6.

Vous trouvez, cher et sévère Juge, que mes lettres révèlent trop le plaisir avec lequel je raconte mes petites historiettes érotiques. C’est une remarque juste. Mais je n’y peux rien : j’y prends du plaisir, un plaisir qu’il m’est impossible de cacher sous peine d’éclater.

Quand on s’est enfermé soi-même longtemps dans une pièce étroite mal éclairée, étouffante, uniquement par peur de voir les gens du dehors vous rabrouer ou vous tourner en ridicule, puis qu’on sort au grand air et s’aperçoit que personne ne s’occupe de vous, au pis que quelqu’un lève un instant la tête et passe tranquillement son chemin, on devient presque fou de bonheur.

Vous savez que j’étais le plus jeune de ma famille, mais vous ne vous doutez pas à quel point ladite famille était taquine et encline à la raillerie. Il suffisait de dire une bêtise pour qu’on se la vît tous les jours présentée en tartine sur du pain beurré ; et que dans une marmaille de frères et sœurs séparés par d’assez grandes différences d’âge, ce soit le plus petit qui profère le plus de sottises semble naturel. C’est ainsi que je me suis déshabitué de bonne heure d’exprimer mes opinions ; je les ai refoulées.

Je vous prie de prendre cette expression à la lettre ; ce qui est refoulé ne disparaît point, cela ne reste pas à sa place, voilà tout ; c’est repoussé dans quelque coin, où il ne lui est pas rendu justice, où cela se sent à l’étroit et désavantagé. Cela se dresse alors constamment sur la pointe des pieds, se presse de temps à autre en avant de toutes ses forces pour regagner le lieu où cela devrait être et dès que cela aperçoit une brèche dans le mur, cela essaie de s’y faufiler. Cela y réussit peut-être, mais quand cela est parvenu au premier plan, cela a épuisé toutes ses forces et n’importe quel heurt de quelque puissance autoritaire le renvoie en arrière. C’est une situation bien désagréable et vous imaginez les bonds que fait un être aussi refoulé, écrasé, broyé quand il est enfin libéré. Ayez seulement un peu de patience. Encore quelques lettres un peu folles et cet être ivre de liberté se comportera avec autant de pondération et de gravité que l’essai mûrement médité d’un quelconque psychologue de profession. Évidemment, les vêtements, dans le refoulement, ont été salis, déchirés, mis en loques, partout on aperçoit la peau nue, pas toujours propre et l’on y décèle de bizarres relents de masse humaine. Mais en revanche, cela a amassé de l’expérience et a des choses à raconter.

Mais avant que je ne lui laisse la parole, je voudrais rapidement vous expliquer le sens de quelques expressions que j’emploierai çà et là. Ne craignez rien, je ne donnerai pas de définition ; j’en serai bien incapable à cause de l’incohérence de ma tournure d’esprit. Comme je l’ai fait tout à l’heure pour le mot « refouler », je vais essayer de vous faire saisir la signification des mots « symbole » et « association ».

Je vous ai écrit une fois qu’il était difficile de parler du Ça. Quand il s’agit de lui, tous les mots et toutes les notions deviennent flottants, indécis, parce qu’il est dans sa nature d’introduire dans chaque dénomination, dans chaque acte une série de symboles et qu’il y rattache, y associe des idées d’un autre ordre, en sorte que ce qui semble tout simple pour la raison est, pour le Ça, très compliqué. Pour le Ça, il n’existe pas de notion délimitée en soi ; il travaille avec des ordres de notions, avec des complexes qui se produisent par la voie de l’obsession, de symbolisation et d’association.

Afin de ne pas effaroucher, je vais vous montrer par un exemple ce que j’entends par obsession de symbolisation et d’association. L’anneau passe pour le symbole du mariage ; seulement, il en est bien peu qui aient une idée de la raison pour laquelle ce cercle exprime la notion de l’union conjugale. Les apophtegmes selon lesquels l’anneau est un chaînon, un lien ou représente l’éternel amour, sans commencement ni fin, permettent de tirer des conclusions des dispositions d’esprit et de l’expérience de celui qui emploie ces tournures de phrases, mais ne nous éclairent point sur le phénomène qui a fait choisir par des forces inconnues l’anneau pour faire connaître l’état matrimonial. Cependant, si l’on part du principe que le sens de l’hymen est la fidélité sexuelle, l’interprétation devient facile. L’anneau représente l’organe sexuel féminin, alors que le doigt est l’organe de l’homme. La bague ne doit être passée à aucun autre doigt que celui de l’époux, c’est donc le vœu de ne jamais accueillir dans l’anneau de la femme un autre organe sexuel que celui de l’époux.

Cette assimilation de l’anneau et de l’organe féminin, du doigt et du membre masculin, n’a pas été volontairement imaginée, mais a été suggérée par le Ça de l’être humain et chacun d’entre nous peut en découvrir journellement la preuve en observant le jeu des hommes ou des femmes avec l’anneau passé à leur doigt. Sous l’influence de certaines émotions aisées à deviner, et qui ne parviennent en général pas complètement jusqu’au conscient, commence ce jeu, ce mouvement de va-et-vient de l’anneau, cette rotation, cette torsion. A certains détours de la conversation, à l’audition et à l’énonciation de certaines paroles, à la vue d’images, d’êtres humains, d’objets, à toutes sortes de perceptions des sens s’exécutent des actions qui nous révèlent au même temps des processus secrets de l’âme et prouvent abondamment que l’être humain ne sait pas ce qu’il fait, qu’un inconscient l’oblige à se dévoiler symboliquement, que cette symbolisation ne jaillit pas de la pensée intentionnelle, mais des agissements inconnus du Ça. Car quel être humain exécuterait volontairement sous les yeux d’un autre des mouvements trahissant son excitation sexuelle, qui exposent à la vue de tous l’acte secret, constamment caché, de l’auto-satisfaction ? Et pourtant, même ceux qui savent interpréter ce symbole continuent à jouer avec leurs bagues ; ils sont obligés de jouer. Les symboles ne sont point des inventions ; ils existent, ils font partie du bien inaliénable de l’homme ; on peut même dire que toute pensée et action consciente est une suite inévitable de la symbolisation inconsciente, que l’être humain est vécu par le symbole.

L’obsession de l’association est aussi humainement inéluctable que le destin du symbole ; d’autant plus qu’elle est au fond la même chose, car associer équivaut à aligner des symboles. Du jeu avec la bague évoqué plus haut, il ressort que la symbolisation inconsciente de la femme et de l’homme par l’anneau et le doigt est une représentation visuelle de l’acte sexuel. Si l’on suit, dans des cas individuels, les chemins ténébreux qui mènent de la perception à demi consciente d’une impression au mouvement de va-et-vient de l’anneau, on découvre que certaines idées, rapides comme l’éclair, traversent la pensée, et se répètent chez d’autres individus, dans d’autres cas. Il s’établit des associations automatiques. L’emploi symbolique de la bague comme signe de l’hymen est également né d’associations inconscientes automatiques.

Il émerge de ces observations des rapports profonds entre le jeu de l’anneau et d’antiques conceptions et coutumes religieuses, ainsi que d’importants complexes de la vie personnelle ; ils nous contraignent, à condition de renoncer à l’illusion d’un plan volontairement arrêté à l’avance, à suivre les traces du sentier mystérieux et tortueux de l’association. Très vite, nous reconnaissons alors que la conception de l’anneau nuptial sous forme de lien ou de cercle sans commencement ni fin s’explique par des mauvaises humeurs ou des sentiments romanesques, qui vont chercher — et doivent chercher — leurs expériences dans le trésor commun des symboles et des associations.

Nous rencontrons cette obsession de l’association à tous les pas. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles. Certaines tournures de phrases, certaines rimes, certaines oppositions révèlent déjà cette obsession. Fouillez un peu dans le langage ; vous avez amour et toujours, cœur et douleur, berceau et tombeau, vie et mort, va-et-vient, de long en large, le rire et les larmes, l’angoisse et la peur, le soleil et la lune, le ciel et l’enfer. Les idées, les rapprochements se pressent dans votre esprit et quand vous y réfléchissez, vous avez l’impression que se dresse brusquement devant vous l’édifice du langage, comme si colonnes, façades, toits, tours portes, fenêtres et murs naissaient d’une masse de brouillard et se formaient sous nos yeux. Vous êtes émue jusqu’au plus profond de vous-même, l’inconcevable se rapproche de vous et vous étouffe presque.

Fini, ma chère, passons vite ! Ne nous attardons pas. Glanez quelques notions : par exemple comment l’obsession de l’association utilise les rimes, les rythmes, les allitérations ou encore l’enchaînement des sentiments. — toutes les langues du monde font commencer la dénomination du procréateur par le phonème méprisant P, et celle de la parturiente par le son approbateur M. — Ou comment cette obsession travaille, par antithèse, par opposition, ce qui est fort important, car chaque objet porte en soi son contraire et personne ne devrait l’oublier. Autrement, on se laisserait aller à croire qu’il existe en vérité un amour éternel, une fidélité à toute épreuve, une profonde estime que rien ne peut ébranler. Les associations mentent parfois, elles aussi. Mais la vie ne serait pas compréhensible sans la connaissance de la limitation de toute manifestation par son contraire.

Il n’est pas facile de trouver des associations valables dans toutes les circonstances et partout ; car la vie est variée et l’individu, ainsi que sa situation du moment, prennent part au choix de l’association. Mais on peut admettre que la sensation du courant d’air, dès qu’elle devient désagréable, appelle l’idée de fermer la fenêtre, que l’atmosphère étouffante d’une chambre donne à chacun le désir d’ouvrir la fenêtre, que la vue du pain et du beurre côte à côte suscite le mot de tartine. Et de voir quelqu’un boire fait penser l’instant d’un éclair : ne ferais-je pas bien de boire aussi ? Le langage populaire, conduit par la logique à des conclusions tirées d’innombrables observations à demi comprises, résume le profond mystère de l’association par ce dicton assez cru : quand une vache pisse, l’autre pisse aussi. Et maintenant, arrêtez-vous un instant et tâchez de vous représenter l’immense accumulation contenue dans le fait que des ponts d’association furent lancés, pour on ne sait quelles raisons, de milliers et de milliers d’urinations à la mer jusqu’à ce qu’enfin, la navigation prît existence, jusqu’à ce que le mât, symbole de la puissance virile, fût planté dans l’embarcation et que les avirons se mussent dans la cadence du branle de l’amour. Ou cherchez à suivre le chemin du mot oiseau à l’acte d’amour 2, ce chemin qui, de l’érection, cette action de soulever un poids, aboutit à la sensation de planer éprouvée au paroxysme de la jouissance ; qui, du jet d’urine et de la liqueur séminale jaillissant à l’air libre, conduit à l’Eros ailé, le dieu de la mort 3, à la croyance à l’ange et à l’invention de l’avion. Le Ça de l’être humain est déconcertant.

Ce qu’il y a de plus déconcertant, ce sont les voies de la pensée scientifique. Il y a longtemps que,dans la médecine, nous parlons d’actions, de mouvements d’association et que la psychologie s’applique à enseigner telle ou telle chose concernant l’association. Mais lorsque Freud et ceux qui l’entourent — et l’entouraient — s’attachèrent sérieusement à l’observation des associations, les firent dériver du psychisme instinctif et prouvèrent que pulsions et associations étaient des phénomènes originels, les pierres angulaires de tout savoir et de toute pensée, de toute la science, il s’éleva dans tous les pays des cris de haine et on agit comme si quelqu’un avait voulu détruire l’édifice de la science en découvrant sur quel terrain il s’élevait. Ames craintives ! Les fondements de la science sont plus durables que le granit ; ses murs, salles et escaliers se reconstruisent d’eux-mêmes quand çà et là, quelques travaux de maçonnerie, enfantinement édifiés, s’écroulent.

Voulez-vous que nous nous « associions », vous et moi ? J’ai rencontré aujourd’hui une petite fille avec une capuche rouge. Elle m’a regardé avec étonnement ; non pas avec hostilité, mais avec étonnement : car, à cause du froid, je portais une toque de fourrure noire profondément enfoncée sur mes oreilles. Quelque chose a dû me frapper à la vue de cette enfant ; je me voyais moi-même soudain à l’âge de six ou sept ans, coiffé d’un bachlyk rouge. Sur quoi, le Chaperon rouge me vint à l’esprit et tout à coup, je me remémorais un vers de chanson enfantine : Il est un petit homme au bois seulet, se tient sur une jambe, etc. ; de là je passai au nain et à sa capuche, puis au capucin et, pour finir, je me rendis compte qu’il y avait un bon bout de temps que je circulais dans la Rue des Capucins. Les associations revinrent donc sur elles-mêmes, comme un anneau. Mais pourquoi cela et pourquoi se sont-elle présentées Capucins, c’était entendu. Je rencontrai l’enfant par hasard ; mais comment expliquer que j’y eusse pris garde et que sa vue eût éveillé en moi cet enchaînement d’idées ? Au moment où je sortais de chez moi, deux mains féminines enfoncèrent ma toque de fourrure profondément sur mes oreilles et une bouche de femme dit : « Bon, pat, comme cela, tu n’auras pas froid ! » C’est avec les mêmes paroles que ma mère nouait autrefois le bachlyk sur ma tête. C’est aussi ma mère qui m’avait conté le Petit Chaperon rouge, et je la voyais là, devant moi, en chair et en os. Tout le monde connaît le Petit Chaperon rouge. La petite tête rouge sort, curieuse, du manteau du prépuce chaque fois qu’on urine et quand vient l’amour, la même tête rouge se tend vers les fleurs de la prairie, se tient droit sur une jambe comme le champignon, comme le petit homme dans le bois avec sa capuche rouge, et le loup dans lequel il pénètre, pour sortir de son ventre ouvert après neuf lunes, est un symbole des théories enfantines de la conception et de la naissance. Souvenez-vous que vous avez vous-même cru à cette ouverture du ventre. Mais sans doute ne vous rappellerez-vous plus que, vous aussi, vous avez été fermement convaincue que tous les êtres humains, y compris les femmes, étaient dotés d’une petite chose comme cela, avec un chaperon rouge, mais qu’elle vous avait été retirée et qu’il fallait que la mangiez, en quelque sorte, pour en faire sortir les enfants. Chez nous, gens d’associations, cette théorie est classée sous le nom de complexe de castration, vous en entendrez beaucoup parler. Du chaperon et du champignon de Humperdinck 4, on passe facilement au nain et à sa capuche, et de là, il n’y a pas loin jusqu’au moine et capucin. Dans les deux idées, il y a une résonance du complexe de castration : car le très vieux nain et sa longue barbe représentent la vieillesse impotente et ratatinée et le moine illustre symboliquement le renoncement volontaire involontaire. Jusque-là, tout est clair ; mais comment ces idées de castration me viennent-elles ? Le point de départ de tout cela, souvenez-vous en, était une scène qui me rappelait ma mère et le maillon final était la rue des Capucins. C’est dans cette rue des Capucins que j’ai été soigné, il y a des années, d’une maladie de reins ; j’étais malade à la mort et quand je fouille au tréfonds de mon inconscient, je crois que cette affection urinaire était née du fantôme de l’angoisse de l’onanisme, laquelle, en définitive, se rattache à je ne sais quelle pulsion se rapportant à ma mère quand elle sortait soigneusement le petit nain de sa grotte pour qu’il puisse faire jaillir de l’urine. Je le suppose, je ne le sais pas ? Mais le champignon isolé avec le capuchon rouge, la vénéneuse fausse oronge fait songer à l’onanisme et le bachlyk rouge au désir de l’inceste.

N’êtes-vous pas étonnée des chemins tortueux où m’entraîne ma manie d’interpréter les associations ? Ce n’est que le commencement, car à présent, j’ose affirmer que les contes sont nés, devaient naître de l’obsession d’association et symbolisation, parce que l’énigme de l’accouplement, de la conception, de la naissance et de la virginité tourmenta l’âme humaine par des affects jusqu’à ce qu’elle prît une forme poétique, et c’est inimaginable ; j’ose prétendre que la chanson enfantine et populaire du « petit homme au bois seulet » est tirée dans tous ses détails du phénomène des pilosités pubiennes et de l’érection, par associations inconscientes, que la croyance aux nains doit également provenir de l’association forêt — poils du pubis, flaccidité — nain ridé, que la vie monacale et le froc sont une suite inconsciente du recul devant l’inceste avec la mère. Ma croyance aux associations et au symbole va jusque-là et même beaucoup plus loin.

Puis-je vous donner encore un exemple d’obsession d’association ? Il est important, parce qu’il nous introduit quelque peu au langage de l’inconscient, dans le rêve, un des domaines de l’existence du Ça, qui nous posent, à nous médecins, le plus de problèmes. C’est un rêve bref, le rêve d’un seul mot, le mot « maison ». La dame qui le rêva passa, du mot « maison » eu mot « salle à manger » et de là à « couverts » et, ensuite, à « instruments de chirurgie ». Son mari était sur le point de subir une grave opération du foie, l’intervention dite de Talma. Du nom Talma, elle passa à celui de Talmi (une sorte de plaqué or) qu’elle associa avec ses couverts : ils n’étaient pas en argent, mais en Christofle. Talmi — toc — c’était aussi son mariage, car ce mari qui devait subir l’opération de Talma était depuis longtemps impuissant. Elle était aussi Talmi — fausse — vis-à-vis de moi, qui la soignais. Il s’avéra qu’elle m’avait menti, qu’elle était véritablement un couvert en « Talmi », en toc.

Mais il n’y a rien de particulier dans tout cela : tout au plus y a-t-il lieu de relever le désir d’être débarrassé de son époux-Talmi et d’en conquérir un en argent véritable. Mais l’ensemble de ce récit et le rapide enchaînement des associations eurent un résultat curieux. Depuis deux jours, cette femme était tourmentée par une grande angoisse, son cœur battait à tout rompre et son ventre était gonflé d’air. Il lui fallait environ vingt minutes pour « associer » à ce mot de « maison ». Quand elle eut tout raconté, son ventre était souple, son cœur parfaitement calme et l’angoisse avait disparu.

Que dois-je en penser ? Cette angoisse, cette névrose aiguë du cœur, ce gonflement de ses intestins, de sa « salle à manger », étaient-ils dus à la crainte qu’elle éprouvait pour son mari malade, à des remords de conscience à cause du désir de le voir mourir ; était-ce parce qu’elle refoulait tout cela, ne permettait pas que cela parvînt à son conscient ou contracta-t-elle ces souffrances parce que son Ça voulait la contraindre à « associer », parce qu’il cherchait à faire remonter à la surface un secret profondément caché depuis l’enfance ? Tout cela a pu agir au même temps ; mais pour mon traitement, pour la grave affection qui avait fait d’elle une malheureuse infirme avec des membres goutteux, ce qui me paraît le plus important, c’est la dernière relation, la tentative du Ça d’exprimer un secret de l’enfance par la voie des associations. Car, un an après, elle revint sur ce rêve, et elle me raconta alors qu’en effet, le mot « Talmi » avait un rapport avec l’impuissance, non pas avec celle de son mari, mais avec la sienne propre, qu’elle ressentait profondément et que la crainte de l’opération ne concernait pas son mari, mais son propre complexe d’onanisme, qui lui semblait être à l’origine de sa stérilité, la source de sa maladie. Après cette explication, sa guérison s’accomplit sans encombre. Pour autant que l’on puisse parler de santé, cette femme est saine.

Voilà pour les associations.

Si, après tout ce que je viens d’exposer, je vous rappelle à nouveau, chère amie, que je revendique personnellement le droit de tout homme à exprimer dans un langage obscur, j’espère que vous aurez pris conscience des obstacles qui se dressent quand on parle du Ça.

Puisque j’en suis aux définitions, je vais essayer de vous expliquer tout de suite le mot « transfert », qui est apparu çà et là dans mes démonstrations.

Vous vous souvenez de ce que je vous ai raconté de l’influence de mon père sur moi, comment je l’imitais consciemment et inconsciemment. L’imitation suppose un intérêt pour ce qu’on imite, pour celui qu’on imite. Il existait en effet chez moi un immense intérêt pour mon père — il existe encore maintenant une admiration, caractérisée par son côté passionné. Mon père mourut quand j’avais dix-huit ans. Ma propension à l’admiration passionnée demeura et comme pour mille et une raisons, desquelles nous reparlerons quelque jour, mes aptitudes au culte des morts sont maigres, je reportai la fougue de mon admiration, momentanément sans objet, sur l’actuel chef de famille, mon frère aîné. Je la lui transférai. Car c’est cela que l’on nomme transfert. Il semble cependant que sa personnalité ne suffisait pas aux exigences de ma jeune âme : quelques années plus tard, et sans que mon inclination pour mon frère sen trouvât diminuée, j’éprouvai une admiration tout aussi intense pour mon professeur de médecine Schweninger. Une partie des affects autrefois réservés à mon père se trouvaient libres à cette époque, j’en pouvais disposer et je les transférai à Schweninger, j’approchais un grand nombre de personnes avec ces mêmes sentiments d’admiration, mais cela ne durait que fort peu et il y avait, entre temps, des intervalles pendant lesquels ce genre d’affects étaient apparemment inoccupés ou s’adressaient à des personnages historiques, à des personnages historiques, à des livres, des œuvres d’art, bref, à toutes sortes d’objets.

Je ne sais si je vous ai bien clairement fait saisir l’immense portée que prend à mon point de vue la notion du transfert. Je me permettrai donc de vous exposer à nouveau la chose en l’attaquant par un autre bout. Mais n’oubliez pas que je parle du Ça et que, par conséquent, tout n’est pas aussi exactement délimité que les mots pourraient le faire croire, qu’il s’agit d’objets se confondant et séparés artificiellement. Représentez-vous mes propos sur le Ça divisés en degrés, un peu comme le globe terrestre. On imagine des lignes verticales et horizontales et séparant sur la surface terrestre en longitudes et en latitudes. Mais la surface elle-même ne s’en préoccupe guère ; quand il y a de l’eau à l’est du 60° degré de longitude, il y en a aussi à l’ouest. Ce ne sont que des instruments d’orientation. Et pour ce qui concerne l’intérieur de la terre, ces lignes sont fort peu employées en manière de repérage.

Cette réserve faite, je dirais à présent que l’être humain possède en lui-même un certain quantum d’aptitude aux affects — aptitudes pour l’attraits ou pour la répulsion, peu importe en ce moment. Je ne sais pas non plus si ce quantum reste toujours du même ordre de grandeur ; personne ne le sait et il est probable que personne ne le saura jamais. Mais en vertu de mon autorité d’auteur de cette lettre, je propose d’admettre que le volume de sentiments placé à la disposition de l’homme reste égal à lui-même. Qu’en fait-il ?

Du moins y a-t-il un point sur lequel il ne peut exister aucune hésitation ; il utilise pour lui-même la plus grande partie de cette masse de sentiments, presque tout, pour ainsi dire ; une autre partie, fort petite par comparaison, mais assez considérable pour la vie, peut être projetée au-dehors. Ce « dehors » est très varié : il se compose de personnes, d’objets, de lieux, de dates, d’habitudes, de fantaisies, d’activités de tous genres ; bref, tout ce qui fait partie de la vie peut être utilisé par l’être humain pour y rattacher ses sympathies ou ses antipathies. Ce qui importe, c’est qu’on ne peut changer l’objet de ses sentiments ; à dire le vrai, ce n’est pas lui, mais son Ça qui l’oblige à en changer. Mais on a l’impression que c’est lui, son moi, qui agit. Prenez un nourrisson : en principe, il aime le lait. Au bout de quelques années, le lait lui est devenu indifférent, sinon désagréable ; il lui préfère le bouillon, le café, le riz au lait ou Dieu sait quoi. Mais les périodes n’ont même pas besoin de s’étendre aussi loin ; à l’instant, il ne songe qu’à boire, deux minutes plus tard, il est fatigué et veut dormir, à moins qu’il ne préfère crier ou jouer. Il retire ses faveurs à l’un des objets, le lait, et les reporte sur un autre, le sommeil. Or, chez lui se renouvellent constamment toute une série d’affects et c’est précisément par ces affects qu’il est attiré ; il cherche sans cesse le moyen de se procurer à nouveau telle ou telle sensation ; certaines de ses tendances sont pour lui des nécessités vitales ; elles l’accompagnent jusqu’à la mort. De celles-ci font partie l’amour du lit, de la lumière, etc. Parmi les êtres vivants qui l’entourent, il en est un, au moins, qui exerce au plus haut degré une attraction sur l’univers des sentiments de l’enfant : c’est la mère. On peut même dire que cet attrait pour la mère — qui présuppose toujours son contraire, la répulsion — est presque aussi immuable que celui qu’il éprouve pour lui-même. De toutes manières, il est sûrement le premier, puisqu’il se forme déjà dans le sein de la mère. Ou feriez-vous partie de ces gens singuliers qui s’imaginent que les enfants pas encore nés n’ont pas d’activité sentimentale ? J’espère bien que non.

Ainsi, l’enfant accumule pendant un certain temps sur cet être, une si grande quantité de ses sentiments que personne d’autre n’entre en ligne de compte. Mais cette attraction est comme toutes les attractions — voire même davantage — riche en désillusions. Vous savez que le monde des sentiments voit les gens et les choses autrement qu’ils ne sont ; il se fait une image de l’objet de son attraction et c’est l’image qu’il aime, pas l’objet. C’est une image de ce genre — imago, comme l’appellent les gens qui ont récemment étudié avec soin ces questions — que l’enfant se fait de sa mère à un moment quelconque. Peut-être se fait-il également diverses images de cette sorte, c’est même probable. Mais pour simplifier, nous nous en tiendrons à une image et, puisque c’est maintenant l’usage nous la nommerons l’imago de la mère. C’est donc vers cette imago de la mère que tend la vie sentimentale de l’être humain tout au long de sa vie ; il y tend avec une si grande force que par exemple le désir de sommeil, le désir de mort, de repos, de protection peut parfaitement s’envisager comme le désir de la mère, ce que je mettrai à profit dans mes lettres. Cette imago de la mère a donc des traits en commun, notamment ce que je viens d’énumérer. Mais il existe aussi parallèlement des propriétés toutes personnelles et individuelles, qui n’appartiennent qu’à une seule imago, celle dont l’enfant fait l’expérience. C’est ainsi que cette imago pourrait éventuellement avoir des cheveux blonds, porter le nom d’Anna, avoir un nez légèrement rouge ou un signe sur le bras gauche, sa poitrine est pleine et elle possède une odeur déterminée, elle marche penchée ou a coutume d’éternuer bruyamment, etc. Pour cet être imaginaire, appartenant au domaine de la fantaisie, le Ça garde par devers lui certaines valeurs de sentiment, les conserve en quelque sorte en magasin. Représentez-vous maintenant que cet homme — ou cette femme, peu importe — rencontre un jour une femme s’appelant Anna, bonde et rondelette, qui éternue bruyamment, ne se trouverait-il pas là une possibilité de voir se réveiller l’attraction endormie pour l’imago de la mère ? Et si les circonstances sont favorables — nous nous expliquerons aussi sur ce sujet — cet homme rassemble tous les sentiments qu’il a pour l’imago de la mère et les transfère à cette Anna. Son Ça l’y contraint, il est obligé de les transférer.

Avez-vous compris ce que j’entends par transfert ? Sinon, n’hésitez pas à me questionner. Car si je ne m’étais pas exprimé assez clairement, tout autre discours deviendrait inutile. Il faut que vous vous pénétriez de la signification du transfert, sans quoi il est impossible de parler davantage du Ça.

Ayez la bonté de répondre à cette question de votre fidèle et dévoué

Patrick Troll.


2   En allemand, oiseau se dit Vogel et l’expression faire l’amour se traduit par vögeln (en langage trivial).

3   Sic.

4   Humperdinck — Compositeur allemand de la fin du XIXe siècle, disciple et quelque peu collaborateur (on lui doit en partie l’orchestration de Parsifal), écrivit pour ses enfants Hänsel et Gretel, une ravissante partition sur un conte de fées qui contient toutes sortes de chansons populaires enfantines allemandes.