23.

Je conviens, chère amie, qu’il est inopportun de parler si longuement de l’exhibition et je vous concède aussi que j’ai abusivement élargi le sens de ce mot. Cela s’explique par le fait qu’en ce moment, j’ai précisément affaire à quelques malades qui se livrent à cette pulsion avec virtuosité. J’espérais qu’en raison du contenu, vous ne tiendriez pas compte de la forme.

C’est pourquoi je veux aujourd’hui, au lieu de comprimer en un système ce qui est sans système, me borner à aligner quelques observations. Vous en tirerez vous-même vos conclusions.

Considérez, s’il vous plaît, pendant quelques jours la bouche d’Hélène Karsten. Vous en tirerez maints enseignements.

Vous savez que cette bouche passe pour être particulièrement petite ; il semble que l’on aurait beaucoup de peine à y introduire une pièce d’un mark. Mais prononcez en sa présence le mot « cheval », et cette bouche s’élargira comme celle d’un cheval ; elle grimacera en montrant ses dents, ainsi que le fait un cheval. Pourquoi ? Derrière la maison familiale d’Hélène se trouvait le terrain d’entraînement d’un régiment de dragons. C’est là, chez les chevaux, qu’elle a fait ses études en ce qui concerne l’homme et la femme ; tout enfant, elle a été mise sur un de ces animaux par un sous-officier et a, paraît-il, éprouvé à cette occasion sa première impression voluptueuse. Représentez-vous une petite fille de cinq ans debout à côté d’un étalon ; elle voit devant elle le ventre avec la chose qui y est attachée et qui, tout à coup, se rallonge du double cependant qu’un puissant jet d’urine s’en échappe. C’est, en vérité, un spectacle bouleversant pour un enfant.

On dit dans le peuple que l’on peut, chez les femmes, deviner d’après la grandeur de la bouche celle de l’entrée du vagin. Peut-être le peuple a-t-il raison, car il existe un parallélisme entre la bouche et l’orifice sexuel. L’aspect de la bouche se transforme et suit les excitations sexuelles et quand ce n’est pas le cas, la contrainte se trahit dans le jeu des muscles. Et la bâillement ne révèle pas seulement la fatigue, mais aussi qu’en cet instant on est une femme lascive, semblable en cela à celui qui dort la bouche ouverte.

Examinez les gens : vous lisez sur leur visage, dans la forme de leur tête, le jeu de leurs mains, leur démarche, mille histoires. En voici un avec des yeux exorbités ; vous pouvez être sûre qu’il veut déjà de loin vous exprimer la curiosité et l’effroi causés par d’étonnantes découvertes ; ces yeux enfoncés dans l’orbite s’y sont retirés lorsque la haine de l’homme est devenue trop forte : ils ne veulent point voir et encore moins être vus. Les larmes versées ne sont pas uniquement dédiées au chagrin et à la douleur, elle imitent la perle qui repose profondément dans la coquille, le coquillage de nacre de la femme et tout pleur versé est plein de volupté symbolique. Toujours, sans exception. Les poètes, les auteurs ne l’ignorent pas ; ils le savent depuis des millénaires et en parlent sans l’exprimer consciemment. Seuls, ceux qui devraient le savoir l’ignorent. Éros emploie l’œil pour son usage, il doit lui offrir des images qui lui plaisent. Et quand il y en a trop, il les efface en les lavant ; il permet aux larmes de déborder, parce que la tension intérieure est devenue trop grande pour se résoudre par la voie des sécrétions génitales, parce que le procédé de l’enfance d’épancher l’excitation avec l’urine lui est interdit ou parce que, contrarié par la moralité, il veut allégoriquement faire expier à l’homme sa honte d’être érotique. Éros est un dieu fort, actif ; il sait punir avec cruauté et ironie. « Tu touves dégoûtant, s’irrite-t-il, que j’aie lié la plus haute des fonctions humaines, l’union de l’homme et de la femme et la création d’un nouvel être humain, à une humidité entre les cuisses. Qu’il soit donc fait selon ta volonté. Tu as des muqueuses dans les intestins et ailleurs, que ton éjaculation soit dorénavant diarrhée, déjections, rhumes, transpiration des pieds ou de l’aisselle et surtout, urine. »

Je comprends que vous trouviez tout cela étrange. Mais qui m’empêche de me livrer comme il me plaît à mon imagination ? D’appeler aujourd’hui Éros ce que je nommais hier le Ça, de concevoir ce Ça comme une déité terrible, bien que je l’aie représenté tout à l’heure plein de douceur, de compassion et de tendresse, de le doter d’une puissance qui, ici opprime et là, prohibe, en sorte qu’il semble constamment être en contradiction avec lui-même ? Ce faisant, je n’agis pas autrement que ne l’ont fait de toute éternité les êtres humains. Il me paraît utile, pour nos pensées superficielles trop bien ordonnées, de bouleverser de temps à autre les valeurs. Tout doit être révolutionné ; c’est un but stupide, mais une observation juste.

Puis-je continuer à « imaginer » ? Je parlais tout à l’heure du parallélisme entre la bouche et l’orifice sexuel. A son tour le nez, pour un Ça devenu capricieux et dont l’omnipotence ne connaît plus de limite, est un membre masculin, en conséquence de quoi, il fait le nez gros ou petit, arrondi ou pointu, le place de travers dans le visage, selon qu’il veut révéler tel ou tel penchant. Et maintenant, tirez, je vous prie, vos conclusions des saignements de nez, si fréquents à certains âges, des poils qui poussent dans les narines, des polypes et des mauvaises odeurs d’origine scrofuleuse. Les oreilles, elles aussi, sont des coquilles et le coquillage, je vous l’ai déjà dit, est un symbole de féminité. L’oreille est un organe récepteur et, pour un observateur imaginatif, sa configuration n’est pas inintéressante.

Mais n’allez point croire que je veuille expliquer tout cela. La vie est beaucoup trop variée pour qu’on la connaisse bien, beaucoup trop lisse pour ne pas vous glisser entre les doigts. Peut-être cherché-je seulement à railler un peu la logique. Peut-être aussi cela cache-t-il davantage…

Avez-vous déjà remarqué combien il est question difficile d’obtenir des enfants de se laisser regarder dans la bouche ? L’enfant pense avec naïveté : il tient la bouche pour la porte de l’âme et croit que le médecin, — les sots, petits et grands, le prennent pour un magicien, — y lira tous ses secrets. En effet, il y a dans le gosier quelque chose qu’aucun enfant ne divulgue volontiers : la connaissance de l’homme et de la femme. Là au fond, on découvre deux arcs — ou sont-ce les amygdales ? — qui délimitent une ouverture conduisant aux abîmes du larynx et entre ces limites tressaille, se raccourcit et s’allonge une languette rouge ; ou mieux, une petite queue pend là. L’homme à lunettes, le docteur apprendra, en voyant cela, que j’écoutais dans mon lit quand mes parents, me croyant endormi, jouaient avec l’ouverture et le tampon un jeu que je n’ai pas le droit de connaître. Et qui sait, peut-être verra-t-il écrit là ce que j’ai fait moi-même sans que nul s’en doute… » Les inflammations de la gorge chez les enfants sont pleines d’enseignements ; vous ne sauriez croire tout ce que l’on y découvre.

Et dans les rougeoles et les scarlatines, donc ! « Je brûle, je brûle, raconte la fièvre, et j’ai tellement honte ! Vois, je suis devenu rouge par tout le corps. » Vous n’avez naturellement pas besoin de croire cela, mais d’où vient que sur trois enfants, deux attrapent la scarlatine et que le troisième reste indemne ? Une explication fantastique vaut parfois mieux que pas d’explication du tout. Et ce n’est vraiment pas si bête. Il vous suffit de réfléchir que l’âge de la passion n’est pas le temps de la jeunesse, mais celui de l’enfance. La rougeur de la honte, cependant, dans son double sens voulu par le sens voulu par le Ça, jette un voile sur le visage afin que l’on voit monter le feu de la sensualité, que l’on sache que le Ça, élevé dans la moralité, chasse le sang trop chaud du ventre, des parties sexuelles, loin de l’enfer et du démon, vers la tête pour embrumer plus profondément le cerveau.

Je pourrais encore vous en raconter davantage, à propos de pneumonies et de cancer, de calculs dans la vésicule biliaire et d’hémaruties, mais nous pourrons parler de cela plus tard d’exhibition et de sa puissance. Il y a un siècle, le gynécologue n’existait pas ; de nos jours, on trouve des spécialistes dans les plus petites villes et à tous les coins de rues dans les grandes. Cela provient de ce que la femme n’a jamais l’occasion de se montrer en dehors de l’intimité conjugale, de ce que le fait d’être malade excuse tout et parce que la maladie fait expier tous les désirs punissables inconscients, demi-conscients et tout à fait conscients, offrant ainsi une protection contre le châtiment éternel.

Il existe une force d’exhibition historiquement importante pour la réussite de notre correspondance : c’est l’hystérie, et tout particulièrement les convulsions hystériques. J’ai déjà mentionné une fois le nom de Freud et je voudrais répéter ici ce que j’ai dit au début : tout ce qui, dans ces lettres très mélangées, est juste lui revient de droit. Et voici : il y a plusieurs décennies que Freud a fait ses premières observations fondamentales sur le Ça chez une hystérique. Je ne sais pas ce qu’il pense aujourd’hui de ces symptômes, je ne peux donc pas en appeler à lui quand j’affirme que le Ça des hystériques est plus sournois que celui des autres personnes. Il arrive parfois que ce Ça soit pris de l’envie de produire les secrets d’Éros devant le monde entier et le plus publiquement possible. Afin de pouvoir se livrer à cette performance, à côté de laquelle les danses nues ou les danses du ventre ne sont que bagatelles, sans être troublé par les reproches personnels et l’indignation morale de l’entourage le Ça invente la perte de conscience et déguise symboliquement le processus érotique sous forme de spasmes, de mouvements éveillant l’effroi et de dislocations du tronc, de la tête et des membres. Tout se passe comme dans un rêve, sauf que le Ça invite au spectacle de son orgasme un public honorable, duquel il se rit.

Je reviens maintenant à mes déclarations sur la théorie de l’accouplement et de la conception telle que l’imaginent les enfants, telle que vous l’avez imaginée, telle que je l’ai imaginée moi-même. Auparavant, j’ai encore une question à poser. Quand croyez-vous avoir appris à reconnaître la différence des sexes ? Je vous en prie, n’allez pas me répondre : « A huit ans, au moment où mon frère est né. » Car je suis convaincu que vous étiez dès cinq ans en mesure de distinguer une fille nue d’un garçon nu ; à trois ans aussi et peut-être encore plus jeune. Vous finirez par découvrir que vous le savez aussi peu que moi, voire même que personne ne le sait. Je connais un petit garçon de deux ans et demi, du nom de Stacho. Il assistait à la toilette de sa petite sœur nouvelle née, puis tout à coup, en désignant son entre-jambes, il prononça ces deux mots : « Stacho a… » et lui tourna le dos.

Donc, nous n’avons aucune idée du moment où l’enfant prend conscience de la différence des sexes ; mais qu’il manifeste dès avant sa quatrième le plus grand intérêt à établir cette différence, à réfléchir à ses raisons et à poser des questions à ce sujet, les mères elles-mêmes le savent ; ce qui est pour moi une preuve irréfutable que cet intérêt est particulièrement vif. Je vous ai dit autrefois que l’enfant, sous la compulsion des associations du complexe de castration, est persuadé que tous les êtres humains sont nantis de petites queues, donc de sexe masculin et que ce que l’on appelle femmes et filles sont des hommes châtrés, mutilés ; mutilés dans le but d’avoir des enfants et en punition de l’onanisme. Cette idée n’est si sotte, mais est, par son action, d’une portée incalculable — parce que c’est sur elle que reposent le sentiment de supériorité des hommes et le sentiment d’infériorité des femmes, parce que c’est à cause de cela que la femme est couchée dessous et l’homme par-dessus, que la femme cherche à s’élever vers le ciel, ers la religion, alors que l’homme regarde devant lui, vers les horizons lointains de la philosophie — cette idée s’allie dans le processus de pensées confus et pourtant si logique de l’enfant aux résultats d’un examen approfondi des parties sexuelles masculines. Avec un esprit d’économie domestique inné, il considère avec soin — vous et moi n’y avons pas manqué et chacun le fait — de quelle manière ces parties sexuelles coupées peuvent être employées. L’utilisation de l’appendice caudal est d’abord difficile à déterminer ; selon les circonstances, il semble prolonger son existence sous forme d’appendice tout court. En revanche, le petit sac contient deux petits corps très pareils à des œufs. Les œufs, cela se mange. Par conséquent, les œufs que l’on coupe aux hommes condamnés à devenir femmes seront mangés. Même l’enfant, en général peu sensible à la douleur d’autrui, recule devant des hommes dans le seul but de se nourrir, d’autant plus que les poules font assez d’œufs. C’est pourquoi il se met en quête d’une autre raison pour expliquer de façon satisfaisante cette opération et cette consommation. Et voici qu’une expérience, faite de très bonne heure, vient en aide à l’enfant qui réfléchit : des œufs naissent les poussins, les enfants des poules ; et ces œufs sortent de la poule par-derrière, du trou qui se trouve dans le « tutu » de la poule ; et c’est du « tutu » de la femme que sortent les enfants cela, c’est déjà entendu. A présent, la chose devient claire. Les œufs que l’on a coupés à l’homme sont mangés, non parce qu’ils ont bon goût, mais parce qu’il en sortira des petits enfants des hommes. Et le cycle des réflexions se bouscule lentement ; des ténèbres embrumées de l’esprit surgit un être effrayant : le père. Le père coupe à la mère ses parties sexuelles et le lui donne à manger. C’est de là que viennent les enfants. C’est la raison des luttes haletantes par lesquelles les parents ébranlent le lit pendant la nuit ; c’est l’explication des soupirs et des gémissements, du sang dans le pot de chambre. Le père est terrible, cruel, et ses punitions sont redoutables. Mais que punit-il ? Le frottement et le jeu. La mère jouerait donc ? Cette pensée est inconcevable. Mais point n’est besoin d’y songer. Car l’expérience vient prendre la place de la réflexion. La main maternelle frotte quotidiennement les petits œufs puérils de son petit garçon, joue avec sa petite queue. « La mère a connaissance du frottement. Le père le sait et la punit. Donc, il me punira, car, moi aussi, je joue. Qu’il me punisse donc : je veux avoir des enfants ! Je veux jouer, car il me punira et j’aurai des enfants. Dieu merci, j’ai un prétexte pour jouer. Mais avec quoi jouerai-je si le père coupe ma petite queue ? Il vaut mieux que je cache mon plaisir. C’est certainement préférable ! »

C’est ainsi qu’alternent le désir et la peur, et l’enfant devient lentement un homme, balançant entre ses pulsions et la morale, l’envie et la peur.

Salut, ma très chère

votre

Patrick Troll.