger-être mangé. À la place du troisième élément de la triade de Bertram Lewin, mange-être mangé-chute dans le sommeil, c’est la disparition qui est redoutée, de l’Un, de l’Autre ou de leur unité fusionnée et reconstituée par la dévoration de l’Autre ou par l’Autre. Toutefois, la tolérance à la fusion est aussi nécessaire que le besoin d’être à l’état séparé. C’est ici la distinction entre l’état non intégré – à valeur bénéfique – et l’état désintégré – à valeur maléfique (Winnicott).

Enfin, la rétraction du soi est l’ultime défense. Traqué dans ses retranchements, il n’a plus à sa disposition que le rétrécissement ponctuel, celui qui s’accompagne de la mort psychique, et peut-être même de la mort tout court. Il a été montré47 que le retrait total représente l’effondrement du Moi après la faillite des mécanismes de défense ordinaires ou exceptionnels qui tentent de faire face aux angoisses psychotiques : angoisse traumatique, produit des énergies non liées, la liaison permettant la solution de l’angoisse signal d’alarme. Le point devient la solution finale. Point zéro.

Les nombres renvoient aux figures et les figures aux nombres, tous narcissiques. Qu’est-ce qui se lie ? Un corps (volume), une image (surface), un point (limite minimale) ? Peut-être un langage.

Fonctions grammaticales élémentaires des énoncés narcissiques

Une des fonctions du langage est de constituer une représentation aussi bien du sujet unitaire que de sa pensée. Nous ne reprendrons pas maintenant les règles de la langue lacanienne (lalangue incluse). L’analyse montre que les mots y font plutôt défaut. Dire par l’effet du non-dit, du mal dit et du « ce n’est pas ce que je veux dire » produit la dénégation : « Comment se dédire ? » Le discours analytique suppose une double articulation. L’association libre, la clause du « tout dire », implique une dérive syntagmatique, illogique aux yeux du sens, cependant que chaque syntagme doit continuer d’obéir à la logique grammaticale. Toutefois, ce que nous avons en vue ici est l’investissement narcissique des éléments fondamentaux de la phrase : sujet, auxiliaires, verbe et complément.

I. Le sujet. La littérature psychanalytique semble témoigner ces dernières années d’un sentiment d’incomplétude à l’égard de la terminologie du narcissisme. Divers termes ont été proposés pour combler des vides. Le concept freudien du Moi a été complété par les variantes lexicales du sujet. Le Soi, qui diffère selon les auteurs (Hartmann, Jacobson, Kohut ou Winnicott) est l’appellation la plus reçue, non sans résistance (Pontalis48). Beaucoup lui donnent la valeur de Moi global porteur des investissements narcissiques qui fondent le sentiment d’identité (Lichtenstein). D’autres mettent plus volontiers en avant la différence entre le Moi et le Je, soit dans une perspective existentielle (Pasche), soit dans une perspective linguistique (Lacan), soit encore comme savoir sur le Je (P. Castoriadis-Aulagnier). Le sujet enfin reçoit des acceptions diverses ; celle de Lacan, d’esprit structuraliste, est à part des autres emplois, le plus souvent descriptifs. L’ambiguïté du concept de Moi total ou de Moi instance a fait l’objet d’une clarification de J. Laplanche qui conçoit le Moi comme une métaphore de l’organisme : système Moi fonctionnant selon un régime endogène singulier, sinon autonome. En dehors de ces désignations, on se soucie de l’identité, de l’individuation (Mahler), de la personnalisation. Toutes ces formes de l’ipséité, si elles ont droit de cité, comportent néanmoins un danger de déplacement conceptuel qui peut devenir graves dans la mesure où elles impliquent des concessions phénoménologiques, voire existentielles. Dès lors, si justifiées que soient les références à la clinique, il serait souhaitable que l’expérience ne se traduise pas par une paraphrase métapsychologique d’une pensée qui reste descriptive plus que théorique. Le thème est responsable de cette induction. Aborder le narcissisme, c’est d’une certaine façon, sinon de façon certaine, être enclin à une tautologie théorique. Le Moi inconscient devrait nous en prévenir, mais la « bonne forme » ou la « belle âme » du Moi narcissique tend à nous séduire dans la théorie qui fait miroiter les reflets de son apparence. Les habitudes terminologiques finiront sans doute par l’emporter. Les termes importent moins que la façon dont on en use. Le narcissisme attend peut-être encore le dévoilement de sa structure inconsciente, structure plus facilement repérable dans le domaine des pulsions objectales.

Ce qui a produit cette surabondance de conceptions adjacentes ou vicariantes du Moi freudien est probablement la question de la différence entre Moi et Je que Freud ignore sans doute délibérément. « Moi, je… » dit-on fréquemment, comme pour illustrer le clivage et la différence. De l’avis des spécialistes du langage et de la communication, une des particularités, et non la moindre, du langage humain est qu’il s’agit d’un système auto-référent (self-refering) : « Je désire que… » « Je pense que… », où la problématique narcissique est engagée. « Moi, je pense que le narcissisme n’est pas ce que l’on dit qu’il est… » Ici se retrouve la distinction entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation mise en valeur par R. Jakobson. Ce que nous soulignerons, c’est que le langage dans son ensemble prend dans la cure analytique cette double fonction par rapport aux autres modes de communication. Ainsi lapsus et mots d’esprit sont-ils et ne sont-ils pas du « pur énoncé ». Le langage est singulier-pluriel : pas seulement par le « nous » de majesté, mais parce que la pluralité des pronoms de la première personne la rend nécessairement plurielle tandis que la première personne du pluriel est singularisante. « À Paris, nous pensons que le narcissisme n’est pas ce qu’ailleurs on dit qu’il est. » Énonce qui cache en fait deux personnes, l’auteur de ces lignes et son destinataire singulier. Cela nous amène enfin à situer le pronom personnel sur le terrain de l’affirmation et de la négation qui assurent des fonctions convergentes de cohésion narcissique et de pertinence discriminative. Toutefois, il est clair que ce qui est refusé par la négation fait retour dans l’affirmation et que ce qui est affirmé continue de nier sa relation avec le dénié. De toute façon, cette différence s’inscrit par rapport au « Il ». « Il (Freud) m’aurait sûrement donné raison. » En fin de compte, il s’agit toujours de se placer en position de représentant d’une fonction de représentation.

2. La question des auxiliaires est essentielle. La référence à l’être vient naturellement à l’esprit, et Winnicott, soupçonné de complaisance jungienne, n’hésite pas à aborder la question, non sans soulever des réserves. Freud, dans ses notes posthumes, montre bien la confusion entre « avoir le sein » et « être le sein49 ». Peut-être faudrait-il inventer une formule en remplacement du « Je suis » ordinaire. « J’ai-suis le sein » serait plus approprié, si l’on se rappelle qu’avoir ici prend le sens d’incorporer et d’introjecter, ce qui permet d’être. Les avoirs du sujet, ses possessions, comme dit Winnicott, sont sujets à des variations quantitatives dont nous connaissons les effets. Mais c’est la variation qualitative qui importe pour rendre compte de ce qui est en jeu. On parle d’angoisse devant les vicissitudes des relations d’objet et de blessure, de souffrance et de douleur, lorsque le narcissisme est atteint. C’est-à-dire lorsque le sujet se sent touché dans son être. Or, si l’être est sentiment d’exister, s’il soutient la logique du propre, il est aussi être en devenir. Être traversé, malgré qu’il en ait, par le temps. L’affection la plus narcissique n’empêche pas le temps de passer, le corps de vieillir, le monde de changer, l’être de se transformer (tout en restant le même être). Il y a donc lieu de créer, par le verbe advenir, l’équivalent de l’auxiliaire allemand werden (Wo es war soll ich werden). Avoir été (au passé) – devoir (au futur) – advenir.

3. Le support de l’action est le verbe, qui n’est pour le psychanalyste que verbe pulsionnel. Le narcissisme y est présent dans la réflexivité qui dit le clivage « Je me ». Renversement sur la personne propre et en son contraire, d’activité en passivité. Le lien de la forme passive avec le narcissisme n’est pas toujours clair. Si je m’aime (ou me hais), il y a bien passivation, mais ce n’est pas la même que quand j’énonce : « Je suis aimé » ou « Je suis haï ». Le deuxième cas implique l’objet, le premier se fond avec lui dans la fusion imaginaire. Il s’agit en fait d’une « aimance » sans objet. C’est dans la passivation confiante que peut se former le double retournement constitutif du Je. Il s’agit là d’un parcours, d’un circuit qui peut, le cas échéant, devenir court-circuit, shunt du système objectal. On peut alors écrire : « Au commencement était le verbe », en dédoublant verbe du langage et verbe de la pulsion. Mais quels rapports entre eux ? Les mouvements d’expansion et de rétraction du Moi témoignent de cette réflexivité : « Je suis maître de moi (= je me maîtrise) comme de l’Univers (= comme je maîtrise l’Univers). » En tout état de cause, le dédoublement reste à l’œuvre. Une patiente de Bouvet disait, parlant de sa dépersonnalisation : « Je suis le monde et le monde est moi. » Il est clair qu’ici la fusion peut faire cesser le dédoublement pour aboutir au renversement complet, à l’équation narcissique. On pourrait lui opposer le « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » qui fonde la réunion sur la reconnaissance de la différence. Le verbe cependant est toujours actif, et c’est par renversement qu’il acquiert la forme passive. D’où l’idée de Freud : la libido est toujours masculine. Corollaire : la passivité est seconde. Il n’y a pas de pulsions passives mais des pulsions à but passif (« Pulsions et destins des pulsions », 1915). Cependant, nous savons que l’enfant est au contraire passivé, dépendant de l’objet des soins maternels. D’où la controverse : Freud se place du point de vue de l’enfant qui vit activement ses pulsions, tandis que Balint regarde la scène en constatant la passivité de l’enfant qui a besoin de l’amour maternel. Leur complémentarité appelle la notion de mère adaptée aux besoins de l’enfant : unité de la dyade. Cependant, Diatkine a fait justement observer l’importance de l’inadéquation de la mère pour le déplacement originaire. On pourrait s’interroger ici sur la pertinence des pronoms. Je est-il énonçable ? ce qui impliquerait le Tu à plus ou moins long terme. En fait, il s’agit bien, comme le dit J.-L. Donnet, s’appuyant sur Benveniste, de l’importance du II, concept du tiers exclu50. « On » rassemble tout le monde, sauf Je. La prolifération des travaux construits sur le modèle de « On bat un enfant » (« On tue un enfant », de S. Leclaire ; « On parle d’un enfant », de J.-L. Donnet) entraîne le besoin d’une réduction : « On fait un enfant. » Réponse du berger à la bergère : « On ne me la fait pas », car le narcissisme a une sensibilité d’écorché à l’égard de la tromperie. Le leurre ici ne saurait jamais être que décepteur. L’illusion n’a aucune fonction positive. « Ça n’existe pas. » Autrement dit, « vous n’êtes qu’un analyste ».

4. Voici enfin le complément d’objet. Quel objet ? C’est toute la question. Ici nous sommes renvoyés encore une fois aux différents types d’investissement objectal ou narcissique – primaire secondaire, car le narcissisme primaire absolu est anobjectal. L’investissement narcissique du type décrit par Freud dans l’identification primaire se rappelle à nous et, avec lui, la dépendance à l’objet. La perte de l’objet dans le deuil ou la simple déception de celui-ci entraîne la blessure narcissique, qui dans les formes sévères conduit à la dépression. L’auto-dépréciation, voire l’indignité, en est la marque spécifique. Apparemment, l’objet est contingent, le narcissique ne lui accorde qu’une existence douteuse, ou au contraire attache sa raison de vivre à son existence. Mais, dans les deux cas, la perte d’objet réveille la dépendance, fait émerger la haine sous la tristesse et montre les désirs de dévoration et d’expulsion à peine voilés. L’objet est un complément d’être. On sait les discussions centrées autour de l’objet en psychanalyse et l’objet de la psychanalyse51. Ici se pose la question des rapports entre objet partiel et objet total. Contrairement à Lacan qui affirme que l’objet ne peut être que partiel, je pense que l’alternative est plus compliquée. Ou la pulsion s’exprime sans inhibition de but et ne peut être que partielle ; ou l’inhibition de but intervient, auquel cas la totalisation de l’objet prend place, mais avec une pulsion qui cesse d’être pleinement déployée. Ce qui est impossible, c’est le rapport pulsion à but non inhibé-objet total. À une exception près, peut-être : la relation sexuelle amoureuse. D’où la fonction de l’objet narcissique et la dialectique programmée que nous avons développée plus haut. Le dépassement de l’investissement narcissique de l’objet, ce n’est pas, comme on le pense, l’objet objectal ou objectif, c’est l’objet potentiel de l’espace transitionnel. Ainsi est évitée l’identification au modèle normatif de l’analyste. L’identification à la fonction analytique est précisée si l’on ajoute que l’analyste, c’est, au sens étymologique : l’hypocrite, celui qui est en dessous de la crise pour pouvoir jouer ; ainsi nommait-on les acteurs. Le rôle analytique suit les exigences de l’intrigue : tragique, dramatique ou comique, ou les trois à la fois. Le répertoire de l’analyste, sa possibilité d’en jouer – à chaque patient son rôle – pour être son objet dans une identité flottante, ne vaut que dans le cadre de l'« Autre scène », celle du cabinet analytique. L’analyste joue grâce à l’identification secondaire, primaire ou narcissique. Celle-ci est différente de l’identification primaire en ce que la fusion fait naître les figures de la dualité. C’est lorsque l’identification narcissique permet au narcissisme positif de s’établir que le jeu peut s’installer dans la capacité d’être seul en présence de quelqu’un. Un complément qu’on peut ignorer, qui doit être là pour être méconnu. Un singulier partage.

Freud, dans le cas Schreber et précisément à propos du narcissisme, a montré les transformations subies par le sujet, le verbe, le complément dans le délire. Il n’a pas mis en question les auxiliaires. Or il se pourrait qu’ils soient les référents implicites du système. En tout état de cause, que le langage puisse soutenir la structure narcissique au point que les transformations des rapports internes entre ses éléments soient en mesure de donner une image de l’économie pulsionnelle nous laisse penser qu’il peut être le refuge narcissique le plus inexpugnable dans la prétention à créer des formes closes qui récupèrent jusqu’aux défaillances les plus patentes du discours. L’essentiel en tout cas est la production d’un syntagme, c’est-à-dire d’une unité linguistique auto-suffisante. L’impératif se suffit d’un mot : « Parlons » ou : « Partons. » Le syntagme n’est pas une unité, mais une métaphore d’unité, où l’on retrouve l’oscillation métaphoro-métonymique de G. Rosolato. Mais, pour parler de narcissisme, c’est-à-dire d’une marque individuante, il faut un style. Mille et une manières de dire : « Je m’aime. » Mais est-ce là tout ?

Style du narcissisme transférentiel

L’analyse des transferts narcissiques a amené Kohut et Kernberg à s’opposer dans leur interprétation de l’autonomie du narcissisme ou de son indissociabilité d’avec les pulsions pré-génitales – en premier lieu l’agressivité. Nous ne prendrons pas position dans cette controverse, pour aborder la question du narcissisme dans le transfert sous l’angle du style discursif propre au narcissisme et propre à chaque patient. L’analyse des contenus ne montre pas de divergences notables entre les auteurs. Par contre, peu nombreux sont ceux qui ont eu l’idée que le narcissisme pouvait être considéré du point de vue du fonctionnement mental, certes, mais spécifiquement de celui du style du discours transférentiel. Ici, nous avons en vue deux situations, dont l’une n’est peut-être que la caricature de l’autre, encore que la modification quantitative se traduise par des modifications qualitatives. Dans le transfert des structures qui ne sont pas particulièrement narcissiques, non seulement on peut parler d’un vertex narcissique de façon constante, mais on peut soutenir aussi que tout matériel s’offre toujours à être compris selon le vertex narcissique et selon le vertex objectal, ce qui explique la réticence de certains analystes à adopter le concept de narcissisme. L’expérience du transfert est à cet égard troublante. Dans la mesure même où l’interprétation ramène à la personne de l’analyste le message qui ne lui est en principe pas destiné, c’est l’analyste qui peut être taxé de narcissisme ! Et c’est encore lui qui fait l’hypothèse que l’analysant n’a le choix que de parler de l’analyste ou de lui-même. Ces axiomes sont nécessaires au cadre de référence analytique. Si nous posons la nécessité du couple association libre-attention flottante, c’est bien pour percevoir un circuit d’échanges entre le Soi et l’objet, qui à son tour se redéfinit en une seconde duplication. Ainsi l’objet se scinde-t-il en investissement objectal de l’objet et en investissement narcissique de l’objet, de même que le Soi comporte des investissements narcissiques et objectaux quand le Soi devient à lui-même son propre objet.

On assiste à une oscillation permanente des investissements narcissiques et objectaux tant de soi que de l’objet. Cette instabilité relationnelle dépend, bien entendu, des échanges entre analysant et analyste ; elle n’est sans doute pas étrangère aux variations techniques, soit que celles-ci induisent, pour ne pas dire exaltent, l’expression narcissique, soit au contraire que le narcissisme fasse l’objet d’une persécution de l’analyste qui ne peut se détacher de ses connotations péjoratives et force, en retour, l'« objectalisation ». La querelle entre « narcissisme » et « anti-narcissisme » part d’interprétations différentes de faits cliniques et d’hypothèses génétiques dont aucune ne peut s’imposer. Le débat reste limité à leur intérêt heuristique, mais conduit cependant à des attitudes techniques différentes. Ces discussions n’ont, à mon avis, qu’un intérêt relatif, car, ce qui importe, c’est l’étude de la relation du transfert narcissique au transfert objectal et de leurs intersections. Pour être plus précis, disons qu’il faut distinguer vertex narcissique et vertex objectal dans toute relation analytique, prendre en considération les singularités des transferts narcissiques marqués par les structures narcissiques – névrotiques, caractérielles, perverses, dépressives ou psychotiques – et enfin cerner une organisation narcissique fondamentale, compte tenu de la valorisation de tel ou tel trait appartenant au corpus narcissique tel que nous l’avons délimité.

Plus intéressant est l’abord du fonctionnement mental sous cet angle. J’ai défendu le concept de l’hétérogénéité du signifiant52 : états du corps propre, affects, représentations de chose et de mot, actes, en sont les éléments constitutifs. C’est le jeu, économique, topique, dynamique, qui fait l’intérêt de ces distinctions. Mais, si ces différences restent présentes dans tout discours, quel qu’il soit, elles s’équilibrent de façon particulière dans le discours narcissique. Leur articulation peut servir des buts différents mais en fin de compte convergents. L’ensemble des énoncés constitue une couverture narcissique, un « pare-excitation », si l’on veut, revêtement protecteur qui met à l’abri le corps. Ce bouclier est aussi esthétique et moral : le discours obéit à l’exigence de former une belle totalité. Telle est la fonction du discours narratif-récitatif qui lie les éléments du fonctionnement mental pour faire écran entre l’analysant et l’analyste. Le silence joue symétriquement. Ainsi, on pourrait dire que discours et silence assument chacun à leur manière la même tâche. Silence lourd, épais, donnant le sentiment de l’opacité et de l’impénétrabilité. Sans faille. La brèche du transfert ou le filon associatif sont masqués par le développement discursif du fil de la parole. L’analyste se sent devant un film, dont il ne peut être que le spectateur.

Dans d’autres formes, le discours narratif-récitatif ne se contente pas de faire écran. À la résistance passive s’ajoute une fonction active : le discours repousse – peut-on dire : refoule ? – la présence de l’analyste, objet perçu comme intrusif. Le mouvement narcissique fait plus que s’opposer à l’écoute, il assure les limites de l’analysant. Mais, comme celles-ci ne peuvent prendre le risque de s’établir aux avant-postes menacés des frontières, il leur faut encore prévenir la menace narcissique par la pénétration dans le territoire de l’objet afin de le neutraliser. L’analysant veut bien vivre ce que l’analyse lui fait vivre. Mais c’est son affaire. Il lui arrive « quelque chose » et, si désagréables que puissent être les invasions dans la sphère du Soi, elles peuvent être tolérées à condition de ne pas être perçues comme des effets de l’objet qui de ce fait prendrait une importance indésirable pour le narcissisme. Les résistances de réalité – extérieures et attribuables au rôle du milieu social – sont mises en avant pour contrer l’extrême tonalité narcissique de la perception de la réalité – surtout sociale. N’oublions pas que Freud remarquait la sexualisation des rapports sociaux dans la paranoïa. En fait, l’analyse poussée aboutit à la conclusion que la reconnaissance de la réalité extérieure dans l’enfance a fait l’objet d’un conflit très actif dont les vagues de dépersonnalisation montrent encore les séquelles. Il faut ajouter à cet effet le rôle de l’accentuation, dans le versant objectal du transfert, de la différence des sexes. Doit-on appeler cela une projection ? Le contresens serait de croire que l’analysant veut projeter quelque chose sur ou dans l’analyste. En fait, ce qu’il demande à l’objet, c’est de n’être que ce qu’il consent à lui attribuer comme statut : témoin, image, reflet, point de fuite, en tout cas sans existence chamelle – un statut moins fantasmatique que fantomatique, une ombre d’objet.

Enfin, troisième issue : l’investissement narcissique de l’objet et, de manière réfléchie, l’investissement narcissique de ce qui dit l’objet, c’est-à-dire le langage lui-même. Le langage des analystes, leur style interprétatif, leur écriture permettent de les identifier. Qu’il soit sec (pseudo-scientifique), abrupt (faussement simple), lyrique (le chant du désir), précieux (Ah ! qu’en termes galants…), embrouillé (rien n’est simple) ou gongorique (prétendant mimer le génie de l’inconscient soi-même), le catalogue, loin d’être épuisé, donne l’image d’un ratage du narcissisme duquel Freud est l’un des rares rescapés. Tenir le lecteur, en l’absence de l’analysant (si seulement on pouvait lui dire…), sous sa fascination, c’est ce dont l’analyste se venge, cet hypnotiseur qui a dû renoncer à fasciner pour analyser.

Mais, pour analyser, il faut un discours analysable. Le discours narratif-récitatif exclut l’objet dès que celui-ci cesse d’être un témoin. Seul le discours associatif est analysable, si l’on veut sortir d’une interprétation en forme de paraphrase, laquelle peut avoir son utilité par l’écho ainsi rendu à la parole de l’analysant qui a besoin d’être entendu. Non pas analysé à proprement parler, mais entendu par quelqu’un. Pourtant, cette analyse-là n’est pas ce que l’on entend par psychanalyse. Le discours associatif, censure levée, est le produit d’une déliaison susceptible de se relier autrement. Le sujet narcissique ne peut prendre le risque de délier son discours, comme si la seule déliaison du langage avait le pouvoir de détruire l’image du soi hantée par le morcellement. C’est pourquoi il vise à un discours cohésif et adhésif. On pourrait soutenir que le discours associatif serait celui qui est sous-tendu par les pulsions partielles, non celles qui sont de type autoérotique, mais celles qui sont en relation avec l’objet. Dans le rapport de confiance à l’objet, l’analyste en recueillera les morceaux éclatés en vue d’une cohérence nouvelle. Au contraire, le discours narratif-récitatif n’aspire qu’à se faire reconnaître comme tel, en soi, prévenant toute déliaison possible et visant au maintien de sa forme. Discours éminemment « gestaltiste » où fond et figure tendent à l’unité.

Le danger de l’analyse des organisations narcissiques est qu’au désir de changement invoqué dans la demande d’analyse, avant le début de celle-ci, s’oppose une fidélité à soi, gardienne du narcissisme, qui préfère l’échec de l’analyse au risque du changement de l’ouverture à l’objet. Et cela en dehors de toute référence dite adaptative.

Discours du vertex narcissique du transfert ou discours du transfert narcissique, les deux cas nous obligent à considérer le rôle de la parole dans l’analyse. Si la parole est médiation entre corps et langage, corps-à-corps psychique, la parole est psyché. Miroir, ou plutôt jeu de miroirs prismatiques, décomposant la lumière des corps ou recomposant le spectre des rayons lumineux. Mais elle est aussi relation entre un corps et un autre, une langue et une autre, entre Un et Autre. En vérité, elle n’est pas seulement relation ; elle est représentation de relations. Comme telle, elle tend vers l’autonomie tout en étant dépendante, interdépendante parce qu’intersubjective. En ce sens, elle n’est pas parole narcissique, bien qu’elle puisse être représentante du narcissisme ou de l’objet. Elle peut être néanmoins parole objectale, voire objective. Même en ce cas, elle reste relation et médiation.

Interpsychique et intrapsychique, elle crée un milieu de langage, entre mondes objectifs, entre mondes objectifs et subjectifs et entre mondes subjectifs. Sa fonction est de réunir mais aussi de diviser ; elle est par ses propriétés symbole de Mêmeté et d’Altérité. En tout cas, elle est parole plurielle, tendant au-delà de l’Un et de l’Autre vers le Neutre, où chacun pourrait se reconnaître. La parole n’est donc ni narcissique ni objectale et encore moins objective, mais elle est tout cela à la fois dans son aspiration à la neutralité. La Loi se veut Loi de Dieu, inengendré, qui est ce qu’il Est. Mais, en fin de compte, chacun sait qu’elle n’est que parole humaine, faillible, parole paternelle ou maternelle. Elle est toujours parole d’infans. Cri. Mais le cri est l’ambiguïté même, de jouissance ou de douleur, ou, dans les valeurs médianes des hommes, de plaisir et de déplaisir. Jusqu’au silence qui, lui non plus, n’évite pas l’ambiguïté : silence de quiétude, de désespoir ou d’impuissance. Seul le silence de Dieu est indifférent. C’est pourquoi le discours pour l’analyste, parole et silence, est toujours différé.

Le langage sert tous ces buts qui visent tous à transformer l’Autre en Neutre au bénéfice de l’Un. Là commence le paradoxe. L’Un ne peut se sentir exister que par l’Autre qu’il faut pourtant rendre Neutre. En conséquence, l’Un n’est plus à son tour que Neutre.

Sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation : le sujet narcissique se sert du langage pour faire coïncider autant que possible les deux, les réduire à un seul point qui, en fait, est un point d’orgue. Silence et parole sont, à l’extrême, le même. On pourrait dire que le double « Je » perd sa fonction dans un « Il » métaphorique où le célèbre jeu de mots sur Personne supporte la fonction du tiers exclu : « Il » est neutre. Car tel est le paradoxe du Narcisse : l’extrême affirmation de la subjectivité se double de son extrême négation et trouve sa scansion, ou sa ponctuation, dans le neutre. Instabilité essentielle à partir de laquelle les oscillations entre l’Un et l’Autre vont ébranler la structure, toujours à la recherche d’un nouveau point d’équilibre. La stance, comme repos, séjour, demeure, et la stase, comme arrêt, immobilisation, stagnation, alternent dans les figures narcissiques.

Les Grecs avaient déjà perçu le caractère unique du langage qui parle à la fois du monde et de lui-même, ce qui par parenthèse est bien la caractéristique du langage analytique. Les modernes ont repris la distinction entre « langage-objet » et « métalangage ». Quelle que soit la pertinence de l’opposition de Lacan au concept de métalangage, il faut bien reconnaître que le langage-objet ne peut à lui seul suffire à rendre compte de ce qui est subsumé sous le terme de métalangage, fût-ce en se clivant. Si le langage poétique est l’aspect linguistique le plus proche par l’esprit du discours analytique, on ne peut s’empêcher de rappeler, avec Winnicott, que personne n’accepterait d’être le poème d’un autre. Si donc le « méta » nous gêne – mais pourquoi plus que celui de la « métapsychologie » ? –, c’est bien parce que nous nous méfions de toute référence à l’au-delà. Et l’on se rappelle combien l'« Au-delà » du principe de plaisir a provoqué le désarroi chez les analystes, jusqu’aujourd’hui. Ce qu’il faut tenir pour ferme, c’est qu’on a affaire à un système d’oppositions emboîtées dont le couple langage (sur l') objet-langage réfléchi (le langage parlant de lui-même) recoupe, sans se confondre avec elle, la distinction entre le discours objectal et le discours narcissique. Le discours narcissique et le langage réfléchi se redoublent inconsciemment. À savoir que le discours narratif « oublie » qu’il ne parle que du langage lui-même, qu’il est un langage sans objet. Langage réfléchi qui est à lui-même son propre objet. Dans l’analyse, le discours narratif récitatif est sans objet, ou tient son objet hors de lui dans un rapport de fascination hypnotique dont le but ultime est la réduction de celui-ci à son bon plaisir : assujettir pour ne plus être assujetti, fût-ce au langage. Telle est la parole oraculaire des Maîtres. Elle ne souffre que le consentement et répond à la parole de l’autre par le rejet dans les ténèbres extérieures. Impossible de contourner ici la difficulté des rapports du message et du code : l’oracle ne tend-il pas à leur coïncidence ? Dès lors, il ne peut que susciter des vocations d’apôtre plutôt que de psychanalyste.

Le propre du fantasme de maîtrise sur soi comme sur l’objet, c’est qu’il ne peut s’assurer de l’énoncer qu’à se nier comme tel. Le Maître se dit lui-même assujetti. Mais il n’y a que lui pour le dire. La totalisation est niée en référence à une vérité qui se déclare incernable : statue mutilée dont la forme complète est reconstituée par ceux à qui elle se montre. Nous en venons à une autre particularité du transfert narcissique, à savoir les rapports qu’il entretient avec la métonymie et la métaphore. Il pose au départ que tout langage, puisqu’il ne saurait supporter aucun concept d’unité close, est métonymique. Mais cette métonymie devient métaphore. Encore l’oscillation métaphoro-métonymique que G. Rosolato place en concept ordonnateur. Sur le thème que j’aborde, je préférerais parler d’une substitution métaphorique de la métonymie. Ainsi le langage est métonymique, pas seulement au regard du monde, mais dans le discours analytique, puisqu’il est bien admis au moins que le langage n’est pas « lalangue ». En revanche, le langage devient la métaphore de « lalangue ». Les effets de langage cessent d’être syntagmatiques pour devenir paradigmatiques. Et, s’il est vrai qu’on pourrait nommer multiplicité inconsistante (J.-A. Miller53) la notion centrale de « lalangue », on retrouve bien l’unité consistante de la théorie lacanienne sous le concept du signifiant. J.-A. Miller dit : « L’ICs est Un en Deux. Il est fait de parties à la fois incompatibles et inséparables. C’est un être qui ne peut être ni partagé, ni rassemblé, un tourbillon ou une commutation » (je souligne). Comment alors l’analyse est-elle possible, sauf à placer l’analyste dans l’œil du tourbillon, position narcissique par excellence ? Le manque n’est pas unifiable sous un seul concept, car, comme dit J. Derrida : « Quelque chose manque à sa place [la castration-vérité], mais le manque n’y manque jamais54. » On peut mieux comprendre pourquoi « la Lettre volée » tient lieu de séance. Elle est un discours narratif. L’analyse que l’on nous fait faire laisse en dehors le récit comme tel, qui est bien la marque de cet écrit parce que le récit est le support du narcissisme. L’unité, je l’ai dit ailleurs55, est retrouvée sous le concept du signifiant. Si « lalangue » n’est pas la langue, alors son élément constitutif ne saurait être le signifiant. Poser le signifiant comme constituant de « lalangue », c’est nécessairement non pas engendrer un effet de sens, fût-il tourbillon, mais faire resurgir de l’écoute la « confusion des langues » (Ferenczi). Au trauma-catastrophe, le langage narcissique répond par la clôture du système isolé.

Langue « d’avant le signifiant » ? Plutôt que de tomber dans les pièges d’un génétisme ouvert à toutes les confusions imaginaires, je préférerais, avec P. Castoriadis-Aulagnier, parler de représentant, en reprenant cette idée que la psyché ne peut représenter sans se représenter et que sa représentation n’est jamais une ou unifiable, ou encore inséparable du savoir sur le Je dans l’exercice d’une violence. La différence entre le signifiant et le représentant est que le représentant est un représentant de transfert (de désir de sens), tandis que le signifiant est le transfert d’un représentant. Et, s’il est vrai que « le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant » (Lacan), on pourrait dire que le représentant est ce qui signifie un sujet pour un autre représentant. Ce n’est pas le signifié qui est irreprésentable (il serait plutôt polysémique), c’est le représenté, c’est-à-dire dans la théorie psychanalytique, l’inconscient toujours à déduire par le transfert. Si le symbolique gouverne en effet la psyché, il ne le peut qu’à articuler l’inconscient et le réel par le constat de leur irréductible différence. Il faut alors recourir à un modèle plus général, tel celui de Heinz von Forster qui précise fort justement que les propriétés logiques de l'« invariance » et du « changement » sont des propriétés de représentation de premier, de deuxième ou de troisième ordre56. Il ajoute encore qu’un « formalisme nécessaire et suffisant pour une théorie de la communication ne doit pas contenir des symboles primaires représentant des communicabiliae (symboles, mots, messages, etc.) ». Dans cette perspective, nous pouvons dire que, si la langue comme « lalangue » sont métaphoriques, c’est parce qu’elles renvoient nécessairement à autre chose qu’elles-mêmes. Mais le narcissisme en est la limite, dans la mesure où toute description implique celui qui la décrit. Cette limite n’est ni dépassable ni indépassable, si l’on veut dire qu’elle peut ou ne peut pas être franchie. Mais elle suppose, par sa nature même de limite, qu’autre chose est : l’objet qui lui a permis de se constituer comme telle. La propriété de cette limite est qu’elle est une butée sur laquelle l’investissement se renverse sur soi et se retourne en son contraire dans l’espace narcissique où le travail du langage l’attend. L’investissement y fait œuvre de transfert. Le langage est l’effet de réflexion de l’acte impossible. S’il en est la représentation, il n’en est pas l’image, mais la fascination de l’avoir dit. Dès lors, il n’en parle plus, il le parle autant qu’il est parlé. Et quand bien même on y repérerait la place du manque à dire, le résultat est assez beau pour s’attacher à combler le manque à dire plutôt que le manque à être, à vivre, à faire. Car, pour tout cela, il faut être au moins deux : l’un avec l’autre. Affecter ces termes de majuscules lorsqu’on désigne le tiers n’a de sens que pour l’Écriture. Le transfert, qui est le représentant du tiers, c’est-à-dire la relation, s’en passe.

La représentation lie et délie. Elle lie dans le même mouvement le monde, le discours, le sujet qui ne saurait différer par essence de la structure du monde. Mais, au mieux, elle ne sera qu’une représentation déliée.

L’analyse oscille entre deux illusions : celle d’un discours intégralement transmissible, intégrable au discours lui-même, un dire transcendantal – cela rencontre l’ambition des linguistes d’un langage non équivoque –, et celle d’un incommunicable, d’un intransmissible où l’indicible échappe à la nature du langage : le non-dit transcendantal. Entre deux : la représentation et l’affect, c’est-à-dire l’inconscient entre les mots et les choses. Le narcissisme aspire à l’unité égotique, à l’alter ego, au Neutre, comme réconciliation de l’opposition de l’Un et de l’Autre.

L’écoute du narcissisme et le contre-transfert

Tout code suppose sa fragmentation par l’émetteur en messages plus ou moins polysémiques (il n’y a que le code génétique qui puisse être rigoureusement monosémique), ce qui implique l’existence de messagers pour le transfert du message, sa représentation reconnue par un médiateur qui la transmet à un destinataire dont le code doit entretenir un rapport de différence efficace avec l’émetteur. Le transfert psychanalytique entre dans un tel modèle et se trouve pris entre le vertex d’un cadre narcissique absolument singulier – à la limite, intransférable – et le vertex objectal condamnant au transfert pour maintenir l’existence d’une relation entre émetteur et destinataire et à l’intérieur de chacun d’eux. Les aspects quantitatifs et qualitatifs sont ici liés, de la même façon que les points de vue économique, topique et dynamique. Leurs référents axiaux sont la liaison et la déliaison, le Même et l’Autre unis en un réseau de relations interdépendantes.

Nous voici nécessairement conduits au contre-transfert comme écoute et comme effet de transfert. Transfert conçu comme effet lui-même induit par le contre-transfert – au sens large57 –, dans la mesure où l’analyste établit les modalités de la communication : parole couchée, invisibilité du destinataire, appel aux messages de l’inconscient, code de ses déchiffrages par le biais de l’activité psychique de l’analyste, s’assujettissant à son appareil psychique branché sur celui du patient. Dès lors, un double mouvement marque l’analyse, la narcissisation de l’analyste, qui ramène tout le discours à lui en tant qu’il en est, en fin de compte, le destinataire, et l’objectalisation de ce discours dans l’interprétation qu’il va donner. Il est donc pré-requis à ce circuit que l’analyste y soit posé comme analogon de l’analysant, à la fois le même (par l’identification) et l’autre (par la différence).

Le discours narcissique induit un contre-transfert qui dépend de la forme exclusive, inclusive ou réplicative qu’il prend dans le transfert. Au discours d’exclusion de l’objet l’analyste répond par un sentiment d’isolement : coupé du patient, de ses affects, de son corps, il peut réagir par l’agressivité, voire la rage (narcissique), par l’ennui, voire l’endormissement. L’analysant semble vivre un rêve où il serait à la fois le rêveur et le récitant du rêve. Le tableau du prisonnier de Schwindt58 le montre tel l’analysant couché dans sa prison, isolé du monde comme le prisonnier de Platon dans sa caverne. Mais, au lieu de percevoir l’ombre du geôlier, les personnages du rêve représentent des agents secoureurs : des gnomes, dont celui qui scie les barreaux ressemble au rêveur (Freud dixit), juchés sur le dos de leur roi, tandis qu’un personnage féminin ailé verse à boire à ces aimables libérateurs. L’analyste, absent du tableau, est bien le spectateur, témoin de la scène. Mais, à force de se sentir coupé du monde du rêve, il se pourrait bien qu’il ne lui reste pas d’autre solution que de devenir le sommeil de son rêveur.

À la forme envahissante, inclusive du discours narcissique, l’analyste répond soit par l’acceptation passive de sa dévoration, soit, s’il s’en défend, par un refoulement : Noli me tangere. Ce faisant, et sans doute à son insu, il répète le rejet des soins maternels, ou la distance glaciale d’un père inaccessible.

Enfin, aux transferts décrits par Kohut, l’analyste réagit par la tentation de prendre à la lettre le transfert mégalomaniaque de l’analysant. La complicité s’établit alors, l’analyste devenant le seul garant du désir de l’analysant ; l’analyse de formation crée les conditions les plus favorables à cette émergence. Ou bien alors il se sent agressé dans son altérité à ne pouvoir être perçu que comme un double du patient. Il préférerait une image de lui plus modeste, mais plus respectueuse de son individualité. Le contre-transfert exige de l’analyste – je parle ici de situations où le discours narcissique ne domine pas la parole analytique – qu’il narcissise les éclats fragmentés du discours du patient, c’est-à-dire qu’il les accueille pour une forme différente. Le discours narcissique clos l’oblige à renoncer à cette tâche, puisqu’il n’y a rien à accueillir, ce discours étant toujours plus ou moins refermé sur lui-même. Il entraîne donc un désinvestissement de la situation analytique et, après la réaction sthénique à la frustration analytique, un repli narcissique plus ou moins étendu. Le contre-transfert qui ne s’oppose pas au déroulement du processus analytique, formé de l’ensemble du discours narratif-récitatif et du discours associatif qui alternent dans toute cure selon les exigences du moment à la recherche du point d’équilibre entre investissements narcissiques et investissements objectaux, est celui qui peut jouer successivement et simultanément le rôle de l’objet total et de l’objet partiel. Contradiction indépassable de la constitution du sujet dans la relation. Impossible de penser la situation analytique si l’on ne garde pas en mémoire que l’analyste, loin de ne s’autoriser que de son désir, est lui-même assujetti au déroulement du processus analytique : il est là pour le servir et non pour se servir de lui à son profit.

Le contre-transfert ne peut être désolidarisé de l’idéal du Moi de l’analyste, c’est-à-dire de sa visée professionnelle. Autrement dit, là où l’analyste souhaite mener son patient, qu’il se défende ou qu’il l’avoue. Aujourd’hui la diaspora analytique nous met en présence de choix culturels différents. Pour Freud, le résultat de l’analyse était la sublimation (qui concerne les pulsions), différente de l’idéalisation (qui s’attache à l’objet). Mais il y a chez Freud une idéalisation de la sublimation qui sent son élitisme. Hartmann déplace ce réfèrent vers l’adaptation. Mais de deux choses l’une : ou l’adaptation est de facto et elle perd tout intérêt théorique, ou elle est de jure et elle pose les problèmes bien connus de la normativité analytique, jamais dépassés en fait, car, quel que soit le réfèrent, fût-il le plus révolutionnaire, il n’en est pas moins normatif. L’école anglaise préfère la croissance : growth. Mais si, pratiquement, on voit bien ce que cela veut dire, la théorie en est plus difficile à penser. Au sein de l’école anglaise, Mélanie Klein aboutit à la réparation, faisant de chacun l’endeuillé permanent qui bat sa coulpe après les ravages d’une destruction qu’il prend à son compte. Winnicott, plus modeste, choisit le jeu. Peut-être est-il là le plus proche de cet autre réfèrent implicite de Freud : l’humour. Lacan enfin se situe dans le couple contradictoire jouissance-castration (vérité). Va pour la contradiction, mais pour quel usage ? Deux impératifs alternent : « Jouis », dit le Surmoi bravant la castration, mais celle-ci se montre la plus forte, entraînant à son tour une nouvelle quête de jouissance. Cercle vicieux qui paradoxalement joint l’adaptation aux courants culturels modernes et la soumission au pouvoir castrateur d’une Loi paternelle. Reich dit : « Changeons le monde », car il est vrai que se changer ne suffit pas à supporter la cruauté du monde. En retour, le déplacement détourne de la réalité psychique.

En ce qui nous concerne, nous pensons que le réfèrent psychanalytique, dépassant le dilemme narcissique (se changer)-objectal (changer les autres), est la représentation de la réalité psychique interne et de la réalité physique externe, la réalité sociale faisant la transition. Mais ici nous risquons de dépendre de nos préjugés culturels : narcissisme des petites ou des grandes différences. Toute culture est par essence paranoïa. Elle n’assure son identité narcissique que par négation des autres. Remplacer la culture nationale par l’appartenance à une classe ne modifie pas essentiellement le problème. La représentation, à mon sens, est la seule issue à l’approximation d’une vérité de laquelle nous sommes les sujets. Qu’elle soit à construire ne modifie pas son statut de référence.

Que dit la représentation ? Quel est son modèle ? Quatre éléments doivent être ici réunis, tous reliés en relations bi-univoques : la liaison, la déliaison, le Même et l’Autre. On y retrouve enfin suturées les théories des pulsions successives de Freud et surtout les deux dernières : le narcissisme (positif et négatif) et les pulsions de destruction. Le Neutre occupe le centre, toujours décalé dans la vie, car le Neutre lui est étranger.

Mythe et tragédie : dictionnaire et folio

Le mythe de Narcisse, enfin ! Les mythes plutôt, puisque le dictionnaire mythologique en recense trois versions et une quatrième où la vitalité de la légende s’épuise59.

Ovide raconte la légende la plus connue. Narcisse est fils d’une rivière, Céphise, et d’une nymphe, Liriopé : parenté qui pèsera lourd sur son destin. Tirésias, toujours sur le chemin du psychanalyste, énonce un oracle à sa naissance : Narcisse ne vivra vieux que s’il ne se regarde pas. L’association avec Œdipe est presque contraignante. Décidément, cet aveugle est le prêtre de la cécité psychique et physique. Comme Narcisse était très beau, nombre de jeunes filles l’aiment d’amour. Il leur oppose l’indifférence, car il méprise l’amour. La nymphe Écho ne se résigne pas. Elle languit, se retire du monde, n’absorbe plus aucune nourriture, jusqu’au point où elle n’est plus qu’une voix. Quand la forme incomplète ne peut plus se nourrir de la forme désirée, la voix reste la seule trace de la vie ; le visible s’efface. Cette hybris du mépris fait que les nymphes en appellent à Némésis : retour du forclos. Un jour de grande chaleur, Narcisse, échauffé après une chasse (activité masculine sous la protection de la virile Artémis), a soif. Après l’anorexie d’Écho, voici la soif de Narcisse. Mais de quoi ? De la rivière – paternelle – et non de la femme, écho de la mère. La source (l’origine) lui renvoie une image qu’il ne reconnaît pas, il en tombe amoureux : « Si tu ne m’aimes pas, tu t’aimeras à mort sans te reconnaître », devait se dire Écho. Voilà que Narcisse, pareil à Écho, devient lui aussi insensible au monde – identification vengeresse au double de la mère. Penché sur son image – ne peut-on dire qu’il s’étaie sur elle ? –, il se laisse mourir. Ce n’est pas un suicide, mais un renoncement à vivre. Le Céphise est maintenant le Styx où le regard de Narcisse s’acharne » à découvrir ses traits. Résurrection : la fleur qui n’a d’autre parenté avec le héros de la légende que celle du nom.

La version béotienne dit autre chose et la même chose pour l’oreille du psychanalyste. Les origines de Narcisse sont seulement précisées par rapport à la géographie. Il est originaire de l’Hélicon, séjour favori des Muses, qui aimaient se réunir autour d’une fontaine près de Thespies. Ici, c’est un jeune garçon qui l’aime : Ameinas (choix d’objet homo-érotique). Las de cette cour importune, Narcisse (qui ne l’aime pas), pour s’en débarrasser, lui offre une épée. Le symbole, polysémique pourtant, n’appelle pas de commentaire dans sa transparence. Ameinas, ayant compris, se pénètre de l’objet et meurt devant la porte de Narcisse en maudissant son dédaigneux objet. La malédiction remplace l’oracle – virage psychologique. La suite est la même : la source, l’image de soi prise pour objet d’amour. Mais ici il est dit que Narcisse se suicide : identification à l’objet poussé à la mort. En conséquence, les habitants du lieu, les Thespiens, rendent un culte à l’amour. En fin de mythe, i’oracle est remplacé par le culte – après coup. Du sang de Narcisse naît une fleur rouge, couleur de vie, ou de castration.

Pausanias enfin dit, lui aussi, le Même et l’Autre. Il donne à Narcisse une sœur jumelle – voilà enfin la bisexualité. La jeune fille meurt – la mort n’est plus le fruit de la passion. Deuil de Narcisse inconsolable. Se voyant dans une source, il y retrouve l’image de la morte. « Bien qu’il sût très bien que ce n’était pas sa sœur, il prit l’habitude de se regarder dans les sources pour se consoler de sa perte. » Mais qui voyait-il donc ? Pausanias rationalise la légende, obéissant à l’inspiration évhémériste.

La quatrième version est proprement incompréhensible. Les variations ont touché le noyau d’intelligibilité sémantique préservé dans les précédentes. Narcisse est tué par un certain Epops (ou Eupo) et de son sang naît une fleur.

Narcisse a donc trois objets, deux répulsifs : Écho et Ameinas, et le troisième attractif : sa sœur jumelle. Dans les deux premières versions il méprise l’amour (hétérosexuel autant qu’homosexuel), dans la troisième il aime sa moitié comme lui-même. Il s’aime ou il l’aime (elle-lui). Sa fin diffère : dans la première version, il se laisse mourir ; dans la deuxième, il se suicide comme celui qui l’aime mais qu’il n’aime pas. Dans la première version, il se noie ; dans la deuxième, il se blesse ; dans la troisième, rien n’est dit sur sa fin. Dans la version initiale et dans celle qui la suit, il y a résurrection. En passant, remarquons la ressemblance entre le mythe de Narcisse et celui d’Hermaphrodite60. On ne saurait dire que la version d’Ovide est la vraie, mais elle est la plus riche par l’allusion à l’oracle (c’est un destin), l’opposition du corps visible et de la voix, la référence aux images parentales et l’absence de deuil ; travail du narcissisme. C’est pourquoi elle parla à Freud. Narcisse était jeune et beau : toutes les versions le disent (sauf la dernière, qui ne dit plus rien). Le narcissisme est une maladie de jeunesse.

Il faut compléter cette vision mythique par une vision tragique symétrique et inverse. Une figure s’évoque à moi, celle du père narcissique : Lear. Shakespeare, le plus grand auteur sur le narcissisme (Richard II, Hamlet, Othello), nous le montre sans pitié. Lear veut être aimé pour lui-même. La quête d’amour bute sur le « Rien » de Cordélia. Il lui rétorque en écho : « Rien ! » puis en miroir : « De rien ne te viendra rien ! Parle encore » (acte I, sc. 161). Mais sa fille garde son amour secret et surtout réserve la part d’amour destinée à l’époux qui lui est promis. La suite est connue. Lorsque ses mauvaises filles conjuguent leurs efforts pour réduire sa turbulente suite, la surenchère à rebours le désespère. En vain crie-t-il : « Je vous ai tout donné. » Ces cent chevaliers deviennent cinquante, vingt-cinq, dix, cinq. Enfin, l’une dit : « Qu’avez-vous besoin d’un seul ? » C’en est trop. Lear hurle : « Ne donne à la nature que ce dont nature a besoin / Et l’homme aura la vie piteuse de la bête » (acte II, sc. IV). Le désespoir culmine sur la lande déserte dans la nature hostile, le ciel noir foudroyé par l’orage où le Dieu de la montagne – l’action est supposée se passer aux temps bibliques – tonne. Malédiction sur ses filles et sur tout le genre humain. Allons à l’essentiel62, car tout serait ici à citer sur le narcissisme destructeur de celui dont une des mauvaises filles dira : « Il ne s’est jamais connu lui-même. » Devant le pauvre Tom, simulant la folie en vrai schizo, pour échapper à la malédiction persécutrice de l’autre père, Lear, saisi d’effroi et de pitié, s’écrie : « Tu serais mieux dans la tombe qu’à répondre avec ton corps nu à cette démesure des cieux. L’homme n’est-il rien de plus ? Considérez-le bien. Tu ne dois au ver aucune soie, ni sa peau à aucune bête, ni sa laine au mouton, ni au rat musqué son parfum. Ha ! nous sommes trois ici à être sophistiqués63, mais toi, tu es la nature même (thou art the thing itself : la chose même) et l’homme sans accessoires n’est rien de plus que ce pitoyable animal nu et fourchu que tu es. Au diable, choses d’emprunt, au diable ! Allons, ôtez-moi cela ! » (acte III, sc. IV). Plus d’objets, le corps nu revient à la chose même. Mais, la fille aimée une fois retrouvée, l’illusion gouvernera sa raison jusqu’au bout. L’espérance de la reconquête du trône est défaite par la bataille perdue, sa fille est assassinée, rien n’y fait. « Regardez-la, regardez ses lèvres ! Regardez, regardez ! » (acte V, sc. II). Sur ce regard qui veut lire les signes de la vie sortant de cette bouche muette, il quitte la scène du monde.

Shakespeare nous renvoie à Freud. À l’homme Freud obsédé par la mort, à celui qui appelait sa fiancée Cordélia en secret64, à l’auteur du « Thème des trois coffrets ». La mère est la grande absente de la tragédie, cet élément purement féminin (Winnicott) fondateur du narcissisme originaire. Trois figures la représentent : la génitrice, la compagne, la mort. Freud voit dans l’image du vieillard portant sa fille morte l’inverse de la réalité : la mort indifférente emportant le vieillard. Une limite au narcissisme, où le narcissisme survit à la mort : la filiation et l’affiliation.


7 « Ressemblance » atténue le sens d’« image » en excluant la parité. Le terme concret « image » implique une similitude physique comme entre Adam et son fils, 5, 3. Il suppose de plus une similitude générale de nature : intelligence, volonté, puissance ; l’homme est une personne. Il prépare une révélation plus haute : participation de nature par la grâce (Genèse, I, 26-27. Sainte Bible, Ed. du Cerf).

8 S. Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », in Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956. Nous adoptons les traductions proposées par J. Laplanche dans Vie et mort en psychanalyse, flammarion, 1970. Pour éviter toute confusion noue avons choisi d’écrire Moi, ainsi que les autres instances de l’appareil psychique (Ça, Surmoi) ou les concepts qui en tiennent lieu (Soi) avec une majuscule, même lorsque les citations de traductions écrivent ces termes avec une minuscule.

9 Nous désignerons la Standard Edition of the Complété Psychological Works of Sigmund Freud, Londres, Hogarth Press, par les initiales S. E.

10 In Névrose, psychose, perversion, P. U.F., 1973.

11 Cf. note de la S. E., XIV, p. 73.

12 Cf. chapitre II, infra.

13 B. Grunberger, Le narcissisme, Payot, 1971.

14 H. Kohut, Le Soi, PUF, 1975.

15 H. Lichtenstein. Cf. « Le rôle du narcissisme dans l’émergence et le maintien d’une identité primaire », Nouvelle revue de psychanalyse, 1976,

16 J. Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, 1970.

17 H. Rosenfeld, « A clinical approach to the psychoanalytic theory of the life and death instincts : an investigation into the aggressive aspects of narcissism », Nouvelle revue de psychanalyse, 1976, VII.

18 O. Kernberg, Borderline Conditions and Pathological Narcissism, 1975, Jason Aronson.

19 F. Pasche, À partir de Freud, Payot, 1969.

20 J. Lacan, Écrits, Le seuil, 1966.

21 Cf. A. Green, Le Discours vivant, P. U. F., 1973.

22 P. Castoriadis-Aulagnier, La Violence de l’interprétation, P. U. F., 1975.

23 In Naissance de la psychanalyse, P. U. F.

24 Trad. Fr. in La vie sexuelle, PUF, 1969.

25 A. Green, « Sexualité et idéologie chez Marx et Freud », in Études freudiennes, 1969, n° 1-2.

26 Cf. plus loin, chapitre IV, infra.

27 Federn puis Grunberger ont développé ce point, souvent évoqué par ce dernier sous la forme de l'« élation narcissique ».

28 Un fossé sépare, de ce point de vue, religions judéo-chrétiennes et religions orientales. Tandis que les religions judéo-chrétiennes répugnent manifestement à penser le vide, le zen en fait sa référence. J.-F. Lyotard (L’économie libidinale, Ed. de Minuit) dénonce vigoureusement le tao : « Trente rayons convergent au moyeu, mais c’est le vide médian qui fait marcher le Char » (Tao-tô king, XI). Curieusement, il rejoint le père Merton controversant avec Suzuki (Zen, Tao et Nirvana), au Christ près. L’Islam se situe, lui, entre les deux. M. Shaffii le montre clairement (« Silence and méditation », Int. J. of Psycho-Anal., 1973, 53).

29 À la fin de son œuvre, dans l’Abrégé Freud proposera une formulation différente qui en dit long sur cette évolution : « Au début, l’enfant ne différencie certainement pas le sein de son propre corps. C’est parce qu’il s’aperçoit que le sein lui manque que l’enfant le sépare de son corps, le situe au-dehors et le considère dès lors comme un objet, un objet chargé de l’investissement narcissique et qui se complète par la suite en devenant la personne maternelle. »

30 « Le clivage du Moi dans le processus de défense », 1938.

31 « Complément métapsychologique à la théorie du rêve » (1915), dans Métapsychologie. La notion d’écran blanc du rêve de B. Lewin nous permet de mieux penser le fond sur lequel se déroulent les figures du rêve. Toutefois, on peut se demander s’il s’agit toujours de l’hallucination du sein, ou si le blanc n’est pas représentation de l’absence de représentation. La pensée hindoue nous y invite. Bien avant les études neurophysiologiques qui ont permis la découverte de l’espace cérébral du rêve (phase paradoxale) et l’espace du sommeil sans rêves, le Milinda Panha (Ile s. av. à IIe s. apr. J.-C.), ouvrage bouddhique, apporte des réponses Précises à ces questions. Le roi Milinda – sous lequel on peut deviner : roi grec Ménandre – discute avec un religieux, Nâgasena. Il demande : « O vénérable Nâgasena, quand un homme rêve, est-il endormi ou éveillé ? » – « Ni endormi, ni éveillé, ô grand roi. Mais, quand son sommeil est léger et qu’il n’est pas encore pleinement conscient, voilà l’état intermédiaire où se produisent les rêves ! Quand un homme est profondément endormi, ô roi, sa pensée rentre en elle-même. Alors elle n’agit plus et une pensée inactive ne connaît ni heur ni malheur. Celui qui ne sait rien ne fait pas de rêves. Seule une pensée active rêve. De même, ô roi, que dans l’ombre et dans les ténèbres, quand il n’y a point de lumière, aucun reflet ne tombe sur le miroir, de même, quand on est profondément endormi, la pensée rentre en elle-même, n’agit plus, ne connaît ni heur ni malheur. Regarde, ô roi, le corps comme un miroir, le sommeil comme les ténèbres, et la pensée comme la lumière » (IV, 8, 33).

Voilà bien la pensée du neutre (ni heur = plaisir, ni malheur = déplaisir). Déjà de plus anciennes Upanishad (VIe s. av. J.-C.) exposent la théorie des quatre états. Le Kanshîtaki Upanishad dit : « Quand un homme endormi ne voit aucun rêve, il s’unifie dans le souffle : en lui rentre la parole avec tous les noms, en lui rentre la vue avec toutes les formes, en lui rentre l’ouïe avec tous les sons » (III, 3). Ainsi, dans la plus ancienne des Upanishad (Brihad Aranyaka), un roi et un brahmane arrivent auprès d’un homme endormi et l’interpellent en ces termes : « Grand (être), de blanc vêtu, être immortel, roi. »

Pour toutes ces questions, voir Les songes et leur interprétation, Seuil, 1959.

32 Dans Métapsychologie.

33 C. David, L’État Amoureux, Petite Bibliothèque, Payot, 1971.

34 La Vie Sexuelle, p. 85

35 Cf. L. Althusser, Philosophie et philosophie spontanée des savants, Maspero, 1974.

36 Et deux contre-modèles : Schreber et Dostoïevski. Trop destructeurs.

37 G. Frege, Études logiques et philosophiques, Seuil. Cf. A. Green : « L’objet a de J. Lacan », Cahiers pour l’analyse, n° 3, 1966.

38 Nous avons montré dans « Répétition, différence, réplication » in Revue française de psychanalyse, 1970, n° 3, la parenté entre le mythe d’Aristophane du Banquet que Freud interprète à sa manière avec le code génétique de Watson et Crick. Th. Sebeok a soutenu l’unité de tous les codes ou leur emboîtement, du code génétique au langage (L’unité de l’homme, Seuil).

39 Myth, par G. S. Kirk, Cambridge University Press.

40 Cf. La dissymétrie de R. Caillois, Galimard.

41 Id, je devrais ne rien écrire et laisser un blanc pour éviter de positiver le concept. Au lecteur d’y inscrire son signifiant.

42 Cf. J. L. Donnet et A. Green, L’Enfant de Ça, Ed. de Minuit, 1973.

43 W. Bion, Brazilian Lectures, Imago Editora Ltda, 1975.

44 Constitué par la combinaison des deux défenses primaires : renversement sur la personne propre et retournement en son contraire.

45 Le Moi divisé, Stock, 1970.

46 Œuvres complètes, vol. I, Payot, 1969.

47 Cf. G. Engel, « Anxiety and dépréssion withdrawal : the primary affects of unpleasure », Int. J. of Psycho-Anal., 1962, 43, p. 88-97.

48 Cf. J.-B. Pontalis, « Naissance et reconnaissance du self », in Psychologie de la connaissance de soi, P.U.F., 1975.

49 Pour mémoire : « Avoir et être chez l’enfant. L’enfant exprime volontiers la relation à l’objet par l’identification : je suis l’objet. L’avoir est le plus tardif des deux ; retombe dans l’être après la perte de l’objet. Exemple, le sein. Le sein est une partie de moi, je suis le sein. Seulement plus tard : je l’ai, donc je ne le suis pas » (Résultats, idées, problèmes, S. E., XXIII, p. 299-300). Rappelons que cette note du 12 juillet 1938 commence par une référence à l’identification au clitoris, donc à la différence des sexes et au déni que soulève cette interprétation.

50 « On parle d’un enfant », Revue française de psychanalyse, 1976, 40, 733-739.

51 Voir A. Green, « La psychanalyse, son objet, son avenir », Revue française de psychanalyse, 1975, n° 1-2, p. 103-134.

52 Cf. Le discours vivant.

53 J.-A. Miller, « Théorie de la langue (rudiments) », in Ornicar, 1975, 1, p. 16-34.

54 J. Derrida, « Le facteur de la vérité », Poétique, 1975, 21, p. 96-147.

55 A. Green, Le discours vivant, P. U. F., 1973.

56 H. von Foerster, « Notes pour une épistémologie des objets vivants », dans L’unité de l’homme, op. cit.

57 Cf. Michel Neyraut, Le transfert, P.U. F., 1974.

58 Ce tableau est reproduit en couverture du numéro 34 de L’Arc consacré à Freud. Cf. le commentaire qu’en fait Freud dans l’Introduction à la psychanalyse.

59 P. Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, P. U. F. Notre interprétation est fondée sur l’article du dictionnaire et non sur les textes originaux. Interprétation d’interprétations.

60 Cf. Nouvelle Revue de psychanalyse : « Bisexualité et différence des sexes », 1973, n° 7.

61 Rappelons que Shakespeare n’invente pas la situation, qui est déjà dans Holinshed (voir Holinshed’s Chronicle as used in Shakespeare’plays, dent & Outton). Mais il l’écrit.

62 Pour plus de détails, voir A. Green, « Lear ou les voi(es) de la nature », Critique, 1971, n° 284.

63 Lear, le fou et Edgar.

64 Breuer, à qui il confie la chose, lui révèle qu’il faisait de même !