21.

Vous vous plaignez, chère amie, de ce que je n’ai point tenu ma promesse et pas terminé l’histoire de la chaîne de montre. Je ne vous eusse pas supposée assez naïve pour croire à ma promesse.

Vous seriez plutôt en droit de me reprocher mes digressions, le fait que je ne vais pas au bout de ce que j’ai commencé. J’ai parlé de refoulement, d’impressions olfactives au moment de la naissance et non seulement je n’ai pas ajouté que l’odeur pénétrante des lochies, si soigneusement dissimulée soit-elle, est forcément perçue par l’enfant, qu’en conséquence, il acquiert par le nez et sans discussion possible des expériences de naissance ; mais je n’ai pas non plus dit d’une façon suffisamment explicite pourquoi l’on extirpe de la mémoire la perception de cette odeur.

Pourquoi, en effet ? En premier lieu, parce que la mère, les parents, les adultes interdisent à l’enfant de comprendre ces choses ; peut-être ne le défendent-ils pas formellement par la parole, mais autrement, ne serait-ce que par le ton, le timbre de la voix, une sorte d’embarras qui frappe l’enfant. Car c’est le destin de l’homme que d’avoir honte d’être humainement conçu et mis au monde. Il se sent menacé dans son orgueil, dans sa ressemblance avec Dieu. Il voudrait tellement procréer divinement, être Dieu et parce que dans le ventre sa mère, il était un dieu tout-puissant, s’invente un père dieu et accroît son refoulement de l’inceste jusqu’à trouver une consolation dans la Vierge Marie, l’Immaculée Conception ou une science quelconque. Il traite avec mépris la procréation et la conception « d’actes de bestiaux » pour pouvoir dire : « Je ne suis pas un animal, je n’ai point une forme bestiale, je suis un enfant de Dieu et issu de Dieu. » Comme il ne parvient pas à ses fins, il enveloppe ces processus de la fausse auréole du mystère, ce que faisant, tel Judas, il trahit son amour. Il en est au point qu’il n’a même pas honte d’entourer l’instant de l’union humaine d’un voile de mensonges peu convaincants, comme si ce moment n’était pas le ciel. L’homme voudrait être n’importe qui, sauf un simple être humain.

La deuxième raison pour laquelle nous refoulons ce complexe de l’odeur des lochies et renions ainsi notre ornement le plus humain, le nez — car ce qui nous différencie de l’animal, c’est le nez — la deuxième raison, donc, c’est que nous ne pouvons supporter l’idée d’avoir une mère. Oh ! Comprenez-moi bien ! Quand elle nous convient, aussi longtemps qu’elle est telle que nous la désirons, nous la reconnaissons volontiers pour mère. Mais dès qu’on nous rappelle qu’elle nous a mis au monde, nous la détestons. Nous ne voulons pas savoir qu’elle a souffert à cause de nous, cela nous est intolérable. Ou ne vous êtes-vous jamais aperçue du tourment de vos enfants, quand vous étiez triste ou que vous pleuriez ? Bien sûr, je sais que ma mère m’a enfanté, je parle de cela comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Mais mon cœur ne veut pas en convenir, il s’élève contre cet état de choses et crie : « Non ! » Cela nous pèse parfois comme si nous avions une pierre sur la poitrine. « C’est à cause du souvenir inconscient de la suffocation éprouvée pendant la naissance… » nous apprend notre Je-Sais-Tout d’analyste. « Non », souffle le mauvais esprit. « Ce sont tes péchés envers ta mère, envers celle qui t’a enfanté ; les péchés mortels de l’ingratitude, de l’inceste, du sang versé, du meurtre. As-tu fait alors ce que tu devais pour que tout te soit propice et pour que tu demeures longtemps sur cette terre ? » Cette main m’a caressé, m’a donné à boire, à manger, et je l’ai haïe par instant, détestée souvent, car elle me dirigeait ; cette peau m’a réchauffé et je l’ai détestée parce que j’ai été trop faible pour renoncer volontairement à sa chaleur, à sa douceur et parce qu’en conséquence, pour échapper à la tentation, Judas que j’étais, je lui attribuai avec mauvaise foi des colères et des dégoûts inexistants. Cette bouche m’a souri et parlé : je l’ai souvent détestée parce qu’elle m’a réprimandé ; ces yeux m’ont souri et parlé, et je les ai détestés ; ces sains m’ont nourri et je les ai mordus ; j’ai vécu dans ce ventre et je l’ai déchiré. Matricide ! Vous le savez, vous le sentez comme moi, il n’a encore jamais existé personne qui n’ait assassiné sa mère. Et c’est pourquoi nous ne voulons point reconnaître qu’elle nous a enfantés. Nous le croyons avec nos lèvres, mais pas avec notre cœur. Ce sang que nous avons versé crie vers le ciel et nous le fuyons : nous fuyons les exhalaisons du sang.

Il me vient à l’esprit une troisième raison qui nous pousse à nous efforcer de perdre le souvenir des couches de notre mère et à anéantir le plus noble de nos sens, l’odorat : c’est la phobie de la castration. Je sais que cela vous ennuie, mais qu’y faire ? Puisque vous tenez absolument à savoir ce que je pense, il est indispensable que je me répète. Car l’idée de castration traverse notre vie comme les lettres de l’alphabet. Comme le « n » et le « o » reparaissent constamment dans la parole, ce complexe, cette phobie de devenir femme resurgit sans cesse et partout en nous. Et mettez « N », « O », « N » ensemble, vous avez « non » et vous rirez comme moi, je l’espère, des calembours d’association de l’inconscient.

Mais il est temps que je complète mes déclarations sur les théories de la naissance qu’élaborent les enfants, autrement, nous ne sortirons jamais de ce chaos. L’enfant, je vous l’ai déjà dit, sait que l’on vit dans le ventre de sa mère avant que de venir au monde ; il le sait d’autant mieux qu’il est plus jeune. Et la Bible, entre autres, veille à ce que ce ne soit point oublié : n’y est-il point écrit « Et l’enfant sautait dans le giron de sa mère… » Parfois, on localise très exactement l’endroit où demeure l’enfant pas encore né : dans l’épigastre, c’est-à-dire dans l’estomac. Et c’est sans doute cette idée qui est à l’origine de l’expression : la femme porte l’enfant sous son cœur. Racontez cela à l’occasion à votre médecin, cela pourra lui être utile pour ses diagnostics et ses traitements, notamment quand il s’agit de troubles gastriques, depuis les nausées jusqu’au cancer de l’estomac. S’il accueille votre réflexion avec un haussement d’épaules, cherchez-en un autre ; car le vôtre n’est plus « à la page », même s’il est très savant. Rien ne vous est plus désagréable, je le sais, que le sentiment d’être en retard sur la mode. Il existe aussi l’idée que la grossesse prend place dans le cœur même ; je vous ai cité un cas où cette conviction détermina une maladie qui persista jusqu’à l’analyse. Ceux qui, dans leur enfance, ont adopté cette manière de voir sont mal partis. Car cette idée absurde — découlant des tendres expressions « Je te porte dans mon cœur… » et « Enfant de mon cœur… » — se lie obscurément à l’horrible impression d’avoir déchiré le cœur de la mère — en vérité, en vérité ! Cela aussi, votre médecin devrait le savoir… à cause de ses cardiaques. Pour vous découvrir dans toute son ampleur la sottise des enfants, j’ajouterai encore ce que je sais des patients atteints d’affections oculaires : l’idée d’une grossesse de l’œil existe — il vous suffit de penser au mot « pupille » — et cela provient de ce que la mère appelle de temps à autre son enfant : « prunelle de mes yeux… » A moins que ce ne soit l’expression « prunelle de mes yeux » qui provienne du fait que cette théorie est si généralement répandue qu’elle se trouve reflétée dans toutes les langues ? Je n’en sais rien.

Peu importe, l’idée prédominante est en tout cas celle de la grossesse abdominale. Et mises à part les fantaisies comme l’éclatement ou l’ouverture du ventre avec un couteau, la naissance par le nombril ou par régurgitation, il ne reste plus à l’enfant qu’une hypothèse : c’est que le bébé vient au monde par le derrière. Je vous l’ai déjà dit, mais il faut que vous graviez cela profondément dans votre mémoire. Car c’est sur cette théorie que reposent toutes les constipations ; mais c’est aussi d’elle qu’est issu le sens de l’économie, donc le commerce, la notion de propriété et, enfin, le sens de l’ordre, oui, et bien d’autres choses ! Ne riez pas que je dis cela, ma chère. A peine l’ai-je exprimé que cela me paraît monstrueux, mais c’est pourtant vrai. Le Ça ne se préoccupe guère de notre esthétisme, de notre raison et de nos idées. Il pense pour son propre compte, à la manière d’un Ça et joue avec les notions au point que la raison s’y perd. « Pour moi, dit-il, un enfant est pareil à la saucisse que tu fabriques, être humain ; il est pareil aussi à l’argent que tu possèdes… J’allais oublier, il est pareil aussi à la petite queue qui distingue le garçon de la fille et que, par caprice, parce que cela me plaisait, j’ai attachée devant au lieu de derrière. Derrière, je la fais tomber une fois toutes les vingt-quatre heures, je la châtre ; et devant, je la laisse à ceux que je considère comme homines, des hommes ; je la retire aux autres humains, je les force à la rogner, la couper, l’arracher ? Car j’ai aussi besoin de filles. »

Tout cela, je vous l’ai déjà souvent raconté. Mais répéter n’est pas un mal. Maintenant, voyons ce que l’enfant pense de la conception.

D’abord, essayons de comprendre où il trouve l’occasion et le temps de réfléchir. Le monde extérieur offre au cerveau de l’enfant tant d’objets d’intérêt qu’il faut user d’un peu de coercition pour le faire tenir tranquille, le temps d’analyser toutes ses impressions. Et peut-être me permettez-vous de vous rappeler certain petit trône duquel est gouvernée la maison dès qu’un enfantelet apparaît dans ses murs. Je m’étonne depuis fort longtemps que personne ne se soit encore avisé de rechercher la signification du pot de chambre et c’est deux fois plus incompréhensible depuis que Busch a fait remarquer en vers classiques que

L’être humain, dans son besoin obscur

A inventé l’appartement.

En effet, on ne saurait donner trop d’importance à la signification de ce récipient, lequel, tout au long de la vie, s’adapte aux propositions du corps et, par la durée volontaire de son emploi, au désir profond d’une retraite propice à la méditation. Pour commencer, c’est l’acte solennel quotidien de toute première année de vie.

Que de fois, bon gré mal gré, j’ai vu des familles entières — pères dignes, épouses pudiques, enfants sages — assister à cette délivrance du fardeau abdominal du plus petit avec un recueillement muet, interrompu çà et là par l’un ou par l’autre d’un : « Allons, pousse ! Fais mmm, mmm. » Et si mes souvenirs sont exacts, n’était-ce pas votre petite Marguerite qui s’arrangeait toujours pour « avoir besoin » au moment où il y avait des visites ? avec quelle adresse elle savait alors, en se refusant obstinément à la moindre performance, rassembler autour d’elle jupes et pantalons présents pour, finalement, lever avec grâce sa petite chemise et révéler les trésors mystérieux qui sommeillaient chez elle, sans oublier, une fois la séance terminée, d’appeler l’attention sur son verso par une complaisante exhibition de son petit postérieur.

De tels procédés sont forts répandus, voire de règle chez les enfants. Et parce que nous avons coutume d’inventer des noms savants pour des choses qu’en raison des bienséances nous n’aimons guère admettre comme des propriétés générales, ce qui nous permet d’agir comme s’il était question de tendances morbides desquelles nous-mêmes, pleins de pitié, nous tenons éloignées en cachant mal un frisson d’horreur, nous avons appelé exhibitionnisme cette pulsion qui nous entraîne à exposer nos secrets sexuels. Il n’y a rien à dire là contre. Mais voici que la Médecine, le Droit, la Théologie et aussi cette vertueuse catin qui porte le nom de Société, ont décidé qu’il devait exister des exhibitionnistes, c’est-à-dire des gens chez lesquels la tendance à faire étalage de leur sexualité a atteint un stade pathologique. Permettez-moi de m’élever contre cette affirmation. En vérité, il en est de même pour de noms se terminant par les syllabes « iste » ou « ique », sadiques, masochistes, fétichistes. En substance, ils ne sont pas différents de nous, qui nous prétendons sains. S’il existe une dissemblance, c’est que nous ne laissons apparaître nos pulsions, nos « ismes » ou nos « iques », notre exhibitionnisme que là où la mode les excuse, alors que les autres « ismes » ou « iques » ne sont plus au goût du jour.

Il y a quelques années de cela, dans nos parages, on voyait vers 6 heures du matin circuler un homme ; il passait de maison en maison, sonnait et, quand la servante, un peu ahurie, lui ouvrait la porte, il écartait les pans du vaste manteau dont il s’était couvert — et qui constituait son seul vêtement — pour présenter à la fille effrayée son membre érigé, auquel, pour qu’on pût l’admirer plus à l’aise, il avait accroché une lanterne. On a dit que c’était morbide ; on a qualifié cet homme d’exhibitionniste. Mais pourquoi n’en pas faire autant pour les robes de bal, qui révèlent pourtant assez de trésors secrets, ou pour la danse, qui est sans aucun doute une représentation de l’accouplement ou, pour le moins, de l’érotisme ? Certes, des pharisiens fanatiques de pureté s’empressent d’affirmer qu’on ne danse que pour faire de l’exercice. Je puis, je crois, me permettre de répliquer à cette tentative de sauvetage exagérément partiale de la morale par une attaque non moins exagérément partiale contre ladite morale en disant : l’exercice, ou le mouvement — que ce soit la danse, la marche ou l’escrime — n’est là que pour l’érotisme. De nos jours, on porte des vêtements de jambes passablement larges ; mais il y a un certain nombre de décades, ils ne pouvaient être assez collants, en sorte que les marques de la virilité étaient visibles à distance ; chez les lansquenets du temps de la Réforme, la place du scrotum était largement indiquée sur le devant des hauts-de-chausses d’autant plus que ces messieurs cousaient encore au-dessus une baguette de bois dont ils recouvraient la pointe de drap rouge. Et actuellement ? La canne et la cigarette sont assez éloquentes. Regardez l’apprenti fumeur, voyez avec quelle précipitation nerveuse il porte sa cigarette à ses lèvres pour de petites aspirations pressées ! Observez une femme montant en voiture et osez encore me parler de la morbidité de l’exhibitionnisme ! Les femmes tricotent : c’est de l’exhibition ; l’amoureuse passe son bras sous celui de l’aimé : c’est de l’exhibition. La mariée se pare de la couronne et du voile : c’est une exhibition de la nuit de noces à venir.

Vous avez probablement remarqué vous-même qu’en ce qui me concerne, je considère que la pulsion d’exhibition et la symbolisation sont étroitement apparentées. Car je me sens autorisé à appeler exhibition le tricot, cet « ouvrage de dame », parce que les aiguilles, le membre, sont plongées dans la maille, ce trou ; l’équitation est également une exhibition : l’identification du cheval avec la femme est profondément enfouie dans l’inconscient de toute pensée ; que la couronne de la mariée représente le vagin et le voile la membrane de l’hymen, cela, je n’ai vraiment pas besoin de le dire.

J’imagine que la raison de cet intermède à propos de l’exhibitionnisme ne vous a pas échappé. Je voulais exprimer ainsi qu’il n’existait pas de différence réelle entre ce qui est sain et ce qui est morbide, que chaque médecin, chaque malade peut à son choix décider de ce qu’il qualifiera de morbide. C’est, pour le médecin, une connaissance indispensable. Autrement, il se perd dans des sentiers impraticables sous prétexte de vouloir guérir à tout prix, et puisqu’en définitive, c’est le Ça qui guérit, cependant que le médecin s’efforce de traiter, c’est là une erreur qui peut être funeste.

Il existe une sorte de contrainte de l’exhibitionnisme : la manie du « voyeur ». On entend par cela, semble-t-il, la pulsion qui tend à se procurer la vue de quelque acte sexuel. On a également fait à cette pulsion l’honneur de la considérer comme pathologique chez ceux que l’on appelle « voyeurs ». C’est là, je l’ai déjà dit, une affaire de goûts. Je n’ai guère de sympathie pour les gens affectant d’ignorer l’existence de l’érotisme et je ne crois pas à l’authenticité du geste de la maîtresse de pensionnat quand elle tourne son ombrelle ouverte de manière à ne pas voir la baignade des lycéens dans la rivière. Il est certain que ces deux pulsions : exhiber et voir, occupent une grande place dans l’existence humaine et ont une influence sur tout ce qui est humain et « trop humain ».

Imaginez ces deux pulsions si perverses disparaissant de la vie des hommes : que se passerait-il alors ? Où en seraient la poésie, le théâtre, avec le lever du rideau ? L’église et ses cérémonies de mariage ; les jardins et leurs fleurs ; la maison et ses moments où je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Quand je me trouve dans cet état d’esprit, mes yeux deviennent plus perçants et, peu à peu, je me sens satisfait à la seule idée que ces choses m’intéressent et m’offrent des éléments propres à vous distraire.

Patrick Troll.