26.

Ainsi, le jeu des chiffres et des nombres vous intéresse, chère amie ; vous m’en voyez enchanté. Vous avez si souvent été pour moi un critique sévère que j’avais besoin de cet hommage. Et je vous remercie beaucoup de citer mon nom à côté de celui de Pythagore. Sans parler de la jouissance que vous procurez à mon amour-propre, cela me prouve que vous possédez la principale des qualités requises pour un critique : la faculté de mettre sans hésiter en parallèle un Durand, un Dupont ou un Troll avec Gœthe, Beethoven, Léonard de Vinci ou Pythagore. Cela rend votre opinion doublement précieuse à mes yeux.

Que vous y apportiez une contribution précise positive en appelant mon attention sur le 13 en tant que nombre des participants à la sainte Cène et en rapprochant de la mort du Christ sur la Croix la crainte superstitieuse de voir mourir le treizième convive me fait espérer qu’avec le temps, votre aversion pour mes tirades sur le Ça finira par disparaître. Mais pourquoi faut-il absolument que ce soit le Christ ? Judas est, lui aussi, un treizième et lui aussi doit mourir.

Vous est-il déjà apparu combien ces deux idées, Christ et Judas, sont enchevêtrées l’une dans l’autre ? Je vous ai parlé autrefois de l’ambivalence de l’inconscient, de cette propension humaine à faire coexister l’amour avec la haine et la fidélité avec la trahison. Cette dualité profonde et insurmontable de l’homme s’exprime dans le mythe du baiser de Judas, ce symbole des actions et des expériences quotidiennes de l’humanité. Je voudrais que vous vous familiarisiez tout à fait avec ce fait, car il est d’une grande importance. Tant que vous l’ignorez, que vous ne serez pas pénétrée de cette notion, vous ne comprendrez rien au Ça. Mais il n’est pas facile d’acquérir cette notion. Pensez aux instants culminants de votre existence et, ensuite, cherchez jusqu’à ce que vous ayez découvert la disposition d’esprit de Judas et sa félonie. Vous les trouverez toujours. Lorsque vous embrassiez votre bien-aimé, vous leviez votre main pour retenir vos cheveux qui auraient pu se dénouer. Quand votre père mourut, vous vous êtes réjouie de porter pour la première fois une robe noire — vous étiez encore bien jeune à cette époque. Vous avez compté avec fierté les lettres de condoléances et, avec une satisfaction secrète, avez posé sur le dessus les lignes de sympathie que vous avait adressées un duc régnant. Et lors de la maladie de votre mère, vous eûtes tout à coup honte de penser au collier de perles dont vous hériteriez ; le jour de l’enterrement, vous trouvâtes que votre chapeau vous vieillissait de huit ans et ce n’était pas à votre mari que vous songiez, mais bien au jugement de la foule, aux yeux de laquelle vous vouliez donner le spectacle d’un beau deuil, comme une actrice ou une hétaïre. Et combien de fois avez-vous, avec autant d’impudence que Judas, trahi pour trente deniers votre meilleure amie, votre mari, vos enfants. Réfléchissez un peu à ces choses ! Vous constaterez que l’existence humaine est du début à la fin emplie de ce que notre jugement le plus équitable considère comme le plus méprisable et le plus terrible des péchés, la trahison. Mais vous vous apercevez aussitôt que cette trahison n’est presque jamais ressentie par le conscient comme un délit. Grattez cependant ce petit peu que l’inconscient ne cesse de passer au crible les actes de trahison des dernières heures, rejetant les uns, préparant les autres à l’usage du lendemain, refoulant les troisièmes dans les profondeurs pour en tirer les poisons des maladies futures ou la boisson miraculeuse d’actions à venir. Fouillez attentivement du regard ces curieuses ténèbres, très chère amie. Il y a là une faille par laquelle vous pourrez vaguement distinguer la masse nébuleuse et mouvante d’une force vivante du Ça, le sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité est un des instruments à l’aide desquels le Ça, avec une sûreté infaillible, sans hésiter ni faiblir, travaille l’homme. Le Ça a besoin de ce sentiment de culpabilité, mais il veille à ce que ces sources ne soient jamais approfondies par l’être humain ; car il sait qu’au moment où quiconque découvrirait le secret de la culpabilité, le monde serait ébranlé dans toutes ses articulations. C’est pourquoi il entasse l’effroi et la peur autour des abîmes de la vie, fabrique des fantômes avec les futilités du jour, invente le mot de trahison et l’homme Judas, les Dix Commandements et brouille la vision du moi par mille actes qui semblent coupables au conscient uniquement afin que l’être humain ne puisse jamais croire à la consolante parole : « Ne crains point, car je suis auprès de toi. »

Et Christ ? Si tout acte noble de l’être humain entraîne avec lui la trahison, dans tout ce que nous considérons comme mal, on retrouve non moins immuablement la substance même du Christ — ou quel que soit le nom que vous donnez à cette substance — la bonté, l’amour. Pour reconnaître cela, vous n’avez pas besoin de faire ce grand détour qui, par le coup de poignard, conduit à la pulsion originelle de l’être humain de chercher par amour à s’introduire dans l’intérieur de son prochain, pour lui donner du bonheur et en recevoir — car le meurtre, en définitive, n’est que le symbole d’un emportement amoureux refoulé. Vous n’avez pas besoin d’analyser d’abord le vol, parce que vous vous heurteriez à nouveau à cet Éros universel qui donne en prenant. Vous n’avez pas besoin de méditer la parole de jésus à la femme adultère : « Il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé. » Dans tous vos agissements quotidiens, vous découvrirez partout assez de sacrifices et d’enfantillages pour vous enseigner ce que je vous disais : le Christ est partout où est l’être humain.

Mais je suis là à bavarder, alors que je voulais simplement vous faire comprendre qu’il n’y a pas d’antinomie, que tout est uni dans le Ça. Et que ce Ça utilise à volonté la même action comme motif d’un remord de conscience ou comme raison à la fierté d’avoir accompli un geste noble. Le Ça est rusé et il n’a pas besoin de se donner beaucoup de mal pour faire croire à cet idiot de conscient que le noir et le blanc sont des antinomies et qu’une chaise est véritablement une chaise, alors que m’importe quel enfant sait bien que ce peut être également une voiture, une maison, une montagne, une mère. Le conscient s’assied, sur sang et eau en s’efforçant de découvrir des systèmes et de caser la vie dans des sacs et des tiroirs, cependant que le Ça crée joyeusement et sans cesse ce qu’il veut de forces ; et je ne serais pas éloigné de croire que de temps à autre, il se gausse du conscient.

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Peut-être parce que je me divertis à vos dépens ! Peut-être voulais-je simplement vous montrer que de quelque point de départ que ce soit, on peut vaguer à travers toute la vie ; ce qui est une vérité première méritant réflexion. Et là-dessus, je retourne d’un bond hardi à mon récit à propos du porte-plume. Car il faut encore que j’ajoute un mot au sujet de la petite cloque au-dessus de la lèvre. C’est sans doute le plus important, sinon un détail curieux qui vous en apprendra davantage sur le soussigné que je n’en savais moi-même il y a quelques années.

Ce petit bouton à la bouche — je vous l’ai déjà dit expliqué une fois — signifie que je voudrais bien embrasser, mais que j’en suis empêché par quelque doute assez fort pour soulever la couche supérieure de la peau et emplir le creux qui en résulte d’un liquide. Cela ne nous amène pas très loin, car, ainsi que vous le savez, j’aime bien embrasser et si je voulais me remémorer tous ceux qui me paraissent dignes de l’être et desquels j’ignore s’ils me rendraient mes baisers, ma bouche serait constamment à vif. Mais cette ampoule se trouve à droite et je m’imagine que le côté droit représente le droit l’autorité, la parenté. L’autorité ? Parmi mes parents proches, seul, mon frère aîné peut être pris en considération. Et, en réalité, c’est bien à lui que s’adressait ce bouton. Ce jour-là, ma pensée avait été constamment préoccupée d’un certain malade. Comme d’une façon générale, je mets presque un point d’honneur à ne jamais m’écarter du principe fondamental consistant à oublier mes patients dès que la porte s’est refermée sur eux, cette anomalie me frappa, mais j’en découvris bientôt la raison : ledit malade, par ses traits et plus encore par son caractère, offrait une grande ressemblance avec mon frère. Et voici le désir d’embrasser expliqué. Il s’appliquait au malade, à qui j’avais transféré ma passion pour mon frère. Les circonstances voulaient, en outre, que l’anniversaire de mon frère. Les circonstances voulaient, en outre, que l’anniversaire de mon frère tombât à peu près à la même époque et que j’avais vu, peu de temps auparavant, ce patient en état d’inconscience. Dans mon enfance, j’ai souvent été témoin des évanouissements prolongés auxquels mon frère était sujet ; de ce temps, j’ai conservé un souvenir précis de la forme de sa tête et j’ai des raisons de croire que mon penchant était surtout dû à cette vision. La ressemblance des deux hommes m’a été révélée par l’immobilité de leurs physionomies.

Mais pour la réalisation de la cloque, outre le désir du baiser, il faut aussi la répulsion qu’il inspire. C’est facilement explicable. Dans notre famille, les marques de tendresse entre frères et sœurs étaient sévèrement prohibées. Encore aujourd’hui, il me semble impensable que nous ayons jamais songé à nous embrasser entre nous. Toutefois, dans cette répugnance au baiser, il ne s’agit pas seulement d’une tradition familiale, mais bien de la question de l’homosexualité. Et je vais m’y attarder pendant un instant.

Comme vous le savez, j’ai été élevé depuis l’âge de douze ans dans un internat de garçons. Nous y vivions complètement séparés du reste du monde, à l’intérieur des murs du monastère et toutes nos capacités d’aimer, tous nos besoins d’être aimés se concentraient sur nos camarades. Quand je repense aux six années que j’ai passées là, l’image de mon ami surgit aussitôt. Je nous vois tous deux étroitement enlacés, parcourant le cloître du couvent. De temps à autre, l’ardente discussion au sujet de Dieu et du monde s’interrompait et nous nous embrassions. Il est, je le crains, impossible de se représenter la force d’une passion disparue, mais à en juger par les nombreuses scènes de jalousie, auxquelles venaient se mêler assez souvent — de ma part, du moins — des idées de suicide, mon inclination doit avoir été très grande. Je sais aussi qu’à cette époque, mes sentiments vis-à-vis du garçon remplissaient presque exclusivement mes phantasmes de masturbation. Ce penchant pour mon ami dura encore quelque temps après mon départ de l’école, jusqu’à ce je la transférasse à un camarade d’université et de celui-ci à ma sœur. Là s’arrête mon homosexualité, ma tendance à être épris de camarades du même sexe que moi. Par la suite, je n’ai plus aimé que des femmes.

Aimé très fidèlement et très infidèlement, car je me souviens avoir erré dans Berlin pendant des heures, à la recherche d’une créature du sexe féminin aperçue par hasard, de laquelle je ne savais rien et n’apprenais jamais rien, mais qui occupait mon imagination pendant des jours, voire des semaines. La liste de ces maîtresses de rêve est infinie et jusqu’à ces dernières années, elle s’est allongée presque quotidiennement d’une ou deux femmes. Ce qu’il y a de caractéristique dans cette histoire, c’est que mes expériences vraiment érotiques n’ont jamais eu aucun rapport avec ces bien-aimées de mon âme. Pour mes orgies d’onanisme, je n’ai jamais, autant que je m’en souvienne, choisi une femme que j’aie vraiment aimée. Toujours des étrangères, des inconnues. Vous savez ce que cela signifie ? Non ? Cela voulait dire que mon amour le plus profond appartenait à un être que je n’avais pas le droit de reconnaître, autrement dit ma sœur et, derrière elle, ma mère. Mais n’oubliez pas que depuis peu de temps, qu’autrefois, je n’ai jamais pensé que je pusse désirer ma sœur ou ma mère. On traverse la vie sans être le moins du monde informé sur son propre compte.

Comme complément à cette vie amoureuse avec des étrangères, des inconnues, il me faut encore ajouter quelque chose, bien que cela n’ait que de très lointains rapports avec ce dont je voulais en réalité vous entretenir, avec l’homosexualité. Cela concerne mon comportement vis-à-vis des femmes auxquelles m’attachait un réel amour. Ce n’est pas de la bouche de l’une d’entre elles, mais bien de toutes que j’ai entendu ce surprenant verdict : « Quand on est auprès de toi, on a la sensation d’être proche de toi comme on ne l’a été de personne ; dès que tu prends congé, il semble que tu élèves soudain une muraille et l’on se sent tout à coup complètement étrangère à toi, plus étrangère qu’à n’importe qui d’autre. » Je n’ai personnellement jamais ressenti cela, probablement parce que je n’ai jamais approuvé que quelqu’un ne me fût pas étranger. Mais à présent, je comprends : pour pouvoir aimer, il me fallait écarter loin de moi les personnages réels, rapprocher artificiellement les imagines de la mère et de la sœur. Cela a dû être parfois bien difficile, mais c’était le seul moyen de garder vivante la passion. Croyez-moi, les imagines ont de la puissance.

Et cela me ramène quand même à mes expériences homosexuelles. Car en ce qui concerne les hommes, les choses se sont déroulées pour moi d’une manière très semblable. Pendant trois décennies, je m’en suis tenu éloigné ; comment, je ne saurais le dire, mais la liste de mes malades est là pour témoigner que j’y ai particulièrement réussi, car ce n’est que depuis les trois dernières années qu’elle contient davantage de noms masculins. Ils resurgissent depuis que je ne me dérobe plus devant l’homosexualité. C’est certainement à cause de mon désir de fuir les hommes qu’en fin de compte, les malades de sexe masculin s’adressaient rarement à moi. Pendant de longues années, je n’avais d’yeux que pour le « beau sexe » ; je regardais chaque femme que je rencontrais avec intérêt et les ai toutes plus ou moins aimées, alors qu’au cours de toute cette période, je n’ai jamais vraiment remarqué un homme, que ce fût dans la rue, dans le monde, en voyage, voire même dans des réunions d’hommes. Je ne les ai jamais « vus », même quand je ne les quittais pas du regard pendant des heures. Ils ne parvenaient pas jusqu’à mon conscient, jusqu’à ma perception.

Tout cela a changé. A présent, je jette aussi bien les yeux sur un homme que sur une femme, je les fréquente l’un et l’autre avec le même plaisir et il n’y a plus de différence. Et surtout, je ne suis plus timide avec les hommes. Je n’ai plus besoin de me cacher des êtres humains ; le désir d’inceste profondément refoulé, qui agissait si mystérieusement et de façon si prodigieuse, est devenu conscient et ne me trouble plus. C’est du moins ainsi que je m’explique ce processus.

Dans un certain sens, j’ai passé par les mêmes phases avec les enfants, les animaux, les mathématiques et la philosophie. Mais cela fait partie d’un autre enchaînement, encore que cela se rattache au refoulement de la mère, de la sœur, du père et du frère.

Si juste que m’apparaisse maintenant cette explication de ma nature par la fuite devant les Troll, qui représentent bien sûr pour moi une espèce toute particulière d’humains — car il y a de bons humains, il y a de mauvais humains et il y a des Troll — qu’elle soit devenue pour moi si évidente que j’aie dû, pour ainsi dire, utiliser par le gros bout les lorgnettes avec lesquelles j’examinais mes pareils, afin de les faire ressembler, par un éloignement fictif, par une sorte d’extraénité, à mes imagines, elle n’en est pas moins insuffisante à tout éclaicir. C’est impossible. Mais je puis encore dire ceci : j’ai besoin de ces amours et de ces « extraénités » artificielles parce que je suis centré sur moi-même, parce que je m’aime immodérément, parce que je suis atteint de ce que les savants appellent narcissisme. Le narcissisme joue un grand rôle dans la vie des êtres humains. Si je ne possédais point cette particularité à un très haut degré, je ne serais jamais devenu ce que je suis ; je n’aurais non plus jamais compris pourquoi le Christ dit « Aime ton prochain comme toi-même ». Comme toi-même, et non plus que toi-même.

Chez nous les enfants Troll, il existait une locution que nous appréciions fort. C’était : Moi d’abord, puis encore moi, ensuite longtemps longtemps rien du tout, et après seulement les autres.

Et voyez comme c’est amusant ! Quand j’étais un petit garçon de huit ans, je possédais un album pour que mes chers amis y inscrivissent des vers et leurs noms. Sur la page de garde de la fin, il y a , écrit de ma main, cette modification d’un vieux dicton :

Que celui qui t’aime mieux que moi

S’inscrive maintenant derrière moi

ton Moi

C’est ainsi que j’étais alors et je crains de n’avoir guère changé.

Toujours vôtre

Patrick Troll.