Chapitre II. L’Archéologie imaginaire chez Mélanie Klein

Dès son livre sur La psychanalyse des enfants publié en 1932, Mélanie Klein étudie en deux chapitres distincts la conséquence des angoisses les plus précoces sur le développement sexuel de la fille et sur celui du garçon. Dès la lecture des premières lignes, on est frappé du ton neuf et libre de l’auteur dont la pensée originale se situe en nette démarcation aussi bien des idées de Freud que de celles de ses disciples ou même des futurs dissidents (K. Horney). On assiste à une véritable mutation. Il est probable que c’est le corpus de départ (la psychanalyse des enfants) qui est la cause de cette nouvelle manière de comprendre le matériel. La place qu’y joue l’interprétation symbolique à partir du jeu y est sans doute essentielle, mais pas plus que celle de la grille interprétative choisie par l’auteur et dont on ne saurait penser que les propos ou les jeux des enfants lui auraient fourni les clefs toutes forgées dont il suffirait ensuite d’appliquer les règles de fonctionnement. C’est bien une écoute particulière qui lui a fait choisir d’entendre ce qu’elle a compris.

Le kleinisme aujourd’hui compte beaucoup d’adeptes et sans doute a-t-il évolué depuis leurs formulations. Si on peut soulever des réserves sur sa compréhension des phénomènes, il restera à s’expliquer ce retentissement qui en fait aujourd’hui une des tendances les plus suivies de la psychanalyse en Angleterre et en Amérique du Sud notamment.

Il est remarquable que Mélanie Klein se proposant d’étudier le développement sexuel, dans les deux sexes, à l’inverse de Freud, commence par la fille et se tourne ensuite vers le garçon. Peut-on aller jusqu’à dire que chacun des deux auteurs, influencé par son propre sexe, commence par ce qu’il connaît le mieux pour aller ensuite vers ce qu’il ne connaît pas ?

I. Le développement sexuel de la fille

C’est une déconcertante conception que celle de M. Klein. Elle se laisse mal cerner et n’a pas pour elle l’avantage de la clarté. Elle est néanmoins plus riche que celles qu’exposent en son nom ses successeurs. Son point de départ est celui d’une conjonction entre convoitise orale et pulsions génitales visant le pénis du père possédé par la mère, c’est-à-dire, en fait, introjecté par elle. Contrairement à ce qu’on a coutume de dire M. Klein accorde une grande importance au pénis du père. Cependant, elle semble soutenir une équation entre pénis et sein. Ce pénis, en effet, et de son propre aveu, a moins la valeur d’être un attribut viril que celle d’un objet capable d’assurer la satisfaction orale. Ainsi l’Œdipe féminin n’est plus chez elle en rapport avec le complexe de castration, par rapport à un manque de pénis, mais sur un mode directement féminin – ce qui en l’occurrence veut dire oral par allusion au sein. Ajoutons donc que le pénis paternel n’aura jamais chez Klein d’existence en soi mais sera toujours référé au corps (interne) de la mère. Il n’est pas exagéré de soutenir que l’ensemble de la théorie kleinienne est soumis au jugement primaire d’attribution selon la distinction bon/mauvais. Ceci qui vaut à l’évidence pour le sein vaut également pour le pénis. Si le sadisme oral est trop fort le pénis détenu par la mère sera un objet à détester, à envier et à détruire. Etant donné les tendances prévalentes à l’introjection chez la fille, celle-ci pourra ressentir le pénis paternel sur un mode persécutoire. À l’opposé le sentiment d’être dépourvu de pénis pourra entraîner des affects dépressifs par impossibilité de réparer la mère, le bon pénis faisant défaut. L’ambivalence est en effet au premier plan avec une nette prédominance de la destructivité projetée sur les parents conçus comme sadiques et omnipotents. D’où en retour des fantasmes de représailles. Ici s’ouvre un cycle infini d’attaques, de rétorsions et d’anéantissements mutuels, tantôt de la mère, tantôt de l’enfant. Mélanie Klein fait fréquemment référence à la thèse de Jones de l’aphanisis qui décrit les craintes d’anéantissement propres à la fille, supprimant toute gratification pulsionnelle et étendant son registre bien au-delà de la castration. D’ailleurs d’une manière générale, l’exercice de la sexualité est interprété par Klein comme une recherche de réassurance dans la réalité contre l’angoisse et la peur de voir détruits les objets ou le Moi.

Le masochisme féminin est supposé naître, selon elle, de la nécessité d’incorporer un mauvais pénis paternel sadique, recherché pour la capacité à détruire en elle ses objets dangereux. On le voit, l’extérieur vient toujours parer à une situation interne. Paradoxalement, pour une situation tellement dominée par l’accent mis sur les objets internes, Mélanie Klein ne cesse de se référer aux objets externes conçus dans un rôle bien particulier : celui d’offrir un secours ou une réassurance contre les objets internes menacés.

Ainsi, elle attribuera d’une manière très réaliste, les différences sexuelles entre le garçon et la fille en insistant sur la capacité du premier à s’assurer sur sa sexualité de par la localisation externe du pénis. Aussi, l’épreuve de la réalité interprétée dans ce sens précis, joue bien un rôle chez Mélanie Klein. Il ne s’agit pourtant jamais de la réalité comme condition du plaisir mais plutôt comme possibilité de se rassurer sur la limitation des dégâts causés par la destruction interne. À cet égard, les produits de l’excrétion, urines et fèces, ont des capacités destructrices étendues. Comme selon Mélanie Klein, l’enfant ne fait pas la distinction entre le lait, l’urine et les fèces, on peut parler d’intercommunication entre les produits des différentes zones érogènes. Le maximum de potentiel destructeur affecté d’un coefficient de toute puissance revient aux excréments. Chez la fille les relations internes dominantes (intérieurs des corps de la mère et de l’enfant gardiens du monde secret féminin) sont particulièrement infiltrées de destructivité, puisque l’absence d’organe génital comme le pénis ne permet pas la réassurance de l’intégrité corporelle. On voit que, sur ce point, Mélanie Klein est assez proche de Freud, sinon que le concept de castration n’a pas de place dans sa pensée, alors que l’envie du pénis est reconnue. Mais comme elle l’explicite clairement l’attitude envers le sexe masculin est marquée par le rôle qu’a tenu dans les premiers mois le sein maternel.

Prédominance chez la fille de l’interne ; ainsi le rôle du vagin est-il reconnu par elle très tôt. La fonction clitoridienne serait seconde résultant du refoulement à l’arrière-plan du vagin qui est l’organe le plus dangereux et le plus menacé par les attaques internes dans sa conception sadique du coït parental. Ceci en raison de son caractère interne, car interne signifie toujours pour Mélanie Klein, terrain du combat impitoyable des pulsions destructrices, siège des angoisses les plus annihilantes. Mélanie Klein ne conteste donc pas l’activité clitoridienne dominante ou la valeur symbolique comme pénis du clitoris, simplement elle considère cet état de choses comme secondaire. Elle est donc toute prête à admettre l’existence d’un complexe de castration féminin. Elle reconnaît le rôle du changement d’objet. Mais elle attribue au pénis un rôle double. Celui-ci est soit l’organe signifiant d’un assouvissement oral complet, soit l’organe par qui est comblé le corps de la mère. On voit que Mélanie Klein passe de l’objet partiel à l’objet total sans s’embarrasser d’objections réalistes. Il faut encore ajouter à cela le rôle des identifications consécutives aux introjections. Ces identifications sont elles-mêmes soumises au couple ordonnateur de toute la pensée kleinienne : le bon et le mauvais (sein, lait, fèces, urines, pénis, etc.), qui explique que chaque objet ou chaque substance puisse jouer un rôle destructeur ou réparateur. Les mêmes instruments qui firent tout le mal doivent servir à le réparer, selon ses termes.

La question du stade phallique chez la fille (et son corrélât l’envie de pénis) est interprétée, aussi bien par Mélanie Klein que par d’autres analystes femmes (mais pas toutes), comme relevant d’une identification au père et à son pénis. Elle serait de nature secondaire et défensive. Au départ existerait une identification maternelle à un stade où bouche, anus et vagin sont confondus. C’est à la faveur d’idées comme celles-là qu’on ne sait jamais quand Mélanie Klein parle des organes génitaux, vagin ou pénis, s’il s’agit de ceux qui sont désignés en tant que tels ou s’ils sont des équivalents d’autres objets prégénitaux ou des zones qui leur correspondent. De même l’acte sexuel n’est jamais considéré dans sa valeur propre mais dans ses connotations sadiques, destructrices ou réparatrices. La puissance sexuelle est ici muette ou inconnue. Nous avons vu que la castration proprement dite était noyée dans un désastre beaucoup plus global et indifférencié.

On est toujours tenté de reprocher à Mélanie Klein une considération exclusive du monde intérieur. En fait, elle s’intéresse aussi aux facteurs extérieurs. Les caractéristiques réelles de l’objet peuvent aussi figurer dans ses descriptions. De même elle souligne l’importance des personnages secourables pour l’enfant, en dehors des parents, qui par leur statut moins infiltré de fantasmes et davantage inscrit dans le réel peuvent corriger l’effet excessif de la vie imaginaire.

Un point important souvent sous-estimé est celui de la signification des menstrues qui ici encore se réfère à la réalité. Ici la castration serait peu discutable. Mais selon Klein ce qui domine est le réveil d’anciennes angoisses et une fois encore le sang ne sera pas distingué des autres substances corporelles, les excréments en particulier.

Il peut être interprété comme agression de la mère ou du père, comme rétorsion dans les deux cas pour ses propres forfaits. Ils concernent le vol du pénis du père et des enfants dans le ventre de la mère, ou entraînant des rétorsions tant de la part de la mère que du père et mutilant la fille. Ici s’instaure un cycle sadique : coït sadique des parents, destruction de ce coït sadique par la fille, sadisme vengeur des parents à l’égard de la fille, etc. Toutefois Mélanie Klein paraît adhérer ici à la conception du clitoris comme séquelle résiduelle du pénis châtré. C’est une des rares mentions explicites de la castration proprement dite dans ses conceptions. De même admet-elle que la puberté chez la fille, du fait de la menstruation, réactive beaucoup plus d’angoisses archaïques que chez le garçon. Car la fille est une mère potentielle. Les substituts symboliques de l’enfant sont comme chez Freud le pénis ou les fèces ; l’inverse est aussi vrai, c’est le pénis qui serait le substitut de l’enfant. L’introjection du pénis du père est aussi le germe de la formation du Surmoi paternel. Le désir d’enfant servirait selon Klein à apaiser l’angoisse et la culpabilité par rapport à ses désirs féminins. L’équivalence de l’enfant avec les fèces relie le fantasme des mauvaises selles avec la crainte de porter un enfant monstrueux. Ce qui est vrai des fèces est aussi vrai du pénis introjecté, selon qu’il est vécu comme mauvais ou bon. Le sadisme féminin est exacerbé par la crainte du mauvais pénis et par le désir de le détruire. Dans le cas contraire l’enfant se rassure sur l’intégrité, la bonté de l’intérieur corporel. On retrouve ici la vertu réparatrice de ce qui est vécu comme bon.

D’une manière générale l’anatomie sexuelle de l’organe génital féminin renforce le rôle des fixations orales (parenté réceptrice bouche-vagin) et l’importance des introjections. La position phallique résulte de l’introjection du pénis du père mais ses effets sont plus diffus que chez le garçon. Contrairement à l’opinion de Freud, Mélanie Klein croit à l’existence d’un Surmoi plus sévère chez la fille par impossibilité de vérifier l’intégrité de son sexe non visible. À l’introjection s’associe la projection liée à la toute-puissance accordée aux excréments, qui nécessite un contrôle secret sur ses objets cachés et d’autant qu’il faut tromper la surveillance de la mère fantasmatique qui attaque l’intérieur du corps de la fille. Cette prévalence de l’interne explique le rôle dominant de l’inconscient chez la femme, alors que l’homme serait plus orienté vers la réalité extérieure. De même le Surmoi féminin serait plus fort que le Surmoi masculin alors que le Moi de l’homme serait plus cohérent que celui de la femme.

L’article où Mélanie Klein expose sa conception est antérieur à la parution de l’article de Freud de 1931 sur la sexualité féminine. Dans un post-scriptum elle met en lumière sa divergence avec la conception de Freud. Elle reproche à ce dernier de méconnaître le rôle du Surmoi et de la culpabilité dans la relation préœdipienne de la fille à la mère. Pour Freud en effet il n’est de Surmoi que postœdipien (mais il peut exister une culpabilité présurmoïque, donc préœdipienne).

Selon Mélanie Klein la fille se défend contre sa propre attitude féminine moins par suite de ses tendances masculines que par crainte de la mère et de ses attaques. En somme, alors que Freud ne voit dans l’attachement préœdipien qu’amour, pour Mélanie Klein la haine est déjà présente. Une autre manière de dire que ce qui pour Freud est préœdipien est pour Mélanie Klein expression d’un Œdipe précoce. Il est inutile de souligner les différences entre ces deux auteurs. Avec Mélanie Klein la théorie psychanalytique ne s’enrichit pas d’un chapitre nouveau, elle subit comme une mutation qui la fait devenir autre, en dépit de l’avis de ceux qui veulent y voir une continuité. À sa suite d’autres auteurs se réclamant de ses conceptions apporteront de l’eau au moulin de ses idées. Jones d’abord dont la position privilégiée lui fait servir d’intermédiaire entre Freud et Klein et qui contribua personnellement à l’enrichissement de notre connaissance sur la sexualité féminine et Joan Rivière qui sut intelligemment décrire les manifestations de la pseudoféminité dans un travail demeuré célèbre sur la féminité comme mascarade.

II. Le développement sexuel du garçon

Ce n’est pas une des moindres originalités de M. Klein que de postuler une phase féminine initiale, commune aux deux sexes caractérisée par une fixation orale de succion du pénis du père. Ceci est déjà le résultat d’une substitution au sein de la mère du pénis du père incorporé par la mère. L’enfant désire s’en emparer, blessant la mère à cette occasion. Il y a donc à l’origine rivalité entre la mère et l’enfant pour la possession et la jouissance de ce pénis – ce qui entraîne la crainte de représailles. L’intérieur du corps de la mère est l’objet d’attaques sadiques par tous les orifices. Le pénis désiré est haï puisque non disponible. Ces attaques contre le pénis du père sont plus importantes que chez la fille – si le corps de la mère est l’objet premier des attaques du garçon très vite c’est le pénis du père incorporé qui en est la cible privilégiée.

Le fantasme des parents réunis dans le coït et formant bloc contre le garçon met en danger son propre pénis entraînant des craintes de castration par le pénis du père dans le vagin de la mère lors de la pénétration de la femme. Comme Mélanie Klein le résume bien, le péril vient soit de l’intérieur du corps maternel rempli de dangers, soit de l’intérieur de l’enfant qui referme des périls analogues. Le danger vient donc toujours des intérieurs de l’objet, comme du Moi. Le danger se porte chez le garçon plus électivement sur le pénis lui-même investi de toute-puissance phallique (alors que chez la fille c’est la toute puissance excrémentielle qui domine). La localisation externe du sexe du garçon lui fait moins craindre de danger pour son intérieur, ou disons qu’il a plus de raisons de se rassurer sur leur caractère imaginaire. Le but du garçon reste la possession de la mère par le coït.

La bonne mère intériorisée aidera au déplacement vers l’extérieur. La concentration phallique de la toute-puissance sadique est nécessaire à l’assomption du sexe masculin. Elle permet l’affrontement avec le père. Le pénis organe de pénétration devient non seulement perceptible mais perceptif assimilé à l’œil et à l’oreille dans leurs qualités investigatrices et exploratrices.

Mélanie Klein comprend le fantasme de la « femme au pénis » comme l’expression du pénis paternel contenu dans l’intérieur de la femme. Elle différencie ce fantasme de celui de la mère phallique pourvue d’un pénis féminin, qui serait à mettre au compte d’angoisses plus primitives. Mélanie Klein parle obscurément des dangers présentés par les pénis (?) incorporés par la mère et les rapports sexuels des parents. Court-circuit enfants-pénis ?

L’évolution du développement permettra une meilleure différenciation entre mère et père, la mère devenant l’objet principal de la libido et le père celui de la haine.

Mais les angoisses et les désirs anciens ne disparaissent pas, le pénis de l’enfant vise toujours à détruire le pénis paternel dans le vagin de la mère. C’est ainsi qu’elle explique l’agressivité inhérente à tout rapport sexuel masculin. Lorsque décroît cette agressivité on voit apparaître des tendances réparatrices. Ainsi donc le plaisir sexuel pour Mélanie Klein ne saurait à lui seul caractériser la relation génitale. Celle-ci à ses yeux doit s’accompagner de la restauration des dommages causés par la destructivité prégénitale, grâce aux vertus « curatives et purificatrices » du pénis de l’homme. La résolution du conflit avec le père dans l’identification dépend de la tolérance à l’angoisse et de la modification des sentiments destructeurs liés au pénis paternel et à la personne du père. Toutefois l’hétérosexualité ne sera atteinte que si la phase primitive féminine est dépassée. Ce dépassement est ce qui permettra au garçon de surmonter l’hostilité à l’égard du sexe féminin fondée en fait sur un sentiment d’infériorité, d’angoisse et de haine. Il y a chez le garçon une formation correspondante à l’envie du pénis chez la femme : une envie de la féminité. On peut imaginer que l’homme se trouve face à une impasse lorsque ses désirs envers les femmes sont contrecarrés par la crainte d’une rétorsion de leur part pour l’agressivité qu’il leur voue. En revanche, l’intégration de cette phase féminine primitive pourra aider l’homme à comprendre les besoins féminins d’introjection du pénis paternel. À cet égard, l’homme pourrait servir aussi de mère à sa femme, devenue ainsi son enfant de par ses identifications à la mère primitive.

Pour en arriver à l’angoisse de castration, celle-ci, on s’y attend, n’est pour Mélanie Klein que l’aspect très partiel d’une angoisse dont l’objet véritable est le corps et plus précisément l’intérieur de celui-ci. En revanche, le pénis, en tant que tel, joue un rôle plus spécifique à titre de déplacement vers l’extérieur, investi orgueilleusement et comme conjuration des angoisses premières. Il est, comme nous l’avons dit, support de la toute-puissance, destructrice puis réparatrice, facteur de médiation dans les rapports avec la réalité et finalement objet d’un rapprochement symbolique avec le Moi. Le pénis représenterait le Moi et le conscient, alors que tout ce qui est interne représente l’inconscient et sans doute le féminin.

Mélanie Klein va s’attarder à quelques perturbations du développement sexuel. On ne sera pas étonné de constater qu’elle mentionnera les fixations haineuses au sein maternel lorsque le sadisme oral est à parts égales avec l’oralité de succion. Cette haine de la mère s’étend à ce qui succède immédiatement au sein selon elle : le pénis paternel introjecté par la mère, qui prend la suite après l’abandon du sein haï. Mélanie Klein revient ici, sans beaucoup clarifier la question, à son idée des pénis et des excréments tout-puissants comme objets très destructeurs, attributs de la mère phallique, distincts à ce titre de la femme au pénis.

Le fantasme des parents combinés est aussi dominant ; ils sont l’objet d’attaques et empêchent la formation d’une bonne image maternelle. L’angoisse est alors exacerbée du fait de la destructivité intense et extensive dont le corps interne de la mère est l’objet et qui s’étend à l’intérieur de l’enfant. Ces facteurs sont cause d’une atteinte de la santé psychique, sans plus de précision. Il semble bien que c’est à l’homosexualité que pense Mélanie Klein. Dans ce type de choix d’objet, la présence du pénis sur le corps du partenaire évite l’angoisse de la confrontation avec l’intérieur du corps de la femme – ce qui est aussi un moyen de nier l’inconscient étant donné les relations établies par Klein entre l’intérieur, l’inconscient et la féminité.

Mélanie Klein souligne le rôle d’un complexe fraternel (dans une activité sexuelle dirigée contre les parents). Elle invoque ici un mécanisme qui serait présent dans la paranoïa. Lorsqu’il y a passage à l’hétérosexualité malgré la persistance de traits paranoïdes la complicité s’établit avec la mère pour détruire le pénis paternel. Dans tous les cas, il faut souligner la part jouée par les fantasmes de toute-puissance et de mégalomanie. Il est clair que l’objet de l’attention de Klein ici est la paranoïa et les liens que celle-ci entretient avec l’homosexualité. Il ne faut pas méconnaître le rôle d’éloignement de la mère ou de la femme que permet l’objet homosexuel. Il faut encore ajouter à cela le désir de châtrer le père qui s’y associe, ou celui de s’emparer de son pénis.

Mélanie Klein a exposé ses vues sur la sexualité du garçon et de la fille tôt dans son œuvre, en 1932. À cette époque, elle n’a pas encore découvert les positions schizoparanoïdes et dépressives qui joueront un rôle si important dans la pensée de ses élèves. D’où le caractère à la fois foisonnant, d’une imagination riche et jamais à court d’explications souvent contradictoires, de sa pensée touffue qui, à l’époque, manque de la structure qu’apportera la définition de ces deux regroupements majeurs. On ne manquera pas de souligner sa liberté d’esprit et sa créativité. Il reste que cette interprétation du psychisme si elle a fait beaucoup d’adeptes continue à susciter beaucoup de réserves. La lecture de Freud apparaît, à côté, limpide. Recenser les objections d’une telle manière de voir dépasse les limites de ce travail. Un paradoxe cependant.

Alors que Mélanie Klein remonte toujours plus haut dans l’explication des traits de la phase phallique, ne manquant jamais de souligner les racines de fixation prégénitales et de la phase féminine primitive communes aux deux sexes, sa description de la sexualité du garçon est à mon avis plus convaincante que celle de la fille. En tout cas, plus claire. On voit que l’androcentrisme ne suffit pas à expliquer l’obscurité persistante de la sexualité de la fille, de la femme et de la mère. Ni non plus le sexe du théoricien.

Note sur Winnicott : l’élément féminin pur. -

L’exposition des idées de Mélanie Klein souligne surtout le rôle des étapes antérieures à la phase phallique dans une perspective qui demeure très marquée par la référence aux pulsions et surtout aux pulsions destructrices. À cet égard Mélanie Klein se situe dans une certaine continuité avec Freud. Nous citerons maintenant une autre conception originale, celle de Winnicott. L’œuvre de ce dernier auteur ne peut se comprendre que par rapport à la démarcation qu’elle se propose d’effectuer par rapport aux idées de Mélanie Klein surtout. Dans le cas présent, cette démarcation s’effectue aussi par rapport à Freud. Mais elle vise également l’éclairage des premiers moments de l’évolution psychosexuelle à partir de l’analyse des relations mère-enfant. Nous n’en donnerons qu’un bref aperçu.

Winnicott est l’auteur d’une conception de la féminité tout à fait originale. Reprenant les thèses classiques de la bisexualité, Winnicott constate l’existence d’un élément masculin et d’un élément féminin dans chaque sexe. Un clivage (ou dissociation) peut affecter en chaque sexe les éléments du sexe opposé. À ces idées faisant partie du patrimoine de la théorie psychanalytique, Winnicott ajoute une distinction fondamentale : celle entre élément masculin et féminin à l’état pur.

L’élément masculin à l’état pur est d’essence pulsionnelle (se rappeler que selon Freud la libido est toujours d’essence masculine). Cet élément comporte deux aspects actif et passif, il concerne bien la relation du bébé au sein comme aux autres zones érogènes. On comprend ici que la position féminine résulte du retournement (passif) de la masculinité (active).

Il existe selon Winnicott un élément féminin à l’état pur, également relié au sein, mais tout à fait différemment. Cette relation est sur le mode de l’être (ou de l’identification) le bébé devient le sein (ou la mère), l’objet est alors le sujet. Pour Winnicott ceci n’a aucun rapport avec la motion pulsionnelle. L’objet en question est dit objet subjectif, objet antérieur à son statut de non-Moi. Ceci est la base du sentiment du Soi, qui est à la racine de la conscience d’avoir une identité. En fait Winnicott fonde cette acquisition sur le sentiment d’être – qui ne comporte ni conscience de réunion (être-un-avec) ni de séparation. Bébé et objet sont un. Ce que Winnicott décrit en fait est un lien qui serait le départ des identifications introjectives et projectives. Ainsi l’élément féminin pur, est source de la relation à l’être. Dit en termes banaux, cela veut dire que c’est la mère qui fait un avec l’être de l’enfant, à quelque sexe qu’il appartienne. En somme, il y a la mère, source de toute créativité et l’enfant qui n’aurait pas de sexe – parce que la problématique de l’avoir n’est pas acquise et que seule celle de l’être est en cause. Winnicott attribue beaucoup de malentendus au fait que l’on a exprimé l’élément féminin pur en terme de féminité, comme s’il allait de soi que la femme posséderait cette caractéristique plus que l’homme ce qui est loin d’être évident, car ces éléments existent aussi bien chez le mâle que chez la femelle.

C’est lorsque la séparation sera intervenue que l’on pourra parler d’élément masculin. L’élément féminin est [is], l’élément masculin fait [does]. L’élément féminin dépendra de la qualité des soins maternels, c’est-à-dire d’une mère suffisamment bonne qui permettra à l’enfant de sentir que le sein est l’enfant. Ceci pour Winnicott, répétons-le, n’a rien à voir avec les pulsions. Citons pour terminer l’aphorisme winnicottien : After being – doing and being done to. But first being « Après être – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord être. »

On n’aura pas manqué de remarquer que, tant chez Mélanie Klein que chez Winnicott, le complexe de castration proprement dit joue un rôle mineur. Il est subordonné à ce qu’on ne peut même plus appeler ses précurseurs, tant les phases préphalliques sont ici traitées selon des points de vue différents de ceux de Freud. On notera surtout l’opposition entre la vision « instinctuelle » (dans un sens différent de Freud) de Mélanie Klein à la conception « purifiée » de Winnicott qui fait précéder la vie pulsionnelle d’un stade antérieur de qualification difficile qu’on pourrait définir par l’injection de la vitalité par la mère. Peut-on lui attribuer la qualité d’un narcissisme projeté ?