11.

Vous écrire, ma très chère amie, est un plaisir. Quand je raconte l’histoire de la castration à d’autres, ils se fâchent, m’envoient promener et me traitent comme si c’était moi le responsable du péché et de la malédiction originels. Vous, en revanche, vous établissez aussitôt les parallèles avec la légende de la Création et, pour vous, la côte d’Adam dont on a tiré Ève est la partie sexuelle de l’homme. Vous avez raison et vous m’en voyez tout heureux.

Puis-je cependant attirer encore votre attention sur certains petits détails ? D’abord, une côte, c’est dur et raide. Ce n’est donc pas tout uniquement du pénis qu’est sortie la femme, mais du phallus, dur, raide, osseux, le phallus érigé du désir. Pour l’âme humaine, la volupté est un péché, un acte répréhensible et punissable. La punition par castration suit la volupté. La volupté fait de l’homme une femme.

Faites une pause dans votre lecture, chère élève, et rêvez un peu à ce que cela a pu signifier et signifie encore pour le genre humain, pour son développement, que de ressentir comme un péché sa pulsion la plus forte, une pulsion impossible à dominer, que la volonté parvient tout juste à refouler, qui ne sera jamais détruite ; ce que cela a pu signifier et signifie encore pour lui qu’un phénomène naturel, inévitable, l’érection, soit un sujet d’opprobre et de honte. C’est du refoulement, de l’obligation de refouler ceci et cela qu’est formé le monde dans lequel nous vivons.

Puis-je vous aider un peu ? Ce qui est refoulé est repoussé de la place occupée précédemment, comprimé et présenté sous une forme nouvelle, cela resurgit sous l’aspect d’un symbole : la prodigalité devient de la diarrhée, l’avarice constipation ; le désir d’engendrer, colique ; l’acte de chair devient une danse, une mélodie, un drame, s’édifie sous les yeux des hommes en une église, avec la saillie masculine de son clocher, les mystérieuses voûtes du giron maternel ; cela devient aussi le tender d’une locomotive, le martèlement rythmique du paveur ou encore la cadence de la hache chez le bûcheron. Prêtez l’oreille à la résonance des voix, aux nuances du ton, à la beauté des vocables ; laissez-vous bercer par le bien-être intime que vous en ressentez, que cela éveille doucement, insensiblement dans toute votre personne ; écoutez jusqu’au tréfonds de votre âme et niez, osez encore nier que tout ce qui est bon est un symbole des corps humains palpitants au ciel de l’amour ! Et tout ce qui est mal ! Mais que résulte-t-il du refoulement de l’érection, cette aspiration au sommet menacée de la malédiction de la castration ? L’être humain étend les bras vers le ciel, il lève la tête, se dresse sur ses pieds, laisse errer sur le monde des yeux curieux, saisit avec son cerveau pensant tout ce qui est, croît, grandit et reste debout ! Voyez donc, ma chère, c’est un être humain, le refoulement et le symbole en ont fait un maître. N’est-ce pas beau ? Et pourquoi les mots schlecht (mal, mauvais) et Geschlecht (sexe) ont-ils pour nos oreilles une résonance presque semblable ?

En ce qui concerne le Ça, sa nature et ses pensées secrètes, on peut les redouter, les admirer avec étonnement ou en sourire. C’est du mélange de ces trois sentiments que tout dépend. On aimera celui qui parviendra à les faire résonner harmonieusement, car il sera digne d’être aimé.

Mais d’où vient que l’être humain ressente l’érection comme un péché, qu’il se dise vaguement : à présent, tu vas être transformé en femme, on va t’ouvrir un trou dans le ventre ? Nous savons maintes choses de l’âme humaine, desquelles une petite partie seulement peut être révélée, cependant qu’un grand nombre n’ont jamais été complètement élucidées. Mais il y a deux points desquels je peux vous parler. L’un d’eux se rapporte à un incident dont nous fûmes tous deux témoins et qui, au moment même, nous avait fort réjouis.

La journée avait été belle, le soleil chaud, la forêt verte ; les oiseaux chantaient et dans le tilleul bourdonnaient des abeilles. Comblés des fraîches offrandes de la nature, nous arrivâmes auprès de vos enfants juste à temps pour mettre le petit garçon au lit. C’est alors que je lui demandai : « Qui veux-tu épouser plus tard ? » Il jeta ses bras autour de votre cou, vous embrassa et s’écria : « Mais ma Maman, voyons ! Qui d’autre ? » Jamais auparavant et jamais depuis je n’ai entendu pareille déclaration d’amour. Et vos yeux brillèrent soudain du doux éclat de la félicité du complet don de soi. Il en est ainsi de tous les garçons : ils aiment leur mère, non pas d’une manière enfantine, candide, pure, mais avec une ferveur et une passion toutes pénétrées de sensualité, avec la force irrésistible d’un amour sexuel ; car enfin, qu’est la sensualité de l’adulte comparée aux vives sensations et au désir immodéré de l’enfant ? Cette flamme ardente d’amour, due certainement à une année de jouissance corporelles communes à la mère et à l’enfant, s’apaise sous l’influence de la loi et des coutumes, et aussi devant le nuage dont la conscience sourdement coupable de la mère assombrit le visage de celle-ci, son mensonge, son hypocrisie ; et sous ce désir, on devine le couteau luisant qui privera le garçon de ses armes amoureuses. Œdipe.

Il existe des peuples qui tolèrent les unions entre frères et sœurs ; il existe des peuples chez lesquels la coutume veut que la fille nubile passe par les bras de son père avant que le mari ait le droit d’y toucher. Mais jamais, au grand jamais, depuis que le monde est monde, jamais, tant que le monde vivra, il ne sera permis au fils de partager la couche de sa mère. L’inceste avec la mère est considéré comme le crime suprême, plus grave que le matricide ; c’est le péché des péchés, le péché en soi. Pourquoi en est-il ainsi ? Donnez-moi une réponse, amie. Peut-être en cette matière la femme en saura-t-elle davantage que l’homme.

Voici donc le premier point : parce que chaque érection représente le désir de la mère — j’insiste : selon la loi du transfert, chaque érection sans exception — elle est accompagnée de la phobie de la castration. On est puni par où l’on a péché, la femme par le cancer du sein ou de la matrice, parce qu’elle a péché par les seins et l’abdomen ; l’homme par des plaies, du sang et la folie, parce qu’il a blessé, eu des mauvaises pensées ; mais tous, ils sont poursuivis par le fantôme de l’émasculation.

L’autre point se rapporte à l’expérience : chaque érection est suivie d’une relaxation. N’est-ce pas une émasculation ? Cette sorte d’atonie est une castration naturelle et est une des sources symboliques de la phobie.

N’est-il pas curieux que les gens s’obstinent à prétendre que l’on peut se détruire par la volupté ? Et cependant, la nature, par l’avertissement symbolique de la relaxation, a créé des limites insurmontables à tout gaspillage. Ces racontars ne sont-ils que le résultat de la peur née du complexe d’œdipe, du spectre de l’onanisme, de quelque autre singularité de l’âme humaine, à moins que ce ne soit peut-être la jalousie ? La jalousie de l’impuissant, du frustré, la jalousie que tout père éprouve pour son fils, toute mère pour sa fille, le plus vieux pour le plus jeune ?

J’ai fait un vaste détour et je voulais pourtant vous parler de la création de la femme, tirée de la côte d’Adam. Veuillez considérer, je vous prie, qu’à m’origine, Adam est seul. Si cette tendre chair, qu’il a en excédent sur celle qui sera plus tard dévolue à la femme, doit devenir une côte dure, le désir déterminant l’érection ne peut jaillir que de son amour pour lui-même, il doit être narcissiste. Adam ressent le plaisir par son propre intermédiaire ; il se procure à lui-même la satisfaction, la transformation de la chair en côte. Et la création de la femme, l’ablation de la côte de manière que la blessure de la femme en résulte, cette castration est en définitive la punition de l’onanisme. Et comment l’être humain — s’il a vu là l’origine de la sanction méritée par l’onanisme — comment aurait-il pu choisir pour la craindre une autre punition que la castration, alors que tout acte de masturbation est inéluctablement suivi de la castration symbolique, la relaxation ?

Jusque-là, la chose est relativement claire. Mais reste à savoir pourquoi l’être humain considère que l’onanisme est un péché. Il serait facile de trouver au moins une demi-réponse à cette question. Imaginez un nourrisson, un petit garçon. Il faut d’abord qu’il apprenne à se connaître, à tâter tout ce qui peut être tâté, à jouer avec tout ce qui fait partie de lui, avec ses oreilles, son nez, ses doigts, ses orteils. Devrait-il, au cours de ces explorations et de ces jeux, laisser de côté par moralité native ce petit gland accroché à son ventrelet ? Bien sûr que non. Mais que se passe-t-il, quand il joue ainsi ? Se tirer ou de tripoter sont des actes suscités, encouragés, voire favorisés de toutes les manières possibles par la mère ravie. Mais dès que le petit enfant joue avec le gland, surgit une grande main, une main métamorphosée par la puissance créatrice de mythes du petit être humain en main de Dieu ; elle écarte la patoche enfantine. Peut-être, ou plutôt sûrement, le visage de cette personne à grandes mains, la mère, par conséquent, prend-il une expression de sévérité, d’angoisse, de culpabilité. Jugez de l’étendue de l’effroi de l’enfant, de l’impression énorme qu’il ressent lorsqu’à chaque répétition de cet acte, et uniquement quand il s’agit de cet acte, la main de Dieu intervient pour l’empêcher. Tout cela se passe à une époque où l’enfant ne parle pas encore ; mieux, où il ne comprend même pas les mots parlés. Cela se grave au tréfonds de son âme, plus profondément encore que la parole, la marche, la mastication ; plus profondément que les images du soleil et de la lune, que la notion de ce qui est rond, de ce qui est anguleux, du père et de la mère ; « Défense de jouer avec ton sexe ! », et immédiatement surgit cette pensée : « Tout plaisir est répréhensible ». Et peut-être l’expérience ajoute-t-elle : « Si tu joues avec tes parties sexuelles, on te retirera quelque chose ! » faisant s’enchaîner l’inévitable idée suivante : « …Et pas seulement ta petite main, mais aussi ta petite queue… » Nous ne savons rien de l’enfant ; nous ne savons pas jusqu’à quel pont il possède un sentiment de personnalité, s’il naît avec la sensation que ses mains et ses jambes « sont à lui » ou s’il lui faut conquérir cette notion. A-t-il dès le commencement l’impression d’être un « Moi », d’être séparé de l’univers qui l’entoure ? Nous l’ignorons ; nous ne savons qu’une chose : c’est qu’il ne commence qu’assez tard, vers sa troisième année, à se servir de ce petit mot « Je ». Est-il tellement audacieux d’imaginer qu’à l’origine, il se considère par moments comme un étranger, comme « un autre », car le petit Hans ne dit pas : « Je veux boire… », mais bien : « Hans veut boire… » Nous autres humains, nous sommes de drôles d’oiseaux : nous n’osons même pas nous renseigner à ce sujet, pour la simple raison que nos parents nous ont interdit de poser trop de questions.

Il subsiste encore, dans cette légende de la création, une difficulté que je voudrais brièvement signaler. Nous interprétons tous deux la naissance de la femme à partir de la côte comme métamorphose de l’homme en femme par la castration. Dans ce cas notre pensée rationnelle réclame deux Adam, un qui demeure Adam et l’autre qui devient Ève. Mais ce n’est qu’une objection stupide, tendant vers la rationalisation. En effet, la poésie s’est-elle jamais laissé arrêter par l’idée de faire d’une personne deux ou de deux une ? L’essence du drame repose sur le fait que le poète se divise en deux, voire en vingt personnes, le rêve procède de la même manière, tout le monde agit ainsi ; car on ne perçoit dans le monde environnant que ce qu’on est soi-même, on se « projette » sans cesse dans chaque objet. C’est la vie, elle doit être ainsi, le Ça nous y oblige.

Mes excuses, vous n’aimez pas philosopher. Et peut-être avez-vous raison. Retournons au royaume de ce qu’on appelle les faits.

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je vais lui donner une aide semblable à lui-même » dit Dieu le Père et il crée un être qui, là où l’homme possède une excroissance, a une ouverture ; qui, là où l’homme est plat, voit pousser deux seins. C’est donc là l’essentiel pour son rôle d’aide. L’enfant réfléchit de la même façon : pour que l’enfantement soit possible, il faut qu’Adam, par la soustraction de sa côte, devienne une Ève. Un tel accord entre l’âme populaire et l’âme enfantine n’est-il pas remarquable ? Si cela vous tente, nous pourrons approfondir aussi les contes et les mythes, les styles de construction et les découvertes techniques des peuples ; il n’est pas impossible que nous y trouvions beaucoup de traces d’infantilisme. Ce ne serait pas sans importance ; cela nous rendrait patients envers les petits enfants, desquels le Christ a dit : « Le royaume des Cieux est à eux… » Peut-être même retrouverions-nous notre étonnement, perdu depuis si longtemps, notre adoration pour l’enfant ; ce qui, en notre siècle de malthusianisme, signifierait quelque chose.

Mais veuillez considérer le mot « aide ». Il n’est pas question que l’homme soit métamorphosé dans son essence, dans ses aspirations ; malgré la castration, il demeure le même, reste ce qu’il était : un être centré sur lui-même, qui s’aime lui-même, qui recherche son propre plaisir et le trouve. Simplement, quelqu’un est né qui « l’aidera » ; quelqu’un qui lui permettra de placer son plaisir ailleurs que dans son corps. La pulsion de ses rapports avec lui-même n’a pas disparu, le pénis ne s’est pas évanoui, il est toujours là, Adam n’a pas changé ; comme avant, il est soumis à l’obligation de se procurer du plaisir à lui-même. C’est une chose bizarre.

Comment ? Serait-il possible que tout ce que sages et fous prétendent, à savoir, que la masturbation est un succédané des rapports sexuels, provient du manque d’un objet, se produit parce que l’homme n’a pas de femme sous la main au moment où le désir le prend, et qu’en conséquence il s’arrange comme il peut ; tout cela serait faux ? Examinez les faits. L’enfançon, le nouveau-né, pratique l’auto-satisfaction ; l’adolescent recommence et — fait curieux quand on y réfléchit — le vieillard et la femme âgée s’y remettent. Entre l’enfance et la vieillesse se place une période où l’onanisme disparaît la plupart du temps et où surgissent les rapports avec d’autres êtres. Les rapports sexuels seraient-ils par hasard un succédané de la masturbation ? Et serait-il vrai, comme il est dit dans la Bible, que les rapports sexuels ne sont rien d’autre qu’une aide ?

Oui, bien chère amie, c’est ainsi. C’est parfaitement vrai, l’auto-satisfaction existe toujours, en dépit de l’amour, du mariage, en marge de l’amour, en marge du mariage ; elle ne cesse jamais, elle est toujours là et restera jusqu’à la mort. Puisez dans vos souvenirs, vous en trouverez la preuve dans un grand nombre de jours et de nuits, dans les jeux amoureux avec l’homme et dans votre imagination. Quand vous l’aurez découverte, vos yeux s’ouvriront à mille phénomènes qui, distinctement ou obscurément, révèlent qu’ils sont liés à l’auto-satisfaction, voire qu’ils en dépendent. Vous vous garderez, à l’avenir, de qualifier l’onanisme de vicieux et contre nature, même su vous ne parvenez pas pour autant à le considérer comme le créateur du bien ; Car pour ressentir cela, il faudrait que vous triomphiez de la main de Dieu, la main de la Mère, qui un jour vint interrompre votre jeu du plaisir ; que vous en triomphiez intérieurement. Et cela, personne ne le peut.

Affectueusement

Patrick Troll