17.

Je ne suis pas autrement étonné, chère amie, que vous ne partagiez point mes façons de voir. Je vous ai déjà priée de lire mes lettres comme des récits de voyage. Mais je ne pensais pas que vous attacheriez à ces descriptions plus d’importance qu’à celle de ce fameux Anglais qui, après deux heures passées à Calais, affirmait que tous les Français étaient roux et couverts de taches de rousseur comme le garçon que le servait.

Vous riez de ce j’attribue au Ça l’intention et le pouvoir de provoquer une chute et la fracture d’un membre. Je me suis arrêté à cette supposition — ce n’est rien de plus — parce que c’est une base de travail. Il existe pour moi deux sortes de points de vue : ceux que l’on a pour le plaisir, autrement dit des opinions de luxe ; et ceux que l’on utilise comme instruments, des hypothèses de travail. Il est tout à fait secondaire pour moi qu’elles soient exactes ou fausses. Sur ce plan, je m’en tiens à la réponse du Christ à une question de Ponce Pilate telle qu’elle est rapportée dans un évangile apocryphe. « Qu’est-ce que la vérité ? » avait demandé Ponce Pilate, et le Christ aurait répondu : « La vérité n’est ni au ciel ni sur la terre, et pas davantage entre le ciel et la terre. »

Au cours de mes recherches dans les âmes, il m’est arrivé de temps en temps d’avoir à m’occuper de vertiges et je me suis vu forcé, je pourrais dire presque à mon corps défendant, de conclure que tout vertige est un avertissement du Ça. « Fais attention, tu vas tomber ! » Avant de vérifier cette assertion, n’oubliez pas qu’il y a deux genres de chutes : la chute réelle du corps et la chute morale, dont l’essence se retrouve dans le récit du Péché Originel. Le Ça semble hors d’état de distinguer nettement les deux genres l’un de l’autre ; ou plutôt — je préfère m’exprimer ainsi — chaque genre le fait aussitôt penser à l’autre. Le vertige équivaut donc toujours à un avertissement dans les deux sens ; il est utilisé à la fois dans son sens réel et dans son transfert symbolique. Et si le Ça considère qu’un simple vertige, un faux pas, une entorse ou se cogner à un réverbère, marcher sur un caillou pointu et souffrir d’un cor au pied ne sont pas des avertissements suffisants, il jettera l’être humain à terre, fera un trou dans son crâne épais, le blessera à l’œil ou lui brisera un membre, le membre avec lequel l’être humain s’apprête à pécher. Peut-être lui enverra-t-il aussi une maladie, la goutte, par exemple ; j’y reviendrai tout à l’heure.

Au préalable, je tiens à faire remarquer que ce n’est pas moi qui tiens l’idée du meurtre pour un péché, non plus que l’envie de commettre l’adultère, de rêver de voler, d’avoir des phantasmes onaniques : c’est le Ça. Je ne suis ni pasteur ni juge, je suis médecin. Le bien et le mal ne sont pas de mon ressort ; je n’ai pas à juger, je me borne à constater que le Ça ou telle personne tient ceci ou cela pour un péché et porte ses jugements en conséquence. Pour moi, je m’efforce de mettre en pratique le commandement « Ne jugez point afin de n’être point jugés. » Je vais si loin dans cet ordre d’idées que j’essaie de ne point me juger moi-même et que je conseille à mes malades d’agir de même. Cela peut paraître édifiant ou frivole, selon qu’on l’interprète dans un sens ou dans l’autre ; au fond, ce n’est qu’un stratagème médical. Je n’ai pas peur du résultat. Quand je dis aux gens — et je le fais — : « Il faut que vous arriviez au point de ne pas hésiter à pouvoir vous accroupir en plein jour dans une rue passante, déboutonner votre culotte et faire votre tas. » J’insiste sur le mot pouvoir. La police, l’habitude et la peur inculquée depuis des siècles veilleront à ce que le malade ne « puisse » jamais le faire. Sur ce chapitre, je suis tout à fait tranquille, bien que vous me traitiez fréquemment de démon et de « corrupteur des mœurs ». En d’autres termes, quel que soit le mal que l’on se donne pour ne point juger, l’on n’y parvient jamais. Toujours, l’homme portera des jugements, cela fait partie de lui au même titre que son nez et ses yeux ; ou plus exactement, parce qu’il a des yeux et un nez, il dira toujours : « Ceci est mal… » Cela lui est nécessaire parce qu’il ne peut faire autrement que de s’adorer lui-même ; le plus modeste, le plus humble le fait. Jusqu’au Christ sur la croix, qui s’est écrié : « Mon père, mon père, pourquoi l’as-tu abandonné ? » et aussi « Tout est consommé ! ». Être pharisien, dire constamment : « Je te rends grâce, Seigneur, de ne pas être semblable à celui-là… » est profondément humain. Mais le « Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre pécheur ! » est également humain. L’être humain, comme toutes choses, a deux faces. Tantôt il montre l’une, tantôt il exhibe l’autre ; mais elles n’en sont pas moins toutes deux présentes. Comme l’homme est obligé de croire au libre arbitre, il ne peut s’empêcher de découvrir des fautes chez lui, chez les autres, chez Dieu.

Je vais à présent vous narrer une histoire à laquelle vous ne croirez pas. Mais elle m’amuse et parce qu’il s’y trouve réunies beaucoup de choses desquelles je ne vous ai jamais ou trop peu parlé, il vous faudra l’écouter.

Il y a quelques années, une dame vint se faire soigner par moi ; elle était atteinte d’une inflammation chronique des articulations. La première apparition du mal remontait à dix-huit ans. A cette époque — en pleine puberté — elle souffrit de sa jambe droite, qui se mit à enfler. Quand elle arriva chez moi, elle ne pouvait pour ainsi dire plus se servir de ses coudes, de ses poignets et de ses doigts, au point qu’il fallait lui donner à manger ; ses cuisses s’écartaient à peine, elle avait les deux jambes complètement raides, elle était incapable de tourner ou de baisser la tête et elle avait les mâchoires si serrées qu’on ne pouvait même pas passer le doigt entre elles ; en outre, elle ne pouvait pas lever le bras à hauteur de l’épaule. Bref, comme elle le disait avec un certain humour noir : elle n’aurait pas pu, si l’empereur était venu à passer, crier hourrah ! en levant la main pour le saluer, comme elle l’avait fait dans son enfance. Elle était restée couchée pendant deux ans, on était obligé de la nourrir comme un bébé ; somme toute, elle était dans un état déplorable. Et si le diagnostic d’une tuberculose articulaire, pour laquelle on l’avait soignée pendant des années, ne se justifiait pas, on était malgré tout fondé à parler d’une très grave arthrite déformante. La malade remarche, mange seule, bêche son jardin, monte les escaliers, plie les jambes sans difficulté, tourne et baisse la tête à volonté, peut écarter les jambes autant qu’elle en a envie, et si l’empereur venait à passer, elle pourrait crier hourrah ! En d’autres termes, elle est guérie, si l’on peut appeler guérison une complète liberté de mouvements. Reste pourtant ceci de remarquable que, pendant la marche, elle a une curieuse façon de faire saillir son séant en arrière qui lui donne presque l’air d’inviter les gens à lui donner des coups de pied. Elle a enduré toutes ces tortures simplement parce que son père se prénommait Frédéric-Guillaume et qu’on lui avait dit dans son enfance, pour la taquiner, qu’elle n’était pas la fille de sa mère et avait été ramassée dans une haie.

J’en viens ainsi à parler de ce que mes coreligionnaires en Freud appellent le « roman de famille. » Vous vous remémorez certainement cette période de votre enfance où, soit par jeu, soit par rêve, vous prétendiez avoir été volée par des Bohémiens à des parents occupant de hautes situations, les père et mère chez qui vous viviez n’étant que des parents adoptifs. Il n’est pas un enfant qui n’ait eu des pensées de ce genre. Ce sont, au fond, des désirs refoulés. Tant qu’en qualité de poupon on a régné sur la maison, on est satisfait de ses parents ; mais quand l’éducation, avec son cortège d’exigences justifiées et injustifiées, vient bousculer toutes nos chères habitudes, il nous arrive de trouver que nos parents ne sont pas du tout dignes de posséder un enfant aussi exceptionnel. Nous les dégradons — car, malgré que nous fassions encore dans nos culottes et en dépit de nos autres faiblesses, nous nous donnons ainsi l’illusion de conserver notre importance — au rang de parents dénaturés, d’ânes, de sorcières, cependant que nous nous considérons comme des princes maltraités. C’est ce qui ressort — il vous sera facile de le constater par vous-même — des contes et des légendes, ou, si cela vous semble plus commode, vous le trouverez dans les livres pleins d’intelligence de l’école de Freud. Vous y découvrirez en même temps qu’à l’origine, nous avons tous considéré notre père comme l’être le plus fort, le meilleur, le plus intelligent qui soit, mais qu’au fur et à mesure que nous avançons en âge, nous nous apercevons qu’il lui arrive de s’incliner humblement devant certaines personnes ou certains événements et qu’il n’est donc point du tout le maître absolu que nous avions cru voir en lui. Cependant, parce que nous tenons essentiellement à l’idée d’être les rejetons de hauts personnages — car le respect comme l’orgueil sont des sentiments auxquels il nous est impossible de renoncer — nous nous inventons une vie imaginaire où le rapt d’enfant et la substitution viennent nous rendre toute notre dignité. Et n’oublions pas de mentionner en outre, sous prétexte qu’en définitive le roi ne nous semble pas occuper une situation assez exaltée et pour satisfaire notre insatiable passion des grandeurs, que nous décrétons être les enfants de Dieu et créons l’idée de Dieu le Père.

C’est un « roman de famille » de cette sorte qui existait à son insu chez la malade dont je vous ai tout à l’heure conté l’histoire. Son Ça avait, pour arriver à ses fins, utilisé deux noms : celui de son père, Frédéric-Guillaume, et le sin, Augusta. Pour parachever son œuvre, il a eu recours à la théorie infantile selon laquelle la fille résulte de la castration du garçon. L’enchaînement des idées a donné à peu près ceci : « Je descends de Frédéric-Guillaume — à cette époque Kronprinz, devenu plus tard empereur sous le nom de Frédéric ; je suis en réalité un garçon et héritier du trône, donc à présent très légitimement empereur sous le nom de Guillaume. J’ai été enlevé aussitôt après naissance et remplacé dans mon berceau par un enfant-sorcier, qui, arrivé à l’âge d’adulte, s’est illégitimement emparé de la couronne qui me revenait de droit sous le nom de Guillaume II. Quant à moi, on m’a abandonné derrière une haie et pour m’ôter tout espoir, on a fait de moi une fille par l’ablation de mes parties sexuelles. Comme seul signe de ma dignité, on m’a donné le nom d’Augusta, la Sublime. »

Il est difficile de situer les commencements de ce phantasme inconscient. Ils ont dû apparaître au plus tard en 1888, c’est-à-dire à une époque où la malade n’avait pas encore quatre ans. Car l’idée de descendre de la famille des Hohenzollern repose sur le nom de Frédéric-Guillaume que le père fantasmagorique n’a porté que comme Kronprinz. Les conversations au sujet du cancer 6 dont il était atteint ne pouvaient guère inciter cette enfant de quatre ans qu’à rattacher le nom de la maladie à l’idée des pinces coupantes de l’animal du même nom, donc à l’idée de castration, et pesèrent d’un certain poids dans la balance. Cela rappelait à la petite fille ses propres expériences lorsqu’on lui coupait les cheveux et les ongles, et dont les rapports avec le complexe de castration se trouvaient singulièrement renforcés par les images vues dans « Struwwelpeter 7», et ce qu’on lui en avait lu à haute voix ; n’est-ce pas dans ce livre éternel que l’on rencontre l’histoire de Konrad-Suce-son-Pouce, un récit qui réveille la nostalgie du sein maternel et les douloureuses réminiscences du servage, cette inévitable castration de la mère ?

Je vous indique tout cela brièvement pour que vous y réfléchissiez un peu vous-même. Car ce n’est que par vos propres réflexions que vous vous rendrez compte à quel point, chez un enfant de trois ou quatre ans, le terrain peut être propice à la création d’un phantasme aussi terriblement effectif que celui de ma patiente. Écoutez bien : le Ça de cet être humain est persuadé, ou plutôt veut se persuader qu’il est le Ça d’un empereur légitime. Quand on porte couronne, on ne regarde ni à droite ni à gauche, on juge sans coup d’œil à la dérobée, on n’incline la tête devant aucune puissance terrestre. « Donc, » commande le Ça aux sèves et aux forces de la personne ensorcelée par lui, « fixez-moi cette tête, maçonnez sa colonne vertébrale. Rivez-lui ses mâchoires pour qu’il ne puisse pas crier hourrah ! Il l’a déjà fait une fois, il a déjà acclamé et salué l’usurpateur, l’enfant-sorcier qui lui a été substitué. Paralysez-lui les épaules pour qu’il ne puisse plus jamais lever le bras et saleur ce faux empereur ; que ses jambes se raidissent, car jamais cet auguste empereur ne devra s’agenouiller devant quiconque. Pressez-lui les cuisses l’une contre l’autre afin que jamais un homme ne puisse se coucher entre elles. Car ce serait la réussite du plan diabolique si ce corps, autrefois masculin, qu’une haine insensée et une infâme jalousie ont transformé en féminin, venait à concevoir un enfant. Ce serait l’échec suprême, la fin de tout espoir. Évitez qu’il ne rentre son abdomen, afin que personne n’en puisse découvrir l’orifice ; mettez-le en garde contre l’arrondissement de son ventre, obligez-le à marcher et à se tenir els reins projetés en arrière. Il n’y a aucune raison de ne pas croire que les signes de sa virilité, qui lui ont été si sournoisement dérobés, ne repousseront pas, que cet empereur ne pourrait pas vraiment redevenir un homme. Montrez à ce castrat, ô sèves et forces, qu’il est possible de raidir des membres inertes, enseignez-lui la notion de l’érection, de la raideur, en empêchant les jambes de se plier, de se ralaxer, apprenez-lui par des symboles à montrer qu’il est un homme. »

Je vous entends, ma vénérée amie, vous écrier involontairement : « Quel tissu de sottises ! » Et sans doute croirez-vous que ce que je vous répète là sont les divagations d’un fou atteint de mégalomanie. Il n’en est rien. La malade est aussi saine d’esprit que vous ; ce que je viens de vous raconter représente une partie des idées — de loin pas toutes — par lesquelles un Ça peut faire naître la goutte, paralyser un être humain. Toutefois, si mes observations vous amenaient à méditer sur l’origine des maladies mentales, vous vous apercevriez que l’aliéné, considéré sans préjugé, n’est pas du tout si fou qu’il y paraît au premier abord, que ses idées fixes sont aussi les vôtres, celles que nous ne pouvons faire autrement que d’avoir parce que c’est sur elles que s’édifie l’humanité. Mais pourquoi le Ça fait-il de ces idées chez l’un la religion de Dieu le Père, chez d’autres encore, suscite-t-il des royaumes, des sceptres et des couronnes, chez les fiancées la guirlande de mariée, chez nous tous les efforts pour « réussir », l’ambition et l’héroïsme ? Voilà des questions qui pourraient vous occuper pendant vos heures d’ennui…

N’allez pas vous imaginer que j’ai trouvé ce « conte royal » tout de go et tel quel dans l’âme de ma cliente. Il était déchiré en mille lambeaux, dissimulés dans ses doigts, ses entrailles, son abdomen. Nous les avons rassemblés et recousus en commun ; nous avons, parfois intentionnellement, mais encore plus par bêtise, lassé de côté ou omis beaucoup de choses. Enfin, je dois confesser que j’ai écarté tout ce qui était obscur — et c’est précisément l’essentiel. Car — mais oubliez vite ce que je vais vous dire — en définitive, tout ce que l’on croit savoir du Ça n’est juste que très relativement : c’est juste au moment même où le Ça s’exprime par des paroles, par son comportement, par des symboles. L’instant d’après, la vérité s’est envolée en fumée et elle est impossible à rattraper, pas plus dans le ciel que sur terre, ou antre terre et ciel.

Patrick Troll.


6   En allemand : Krebs veut dire aussi crabe ou écrevisse. N. d. t.

7   Struwwelpeter : célèbre livre d’images à l’usage des enfants, qui a fait les délices et l’horreur de générations de petits Allemands et dont le héros est un petit garçon malpropre, désobéissant, à qui il arrive toutes sortes d’aventures affreuses à cause de son manque de soin. On lui coupe notamment les doigts parce qu’il a les ongles sales. N. d. t.