31.

Je ne pensais pas que vous puissiez gronder ainsi, très chère. Vous réclamez de la clarté, rien que de la clarté. De la clarté ? Si le problème du Ça me semblait clair, je me croirais Dieu le Père ! Permettez-moi d’être plus modeste vis-à-vis de moi-même.

Mais retournons à la manière dont je devins l’élève de Freud. Après que Mlle G. m’eût élevé au grade de médecin-mère, elle devint plus confiante. Elle consentit à se soumettre à toutes sortes « d’occupations » comme elle appelait mes activités de masseur, mais les difficultés de conversation demeurèrent. Peu à peu, je m’accoutumai — par jeu, me disais-je — à ses circonlocutions et périphrases ; et voici qu’au bout de quelque temps, je remarquai, à ma grande surprise, que je voyais des choses que je n’avais pas vues autrefois. Je faisais connaissance avec les symboles. Cela a dû se dérouler d’une façon très insensible car je ne me souviens pas à quelle occasion je saisis pour la première fois qu’une chaise n’était pas seulement une chaise, mais pouvait être un monde, que le pouce du Père existe, qu’il peut chausser des bottes de sept lieues et devenir ensuite, sous forme d’un index tendu, le symbole de l’érection ; qu’un four chauffé est une femme ardente et que le tuyau de poêle est l’homme ; que la couleur noire est le noir de la mort, parce que cet innocent poêle représente des rapports sexuels d’un homme décédé avec une femme vivante.

Mais pourquoi en dirai-je davantage ? Une ivresse me saisit, que je n’avais jamais éprouvée auparavant et ne retrouverai plus ensuite. Le symbole fut ce que j’appris d’abord de la science psychanalytique et il ne m’a plus lâché. Quinze longues années ses ont écoulées depuis et quand je jette un coup d’œil en arrière, je les vois remplies de passionnantes découvertes dans la symbolique ; des années pleines à déborder, bouleversantes, merveilleusement variées et chatoyantes de couleurs. La force avec laquelle cette incursion dans le monde des symboles m’a transformé a dû être inouïe, car dès les premières semaines de mon apprentissage, elle me poussait déjà à traquer les symboles dans les transformations organiques de l’apparence humaine amenées pas ce que l’on est convenu d’appeler la maladie organique physique. Que la vie psychique fût une constante symbolisation était si évident à mes yeux que j’écartai avec impatience l’importune masse d’idées et de sentiments nouveaux — tout au moins en ce qui me concernait — pour me lancer avec une hâte frénétique sur la trace de l’effet produit par la révélation des symboles sur les organes malades. Et pour moi, cet effet relevait de la magie.

Songez que j’avais derrière moi vingt ans de pratique médicale, entièrement consacrée au traitement de cas chroniques désespérés — un héritage de Schweninger. Je savais très exactement ce qui aurait pu être obtenu par l’ancien système et n’hésitait pas à porter les guérisons supplémentaires au crédit de ma connaissance des symboles, que je lâchais comme un ouragan sur les malades. Ce fut une belle époque.

En même temps que les symboles, ma malade m’enseignait à me familiariser pratiquement avec une autre singularité de la pensée humaine : l’obsession des associations. Il est probable que là, d’autres facteurs ont également joué : revues, rapports oraux, bavardages, etc. ; mais l’essentiel venait de Mlle G. Je fis aussitôt profiter mes clients des associations ; il m’en est resté suffisamment dans les habitudes médicales pour me faire commettre des fautes, mais à ce moment, cela me semblait parfait.

Tant que cela dura. Mais bientôt, surgirent des chocs en retour. De mystérieuses forces vinrent faire opposition, des choses que, plus tard, sous l’influence de Freud, j’appris à désigner sous le nom de résistance. Je retombai pour un temps dans la méthode du commandement, en fus puni par des échecs et finis péniblement par me tirer d’affaire. Au bout du compte, la chose réussit au-delà de mon attente et quand la guerre éclata, j’avais mis sur pied un procédé convenant en tous cas aux exigences de ma clientèle. Pendant les quelques mois de mes activités à l’hôpital militaire, j’ai essayé ma méthode d’analyse, quelque peu barbare et entachée de dilettantisme — et que j’ai d’ailleurs conservée — sur les blessés et j’ai constaté qu’une plaie ou une fracture réagissait aussi bien à l’analyse du Ça qu’une infection rénale, un cœur malade ou la névrose.

Jusque-là, tout va bien, se rédige de façon agréable et paraît vraisemblable. Mais il y a dans ce développement un incident curieux : une offensive officielle contre Freud et la psychanalyse. Vous pouvez encore la lire imprimée dans un livre sur l’homme bien portant et l’homme malade. Je me suis toujours imaginé que c’est par Mlle G. que j’ai appris l’analyse ; je le crois encore. Mais ce ne peut pas être vrai ; car comment, à une époque où j’étais censé tout ignorer de Freud, pouvais-je connaître son nom ? Je ne savais de lui rien de précis, cela ressort des termes de l’attaque. Je ne vois rien de plus stupide au monde que ce texte. Mais du diable si je savais d’où venait le son de cloche que j’avais entendu. Cela ne m’est revenu en mémoire que très récemment. La première idée que j’en eusse eu remontait à un temps où je n’avais pas encore rencontré Mlle G. ; c’était par un article de la Tägliche Rundschau ; la seconde fois que j’entendis prononcer le nom de Freud et le mot psychanalyse, ce fut par une malade fort bavarde, qui avait puisé ses connaissances je ne sais où.

La vanité m’a longtemps empêché de m’intéresser à la psychanalyse scientifique. Plus tard, j’ai essayé de réparer cette erreur ; j’espère y être assez bien arrivé, en dépit des indéracinables mauvaises herbes qui sont restées dans ma pensée et mon traitement et mon traitement psychanalytique. Mais cette obstination à ne pas vouloir apprendre a eu aussi ses avantages. Dans mes tâtonnements aveugles qui n’étaient pas encombrés de connaissances, je suis par hasard tombé sur l’idée qu’outre l’inconscient de la pensée cérébrale, il existe des inconscients analogues dans d’autres organes, cellules, tissus, etc., et que grâce à l’union intime de ces inconscients et de l’organisme, on obtient une influence curative sur chacun d’eux en analysant l’inconscient cérébral.

N’allez pas penser que je sois très à l’aise en écrivant ces phrases. J’ai comme l’impression qu’elles ne résisteront même pas à votre critique affectueuse, sans parler d’un examen sérieux de savants spécialistes. Comme il me devient de plus en plus facile d’affirmer que de prouver, j’aurai encore ici recours à l’affirmation et déclarai : il n’existe pas de maladie de l’organisme, qu’elle soit physique ou psychique, qui résiste à l’influence de l’analyse. Que dans un cas donné, l’on procède par la psychanalyse, par la chirurgie, sur le plan physique, par la diététique ou les médicaments n’est qu’une question d’opportunité. Il n’y a aucun domaine de la médecine en soi où la découverte de Freud n’ait son utilité.

Votre allusion au fait que je suis médecin traitant et me fais appeler Docteur a été si énergique, chère amie, que je me sens obligé de parler un peu plus de la maladie, et de dire comment je me représente sa naissance et sa guérison. Mais d’abord, mettons-nous d’accord sur ce à que nous donnerons le nom de maladie. Je pense que nous ne tiendrons pas compte de ce que d’autres gens entendent pas ce mot, mais que nous exposerons notre conception personnelle de la chose. Et je propose de nous exprimer clairement : la maladie est une manifestation de vie de l’organisme humain. Prenez le temps de réfléchir si vous voulez oui ou non vous rallier à cette formule. Et permettez-moi, en attendant, de faire comme si vous en approuviez la rédaction.

Peut-être considérez-vous que cette question n’est pas particulièrement importante. Mais si, comme moi, vous vous efforciez depuis trente ans, jour après jour, de rendre cette phrase, pourtant si simple, accessible à un nombre incalculable de personnes et que, depuis trente ans, jour après jour, vous vous aperceviez qu’elle ne veut pas entrer dans leur crâne, vous vous rangeriez à mon avis quand j’insiste pour que vous, du moins, la compreniez.

Pour qui, comme moi, voit dans la maladie une manifestation de vie de l’organisme, elle n’est plus une ennemie. Il ne lui vient plus à l’esprit de vouloir combattre la maladie, il n’essaie pas de la guérir, je vais plus loin, il ne la traite même pas. Pour moi, il serait aussi absurde de traiter une maladie que de tâcher de vous corriger de votre humeur taquine en transcrivant toutes vos petites méchancetés en autant de propos aimables sans vous en faire part.

Dès l’instant où j’ai constaté que la maladie que la maladie est une création du malade, elle devient pour moi la même chose que sa démarche, sa manière de parler, le jeu de physionomie de son visage, ses gestes de mains, le dessin dont il est l’auteur, la maison qu’il a construite, l’affaire qu’il a conclue ou le cours de ses pensées : un symbole significatif des puissances qui le régissent et que je chercherai à influencer si je considère que c’est nécessaire. Alors, la maladie n’est plus une anomalie, mais une chose déterminée par la nature même de ce malade qui a décidé d’être soigné par moi. Il n’en reste pas moins que ces créations du Ça, que nous avons coutume de nommer maladies, sont, selon les circonstances, mal commodes pour le créateur lui-même ou une écriture illisible peut être également insupportable pour l’être humain et son prochain, et une maison mal conçue a tout autant besoin d’être transformée qu’un poumon atteint d’inflammation, par exemple, en sorte qu’en définitive, il n’y a guère de différence entre la maladie et la manière de parler, d’écrire ou de construire. Autrement dit, je en peux plus me résoudre à employer vis-à-vis d’un malade des procédés différents de ceux que j’utiliserai pour quelqu’un écrivant, parlant ou construisant mal. Je tâcherai de découvrir pourquoi et dans quel but son Ça a recours au moyen de mal parler, mal écrire, mal construire, en un mot à la maladie et ce qu’il entend exprimer par là. Je m’enquerrai auprès de lui, auprès du Ça lui-même des motifs qui l’ont engagé à user de ce procédé, aussi désagréable pour lui que pour moi, je m’en entretiendrai avec lui et verrai ensuite ce qu’il fera. Et si un entretien ne suffit pas, je recommencerai dix fois, vingt fois, cent fois, aussi longtemps qu’il le faudra pour que ce Ça, lassé de ces discussions, change de procédé ou oblige sa créature, le malade, à se séparer de moi, soit en interrompant le traitement, soit par sa mort.

Je reconnais, bien entendu, qu’il peut être nécessaire, qu’il est même le plus souvent indispensable de modifier, voire de démolir, une maison mal conçue, de mettre au lit un être humain atteint de pneumonie, de débarrasser un hydropique de son eau superflue avec la digitale, par exemple, de réduire une fracture et de l’immobiliser, de couper un membre gangrené. J’ai même l’espoir parfaitement fondé qu’un architecte dont le nouvel édifice a été modifié ou démoli tout de suite après sa remise au propriétaire, rentrera en soi-même, reconnaîtra ses erreurs, les évitera à l’avenir, à moins qu’il ne renonce complètement à sa profession ; qu’un Ça, quand il a détérioré ses propres produits, poumon ou os, en a éprouvé des souffrances et du malaise, deviendra raisonnable et se le tiendra pour dit. En d’autres termes, le Ça peut se rendre compte lui-même par expérience qu’il est stupide de démontrer son pouvoir par la production de maladies au lieu de l’employer à la création d’une mélodie, la mise au point d’une affaire, la vidange d’une vessie ou un acte sexuel. Mais tout cela ne me délie pas, moi dont le Ça a fait un médecin, de l’obligation, quand il en est encore temps, de prendre connaissance des prétextes du Ça féru de maladies de mon prochain, de les apprécier et là où c’est nécessaire et possible, de les réfuter.

La chose est assez importante pour la considérer sous une autre face. Nous sommes généralement habitués à rechercher les raisons de ce qui nous arrive dans le monde extérieur ou dans notre univers intime, selon les cas. Quand nous glissons dans la rue, nous cherchons et découvrons l’écorce d’orange, la pierre, l’origine extérieure de notre chute. En revanche, quand nous prenons un pistolet et nous tirons une balle dans la tête, nous partons du principe que nous faisons cela exprès et pour des motifs intimes. Quand quelqu’un est atteint d’une pneumonie, nous en imputons la cause aux pneumocoques ; mais quand nous nous levons de notre siège, traversons la chambre et allons prendre de la morphine dans l’armoire pour nous l’injecter, nous croyons agir pour des raisons intimes. Je suis, j’ai toujours été, comme vous ne pouvez l’ignorer, un monsieur qui en sait plus que tout le monde, et quand quelqu’un m’opposa la fameuse écorce d’orange qui, en dépit de toutes les prescriptions de police, traînait sur le trottoir et avait été la cause du bras cassé de Mme lange, je me suis rendu chez elle et l’ai interrogée : « Quelle raison aviez-vous de vous casser le bras ? » Et quand quelqu’un me racontait que M. Treiner avait pris hier de la morphine parce qu’il ne pouvait pas dormir, j’ai demandé à M. Treiner : « Comment et pourquoi l’idée de morphine est-elle devenue hier si forte chez vous que vous avez jugé bon de susciter une insomnie afin d’en prendre ? » Jusqu’ici, j’ai toujours obtenu des réponses à ces questions, ce qui n’a rien d’extraordinaire. Toutes les choses ont deux faces, on peut donc les examiner aussi sur leurs deux faces et partout, pour peu qu’on s’en donne la peine, on trouvera aux incidents de la vie une origine extérieure et une raison intime.

Ce sport de vouloir-en-savoir-plus-que-tout-le-monde a eu de curieuses conséquences. En m’y livrant, j’ai de plus en plus été sollicité par la recherche de la cause intime, en partie parce que je suis né à une époque où il était question de bacilles, et uniquement de bacilles, quand on ne s’inclinait pas avec révérence devant les mots « refroidissement » et « indigestion » ; en partie parce qu’il se forma de bonne heure chez moi — une manifestation de l’orgueil des Troll — le désir de découvrir en moi un Ça, un dieu, que je pouvais rendre responsable de tout. Mais comme je ne suis pas assez mal élevé pour prétendre à la toute-puissance pour moi seul, je l’ai également revendiquée pour d’autres, inventai également à leur usage ce Ça qui vous choque tellement et pus me permettre d’affirmer : « La maladie ne vient pas de l’extérieur, l’être humain la produit lui-même ; il n’utilise le monde extérieur que comme un instrument pour se rendre malade, choisit dans son inépuisable magasin d’accessoires tantôt le spirochète de la syphilis, demain une écorce d’orange, après-demain une balle de fusil et dans une semaine un refroidissement pour se procurer à lui-même une douleur. Il le fait toujours avec l’intention d’en éprouver une jouissance, car en sa qualité d’être humain, il est dans sa nature de prendre du plaisir à la souffrance ; parce qu’en sa qualité d’être humain, il est dans sa nature de se sentir coupable et de vouloir écarter ce sentiment de culpabilité par l’auto-punition ; parce qu’il veut éviter Dieu sait quelle incommodité. La plupart du temps, il n’a aucune conscience de ces singularités ; à dire le vrai, tout cela se décide et s’exécute dans les profondeurs du Ça, où nous n’avons pas accès ; mais entre les insondables couches du Ça et notre bon sens, il existe des couches de l’inconscient que le conscient peut atteindre et que Freud signale comma ayant des capacité de devenir conscientes ; on y découvre toutes sortes de choses gentilles. Et le plus curieux, c’est que quand on y furète, il n’est pas rare que tout à coup, apparaisse ce que nous appelons guérison. Sans que nous comprenions quoi que ce soit à la façon dont la guérison s’est produite, fortuitement, sans que nous y soyons pour quelque chose, je ne le dirai jamais assez.

Pour terminer, et selon ma vieille habitude, une histoire ou plutôt deux. La première est fort simple et vous me trouverez sans doute bien sot de lui accorder de l’importance. Deux officiers s’entretiennent dans la tranchée de leur pays et de l’agréable perspective d’une blessure qui leur procurerait une permission de quelques semaines, voire de quelques mois ? L’un d’eux déclare qu’il ne se contenterait pas de si peu ; il souhaite une invalidité qui le renverrait définitivement dans ses foyers et parle d’un camarade à qui une balle avait fracassé le coude, ce qui lui avait valu la réforme. « Cela ferait bien mon affaire… » ajoute-t-il. Une demi-heure plus tard, il avait le coude droit fracassé par une balle. Elle l’atteignit au moment où il levait la main pour saluer. S’il n’avait pas salué, la balle serait passée à côté de lui. Et elle n’aurait pas eu besoin de saluer, car il avait déjà rencontré trois fois au cours des deux dernières heures le camarade auquel s’adressait le salut. Vous n’êtes pas forcée d’attribuer une importance quelconque à cette histoire ; il suffit que, pour moi, elle rime à quelque chose. Et comme j’avais l’intention bien arrêtée de trouver le plus souvent possible des rapports entre les blessures et le désir du Ça d’être blessé, il ne m’a pas été difficile d’en persuader les gens. Basta.

Un autre monsieur vint se faire soigner par moi bien longtemps après la guerre, peu importe pour quoi. Il souffrait entre autres de brèves crises d’épilepsie et en me les décrivant, il me raconta l’histoire suivante : lui aussi en avait eu assez du service en campagne et réfléchissait longuement sur la manière par laquelle il pourrait se sortir sans trop de dommages de tout ce gâchis. Il lui revint subitement à l’esprit — et ce n’était pas tout à fait par hasard que cette réminiscence resurgissait, sa réapparition avait été déterminée par des impressions passagères qu’il serait trop long de citer ici — donc, il se souvient soudain que dans son adolescence, son père, un homme d’une grande sévérité, l’avait obligé à faire du ski, ce qu’il détestait, combien il avait envié un camarade qui s’était cassé la rotule en ski et avait ainsi manqué les classes pendant plusieurs mois. Deux jours plus tard, il était à son poste d’observation en qualité de chef de batterie. Ses pièces furent soumises au feu de trois batteries françaises : une légère, qui tirait trop court ; une mi-lourde, qui visait trop loin vers la gauche et un canon lourd, dont les shrapnels éclataient à intervalle réguliers de cinq minutes exactement entre son poste d’observation et sa batterie. Si M. von X… quittait son poste immédiatement après l’éclatement d’un shrapnel, il avait le temps d’arriver à la batterie et d’en revenir, ce qu’il fit par deux fois. Puis vint un ordre d’un monsieur mieux abrité : la batterie de X… devait changer de place. X… fut extrêmement irrité de cet ordre, eut à nouveau pendant un moment la nostalgie de la blessure salvatrice et quitta son poste — je suis évidemment obligé de m’en rapporter à sa parole et c’est ce que je fais — et quitta donc son abri exactement au moment où la fameuse pause entre les shrapnels allait prendre fin. Le résultat fut satisfaisant : deux secondes plus tard, il gisait à terre avec une rotule fracassée, eut sa crise et, revenu à lui, fut évacué à l’arrière. Bien sûr, c’est un hasard. Qui pourrait en douter ? Mais cette histoire a eu une petite suite, à cause de laquelle je vous la raconte. M. von X… avait gardé de cette blessure une ankylose ; ce n’était pas que la jambe fût complètement raide, mais par fléchissement passif de la jointure, on rencontrait à environ 20° une résistance, due, à en croire les déclarations de gens qualifiés pour le savoir puisqu’ils étaient chirurgiens et radiologues de leur état et portaient des noms fort honorables, à des tissus et des excroissances cicatriciels de la rotule. Le lendemain du jour où M. von X… m’avait narré son histoire, le fléchissement du genou atteignit 26°, le jour suivant encore davantage et au bout de la semaine, M. von X… faisait de la bicyclette. Et pourtant, rien ne s’était passé du côté du genou, sinon qu’il m’en avait parlé et avait été informé des cures étranges du Ça. Mais il n’apprit pas à s’agenouiller. Et c’est dommage. Sa mère est une femme très pieuse et voudrait bien qu’il apprenne à prier ; dans son enfance, il priait avec ardeur. Mais il semble qu’il soit encore trop fâché contre son père — il avait créé son dieu à l’image dudit père — pour plier le genou devant lui.

J’ai encore quelque chose à vous conter : un jeune homme est venu l’autre jour me rendre visite ; il y a un an jour pour jour que je le soigne. Il souffrait d’une angoisse terrible qui le poursuivait jour et nuit. Quand il arriva chez moi, il savait déjà que c’était une phobie de castration et me raconta tout de go un rêve qu’il avait eu dans son père, un cap de more — à l’opposé de ses deux frères, mon client a les cheveux très noirs. Encore enfant, il s’était offert un rhume chronique et on lui retira un morceau de cloison nasale avant qu’il fût longtemps. Je connais cela : c’est un truc du Ça pour châtrer symboliquement le père. Et dix ans plus tard, sans le moindre prétexte plausible, le jeune homme s’était fait faire l’ablation des deux gros orteils : il avait symboliquement châtré ses deux frères. Il n’a pas été débarrassé de son angoisse pour autant. Il vient de la voir disparaître après une année d’analyse pénible. Ce qui est drôle dans cette histoire, c’est que ce jeune homme ressent très vivement le désir de jouir en femme, mais n’en veut pas moins et dans une certaine mesure, agir en hétérosexuel. Il a préféré retourner son désir d’être châtré pour devenir femme — tel qu’il se présente dans son rêve — contre son père et ses frères, et paya ce méchant souhait par des opérations du nez, des orteils et par son angoisse.

Le Ça joue des tours extraordinaires : il guérit, il rend malade, il obtient l’amputation de membres sains et fait courir les gens en rond. Bref, c’est un phénomène capricieux, déconcertant et divertissant.

En toute affection

Patrick.