14.

Chère amie, vous avez parfaitement compris : le complexe d’Œdipe domine la vie des êtres humains. Mais je ne sais pas très bien comment je dois répondre à votre souhait d’en entendre davantage à ce sujet. Vous connaissez sûrement — ou trouverez sans peine dans quelque recueil de mythologie — la légende d’Œdipe : le héros est l’assassinat à la fois innocent et coupable de son propre père et engendre, au cours de rapports involontairement incestueux avec sa mère, des enfants infortunés. Que le contenu de ce mythe — passion sexuelle du fils pour leur mère, haine meurtrière pour le père — soit typique et s’applique à l’humanité de tous les temps, que dans cette légende se dévoile à demi un profond secret de la qualité d’homme, cela je l’ai déjà dit. Et c’est à vous-même qu’il appartient d’en faire application à votre propre vie ou à celle d’une autre personne. Je puis tout au plus vous conter quelques histoires ; peut-être y découvrirez-vous ce que vous cherchez. Mais soyez patiente : la vie de l’inconscient est difficilement à déchiffrer et vous savez que de petites erreurs ne sont pas pour me faire peur.

Il y a une vingtaine d’années — j’étais alors un jeune médecin plein d’audace, voire de té »mérité, et fermement convaincu que je ne connaîtrais jamais d’échec — on m’amena un garçon atteint d’une étrange maladie de peau, appelée scléro-dermie ou dermato-sclérose. Il avait été condamné par la Faculté à cause de l’extension prise par la maladie, qui avait envahi la plus grande partie du ventre, de la poitrine, des bras et des jambes. J’entrepris le traitement dans une excellente disposition d’esprit, sur des principes de bases que m’avait enseignés Schweninger et comme, au bout d’un an, la progression du mal était enrayée, je me crus fondé de me comparer à Dieu et j’attribuai à mes laborieux effort — je puis le dire — ce que j’appelai la guérison ; quand il s’agit d’apprécier nos succès, nous autres médecins sommes très généreux envers nous-mêmes. En réalité, la situation laissait encore fort à désirer. Outre de nombreuses cicatrices, de l’importance desquelles vous ne pouvez pas vous faire une idée, il restait encore une telle contracture des articulations du coude que le patient était incapable d’étendre les bras, et l’une des jambes était, et demeura, mince comme un bâton. L’excitabilité du cœur, qui se manifestait à la moindre occasion par la folle rapidité de ses battements, accompagnée d’état d’angoisse, des maux de tête presque constants et une série de petites misères d’origine nerveuse furent impossibles à améliorer. Néanmoins, le garçon fit ses études au lycée, fut officier pendant plusieurs années et exerça ensuite une profession académique. Il venait assez régulièrement passer quelques semaines chez moi pour se remettre en forme. Entre-temps, et à cause de ses nombreuses incommodités, il se fit traiter par divers médecins et finit par aboutir chez un Berlinois célèbre, dont le nom nous inspire, à vous et à moi, le plus grand respect. Pendant plusieurs années, je n’entendis plus parler de lui ; puis ce fut la guerre. Et quelques mois plus tard, il revint chez moi.

Cette fois, le tableau clinique se présentait de singulière manière. Peu après la déclaration de guerre, Monsieur D… — nous l’appellerons ainsi — fut saisi d’un accès de frissons et sa température monta jusqu’à 40°. Il fallut un certain temps avant de découvrir ce que cela pouvait cacher. Enfin, la situation parut vouloir se clarifier. Les températures tombaient le matin au-dessous de 36° pour remonter le soir à 39°-40°. On procéda à un, à dix, à des douzaines d’examens du sang, pensant y trouver des traces de paludisme ; on ne rencontra pas de plasmodium ; la quinine et l’arsenic, que l’on avait administrés à toutes fins utiles, demeurèrent sans effet. Entre-temps, on avait songé à la tuberculose et fait des recherches dans ce sens, mais succès et on avait ressorti un vieux diagnostic de syphilis, à la suite duquel, des années auparavant, il avait subi un traitement antivénérien. Le fameux Wassermann — vous savez sans doute ce que c’est — donna un résultat douteux et pour finir, on était Gros-Jean comme devant. Tout à coup, la fièvre disparut, le corps, émacié, reprit des forces, les uniformes furent remit en état et tout semblait rentré dans l’ordre. M. D… recommença à sortir, rédigea une requête adressée à son ministère — où il avait été mobilisé sur place — pour obtenir l’autorisation de reprendre du service actif, dans l’armée, ce qui lui fut accordé, et tomba aussitôt malade : fièvre et maux de gorge. Le médecin appelé regarda dans sa bouche, découvrit des ulcérations sur les amygdales, la luette et les parois du pharynx ; comme la fièvre redescendue, mais que les ulcérations s’étendaient, qu’une éruption suspecte était apparue et que quelques glandes poussèrent l’obligeance jusqu’à enfler, on diagnostiqua une récidive de l’ancienne syphilis, ce dont je ne puis tenir rigueur à mes confrères. Le Wassermann fut naturellement négatif, le resta, mais — bref, stupéfiant. Au lieu d’une amélioration, la mystérieuse fièvre réapparut, accompagnée par moments d’évanouissements ; la malade dépérit de plus en plus. Finalement, il rassembla ce qui lui restait de force pour se faire transporter chez moi.

A cette époque, et notamment pour ce qui concerne l’interdépendance des maladies organiques du Ça, j’étais moins sûr de mon affaire que je ne le suis maintenant ; je croyais aussi, égaré par je ne sais quelle malice de mon inconscient, et puisqu’il s’agissait d’un malade soigné par moi pendant une quinzaine d’années d’une certaine manière, qu’il me serait difficile de m’écarter de cette ligne de conduite sans perdre sa confiance ; bref, je le traitai comme il en avait l’habitude, par des bains locaux très chauds, des massages, un régime soigneusement contrôlé, etc. Cela n’excluait pas une tentative d’influence sur le plan psychique ; mais, là aussi, je ne m’écartai pas de l’ancienne ligne de conduite, qui consistait à venir en aide au malade par des suggestions autoritaires et de façon suffisamment affirmative pour ne pas tolérer de contradiction, qu’il ne pouvait être question de syphilis ; ensuite, je démontrai au patient que ses maux avaient des rapports avec son désir de partir pour le front. Il commença par s’en défendre, mais convint bientôt que ce pourrait être le cas et me mit au courant de quelques incidents qui s’étaient passés au cours des derniers mois et qui me confirmèrent dans mon opinion.

La chose sembla s’arranger, les forces revinrent, M. D… fit des promenades dans les environs et recommença à parler de s’engager dans l’armée. Il était très décidé sur ce point ; il sortait d’une vieille famille d’officiers et l’avait été lui-même avec passion. Un jour, la fièvre reparut, comme autrefois : basses températures le matin, avec de fortes poussées vers le soir, en même temps se manifestèrent les mystérieux symptômes à caractère syphilitique marqué. Il se forma un abcès au coude ; puis quand il fut guéri, un autre au bas de la cuisse ; survinrent alors des abcès dans la gorge, puis de nouveau au coude et au bas de la cuisse, enfin au pénis. Entre-temps apparut une éruption cutanée du genre roséole ; bref, il y eut une série de phénomènes qui m’engagèrent à admettre l’existence éventuelle d’une syphilis. Les analyses de Wassermann, effectuées par la clinique de l’Université, donnèrent des résultats contradictoires : tantôt, ils étaient totalement négatifs, tantôt, il subsistait un doute. Cela dura trois mois. Soudain, et sans que je pusse découvrir pourquoi, la maladie disparut complètement. M. D… prospéra, reprit des forces, du poids et tout était pour le mieux. Je lui fis les vaccins obligatoires contre la variole, le choléra et le typhus, il chargea sur ses épaules son sac tyrolien, prit congé de moi et entreprit un voyage à pied de trois jours dans la Forêt Noire qui devait aboutir au centre militaire où se trouvait son régiment. Le troisième jour, la fièvre reprit, M. D… reparut chez moi, y demeura pendant une courte période, puis se rendit à Berlin, pour s’y soumettre une fois de plus à de nouveaux traitements.

Environ seize mois plus tard, au cours de l’été de 1916, il revint. Il avait été longuement soigné à Berlin, s’était rendu ensuite à Aix-la-Chapelle, pour y prendre les eaux, à Sylt, dans les montagnes, à Nenndorf et avait été à nouveau très malade à Berlin, où il était resté couché pendant des semaines et des mois. Son état n’avait pas varié : fréquents et violents accès de fièvre, abcès évanouissements, accidents cardiaques, etc. Je remarquai que son ancienne maladie, la scléro-dermie, réapparaissait par plaques et que les symptômes de névroses avaient augmenté.

Entre-temps, il s’était produit en moi de grands changements. Mes activités à l’hôpital militaire m’avaient permis de constater souvent l’action de la psychanalyse sur la guérison des blessures et des maladies organiques, j’avais enregistré dans ma clientèle privée une série de bons résultats, j’avais mis au point une technique de laquelle je pouvais tirer parti et j’entrepris le traitement de M. D… avec la ferme intention de ne plus m’embarrasser de diagnostic, de thérapeutique physique ou médicamenteuse, mais de l’analyser. Les résultats ne tardèrent pas à se faire jour ; les symptômes disparaissaient les uns après les autres ; au bout de six mois, M. D… partait en campagne en qualité d’officier d’infanterie et tomba au champ d’honneur deux mois plus tard. Je n’ose pas affirmer que sa guérison aurait été de quelque durée, car sa mort survint trop rapidement. Au stade actuel de mes connaissances, je crois que le traitement a été trop bref et que si le malade avait vécu, il aurait certainement eu des rechutes. Mais je suis convaincu que l’on pouvait obtenir sa complète guérison. En fin de compte, cette question est sans objet ; je ne vous raconte pas cette histoire à cause du succès acquis, mais pour vous donner une idée des effets du complexe d’Œdipe.

Du traitement, je vous dirai seulement qu’il ne fut pas simple. Sans cesse resurgissaient des résistances, se rattachant tantôt à mon prénom, Patrick, qui était, disait-il, celui d’un menteur d’Irlandais, à moins qu’elles ne prissent pour prétexte mes souliers de caoutchouc ou une cravate nouée lâche ; la cravate représentait à ses yeux un scrotum flasque et pendant bas, comme il l’avait vu une fois chez son vieux père ; les caoutchoucs réveillaient en lui d’anciennes indignations enfantines. Ensuite, il se retrancha derrière mon second prénom, Georg, qui lui rappelait un personnage de roman tiré de Robert le matelot, un séducteur, un voleur ; il s’y joignit peu à peu toute une horde de Georg, tous plus mauvais garçons les uns que les autres, jusqu’à ce qu’enfin le véritable malfaiteur apparût sous la figure d’un homme duquel D… avait reçu pendant qu’il était au lycée une gifle sans avoir pour autant exigé réparation. Ce qui réclama le plus d’efforts,tant de sa part que de la mienne, ce fut une tournure de phrase de laquelle je faisais à cette époque un fréquent usage ; j’avais coutume de temps à autre d’employer l’expression « A parler franc… ». D… en concluait que je mentais, une déduction qui n’était pas si bête.

La résistance apportée par le malade au médecin est l’objet de tout traitement analytique. Le Ça ne souhaite pas guérir tout de suite, si fort que le malade soit incommodé par la maladie. Au contraire, la persistance des symptômes prouve, en dépit de toutes les assurances, les plaintes et les efforts de l’être conscient, que cet être veut être malade. C’est important, ma chère. Un malade veut être malade et il se débat contre la guérison comme une petite fille gâtée, qui meurt d’envie d’aller au bal et se défend par des simagrées de s’y rendre. Il est toujours utile d’examiner de près les prétextes de ces résistances au médecin ; ils dévoilent toutes sortes de particularités propres au malade. Il en était ainsi pour D… La bourse flasque et les caoutchoucs du sybarite le scandalisaient parce qu’il possédait au plus haut degré le sentiment de l’impuissance. Le mensonge qu’il discernait chez « Patrick » et dans « A parler franc », il le détestait comme tous les gens honnêtes, mais, comme tous les gens honnêtes, il se mentait sans cesse à lui-même — et, partant, aux autres. S’il s’acharnait tant après les prénoms, c’est qu’il détestait le sien, Heinrich ; il se faisait appeler Hans par ses intimes parce qu’un vague héros de sa famille avait porté ce nom. Là aussi, il découvrait un mensonge, car un obscur sentiment de son Ça lui chuchotait qu’il ne se conduisait pas en héros, que sa maladie était une création de son inconscient peureux. Enfin, « Georg » lui était insupportable parce qu’il avait une fois — ce souvenir resurgit accompagné de violents symptômes morbides et d’une forte fièvre — comme « Robert le matelot », subtilisé deux médailles à son père. « Médaille », cependant, l’amena au mot « médaillon » ; son père portait un médaillon contenant le portrait de sa mère et c’est en réalité ce médaillon qu’il convoitait. Il voulait voler sa mère à son père. Œdipe.

Il me faut mentionner encore une singularité. D… possédait une série de complexes qui s’étendaient très loin et qui, en fin de compte, étaient tous liés au complexe d’Œdipe et à l’idée d’impuissance. Arrivait-il, en cours d’analyse, que l’on attaquât le complexe d’Œdipe à quelque point névralgique, aussitôt la fièvre d’apparaître ; serrait-on de trop près le chapitre de l’impuissance, on voyait surgir les symptômes syphilitiques. A ce sujet, D… me donna l’explication suivante : « Avec le temps ma mère m’est devenue tout à fait indifférente. J’en suis honteux et je m’efforce, chaque fois que j’y suis astreint, de penser à elle avec tendresse, d’attiser l’ancienne ardeur. Et comme je n’y parviens pas sur le plan spirituel, la chaleur corporelle se déclare. C’est mon père, déjà âgé lorsqu’il m’engendra — à mon sens trop âgé —, que j’accuse de mon impuissance. Et comme je ne puis l’en châtier en personne, puisqu’il est mort, je le punis dans son symbole de géniteur, celui qui engendre, mes propres parties sexuelles. Cela présente l’avantage que je me punis en même temps de mon mensonge ; car ce n’est point mon père, mais moi qui porte la faute de mon impuissance. Enfin, un syphilitique a le droit d’être impuissant : cela vaut mieux pour lui et pour les femmes. » Vous voyez que D… n’était pas exempt d’un certain « Trollisme » ; c’est ce qui me plaisait en lui.

Et maintenant, revenons au complexe d’Œdipe. Au premier plan se situe l’amour pour la mère. Je laisse de côté la masse des détails ; comme preuve, je vous propose le vol des médailles, qui représente symboliquement le rapt de la mère. Au lieu de petits traits, je choisis quelques signes qui vous démontreront l’action du Ça. D’abord, il y a le constant état maladif de D…, dégénérant parfois en longues et graves affections. Le malade a droit aux soins, le malade « extorque » les soins. Toute maladie est un renouvellement du stade de nourrisson, trouve son origine dans la nostalgie de la mère ; tout malade est un enfant ; toute personne qui se consacre aux soins des malades devient une mère. La délicatesse de santé, la fréquence et la durée des maladies sont un témoignage de la profondeur des sentiments qui attachent l’être humain à l’imago de la mère. Vous pouvez même — et la plupart du temps sans risquer de vous tromper — aller plus loin encore dans vos déductions et penser que quand quelqu’un tombe malade, il est probable qu’à une époque très proche du début de la maladie un événement lui a rappelé avec une acuité particulière l’imago de la mère, l’imago de ses premières semaines de nourrisson. Je ne crains pas d’ajouter, ici aussi, le mot « toujours ». Car il en est toujours ainsi. Et il n’existe pas de meilleure preuve de passion pour la mère, de dépendance du complexe d’Œdipe qu’un constant état maladif.

Chez D…, cette passion a fait apparaître un trait, que l’on constate assez souvent chez d’autres. Le maître, le possesseur de la mère, c’est le père. Le fils veut-il devenir maître, possesseur, amant de sa mère, il doit ressembler au père. C’est le cas de D… A l’origine — j’ai vu de ses photos d’enfant — il ne pouvait être question d’une ressemblance avec son père ; et d’après les témoignages de la mère, son caractère n’avait rien de commun avec celui de son père. Au cours des deux décennies pendant lesquelles j’ai fréquenté ce malade, il m’a été loisible d’observer d’année en année les changements qui s’opéraient dans son comportement, son maintien, ses habitudes, son visage et son corps et le faisaient ressembler chaque jour davantage à son père. Ce n’était pas le Ça qui se métamorphosait, mais ce qui était au-dessus, en sorte que le noyau de l’être n’apparaissait plus que ça et là, qu’il se formait un nouveau Ça de surface, ou quel que soit le nom par lequel il vous plaira de désigner ce processus, et ce nouveau Ça — c’est là la preuve la plus péremptoire — disparaissait au fur et à mesure des progrès de la guérison. Le vrai D… réapparut. Ce qui parlait le plus haut dans cette ressemblance avec le père, c’était le vieillissement précoce de D… A trente ans, il avait les cheveux tout blancs. J’ai vérifié à plusieurs reprises l’apparition ou la disparition d’un grisonnement semblable, indice du masque du père. Je ne sais pas ce qu’il en serait advenu chez D… : il est mort trop tôt.

Sa passion pour l’imago de la mère était représentée par un troisième signe : son impuissance ; cas, dans les cas d’incapacité sexuelle chez les hommes, la première question doit toujours être : quels sont les rapports de cet être avec sa mère ? D… avait la forme caractéristique de l’impuissance, telle que l’a décrite Freud ; il divisait les femmes en deux catégories : les dames et les prostituées. Vis-à-vis des dames — c’est-à-dire de la mère — il était impuissant ; avec la prostituée, il osait entretenir des relations sexuelles. Mais l’image de la mère exerçait sur lui une action puissante et c’est ainsi que son Ça — afin de le protéger de tout danger d’inceste, même celui perpétré avec la fille des rues — avait inventé cette contamination syphilitique. Que des hommes, sous la pression du complexe d’Œdipe, eussent été gagner des syphilis chez des filles, cela, je l’avais déjà vu. Mais que cette maladie eût été entièrement inventée par le Ça et que, pendant des années, se soit jouée une comédie de symptômes syphilitiques et blennorragies, c’est plus rare. Pour ma part, je ne l’ai, jusqu’ici, observé que deux fois : chez D… et chez une femme.

De plus, le commencement de la maladie — les premiers symptômes méritent toujours l’attention, car ils révèlent une grande partie des intentions du Ça — le début de la maladie a été cette scléro-dermie de la jambe gauche, qui s’est étendue plus tard étendue au bras droit. Le langage fantaisie que j’ai composé à mon usage me dit de ce qui se passe à la jambe gauche : cet homme veut s’engager dans une mauvaise voie, mais son Ça s’y oppose. Quand c’est le bras droit qui est atteint d’une manière ou d’une autre, cela signifie que ce bras droit veut faire quelque chose qui heurte son Ça ; c’est pourquoi il est paralysé dans son action. Peu de temps avant que ne se déclarât la maladie de la jambe, la mère de D… devint grosse. D… avait à cette époque quinze ans ; mais il prétend n’avoir absolument pas remarqué cette grossesse ; c’est un signe certain qu’un profond ébranlement de son être le contraignait à refouler. Cette lutte du refoulement prend place en pleine période de développement sexuel du garçon et est liée à un deuxième conflit de refoulement, sexuel, cette fois. Car, tout comme le malade soutenait avoir été tout à fait surpris de la naissance de son petit frère, il affirmait aussi n’avoir eu, à cette époque, aucune connaissance des rapports sexuels. Les deux sont impossibles. La dernière affirmation, du fait que le garçon élevait en ce temps-là des lapins et passait des heures à regarder les ébats érotiques de ces animaux ; et la première, parce qu’il finit bientôt par avouer qu’il avait déjà eu, pendant la grossesse de sa mère, les idées de meurtre desquelles il va être immédiatement question. Car c’est cette idée de se débarrasser de ce petit frère tardif qui est en partie la raison de l’extension de la scléro-dermie au bras droit. L’idée de tuer ceux qui nous gênent nous accompagne tout au long de notre vie ; et dans des circonstances défavorables, le désir et l’horreur de tuer deviennent si forts que le Ça prend le parti de paralyser l’instrument du meurtre chez l’homme, le bras droit. Je crois vous avoir déjà raconté pourquoi ces idées de meurtre sont si répandues ; mais pour votre gouverne, je vais recommencer : l’enfant fait connaissance avec la notion de la mort par le jeu. Il s’attaque à l’adulte, le pique, tire sur lui et l’adulte tombe, fait le mort pour ressusciter peu après. N’est-il pas extraordinaire de constater à quel point le Ça des âmes d’enfant excelle à représenter les problèmes les plus compliqués comme des bagatelles, des plaisanteries ; et, notamment, comme il sait faire de la mort un amusement pour enfants ? Pour en finir, la maladie de la jambe et du bras était apparue à la suite d’une lutte sexuelle appartenant au domaine de l’érotisme = mère = enfant.

J’arrive maintenant à la partie d’une lutte de cette étrange maladie, à la manière dont l’idée de syphilis a jailli du complexe envers la mère et comment, précisément à cause de cette origine, elle avait du devenir assez puissante pour produire sans cesse de nouveaux symptômes de syphilis, au point que tous les médecins traitants, moi inclus, s’y sont trompés. Je demandais à D… s’il savait par qui il avait été contaminé.

— Je ne sais même pas si j’ai été contaminé, répliqua-t-il. Je le présume.

— Et pourquoi le présumez-vous ?

— Parce que j’ai eu un jour des rapports sexuels avec une fille qui portait une voilette. En lisant l’étonnement sur mon visage, il poursuivit :

— Toutes les filles de trottoir qui portent une voilette sont syphilitiques. Voilà qui était neuf pour moi. Je saisis pourtant cette notion pouvait contenir de vraisemblance et c’est pourquoi je questionnai encore :

— C’est donc par cette fille que vous croyez avoir été contaminé ?

— Oui, répondit-il, mais il ajouta aussitôt : Je n’en sais rien ; en fait, je ne sais même pas si j’ai été contaminé. Certainement pas plus tard, car je n’ai plus jamais eu de contact avec une femme. Le lendemain de ce jour, je suis allé chez un médecin et je me suis fait examiner. Il m’a renvoyé en me disant de revenir dans quelques jours, ce que je fis ; il me renvoya à nouveau et cela continua ainsi pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’il m’expliquât, mi-souriant, mi-désagréable, que j’étais parfaitement sain et qu’il n’était pas question que je fusse atteint. Depuis, j’ai été examiné d’innombrables fois par divers médecins. Aucun n’a trouvé quoi que ce soit.

— Mais, intervins-je, vous avez subi un traitement anti-vénérien, avant que ne débutât votre maladie de la guerre…

— Oui, à ma prière. Je croyais que mes maux de tête, ma jambe malade, mes bras, etc., que tout cela, en somme, ne pouvait provenir que de la syphilis. J’ai lu tout ce qui a été écrit sur la scléro-dermie et quelques auteurs la rattachent à la syphilis.

— Mais vous n’aviez que quinze ans lorsque votre maladie a commencé !

— …A l’hérédo-syphilis, m’interrompit-il. Je n’ai jamais sérieusement cru à une contamination, mais je pensais que mon père pouvait avoir été syphilitique. Il se tut un instant et reprit : Si je me souviens bien, la fille dont je vous ai parlé tout à l’heure n’avait pas de voilette. En outre, je sais avec certitude qu’elle n’avait pas la moindre petite tache sur son corps. Je l’ai dénudée, j’ai laissé brûler l’électricité toute la nuit, je l’ai regardée nue devant la glace, j’ai lu attentivement son livret ; bref, il est impossible qu’elle eût été malade. Ce qu’il y a, c’est que j’avais une peur affreuse d’être hérédo-syphilitique. C’est pourquoi, quand je me suis rendu chez le médecin, je lui ai raconté cette histoire de voilette : je ne voulais pas lui faire part de mes soupçons en ce qui concernait mon père ; ensuite, je l’ai racontée si souvent que j’ai fini par y croire. Mais à présent, avec toutes ces analyses, je sais que je n’ai jamais tenu cette fille pour syphilitique et qu’elle ne portait pas de voilette.

Tout cela me parut bizarre, comme à vous, sans doute. Je voulais — et j’espérais — obtenir quelques clartés supplémentaires et demandai à M. D… ce que lui inspirait le mot « voilette ». Au lieu d’une, il me donna aussitôt deux réponses : « Les voiles de veuve et la Madone au Voile, de Raphaël ». De ces deux inspirations est sorti un jeu d’associations qui s’est étiré sur des semaines ; je me contenterai de vous faire brièvement part du résultat.

Les voiles de veuve amenèrent tout de suite la mort du père et les vêtements de deuil de la mère. Il apparut que D…, au cours de la lutte soutenue pour le refouler le désir d’inceste, avait identifié la prostituée à sa mère, qu’il avait inventé pour la fille une voilette noire et l’avait imaginée syphilitique parce que son inconscient croyait que, de cette manière, il éliminerait plus vite le désir d’inceste. Il fallait que la mère fût tenue à l’écart de son érotisme ; on ne désire pas quelqu’un atteint de syphilis ; donc, la mère devait être syphilitique. Mais ce n’était pas dans les choses possibles — nous verrons tout à l’heure pourquoi — il était par conséquent nécessaire de trouver une remplaçante, ce qui eut lieu, à l’aide de l’association-voile. Pour renforcer encore la défense se forma l’idée que le père avait été syphilitique. Que le malade n’osât point songer à la syphilis maternelle s’entend de soi ; mais chez D…, une idée vint s’y joindre : on la voit apparaître dans l’association-madone au voile. Par cette association, D… fait de sa mère un être inaccessible, immaculé, supprime le père et a en outre l’avantage de pouvoir se considérer lui-même comme « conçu sans péché », autrement dit, d’origine divine. L’inconscient emploie des moyens stupéfiants. Pour refouler le désir d’inceste, et dans le même instant, il divinise la mère et la ravale au rang de catin syphilitique.

Vous avez ici, si vous voulez, une confirmation de ce que j’ai tant de fois essayé de rendre vraisemblable à vos yeux, à savoir que nous nous considérons tous comme d’origine divine, que le père est bien pour nous Dieu le père et la mère de Dieu. Il n’en va point autrement, l’être humain est ainsi fait qu’il lui faut, de temps à autre, le croire et si tout ce qui compose l’église catholique, y compris la Vierge Marie et l’Enfant Jésus, devait disparaître aujourd’hui et qu’il n’en subsistât aucun souvenir, il y aurait demain un nouveau Mythe, avec la même union entre Dieu et la femme, la même naissance du Fils de Dieu. Les religions sont des créations du Ça et le Ça de l’enfant ne peut pas plus supporter la pensée des rapports amoureux entre le père et la mère qu’il n’ose renoncer à l’arme que représente dans sa lutte contre le désir d’inceste la sanctification de la mère — Ferenczi nous l’enseigna — il se sent tout-puissant, qu’il ne peut se faire à l’idée qu’il n’est pas égal à Dieu.

Les religions sont des créations du Ça. Regardez la croix avec ses bras tendus et vous vous rangerez à mon avis. Le fils de Dieu y est suspendu et en meurt. La croix, c’est la mère et nous mourons tous de nos mères. Œdipe, Œdipe ! Mais faites bien attention à ceci : si la croix est la mère, les clous qui rivent son fils à elle pénètrent aussi dans sa chair, elle ressent les mêmes souffrances, la même douleur que son fils et soutient de ses robustes bras de mère le martyre, la mort de son fils, les éprouve en même temps que lui. Mère et fils, il y a là, amassées, toute la misère du monde, toutes ses larmes, toute sa détresse. Et pour tout remerciement, la mère n’a récolté que cette dure parole : « Femme, qu’ai-je à voir avec toi ? » Ainsi le veut la destinée humaine et il n’est pas une mère qui se fâche quand son fils la renvoie. Car c’est ainsi que cela doit être.

On relève dans l’histoire de la maladie de M. D… un autre conflit, plus profond et communément humain, dont l’une des racines vient chercher sa nourriture dans le complexe d’Œdipe : c’est le problème de l’homosexualité. Quand il était ivre, me raconta-t-il, il parcourait les rues de Berlin, en quête d’un pédéraste ; quel qu’il fût, où qu’il fût, il le battait comme plâtre, le laissant à demi mort sur la place. C’est là une des confidences qu’il me fit. In vino veritas. Elle n’est compréhensible que si on la met en parallèle avec une seconde qu’il me communiqua quelques semaines plus tard. Je trouvai un jour mon malade souffrant d’une forte fièvre et il me narra que le soir précédent, il avait traversé la forêt et qu’il lui était subitement venu l’idée que des malandrins allaient s’attaquer à lui, le ligoter, abuser de lui par derrière et l’attacher ensuite à un tronc d’arbre, avec son derrière nu et souillé. C’était, me dit-il, un phantasme fréquent chez lui et toujours suivi d’un accès de fièvre. La haine avec laquelle D…, ivre, poursuit les pédérastes est de l’homosexualité refoulée ; le phantasme et l’angoisse qui s’y rattache sont également de l’homosexualité refoulée et l’apparition de la fièvre donne la mesure de l’excès de son désir. Je reviendrai une autre fois sur la question de l’homosexualité. Pour aujourd’hui, je ne dirai que ceci : parmi les diverses causes qui conduisent à l’homosexualité, il y en a une qu’il ne faut jamais perdre de vue : c’est le refoulement de l’inceste avec la mère. L’homme mène un dur combat pour se soustraire aux sentiments érotiques qui le lient à sa mère ; comment s’étonner si dans cette lutte, tous ses penchants conscients pour le sexe féminin sont emportés dans le processus de refoulement de manière que chez certains, la femme finit par être totalement exclue de la sexualité. Dans le cas de M. D… qui a peur d’être victime d’un viol pédérastique, on aperçoit très clairement une deuxième origine, refoulée par lui, à cet amour pour le même sexe, l’attrait du père. Car cette angoisse ne peut avoir trouvé sa source que dans le fait qu’à une époque de sa vie, D… a ardemment souhaité d’être une femme, la femme de son père. Refléchissez, chère amie, aux causes initiales des vices et des perversions, et vous les jugerez avec moins de sévérité.

Me voici parvenu ainsi à l’autre face du complexe d’Œdipe, aux rapports de D… avec son père. Il me faut ici attirer tout de suite votre attention sur un point qui, pour beaucoup, est caractéristique. D… était profondément convaincu qu’il n’existait pour lui rien ni personne qu’il mît au-dessus de son père, qui fût plus digne de son admiration, de son respect, plus tendrement aimé que son père, alors qu’il reprochait mille choses à sa mère et n’avait jamais pu passer plus de quelques heures en sa compagnie. Bien sûr, son père n’était plus et sa mère vivait ; il est commode d’idéaliser les morts. Quoi qu’il en soit, D… croyait aimer son père de toutes ses forces, sa vie avait refoulé la haine pour le père. Il est indéniable qu’il a en vérité voué une fervente affection à son père ; son complexe d’homosexualité et sa ressemblance acquise avec celui-ci le prouvent abondamment. Mais il le haïssait avec tout autant de force et au commencement de sa maladie, surtout, il existait chez lui un vif conflit entre l’adoration et l’aversion.

Des souvenirs de cette époque qui échappèrent au cours de l’analyse à la pression du refoulement, j’en extrais deux. Voici le premier : pendant la grossesse de sa mère, de laquelle je vous ai parlé plus haut, D… avait pris l’habitude de guetter pendant des heures à un orifice d’égout pour tirer sur les rats qui en sortaient et les tuer. Jeux de garçon, me direz-vous. Soit, mais pourquoi les garçons prennent-ils tant de plaisir à ces exercices de tir ? L’action de tirer, j’ai à peine besoin de le dire, représente l’exubérance de la pulsion sexuelle à l’âge de la puberté se libérant par cet acte symbolique. Mais le rat sur lequel s’acharne D… est une image des parties sexuelles du père qu’il punit de mort à l’instant où il sort de l’égout, du vagin de sa mère. — Non, l’interprétation n’est pas de moi : elle émane de D… Je me contente de la trouver juste. Et je suis également d’accord avec la deuxième explication qu’il en donne. Là encore, l’égout est le vagin maternel ; mais le rat, c’est l’enfant qu’elle attend. A côté du désir de châtrer le père — car c’est là le sens de la mise à mort du rat — s’insinue le désir de faire mourir l’enfant à venir. Sous la pression des puissances refoulantes, ces deux idées prennent des formes symboliques. Et le destin intervient dans ces luttes sous-jacentes, sourdement ressenties, et fait mourir au bout de quelques semaines le petit frère nouveau-né. A présent, le sentiment de culpabilité, ce morne compagnon de toute vie humaine, se trouve justifié par un objet, le fratricide. Vous ne sauriez croire, chère amie, à quel point il est commode pour le refoulement de disposer d’une faute capitale. On peut tout cacher là-dessous et c’est là-dessous, en fait, que tout se cache. D… a utilisé au maximum cette stupide histoire de fratricide au profit des mensonges qu’il se faisait à lui-même. Et parce que c’est un trait naturel chez l’homme que de faire payer à d’autres ses propres erreurs, du jour de la mort de son frère, D… n’a plus tiré sur les rats, mais sur des chats, emblèmes de la mère. Le Ça chemine par des sentiers étranges.

D… n’est pas parvenu à recouvrir entièrement le désir de castration qu’il nourrissait contre son père par l’idée de fratricide, ainsi que le témoigne un deuxième souvenir. Je vous ai raconté qu’à l’époque de ces conflits, il élevait des lapins. Parmi ces animaux se trouvait un mâle d’un blanc de neige. D… eut à son égard un comportement bizarre. Il permettait à tous les mâles de copuler à leur guise avec les femelles et éprouvait une certaine jouissance à assister à leurs ébats. Seul, ce mâle blanc n’était pas autorisé à approcher les femelles. Quand il y parvenait ; D… l’attrapait par les oreilles, le ligotait, le suspendait à une poutre et le cravachait jusqu’à ce qu’il ne pût plus remuer le bras. C’était le bras droit, le premier qui fut atteint par la maladie ; et c’est précisément durant cette période que cela eut lieu. Le souvenir n’est apparu au jour qu’après une résistance obstinée. Le malade ne cessait de se dérober et exhiba une collection de symptômes organiques d’une grande gravité. L’un d’eux était particulièrement significatif : les plaques sclérodermiques de son coude droit augmentèrent. A dater du jour où ce souvenir surgit de l’inconscient, elles s’améliorèrent et guérirent, si bien que le malade put dorénavant plier et étendre complètement l’articulation de son coude, ce qui lui avait été impossible depuis deux décennies, en dépit de tous les traitements. Et il le faisait sans souffrir.

J’allais presque oublier le plus important. Ce lapin, ce mâle blanc auquel il interdisait tout plaisir sexuel et qu’il fouettait quand l’animal ne se retenait pas, prenait la place du père. Ou l’aviez-vous déjà deviné ?

Êtes-vous fatiguée ? Un peu de patience, il ne s’en faut que de quelques coups de crayon pour que l’esquisse soit complète. Au domaine de la haine pour le père appartient un trait que vous connaissez déjà par Freud — comme d’ailleurs l’histoire de D… offre quelque analogie avec l’histoire de l’homme aux rats de Freud. D… était très croyant ; on pourrait presque dire qu’il croyait plus à la lettre qu’à l’esprit ; mais il se sentait plus attiré par Dieu le père que par Dieu le fils et adressait tous les jours des prières — composées à sa manière — à cette déité, tirée par lui de l’imago du père. Mais au beau milieu de ces prières survenaient soudain des injures, des blasphèmes, des sacrilèges. La haine pour le père se faisait jour. Relisez donc cela chez Freud, je ne pourrais rien y ajouter et ne ferais, par mes remarques « intelligentes », que gâter ce qu’il en écrit.

J’ai encore quelque chose à dire au sujet de l’aventure du lapin blanc. D… avait donné à ce mâle le nom de Hans ; comme vous le savez, c’était le nom qu’il avait choisi pour lui-même. Quand, par l’intermédiaire de cet animal au pelage, il battait son père, il se corrigeait aussi lui-même, ou plutôt son génitoire, son Hans, celui qui pendant à son ventre. Ou ne savez-vous pas que le nom de Hans plaît tant aux jeunes et aux vieux parce qu’il rime avec « Schwanz(5) » ? Et parce qu’on confond souvent Hans(1) avec saint Jean-Baptiste, lequel, par le baptême et son supplice, est suffisamment désigné comme membre masculin ? Je ne sais pas si c’est vrai, mais un Anglais m’a raconté que dans son pays, on appelle l’instrument sexuel mâle saint John(1) ; il existait également en France des rapprochements analogues. Mais cela n’a rien à voir avec l’affaire elle-même. D… pensait certainement à sa queue quand il a donné au lapin le nom de Hans et quand il le fouettait, c’était pour se punir d’actes de masturbation. Eh oui ! La masturbation ! C’est une étrange chose.

J’ai terminé ; c’est-à-dire que je n’ai plus rien d’essentiel à vous communiquer. Si j’ai, comme vous avez dû le remarquer, laissé de côté le plus important, c’est-à-dire les souvenirs de la petite enfance, cela tient à ce que je n’en ai connu qu’une faible partie. C’est cette ignorance qui a motivé la remarque faite plus haut : que D…, s’il eût vécu, serait vraisemblablement retombé malade. Il s’en fallait que l’analyse fût complète.

Pour conclure, je vais vous indiquer au moins une des raisons pour lesquelles D… craignait la guerre, tout en la désirant. Il s’imaginait qu’il serait tué d’une balle entre les deux yeux. Cela prouve — c’est de mes contacts avec d’autres soldats que je tire cette connaissance — qu’il avait vu sa mère nue à une époque où il était conscient du péché que cela représentait. Le peuple prétend que celui qui regarde sa mère nue devient aveugle. Œdipe s’est crevé les yeux.

Je vous salue, très chère, et suis toujours votre fidèle

Patrick Troll


5 1. Schwanz = queue ; Hans = Jean ; John = Jean