Chapitre VI. Sens du complexe de castration

Quel est le sens du complexe de castration ? Faut-il le chercher dans la vie biologique, sociale ? Sur le premier point notre incursion dans ce domaine nous montre qu’il n’en est rien. Si ce n’est que… les effets de la castration réelle révèlent, en effet, que les perturbations proprement sexuelles sont moins frappantes que les manifestations anxieuses ou dépressives, l’apathie, l’inertie, le repli sur soi. Autrement dit, la sexualité est source première d’investissement. Sur le second point, la recherche anthropologique nous apprend que, contrairement à ce qu’une conception simpliste des choses pourrait laisser croire, les interdits portant sur la sexualité dans les sociétés sans écriture sont nombreux – encore beaucoup plus nombreux que dans les sociétés à écriture. Et si la castration n’est pas directement pratiquée les « blessures symboliques » exigées par le groupe social peuvent difficilement être comprises autrement que comme des équivalents de celle-ci. Encore qu’il n’en découle pas nécessairement que celle-ci soit d’interprétation univoque, puisque certaines mutilations telles la subincision peuvent être considérées comme avantageuses (Roheim). La pratique rituelle qui se rattache symboliquement à la castration s’inscrit dans la problématique des rapports, le plus souvent conflictuels, entre les sexes et peut être interprétée comme une réflexion (largement fantasmatique) sur les événements de la vie : conception, grossesse, accouchement, séparation d’avec la mère, puberté, mariage, parenté et mort. Chaque société élabore à sa manière son imaginaire collectif, mais il semble bien que ce sont ces événements plus que d’autres qui constituent le ferment du penser, l’agent inducteur des règles de la société dont la prohibition de l’inceste constitue, selon l’expression de Lévi-Strauss, la règle des règles. En somme, si la sexualité comme concept est rarement abordée de front, elle est indirectement désignée sous certaines de ses figures.

La castration mérite-t-elle d’être ainsi placée en position ordonnatrice, même après que nous ayons souligné la valeur symbolisante de la prohibition de l’inceste ? À notre avis, la prohibition de l’inceste est l’édiction symbolique de la nécessité de réguler le « plaisir des plaisirs », toute absence de frein étant susceptible de faire encourir à la société humaine un danger. La menace de castration est ce frein, ce sacrifice nécessaire pour qu’individu et société survivent et se développent. Castration, inceste, loi et société sont donc solidaires. Ici s’arrête généralement le dialogue entre anthropologues et psychanalystes dans les cas les plus favorables et quand il a lieu. Les anthropologues sont obligés de penser la prohibition de l’inceste, parce que celle-ci est un fait qu’ils ne peuvent ignorer. En revanche, aucune contrainte comparable ne s’impose pour le meurtre du père car rien dans leur expérience ne vient suggérer la thèse du parricide. C’est, à notre avis, pour deux raisons. Le rapport de l’enfant au corps de la mère, donc au plaisir et à la jouissance obtenus à son contact (en réalité pour le premier et en fantasme pour la seconde) est directement observable chez tout individu aux périodes initiales de sa vie, en toute espèce de société et, on peut l’inférer, à n’importe quelle époque. Le désir de meurtre du père, lui, ne se révèle que par des signes indirects où certains mouvements agressifs peuvent être interprétés, après déplacement ou par symbolisation, comme des parricides déguisés. Mais si on ne saurait invoquer en sa faveur le même caractère de généralité, c’est que l’observation part toujours d’une situation où la prohibition de l’inceste est déjà en vigueur. Or celle-ci, qui est en elle-même une solution, prévient explicitement l’inceste et implicitement le parricide. Autrement, ce serait admettre que si ce tabou était violé, l’inceste aurait lieu sans aucune incidence quant au père. La prohibition de l’inceste implique nécessairement le parricide pour jouir de la mère en écartant l’obstacle majeur aux satisfactions espérées. La prohibition du parricide ne s’observe donc pas dans les sociétés sans écriture parce que le respect de la règle des règles reconnaît en fait l’existence du désir de l’inceste, désigné ainsi négativement. Mais le problème ayant été ainsi résolu, cette prohibition gomme aussi toute allusion au parricide, parce que celui-ci symbolise le désordre, le chaos social consécutif à la mise à mort du père et la levée de toute limitation de la course à la jouissance. Tout ce qui reste à observer c’est le pacte social des frères. Et c’est sans doute pourquoi dans les conceptions de la parenté selon Lévi-Strauss, ce sont les frères qui échangent des sœurs. Lévi-Strauss répète le refoulement social : il ne connaît plus que des frères qui s 'entendent pour échanger des sœurs afin de masquer la violence du rapt qui exige la mise à mort de celui qui jouit de la femme-mère.

C’est bien aussi pourquoi la castration est une rétorsion euphémique des pères contre le désir des fils de les faire mourir en désignant le corps du délit à l’origine de l’attentat à l’ordre paternel. Quant aux divinités maternelles, le lien avec l’enfant époux voue celui-ci à une fixation aliénante.

Mais allons plus loin, car ceci ne dit pas encore le sens de la castration. On peut sans risquer de se tromper désigner la peur de la mort comme une occurrence des plus générales de la condition humaine. Nous ne tirerons pas argument de ce qu’un des traits qui caractérisent la mutation humaine est l’enterrement des morts, la prescription intangible de doter le mort d’une sépulture. Or l’on tend souvent à confondre la peur de la mort et la peur de l’inconnu après la mort, c’est-à-dire la question de l’existence ou non d’une vie après la mort et des aspects que pourrait prendre celle-ci. Le plus souvent ce dernier point a fait l’objet de conceptions rattachables à la religion. Il n’y a pas que dans nos civilisations judéo-chrétiennes que l’idée d’un jugement dernier, ou porté après la mort, décide du sort de l’ex-vivant, la justice des hommes se révélant à l’évidence, sous n’importe quel régime et à n’importe quelle époque, bien aléatoire ou ayant donné trop d’occasions de douter d’elle pour croire qu’elle peut décider équitablement si le disparu doit être finalement récompensé ou puni.

La confusion entre peur de la mort et peur de l’après-mort et le nombre de religions qui affirment l’existence d’une vie post-mortem portent un témoignage éclatant de ce que l’homme ne peut se résoudre à accepter que la mort signifie la cessation définitive de toute vie. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’existe pas de conceptions mythologiques ou religieuses qui envisagent la vie post-mortem comme uniquement et exclusivement pénible ou douloureuse. C’est donc affirmer que la possibilité du plaisir ou de l’absence de déplaisir y est toujours envisageable, mais bien entendu en aucun cas assurée, et souvent en balance avec un mode d’existence des plus déplaisant destiné à intimider le vivant pour le contraindre à se plier aux règles de l’éthique et de la loi de son groupe. Reste que la possibilité d’un plaisir dans l’au-delà existe. Et c’est là le cœur de la peur de la mort. Celle tout simplement de voir la vie s’arrêter, avec toutes ses conséquences agréables ou désagréables. Or, pourquoi y a-t-il peur ? La seule réponse convaincante est la crainte de voir le plaisir (de vivre) s’arrêter. Et c’est là, en effet, un phénomène des plus énigmatiques de l’histoire de la pensée de constater le temps qu’il a fallu avant qu’un Freud découvre l’évidence du principe de plaisir-déplaisir. La découverte du principe plaisir-déplaisir est l’acte le plus résolument athéiste de toute la connaissance sur le psychisme humain. Car en y associant la menace de castration, elle explique la crainte de celle-ci, même chez les sujets qui ne sont pas religieux. De fait, elle est ce qui, une fois l’analyse de la fonction psychique du religieux poussée à son terme, subsiste comme un reste qui n’est pas réduit par elle et qui après coup désigne en fait ce que vise le Surmoi ; sans qu’il soit nécessaire qu’il y ait un Surmoi pour l’expliquer. Et c’est d’ailleurs pourquoi Freud suppose que le Surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe. Autrement dit que la menace de castration précède le Surmoi, qui une fois créé deviendra le gardien du souvenir de la menace et l’agent de sa possible réactualisation. De toute manière la castration « originaire » est là avant le Surmoi. N’oublions pas que pour Freud la menace de castration est antérieure au complexe d’Œdipe. Elle est liée, alors au plaisir autoérotique. Tout ce que l’on peut dire est que l’Œdipe lui donne sa signification en l’insérant dans un complexe.

Or donc, si l’on dépouille le rapport à la mort de tout ce qui s’y rattache par la voie du discours religieux, véritable fétiche pour masquer cette crainte de la fin du plaisir, on tombe sur le simple constat qu’avoir peur de mourir signifie avoir peur de ne plus pouvoir jouir de la vie. De proche en proche, la crainte de perdre les privilèges qui augmentent la capacité et la multiplicité des occasions de jouir, peut signifier la crainte de ne plus pouvoir espérer jouir de l’essentiel et de ce qui s’y rattache, le corps de la mère. À la limite ce serait d’être privé de jouir de î’ « être en vie », préalable au jouir du corps de la mère. Ainsi la menace de castration se trouve-t-elle « encadrée », pour ainsi dire, entre la variété des plaisirs de la vie, qui subliment ou prolongent la jouissance du corps de la mère et le simple fait d’être en vie, étant précisé qu’être en vie suppose un plaisir de vivre souvent inconscient mais immanquablement révélé par l’affect dépressif qui indique cruellement la souffrance entraînée par sa perte.

Si par ailleurs nous plaçons l’inceste, donc la sexualité, comme plaisir des plaisirs nécessitant l’invention d’une règle des règles, la castration apparaît bien comme le régulateur indispensable de la sexualité non seulement pour la vie sociale mais pour la croyance de l’individu en sa propre survie terrestre, aussi longue que possible. L’inconscient conserve cette conception originaire basale lorsque celle-ci sera remplacée par d’autres plus élaborées (péché originel ou autres). Et comme l’inconscient ignore le temps, il obéit à la menace de castration comme symbole de la menace de mort, en tant que cessation définitive du plaisir avec conservation d’un corps survivant mais ayant perdu le prix de la vie.

Le sens de la castration est donc bien symbolique : pas seulement par sa face érotique en relation avec la mère incestueuse du complexe d’Œdipe, mais aussi par sa face meurtrière, vectrice du désir de faire mourir celui qui s’oppose à ce plaisir incestueux. La castration apparaît comme une mesure qui évite la vengeance du talion en punition du désir parricide. Non par mansuétude, mais parce que les raisons du meurtre peuvent être multipliées. On a toujours plus d’une raison de vouloir attenter à la vie de quelqu’un. Ce désir de meurtre, si facile à vérifier dans l’expérience commune – de la lecture des journaux aux intrigues de nos divertissements culturels – ne dit pourtant pas sa relation à la mort du père. Et c’est alors le moment de se rappeler que la mort n’existe pas pour l’inconscient, qui traite de la mort comme effet de la simple suppression d’un rival, sans autre conséquence que sa mise à l’écart. C’est pourquoi Freud dira que pour lui l’angoisse de mort n’est rien d’autre qu’une angoisse de castration. En revanche, la castration désigne l’objet du délit : la jouissance incestueuse et prend valeur symbolique de référer la sanction au plaisir des plaisirs. Castration vaut pour mort, comme sanction affectée au désir obstiné de jouir du plaisir en écartant tout ce qui s’y oppose. La castration a l’avantage de faire d’une pierre deux coups : rendre l’inceste impossible et garder le père en vie, ce qui n’a pas que des désavantages, car sa vie est nécessaire à la protection de l’enfant. Reste à savoir si la castration doit être acceptée. Si la nier est une reconnaissance de la lutte contre l’angoisse qu’elle suscite qui va bien au-delà de la méconnaissance, ne pas s’y soumettre n’est le lot des audacieux (ou des préférés des mères) que par déplacement prometteur de succès à qui en respecte la lettre, confinant l’interdit à l’inceste. En fait, la problématique freudienne, si elle recherche bien le surmontement de l’angoisse de castration ne voit pas la solution du complexe de castration dans l’acceptation ou le refus de celle-ci, mais dans l’accès au renoncement œdipien. La solution du complexe d’Œdipe passe par là. Quand bien même celle-ci n’indiquerait qu’une issue plus idéale que pratique elle ne saurait être confondue avec une « acceptation de la castration symbolique » (Lacan). Car le renoncement est la condition nécessaire à la cessation de l’épuisement dans le conflit stérile et insoluble avec l’accession à la possibilité d’un détournement de l’Œdipe dans la sublimation. Le renoncement ne porte sur le champ de bataille œdipien que pour ouvrir le conflit en d’autres espaces en y engageant toutes ses forces avec tout le courage dont on est capable. Cette diversion a sa source dans la sexualité, elle occupe le passage du temps et donne de l’ouvrage à la descendance.

La sexualité est donc ici reconnue dans sa double valeur : celle de la différence des sexes et celle du rapport de la génération, c’est-à-dire de la perpétuation de la vie. L’inceste et la mort sont réunis à travers le symbole négatif de la castration. C’est pourquoi il est vain de chercher la solution des énigmes de la vie psychique dans un prétendu « en deçà de la sexualité » pas plus que dans un au-delà de celle-ci, ni même autour et à côté de l’indice de ce que Freud, à la fin de son œuvre, appelait les pulsions d’amour et de vie qu’il devait opposer aux pulsions de destruction et de mort.