24.

Comme c’est gentil à vous, ma chère amie, de ne pas prendre mes gribouillages au tragique, mais d’en rire ! L’on a si souvent ri de moi et j’ai pris tant de plaisir à me joindre aux railleurs que je ne sais souvent pas moi-même si je pense ce que je dis ou si je me moque.

Mais ne va point t’asseoir sur le banc où sont les moqueurs, dit-on. Je n’ai pas la prétention de croire que ce méli-mélo de divagations que je vous ai présenté l’autre jour comme une « théorie sexuelle enfantine » ait jamais jailli sous cette forme dans l’esprit d’un enfant, ou, pour autant que je sache, dans tout autre cerveau que le mien. Néanmoins, vous en trouverez des bribes un peu partout, souvent altérés, à peine reconnaissables, fréquemment incorporés dans une autre série de phantasmes. Il m’importait avant tout de vous faire saisir clairement, de graver au plus profond de votre âme que l’enfant est constamment occupé des mystères de la sexualité, de l’Éros, du Ça et cela bien plus intensivement qu’un psychologue ou un psychanalyste ; qu’il se développe essentiellement par les tentatives qu’il fait pour résoudre ces problèmes ; autrement dit, que notre enfance peut fort bien être considérée comme une école où Éros est le maître qui nous instruit. Et maintenant, imaginez sous quelles visions les plus fantaisistes l’enfant se représente la conception, la naissance, les différences sexuelles et vous ne parviendrez pas à songer à la millionième partie de ce que l’enfant, chaque enfant invente en réalité à ce sujet ; mieux, en principe, vous n’arriverez à imaginer que ce que vous avez cru vous-même lorsque vous étiez enfant. Car le Ça offre ceci de remarquable — et je vous prie de bien garder cela présent à votre mémoire — que, contrairement à nous qui sommes des gens « supérieurs », il ne fait pas de différence entre le vrai et l’imaginaire, mais que, pour lui, tout est réalité. Et si vous n’êtes pas encore complètement abêtie, vous vous rendrez compte que le Ça a raison.

A propos, je peux vous raconter aussi un rien concernant le destin de la petite queue que vous devez vous représenter comme étant dévorée par la mère ; peu de chose, à vrai dire, mais quand même quelque chose. Cette petite queue, suppose l’enfant, deviendra saucisse. Tous les œufs qui sont absorbés n’engendrent pas des grossesses ; la plupart se transforment dans le ventre, comme tout autre aliment, en une masse marron semblable à du cacao et parce que la petite queue en forme de saucisse, également consommée, s’y incorpore, cette masse affecte à son tour l’aspect allongé d’une saucisse. N’est-il pas étonnant qu’un cerveau de trois ans conçoive déjà la philosophie des formes et aussi la théorie des ferments ? Vous ne donnerez jamais assez d’importance à ce fait ; car la parité selle-naissance-castration-conception et saucisse-pénis-fortune-argent se reproduit quotidiennement et à chaque heure dans le monde d’idées de notre inconscient, nous enrichit ou nous appauvrit, nous rend amoureux ou amoureux ou endormis, actifs ou paresseux, puissants ou impuissants, heureux ou malheureux, nous donne une peau dans laquelle nous transpirons, fonde des ménages ou les sépare, construit des usines et invente ce qui se passe, prend part à tout, même aux maladies. Ou plutôt, c’est dans les maladies que cette parité est le plus facilement décelable ; il suffit de ne pas craindre l’ironie des rapprochements.

Pour vous divertir, je vais vous faire part d’une autre idée élucubrée par le cerveau de l’enfant et que, semble-t-il, il n’est pas rare de retrouver vivante chez les adultes ; c’est la pensée que la petite queue avalée se transforme une ou deux fois en bâton, correspondant à l’érection, que les œufs s’y fixent et qu’il en résulte des ovaires 10. Je connais quelqu’un qui était impuissant ; c’est-à-dire qu’il se dérobait au moment où il devait introduire son membre dans le vagin. Il était poursuivi par l’idée qu’il y avait dans le ventre de la femme des bâtons sur lesquels s’alignaient des œufs. « Et comme je possède une queue particulièrement grande », se persuadait sa vanité, « je casserais tous ces œufs au moindre heurt. » Il est guéri aujourd’hui. Le plus remarquable de l’histoire, c’est que dans son domaine et son adolescence, il collectionnait les œufs. Et quand il vidait les œufs qu’il allait prendre au nid aux mères oiselles, il s’en trouvait parfois quelques-uns où les petits étaient déjà formés. Et c’est là qu’il faut faire remonter sa théorie des ovaires. Pour de grands logiciens, c’est une folie ; mais ne considérez pas cela comme étant trop peu important pour y réfléchir.

Je retourne à ce que m’inspirait la situation dans laquelle je me trouvais l’autre jour pendant que je vous écrivais — vous savez bien, quand je vous parlais de la chaîne de montre. Je vous dois encore des explications au sujet des démangeaisons au tibia droit et de la petite cloque à la lèvre supérieure. Assez curieusement, le mot « tibia » se transforme en « cuissard 11 » ; aussitôt me vint à l’esprit l’image d’Achille, telle que me la représentent certains souvenirs d’enfance — j’avais alors huit ou neuf ans. C’est une illustration des « Légendes des Héros Grecs » de Schwab. Et le mot « inabordable » surgit. Où dois-je commencer ? Où dois-je finir ? mon enfance se réveille et quelque chose pleure en moi.

Connaissez-vous le poème de Schiller des Adieux d’Hector à Andromaque ? mon second frère Hans — je vous en ai entretenu l’autre jour à propos du nom de Hans am Ende — oui, c’est exact, il avait une blessure au tibia droit. En faisant de la luge, il était allé heurter un arbre ; je devais avoir cinq ou six ans. Le soir — la lampe était allumée — on apporta le jeune garçon et je vis la plaie, une profonde ouverture d’environ quatre centimètre de long qui saignait. Elle a fait sur moi une impression épouvantable. Je sais maintenant pourquoi. L’image de cette blessure se mêle inextricablement à une autre, où des sangsues noires pendant des lèvres de cette plaie ; une ou deux sont tombées ; la création d’Ève, la castration, les sangsues, la petite queue coupée, la plaie et être femme. Et c’était mon père qui avait posé les sangsues.

Faire de la luge. Pourquoi les gens font-ils de la luge ? Saviez-vous déjà que les mouvements rapides excitent les appétits génitaux ? Depuis l’invention de l’aviation, tous les aéronautes le savent. Il se présente parfois, en cours de vols, des érections et des éjaculations ; la vie elle-même donne ainsi une réponse à ce rêve millénaire, sinon « millionnaire », de l’homme : voler ; cela explique aussi comment naquit la légende d’Icare, pourquoi les anges et les amours ont des ailes ; Pourquoi tous les pères soulèvent leurs enfants bien haut, les lancent en l’air et pourquoi l’enfant pousse des cris de joie. Le traîneau, la luge était pour l’enfant Patrick un symbole de masturbation et la blessure avec les sangsues la punition.

Mais revenons aux adieux d’Hector et les « mains inabordables ». Mon second frère Hans et le troisième, Wolf 12 — un nom funeste, comme vous allez le voir tout de suite — avait coutume de réciter ce poème d’une façon dramatique, les parents et les personnes présentes formant le public. A cette occasion, on se servait pour « Andromaque » d’un manteau de bicyclette de ma mère, doublé de rouge et orné de fourrure blanche ; la pourpre et l’hermine, c’est la grande blessure de la femme et la peau, le sang et le linge hygiénique. Quelle impression tout cela faisait sur moi ! Dès le commencement : « Qui fit de Patrocle l’horrible sacrifice… » — « Patrocle-Patrick » et le sacrifice, l’ablation, le sacrifice d’Abraham et la circoncision, les larmes dans le désert qui coulent après la vengeance d’Achille, après la castration. Le petit, le pénis, qui « jamais plus ne lancera le javelot », parce que le sombre Orcus engloutit Hector. Hector est le jeune garçon et le sombre Orcus, l’enfer, est le sein de la mère et la tombe ; il s’agit de l’inceste, de l’éternel désir de l’être humain et du petit Patrick. Œdipe. Quel frisson me passait dans le dos à ces mots : « Écoute, le sauvage gronde déjà sous les murs. » Je savais ce qu’était grondement, la terrible colère du père-Achille. Et les flots du Léthé se mêlaient au petit ruisseau de la Pauline du Struwwelpeter, au chant d’onanisme de la fillette et aux débordements d’urine qui mouillaient le lit au cours du sommeil.

Bien sûr, très chère, je ne savais pas tout cela, à cette époque ; je ne le savais pas consciemment ; mais mon Ça le savait ; il le comprenait plus profondément et mieux que je ne le devine aujourd’hui, malgré tous mes efforts pour connaître ma propre âme et les âmes étrangères.

Parlons plutôt de ce livre, les Légendes Grecques de Schwab. On m’en avait fait cadeau à Noël. En ce temps-là, mes parents étaient déjà appauvris, c’est pourquoi les trois volumes n’étaient pas neufs, mais avaient été seulement recouverts de papier frais. Ils avaient appartenu autrefois au frère aîné, ce qui ajoutait pour moi énormément à leur valeur. A propos de cet aîné, il me vient plusieurs choses à l’esprit, mais d’abord, finissons-en avec cette affaire de Schwab. L’un des tomes — il traitait de la guerre de Troie — avait des coins écornés. Je m’en étais servi pour cogner sur mon frère Wolf, de cinq ans plus âgé que moi, qui me taquinait jusqu’à me mettre en fureur et me domptait ensuite d’une seule main en se jouant. Comme je l’ai haï et comme j’ai dû l’aimer, comme je l’ai admiré, le fort, le sauvage, le Loup !

Il faut que je vous dise quelque chose : quand je ne me sens pas dans mon assiette, que j’ai mal à la tête ou à la gorge, à l’analyse ressort le mot loup. Mon frère Wolf (Loup) est inextricablement mêlé à ma vie intérieure, à mon Ça. Il semble que, pour moi, rien ne soit plus important que ce complexe de Wolf. Et pourtant, il s’écoule des années sans que je songe à lui ; ajoutez à cela qu’il est mort depuis longtemps. Mais il s’insinue jusque dans mes angoisses, et quoi que je fasse, il est présent. Chaque fois que resurgit le complexe de castration, Wolf est là, et une sombre, une terrible menace pèse sur moi. Je ne me souviens que d’un seul événement sexuel que je puisse rattacher à lui. Je vous encore la scène : c’était en plein air, un camarade d’école de Wolf tenait une carte à jouer à contre-jour. Et il apparaissait en transparence une image invisible autrement, une image défendue ; car je me souviens encore de l’air inquiet des deux garçons, dû à leur mauvaise conscience. Je ne sais pas ce que c’était. Mais cette réminiscence est intimement liée à une seconde ; mon frère faisait dériver pour ce camarade son nom de Wolfram du géant Wolfgrambär, ce qui me plongeait dans l’épouvante. Et, à présent, je sais que le géant était une personnification du phallus.

Tout à coup me revient en mémoire une illustration de Kaulbach pour le Roman de Renart : celle où le Loup Ysengrim est entré dans la maison, a été découvert par le paysan, l’a renversé et fourré sa tête sous la chemise dudit paysan. Il y a au moins quarante ans que je n’ai point vu cette image, mais elle m’apparaît encore assez distinctement. Et je sais aujourd’hui que le loup est en train de détacher d’un coup de dents les parties sexuelles du paysan. C’est une des rares images desquelles j’ai gardé le souvenir. Mais Ysengrim — le garçon qui m’a enseigné la masturbation s’appelait Grimm — c’est assez caractéristique, voulait m’avertir de ce qui était profondément refoulé.

D’où vient que l’épopée du Renart ait précisément choisi le loup comme animal de castration, d’où vient que Kaulbach ait eu l’idée de traduire cet incident en image ? Que signifie le conte du Chaperon Rouge et celui des sept chevreaux ? Le connaissez-vous ? La vieille chèvre s’en va, non sans avoir recommandé à ses sept petits chevreaux de tenir la porte bien fermée et de n’ouvrir à personne, surtout pas au loup. Mais le loup parvient à se glisser dans la maison et engloutit tous les chevreaux sauf le petit dernier, qui s’est caché dans la pendule. C’est là que le retrouve sa mère à son retour. Le chevreau narre à sa mère les méfaits du loup, tous deux se mettent en quête du voleur, le découvrent, repu, la bedaine distendue, profondément endormi ; comme il leur semble avoir vu quelque chose bouger dans ce ventre énorme, ils l’ouvrent et les six petits chevreaux de sauter joyeusement hors de leur prison. Puis la mère remplace les chevreaux par des grosses pierres et recoud le méchant animal. Le loup se réveille assoiffé, se penche sur le puits pour boire et y tombe entraîné par les pierres qui emplissent son ventre.

Je n’ai pas la prétention d’interpréter ce conte de manière à éclaircir tous les mystères que l’âme populaire y a introduits. Mais je peux me permettre de faire quelques commentaires sans me montrer trop téméraire. D’abord, l’ouverture du ventre duquel surgit une jeune vie est facilement reconnaissable : c’est le symbole de la naissance, puisqu’il se rattache à l’idée, généralement reçue chez les enfants, que l’accouchement se pratique en ouvrant le ventre et en le recousant ensuite. Cela explique également le motif de l’engloutissement sans que les chevreaux en meurent : c’est la conception. Et l’on peut deviner dans la recommandation de la mère de tenir la porte fermée une allusion au fait qu’il n’y a qu’une virginité à perdre et que la fillette ne doit laisser entrer personne autrement que « la bague au doigt ». Ce qui reste mystérieux, c’est le sauvetage du septième chevreau et son refuge dans la pendule. Vous savez le rôle que le chiffre sept joue dans la vie humaine : on le rencontre partout, tantôt comme nombre bénéfique, tantôt au contraire avec une signification maléfique. Il y a quelque chose de curieux dans le fait que l’expression allemande « méchant sept », qui signifie mégère, s’applique uniquement aux femmes. On pourrait en conclure que l’homme est désigné sous l’étiquette de « bon sept ». Cela semble tomber juste ; car, alors que la femme, avec sa tête, son tronc et ses quatre membres est caractérisé par le chiffre six, l’homme possède un cinquième membre, le signe de sa souveraineté. Le septième chevreau serait donc la petite queue, qui n’étant pas engloutie, se cache dans la gaine de l’horloge et en surgit, fraîche et dispose. Et vous êtes libre d’accepter l’hypothèse que la gaine de la pendule est le prépuce ou le vagin quitté par le septième après l’écoulement de la semence. Je ne parviens pas bien à expliquer la chute finale du loup dans le puits ; c’est tout juste si je pourrais avancer qu’il doit s’agir là d’une dissimulation du principal motif de la naissance. Nous savons par les rêves que tomber à l’eau est un symbole de la grossesse.

Ainsi, l’histoire, du beau style de conte, s’est tant bien que mal transformée en un plat événement quotidien. Reste encore le loup. Et vous savez qu’il est le point de départ de mes complexes. Je vais néanmoins tenter d’en tirer quelque chose. Pour cela, je vais me reporter au chiffre sept. Le septième est le garçon. Le groupe des six est le « méchant sept, la mégère », la fille, dont le « septième », l’onanisme, parce qu’il a mal agi. Selon cette supposition, le loup serait la puissance qui du sept fait le six, qui transforme le garçon en fille, le châtre, lui coupe sa petite queue. Il s’identifierait donc au père. Dans ce cas, l’ouverture de la porte prendrait un autre aspect ; ce serait alors la masturbation précoce du « sept », du garçon, qui, en frottant le dit « sept », provoque des ulcérations, le rend « méchant », en sorte que le loup le dévore pour l’envoyer dans le monde avec une plaie à la place de queue, autrement dit sous forme de fille. Le septième chevreau attend, en évitant l’onanisme, ou tout au moins, sans l’avoir découvert, à l’abri de la gaine de la pendule, à l’abri du prépuce, le moment où il aura atteint sa maturité sexuelle et, en conséquence, conserve le signe du garçon. Le mot « méchant sept » désignant la femme, rétablit, dans son sens plus élargi de suppuration, d’ulcération, l’association avec la syphilis ou le cancer et offre ainsi une possibilité de comprendre la phobie de ces deux maladies que l’on retrouve chez toutes les femmes. L’action de dévorer les chevreaux nous ramène à la théorie enfantine de la conception par déglutition du germe, un rapport qui se retrouve, dans le conte du Petit Poucet, dans le personnage de l’ogre. Chez lui, les bottes de sept lieues restituent la relation entre le loup et l’homme ou père ; car on ne doit guère se tromper en voyant dans ces bottes miraculeuses un symbole de l’érection.

Il me faut revenir à ce que je mentionnais tout à l’heure, à savoir que l’enfant répugne à se laisser regarder dans la bouche. Il redoute qu’on lui coupe la luette. Dans l’expression « Wolfsrachen » — littéralement « gosier de loup », infirmité que l’on désigne en français sous le nom de bec de lièvre — vous avez l’association entre le loup (Wolf) et la masturbation. Le bec de lièvre, le « gosier de loup », implique l’absence de la luette, qui représente, vous le savez, la queue virile ; autrement dit, il y a castration. C’est une allégorie de la punition de l’onanisme. Et s’il vous était arrivé d’avoir vu chez un être humain un bec de lièvre, vous sauriez combien le châtiment est horrible.

Sur ce, j’en ai terminé. Je ne sais pas si cette interprétation vous plaît. Pour moi, elle m’a été d’un grand secours dans beaucoup de difficultés nées de mon complexe de loup-Ysengrim-frère.

De tout cœur à vous

Patrick


10   En allemand, ovaire se dit « Eierstock », littéralement bâton d’œuf, d’où l’association.

11   Ici, il y a un jeu de mots impossible à traduire. En allemand ; tibia se dit « Schienbein » et cuissard « Beinschiene », en sorte qu’il y a là une interversion de mots (les deux sont mots composés) qui appelle effectivement une association d’idées. (N. du T.)

12   Wolf = Loup (N. du T.)