25.

Ainsi, selon vous, le « méchant sept », la « mégère », serait la bouche. Je suis tout à fait d’accord. En fait, il y a aussi des hommes doués d’une mauvaise langue, mais il n’en reste pas moins que la septième ouverture du visage est également le symbole de la femme, comme la grande plaie de l’abdomen.

Puisque nous en sommes aux chiffres, jouons un peu avec eux. Au préalable, je dois vous avertir que le Ça a une étonnante mémoire des chiffres, qu’il possède un sens primitif du calcul comme cela ne se produit que dans certaines formes d’idiotie et que, tel un idiot, il s’amuse à résoudre sur l’heure les problèmes. Vous pourrez vous en rendre compte par une expérience fort simple. Entretenez-vous avec quelqu’un d’un sujet qui mette en mouvement les abîmes de son Ça ; il existe toutes sortes de signes permettant de constater que ce mouvement se produit. Quand vous notez la présence d’un de ces signes, demandez que l’on vous cite une date ; et soyez tout à fait certaine qu’aussitôt on vous en donnera une qui sera en association intime avec le complexe que l’on a mis en mouvement. Il est fréquent que le rapport saute immédiatement aux yeux au point que l’interrogé est lui-même stupéfait des capacités de son inconscient. D’autres fois, les rapports sont discutés. Que cela ne vous induise point en erreur. Le conscient des êtres humains aime à nier — j’allais presque dire à mentir. Ne prêtez aucune attention au « non », tenez-vous-en à la certitude que le Ça ne ment et ne nie jamais. Au bout de quelque temps, la justesse de l’association s’avérera et, simultanément, on verra apparaître une quantité de matériel psychique, lequel, refoulé dans l’inconscient, a déterminé chez la personne en question des effets salutaires et d’autres, fort mauvais.

Je veux vous conter une petite acrobatie chiffrée de mon propre Ça qui m’a bien amusé quand je l’ai découverte. Pendant de longues années j’ai, lorsque je voulais manifester mon impatience et mon mécontentement, employé l’expression « Je vous ai déjà dit cela 26 783 fois ! » Vous vous souvenez sans doute que vous m’en avez plaisanté la dernière fois que nous nous sommes trouvés ensemble. Cela m’a irrité et je me suis un peu creusé la tête à propos de ce nombre. Et il m’est venu à l’esprit que la somme des chiffres de ce nombre donne vingt-six, exactement le nombre qui reste quand on retire des mille les autres chiffres. Vingt-six me suggéra le mot mère. J’avais vingt-six ans quand ma mère mourut. Mes parents avaient vingt-six ans au moment de leur mariage ; mon père naquit en 1826 ; et si vous faites le total de 783, vous trouvez dix-huit. Si vous isolez les trois premiers chiffres ainsi : 2 x (6 + 7), vous retrouvez 26. Ajoutez 2 aux deux derniers 8 x 3, et vous retrouvez encore vingt-six. Je suis né le 13-10-1866. La somme de ces chiffres redonne vingt-six.

J’ai décomposé le nombre 26 783 un peu autrement. Le 2 me paraissait être à part, parce que je l’avais involontairement employé dans les deux calculs de 6 + 7 et 8 x 3. Les chiffres restants se groupent, considérés sous l’influence du 2, en 67, 78, 83, soixante-sept ans était l’âge de ma mère à sa mort. 78 a été l’année où j’ai dû quitter la maison de mes parents pour entrer au pensionnat. En 83, je perdis définitivement mon pays d’origine puisque mes parents abandonnèrent ma ville natale pour émigrer à Berlin. La même année eut lieu un événement dont la portée s’étendit sur presque toute ma vie. Pendant la pause entre deux classes, un de mes camarades d’école me dit : « Si vous continuez à vous masturber ainsi, vous deviendrez bientôt tout à fait fou ; du reste, vous l’êtes déjà à moitié. » Cette phrase fut fatale, non que ma peur de l’onanisme s’en trouvât renforcée, mais parce que je n’avais rien répliqué, parce que j’avais accepté en silence cette accusation publique de masturbation comme si elle ne me touchait pas. Je la ressentis profondément, au contraire, mais la refoulai aussitôt à l’aide du mot « fou ». Mon Ça s’est alors emparé de ce mot et ne l’a jamais plus lâché. A dater de cet instant, toutes les lubies qui me passaient par la tête me semblaient permises. A moitié fou, cela signifiait pour moi : tu te trouves placé entre deux possibilités ; tu peux te permettre de considérer la vie et l’univers, selon que tu penches pour un côté ou pour l’autre, insensée, anormale, extraordinaire. Je ne m’en suis pas privé et je continue dans la même voie, comme vous avez souvent pu vous en apercevoir. Les deux mères — la nourrice et la mère — trouvèrent la nouvelle motivation qui leur était nécessaire, cette situation entre elles deux me devint supportable à cause de cette demi-folie, elle me tira de cette obsession de l’hésitation et la transforma en scepticisme patient et en ironie, dans le monde de pensées de Thomas Weltlein. Je tiens pour possible que je fasse erreur dans mon estimation du mot « demi-fou », mais il m’offre une explication des curieuses manifestations de ma nature, laquelle en général esquive les alternatives, mais qui est parfaitement capable, sans se laisser détourner par les sarcasmes, les leçons, les preuves, les contradictions intimes, de poursuivre en même temps plusieurs conceptions à l’opposé les unes des autres, voire même antithétiques. Après un examen approfondi des résultats de mon existence, j’ai découvert que cette demi-folie m’avait doté précisément de cette portion de supériorité dont avait besoin mon Ça pour venir à bout de sa tâche. Ce qui semble concluant dans ce sens — pour moi, du moins — c’est ma carrière médicale. Par deux fois, je me suis approprié des conceptions médicales qui m’étaient étrangères et les ai assimilées, les ai refondues de telle manière qu’elles ont fini par devenir ma propriété personnelle, une fois, en tant qu’élève de Schweninger ; la seconde fois, comme disciple de Freud. Chacune d’elles représente, pour le médecin que je suis, quelque chose de considérable, d’inévitable. C’est en 1911 que je suis parvenu à combiner dans mon esprit leur influence ; onze est la somme de quatre-vingt-trois et la somme de onze est deux.

Correspondant ainsi à sa mise en évidence sous forme de chiffres terminaux du nombre mystérieux de 26 783, l’année 83 a pris une importance particulière dans ma vie extérieure. Peu de temps après cette déclaration au sujet de l’onanisme, je fus atteint de la scarlatine, puis d’une infection rénale, conséquence de cette maladie. Plus tard, j’ai à nouveau souffert d’une affection des reins, vous le savez. Je mentionne cela parce que cette maladie de reins — pour moi comme pour tous les malades du rein — est une des caractéristiques de la dualité d’attitude dans la vie, du fait de se trouver entre, — du Deux. L’être-reins — pour nous servir de cette expression — se dédouble. Avec une souveraineté insolite, à la fois pleine d’avantages et de dangers, son Ça peut être au choix enfantin ou adulte ;il se place entre le un — symbole du phallus érigé, de l’adulte, du père — et le trois — symbole de l’enfant. Je vous laisse à penser l’inimaginable enchaînement de possibilités fantastiques que présente un hybride de ce genre, me bornant à faire remarquer qu’en dehors de cette infection rénale, ma propre situation s’était encore avérée autrement : jusqu’à l’âge de quinze ans, j’ai mouillé mon lit. En fin de compte, disons aussi que l’hybride, l’androgyne, n’est ni homme ni femme, mais les deux ; et c’est mon cas.

Et maintenant, jouons ; jouons avec des chiffres pour autant que nous puissions encore être enfants. Mais ne vous fâchez pas s’il se glisse çà et là des idées d’adultes, de « grandes personnes ». C’est inévitable. L’enfant veut paraître « grand », met le chapeau de son père et s’empare de sa canne. Et que se passerait-il si ce désir d’être « grand », ce désir de l’érection, n’existait pas chez l’enfant ? Nous resterions petits, nous ne grandirions pas. Ou considérez-vous que ce soit une illusion de ma part d’avoir cru constater que la petite taille de certaines gens a un rapport avec leur volonté de « rester petit », de faire comme s’ils ne connaissaient pas l’érection, comme s’ils étaient candides tel l’enfançon qui vient de naître ; que le fait de n’être pas de grande taille naît du désir du Ça d’avoir une excuse — l’excuse d’être encore enfant – à ses tendances sexuelles, c’est-à-dire à toutes ses actions ? Selon ces paroles : Ich bin klein, mein Herz ist rein, ces mots de la prière des tout-petits enfants : je suis petit, mon cœur est pur.

Asseyez-vous avec moi devant la table, nous allons faire tous les deux comme si nous voulions de nouveau apprendre à écrire les chiffres. Que peut-il bien se passer dans un cerveau d’enfant quand il est forcé d’écrire une pleine ardoise de un et de huit ? Vous pouvez aussi appliquer cette réflexion aux lettres, aux a et p, à tous les petits crochets et entrelacs qui attirent l’imagination de l’enfant. Que représente pour vous le un ? Pour moi, c’est un bâton. Et maintenant, le saut dans le désir d’être grand : la canne du père, le pénis, l’homme, le père lui-même, le numéro un de la famille. Deux, c’est le cygne, les fables de Spekter. Ah ! comme c’était joli ! Ma sœur avait le cou très long et on l’en taquinait. Elle était véritablement le vilain petit canard, qui ne devint que trop tôt le cygne mort. Et tout à coup, je vois l’étang des cygnes de ma ville natale. Je dois bien avoir huit ans et je suis en bateau avec Wolf, Lina et une amie, Anna Speck ; Anna Speck tombe à l’eau, dans cette eau sur laquelle nage le cygne. « Mon cygne, mon silencieux au plumage si doux » ; me suis-je tant occupé d’Ibsen parce qu’il écrivit ce chant et que je l’entendis chanter à une époque pénible, alors que je croyais mourir ? Ou bien serait-ce Agnès, de « Brand » ? Agnès était ma compagne de jeux et je l’aimais beaucoup. Elle avait la bouche de travers, soi-disant parce qu’elle avait mis dans sa bouche une stalactite de glace. Et la stalactite de glace est symbolique. Je jouais avec elle au saltimbanque ; mon « roman de famille » de rapt d’enfant et mes rêves de coups sont liés à elle. Agnès et Ernest ; c’était le nom de son frère, mon inséparable, que, plus tard, j’abandonnai de façon indigne. Et Ernest Schweninger : Ah ! chère amie, il y a tant de choses, tant de choses !

Retournons à Anna Speck. Speck, les fables de Spekter. « Qui est donc ce mendiant ? Il est vêtu d’une petite redingote d’un noir de charbon. » Le Corbeau. Et Corbeau était le nom de mon premier professeur, que je tenais pour l’image même de la force et qui, une fois, fit éclater son pantalon en sautant, un incident qui, par la suite, resurgit dans « Fouilleur d’Ames ». Et le mot corbeau joue depuis des semaines un rôle dans le traitement d’un malade, dont je veux mener la guérison à bonne fin. Car ce serait là un des triomphes les plus extraordinaires de ma carrière.

La fable de Spekter à propos du cygne. Avez-vous déjà vu un cygne engloutir un gros morceau de pain ? La manière dont ledit morceau de pain descend dans la gorge ? Anna Speck avait au cou de très grosses glandes. Et un gros cou signifie que quelque chose y est resté bloqué, un germe d’enfant. Croyez-moi, un germe d’enfant. Je suis bien placé pour le savoir, car j’ai moi-même eu pendant plus de dix ans un goitre et il a pour ainsi dire disparu depuis que j’ai découvert ce mystère de l’enfant bloqué. Comment aurais-je pu songer que cette Anna se faufilerait ainsi dans ma vie ? Comment, sans ma foi dans l’étude du Ça, me serait-il venu à l’idée de reconnaître cette importance d’Anna ? Mais Anna est le prénom de l’héroïne de mon premier roman. Et son mari s’appelle Wolf. Wolf et Anna : ils étaient tous deux dans le canot. Et voici Alma qui reparaît, vous savez bien, cette amie de Lina qui vint troubler mes petits jeux sadiques. Wolf avait construit une maison avec des matelas où il s’enfermait avec Anna. Mais nous, les petits, n’avions pas le droit d’entrer dans cette maison en matelas. Alma, bien renseignée, bondit dans le jardin avec Lina et moi quand Wolf lui en refusa l’entrée et s’écria : « Je sais ce qu’ils font tous les deux. » A cette époque, je ne compris pas ce qu’Alma voulait dire, mais ces mots sont restés dans ma mémoire ainsi que l’endroit où ils sont tombés et je ressens aujourd’hui le frisson qui me parcourut à ce moment.

Anna, c’est sa commencement et sans fin, le A et le O, Anna et Otto, la même chose au début et à la fin, l’être, l’Infini, l’Éternité, l’anneau et le cercle, le zéro, la mère, Anna.

Je me souviens tout à coup que la chute d’Anna dans l’eau doit avoir joué un grand rôle dans ma vie. Car pendant des années j’ai eu ce rêve onanique d’une Anna descendant de la haute rive dans mon canot, et glissant, cependant que ses jupes se relevaient et que je voyais ses jambes et sa culotte. Comme les voies de l’inconscient sont étranges ! Car ne l’oubliez pas, la chute dans l’eau est un symbole de la grossesse et de la naissance et Anna avait un gros cou — comme moi.

Voici donc le deux. Et le deux est la femme, la mère et la jeune fille, qui n’a que deux jambes, alors que le garçon en a trois. Trois pieds, trépieds et la Pythie ne prophétise qu’assise sur un trépied. Œdipe, toutefois, résout le rébus du Sphynx, de l’animal qui possède à l’origine quatre, puis deux et enfin trois jambes. Sophocle prétend qu’Œdipe a trouvé la solution du problème. Mais le mot « Homme » est-il une réponse à une question ?

Deux, toi, chiffre fatal, toi qui signifie l’union conjugale, es-tu aussi la mère ? Ou serait-ce le trois qui est la mère ? Il me rappelle les oiseaux que ma mère avait l’habitude de dessiner pour nous, ce trois. Oiseaux et faire l’amour 13, cela va de pair. Mais si je couche le trois, il devient pour moi le symbole des seins, de ma nourrice et de tous les nombreux seins que j’ai aimés et aime encore. Trois est le nombre sacré, l’Enfant, le Christ, le Fils, la divinité trinitaire dont l’œil rayonne dans le triangle. N’es-tu vraiment que l’enfant d’Éros, l’archétype de la Science, Mathématiques ? La foi en Dieu est également issue de toi, Éros ; est-il vrai que le deux représente la paire, le couple, et aussi la paire de testicules, et d’ovaires, de lèvres de la vulve et d’yeux. Est-il vrai que du un et du deux naît le trois, l’enfant tout-puissant dans le giron de sa mère ? Car qu’est-ce qui pourrait être puissant, sinon l’enfant pas encore né, dont tous les désirs sont exaucés avant même que d’avoir été formulés ? Qui est en réalité dieu et roi et demeure au ciel ? Mais l’enfant est un garçon, car, seul, le garçon est trois, deux testicules et une petite queue. N’est-il pas vrai que tout cela est un peu embrouillé ? Qui pourrait s’y retrouver dans le dédale du Ça ? On s’étonne, décide de devenir prudent et on se jette pourtant avec des frissons délicieux dans l’océan des rêves.

Un et deux, cela fait douze. Homme et femme, époux et épouse, à bon droit un nombre sacré qui devient trois quand il se confond en unité, l’enfant, le dieu. Douze lunes ; douze lunes font une année ; douze disciples ; de ces douze disciples on voit le Christ, l’Oint du Seigneur, « le Fils de l’Homme ». N’est-elle pas merveilleuse, cette expression, « le Fils de l’Homme » ? Et mon Ça me dit à haute et intelligible voix : « Interprète, interprète… »

Adieu, très chère

Patrick


13   Ici, jeu de mots intraduisible. Oiseaux (au pluriel) se dit en allemand Vögel. Et faire l’amour se dit familièrement dans la même langue vögeln. D’où cette association de pensées. (N. du T.)