Chapitre II. Complexe : de castration, d’Œdipe ; précisions terminologiques

Comme nous rencontrons le mot complexe associé aussi bien à Œdipe qu’à castration, il n’est pas inutile d’en préciser la signification. On pourrait soutenir que l’emploi de ce mot aux origines de la psychanalyse traduit dans le champ psychopathologique une préoccupation analogue à celle qu’on rencontre dans d’autres disciplines qui renvoie aux termes d’ensemble ou de groupe.

L’idée générale qui lui est sous-jacente est que là où il est question de complexe, quand bien même on ne ferait allusion qu’à un seul des traits appartenant à celui-ci, la signification de ce trait isolé, partiel, n’a de sens véritable que si on le met en relation avec l’ensemble des autres traits composant le complexe, la signification en question étant subordonnée au sens dégagé par la constellation globale qui définit le complexe comme tel.

Ainsi la menace ou l’angoisse de castration sont partie intégrante du complexe de castration. Celui-ci est un ensemble réunissant la théorie sexuelle infantile relative au sexe féminin – donc la différence des sexes envisagée du point de vue anatomique avec ses conséquences psychiques (la mère comme être châtré, le père comme castrateur) – la scène primitive (comme scène de castration de la mère par le père), les défenses suscitées par l’angoisse de castration (refoulement, déni, clivage), les syndromes électifs suscités par l’organisation psychique élaborée plus ou moins directement autour de cette angoisse : homosexualité, fétichisme, etc. On voit alors qu’il s’agit d’un complexe de représentations préconscientes et inconscientes et d’affects conscients ou inconscients, liés entre eux, de telle sorte que lorsque l’un d’entre eux se trouve activé dans le monde extérieur ou intérieur, les autres le sont par contiguïté et inférence et appellent un déclenchement de signaux avertisseurs du danger pour les empêcher de se développer (angoisse signal ou accroissement des résistances). Un combat s’engage alors entre les motions psychiques ainsi surinvesties et les réactions de contre-investissement empêchant leur entrée dans la conscience.

Nous avons déjà signalé que les contextes où apparaît la référence à la castration (menace, angoisse) doivent être interprétés à la lumière de l’ensemble dénommé complexe de castration.

Les complexes s’appellent mutuellement et nouent des relations entre eux. Certains peuvent se superposer et partager ainsi un territoire commun et d’autres n’être que des sous-ensembles d’ensembles plus vastes. Ainsi le complexe de castration peut être considéré comme partie du complexe d’Œdipe. En effet, la longue dépendance du petit d’homme favorise et rend même inévitable rattachement de l’enfant à ses objets primaires, attachement nécessairement sexualisé de par la première floraison de la sexualité infantile à laquelle répond la sexualité – fût-elle refoulée ou inhibée – des objets primaires, les parents. La fixation répond à des satisfactions particulièrement investies des zones érogènes qui sont chacune l’objet d’ancrages en rapport avec les stades de développement décrits par la psychanalyse (oral, anal, phallique). Elles sont progressivement abandonnées pour laisser la place à celles qui leur succèdent dans la séquence développementale. Lorsqu’un trauma survient, ou que le conflit prend une forme trop aiguë, la régression force la libido à revenir à des fixations antérieures pour trouver des satisfactions substitutives aux satisfactions interdites par le conflit.

En fait la libido évolue par vagues successives où chaque couche liée à une zone érogène se superpose aux autres comme dans une coulée de lave.

Le complexe d’Œdipe est le couronnement de la sexualité infantile. Il se réfère à des objets pleinement constitués, la mère et le père, qui ont perdu cette qualité qu’ils avaient autrefois d’être des objets partiels, c’est-à-dire en rapport avec les zones érogènes et donc de ne pas être totalement indépendants du sujet. Père et mère sont maintenant conçus comme différents mais non comme homme et femme au plein sens du mot, parce que leur sexe est moins caractérisé par le pénis et le vagin que par le pénis ou son absence. Sans entrer dans le détail pour le moment, rappelons que la structure de l’Œdipe est particulièrement riche. À savoir qu’il comporte un aspect positif où le parent du sexe opposé est l’objet d’un attachement tendre, tandis que le parent de même sexe, à cause de l’obstacle qu’il représente à la réalisation des désirs, est l’objet de sentiments hostiles. Dans l’aspect négatif du complexe, c’est au contraire le parent du même sexe qui suscite un attachement tendre, tandis que le parent du sexe opposé est l’objet de la rivalité et des sentiments hostiles. Toutefois, ces deux aspects positifs et négatifs ne se neutralisent pas, car l’évolution normale du complexe se fait vers l’hétérosexualité, c’est-à-dire le complexe positif. On pourrait dire que le complexe biface comporte un aspect dominant et un aspect récessif, pour paraphraser la génétique.

Le complexe à l’état complet est donc constitué de deux aspects positif (ou hétérosexuel) et négatif (ou homosexuel) et de la force réciproque de ces deux composantes. À l’état normal, les deux faces positive et négative sont « détruites » par le refoulement, seuls certains vestiges appartenant aux deux faces subsistent et, comme on le comprend, restent sans explication de leur raison d’être puisqu’il faudrait pour cela que l’ensemble ait échappé au refoulement, la figure complète étant nécessaire pour faire sens.

Le complexe de castration s’insère donc dans le complexe d’Œdipe dont il est une partie. Il résulte aussi bien du complexe positif sanctionnant les fantasmes incestueux et parricides, inhibant toute tentative de transgression et poussant au refoulement puis au renoncement de la réalisation des désirs œdipiens, que du complexe négatif qui, chez le petit garçon, exige la castration imaginaire pour satisfaire les vœux homosexuels et chez la fille compense le sentiment de la castration relative à la non-réception du pénis du père par la fixation au choix d’objet maternel.

Il est cependant un autre aspect moins mis en valeur dans les exposés que l’on fait du complexe en général et de celui d’Œdipe en particulier. Un complexe n’est pas seulement un réseau synchronique tel que ses éléments s’articulent de manière indépendante. Classiquement le complexe est daté temporellement. Il est considéré comme une phase de la sexualité infantile. Cependant cet aspect chronologiquement défini, même si l’on discute périodiquement de sa date de survenue, pose le problème des relations de la sexualité infantile avec la temporalité. D’une part, il est clair que le complexe d’Œdipe apparaît à une phase déterminée du développement libidinal. Mais d’autre part, il existe dans les phases dites préœdipiennes (orale et anale) des précurseurs de la castration. La réflexion des psychanalystes, à commencer par Freud lui-même, s’est interrogée et s’interroge encore pour saisir les rapports entre les différentes phases du développement de la libido. On a tôt fait de remarquer que le complexe de castration, par exemple, pouvait être rapproché des résultats du dressage sphinctérien et l’on a parlé de castration anale. Du reste Freud dégagea le concept de « la petite chose pouvant être détachée du corps » pour relier les deux notions. De même, les rapports entre oralité et analité dans le cadre des relations d’objet partiel montre des points de recoupement. Enfin citons la fréquence des déplacements oro-génitaux dans le matériel des analyses. Toutes ces relations ne sont pas seulement synchroniques, mais laissent entendre qu’un point de vue diachronique fait apparaître des correspondances entre les diverses phases de la libido.

Le dénominateur commun fait intervenir : 1) une zone érogène située dans le corps ; 2) une recherche de plaisir mettant en relation la zone érogène et son objet ou encore le dedans et le dehors ; 3) un objet de la pulsion d’abord partiel, ensuite total. Cependant, la spécificité de la castration est bien liée – de l’aveu de Freud – à la phase phallique et se trouve directement attachée au sort du pénis, comme la spécificité de l’Œdipe est bien la triangulation qui fait subir à la sexualité infantile une mutation, celle-ci conservant ses attributs antérieurs mais remodelés par la différenciation des images parentales.

Ce dépassement du complexe conduit au renoncement du désir incestueux et parricidaire, à l’identification au rival de même sexe et en fin de compte, à l’acceptation de différer les satisfactions recherchées à l’âge adulte après consentement aux exigences du Surmoi et déplacement sur des objets substitutifs, dont le caractère de substitut échappe à la conscience du fait du refoulement.

Nous avons dénommé le complexe d’Œdipe complexe de la double différence : conjuguant dans ses effets les vicissitudes de la différence des sexes et celle de la différence des générations. D’où sa portée à la fois structurale et historique pour l’organisation du désir humain. On comprendra, à l’aide de ces versions simplifiées et schématisées, la signification du mot complexe et sa justification, lesquelles n’ont rien à voir avec le sens que le mot prend dans le langage populaire et qui a poussé Freud à n’en retenir l’usage que d’une manière restrictive.