16.

Tout cela vous semble un peu embrouillé ? A moi aussi. Mais il n’y a rien à faire : le Ça est constamment en mouvement et ne nous laisse pas un instant de répit. Cela bouillonne, afflue, reflue et rejette à la surface tantôt ce morceau de monde, tantôt cet autre. Comme je m’apprêtais à vous écrire, j’ai essayé de faire le point de ce qui se passait en moi. Je n’ai pas été capable d’aller au-delà des choses les plus primitives.

Voici ce que j’ai trouvé. De la main droite, je tiens mon porte-plume ; de la main gauche, je joue avec ma chaîne de montre. Mon regard est dirigé vers le mur d’en face, sur une gravure du tableau de Rembrandt intitulé « La Circoncision de Jésus. » Mes pieds reposent sur le sol, mais le droit marque du talon la mesure d’une marche militaire que joue en bas l’orchestre du casino. En même temps je perçois le cri d’une chouette, la corne d’une automobile et le crépitement du tramway électrique. Je ne sens aucune odeur spéciale, mais ma narine droite est légèrement bouchée. J’éprouve une démangeaison dans la région du tibia droit et j’ai conscience d’avoir à droite de ma lèvre supérieure une petite tache ronde et rouge. Je suis d’humeur inquiète et l’extrémité de mes doigts est froide.

Permettez, chère amie, que je commence par la fin. L’extrémité de mes doigts est froide, ce qui me gêne pour écrire et signifie par conséquent : « Fais attention, tu vas écrire des bêtises… » Il en est de même pour l’inquiétude. Elle renforce l’avertissement de prudence. Mon Ça est d’avis que je devrais m’occuper d’autre chose que d’écrire. Ce que c’est, je ne le sais pas encore. Pour l’instant, je suppose que la contraction des vaisseaux de l’extrémité des doigts et l’état d’inquiétude expriment ceci : « Ta correspondante ne saisira pas ce que tu essaies de lui faire comprendre. Tu aurais dû mieux la préparer, avec plus de méthode. » Néanmoins, je me lance.

Je joue avec ma chaîne de montre : cela vous fait rire, je parie. Vous connaissez cette manie, à propos de laquelle vous m’avez souvent taquiné. Mais vous ne savez sûrement pas ce qu’elle veut dire. C’est un symbole d’onanisme, comparable à celui de la bague, duquel je vous entretiens l’autre jour. Mais la chaîne a des particularités qui lui sont propres. La bague, l’anneau est un symbole féminin, et la montre, comme toutes les machines, également. Dans mon esprit, ce n’est pas le cas de la chaîne ; elle symbolise plutôt quelque chose qui précède l’acte sexuel proprement dit, antérieur au jeu de la montre. Ma main gauche vous apprend que je prends plus de plaisir à ce que nous appellerons les bagatelles de la porte, aux baisers, aux caresses, au déshabillage, aux jeux préliminaires, au sentiment de désir secrètement excitant, bref, à tout ce qu’aime l’adolescent, qu’à l’accouplement lui-même. Vous savez depuis longtemps à quel point je suis resté un adolescent, surtout du côté gauche, le côté de l’amour, le côté du cœur. Tout ce qui est à gauche est amour ; c’est aussi interdit, blâmé par les adultes ; ce n’est pas à droite, on n’est pas « dans son droit ». Vous avez là une nouvelle explication de l’inquiétude qui me tourmente, du froid qui glace le bout de mes doigts. La main droite, la main du travail, de l’autorité, de ce « qui est dans le droit chemin », de ce qui est bien, s’est interrompue dans l’acte d’écrire et menace la main gauche, cette main enfantine, toujours prête à jouer ; de droite et de gauche, vient cette instabilité, d’angoisse qui mobilise les centres nerveux de la circulation sanguine et mes doigts sont froids.

« Voyons » chuchote, apaisante, la voix du Ça à la main droite récalcitrante. « Laisse donc cet enfant ; tu vois, il joue avec la chaîne et non avec la montre. » Ce disant, la voix veut donner à entendre que la montre signifie le cœur, comme la Ballade de Löwe. Cette voix considère que c’est mal de jouer avec le cœur. Malgré le soutien qu’elle apporte, je ne suis guère à l’aise : aussitôt le Ça de la main droite de faire remarquer combien les actes de la main gauche sont répréhensibles.

« Il suffit qu’elle joue un peu trop fort pour qu’elle arrache la montre et il y aura un nouveau cœur brisé. »

Toutes sortes de réminiscences me traversent l’esprit sous forme de noms de filles : Anna, Marianne, Liese, etc. De toutes les filles portant ces noms, j’ai cru à un moment donné qu’en jouant, j’avais blessé leurs cœurs. Mais soudain, je me calme. Je sais, depuis que j’ai pénétré dans l’âme des jeunes filles, qu’en somme, ce jeu est charmant et ne devient pour elles une torture que quand on prend l’aventure au sérieux : j’avais mauvaise conscience et elles le sentaient. Parce que l’homme pose en principe que la fille doit éprouver de la honte, elle l’éprouve vraiment ; non qu’elle ait fait quelque chose de mal, mais parce qu’on exige d’elle une pureté morale qu’elle n’a pas, Dieu merci ! Rien ne frappe plus profondément l’être humain que de lui attribuer une noblesse qu’il ne possède pas.

En dépit de cette plaidoirie en ma faveur, je ne me suis pas remis à écrire et j’essaie de voir clair. Et des souvenirs, si vous voulez les appeler ainsi, surgissent. Plusieurs personnes atteintes de la crampe de l’écrivain, venues se faire soigner par moi et ne sachant rien les unes des autres, m’ont à plusieurs reprises donné de la crampe de l’écrivain l’explication suivante : « La plume représente les parties sexuelles de l’homme ; le papier, la femme qui conçoit ; l’encre, la semence qui s’écoule par le rapide mouvement de va-et-vient de la plume. En d’autres termes, écrire est un acte sexuel symbolique. Mais c’est en même temps le symbole de la masturbation, de l’acte sexuel imaginaire. » La justesse de cette explication ressort pour moi du fait que la crampe de l’écrivain disparaissait chez chacun des malades aussitôt qu’ils avaient découvert ces rapports. Puis-je encore aligner quelques associations amusantes ? Pour le malade affligé de la crampe de l’écrivain, l’écriture dite gothique est plus difficile que l’écriture dite latine, parce que le mouvement de va-et-vient est plus marqué, plus intense, plus haché. Le gros porte-plume est plus agréable à utiliser que le mince, qui figurerait en quelque sorte le doigt ou un pénis peu satisfaisant. Le crayon présente cet avantage de supprimer la perte symbolique de semence, la machine a celui qu’en elle, l’érotisme est limité au clavier, au mouvement de va-et-vient des touches et que la main n’a pas de contact direct avec le pénis. Tout cela correspond aux phénomènes de la rampe de l’écrivain, laquelle conduit de l’utilisation du porte-plume ordinaire à celle de la machine à écrire en passant par le crayon et l’écriture latine pour aboutir en fin de compte à la dictée.

Il n’a pas encore été fait mention du rôle de l’encrier sur lequel les complaisants symptômes de la maladie donnent aussi des renseignements. L’encrier, avec son ouverture béante sur de profondes ténèbres, est un symbole maternel, représente le giron de la parturiente. Voici que reparaît soudain le complexe d’Œdipe, l’interdit de l’inceste. Mais la vie se manifeste : les caractères, ces petits diablotins noirs, se pressent hors de l’encrier, ce ventre de l’enfer, et nous apprennent qu’il existe d’étroites relations entre l’idée de la mère et l’empire du Mauvais. Vous ne sauriez imaginer, chère amie, les bonds extraordinaires que peut faire le Ça quand il a des caprices ni comment, en fin de compte, il tourneboule un malheureux cerveau de médecin au point que celui-ci croit sérieusement à une étroite parenté entre l’encrier, le ventre de la mère et l’enfer.

Cette histoire a une suite. De la plume coule l’encre qui féconde le papier. Une fois couvert de caractères, je le plie, le glisse dans une enveloppe et le mets à la poste. Vous ouvrez la lettre avec un sourire amical, du moins, je l’espère, et devinez en hochant la tête que j’ai décrit dans ce processus la grossesse et la naissance. Après quoi, vous pensez aux nombreuses personnes que l’on accuse d’être paresseuses pour écrire et comprenez pourquoi il leur est si pénible de le faire. Tous ces gens possèdent une conception inconsciente du symbolisme et, tous, ils souffrent de la peur de l’accouchement, de la peur de l’enfant. Et, pour finir, vous vous remémorez notre ami Rallot, qui portait chacune de ses lettres dix fois à la boîte et les rapportait le même nombre de fois avant de se décider à les expédier définitivement, et tout à coup, vous saisissez comment je suis parvenu, en une demi-heure de conversation, à le libérer de ce symptôme de sa maladie — mais pas de sa maladie elle-même. La science est une belle chose et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal…

Si je ne craignais pas de vous fatiguer, j’aurais volontiers fait maintenant une incursion dans le domaine de la graphologie et vous aurais enseigné quelques petites curiosités à propos des lettres (de l’alphabet !). Je ne vous promets d’ailleurs pas de ne pas revenir sur cette question. Aujourd’hui, je voudrais seulement de vous demander de vous rappeler que, dans notre enfance, nous avons tous tracé durant des heures des a, des o, des u, et que, pour supporter cela nous étions obligés de mettre ou de voir dans ces signes toutes sortes de figures et de symboles. Essayez de redevenir enfant, peut-être jaillira-t-il en vous un flot d’idées sur la naissance de l’écriture et la question se posera de savoir si vous êtes plus bête que nos savants. La science seule n’a encore jamais égalé le Ça, et… — Mais il est vrai que je n’ai pas très bonne opinion de la science !

Il me vient à l’esprit quelques aventures qui se rapportent au complexe d’auto-satisfaction. Il m’est arrivé une fois de me quereller avec une de mes bonnes amies — vous ne la connaissez pas, mais elle ne fait pas partie des imbéciles — parce qu’elle s’obstinait à ne pas croire que les maladies sont des créations du Ça, voulues et suscitées par le Ça. « La nervosité, l’hystérie tant que vous voudrez. Mais les maux organiques… ! » — « Les maux organiques aussi », répliquai-je, puis à l’instant où je m’apprêtais à la régaler de mon discours de prédilection et à lui expliquer que la différenciation entre « nerveux » et « organique » n’était rien d’autre qu’une auto-accusation de la part des médecins et qu’ils voulaient exprimer par là : « Nous connaissons mal les processus chimiques, physiologiques, biologiques de la nervosité ; nous savons seulement qu’ils existent et qu’ils résident à toutes nos recherches ; en conséquence, nous employons l’expression « nerveux » pour faire entrevoir au public notre ignorance, pour écarter de nous ce témoignage désagréable de notre incapacité. » Donc, au moment où j’allais lui dire cela, elle enchaînait : « Les accidents aussi ? » — « Oui, les accidents aussi. » — « Je serais curieuse de savoir », me dit-elle alors, « le but poursuivi par mon Ça quand il m’a fait casser mon bras droit ! — Vous souvient-il encore de quelle manière s’est produit l’accident ? — Bien sûr. C’était à Berlin, dans la Leipzigerstrasse. Je voulais entrer dans une boutique de produits coloniaux, j’ai glissé et je me suis cassé le bras. — Vous remémorez-vous ce que vous avez pu voir à cet instant ? — Oui, il y avait devant ce magasin une corbeille d’asperges. » Soudain, mon adversaire devint pensive. « Peut-être avez-vous raison ! » fit-elle et elle me raconta une histoire sur laquelle je ne veux pas m’appesantir, mais qui tournait autour de la ressemblance des asperges avec un pénis et d’un vœu de l’accidentée. La fracture du bras était une tentative réussie pour venir au secours d’une moralité chancelante. Avec un bras cassé, on ne songe guère à certaines envies.

Un autre incident semblait d’abord s’écarter fort loin du complexe de l’onanisme. Une femme dérape sur la chaussée verglacée et se casse le bras droit. Elle prétendit avoir eu un instant avant sa chute une vision. Elle aurait aperçu la silhouette d’une dame revêtue d’un costume de ville qu’elle lui avait souvent vu porter ; sous le chapeau, au lieu d’un visage, il y avait une tête de mort. Il ne fut pas difficile de découvrir que cette vision contenait un désir. Cette dame avait été son amie la plus intime, mais cette amitié s’était transformée en une bonne haine, laquelle, au moment de l’accident, venait de recevoir une impulsion nouvelle. L’hypothèse d’une auto-punition se confirma d’autant plus que la patiente me raconta avoir eu une vision semblable ; il s’agissait d’une autre femme et elle mourut au moment même où eut lieu cette vision. La fracture du bras paraissait donc suffisamment motivée, même pour un fouilleur d’âmes comme moi. Mais le développement qui suivit me révéla un meilleur prétexte. La fracture du bras guérir normalement ; pourtant, trois ans plus tard se manifestèrent à intervalles irréguliers des douleurs qui se justifiaient en partie par des changements de temps ou du surmenage. Peu à peu apparut la présence d’un complexe de masturbation très prononcé, dans le domaine duquel vinrent se ranger les phantasmes de meurtre ; ce complexe avait été tellement odieux à la malade qu’elle avait préféré mettre en avant ses visions macabres et acquérir ainsi une libération de ses pulsions d’auto-satisfaction sans que l’onanisme devînt conscient pour autant.

Et c’est ainsi que j’aboutis à une constatation curieuse. A ma chaîne de montre pend un petit crâne, cadeau d’une amie chère. J’ai souvent cru m’être débarrassé du complexe de l’onanisme et avoir ainsi résolu la question, au moins en ce qui me concernait personnellement. Mais ce petit incident, c’est-à-dire que le fait de jouer avec ma chaîne de montre m’ait empêché d’écrire, me prouve qu’il est toujours présent chez moi. L’onanisme est puni de mort ; Cela ressort de l’origine du mot, bien qu’il dérive d’un processus très différent et n’est remarquable qu’en raison de la mort subite qui s’y rattache. Le petit crâne de ma chaîne de montre m’avertit, me répète avec insistance les nombreuses exhortations des sots pour lesquels se laisser aller à cette pulsion ne peut se terminer que par la maladie, la folie ou la mort. La peur de l’onanisme est profondément gravée dans l’âme humaine, parce qu’avant même que l’enfant prenne conscience du monde, avant même qu’il puisse faire une différence entre l’homme et la femme, avant qu’il ne perçoive les distances, quand il tend encore ses bras vers la lune et prend ses propres excréments pour un jouet, la main de la mère vient interrompre ses jeux avec les parties sexuelles.

Il existe cependant une autre relation entre la mort et la volupté ; elle est plus importante que la peur et exprime inopportunément la singularité symbolique du Ça.

Pour l’être humain inoffensif, que n’a pas encore affaibli la pensée, la mort apparaît comme une fuite de l’âme hors du corps, comme un renoncement au moi, un départ de ce monde. Eh bien, cette mort, cette fuite hors du monde, ce renoncement au moi intervient également à certains moments de l’existence : dans les instants de volupté, quand, dans l’extase de la jouissance, l’homme perd conscience du monde extérieur et, selon l’expression populaire « meurt dans l’autre ». C’est assez dire que la mort et l’amour offrent une ressemblance étroite. Vous savez que les Grecs avaient doté Éros des mêmes insignes que la mort, plaçant dans la main de l’un la torche levée, érigée, vivante et dans la main de l’autre, la troche pendante, inerte, morte ; un signe qu’ils en connaissaient la similitude symbolique, l’égalité devant le Ça. Nous aussi, nous connaissons cette égalité. Pour nous aussi, l’érection, c’est la vie ; l’épanchement de la semence génératrice de vie est la paix et la flaccidité est la mort. Et selon que la constellation de nos sentiments est à l’idée de la mort dans la femme, il se produit en nous la croyance à une ascension au royaume des bienheureux ou à une descente au gouffre de l’enfer ; car le ciel et l’enfer dérivent de la mort de l’homme dans l’étreinte, de l’émergence de son âme dans le giron de la femme, soit avec l’espoir d’une résurrection sous la forme d’un enfant au bout de trois fois trois mois, soit avec l’angoisse d’être victime de l’inextinguible feu du désir.

L’amour et la mort ne font qu’un, c’est indubitable. Mais j’ignore si un être humain est jamais parvenu à cette mort réelle, où l’homme se fond dans la femme et la femme dans l’homme. Je tiens cela pour presque impossible dans les couches de civilisation desquelles nous faisons partie ; ce sont en tout cas des expériences si rares que je ne puis faire aucune communication à ce sujet. Peut-être les personnes douées d’une imagination leur permettant de se représenter le phénomène de cette mort dans l’étreinte sont-elles mieux préparées à cet anéantissement symbolique et comme il existe vraiment des cas de mort au moment de la jouissance suprême, on est en droit de conclure qu’au cours de ces incidents, la symbolique « mort d’amour » a dû être « vécue ». L’attrait passionné qu’éveille cette « fin » et qui s’exprime dans la musique, la poésie, certaines tournures de phrases, est assez généralement répandu et donne des points de repère pour retrouver les fils qui unissent la mort à l’amour, la tombe au berceau, la mère au fils, la crucifixion à la résurrection.

Ceux qui ont touché de plus près cette mort symbolique sont sans doute les malades atteints de convulsions hystériques ; à en croire les apparences, ces convulsions sont une sorte de délire onanique.

Mais voici encore que je me laisse emporter. Espérons que vous saurez y retrouver dans ma lettre et que vous aurez la patience de m’autoriser à reprendre la prochaine fois le fil de mon discours. Je considère qu’il est important pour vous d’apprendre à connaître tout ce que je présuppose dans mon hésitation à vous écrire.

De tout cœur à vous

Patrick Troll.