8.

Chère amie, je n’ai pas douté une seconde que vous finiriez par me donner raison sur bien des points. Je suis même assez audacieux pour me figurer qu’avec le temps, vous serez tout à fait d’accord avec moi sur le principal, sinon sur les détails. Pour le moment, vous raillez encore, vous prétendez que les trois quarts de mes affirmations sont dues à mon esprit de contradiction et que le reste, du moins pour la bonne moitié, repose sur les calculs que je fais pour sauver mon âme de sadique. « Pour ajouter quelque crédit à ce que vous dites », m’écrivez-vous, « il faudrait renoncer à l’idée qu’il existe des vices contre nature et que ce que nous avons accoutumé de nommer auto-satisfaction, homosexualité ou quel que soit le nom que l’on donne à ces choses, sont des tendances humaines toutes naturelles et qu’elles font communément partie de notre être. »

Nous nous sommes déjà entretenus des mots « contre nature ». pour moi, c’est une des expressions de la mégalomanie de l’homme, qui se veut seigneur et maître de la nature. On divise le monde en deux parties : ce qui convient momentanément à l’être humain est naturel ; ce qui lui déplaît, il le considère comme contre nature. Avez-vous déjà vu quelque chose qui soit « contre » la nature ? « Moi et la nature ! » c’est là ce que pense l’homme et cette identité avec Dieu ne lui fait même pas peur. Non, chère moqueuse, ce qui est est naturel, même si cela vous semble aller contre toutes les règles et offenser les lois de la nature. Ces « lois de la nature » sont des inventions des hommes, on ne devrait jamais l’oublier, et si quelque chose ne s’accorde pas avec elles, c’est la preuve que les lois de la nature sont fausses. Rayez l’expression « contre nature » de votre vocabulaire habituel ; ainsi vous direz une bêtise de moins.

Et maintenant, les perversions. Un savant pour lequel j’ai la plus profonde admiration a prouvé que l’enfant porte en lui les tendances à toutes les perversions imaginables ; il prétend que l’enfant est multi-pervers. Faites un pas de plus et dites que tous les êtres humains sont multi-pervers ; tout homme porte en lui des tendances à la perversité, voilà ma façon de voir. Mais alors, il est inutile et peu pratique de continuer à employer l’expression « pervers », parce qu’ainsi on éveille l’impression que les tendances personnelles, inexprimables et perpétuelles de cet être ou de cet autre sont quelque chose d’exceptionnel, de singulier, de choquant. Si vous tenez absolument à marquer votre mépris, employez donc le mot de vice ou de cochonnerie, ou quel que soit celui dont vous disposez. Il vaudrait évidemment mieux que vous vous efforciez de mettre en pratique la proposition : « rien de ce qui est humain ne nous est étranger », un idéal que nous n’atteignons certes jamais, mais qui n’en est pas moins fondé en droit et auquel, nous, les médecins, nous nous sentons astreints de tout notre être. Nous reparlerons encore souvent de ces tendances, que vous appelez perverses, que je suppose, moi, présentes chez tous les hommes, et des motifs pour lesquels, en ces matières, l’être humain se ment tellement à lui-même.

Vous avez consenti à m’accorder un beau triomphe, duquel je suis très fier. L’autre jour, vous m’avez traité de mauvaise langue parce que je vous avais parlé de la haine de la mère pour son enfant ; et aujourd’hui, vous m’entretenez — et l’on ne peut s’empêcher de remarquer votre satisfaction à le faire — de la jeune Mme Dahlmann, qui verse des larmes amères sur l’absence de ses règles tout de suite après son voyage de noces. De quelle plume alerte vous me décrivez cela ! Je voyais la colère contenue avec laquelle cette petite personne mettait son corset et le laçait de toutes ses forces pour étouffer cette jeune vie. Il est triste, certes, alors que pendant toutes ses fiançailles, on s’est réjoui du moment où l’on ferait son entrée dans la salle de bal en qualité d’épouse du président au bras de ce roi d’un jour, avec la perspective d’être décrite le lendemain de la tête aux pieds comme la ravissante Mme Dahlmann — il est triste qu’une goutte de semence détruise tout cela et vous transforme en une masse sans forme.

Trouvez-vous grave que la vanité humaine et le goût des mondanités soient aussi grands ? Que l’on monte une petite tentative de meurtre pour le plaisir d’aller danser ? Imaginez la disparition de ces deux puissants leviers de la civilisation, qu’adviendrait-il de vous ? En peu de temps, vous seriez pouilleuse, couverte de punaises, bientôt, vous déchireriez la viande avec vos mains et vos dents et vous avaleriez toutes crues les carottes que vous arracheriez de la terre ; vous ne vous laveriez plus et emploieriez vos doigts ou votre langue en guise de mouchoir. Croyez-moi, l’opinion qui se professe et selon laquelle le monde repose sur la tendance à l’auto-satisfaction — car le sens de la beauté et la propreté sont à son service — n’est pas aussi bête que vous le pensez.

Pour moi, l’aversion de la mère pour son enfant est très compréhensible. Qu’à notre époque il ne soit pas agréable pour une femme d’attendre un enfant m’a encore été démontré l’autre jour. J’étais en ville et à une vingtaine de pas devant moi marchait une femme de la classe moyenne en état de grossesse avancée ; deux écolières (elles pouvaient avoir douze à treize ans) croisèrent sa route, l’inspectèrent avec attention et à peine l’avaient-elle dépassée que l’une de ces filles de haut parage disait à l’autre, avec ce petit gloussement caractéristique de l’adolescence : As-tu vu ? Ce gros ventre ? Elle attend un enfant ! » Et l’autre de répondre : « Ah ! laisse donc ces saletés, je n’aime pas qu’on en parle ! » La femme avait dû entendre, car elle se retourna comme prête à répliquer, mais poursuivit sa route en silence. Quelques minutes plus tard — la rue était peu fréquentée — un camion de bois vint à passer. Le cocher sourit à la jeune femme et lui cria : « Si vous paradez ainsi, c’est que vous voulez montrer à tous que votre mari couche encore avec vous… » On ne facilite pas la tâche des femmes, c’est certain. L’approbation et le respect entourant une grande fécondité, qui aidaient autrefois les femmes nanties d’une ribambelle d’enfants à supporter leur sort, n’existent plus. Au contraire, la jeune fille est élevée dans la peur de l’enfant. En y regardant de plus près, l’éducation que nous donnons à nos filles consiste surtout à trouver le moyen de les préserver de deux choses : les affections vénériennes et l’enfant illégitime. Pour arriver à nos fins, nous n’avons rien trouvé de mieux que de leur représenter l’amour physique comme un péché en soi et l’accouchement comme un processus dangereux. Il existe même des gens qui n’hésitent pas à établir une comparaison entre les probabilités de mort par accouchement et celles qu’offraient aux hommes des batailles de la Guerre Mondiale. C’est une des manifestations de folie de notre époque et elle pèse lourdement sur notre conscience, déjà chargée de remords et de plus en plus inextricablement enfoncée dans l’hypocrisie pour ce qui concerne le domaine de la production de vie — et qui, par voie de conséquence, progresse de plus en plus vite vers sa destruction.

Le désir qu’éprouve la jeune fille d’avoir un enfant prend naissance avec une intensité, dont fort peu de personnes se rendent compte, et cela à une époque où elle ne distingue pas encore la légitimité de l’illégitimité ; et les allusions à double sens des adultes, dirigées contre l’enfant illégitime, sont attribuées par elle à l’enfant en général, peut-être pas par sa raison, mais très certainement par ce qui se trouve au-dessous de la raison. Mais ce sont là des choses auxquelles on pourrait obvier et, en fait, auxquelles ce peuple-ci ou celui-là, à une époque ou à une autre, a cherché à porter remède. Néanmoins, il existe dans la nature de la femme, de l’être humain, des motifs immuables de haïr les enfants. D’abord, l’enfant frustre la femme d’une partie de sa beauté, et pas seulement pendant la grossesse ; il reste après pas mal de dégâts irréparables. Une cicatrice à la figure peut mettre en évidence la beauté des traits et j’imaginerais assez que votre sœur a eu toutes sortes de raisons profondes de vous être reconnaissante de cette intéressante blessure à l’œil. Mais des seins qui pendent et un ventre flétri passent pour laids et il faut qu’une civilisation soit orientée sur l’abondance des enfants pour les apprécier.

L’enfant présuppose de la peine, des soucis, du travail et, surtout, il oblige à renoncer à mille choses qui donnent de la valeur à la vie. Je sais que les joies de la maternité peuvent compenser tout cela, mais le contrepoids n’en est pas moins là et quand on veut se représenter cet état de choses, il vaut mieux ne pas penser à la balance, dont une coupe alourdie repose tout en bas cependant que l’autre plane sans bouger ; c’est plutôt une pensée perpétuelle, où la main qui pèse, représentée par la vie quotidienne, jette dans la balance d’un geste lourd et brutal une invitation au bal, un voyage à Rome, un ami intéressant, en sorte qu’il arrive à la coupe de redescendre par instants. C’est une oscillation constante, un renoncement toujours renouvelé, qui apporte avec lui ses blessures et ses souffrances.

Toutefois, il est possible de se préparer à ce renoncement, à ces peines, à ces soucis, de s’armer contre eux. Il n’en existe pas moins des émotions que les mères connaissent mal ; qu’elles ressentent, mais ne laissent pas se développer ; elles acceptent que ces crochets venimeux s’enfoncent de plus en plus profondément dans leur âme pour ne rien perdre de la noblesse de la maternité.

Je vous ai emmenée une fois à un accouchement. Vous en souvenez-vous encore ? Accoucheur n’est pas mon métier, mais il y avait une raison spéciale pour laquelle cette femme voulait être accouchée par moi. A l’époque, je ne vous en ai pas parlé, mais je vais le faire maintenant. Cette patiente avait été traitée par moi pendant toute sa grossesse ; d’abord, elle avait eu des vomissements incoercibles, puis ce furent des vertiges, des hémorragies, des douleurs, un œdème des jambes et Dieu sait encore celles des surprises que cet état vous réserve. Ce qui m’importe pour le moment, c’est l’affreuse peur qu’elle avait de mettre au monde un enfant atteint d’une infirmité au pied et de mourir elle-même. Vous savez que l’enfant vint au monde en parfaite santé, la femme est encore en vie ; mais pendant longtemps, elle nourrit la conviction que l’enfant subirait un accident aux jambes. A ce propos, elle alléguait, apparemment non sans raison, que l’aîné de ses enfants, quelques semaines après sa naissance, avait contracté d’une manière mystérieuse une infection de la bourse séreuse du genou gauche qui évolua fort désagréablement, dut être opérée et laissa une profonde cicatrice entraînant une gêne de l’articulation. Je laisse à votre bon plaisir de décider si cette infection se rattachait déjà à ce que je vais vous raconter maintenant ; pour ma part, je le crois, bien qu’il me soit impossible d’indiquer comment la mère — inconsciemment, s’entend — a pu susciter cette affection. La femme dont je parle était l’aînée de cinq enfants. Elle était en bons termes avec les deux plus âgés ; quant au quatrième, dont la garde lui fut souvent dévolue en raison de conditions de vie difficiles des parents, elle lui voua dès sa naissance des sentiments d’hostilité, qui n’ont jamais varié et existent encore. Lorsque le cinquième enfant fut en route, le caractère de la fillette se modifia ; elle se rapprocha de son père, se montra rétive avec sa mère, tourmenta sa plus jeune sœur, bref, devint un véritable démon. Un jour qu’il lui fut ordonné de veiller sur la plus petite, elle entra dans une grande colère, pleura, trépigna et quand, punie par sa mère et contrainte d’obéir, elle s’assit à côté du berceau, elle en remua les patins avec une telle violence que l’enfant se mit à hurler, cependant que la petite fille maugréait : Maudite soit cette vieille sorcière ! Maudite soit cette vieille sorcière ! Une heure plus tard, la mère dut prendre le lit et envoya l’enfant chez la sage-femme. La jeune fille avait eu le temps de voir que sa mère saignait abondamment. Le bébé naquit dans la même nuit, mais la mère passa de nombreux mois au lit et ne s’est jamais complètement remise. L’idée vint à la fille — et reste vivace chez elle — qu’elle avait provoqué la maladie de sa mère par ses malédictions, qu’elle en était responsable. A dire vrai, c’est là un événement, comme il en arrive beaucoup, d’une certaine importance pour porter un jugement sur le destin, la formation de caractère, la disposition à la maladie et les angoisses de la mort de celui ou celle qui en est la victime ; mais en soi, cela ne suffit pas à expliquer cette crainte d’une infirmité de la jambe chez l’enfant à naître. Le fait d’avoir trépigné, la méchanceté avec laquelle elle avait actionné les patins du berceau, dans l’intention à demi consciente de faire tomber la petite sœur, impliquent, certes, quelques rapports ; mais seuls, ils ne sont pas assez forts. Le sentiment de culpabilité a été renforcé d’un autre côté. Dans le village où a grandi mon accouchée vivait un idiot, infirme des deux jambes ; dès que le soleil apparaissait, on l’asseyait sur une chaise devant la maisonnette de ses parents et, malgré ses dix-huit ans, il jouait avec des pierres et des cubes, comme un enfant de trois ans. On posait à côté de lui ses béquilles, desquelles il ne pouvait se servir sans aide, sans doute pour lui permettre — ce dont il ne se faisait pas faute — de menacer les gamins du village (qui le taquinaient constamment), en proférant de surcroît des sons incompréhensibles et furieux. La petite Frieda — c’est le nom de la femme à l’accouchement de laquelle vous avez assisté — qui avait été par ailleurs un modèle d’enfant sage, prit part, pendant sa mauvaise période, à quelques-unes de ces brimades jusqu’au jour où sa mère s’en rendit compte, lui fit un sermon et conclut : « Dieu voit tout et il te punira : toi aussi, tu auras un jour un petit enfant infirme ! » Quelques jours plus tard eurent lieu les événements décrits plus haut.

A présent, le rapport apparaît clairement. A la fureur de base, déterminée par la grossesse de la mère, viennent s’ajouter deux incidents fâcheux : la menace d’une punition divine pour s’être gaussé d’un malheureux et la maladie de la mère, envisagée comme la suite de la malédiction : maudite vieille sorcière. Tous deux sont pour le bon croyant — et Frieda a été élevée dans un catholicisme très strict — de graves péchés. Ils ont été refoulés au tréfonds de son âme et reparaissent sous forme d’angoisse au moment où sa propre grossesse leur offre la possibilité d’une relation apparente avec ces événements de son enfance. Ces deux mésaventures ont ceci de commun que les pieds y jouent un rôle, et c’est de ce détail que s’empare, comme c’est souvent le cas, le sentiment de culpabilité pour le pousser au premier plan, déguisé en peur de voir naître un monstre, cependant que la peur simultanée de la mort resta plus profondément refoulée et sembla disparaître plus vite ; « sembla » seulement, car, quelques années plus tard, elle reparut sous la forme curieusement intéressante de la peur d’un cancer. Mais cela n’a rien à voir ici. Afin de vous expliquer pourquoi je vous raconte cette histoire en ce moment, alors qu’il est question de la haine de la mère pour l’enfant, je dois attirer votre attention sur un fait que j’ai évoqué, mais qui vous a sans doute échappé. Pendant la grossesse de sa mère, non seulement Frieda s’était détournée d’elle, mais encore elle s’était attachée à son père d’une manière si étonnante qu’elle-même le fait encore remarquer de longues années après. C’est ce complexe d’Œdipe, dont vous avez déjà entendu parler. Pour plus de sûreté, il vaut probablement mieux le décrire en deux mots. On entend par cette expression la passion de l’enfant pour le parent du sexe opposé au sien, du fils pour la mère, de la fille pour le père — joint au souhait de voir mourir le parent du même sexe — le père, pour le fils, la mère pour la fille. Nous aurons encore à nous occuper de ce complexe d’Œdipe, qui fait partie des particularités inévitables de la vie humaine. Ici, cela ne provient que du fait que mères et filles sont toujours et sans exception des rivales et, en conséquence, éprouvent les unes pour les autres la haine mutuelle des rivales. L’exclamation « Maudite soit la vieille sorcière » a été provoquée par un motif infiniment plus grave que l’augmentation de la famille. La sorcière ensorcelle le bien-aimé, c’est ainsi dans les contes et aussi dans l’inconscient de la fillette. La notion se sorcière est dérivée du complexe d’Œdipe ; la sorcière, c’est la mère qui, par magie, s’empare du père, bien qu’il appartienne à la fille. En d’autres termes : mère et sorcière sont pour le Ça de l’âme humaine, génératrice de contes, une seule et même chose.

Vous voyez apparaître ici une partie assez étonnante de la haine de l’enfant pour la mère et qui ne trouve dans une certaine mesure sa contrepartie que dans la croyance aux jeunes et belles sorcières, ces êtres sans foi ni loi, à la rousse chevelure, qui naissent de la haine des mères vieillissantes pour ces filles ardentes, passionnées, tout récemment réglées, c’est-à-dire véritablement forte pour produire ce genre de fruits. Dans la malédiction de Frieda s’est manifestée la torture d’une longue jalousie ; elle donne la mesure d’un des côtés de ses sentiments envers sa mère, ces sentiments que la grossesse a exaspérés jusqu’à la fureur. Car pour être enceinte, la mère a dû recevoir des marques de tendresse de la part du père, marques de tendresse que la fille revendique pour elle-même. Elle s’est indûment procuré cet enfant par magie, en a frustré sa fille.

Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous ai raconté l’histoire de Frieda ? Elle est typique. Pendant la grossesse de la mère, il n’est pas une fille qui ne brûle de jalousie ; ce sentiment ne se manifeste ou reste profondément enfoui dans le secret de l’inconscient, il ne cesse d’être écrasé, refoulé par la puissance du commandement moral : « Tes père et mère aimeras, sous peine de mort. » Parfois plus, parfois moins, mais toujours avec le même résultat : la genèse d’un sentiment de culpabilité.

Et que devient ce sentiment de culpabilité ? D’abord, il exige une punition, et, en fait, une punition dans la même forme que la faute. Frieda s’est moquée de l’infirme, elle mettra donc au monde un infirme. Elle a maudit et outragé sa mère : l’enfant qu’elle porte dans son giron le lui rendra. Elle a voulu dérober à sa mère l’amour de son père : l’enfant à venir lui réservera le même sort. Œil pour œil, dent pour dent.

Ne trouvez-vous point admissible que cette Frieda, qui voit sa vie et son bonheur menacés par l’enfant, ne puisse l’aimer et que quand les poisons amassés depuis son enfance resurgissent, elle aille jusqu’à éprouver une sorte de haine pour cette enfant, qui sera à son tour la jeune sorcière, plus belle, plus séduisante, maîtresse de l’avenir ?

Le sentiment de culpabilité que nourrit toute jeune fille à l’égard de sa mère la contraint automatiquement à être capable de haïr son enfant. C’est ainsi !

Sans doute allez-vous encore croire que j’exagère, que d’un cas isolé je tire toutes sortes de conclusions, puisque c’est ma manière de faire. Mais non, chère amie, cette fois-ci ma manière de faire. Mais non, chère amie, cette fois-ci, ce n’est pas exagéré. Je n’ai pas encore mentionné la cause la plus profonde du sentiment de culpabilité qui doit infailliblement déclencher l’angoisse et l’aversion, mais je l’ai évoqué l’autre jour. Il repose sur le fait que l’enfant, à la naissance et parce qu’il naît, fait couler le sang maternel. La femme qui a « des espérances » ne peut pas faire autrement que de craindre, car il est le vengeur. Et personne n’est assez bon pour toujours aimer le vengeur.

J’ai entrepris cette longue lettre parce que je désirais vous donner un aperçu de la complication des rapports entre mère et enfant. Espérons que vous ne l’avez pas compris ; autrement, je pourrais craindre de ne pas vous avoir signalé les coins les plus ténébreux. Peu à peu, nous parviendrons bien à nous entendre, soit que vous rejetiez tout : alors, nous aurons quand même correspondu pendant quelque temps ; soit que, comme moi-même, vous deveniez prudente, patiente pour ce qui concerne les relations humaines et que vous vous pénétriez de la conviction que chaque médaille a son revers.

Puis-je encore revenir en deux mots aux aventures de Frieda ? Je vous ai dit que, comme toutes les petites filles, elle revendiquait pour elle l’enfant de sa mère ; et pas seulement cette fois-là. Concevoir l’enfant de son propre père est un désir qui accompagne de façon mystérieuse et inconsciente la vie entière de la femme. Et à ce souhait d’inceste s’accole le mot : idiot. Vous ne rencontrerez pas une femme à qui n’est jamais venue ou ne viendra jamais l’idée que son enfant naîtra idiot. Car la croyance que des relations avec le père ne peut résulter qu’un enfant également idiot. Le fait que l’infirme en question était également idiot a agi en ceci que les sentiments refoulés de cette époque avaient été empoisonnés aussi par le désir et l’angoisse sourdement ressentis, de l’inceste.

Il manque encore quelque chose pour que l’on ait une vue d’ensemble complète de l’image. Je vous ai entretenue autrefois du symbolisme des parties sexuelles. Eh bien, le symbole le plus clair de l’organe féminin, qui se révèle déjà dans le mot « matrice », c’est la mère. Pour le Ça symbolisant — et je vous ai dit que le Ça ne peut pas faire autrement que de symboliser — les parties sexuelles féminines sont la mère. Quand Frieda maudit sa mère, elle maudit en même temps le symbole, l’organe sexuel, sa propre nature de reproductrice, le fait qu’elle est femme et mère.

N’avais-je pas raison quand je disais que lorsqu’il est question du Ça, on ne pouvait que balbutier ? Il fallait que je le dise, il me faut le redire, sans quoi vous finiriez par me prendre pour un fou. Mais, vous verrez quand même qu’il y a quelque méthode dans cette folie.

De tout cœur votre

Patrick Troll.