27.

Merci pour votre lettre, chère amie. Je m’efforcerai au moins cette fois-ci de me conformer à votre prière et de rester objectif. Le phénomène de l’homosexualité est assez important pour qu’on l’examine avec méthode.

Oui, je suis persuadé que tous les êtres humains sont homosexuels ; je suis tellement de cet avis qu’il m’est difficile de comprendre qu’on puisse être d’un autre. L’être humain s’aime d’abord soi-même ; il s’aime avec toutes les éventualités de la passion, cherche à assouvir tous ses appétits selon sa nature et comme il est lui-même homme ou femme, il est d’emblée soumis à la passion de son propre sexe. Il ne peut pas en être autrement et tout examen impartial d’une personne quelconque en apportera les preuves. Par conséquent, la question n’est pas : l’homosexualité est-elle une exception, est-ce une perversion ? Que non pas ; ce serait plutôt : pourquoi est-ce si difficile de considérer, de juger, de discuter sans parti pris ce phénomène de la passion pour le même sexe ? Et ensuite, comment se fait-il qu’en dépit de ses prédispositions à l’homosexualité ; l’être humain parvienne à ressentir une inclination pour le sexe opposé ?

Trouver une réponse à la première question n’offre aucun problème. La pédérastie, punie de prison, stigmatisée comme un crime, est considérée depuis des siècles comme un vice honteux. Que la grande majorité de l’humanité ne la voie pas s’explique par cette prohibition. Cela n’est pas plus extraordinaire que de voir tant d’enfants ne pas s’apercevoir de la grossesse de leurs mères, que l’incapacité de la plupart des mères à se rendre compte des manifestations sexuelles des petits enfants, et celle de l’humanité en général à n’avoir pas su reconnaître la pulsion d’inceste du garçon envers sa mère avant que Freud ne l’eût découverte et décrite. Néanmoins, pour informé que l’on soit de la diffusion de l’homosexualité, on n’est pas forcément apte à émettre un jugement impartial sur sa nature ; et si jamais l’on s’en sent la force, on se tait plutôt que d’entrer en conflit avec la bêtise.

On serait e, droit de croire qu’une époque si fière de sa culture, et qui, parce qu’elle ne pense pas par elle-même, apprend par cœur la géographie et l’histoire, qu’une telle époque, donc, devrait savoir ceci : de l’autre côté de la mer Égée, en Asie, commence le royaume de la libre pédérastie et une civilisation aussi évoluée que l’a été la civilisation grecque n’est pas concevable sans l’admission de l’homosexualité. Notre temps aurait dû, pour le moins, être frappé de ce curieux passage des Évangiles où il est question du jeune chrétien que Jésus aimait et dont la tête reposait sur la poitrine du Seigneur. Quand ce ne serait que cela ! Nous restons aveugles devant tous ces témoignages. Nous ne devons pas voir ce qui crève les yeux.

D’abord, c’est défendu par l’Église. Elle a apparemment emprunté cet interdit à l’Ancien Testament, dont l’esprit consiste à considérer tout acte sexuel sous l’angle de la procréation et, par un effet de l’avidité de pouvoir des prêtres, a inventé, non sans préméditation, de faire des pulsions originelles des hommes des péchés, afin d’asservir la conscience accablée. Ce fut particulièrement commode pour l’église chrétienne, car il lui fut loisible, en jetant ainsi l’anathème sur l’amour entre hommes, d’atteindre la civilisation grecque à ses sources. Vous savez que chaque jour, de nouvelles voix s’élèvent pour protester contre la condamnation de la pédérastie, car l’on sent que l’on a causé ainsi un grand tort à un droit héréditaire.

En dépit de cette compréhension croissante, on ne peut pas s’attendre dans notre partie du monde à un rapide changement de jugement en ce qui concerne l’homosexualité. Il y a à cela des raisons simples. Tous, nous passons au moins quinze ou seize ans de notre existence, sinon notre vie entière, avec le sentiment conscient ou, pour le moins, à demi conscient, que nous sommes des homosexuels, que nous avons souvent agi en homosexuels et que nous continuons à le faire. Pour tous, pour moi-même, il y eu une période de notre vie où nous avons accompli des efforts surhumains pour étouffer en nous cette homosexualité tant décriée en paroles et en écrits. Nous ne réussissons même pas à la refouler et pour pouvoir soutenir ce mensonge incessant, quotidien, nous apportons notre appui à la flétrissure publique de l’homosexualité, allégeant d’autant notre conflit intime. En passant en revue sa vie et ses expériences, on refait constamment la même découverte : parce que nous avons l’impression d’être des voleurs, des assassins, des adultères, des pédérastes, des menteurs, nous combattons avec zèle le vol, le meurtre et le mensonge afin que personne, et nous moins que tout autre, ne se rende compte de notre dépravation. Croyez-moi : ce que l’homme, l’être humain déteste méprise, blâme, c’est le fond original de sa propre nature. ET si vous voulez prendre la vie et l’amour vraiment au sérieux, avec la noblesse de la conviction, tenez-vous-en à cette maxime :

Ne louche pas sur moi

Louche plutôt sur toi

Et si je faillis

Améliore-toi

Je connais encore un motif qui explique pourquoi nous reculons devant le franc aveu de notre homosexualité : c’est notre attitude en ce qui concerne l’onanisme. La source de l’homosexualité est le narcissisme, l’amour de soi, l’auto-satisfaction. L’homme qui affrontera sans préjugé le phénomène de l’auto-satisfaction est encore à naître.

Vous avez certainement remarqué que je ne vous ai entretenue jusqu’ici que de l’amour pour le même sexe chez les hommes. C’est compréhensible, car je suis issu d’une époque où l’on faisait comme si — ou le croyait-on vraiment ? — la sensualité féminine n’existait pas, à moins que ce ne fût chez une fille perdue. Dans ce sens, on pourrait presque dire que le siècle passé était drôle ; malheureusement, les suites de cette « drôlerie » sont graves. Il me semble que l’on s’avise à nouveau de l’existence de seins, de vagins et de clitoris et que l’on se permet même de penser qu’il y a un derrière féminin, avec tout ce que cela comporte d’occasion de caca, de pets et de volupté. Mais pour le moment, c’est encore une science mystérieuse réservée aux femmes et à quelques hommes. La grande masse du public paraît faire dériver le mot homosexuel de homo-homme. On remarque à peine que l’amour entre femmes est banal et se déroule souvent aux yeux de tous. Il n’en reste pas moins qu’une femme peut, sans la moindre gêne, et quel que soit son âge, embrasser et cajoler une autre femme. Ce n’est pas « homosexuel », pas plus que la masturbation féminine n’est de la « masturbation ». Cela n’existe même pas.

Puis-je vous rappeler une petite aventure que nous avons vécue ensemble ? Ce devait être en 1912 ; la lutte pour la condamnation morale de l’homosexualité était à cette époque particulièrement ardente parce qu’on révisait en Allemagne le code pénal ; on avait proposé de soumettre aussi le sexe féminin au paragraphe 175. J’étais chez vous et comme nous nous étions quelque peu disputés, mais que nous avions l’intention de faire bientôt la paix, j’avais pris une revue que je feuilletais. C’était le « Kunstwart » et il s’y trouvait un essai d’une des femmes les plus appréciées d’Allemagne au sujet de l’homosexualité féminine. Elle s’insurgeait avec énergie contre le projet de punir l’amour entre femmes ; elle était d’avis que les fondements de la société s’en trouveraient ébranlés et qu’en tout cas, si l’on voulait étendre le paragraphe 175 aux femmes, il faudrait multiplier le nombre de prisons pas mille. Dans l’espoir d’avoir découvert là un sujet de conversation sans danger, qui nous ferait oublier notre ressentiment mutuel, je vous tendis la revue ; mais vous refusâtes cette tentative de rapprochement avec un « Je l’ai déjà lu » des plus secs. Notre réconciliation eut lieu d’une autre manière, mais le même soir, vous me narrâtes une petite histoire du temps où vous étiez jeune fille : votre cousine Lola avait embrassé votre poitrine. J’en ai conclu que vous partagiez l’opinion de l’avocate prêchant l’impunité des amours saphiques.

Ce fut à ce moment que se résolut pour moi le problème de l’homosexualité : cette agression sur votre poitrine me fit comprendre tout à coup que l’érotisme entre femmes est un des impératifs de la nature. Car en fin de compte, c’est par leurs mères que les petites filles sont apaisées et non par leurs pères ; de plus, toutes les femmes savent que le fait de sucer le mamelon est un acte voluptueux — les hommes aussi. Que ce soit des lèvres enfantines et pas des lèvres d’adultes qui suscitent cette volupté ne détermine une différence que dans la mesure où l’enfant câline plus doucement et plus tendrement le sein que l’adulte me semble avoir raison dans un tout autre sens encore quand elle prétend que les fondements de l’existence humaine seraient ébranlés par la punition de l’homosexualité, car le monde repose sur les rapports sexuels de la mère avec la fille et du père avec le fils.

Évidemment, on peut hardiment prétendre — et, en fait, on le prétend — que les êtres humains, jusqu’à l’âge de la puberté, donc pendant leur enfance, sont tous sans exception bisexuels, pour ensuite, en ce qui concerne la très grande majorité, renoncer à l’amour pour le même sexe au profit de l’amour pour le sexe opposé. Mais ce n’est pas exact. L’être humain est bisexuel tout au long de sa vie et le reste durant toute son existence ; c’est tout au plus si une époque ou une autre obtient — que l’homosexualité soit refoulée, moyennant quoi elle n’est pas anéantie, mais seulement réprimée. Et pas plus qu’il n’y a des gens purement hétérosexuels, il n’y a de purs homosexuels. Le plus passionné des uraniens ne résiste pas au destin qui le loge pendant neuf mois dans le ventre d’une femme.

Les expressions « homosexuel » et « hétérosexuel » ne sont que des mots, des têtes de chapitres au-dessous desquelles chacun peut écrire ce qui lui plaît. Elles n’ont pas un sens fixe. C’est un prétexte à bavardages.

Ce qui me paraît beaucoup plus curieux que l’amour pour le même sexe, lequel est une suite inévitable de l’amour pour soi-même, c’est la manière dont se forme l’amour pour le sexe opposé.

Chez le garçon, la chose me semble toute simple. Le séjour dans le giron maternel, la longue dépendance des soins féminins, toutes les tendresses, les joies, les jouissances et l’exaucement des désirs que, seule, peut lui accorder et lui accorde la mère sont un tel contrepoids au narcissisme qu’il n’est pas nécessaire de chercher plus loin. Mais comment la fille en arrive-t-elle aux relations avec le sexe masculin ? La réponse que je vais vous donner vous satisfera, je le crains, aussi peu qu’elle me contente moi-même. Ou plutôt, pour m’exprimer plus clairement, je suis incapable de nommer une raison suffisante. Et comme j’ai une antipathie, qui n’est pas sans motif, pour l’emploi du mot hérédité, comme je ne sais rien de l’hérédité, sinon qu’elle existe et cela d’une tout autre façon qu’on ne le pense généralement, je me vois obligé de me taire. Je voudrais cependant donner ici quelques indications. D’abord, il est incontestable que la prédilection de la fillette pour son père se déclare très tôt. L’admiration pour la force supérieure et la haute taille de l’homme, si elle est une des sources originelles de l’hétérosexualité féminine, devrait être considérée comme un signe du pouvoir de jugement original de l’enfant. Mais qui établira si cette admiration est spontanée ou ne se produit qu’au bout de quelque temps ? Le même manque de clarté me trouble en ce qui concerne le deuxième facteur, qui, plus tard, a une si grande influence sur les rapports de la femme avec l’homme, le complexe de castration. Il vient un moment où la petite fille découvre ce dont la nature l’a privée et il vient un moment — sans doute très tôt — où se déclare le désir d’emprunter ce membre par l’intermédiaire de l’amour, puisqu’il s’obstine à ne pas vouloir pousser. S’il était admissible de faire dériver l’hétérosexualité féminine du développement des premières années de vie, il serait facile de trouver à cela des motifs suffisants. Mais les signes de la prédilection pour l’homme, la prédilection sexuelle, se manifestent de si bonne heure que l’on n’arriverait pas à grand-chose dans cet ordre d’idées.

Je m’aperçois que je commence à radoter, parce que au lieu de science, je préfère vous parler de moi-même et du nombre quatre-vingt-trois. C’est en 83 que l’on me fit cette remarque de mauvais augure à propos de l’onanisme que je vous ai rapportée l’autre jour ; presque aussitôt, j’attrapai la scarlatine et, à ma guérison, je fus pris de cette grande passion pour le garçon avec lequel je me promenais dans le cloître et que j’embrassais. J’ai des raisons de conserver cette année 83 dans mon inconscient.

Il faut encore que je répare un petit oubli. Je vous ai entretenue des évanouissements de mon frère aîné, et je les considère comme jouant un rôle particulièrement important dans le développement de mon homosexualité. Un de ces évanouissements, duquel je me souviens distinctement, eut lieu aux toilettes. On dut enfoncer la porte et la silhouette de mon père hache en main, ainsi que celle de mon frère, assis là, écroulé en arrière, avec son abdomen dénudé restent présentes à ma mémoire. Si vous songez que l’enfoncement de la porte contient un symbole de la pénétration sexuelle dans le corps d’un être humain, qu’en conséquence s’accomplissait ainsi pour mon sentiment des symboles l’acte entre hommes, que, de plus, la hache réveilla mon complexe de castration, vous aurez là un point de départ pour toutes sortes de réflexions. Pour terminer, je soumets encore à votre considération la mise en parallèle de l’accouchement et la défécation et le fait que les toilettes sont le lieu où l’enfant conduit ses observations sur les parties sexuelles de ses parents et de ses frères et sœurs, spécialement du père et des frères plus âgés. L’enfant est habitué à être accompagné à cet endroit par une « grande personne » et, très souvent, voit son accompagnateur satisfaire lui-même ses besoins par la même occasion ; ainsi, il accoutume son inconscient à identifier les toilettes, et la vision des parties sexuelles, comme plus tard, il mettra les toilettes et la masturbation dans le tiroir du refoulement. Vous savez aussi sans doute que les homosexuels recherchent particulièrement les vespasiennes publiques. Tous les complexes sexuels ont des rapports étroits avec l’évacuation des fèces et de l’urine.

Je m’aperçois que j’ai interrompu mes réflexions sur la naissance de l’hétérosexualité par des souvenirs de mon frère et de mon complexe du derrière. Cela tient à la date du jour. Nous sommes le 18 août. Depuis plus de quatre semaines, ce malade qui me rappelle mon frère me raconte qu’à partir du 18 août, son traitement ne fera plus de progrès. Et, en effet, il y a eu aujourd’hui une certaine aggravation de son état. Malheureusement, il est incapable de m’exprimer les idées de son inconscient qui font pour lui du 18 août une date critique ; et moi, de mon côté, je me sens mal à l’aise parce que j’ignore le motif de sa résistance et que je prévois toutes sortes de difficultés pour un proche avenir.

D’où le goût des petites filles pour les hommes tire-t-il son origine ? C’est là une question qui reste provisoirement insoluble pour moi et je vous abandonne le soin d’y répondre. En ce qui me concerne, je ne serais pas loin de supposer que la femme, dans son érotisme, a vis-à-vis des deux sexes une attitude beaucoup plus libre ; j’ai l’impression qu’elle est en possession d’une quantité sensiblement égale de capacités d’amour envers son propre sexe et envers le sexe opposé, et qu’elle en dispose à volonté sans grandes difficultés. En d’autres termes, il me semble que chez elle, ni l’homosexualité ni l’hétérosexualité ne sont profondément refoulées, que ce refoulement est assez superficiel.

Il est toujours épineux d’admettre des oppositions de qualités entre la femme et l’homme ; ce faisant, il ne faut pas oublier qu’en réalité, il n’y a ni femme ni homme, mais que chaque être humain est un mélange d’homme et de femme. Ces réserves faites, je serais enclin à affirmer que le problème de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité ne joue pas un grand rôle dans la vie de la femme.

J’ajoute encore une seconde supposition : le fait que l’attachement à son propre sexe chez la femme est plus fort que chez l’homme — ce qui m’est effectivement prouvé — s’explique parce que l’amour pour soi-même et l’amour envers la mère la pousse vers le même sexe. En regard, pour autant que je sache, il n’existe qu’un facteur important pour la conduire vers l’homme : le complexe de castration, la déception d’être une fille et la haine pour la mère qui en découle ainsi que le désir de devenir un homme ou, tout au moins, de concevoir un fils.

Chez l’homme, il en va autrement. Chez lui, il ne s’agit pas uniquement — c’est ma conviction — de la question de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité : à cette question se mêle inextricablement le problème de l’inceste avec la mère. La pulsion qu’il refoule est la passion pour la mère et ce refoulement, selon les circonstances, entraîne avec lui dans l’abîme le goût pour les femmes. Peut-être vous plairait-il plus tard d’en entendre davantage sur ce sujet ? Ce ne sont là, hélas ! que suppositions.

Patrick