15.

Certes, chère amie, je pourrais vous raconter encore toute une série d’histoires ayant un rapport avec le complexe d’Œdipe et semblables à celle de M. D… ; il est vrai aussi que je vous avais promis de le faire. Mais à quoi bon ? Si ce seul récit n’a pas réussi à vous convaincre, plusieurs n’y parviendront pas davantage. En outre, vous trouverez de ces histoires à votre content dans la littérature de la psychanalyse. Je préfère essayer de me défendre contre vos objections, sans quoi vous seriez bientôt la proie de préjugés de toute espèce et notre échange de lettres n’aurait plus de raison d’être.

Vous ne concevez pas, me dites-vous, qu’à la suite d’incidents du genre de ceux desquels je vous ai entretenue il puisse se produire chez l’être humain des changements corporels tels qu’il contracte à leur suite des maladies organiques et encore moins qu’à la révélation des rapports, il guérisse. Je ne conçois pas non plus ce choses, chère amie, mais je les constate, je les vis. Naturellement, je me fais toutes sortes d’idées à ce propos, mais elles sont difficiles à exprimer. Je vous serais cependant reconnaissant, très chère, de renoncer dans notre dialogue à faire une distinction entre le « psychisme » et « l’organisme ». Ce ne sont là que des dénominations commodes pour faire mieux comprendre certaines singularités de la vie ; au fond, les deux sont une seule et même chose. Il est indubitable qu’un verre de vin n’est pas un verre d’eau ou un verre de lampe ; mais c’est toujours du verre et tous ces objets de verre sont fabriqués par l’homme. Une maison de bois est différente d’une maison de pierre. Mais même vous ne pouvez mettre en doute que ce soit uniquement une question d’opportunité et non de capacité, qu’un architecte bâtisse une maison de bois ou une maison de pierre. Il en est de même pour les maladies organiques, fonctionnelles ou psychiques. Le Ça choisit très despotiquement le genre de maladie qu’il veut provoquer et ne tient pas compte de notre terminologie. Je pense que nous allons enfin nous comprendre, ou, du moins, que vous nous comprendrez, moi et mon affirmation catégorique : pour le Ça, il n’existe aucune différence entre l’organisme et le psychisme ; en conséquence, et s’il est vrai que l’on peut agir sur le Ça par l’analyse, on peut aussi — et on doit, le cas échéant — traiter les maladies organiques par la psychanalyse.

Corporel, psychique… Quelle puissance possèdent les mots ! On a cru longtemps — peut-être beaucoup en sont-ils encore persuadés — qu’il y avait le corps humain, habité, comme une demeure, par l’âme, la psychê. Mais, même si l’on admet cela, le corps en soi ne tombe pas malade, puisque sans âme, sans psychê, il est mort. Ce qui est mort ne tombe pas malade, c’est tout juste si cela tombe en pourriture. Seul, ce qui est vivant tombe malade, et comme personne ne conteste qu’on ne donne le nom de vivant qu’à ce qui est à la fois corps et âme — mais excusez-moi, ce ne sont là que des paroles oiseuses. Nous n’allons pas nous disputer pour des mots. Il ne s’agit ici, et puisque vous désirez connaître mon opinion, que d’exprimer de manière intelligible ce que je veux dire. Et je vous ai déjà clairement dévoilé ma pensée : pour moi, il n’y a que le Ça ! Quand j’emploie les expressions corps et âme, j’entends par là des apparences diverses du Ça ; si vous voulez, des fonctions du Ça. Dans mon esprit, ce ne sont pas des concepts indépendants, voire opposés. Abandonnons ce thème pénible d’une confusion millénaire. Nous avons d’autres sujets de discussion.

Vous êtes choquée du fait que j’attribue de si grandes conséquences au processus de refoulement ; vous me faites remarquer qu’il existe aussi des monstres, des maladies embryonnaires et vous attendez de moi que j’attache également de la valeur à d’autres mécanisme. Ce à quoi je me borne à répliquer que je trouve l’expression « refouler » pratique. Qu’elle corresponde à tout ne m’intéresse pas. Jusqu’ici, elle m’a suffit, ainsi qu’à ma très superficielle connaissance de la vie embryonnaire. Je n’ai donc aucune raison d’y en ajouter de nouvelles et encore moins de ne plus m’en servir.

Peut-être serait-il nécessaire d’avoir recours à l’imagination pour vous faire sentir l’étendue que peut prendre un refoulement de cette sorte. Figurez-vous deux enfants, un garçon et une fille, seuls dans la salle à manger. La mère est occupée dans une autre pièce, à moins qu’elle ne se repose. Bref, les enfants se sentent en sécurité, à telles enseignes que l’aîné saisit cette occasion de s’instruire — lui et l’autre enfant — de visu en ce qui concerne la différence des sexes et les plaisirs que peut vous réserver cet examen. Soudain, la porte s’ouvre ; les deux enfants n’ont pas le temps de se séparer, mais la conscience de leur culpabilité se lit sur leurs visages. Et comme la mère, persuadée de la candeur enfantine de sa progéniture, les voit tous les deux dans le voisinage du sucrier, elle croit qu’ils y ont plongé la main, les gronde et les menace de les battre s’ils recommençaient. Peut-être les enfants se défendront-ils de cette accusation, peut-être demeureront-ils cois. En tout cas, il y a peu de chance qu’ils avouent le péché réellement commis, qu’ils considèrent comme beaucoup plus grave. Au goûter, la mère renouvelle son avertissement ; l’un des enfants, conscient de la faute commise, rougit et la mère en conclut qu’il a été l’instigateur du menu larcin. Il refoule à nouveau ce qu’il confesserait maintenant volontiers. Au bout de quelque temps — la mère a pardonné depuis belle lurette, mais prend un certain plaisir à taquiner l’enfant — elle plaisante avec une tante et dit quelque chose comme : « Le garçon sait bien où trouver le sucrier… ». Et plus tard, la tante fait, elle aussi, des allusions. Vous avez là un enchaînement de refoulements tel qu’il doit se former assez fréquemment. Mais les enfants ne sont pas tous pareils : l’un accepte ses fautes avec légèreté, l’autre difficilement ; quant au troisième, l’idée d’avoir péché et surtout de ne pas s’en être confessé lui est presque intolérable. Que lui reste-t-il à faire ? Il presse, comprime la faute, la rejette du conscient, la relègue dans l’inconscient, l’y voici, d’abord à la surface ; mais, insensiblement, on l’enfouit de plus en plus profondément jusqu’à ce qu’enfin, le souvenir ait disparu du conscient. Afin qu’il ne s’avise point de resurgir, on entasse par-dessus des souvenirs « de couverture » ; par exemple, que la mère a été injuste, que l’enfant a été accusé sans raison de gourmandise et menacé d’être battu. Maintenant, le processus se déclenche, ou, tout au moins, est prêt à se déclencher. Un complexe s’est formé, sensible au plus léger contact ; avec le temps, cet état s’aggrave au point que le seul fait d’approcher du complexe détermine une sensation insoutenable. Veuillez à présent détailler ce complexe : à la surface, vous trouvez le vol anodin, la fausse accusation, la menace de punition corporelle, le silence gardé et, avec cela, la rougeur, plus le sucrier, la table avec ses chaises, la salle à manger avec son papier marron, des meubles divers, des porcelaines, la robe verte de la mère, la petite fille, nommée Gretchen, en robe écossaise, etc. Au-dessous, il y a le domaine de la sexualité. Selon les circonstances, dès à présent, le travail se complique. Mais il pourrait se faire aussi que ce travail soit poussé jusqu’à l’absurde. Prenez le mot « sucre » : il fait partie du complexe, il doit donc être évité le plus possible. S’il est par ailleurs chargé d’un sentiment de culpabilité, peut-être à la suite de quelque autre menu larcin, le désir de refoulement en devient de plus en plus grand. Mais, à partir de cet instant, il entraîne avec lui d’autres notions : « sucré » ou « doux », éventuellement « blanc » ou « carré » ; cela peut ensuite s’étendre à d’autres formes du sucre, le pain de sucre, par exemple ; de là, au pain tout court ou à la couleur bleue du papier qui l’enveloppe. Vous pouvez à votre guise prolonger indéfiniment ces associations ; et ne vous y trompez pas : il n’est pas rare que l’inconscient, avec l’aide des associations, pousse son travail de refoulement à l’infini. De la fuite devant la douceur du sucre jaillit une amertume spirituelle, ou au contraire un excès de sentimentalité ; un scrupule exagéré à ne jamais s’approprier le bien d’autrui se rattache au mot « larcin ». Mais on voit aussi s’instituer un plaisir enfantin à frauder, un amour pharisaïque de l’équité : les mots battre, bataille, fouet, fouetter, fouailler, fouiner, verge, Serge, sergent, punition, bouleau, balai viennent s’insinuer dans le complexe, bannis et pourtant pleins d’attraits. Car la faute non expiée réclame un châtiment ; après des dizaines d’années, elle appelle encore des coups. Le papier de tenture marron n’est plus supporté, les robes vertes et écossaises pas davantage, le nom de Gretchen soulève le cœur et ainsi de suite. Et il s’y joint le prodigieux domaine de la sexualité.

Peut-être pensez-vous que j’exagère ou que je vous raconte la vie étrange et inusitée d’un hystérique. Eh non ! Nous traitons tous derrière nous de ces complexes. Rentrez en vous-même, vous découvrirez mille choses, des aversions inexplicables, des commotions psychiques, exagérément fortes relativement aux raisons qui les motivent, des querelles, des soucis, des mauvaises humeurs qui ne deviennent explicables que si vous considérez le complexe duquel ils émanent. Comme vos yeux s’ouvriront quand vous aurez appris à jeter un pont entre le présent et votre enfance, quand vous aurez compris que nous sommes et demeurons des enfants, que nous refoulons, que nous refoulons toujours et ne détruisons point, nous sommes à jamais obligés de faire renaître à nouveau certaines manifestations que nous sommes contraints de recommencer, de recommencer sans cesse. Croyez-moi, la répétition d’un désir est fréquente. En lui se cache un lutin qui le force à la répétition.

Il faudra que je vous parle davantage de cette pulsion de répétition, mais pour l’instant, nous en sommes au refoulement, considérés comme source des maladies organiques. Car vous n’aurez pas besoin de mes commentaires pour vous rendre compte qu’il peut en résulter toutes sortes de misères physiques. Ce que je vais vous dire maintenant est du domaine de la fantaisie. Que vous le preniez au sérieux ou que vous en riiez, peu m’en chaut ! Pour moi, le problème que pose l’origine des souffrances organiques est insoluble. Je suis médecin et, en conséquence, la seule chose qui m’intéresse, c’est que le dénouement du refoulement provoque une amélioration.

Puis-je vous demander de faire précéder mes exposés par une petite expérience ? Pensez, je vous en prie, à quelque chose qui vous tienne à cœur… Par exemple, si vous devez ou non vous offrir un chapeau neuf. Et maintenant, essayez soudain de réprimer cette idée de chapeau. Si vous vous êtes figuré sous un aspect prometteur, vous seyant particulièrement bien, et si vous avez songé à l’envie qu’il excitera parmi vos amies, il ne vous sera pas possible d’en réprimer la pense sans une contraction de vos muscles abdominaux. Peut-être d’autres groupes de muscles se joindront-ils à l’effort de répression ; la partie supérieure du ventre le fera sûrement ; elle est utilisée pour coopérer à toute tension, voire à la moindre. Il en résulte inéluctablement une perturbation dans votre circulation sanguine. Et, par le truchement du grand sympathique, cette perturbation gagne d’autres domaines de l’organisme, en commençant, bien entendu, par les plus voisins : les intestins, l’estomac, le foie, le cœur, les organes respiratoires. Quelque infime que vous vous représentiez cette perturbation, elle n’en existe pas moins. Et parce qu’elle existe, parce qu’elle s’étend à toutes espèces d’organes, se déclenchent aussitôt toute une série de processus chimiques, auxquels l’homme le plus savant ne comprend rien. Il sait seulement que ces processus ont lieu ; il le sait encore mieux quand il s’est occupé de psychologie. Maintenant, imaginez que ce phénomène, d’apparence insignifiante, se répète une douzaine de fois au cours de la journée. Cela représente déjà quelque chose. Mais qu’il se produise vingt fois par heure et vous vous trouvez devant un vrai sabbat de désordres mécaniques et chimiques qui n’est pas beau à voir. Renforcez l’intensité et la durée de cette tension. Admettez qu’elle se manifeste pendant des heures, des journées entières, entrecoupées de courts intervalles de détente dans la région abdominale. Avez-vous encore de la peine à vous représenter qu’il puisse exister un rapport entre le refoulement et la maladie organique ?

Je suppose que vous n’avez pas eu beaucoup l’occasion de voir des ventres nus. A moi, cela m’est arrivé fort souvent. Et l’on y constate fréquemment une chose singulière. Un sillon, une longue ride transversale orne la partie supérieure de l’abdomen d’un grand nombre de personnes. Elle provient du refoulement. Ou bien, l’on découvre des veinules rouges, à moins que le ventre ne soit gonflé ou Dieu sait quoi. Pensez à un être humain que hante pendant des années, des décennies, l’angoisse de monter ou descendre les escaliers ? L’escalier est un symbole sexuel et il existe d’innombrables personnes poursuivies par la terreur d’une chute dans les escaliers. Ou songez à quelqu’un sentant obscurément qu’un chapeau est un symbole sexuel. De tels gens sont à tout instant, voire constamment obligés de refouler, sont forcés de soumettre sans cesse leurs ventres, leurs poitrines, leurs reins, leurs cœurs, leurs cerveaux à des surprises, à des empoisonnements chimiques. Non, ma chère, je ne trouve pas le moins du monde extraordinaire que le refoulement — ou n’importe quel autre phénomène psychique — suscite des maux organiques. Au contraire, je suis plutôt étonné que des maux de cette sorte soient relativement rares. Et une surprise, une respectueuse surprise m’emplit à l’égard du Ça et de sa capacité à se tirer au mieux de tout ce qui arrive.

Prenez un œil. Quand il voit, il est le théâtre de toute une série de processus divers. Mais quand il lui est interdit de voir et qu’il voit quand même, il n’ose pas transmettre ses impressions au cerveau. Que peut-il alors se passer en lui ? S’il est mille fois par jour contraint d’omettre ce qu’il perçoit, ne serait-il pas concevable qu’il finisse par en être las et se dise : « Je pourrais m’y prendre plus commodément : puisque je ne dois pas voir, je deviendrai myope, je rallongerai mon axe ; et se cela ne suffit pas, je ferai se répandre du sang dans ma rétine et je deviendrai aveugle. » Nous savons si peu de ce qui concerne les yeux ! Laissez-moi le plaisir d’avoir recours à mon imagination.

Vous y êtes-vous retrouvée dans ce que j’ai écrit ? Voyez-vous, il faut lire avec indulgence, sans esprit critique. Au contraire, vous devriez vous installer bien tranquillement et édifier, vous aussi, une douzaine… que dis-je ? des milliers de ces fantasmagories. Je n’ai donné qu’un exemple, qu’une invention de mon caprice. Ne vous arrêtez ni à la forme ni à l’idée. Ce qui m’importe surtout, c’est d’obtenir de vous que vous consentiez à laisser là votre raison et à rêver.

Puisque j’ai parlé de l’origine de la maladie, dire un mot du traitement me paraît s’imposer. Lorsqu’il y a des années, je réussis à surmonter suffisamment mon orgueil pour écrire le premier à Freud, il me répondit à peu près en ces termes : « Si vous avez bien compris le mécanisme du transfert et de la résistance, vous pouvez sans crainte vous attaquer au traitement des malades par la psychanalyse. » Transfert et résistance, voilà les deux points d’appui du traitement. Je crois m’être assez clairement expliqué sur ce que j’entends par transfert. Le médecin peut, jusqu’à un certain degré, le provoquer ; à tout le moins, il peut et doit chercher à l’obtenir et à l’orienter une fois qu’il s’est produit. Mais l’essentiel, le transfert lui-même, est, chez le malade, un phénomène de réaction ; pour le principal, il est hors de la sphère d’influence du médecin. Ainsi, et en définitive, le travail le plus important du traitement reste d’écarter la résistance et d’en triompher. Freud a comparé le conscient de l’être humain à un salon où l’on reçoit toutes sortes de gens. Dans l’antichambre, devant la porte fermée de l’inconscient où s’entasse la masse des entités psychiques se tient un gardien qui ne laisse pénétrer dans le conscient que ce qui peut se présenter dignement dans un salon. Si l’on se rapporte à ce principe, les résistances peuvent avoir trois sources différentes : le salon — du conscient — qui n’autorise pas certaines choses à entrer ; le gardien, sorte d’intermédiaire entre le conscient et l’inconscient, dépendant dans une grande mesure du conscient, mais n’en possédant pas moins une volonté qui lui est propre et qui, de temps en temps, refuse obstinément l’accès du salon, bien que le conscient ait donné son accord ; enfin, l’inconscient lui-même, qui n’a pas envie de s’attarder dans le milieux correct et ennuyeux du salon. Il faudra donc, pour le traitement, tenir compte de ces trois instances des possibilités de résistance. Et pour chacune des trois, être préparé à se heurter à d’innombrables caprices singuliers et à éprouver toutes sortes de surprises. Mais comme, à mon avis, le conscient et le portier ne sont en définitive que des instruments sans volonté propre, cette discrimination n’a qu’une valeur toute relative.

A l’occasion de l’histoire de M. D…, je vous ai décrit plusieurs formes de résistance. En réalité, ces formes existent à des milliers d’exemplaires. Elles ne vous apportent aucun enseignement et si peu que je me fasse l’avocat de la méfiance, je n’en suis pas moins fermement convaincu qu’un médecin ne doit jamais perdre de vue le fait que le malade peut être en état de résistance. La résistance se dissimule derrière les formes et les expressions de la vie, quelles qu’elles soient : tout mot, toute attitude peut la cacher ou la trahir.

Comment venir à bout de la résistance ? C’est difficile à dire, ma chère. Je crois que l’essentiel, en l’occurrence, consiste à commencer par soi-même ; il faut d’abord jeter un coup d’œil sur les coins et recoins, les caves, les réserves de son moi, trouver le courage nécessaire pour se supporter, supporter sa propre méchanceté, ou mieux, sa propre humanité. Celui qui ne sait pas qu’il a lui-même derrière ces portes et ces haies et encore moins de se souvenir du nombre d’ordures qu’il y a lui-même déposées, celui-ci n’ira pas bien loin. C’est en s’observant soi-même que l’on apprend en réalité à connaître en analysant les autres. Nous, les médecins, nous sommes des privilégiés et je ne sache nulle autre profession qui pût m’attirer. Je crois que nous avons en outre besoin de deux vertus : l’attention et la patience. Surtout la patience, encore la patience, toujours la patience. Mais cela aussi s’apprend.

Donc, il est indispensable de s’analyser soi-même. Ce n’est pas facile, mais cela nous révèle nos résistances personnelles et, bientôt, l’on tombe sur des phénomènes qui dévoilent l’existence de résistances particulières à une classe, un peuple, voire l’humanité entière. Des résistances communes à la majorité des humains, sinon à tous. C’est ainsi que s’est imposée à moi aujourd’hui une forme que j’avais déjà souvent remarquée : nous éprouvons de la répugnance à employer certaines expressions enfantines, des expressions courantes pour nous dans notre enfance. Dans nos rapports avec les enfants et — assez curieusement — avec l’être que nous aimons, nous les utilisons sans arrière-pensée ; nous parons de « faire un petit pipi », « un prout », « le gros… », du « tutu ». Mais en compagnie des adultes, nous préférons nous conduire en adultes, nous renions notre nature d’enfant et « chier », « pisser », « cul » nous semblent plus normaux. Nous faisons les importants, voilà tout.

Il faudra bien que j’arrive à dire quelques mots du traitement. Malheureusement, je suis fort peu instruit en cette matière. J’ai la vague idée que l’action d’affranchir du refoulement ce qui est refoulé a une certaine importance. Mais je doute que ce soit là le mécanisme de la guérison. Peut-être, du fait que quelque chose qui a été refoulé parvienne dans le salon du conscient du mouvement et ce mouvement suscite une amélioration ou une aggravation. Dans ce cas, il ne serait même pas nécessaire que ce qui a été refoulé et a servi de prétexte à la maladie apparaisse au jour. Cela pourrait sans inconvénient demeurer dans l’inconscient pourvu qu’on lui fît de la place. D’après ce que je sais de ces choses — fort peu, je l’ai déjà dit — il me semble qu’il suffit souvent d’obliger le gardien de la porte à crier n’importa quel nom dans la salle de l’inconscient ; disons, par exemple, Wüllner. Si parmi ceux qui sont proches de la porte, il ne s’en trouve point qui se nomme ainsi, on fait circuler le nom et s’il ne parvient pas réellement jusqu’à celui qui le porte, il y aura peut-être un Müller qui, intentionnellement ou non, comprendra mal le nom, se fraiera un passage et pénétra dans le conscient.

La lettre est longue et de bavardage me semble sans fin. Adieu, très chère, il est l’heure de dormir. Je suis un

Troll

très fatigué.