Introduction

Sexe vient de secare, de sexion. Le nom porte donc la trace d’une coupure, celle qui sépare les deux sexes et qui renvoie à une androgynie primitive mythique. Mais la sexion, la castration, est aussi ce qui sépare le sexe du corps. La sexualité humaine dépend de l’action coordonnée de déterminations complexes. Divers chapitres biologiques, sociologiques et historiques, éthiques, familiaux et psychologiques emboîtent leurs effets les uns dans les autres. Rien qu’au chapitre biologique, il faut tenir compte de niveaux d’activité étagés qui dépendent de la transmission chromosomique, du développement embryonnaire, des sécrétions hormonales qui interviennent à des étapes différentes du développement. Ce dernier s’étend de la conception jusqu’à la puberté (physiologiquement) et de l’adolescence jusque tard dans la vie adulte où l’on peut observer des changements dans la vie sexuelle (virages de l’hétérosexualité à l’homosexualité). On peut aisément imaginer qu’une détérioration de l’un quelconque des niveaux considérés ou de l’une quelconque des étapes qui interviennent dans le temps bloque le déroulement des processus nécessaires à la manifestation de la vie sexuelle, ce qui pourrait être assimilé à une castration.

Toutefois, au sens strict, la castration consiste en la privation des moyens de reproduction. Elle s’applique donc aux organes sexuels secondaires « terminaux » de la sexualité. Elle peut être anatomique et physiologique ou seulement physiologique. Elle peut être due à des raisons involontaires (pathologiques ou accidentelles) ou intentionnelles (acceptées : castrats, ou imposées : eunuques). Quant à la chirurgie rituelle, elle se contente de mutilations partielles, le plus souvent de blessures symboliques (circoncision, subincision, excision) qui ne touchent pas les fonctions de reproduction.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’elle peut concerner aussi bien l’animal que l’homme, le premier beaucoup plus que le second. Car elle a été pratiquée depuis des temps immémoriaux pour obtenir un comportement plus docile de la part de certaines espèces ou pour améliorer la consommation. Nous n’y ferons guère allusion que dans les cas où celle-ci fait l’objet d’une étude expérimentale. Le déterminisme sexuel polymorphe ne doit pas faire croire que plus l’atteinte touche les éléments les plus organiques du montage sexuel et plus ses conséquences se traduisent massivement sur le plan psychique. La castration réelle a plus d’effets non directement sexuels que sexuels.

Ce que Freud décrit comme complexe de castration est une découverte entièrement neuve et tout à fait autre. Il s’agit d’une formation psychique, née du développement de la sexualité infantile, du désir qu’elle provoque et de ses conséquences sur l’imagination de l’enfant. Elle est parfois précédée – surtout autrefois – d’une menace proférée soit par la mère soit par un de ses substituts (bonnes, gouvernantes) pour intimider l’enfant et l’inciter à renoncer au plaisir auto-érotique. Toutefois, si la menace vient des femmes, l’exécution de la sanction est attribuée aux hommes : le père, le docteur, etc. La conscience de la différence des sexes s’établit pour l’enfant principalement à un certain moment en fonction de la perception de la présence (chez le garçon) ou de l’absence (chez la fille) de pénis. Elle devient le thème prévalent (avec celui de la naissance des enfants) de la curiosité sexuelle qui cherche une explication à cette différence anatomique. Le garçon lui donne pour solution une théorie sexuelle infantile, celle de la castration accomplie par le père sur ses femmes. La mère a longtemps été créditée d’un pénis à titre exceptionnel par rapport à d’autres personnages féminins de moindre importance, avant d’arriver à la conclusion qu’elle aussi en est, en fait, dépourvue. La ou les sœurs offriront à la vue des organes génitaux qui seront perçus d’abord sans émotion grâce à l’idée qu’un pénis y poussera ultérieurement. Il faudra un certain délai avant d’admettre qu’il n’y apparaîtra jamais. Au moment du complexe d’Œdipe, la menace de castration, niée ou défiée dans un premier temps, devient effective psychiquement à partir de cette théorie sexuelle infantile, l’enfant craignant, cette fois pour lui-même, cette sanction. Comme cette menace s’inscrit – comme on vient de le voir – dans le cadre des relations œdipiennes qui incluent la fratrie, la mère et le père, il se constitue un complexe de castration – étroitement lié au complexe d’Œdipe. Le plus souvent on assistera au dépassement ou au surmontement, en fait à la destruction du complexe d’Œdipe, lequel succombera au refoulement. Cette étape contribuera à la genèse du Surmoi ; celui-ci prendra le relais du complexe de castration et de ses suites. La menace de castration lorsqu’elle prendra effet engendrera une angoisse de castration dont les conséquences seront plus ou moins pathogènes, selon les relations que celle-ci entretient avec un Surmoi plus ou moins rigoureux. Ce sera à lui de prendre en charge ladite menace et de faire pression inconsciemment sur le Moi. Si les désirs interdits persistent, l’angoisse de castration jouera son rôle de signal dissuasif dans toutes les occasions où les tentations de transgression pourront reprendre vie. Il faut alors remarquer que consciemment l’angoisse sera éprouvée sans que celle-ci n’ait pour cause ou pour objet explicite la castration. Seule l’analyse permettra de la rattacher à ce contenu infantile réactivé. Si l’on tient compte du rôle capital du déplacement, les extensions de l’angoisse de castration lui donnent un champ d’action très vaste et peuvent être responsables de la genèse de quantité de symptômes et d’inhibitions, dans l’ordre de la névrose et de la perversion, essentiellement. Dans les autres cas, l’angoisse de castration est moins absente qu’englobée dans d’autres angoisses qui obscurcissent son rôle.

Cette problématique fondamentale découverte par Freud et admise par l’immense majorité des psychanalystes même si elle est relativée, appelle de nos jours plusieurs remarques. Il est d’abord remarquable que nous n’ayons pu aborder la problématique de la castration que par le moyen d’une exposition historique, génétique qui rattache celle-ci à la sexualité infantile. Il faut ensuite relever que la castration est une production fondamentalement imaginaire, organisée en réseau. Nous avons dû en citer les éléments pour faire apparaître les liens entre menace, angoisse et complexe de castration.

Toutefois, cette exposition soulève certaines questions. D’une part, elle pose le problème des différences de développement de la sexualité infantile chez la fille et chez le garçon. Les idées de Freud, trop marquées par le cas du petit garçon ne rendraient pas assez compte des particularités spécifiques de la petite fille qui ne serait qu’indirectement concernée par la problématique de la castration.

En outre, le lien électif de l’angoisse de castration avec la névrose amène à s’interroger sur la place et le rôle du complexe de castration dans les autres entités cliniques, justiciables ou non de la psychanalyse. Faut-il simplement faire intervenir des fixations prégénitales, ou des « précurseurs » (oraux ou anaux) du complexe de castration, ou faut-il envisager des paradigmes foncièrement différents ? Quel serait alors les rapports de ces paradigmes avec le complexe de castration ?

Enfin, il convient de s’interroger sur la sémantique de ce fantasme de castration. Faut-il garder au complexe de castration sa signification littérale ou attribuer au concept décrit par Freud une portée métaphorique, voire anthropologique, qui ferait de la castration le signifiant d’une catégorie plus étendue qui inclurait des états aussi différents que, par exemple, la séparation, l’incomplétude ou le manque ? De façon semblable, l’angoisse de castration doit-elle être considérée comme la forme la plus différenciée d’angoisses plus anciennes, plus profondes, plus étendues qui feraient d’elle un produit tardif et de portée plus limitée, ou bien est-elle en quelque sorte un élément constitutif du désir humain, éclairant après coup toute forme d’angoisse ? Peut-on alors parler de castration symbolique ? Une réévaluation contemporaine devrait s’efforcer de répondre à ces questions, en confrontant la découverte de Freud avec les développements que lui ont donnés ses successeurs.

La simple lecture de cette introduction permet aisément de prendre la mesure de la distance qui sépare les aspects de la problématique de la castration réelle de ceux découverts par Freud. Prenons garde cependant que cette différence n’est pas seulement celle qui sépare les conséquences des atteintes anatomiques et physiologiques des organes de la reproduction et, selon l’expression de Freud auquel nous empruntons le titre d’un de ses articles, celle des conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. Car la spécificité de la psychanalyse est la référence au psychisme qui plus est, inconscient.