18.

En élève zélée, vous voulez savoir, chère amie, pourquoi, au lieu de continuer à vous exposer mes idées au sujet du jeu avec la chaîne de montre, je vous raconte des histoires qui n’ont rien à y voir. Je puis vous donner de cela une explication amusante. L’autre jour, comme je commençais cette petite auto-analyse, je vous écrivis : « De la main droite, je tiens un porte-plume ; de la gauche, je joue avec ma chaîne de montre… » et je continuais en déclarant que tous deux étaient des complexes d’onanisme. Puis je poursuivis : « Mon regard dirigé vers le mur d’en face, sur une gravure hollandaise reproduisant le tableau de Rembrandt intitulé la Circoncision de Jésus. » Ce n’était pas du tout vrai : la gravure a été faite d’après une peinture de l’exposition de Jésus au Temple en présence d’une foule. J’aurais dû le savoir ; en fait, je le savais, car j’ai regardé cette gravure des milliers de fois. Et cependant, mon Ça m’a obligé à oublier ce que je savais et à transformer cette exposition en circoncision. Pourquoi ? Parce que j’étais en proie au complexe de masturbation, parce que la masturbation est condamnable, parce qu’elle est punie de castration et parce que la circoncision est une autorité l’idée que l’Enfant Jésus avait été exposé dans le temple à tous les yeux ; car ce petit garçon, comme tous les petits garçons, est un symbole du membre viril, et le temple, un symbole maternel. Si le sujet de la gravure avait pénétré jusqu’à mon conscient, par un rapprochement avec le jeu de la chaîne de montre et le porte-plume, cela aurait signifié : « Tu joues avec le petit garçon symbolique au su et au vu de tous et tu trahis même qu’en fin de compte, ce jeu de l’onanisme s’adresse à l’image de la mère telle que l’a symbolisée Rembrandt sous forme d’un temple baigné d’un mystérieux clair-obscur. » A cause du double interdit de l’onanisme et de l’inceste, c’était insupportable pour l’inconscient et il préféra recourir tout de suite à la punition symbolique.

Je crois d’autant plus volontiers qu’il existe des rapports entre le rite de la circoncision que son instauration est liée au nom d’Abraham. Nous connaissons de la vie d’Abraham le curieux récit du sacrifice d’Isaac : le Seigneur lui avait commandé de tuer son fils, Abraham s’apprêtait à obéir, mais au dernier moment, un ange l’en empêche et c’est un bélier que l’on sacrifie au lieu et place d’Isaac. Avec un peu de bonne volonté, vous pouvez déduire de ce récit que le sacrifice du fils représente l’ablation du pénis, personnifié symboliquement par le fils. Cette légende exprime sans doute qu’à un moment donné, les sacrifices d’animaux ont remplacé l’auto-castration du serviteur de Dieu, dont on retrouve une dernière trace dans le vœu de chasteté des prêtres catholiques ; le bélier se prête d’autant mieux à cette interprétation du symbole que, de tout temps, la castration a été de règle dans l’élevage des moutons. Vu sous cet angle, l’épisode du pacte de la circoncision, conclu entre Jéhovah et Abraham, n’est qu’une répétition sous une autre forme du conte symbolique, une de ces duplications fréquentes dans la Bible et ailleurs. La circoncision serait donc ce qui reste symboliquement de l’émasculation exigée chez les serviteurs du Seigneur. Quoi qu’il en soit, pour mon inconscient — et c’est cela seul qui compte dans cette confusion entre circoncision et exposition — circoncision et castration sont étroitement apparentées, voire identiques, car comme beaucoup d’autres, j’ai compris relativement tard qu’un castrat, un eunuque, était autre chose qu’un circoncis.

D’ailleurs, ces rapports entre castration et circoncision ont une signification spéciale dans les théories de Freud et je ne saurais trop vous recommander la lecture de l’ouvrage de Freud sur les totems et les Tabous. De mon côté, et en attendant, je vais vous conter de mon mieux une petite fantaisie ethno-psychologique, de laquelle vous ferez ce que vous voudrez. Il me semble qu’aux temps où les unions étaient conclues de bonne heure pour les jeunes gens, la présence au foyer du fils aîné ne devait pas être vue d’un très bon œil par le père. Les différences d’âge étaient si minimes que le premier né devait être en toutes choses le rival-né du père et qu’il était particulièrement dangereux pour la mère, guère plus âgée que lui. Même de nos jours, les pères et les fils sont des rivaux, des ennemis naturels, encore une fois à cause de la mère, que l’un possède comme épouse et que l’autre désire de son amour le plus ardent. Mais à cette époque, alors que la supériorité de l’âge était si faible, que les passions et les pulsions étaient plus brûlantes, plus désordonnées, le père devait parfois songer à tuer ce fils importun, idée refoulée depuis longtemps, mais qui se manifeste souvent et avec force dans d’innombrables circonstances de la vie et dans des symptômes de maladie. Car l’amour paternel, à y bien regarder, n’est pas moins mystérieux que l’amour maternel. Il est par conséquent tout à fait possible qu’à l’origine, tuer le fils aîné eût été une coutume ; et parce que l’être humain ne peut agir autrement qu’en comédien et pharisien, il a camouflé ce crime en rite religieux et « sacrifié » ce fils aîné. Outre cette transfiguration en action noble, ce procédé offrait l’avantage que l’on pouvait, après le meurtre, manger la victime de ce « sacrifice » et représenter ainsi cette enfantine idée de l’inconscient, selon laquelle la grossesse provient du fait d’avoir consommé le pénis, ce fils symbolique. Avec le refoulement graduel des pulsions de haine, on eut recours à d’autres méthodes, d’autant plus qu’en raison des besoins croissants de main d’œuvre, ce meurtre n’était plus rationnel. On se débarrassait de ce rival en amour en l’émasculant ; ainsi, on n’avait plus rien à craindre de lui et on se procurait un esclave à peu de frais. Quand le peuplement devenait trop dense, on usa du système qui consistait à envoyer le fils aîné à l’étranger, un procédé connu à certaines époques historiques sous le nom de Ver sacrum. Et enfin, quand l’agriculture et la fusion des tribus en peuplades réclamèrent le maintien de l’entière capacité de rendement et de toutes les forces militaires, c’est-à-dire de tous les fils, on symbolisa le meurtre et on inventa la circoncision.

Si vous désirez maintenant fermer ce cercle fantastique, il faut aussi que vous considériez la chose sous l’angle du fils, lequel ne déteste pas moins son père que celui-ci ne le hait. Le désir du parricide se transpose dans l’idée de castration telle qu’elle apparaît dans le mythe de Zeus et de Chronos et devient alors l’émasculation du prêtre consacré au divin service ; car, si le pénis est symboliquement le fils, il est également le géniteur, le père et sa castration est allégoriquement le parricide.

Je crains de vous fatiguer, mais je voudrais cependant revenir à ma chaîne de montre. A côté du petit crâne qui y est fixé pend un petit globe terrestre. Grâce à mon humeur versatile, je me souviens tout à coup que le globe est un symbole maternel ; en conséquence, jouer avec cette petite boule équivaut à un inceste allégorique. Et comme, tout près, la tête de mort menace, il est explicable que ma plume se soit arrêtée : elle ne voulait pas se mettre au service de ces deux péchés mortels, la masturbation et l’inceste.

Et maintenant, que signifient ces impressions auditives desquelles je vous ai parlé : la marche militaire, le hululement de l’oiseau de nuit, la corne de l’automobile et le tramway électrique ? Pour la marche militaire, elle est caractérisée par le rythme et la cadence ; le mot rythme conduit nos pensées à constater que toute activité s’exécute plus facilement lorsqu’elle s’ordonne selon une cadence rythmique ; n’importe quel enfant sait cela. Peut-être découvrirons-nous grâce à l’enfant pourquoi il en est ainsi. Il se pourrait que la cadence et le rythme fussent pour lui de vielles connaissances, des habitudes de vie indispensables dès le giron maternel. Il paraît vraisemblable que l’enfant dans sa période pré-natale soit réduit à un petit nombre de perceptions, parmi lesquelles le sentiment du rythme et de la cadence prennent une place prépondérante. L’enfant est bercé dans le ventre maternel, tantôt faiblement, tantôt plus fort, suivant les mouvements de la mère, sa manière de marcher, la rapidité de son pas. Sans cesse battent le cœur de l’enfant en cadence, rythmiquement, d’étranges mélodies que le petit perçoit éventuellement par ses oreilles, certainement par la sensibilité générale de son corps, lequel ressent les vibrations et les transmet à l’inconscient.

Il serait bien tentant d’introduire ici quelques considérations sur le phénomène du rythme, lequel, non seulement domine l’activité consciente de l’être humain, son travail, son art, sa marche, ses agissements, mais encore son sommeil, sa veille, sa respiration, sa digestion, sa croissance et sa disparition ; tout, en somme. Il semble que le Ça se manifeste autant par le rythme que par les symboles, c’est une propriété absolue du Ça, ou, tout au moins, pour pouvoir examiner un caractère rythmique. Mais cela m’entraîne trop loin et je préfère appeler votre attention sur le fait que la marche militaire m’a conduit à des idées de grossesse, qui se sont déjà fait jour tout à l’heure à propos du globe terrestre — j’ai à peine besoin de le dire — est, de par son application de « notre mère la terre » et la rondeur de la boule, sans aucune doute une allusion au ventre maternel en période « d’espérance ».

A présent, j’entrevois aussi pourquoi je marquais la cadence avec le talon et non avec la pointe du pied. Le talon est pour nous depuis l’enfance en relation inconsciente avec la conception. Car nous avons tous été élevés avec l’histoire du péché et de la chute. Relisez-la. Ce qui frappe le plus dans ce récit, c’est qu’après avoir goûté au fruit, les deux êtres humains ont honte d’être nus. Cela prouve qu’il s’agit là d’un récit symbolique du péché de luxure. Le jardin du paradis, dans le centre duquel se dresse l’arbre de la vie et de la science — « science » est mis ici pour exprimer l’accouplement, et le mot « se dresse » parle haut et clair. Le serpent est un symbole phallique remontant à la plus haute antiquité ; sa morsure venimeuse provoque la grossesse. Le fruit que tend Ève — et que l’on a assez significativement imaginé à travers les siècles comme étant une pomme, le fruit de la déesse de l’amour, alors qu’il n’est pas question de pomme dans la Bible — ce fruit, si beau, si tentant, si délicieux à croquer correspond à la poitrine, aux testicules, au postérieur. Une fois que l’on a saisi les rapports, on comprend tout de suite que la malédiction : — la femme va écraser la tête du serpent et le serpent la mordra au talon, puis deviendra inerte, la mort du membre, l’écoulement de la semence et la morsure de la cigogne de notre enfance — représente l’enfantement. Le fait d’avoir eu recours au talon pour marquer la cadence indique que mon inconscient était profondément préoccupé d’idées de grossesse au même temps que d’idées de castration. Car dans l’écrasement de la tête du serpent sont comprises à la fois la relaxation du membre et la castration. Car dans l’écrasement de la tête du serpent sont comprises à la fois la relaxation du membre et la castration. Et tout près s’insinue à nouveau l’idée de la mort. L’écrasement de la tête du serpent est une décapitation, une sorte de mort qui s’est développée par la voie symbolique de la relaxation-du-membre-castration. L’homme est raccourci d’une tête, raccourci d’une tête est aussi le membre, dont le gland, après le coït, se replie dans le prépuce. Si cela vous amuse, vous redécouvrirez tout cela dans la légende de David et Goliath, Judith et Holopherme, Salomé et saint Jean-Baptiste.

Le coït est la mort, la mort par la femme, une conception qui se retrouve à travers l’histoire depuis des millénaires. Et la mort crie dans le chaos de mes perceptions auditives avec la voix stridente de la chouette : « Viens, viens… » En même temps, voici à nouveau le motif de l’onanisme avec la corne de l’automobile ; l’automobile étant un symbole bien connu de l’auto-satisfaction, si tant est qu’il ne doive pas jusqu’à son invention à la pulsion de la masturbation. Quant au tramway — sans doute par voie d’association avec l’électricité par frottement et le transport en commun — il réunit en lui les symboles de l’onanisme et de la grossesse ; cela ressort entre autres du fait que la femme, cette portion de l’humanité sensible aux symboles et proche parente de cet art, s’obstine à sauter maladroitement du tramway… pour tomber.

Voici que s’éclaire pour moi une autre face du problème de la marche militaire. Il y a des années, j’entendis ce même morceau au retour de l’enterrement d’un officier. J’ai toujours éprouvé un plaisir particulier devant la vie avec des airs joyeux, alors qu’ils viennent d’enfouir leur camarade dans la tombe. Il devrait toujours en être ainsi. Dès que la terre recouvre le cadavre, on n’a plus le temps de s’affliger. « Serrez les rangs ! »

Me trouvez-vous dur ? Je trouve dur, moi, d’exiger des gens qu’ils restent tristes pendant trois jours ; pour autant que je connaisse les hommes, trois jours c’est presque insupportablement long. Les morts ont toujours raison, dit-on ; au fond, ils ont toujours tort. Et quand on fouille un peu ces coutumes, on découvre qu’il se cache derrière ces manifestations de désespoir une peur sans mélange, une folle terreur des fantômes, ce qui les place au même niveau éthique que l’habitude de faire sortir le mort de la maison les pieds en avant : il ne faut pas qu’il revienne ! Nous avons l’impression que l’esprit du mort rôde autour du cadavre. Par conséquent, il est indispensable de pleurer, sans quoi on offense le fantôme, et les fantômes, c’est bien connu, sont vindicatifs. Une fois le corps profondément enterré, le fantôme ne peut plus sortir. Pour plus de sûreté, on pose sur sa poitrine une lourde pierre ; la locution de « la pierre qui pèse sur le cœur » prouve à quel point nous, les modernes, sommes persuadés que la vie des morts se prolonge dans la tombe ; nous nous représentons le poids de la pierre –tombale sur le corps et nous faisons transfert de cette sensation sur nous-mêmes, sans doute pour nous punir de la cruelle incarcération à laquelle nous condamnons nos parents morts. Si cependant un mort devait vraiment resurgir, il y a sur la tombe, sous forme de couronnes, des pièges qui ne le laisseraient pas s’évader.

Je ne veux pas être injuste. Le mot résurrection témoigne qu’un autre enchaînement d’idées a également contribué à ce choix d’un délai de trois jours entre la mort et l’enterrement. Trois jours, c’est le temps de la Résurrection du Christ ; et trois fois trois neuf, le chiffre de la grossesse. Et l’espoir qu’entre-temps, l’âme aura trouvé le chemin du ciel, où elle est hors de portée et en sécurité, y est bien aussi pour quelque chose.

L’être humain ne pleure pas ses morts, ce n’est pas vrai. Quand il a vraiment du chagrin, il ne le montre pas. Mais, alors on ne sait pas très bien si sa douleur s’adresse au mort on ne sait pas très bien si sa douleur s’adresse ou si le Ça est attristé pour une raison toute différente et ne se sert de cette mort que comme prétexte pour rationaliser ce deuil, le motiver aux yeux de Dame Morale.

Vous ne le croyez pas ? Les gens ne sont pas si mauvais ? Mais pourquoi dites-vous que ce serait mal ? Avez-vous jamais vu un petit enfant pleurer un mort ? A ce compte, les enfants seraient mauvais. Ma mère m’a raconté qu’après la mort de mon grand-père — je pouvais avoir trois ou quatre ans — je dansais en battant des mains autour du cercueil en criant : « Mon grand-père est là-dedans… » Ma mère ne m’a pas considéré comme mauvais pour autant et je ne sache rien qui pût m’autoriser à me considérer comme plus moral qu’elle.

Alors, pourquoi les gens portent-ils le deuil pendant une année entière ? En partie par égard pour l’opinion publique, mais surtout — très pharisaïquement — pour parader, pour se tromper eux-mêmes. Ils avaient juré au mort — et s’étaient juré à eux-mêmes — une fidélité, un souvenir éternels. Et peu d’heures après la mort, nous commençons déjà à oublier. Il est bon de se rafraîchir la mémoire à l’aide de vêtements noirs, de faire-part, par exhibition d’images et en arborant des boucles de cheveux du trépassé. En pleurant un mort, on a l’impression d’être meilleur.

Puis-je vous donner en secret une petite indication ? Allez donc au bout de deux ans voir ce qu’est devenu l’époux ou l’épouse, le survivant, enfin, qui ployait naguère sous le fardeau de son chagrin ; de deux choses l’une : ou bien il — ou elle — est mort — ou morte — à son tour, ce qui n’est pas rare ; ou bien la veuve est devenue une femme fort satisfaite de son sort et le veuf et le veuf est remanié.

Ne riez pas ! Cela recèle un sens profond et c’est réellement vrai.

Toujours vôtre

Patrick Troll.