22.

Merci, chère amie ; cette fois, vous vous y êtes vite retrouvée. L’histoire de la petite Else faisant irruption en chemise dans le salon pendant une réception et sur la réflexion de sa mère : « Voyons, Else, n’as-tu pas honte ? On ne vient pas en chemise quand il y a des visites ! » s’empressant de relever cet ultime vêtement pour exprimer sa honte convient parfaitement à notre collection commune ; et Ernst, qui a pratiqué un trou dans la jupette de sa sœur pour pouvoir constamment voir de quoi « elle » a l’air par là illustre à ravir l’habitude des théâtres de ménager un « œilleton » dans le rideau de scène. Peut-être cela vous fera-t-il mieux comprendre pourquoi j’établis un rapport entre le théâtre, l’exhibitionnisme et le « voyeurisme », ou manie du voyeur. Les actes des pièces de théâtre sont très réellement des « actes », des actes sexuels symboliques.

Voici qui répond en même temps à vos objections au sujet des mille perversions de l’enfance. Je reste de l’avis que ces multiples perversions sont un trait de caractère commun à tous les humains de tous les âges et ne m’en laisserai pas détourner, fût-ce par vous. Bien sûr, ces deux perversions, l’exhibitionnisme et le « voyeurisme » se retrouvent chez tous les enfants, cela ne fait aucun doute. Et je ne méconnais pas le moins du monde la signification du fait que, jusqu’à leur troisième année, les enfants se livrent à ces perversions avec une prédilection toute particulière ; je reviendrai sur ce point, d’autant plus qu’il me faut vous signaler en y insistant que la nature utilise ces trois premières années, impossibles à se remémorer, pour faire de l’enfant un esclave et un artiste en matière d’amour. Mais ce qui est vrai pour l’enfant est juste aussi pour l’homme. On ne peut nier que l’amant ne prenne plaisir à voir son aimée nue et que celle-ci ne répugne pas trop à se montrer dévêtue ; le contraire impliquerait une tendance à la morbidité à laquelle il serait impossible de se méprendre. Et je n’ai même pas besoin de vous dire que le petit pot joue dans tout cela un rôle qui n’est pas sans importance. Mais n’est-il pas amusant que les savants, les juges, les dames oublient complètement le jour, dans le sérieux du jour ce qu’ils ont fait dans la nuit ? Il en est de même pour nous, qui nous imaginons être sans préjugés. Le proverbe de la paille et de la poutre est vrai jusque dans les plus petits détails. Nous, les humains, nous agissons tous selon le principe du voleur qui crie « A la garde ! » plus fort que tous les autres.

Au surplus, la perversion ne se limite pas au sens de la vue. Cela peut sembler ridicule de parler d’exhibition par l’ouie ou l’odorat, d’un « voyeurisme » du goût et du toucher, mais cela n’en désigne pas moins quelque chose de substantiel, d’effectif. Il n’y a pas que le jeune garçon pour uriner de manière audible afin de prouver sa virilité ; l’adulte le fait aussi dans le jeu de l’amour. Nous connaissons tous par expérience personnelle ce sentiment de curiosité ou de colère allant jusqu’à la maladie avec lequel, à l’hôtel, on suit dans la chambre voisine les chuchotements amoureux et les soupirs ardents d’un jeune couple, le clapotis des eaux de toilette ou le claquement caractéristique de la table de nuit et le glouglou argentin de l’urine. Les mères l’imitent par une onomatopée chuintante : « Pss, pss, pss… » destinées à favoriser l’éjaculation du « petit pipi » de leur enfant et nous, les médecins, avons tous recours au stratagème d’ouvrir le robinet quand nous remarquons que la malade est gênée à l’idée d’utiliser le vase en notre présence. Qui peut, par ailleurs, nier le rôle que joue le pet dans la vie humaine ? Vous n’êtes pas la seule, chère amie, qui esquissiez un sourire, amusée au souvenir de quelque divertissante pétarade que la lecture de cette phrase suscite en vous. Je ne me fais certes aucune illusion sur l’attitude de votre amie Katinka quand vous lui donnerez cette lettre ; elle dira vertueusement « Pouah ! » et ne lira pas plus avant, cependant que le conseiller intime Schwerleber, lequel a depuis belle lurette laisser se perdre son sens de l’humour dans les mille sillons inattaquables à l’eau de sa bouche de radoteur, prononcera avec mépris le mot de « Cochon ! ».

La vesse mène tout naturellement aux incidents qui se passent dans la zone du sens olfactif. Je vous laisse le soin de vous représenter les odeurs attirantes ou nauséabondes qui émanent de l’être humain ou qu’il s’assimile et n’ajouterai que quelques remarques. D’abord ceci, qui ressort déjà de la formation de la phrase précédente : l’exhalaison ou la perception des odeurs n’a pas toujours le caractère d’une provocation sexuelle. Ici aussi, nous voyons jouer la loi des contraires. Selon les circonstances, on peut distinguer dans les odeurs la haine, le mépris et la répulsion. Vous conviendrez avec moi que la puanteur que le Ça emploie pour la bouche, les mains, les pieds et les parties sexuelles fait naître, tout au moins pour notre conscient, des affects plus violents que les bonnes odeurs. Afin d’éclaircir pour vous les singuliers caprices auxquels se livre le Ça, je me permets de vous rappeler notre amie commune Wehler. Vous savez qu’elle possède une chevelure magnifique, peut-être la plus belle que je connaisse. Mais je vous vois faire la grimace. Cette toison splendide répand une odeur affreuse. Ou du moins, elle répandait une odeur affreuse, car à présent, le nez le plus sensible ne trouverait plus rien à redire à l’odeur de ces cheveux. Annie a été rapidement et fort simplement débarrassée de ce funeste amalgame de beauté et d’horreur depuis qu’elle a pris conscience du fait que son Ça était particulièrement sensuel et avait, en conséquence, paré cette chevelure de toutes les beautés, à peu près comme les plus sensuels, les tuberculeux, le font avec les propres cheveux, leurs yeux et leurs dents. Sur ce Ça, la vie a greffé un second Ça, moral et craintif, qui a inventé cette pestilence afin de neutraliser par le dégoût l’attrait de cette beauté.

Encore un mot à ce sujet ; vous prétendez toujours que les gens qui ne se lavent pas sentent mauvais. J’étais présent quand vous l’avez dit à votre fils, lequel en vertu de ses dix ans, craint l’eau, cependant que vous essayiez de lui enfoncer cette notion dans l’esprit en accompagnant votre affirmation d’une inspection minutieuse de ses oreilles, de son cou et de ses mains. Y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander si vous vous lavez souvent les cheveux ? Et je puis vous assurer qu’ils embaument le foin coupé. Le Ça ne s’occupe pas du tout des idées ridicules des humains. Il pue quand il veut puer et il transforme la crasse en odeur suave quand il en a envie. De temps à autre, j’ai le sentiment que les gens se lavent non par horreur de la saleté, mais parce que, tel Pilate, ils veulent assumer une pureté qu’ils ne possèdent point. Cette exclamation d’un jeune garçon : « Je ne suis pas cochon au point d’avoir besoin de me laver tous les jours ! » n’est pas si bête. Il en est de cette phobie de la saleté comme de celle du caca et du pipi. On s’essuie avec beaucoup de soin, on se lave éventuellement après chaque évacuation, qu’elle soit liquide ou solide et on ne réfléchit pas que l’on traîne constamment dans son abdomen ces choses soi-disant sales. O toi, fosse d’aisance ambulante qui te nomme Humain ! Plus tu exprimes de dégoût et d’horreur pour les déjections et l’urine, plus tu te laves, plus je sais que tu es intimement persuadé de la saleté de ton âme. Pourquoi avales-tu ta salive, si la salive est dégoûtante ?

Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps de mes paradoxes. Je préfère attirer votre attention sur une bizarre forme d’exhibitionnisme : celle de soi-même pour soi-même. Le miroir vous vient à l’esprit et, en même temps, le narcissisme, car Narcisse découvrit le miroir — et l’onanisme. Le miroir est un symbole de la masturbation ; et si vous avez, comme moi, un cerveau de jongleur, vous songerez que l’on se fait aussi des grimaces dans la glace, et cela, uniquement pour le plaisir ; l’exhibitionnisme peut dont être ambivalent : attirant et repoussant.

Mais j’en étais aux odeurs et aux lieux d’aisance ; pouvez-vous me citer une de vos amies qui ne jette point un coup d’œil sur ses déjections — pour raison de santé, s’entend. Je suis certain que pas une d’entre elles ne se bouche le nez en le faisant et qu’il est en même qui, le soir, dans leur lit, après une action du chauffage à air, se glissent sous leurs couvertures pour constater de quelles matières caloriques l’on s’est servi ; peut-être l’une ou l’autre flaire-t-elle son doigt quand le papier ne s’est pas trouvé assez près du lieu des sensations sublimes. Et il existe sûrement — croyez-moi — des gens cultivés qui fourrent leurs doigts dans leur nez quand ils sont seuls ; car un trou n’a de cesse que l’on n’y enfonce quelque chose ; les narines ne font pas exception à cette règle.

Que ne pourrais-je pas vous raconter de toutes ces exhibitions inconscientes des gestes, des voix, des habitudes : cherchez et vous trouverez, dit-on dans la Bible ; mais l’on y dit aussi : Vous avez des yeux et ne savez point voir ; vous avez des oreilles et ne savez point entendre.

Les rapports du sens gustatif et de l’Éros inconscient sont difficiles à faire affluer au conscient. Le plus facile est d’observer ces relations chez els enfants en train de lécher des sucres d’orge, geste qui est en liaison intime avec l’acte de sucer. Si, en partant de cette expérience, on se donne quelque peine, il arrive assez souvent, il arrive assez souvent que l’on trouve dans les relations entre amants des habitudes qui peuvent être interprétées dans le sens du gustatif. Ainsi, il est fréquent que l’on suce le doigt du ou de la partenaire. Et la secrète intimité de ces caresses indique clairement la part importante accordée au goût. Si vertueux et chaste que l’on soit, l’acte de sucer la peau, la poitrine, les lèvres, le cou accompagne souvent l’acte de chair lui-même et la langue est pour tout le monde — et pas pris seulement dans le sens du terme merveilleusement changeant « d’amour » — l’organe de la volupté. Il m’apparaît surtout que l’étalage de la poitrine est une invite à y goûter, appariée, certes, à celle de toucher et de regarder, car les fonctions des sens s’apparient toujours. Cela nous conduit à parler d’une authentique exhibition du Ça : l’érection du mamelon, tout à fait indépendante de la volonté humaine, qui se manifeste jusque chez la jeune fille la plus pure et, par un léger picotement d’agréments, se rit des savants et de vous, chère amie, quand vous donnez le nom de perversion, de tendance contre nature à ce que la nature elle-même a provoqué. Je vous laisse provisoirement le soin de tirer des conclusions des effets de l’érection du mamelon sur celle du membre de l’homme, mais je serai obligé d’y revenir plus tard, si scabreux que soit ce sujet.

Il me faut cependant encore mentionner une des manifestations de l’érotisme du goût : les mets préférés. La prédilection pour ce qui est sucré, amer, acide, gras, salé, pour tel aliment et telle boisson, la manière de présenter les plats, d’engager les convives à se servir, la façon de manger, d’établir un menu trahissent des penchants particuliers. Gardez ceci en mémoire et — ne l’oubliez pas ! — peu importe que quelqu’un mange du rôti de porc avec plaisir ou le déteste, cela revient au même.

Dois-je encore parler du toucher ? Vous pourriez vous tirer de ce chapitre toute seule, en réfléchissant et en faisant des expériences : le fait de tendre la main, les lèvres qui s’offrent, le genou qui vient chercher le vôtre et le pied qui se pose sur la pointe de votre soulier sous la table. Mais il existe des processus qui ne vont pas sans quelques explications. Certes, du point de vue érotique, on a vite saisi et plus vite interprété la raison d’être d’une main caressante. Mais que dire des mains froides ? Main froide, cœur chaud, prétend le dicton ; et les dictons se trompent rarement. « Vois, je suis froide ! » dit cette main, « Echauffe-moi, j’ai besoin d’être aimée… ». Et derrière, caché, le Ça guette, retors, comme toujours. « Cet homme me plaît », songe-t-il. « Mais peut-être n’est-ce point réciproque. Voyons, si la froideur de ma main ne l’effraie pas, la sienne s’emparera amoureusement de cette pauvre petite chose que je lui offre et tout ira bien. Et s’il demeure inaccessible, froid comme ma main, cela ne voudra pas dire qu’il ne m’aime pas, mais que la froideur de ma main le glace. » Et — oui, le Ça est plus malin que vous ne le pensez — il fait le nécessaire pour qu’elle devienne moite ; elle est alors une véritable pierre de touche de l’amour ; car, pour prendre avec le plaisir une main humide et froide, il faut aimer profondément la personne à qui elle appartient. Cette main exhibitionniste explique franchement et ouvertement : « Vois, les sèves de la vie sourdent de moi-même dans le froid, tant ma passion est ardente. De quels flots d’amour ne t’inonderais-je pas si tu me réchauffes ? »

Vous le voyez, chère amie, me voici dans les couches profondes de l’érotisme inconscient, en train d’interpréter des processus physiologiques et je voudrais m’y arrêter un instant. Car cet inconscient étalage de la sexualité offre au médecin que je suis plus d’intérêt que la simple action de la pulsion sur le conscient psychique.

En guise d’exemple, je trouve des phénomènes dermatologiques qui m’ont donné bien du mal. Vous savez qu’en qualité d’ancien élève de Schweninger, je reçois encore de temps en temps des patients qui viennent me consulter pour des maladies de peau et, parmi eux, il s’en trouve toujours quelques-uns se plaignant de démangeaisons produites par des éruptions cutanées chroniques. Autrefois, je les écoutais sans y prêter attention me dire, à un moment donné de l’histoire de leur maladie, qu’ils avaient la peau sensible. Maintenant, je sais que leur eczéma ne cessait de répéter la même assurance, sauf qu’il parlait plus clairement et qu’il décrivait le genre de leur sensibilité. Voici ce qu’il disait — c’est du moins ce que je croyais et crois encore entendre ; et le succès semble me donner raison. « Vois donc comme ma peau désire être doucement chatouillée ! Il y a un charme si merveilleux dans un léger attouchement et personne ne me caresse. Comprends-moi, viens-moi en aide ! Comment pourrais-je mieux exprimer mon désir que par ces égratignures auxquelles je me force ! » Vous avez là une authentique exhibition dans le domaine du toucher.

Bon ! A présent, nous nous sommes suffisamment entretenus et l’enfantelet, que nous nous avons laissé pensif sur son trône, a terminé sa petite affaire. J’avais l’intention de vous rendre compte de ses idées pendant cette opération, mais je ne l’ai pas fait. Car il n’est pas sûr que ce soit précisément dans cette position qu’il se livre à des méditations sur la conception. Encore un mot avant de prendre congé de vous : le pot — ou le siège des cabinets, c’est la même chose — est un meuble important et il existe une foule de gens qui y passent les trois quarts de leur vie ; non qu’ils l’occupent dans le sens littéral du mot, mais le matin, ils se réveillent avec cette idée : « Aurai-je une selle aujourd’hui ? » Et quelques après avoir accompli cet acte difficile, ils recommencent à penser — et aussi à en parler, généralement pendant le repas de midi. « Aurai-je une selle demain ? » Eh oui ! Ce monde est drôle !

Songez-donc : le petit enfant adore accompagner son père ou sa mère en un lieu retiré pour observer leur comportement ; en grandissant, il cherche des camarades pour pousser plus avant ses études et obtenir de nouveaux éclaircissements ; puis vient l’époque de la puberté, et c’est encore dans le secret du cabinet que se passe l’événement le plus bouleversant de ces années, peut-être de toute sa vie : la masturbation. Dès que son développement s’arrête, l’abêtissement de l’être humain commence et, au lieu de continuer sa recherche des merveilles de l’existence, il se contente de lire les journaux, de s’instruire jusqu’à ce qu’intervienne la vieillesse et qu’une attaque le foudroie sur ce cabinet, mettant fin à tout. Du berceau à la tombe.

Je vous salue du fond du cœur, toujours vôtre.

Troll.