10.

Merci pour l’avertissement, chère amie. Je vais essayer de reprendre pied sur la terre ferme. Mais pas encore aujourd’hui, pourtant.

Il faut que je vous conte quelque chose. Pendant d’agréables heures de solitude, je suis parfois en proie à une vision curieuse. Je m’imagine alors que, poursuivi par des ennemis, je me précipite vers un gouffre dont le bord rocheux, tel un toit s’avançant loin au-dessus du vide, domine la paroi abrupte. Un nœud lâche attache à un tronc d’arbre une corde qui pend dans le vide. Je glisse le long de la corde et me balance çà et là, vers le mur de roc ou m’en écartant, en oscillations de plus en plus larges. Et avant, en arrière, je plane au-dessus de l’abîme, tendant soigneusement mes jambes en avant de mon corps pour qu’il n’aille point s’écraser contre la falaise. Il y a, dans ce balancement, une sorte de charme plein de séduction et mon imagination le fait durer. A la fin, cependant, j’atteins le but. Une grotte, creusée par la nature, se trouve devant moi ; elle est dissimulée à tous les yeux humains, je suis seul à la connaître et, d’un large et souple élan, je vole à l’intérieur et suis sauvé. L’ennemi contemple du haut de la falaise le vertigineux abîme et revient sur ses pas, persuadé que je gis au fond, fracassé.

J’ai souvent pensé que vous m’envieriez si vous saviez à quel point les délices de ce rêve sont doux. Puis-je les interpréter ? Cette grotte dont je suis le seul à connaître l’entrée, c’est le giron de ma mère. L’ennemi qui me poursuit, sa haine satisfaite, me croit broyé au fond du ravin, c’est le père, l’époux de cette mère, qui se glorifie d’être son maître et ignore cependant l’empire, jamais pénétré, impénétrable, de son giron. En définitive, ce rêve ne signifie rien d’autre que ce que j’avais coutume de répondre, dans mon enfance, quand on me demandait : « Qui veux-tu épouser ? » Il ne me venait pas à l’esprit que je pusse épouser une autre femme que ma mère. Si ce vœu le plus profond de mon être a été réduit à un rêve symbolique lourd de sens, c’est indubitablement à la solitude désolée de mes années d’école que je le dois. Il n’y a plus que l’incommunicable sentiment de délices du balancement pour révéler encore l’ardeur de l’affect. Et le fait que je n’ai conservé pour ainsi dire aucun souvenir de la période située entre ma douzième et ma dix-septième année est une preuve des combats qui se sont déroulés en moi. C’est une chose bien curieuse que ces séparations d’avec la mère, et je peux dire que le destin m’a traité avec indulgence.

Cela m’est à nouveau apparu aujourd’hui. J’ai remporté de haute lutte un dur combat avec un jeune homme, qui insiste pour se faire soigner par moi, mais tremble de peur et se montre incapable de prononcer une parole dès qu’il se trouve en ma présence. Il est parvenu à m’identifier à son père et quoi que je fasse, il reste persuadé — ou peut-être son Ça reste persuadé — que j’ai un grand couteau caché quelque part, que je vais m’emparer de lui et lui dérober les insignes de sa virilité. Et tout cela parce qu’il a passionnément aimé sa mère, morte depuis longtemps. Chez cet être a dû exister — pendant des années ou par instants seulement — existe éventuellement encore un désir furieux de faire de sa mère sa maîtresse, de posséder son corps. De ce désir, de cette envie de l’inceste est née la peur de la vengeance du père, qui coupera d’un coup de couteau destructeur le membre lubrique.

Qu’un malade voie un père dans son médecin s’explique. Le transfert au médecin de l’affect envers le père ou la mère survient au cours de tous les traitements ; il est déterminant pour le succès et selon que le patient, dans sa vie sentimentale, a été plus attaché à son père ou à sa mère, il préféra le médecin énergique ou le médecin débonnaire. Il vaut mieux pour nous autres médecins rester conscients de ce fait ; car les trois quarts de notre succès, sinon bien davantage, reposent sur l’enchaînement de circonstances qui nous a donné quelque ressemblance de caractère avec les parents du patient. Et la plupart de nos échecs peuvent également être attribués à ce genre de transferts, ce qui, dans une certaine mesure, peut consoler notre orgueil du dépit que l’on éprouve à reconnaître le transfert comme le seul médecin. « Sans mérite ni dignité », ces paroles de Luther doivent rester présentes à l’esprit de ceux qui veulent vivre en paix avec eux-mêmes.

Il n’y a donc rien de remarquable à ce que mon patient recherche en moi son père ; mais il est frappant qu’il ait choisi un médecin-père, lui qui est attaché à l’imago de la mère, et l’on peut en conclure qu’il est également attaché au père et à la mère, sans qu’il s’en rende compte. Cela donnerait de bonnes perspectives de succès. A moins que son Ça ne l’ait poussé chez moi, parce qu’il veut, par un traitement manqué un certain nombre de fois chez un certain nombre de professeurs et de médecins, se prouver à lui-même que son père est un malheureux être inférieur. Alors, il n’y a, certes, guère d’espoir que je puisse lui venir en aide. Je ferais mieux de lui expliquer cet état de choses et de l’envoyer chez un médecin du genre maternel. Mais je suis un optimiste impénitent et je pars du principe que, malgré sa peur, au fond de lui-même, il croit à ma supériorité et l’aime, encore qui se plaise à introduire un peu de méchanceté dans le traitement. Ces malades qui vous jouent de bons tours ne sont pas rares. Quoi qu’il en soit, la situation est douteuse et seule l’issue du traitement m’apprendra ce qui a engagé le malade à venir chez moi.

Je connais un moyen de faire apparaître les sentiments cachés d’un être humain à mon endroit, tels qu’il les ressent au moment même ; et parce que vous êtes une petite femme gentille et sage, que je vous sais, en outre, douée de suffisamment d’humour pour l’employer sans en être offusquée, je vais vous le révéler. Demandez donc à celui — ou celle — dont vous voudriez connaître le cœur, de proférer une hypothèse injurieuse. Et si, comme il faut s’y attendre, il vous répond « Oie ! », vous pouvez vous l’appliquer sans hésitation et en conclure, sans vous fâcher, que vous cancanez trop. Mais n’oubliez pas qu’une oie bien rôtie est un mets délicieux, et que, par conséquent, cela peut être aussi bien interprété comme un compliment que comme une injure.

Eh bien, j’ai au moment propice, prié mon malade de tenir un propos injurieux et il répondit promptement, comme je m’y étais attendu, par le mot « Bœuf ! ». Cela semble résoudre le problème : mon jeune ami me trouve stupide ; stupide et cornu. Mais cela a pu être l’impression d’un instant, qui passera, du moins, je l’espère. Ce qui m’intéresse dans ce mot, c’est autre chose. Comme un éclair au milieu des ténèbres, il illumine un instant les points obscurs de la maladie. Le bœuf est châtré. Si, comme il se doit pour un médecin bien élevé, je fais mine de ne pas entendre l’aigre raillerie qui me relègue au rang d’eunuque, je trouve dans le mot « bœuf » une nouvelle explication de l’angoisse de mon patient ; il me rapproche même de la solution généralement applicable à un problème d’une extrême importance, que nous appelons dans notre jargon médical « le complexe de castration ». Quand je connaîtrai ce complexe de castration dans tous ses détails et dans son ensemble, je me considèrerai comme un médecin universel et des innombrables millions qui ne pourront manquer d’affluer dans mon coffre-fort, je vous en allouerai généreusement un. Ce mot « bœuf » m’apprend en fait que mon client a eu à un moment donné le désir et l’intention de châtrer son propre père, afin de faire du taureau un bœuf et qu’à cause de ce souhait impie et en raison de la loi « œil pour œil, dent pour dent, queue pour queue… » il craint pour son propre sexe. Qu’est-ce qui a pu motiver ce désir chez lui ?

Vous êtes prompte à la réponse, chère amie, et je vous envie votre rapidité et votre sûreté. « Si, » dites-vous, « cet homme est dominé par l’envie d’avoir sa mère pour maîtresse, il ne peut pas supporter qu’un autre — son père — la possède ; il devra tuer son père, comme Œdipe a tué Laïos, ou il devra le châtrer pour en faire un inoffensif esclave de harem. » Hélas ! Dans la vie, les choses ne sont pas si simples et il va falloir vous armer de patience pour prêter attention à la longue exposition qui va suivre.

Mon malade fait partie de ces gens dont l’attitude sexuelle est entachée de dualisme, qui adressent leurs affects aussi bien au sexe masculin qu’au féminin ; il est, pour me servir encore de mon cher jargon médical, à la fois homosexuel et hétérosexuel. Vous savez que, chez les enfants, cette double sexualité est générale. D’après mes observations, j’ajoute que cette dualité d’attitude indique chez l’adulte une persistance du Ça infantile qui mérite l’attention. Chez mon patient, la situation se complique encore du fait que, vis-à-vis des deux sexes, il peut se sentir également homme ou femme ; par conséquent, qu’il dispose des possibilités de passion les plus variées. Il se peut donc qu’il ne veuille châtrer son père que dans le but de faire de son père sa maîtresse et, d’autre part, la peur qu’il éprouve de voir son père lui couper les parties sexuelles peut représenter un désir refoulé d’être l’épouse du père.

Mais j’oublie complètement que vous ne pouvez pas du tout comprendre ce que j’entends quand je dis qu’un être humain veut supprimer les organes génitaux masculins pour faire de l’homme une femme. Puis-je vous inviter à me suivre dans la chambre d’enfants ? Voici Grete, assise sur la commode à toilette, dans la nudité de ses trois ans ; elle attend que la nurse revienne avec l’eau chaude des ablutions du soir. Voici devant elle le petit Hans, qui regarde avec des yeux pleins de curiosité entre les petites jambes étalées ; il indique du doigt la fente rouge et entrouverte de sa sœur et demande : « Coupé ? » — « Non , toujours été comme ça ! »

S’il ne m’était pas si désagréable de citer — dans ma famille, c’était la coutume, et ma mère comme mes frères nous ont mille fois torturés, moi et mon orgueil, en affirmant qu’ils citaient bien mieux que moi, pauvre petit Benjamin ; et je ne compte plus les hontes et les quolibets que je me suis attirés en citant de travers — si cela ne me paraissait pas si bête, je parlerais du sens profond des jeux enfantins. Au lieu de quoi, je vous confierai tout bonnement ce que cette histoire de mutilation signifie. A une époque quelconque — il est curieux que personne, ou presque, ne se souvienne du moment où cela s’est produit — et il est encore plus curieux que je pense et écrive mes phrases avec tant de discontinuité. Cela vous permet de vous rendre compte à quel point il me devient difficile d’entrer dans ces sujets et je vous laisse en tirer vos conclusions en ce qui concerne mon propre complexe de castration.

Donc, à un instant donné, le petit garçon s’aperçoit de la différence entre les deux sexes. Chez lui, chez son père, chez ses frères, il voit un appendice, tout particulièrement amusant à regarder et se prêtant à des jeux. Chez la mère et la sœur, il voit en revanche un trou, où luit la chair à nu, comme une blessure. Il en déduit, vaguement et d’une manière incertaine, comme il appartient à son jeune cerveau, qu’une partie de l’être humain, la petite queue, avec laquelle ils viennent au monde, est enlevée, arrachée, invaginée, écrasée ou rognée pour qu’il y ait aussi des filles et des femmes ; car le Bon Dieu en a besoin pour faire des enfants. Et de nouveau à un moment donné, dans le trouble où le jettent ces choses inouïes, il se persuade que la petite queue est vraiment coupée, car maman, au lieu d’un pipi jaune, fait de temps en temps dans le pot du sang rouge. Donc, on lui coupe parfois le faiseur de pipi, le petit robinet, duquel jaillit l’eau ; cela se passe de nuit et c’est papa qui opère. A dater de cet instant, le petit garçon commence à éprouver une sorte de mépris pour le sexe féminin, une angoisse pour sa propre virilité et une envie pleine de pitié de remplir le trou de la mère et, en outre, celui d’autres filles et femmes avec son petit robinet, de coucher avec elles.

Ah, chère amie ! je ne m’imagine pas avoir ainsi trouvé la solution de l’éternel et mystérieux appel de l’amour. Le voile demeure duquel j’essaie de soulever l’un des coins ; et ce que j’aperçois derrière est obscur. Mais c’est au moins une tentative. Et je ne m’imagine pas non plus que le garçon entrevoit clairement cette théorie sexuelle infantile — ne vous effrayez pas de mes termes savants. — Mais c’est précisément parce qu’il ne les entrevoit pas avec clarté, parce qu’il n’ose pas s’en faire une idée bien nette, parce qu’il échafaude toutes les cinq minutes une théorie différente, pour la rejeter ensuite, bref, parce qu’il n’amasse pas ces choses dans son inconscient, qu’elles ont sur lui une action aussi grande. Car ce qui façonne notre vie et notre être n’est pas uniquement le contenu de notre conscient, mais, et dans une certaine mesure bien plus grande, notre inconscient. Entre les deux — les régions du conscient et celles de l’inconscient — il y a un filtre et au-dessus, dans le conscient, ne restent que les grosses choses ; le sable pour le mortier de la vie tombe dans les abîmes du Ça ; en haut ne se fixe que l’ivraie, alors qu’en bas s’accumule le grain pour le pain de la vie, tout en bas, dans l’inconscient.

Avec mes meilleures amitiés

Patrick Troll