20.

Bien sûr, chère amie, je vous promets d’en finir aujourd’hui avec l’histoire du porte-plume et de la chaîne de montre.

Il faut que j’essaie de découvrir pourquoi mon nez était bouché du côté droit. Il devait y avoir quelque chose que mon Ça voulait éviter de sentir, à moins qu’il ne désirât éliminer de mon nez une impression olfactive. Ce cas m’est personnel. Chez beaucoup de gens, cette histoire d’odorat ne joue pas ; sous la pression — devenue fantastique — des efforts de prévention des maladies, surtout de la tuberculose, il est venu à une foule de personnes l’idée que le nez était l’organe de la respiration ; car la respiration par la bouche semble les tenter autant que Dieu. Pour d’autres, en revanche, le nez est un symbole phallique, sans plus, et c’est ainsi que chez les uns ou chez les autres, c’est sous un angle ou sans un autre qu’il faut considérer l’intention de maladie du Ça. Pour ce qui concerne, quand mon nez se manifeste, il ne me reste qu’à chercher ce que je ne dois pas sentir ; et comme c’est la narine droite qui est bouchée, c’est donc qu’à droite, il se trouve quelque chose qui, pour moi, est une mauvaise odeur. En dépit de mes efforts, je n’arrive pas à découvrir ce qui peut bien puer à ma droite. Mais des années passées à vouloir croire aux intentions du Ça m’ont rendu astucieux et j’ai imaginé toute une série de subtiles justifications de ma théorie. C’est ainsi que je me dis maintenant que si rien par là ne sent mauvais, c’est qu’il s’agit sans doute de quelque chose qui me rappellerait une odeur désagréable du passé. Tout de suite, me vient à l’idée une grave de Hans am Ende, accrochée à ma droite, elle représente des roseaux entourant des eaux peu profondes où se dresse un voilier. Venise m’apparut soudain, bien que je sache que le graveur a pris son sujet sur les rives de la mer du Nord ; de Venise, on passe au Lion de saint-Marc et de celui-ci à la cuiller à thé de laquelle je me suis servi tout à l’heure. Et tout à coup, il me semble que je sais enfin quelle odeur je fuis. Lorsqu’il y a quatre ans, je devins hydropique à la suite d’une grave pneumonie, mon odorat s’était tellement développé que l’usage des cuillers m’était insupportable, car — en dépit des nettoyages les plus minutieux — je percevais l’odeur des aliments auxquels elles avaient servi des heures ou même des jours auparavant. Donc, ce que je fuis — ce que j’évite jusque dans mes souvenirs, serait la maladie, ma maladie de reins ? En fait, j’ai débrouillé cet après-midi l’histoire de la maladie d’une jeune fille provoquée par un vase de nuit qui sentait mauvais. Mais l’odeur de l’urine m’est indifférente. Ce ne peut être cela. Cependant, ce souvenir me ramène au temps où j’étais à l’école, aux urinoirs de l’établissement, dont les suffocants remugles d’ammoniaque me parviennent encore distinctement. Et la seule évocation des années passées à l’école me trouble. Je vous ai déjà raconté qu’à cette époque — j’avais douze ou treize ans — je mouillais mon lit et craignais les railleries de mes camarades, bien qu’il ne s’en présentât presque jamais et dans ce cas, sous la forme la plus bénigne. Des pensées resurgissent, des sentiments passionnés pour l’un ou l’autre de mes amis, des sentiments dont l’affect général a été refoulé et s’est pourtant fait jour par des phantasmes ; le moment où je fis connaissance avec la masturbation me revient en mémoire ; une scarlatine aussi, qui fut à l’origine de mes premiers accidents rénaux ; voici que je me souviens qu’Hans am Ende a été mon camarade d’école et avait eu, comme moi la scarlatine ; derrière tout cela s’élève d’abord comme une ombre, puis de plus en plus distincte, l’imago de la mère. J’étais un « fils à maman », un pauvre petit oiseau tombé du nid et à l’école, j’ai beaucoup souffert d’être séparé de ma mère.

Essayons avec le nom de Hans (Hans am Ende). Mon frère aîné, qui avait été étroitement lié à ma vie d’écolier, s’appelait également Hans. Et subitement, un nom vient se placer devant le sien : Lina. Lina était ma sœur, celle dont il a été question dans les récits de mes petits jeux sadiques. Et c’est de là aussi que provient en définitive ce souvenir olfactif ; pas répugnant, tant s’en faut, plutôt berceur, en tout cas inoubliable. Je ne puis plus me remémorer l’émotion éprouvée à cette époque — nous avions onze et douze ans — mais j’ai rencontré une autre fois cette odeur et depuis, je sais combien je suis sensible à cette impression.

Un second souvenir se rattache immédiatement au précédent : peu de temps après, Lina m’initia aux secrets de la menstruation. Elle me fit accroire qu’elle était tuberculeuse, me fit voir le sang, se moqua de moi quand elle vit mon effroi et m’expliqua la signification de ce sang.

A ce point, l’obstruction de mon nez disparut ; ce que je vais ajouter maintenant servira uniquement à l’éclaircissement des enchaînements. Ce qui me vient d’abord à l’esprit, c’est ce que représente Hans am Ende. Tous mes proches sont morts et le dernier qui mourut fut mon frère Hans — Hans am Ende 9 ! C’est aussi en compagnie de ce frère que j’ai fait ma seule promenade à bord d’un voilier, ce qui vient se raccorder au bateau de la gravure d’am Ende.

Puis s’illumine l’obscurité qui enveloppe les rapports complexes avec l’imago de la mère. Ma mère portait le même prénom que ma sœur, Lina. Cela fait naître en moi l’étonnement de n’avoir pas de souvenir olfactif de ma mère, alors qu’ils sont si forts en ce qui concerne ma sœur et je me reprends à jongler avec les idées.

Quand deux chiens se rencontrent, ils se flairent mutuellement le derrière : il est évident qu’ils cherchent à savoir à l’aide de leurs nez s’ils sympathisent. Quand on est doué d’un certain sens de l’humour, on rit, comme vous le faites, de cette habitude canine ; sans humour si je vous affirme que les êtres humains agissent de même ? Vous savez sûrement par expérience qu’une personne affligée d’une mauvaise odeur peut avoir toutes les qualités de la terre, elle n’en sera pas moins mal accueillie partout. Il ne faudrait cependant pas oublier pour autant que ce qui pour l’un empeste est un parfum suave pour l’autre. En mère observatrice, vous avez dû remarquer aussi que l’enfant classe les objets et les gens d’après leur odeur. La science semble tenir pour certain que la bouche et la langue sont utilisées comme pierre de touche de ce qui est agréable et désagréable, mais la science affirme bien des choses et nous n’avons pas besoin d’en tenir compte. J’affirme, moi, que pour apprécier ce qui lui plaît ou non, l’être humain se sert de son nez plus intensivement et, si vous voulez, d’une manière plus répugnante que le chien.

Pour commencer, les émanations des entrailles féminines et du sang qui en coule sont une des premières perceptions de l’être humain. Puis vient le temps où le très jeune citoyen du monde est surtout préoccupé par les relents de son urine et de ses déjections, à moins qu’il ne hume les effluves de lait de femme et de la toison axillaire maternelle, cependant que ne cesse de rôder la senteur pénétrante et inoubliable des lochies. Pendant les semaines qui suivent la naissance, la mère rafraîchit ses propres souvenirs de nourrisson, ce qui lui donne l’occasion de reporter sur son poupon son amour pour elle-même ; le plaisir — oublié depuis belle lurette — que donne l’odeur des langes se réveille. Par ailleurs, elle aspire la fragrance qui s’exhale des cheveux et du corps du bébé. Et il en est ainsi sans doute pendant longtemps, car l’enfant est petit et la mère grande, en sorte qu’à chacun de ses contacts avec lui, elle prend d’abord conscience de ses cheveux à la fois par la vue et l’odorat, une chose qui n’est pas sans avoir une certaine portée, car pareille abondance de poils croît précisément autour de l’organe de l’amour. Chez l’enfant, le terrain change. Au cours de ses premières années, il sent les jambes et les pieds : l’enfant est petit et les adultes sont grands. Souvenez-vous, ma chère, que l’enfant apprend d’abord à connaître et à aimer les jambes des gens ; cela est important, explique beaucoup de choses et on n’en tient jamais compte. Puis viennent des années, de longues années — si vous additionnez tous les fugitifs instants pendant lesquels se flairent les chiens, vous n’atteindriez pas, tant s’en faut, le nombre d’années où l’enfant est presque obligé de sentir ce qui se passe dans la région abdominale des adultes. Cela lui plaît extraordinairement. Et on s’accorde à trouver cela touchant, car quel est l’écrivain sensible qui laisserait passer l’occasion de montrer le garçon — ou l’homme — le visage caché dans le giron de la mère — ou de l’aimée ? Dépouillé de son auréole poétique, cela se traduit par : il fourre son nez entre ses jambes. Cela peut paraître grossier, mais cela résout l’énigme de la genèse de l’amour de l’enfant et de l’amour pour la femme. La nature emprunte des voies mystérieuses pour pousser l’être humain vers la femme. Et c’est celle d’où partent toutes les autres.

Qu’y a-t-il de commun avec le fait que je n’ai aucun souvenir olfactif de ma mère, me demanderez-vous ? C’est très simple. Si, en raison de la différence de tailles, l’enfant est vraiment obligé pendant des années de prendre connaissance par le nez de tout ce qui a lieu dans le ventre de sa mère, il doit aussi percevoir le curieux changement d’odeur qui s’effectue chez la femme toutes les quatre semaines. Il est également obligé de sentir l’excitation à laquelle est soumise sa mère pendant ses époques. L’atmosphère provenant des exhalaisons de sang l’enveloppe et augmente son désir de l’inceste. De ces impressions troublantes résultent toutes sortes de luttes intimes, auxquelles se rattachent des déceptions sourdement ressenties, profondément douloureuses, qu’accroissent les chagrins causés par les caprices, les mauvaises humeurs et les migraines de sa mère. Est-ce un miracle que d’avoir eu recours au refoulement ?

Ce que je dis ne vous paraît-il pas évident ? Songez qu’il existe des gens prétendant avoir tout ignoré des époques jusqu’à ce qu’ils eussent atteint l’âge adulte. Si je ne m’abuse, ils sont légion — ou s’agirait-il de tous ? Mais où donc ont-ils laissé leur nez ? Est qu’est-ce qui se passe dans la mémoire de l’être humain pour qu’il oublie de telles expériences, pour qu’il soit forcé de les oublier ? Et ensuite, on s’étonne qu’il ait si peu de flair ! Mais qu’adviendrait-il de lui s’il ne mettait pas à contribution tout le pouvoir de son inconscient pour émousser son odorat ? Il y est contraint parce que les adultes lui interdisent d’apprendre quoi que ce soit concernant la vie sexuelle ; il y est contraint par la pudique pruderie et le malaise de la mère quand l’enfant, avide de s’instruire, pose des questions ; car rien n’est plus humiliant que de voir la gêne de quelqu’un de cher devant une phrase que l’on a dite soi-même avec candeur. Ce ne sont pas forcément des mots qui effarouchent l’enfant ; certaines contenances, des gestes involontaires, un embarras à peine perceptible ont parfois beaucoup plus de portée. Mais comment la mère pourrait-elle esquiver cet embarras ? C’est son sort que de blesser son propre enfant au plus profond de ses sentiments, c’est le destin de toute mère. Et la meilleure volonté du monde, la résolution la mieux arrêtée n’y changerait pas un iota, chère amie ; il y a, dans la vie, beaucoup de tragédies attendant encore le poète qui les chantera. Peut-être ne viendra-t-il jamais !

On perd la mémoire de ce qui est douloureux à supporter et l’on n’oublie pas ce qui n’a pas été par trop pénible. Voici une phrase sur le sens de laquelle vous devriez méditer, car elle renverse une grande partie des idées reçues. Nous oublions que nous avons séjourné dans le ventre maternel, car il est affreux de penser que nous avons été chassé du paradis ; mais il est non moins terrible de se dire que nous avons vécu dans les ténèbres de la tombe. Nous oublions de quelle manière nous sommes venus au monde, car la peur d’étouffer était insupportable. Nous oublions que nous avons appris à marcher, car le moment où la main maternelle nous lâcha a été si angoissant et la joie de cette première manifestation d’indépendance si exaltante que nous ne pouvons pas les conserver dans notre souvenir. Comment supporterions-nous de savoir que, pendant des années, nous faisons dans nos langes et dans nos culottes ? Pensez à votre honte quand vous découvrez dans votre linge la moindre petite tache marron ! Imaginez votre horreur si vous ne pouviez plus retenir dans la rue ce qui appartient au secret du cabinet ! A quoi servirait de nous remémorer qu’il y a eu des gens si terriblement forts qu’ils pouvaient nous lancer en l’air ? Qui nous grondaient sans que nous puissions répliquer, qui nous donnaient des gifles, nous mettaient au coin, nous, qui sommes aujourd’hui conseillers privés, docteurs, voire élèves de troisième ? Nous ne pouvons pas supporter l’idée que cet être que l’on nomme mère nous ait un jour refusé son sein, que cette personne qui prétend nous aimer, après nous avoir incité à la masturbation, nous en punit. Et nous mourrions de chagrin si nous nous rappelions qu’il y a eu autrefois une mère qui prenait soin de nous, qui « sentait » avec nous et qu’à présent nous sommes seuls, que nous n’avons plus de mère. Par notre propre faute…

Il n’est pas plus extraordinaire pour nous d’avoir complètement oublié ce que nous savions de la menstruation, sur l’existence de laquelle nous avions été renseignés par notre odorat quand ce n’était pas par la vue du sang, des linges, du vase de nuit, la participation aux petites brouilles, aux migraines, aux traitements de gynécologie — cet oubli donc, n’est pas plus extraordinaire que d’avoir perdu tout souvenir de l’onanisme, j’entends de l’onanisme de la première année de la vie. Il y a au moins une raison commune à ces deux trous de notre mémoire : la peur de la castration. Je prétends, vous le savez, que notre peur de la castration est liée au sentiment de culpabilité né de la masturbation et de sa prohibition. En revanche, l’idée que les parties sexuelles peuvent être coupées provient des constatations faites autrefois sur la différence des sexes, car, dans notre enfance, nous considérions la partie sexuelle féminine comme une plaie laissée par la castration ; la femme est un homme châtré. Cette conception devient une certitude par ce que nous percevons du flux menstruel grâce à notre odorat. Ce flux, cette hémorragie nous effraie : elle éveille en nous la peur d’être à notre tour transformés en femmes. Pour que rien ne vienne nous rappeler ce saignement, nous en sommes réduits à émousser notre odorat et à extirper jusqu’au souvenir de cette odeur de sang. Nous n’y parvenons pas ; nous n’obtenons que le refoulement. Et ce refoulement se sert de la vie pour édifier la prohibition des relations sexuelles pendant la durée des époques. Puisque la « femelle » saignante réveille le complexe de castration refoulé, nous refusons un nouveau contact avec la femme blessée.

A cela se joint un second complexe refoulé, également revivifié par le sens olfactif : le complexe de la grossesse et de la naissance.

Vous souvenez-vous que je vous ai demandé une fois si vous n’aviez jamais noté quoi que ce fût des grossesses et des accouchements de votre mère ? Vous veniez de faire une visite à votre belle-sœur Lisbeth, récemment délivrée d’un enfant et une vague odeur de chambre d’accouchée flottait encore autour de vous. « Non, » me répondîtes-vous, « jamais ! » Même la naissance du plus jeune de vos frères vous avait surprise, bien qu’ayant alors atteint l’âge de quinze ans vous fussiez « renseignée » depuis longtemps. Comment est-il possible qu’un enfant ne s’aperçoive pas que sa mère grossit ? Comment est-il possible qu’un enfant puisse ajouter foi à la légende de la cigogne ?

Ni l’un ni l’autre ne sont possibles. Les enfants savent qu’ils sont issus du ventre de la mère ; mais ils sont contraints par eux-mêmes et par les adultes à admettre la fable de la cigogne ; les enfants voient grossir leur mère, constatent qu’elle a soudain mal au ventre, qu’elle met un enfant au monde, qu’elle saigne et que quand elle se lève, elle a repris une taille mince ; les enfants sont au courant de chaque grossesse de leur mère et ne sont jamais surpris par la naissance. Mais cette connaissance et ces perceptions sont refoulées.

Si vous réfléchissez aux forces utilisées pour repousser toutes les perceptions et les conditions que l’on en tire, vous comprendrez peut-être mieux ce que je veux dire quand j’affirme que le refoulement est la principale occupation de la vie. Car ce que j’évoque ici au sujet de la grossesse et de la naissance se passe à chaque minute de l’existence pour d’autres complexes. Vous ne pouvez pas entrer dans une pièce sans mettre en branle le mécanisme du refoulement, sans écarter de votre conscient mille et une perceptions de meubles, de bibelots, de couleurs, de formes ; vous ne pouvez pas lire un signe alphabétique, pas regarder une figure, écouter une conversation sans refouler, toujours et sans cesse, sans repousser des souvenirs, des phantasmes, des symboles, des affects, des phobies, des amours, du mépris, de la honte, de l’émotion ; et maintenant, chère, songez que ce qui est refoulé n’est pas détruit ; c’est là, rejeté dans un coin duquel cela ressortira un jour ; cela a peut-être été arraché à sa place afin que, n’étant plus exposé à la lumière solaire, cela ne rutile plus, mais paraisse noir. Le refoulement agit et métamorphose sans cesse les apparences ; ce qui est aujourd’hui pour l’œil une peinture de Rembrandt sera refoulé et reparaîtra à l’instant sous forme d’un jeu avec la chaîne de montre, de petits boutons aux commissures des lèvres, de dissertations sur la castration, de fondations d’État, de déclarations d’amour, de querelles, de fatigue, d’étreinte ou de tache d’encre. Refouler, c’est transformer, c’est édifier et détruire une civilisation ; c’est écrire la Bible et inventer la fable de la cigogne. Et un regard jeté sur le chaos du refoulement bouleverse la pensée au point qu’il faut fermer les yeux et se dépêcher d’oublier qu’il existe.

Patrick Troll.


9   Jeu de mots intraduisible : Hans am Ende (le nom du graveur) signifie en allemand : Hans à la fin.