I. – Leur relation avec la structure psychique

Dans la théorie de Freud, la structure du psychisme est composée de trois parties principales qui se différencient par leurs fonctions. Le ça, la partie la plus liée au corps, est le réservoir des pulsions et par conséquent la source d’énergie de toutes les activités psychiques. Cela signifie qu’il est la matrice dynamique dont dérivent les autres systèmes, le moi et le surmoi. Le ça représente les nécessités inconscientes, les plus primitives et les plus élémentaires d’une personne ; elles sont dictatoriales et n’admettent ni compromis, ni renoncement. Le moi est l’interprète et l’intermédiaire entre les diverses parties du psychisme et le monde extérieur. Le surmoi est le représentant intériorisé des objets les plus importants d’une personne, ses parents, le résidu interne de ses liens émotionnels les plus primitifs et les plus intenses. C’est le système de toute la moralité, consciente et inconsciente.

Ces différenciations sont produites par le fait que l’individu existe dans un monde duquel il dépend du fait de ses pulsions : son désir de rester vivant, sa nécessité de plaisir et sa crainte de la destruction.

Il semble évident qu’un organisme qui dépend dans une large mesure d’autres organismes et d’autres forces extérieurs à lui pour atteindre ses buts, doive être influencé et transformé par ces contacts. Quels sont donc les processus par lesquels ces altérations (ces différenciations de la substance originaire) se produisent ? J’essaye de montrer dans cette partie le rôle que jouent les mécanismes d’introjection et de projection dans ces changements.

A) Le moi

Dans le schéma de Freud, le moi est « la partie superficielle du ça ». Cette position détermine ses fonctions : il doit assurer la médiation entre les événements intérieurs et les événements extérieurs. C’est-à-dire qu’il doit reconnaître les faits et les objets du monde extérieur et se familiariser avec eux – les percevoir et juger de leur utilisation possible pour la satisfaction des nécessités du ça. Le rôle du moi, connaissance et jugement, s’étend ensuite aux nécessités internes et aux commandements et prohibitions issus du surmoi. Il doit juger aussi de leur conformité avec les conditions données du monde extérieur. Le moi n’est pas seulement l’officier de liaison entre le ça, le surmoi et le monde extérieur, il a aussi le commandement des opérations qui doivent être accomplies par l’activité motrice.

Il décharge des tensions intérieures pénibles, obtient la gratification ou soulage l’angoisse par des moyens objectifs ou subjectifs, c’est-à-dire par des actes réalisés sur une source extérieure de plaisir ou bien en imaginant ou en hallucinant l’expérience satisfaisante. Parfois il permet le libre passage aux désirs du ça, d’autres fois il accentue des modifications de ces désirs, ce qui peut aboutir à la sublimation ou à l’inhibition. En assurant la médiation entre les systèmes psychiques et le monde extérieur, il développe des fonctions et des techniques diverses (des mécanismes de défense). Puisque les organes sensoriels et le passage vers la motricité se trouvent dans son champ d’action, il contrôle les processus afférents et efférents.

Toutes ces activités du moi (qui ont été énumérées sommairement) dérivent de sa fonction primaire de perception. « …(le moi) se crée évidemment à partir de son noyau, le système Pcpt… »1. « Dans le moi, la perception joue le rôle qui, dans le ça, est dévolu à la pulsion »2.

La partie superficielle du ça sur laquelle les stimuli extérieurs font impact apprend à les percevoir, c’est-à-dire à les accepter ou à les rejeter. La perception n’est pas une expérience passive pour le moi, mais elle implique diverses activités liées entre elles. Avec l’attention, qui est nécessaire à la perception (qui fait partie de la perception) le moi apporte quelque chose de lui-même, que nous pourrions appeler intérêt ou curiosité, aux stimuli extérieurs. Il cherche les stimuli du monde extérieur, comme le dit Freud, le moi et le monde se rencontrant à moitié chemin. Il est ensuite actif lorsqu’il accumule ce qu’il a perçu et reçu dans le système de la mémoire, et lorsqu’il l’utilise dans les actes perceptifs ultérieurs. De cette façon, le moi devient conscient du monde extérieur et se familiarise de plus en plus avec lui. Ainsi la perception mène-t-elle à la conscience, et, dans leur fonctionnement ultérieur, elles se renforcent réciproquement. Bien qu’il ne soit pas conscient dans sa totalité, ce qui provient de sa relation avec le ça inconscient, le moi devient le siège de la conscience, du sens du temps et de l’espace, de la raison et de la logique, et de la tendance à la synthèse et au fonctionnement cohérent. Sous tous ces aspects, il diffère du ça et ces différences proviennent en dernière analyse de sa capacité de perception.

Jusqu’à maintenant nous avons lié la perception à la réception des stimuli. Cela semble tout à fait naturel – les termes mêmes que nous utilisons montrent que nous tendons à considérer ces deux processus comme très étroitement reliés ensemble ; ils ont la même racine (voir aussi le mot allemand Wahrnehmen, ou des mots comme « comprendre » et « appréhender », qui décrivent un résultat de la perception).

Cependant, la perception est liée aussi au refus des stimuli, et le moi n’est pas seulement l’organe de la réception.des stimuli, mais il fonctionne aussi comme une barrière contre eux. Il dépend de son jugement sur les stimuli qui lui surviennent qu’il agisse dans une fonction ou dans l’autre. Freud a décrit le processus de jugement de la façon suivante : « Originairement, la qualité sur laquelle on doit juger peut être bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. Si on l’exprime dans le langage des pulsions les plus anciennes, c’est-à-dire des pulsions instinctuelles orales, l’alternative devient : « J’aimerais « manger ceci, ou j’aimerais le cracher » ; ou, en la transposant à un stade ultérieur : « J’aimerais prendre ceci en moi, et maintenir cela « hors de moi. »3.

Il commente que, si l’on suit aussi ce jugement jusqu’à son origine, il peut être pris comme exemple du développement des fonctions intellectuelles à partir de l’interaction des pulsions primaires.

En tant que partie superficielle du ça, le moi est dirigé par les pulsions, les nécessités du ça, et le processus complexe de la perception a la finalité d’assurer la médiation entre le ça et le monde extérieur. Il est essentiel que le moi permette l’entrée seulement aux stimuli utilisables, et exclue ceux qui sont dangereux. Dans les deux aspects de la perception l’introjection et la projection entrent en jeu. Quand le moi reçoit des stimuli de l’extérieur, il les absorbe et en fait une partie de lui-même, il les introjecte. Quand il les exclut, il les projette, car le jugement sur leur nocivité suit un essai d’introjection. La sélection, la discrimination, etc., sont fondées sur l’introjection et la projection. (Ce n’est qu’après avoir acquis une certaine expérience, à un stade évolutif assez avancé, que le moi peut se passer de sa méthode originaire d’éprouver les stimuli en les prenant d’abord en lui.)

Ce n’est pas seulement en expulsant un stimulus extérieur inutile dont, par exemple, il reconnaît que l’introjection serait une erreur, que le moi utilise la projection. Lorsqu’il décharge des tensions internes, il projette quelque chose de lui-même. Ainsi la projection porte sur ce qui était originairement une partie de la personne, aussi bien que sur ce qui était originairement une partie du monde extérieur. Bien plus, alors que la projection de ce qui est mauvais et inutile est plus spectaculaire et a été découverte très tôt dans le travail analytique, des observations plus récentes ont montré que le moi projette aussi ce qui est bon et utile. En fait, on pourrait dire que cette notion est impliquée dans l’affirmation de Freud qu’il projette — « il expulse tout ce qui, à l’intérieur de lui-même donne naissance à un sentiment pénible »4 – parce que les tensions internes ressenties comme pénibles doivent être réduites en dernière analyse à la coexistence des deux pulsions opposées de vie et de mort, des pulsions qui visent l’autoconservation et le plaisir et des pulsions dangereuses et destructrices. Le moi expulse des pulsions libidinales et réalise un investissement libidinal sur un objet : c’est une notion analytique familière. Dans la perspective que nous adoptons, cela représente une projection de ce qui est bon et utile, puisque les pulsions libidinales dérivent de la force de vie. En rencontrant les stimuli extérieurs à mi-chemin, le moi les rencontre avec son agressivité et sa libido à la fois – quoique les proportions varient suivant les cas. Dans cette conception, l’introjection ne porte pas non plus exclusivement sur ce qui fait partie du monde extérieur, car l’introjection peut se produire après la projection. Un objet peut devenir bon et désirable précisément par suite d’une projection antérieure de ce qui était bon, et lorsque le moi, dans son contact ultérieur avec cet objet, introjecte quelque chose de lui, il récupère ce qui lui appartenait en partie originairement, il « réintrojecte »5. L’introjection et la projection entrent en interaction de multiples manières.

L’affirmation que le moi se différencie du ça à partir de la perception ne signifie pas seulement qu’il développe sa capacité de percevoir et obtient par là la conscience et la connaissance de la réalité. La perception, et les opérations qui en font partie (faire attention, s’apercevoir de quelque chose, l’accumuler dans la mémoire, juger, etc.), sont liées à l’introjection et à la projection, et ce sont ces processus d’ajouter quelque chose de nouveau à la personne ou de la libérer de quelque chose d’elle-même qui ont un rôle inestimable dans la différenciation du ça originaire en un moi. C’est le point que je voudrais faire ressortir dans cet examen. Ces mécanismes d’introjection et de projection ne constituent pas seulement un aspect essentiel de la fonction du moi, ils sont la racine du moi, l’instrument de sa formation même. Apprécier le rôle que l’introjection et la projection jouent dans le premier développement et dans la fonction de perception nous amène à nous rendre compte que la perception ne peut être séparée de la relation d’objet. On voit alors clairement pourquoi la perception est le « noyau » du moi, et pourquoi cette fonction de l’organisme aboutit à la profonde transformation de l’être humain d’une créature menée par ses pulsions en un être social doué de raison et de contrôle. Nous pouvons maintenant considérer le développement du moi sous un autre angle.

À mon avis, le terme « stimulus », qui dérive de la physiologie, tend à obscurcir la question. Objectivement, les stimuli qui font impact sur le ça et mettent en marche la perception et la formation du moi viennent de la nature physique (animée ou inanimée) et des êtres humains, des personnes de l’entourage du bébé. Mais dans l’expérience subjective, qui est tout d’abord sensation corporelle, le monde et ses stimuli veulent dire la mère nourricière parce que c’est à son contact que le bébé a ses sensations les plus importantes. (Pendant longtemps, l’enfant prend les choses « pour des personnes », il considère ses parents comme omnipotents et les rend responsables de toutes ses expériences.) Le bébé perçoit des phénomènes qui sont en fait causés par des événements naturels comme des sensations qui se fondent avec ses nécessités pulsionnelles ou interfèrent avec elles, il en attribue la cause à sa mère nourricière et les interprète en termes oraux.

Ainsi on peut faire remonter la perception du monde extérieur, avec toutes les activités qu’elle implique, jusqu’aux premiers contacts du bébé avec un autre être humain, et, en particulier, jusqu’à ses expériences au sein de sa mère. C’est là sa source externe de sensations, de satisfaction ou d’insatisfaction, de plaisir ou de douleur, la plus importante. La première perception importante doit se trouver avant tout dans les sensations6 de recevoir par la bouche, de sucer, d’avaler, de vomir.

En outre puisque le développement pulsionnel commence sous la primauté orale, les expériences orales impriment leur sceau sur toutes les sensations et sur toutes les expériences, de sorte qu’au début toutes les expériences comprennent des éléments oraux : crier, avaler, cracher (introjecter et projeter), cela intervient toujours. Ce n’est pas dénier par là la multitude des pulsions et des besoins de l’enfant ; c’est simplement les voir dans leur rapport avec les pulsions orales dominantes, ce qui est d’accord avec l’idée acceptée de la primauté orale. En ce sens il est justifié de considérer la sensation orale d’alimentation comme la première perception.

Le bébé commence par l’introjection du sein, et continue à introjecter tous ses objets. Puisque ceux-ci mêmes sont des entités psychologiques, il n’est pas surprenant que l’introjection et la projection mènent à une interaction de forces psychologiques qui produit des résultats dynamiques : le développement du moi et du surmoi, la formation du caractère7.

Ces conclusions peuvent être confirmées dans une certaine mesure, c’est-à-dire sur des enfants de quelques mois, par l’étude de leur comportement. Le bébé arrive à connaître le monde extérieur en « mettant tout dans sa bouche ». Il consacre aussi une attention intense aux objets qui l’entourent, et il se familiarise avec eux pas à pas et peu à peu, en regardant, en suçant, en touchant. La bouche, les mains, les yeux, les oreilles font entrer en lui l’objet de sa curiosité et l’absorbent. Quand le contrôle musculaire le permet, il imite l’objet, représente à l’aide de son propre corps ce qu’il a « remarqué » à propos de la personne dont il s’occupe, montrant ainsi qu’il l’a absorbée, « introjectée ». Certaines écoles psychologiques postulent un instinct d’imitation. Dans la perspective présentée ici, l’imitation n’est pas un instinct particulier, mais un aspect du processus complexe de la perception et de la relation objectale.

On peut se demander alors à quel moment précis commence le moi, comme différenciation du ça amorphe. Pouvons-nous identifier son premier pas ? Il est évident que le moi ne commence pas à exister tout d’un coup comme entité bien établie. Il se développe graduellement, par répétition de l’expérience, et de façon inégale dans ses diverses fonctions. Selon l’analogie de Freud, son écorce n’est pas également solide immédiatement et dans toutes ses parties. La conscience, pour prendre l’une des fonctions du moi, sera d’abord flottante et momentanée, et ne deviendra permanente sous certains aspects que peu à peu. Alors que nous ne sommes pas capables de déterminer dans la pratique le commencement du moi (mais, en aiguisant notre perception, il est possible que nous y arrivions), nous pouvons être clairs dans nos conceptions, et, dans notre cadre conceptuel, nous pouvons définir le commencement du moi par les premières introjections d’une autre entité psychique.

Du fait de ses nécessités et de son désemparement extrême, guidé par ses pulsions orales, le bébé se tourne vers le monde extérieur et établit le contact avec un autre être humain. Il tète le sein de sa mère. Ce processus simple peut être défini de plusieurs façons : comme une expression directe de nécessités pulsionnelles ; c’est une activité du ça (puisque, par définition, le ça est le siège des pulsions) ; ou puisque, encore par définition, c’est la partie superficielle du ça, c’est-à-dire le moi, qui se charge des relations avec le monde extérieur, c’est une activité du moi. Nous ne jouons pas sur les mots. Le poids de notre argumentation est le suivant : lorsque nous considérons les processus les plus primitifs, nous ne pouvons pas faire de distinction nette entre le ça et le moi, car, à notre avis, le moi se constitue à partir d’expériences en rapport avec le monde extérieur. Les contacts les plus primitifs (les introjections et les projections) mettent ce processus en marche. La première tétée de l’enfant n’est donc ni une activité du ça ni une activité du moi ; elle est les deux, elle est une activité du moi en formation.

Freud a comparé le fonctionnement de l’organe le plus complexe, le psychisme, à celui de l’organisme le plus simple, l’amibe. La vie se maintient grâce à l’incorporation d’une matière étrangère, mais utile, et grâce à une expulsion de matière propre à l’organisme, mais nuisible. L’incorporation et l’expulsion sont les deux processus les plus fondamentaux de tout organisme vivant. Le psychisme, qui fait aussi partie des organismes vivants, ne fait pas exception à cette règle : il accomplit son adaptation et son progrès en utilisant tout au long de son existence les processus fondamentaux d’introjection et de projection. Les expériences consistant à introduire quelque chose dans la personne et à expulser quelque chose hors d’elle sont des événements psychiques de première grandeur. Ce sont non seulement les processus fondamentaux qui entretiennent la vie (comme dans le métabolisme physique), mais ceux qui produisent toutes les différenciations et les modifications dans un organisme donné. Cette incorporation et cette expulsion consistent en une interaction entre l’organisme et le monde extérieur ; et sur ce patron fondamental reposent tous les rapports entre le sujet et l’objet aussi complexes et artificiels qu’ils puissent paraître. (Je crois qu’en dernière analyse, nous pouvons les retrouver au fond de toutes nos relations si complexes avec les autres.) Les patrons qu’utilise la nature semblent être peu nombreux, mais leurs variations sont inépuisables.

L’action combinée de l’introjection et de la projection rend compte de la transformation en moi d’une partie du ça ; des perturbations dans cette interaction produisent des échecs dans le développement. Un enfant « trop bon » absorbe ses objets sans discrimination ; il reste une coquille pleine de rôles et d’imitations, et ne devient pas un « caractère ». Il manque de « personnalité ». Nous pouvons établir un parallèle entre cette observation et une autre dans le domaine de la psychothérapie. Dans l’hypnose et les techniques similaires, les symptômes disparaissent grâce à l’acceptation passive et indiscriminée de la suggestion par le patient, mais sa personnalité reste inchangée. La psychanalyse porte sur la structure de la personnalité et arrive ainsi jusqu’au noyau des symptômes, en travaillant sur les résistances du patient, c’est-à-dire que la coopération active et critique du patient implique l’usage combiné des fonctions fondamentales d’introjection et de projection.

L’idée que l’introjection et la projection sont les architectes de la structure psychique et qu’elles édifient le moi depuis le commencement de la vie n’est pas admise universellement en psychanalyse. Ce sont surtout les recherches de Mélanie Klein qui ont fourni les données qui nous permettent d’apprécier ce rôle de l’introjection et de la projection. Ferenczi a introduit ce concept d’introjection en psychanalyse, et Freud, bien qu’il ait fait remonter le jugement « dans le langage le plus ancien, c’est-à-dire le langage oral », jusqu’à l’introjection et à la projection, n’a reconnu explicitement l’influence de l’introjection et de la projection sur la formation du caractère (c’est-à-dire sur le moi), qu’après le déclin du complexe d’Œdipe. Comme nous le montrons ici, les découvertes de Mélanie Klein sur la formation du moi sont tout à fait dans la ligne de Freud, bien que ce fait ne soit pas reconnu par tous en ce moment. Quand nous considérerons la formation du surmoi, nous verrons que son travail a pourtant amené à des divergences importantes par rapport à quelques-unes des idées de Freud.

L’introjection et la projection se produisent tout au long de la vie, mais elles sont sujettes à l’évolution, comme tous les autres processus, et elles sont influencées par l’expansion des fonctions du moi. Leur but essentiel – obtenir le plaisir et éviter la douleur – reste le même, mais ce qui constitue le plaisir et la douleur change à mesure du progrès total de la personne. Les mécanismes d’introjection et de projection commencent sous la domination des pulsions orales, mais à partir du but primitif, corporel et égocentrique, de prendre ou d’expulser (« manger ou cracher ») se développe l’art de donner ou de recevoir dans les relations évoluées, la fonction supra-personnelle de procréation dans la sexualité adulte, comme l’échange sublimé de créativité concrète ou abstraite.

B) Le surmoi

L’idée que l’introjection mène à la formation du surmoi est pleinement acceptée dans la pensée psychanalytique, tandis qu’on ne reconnaît pas unanimement que l’introjection joue un rôle identique dans la construction du moi.

Il y a plusieurs raisons à cela. Les recherches sur le développement du moi ont été, en général, plus récentes, alors que les conflits entre le moi et le surmoi (qu’on n’appelait pas au début par ce nom) ont retenu dès l’abord l’attention des psychanalystes, parce qu’ils étaient évidents. En outre, les patients de Freud étaient des adultes, et présentaient de ce fait les conflits propres à un moi évolué. Bien que Freud soit arrivé à reconstruire le développement du moi en découvrant l’élément de régression dans la maladie mentale, il n’a pas eu l’occasion de voir les processus de la croissance d’aussi près que le permet l’analyse des enfants. Quand Mélanie Klein a découvert, grâce à sa technique de jeu, l’approche qui convenait aux jeunes enfants, ses observations ont donné une impulsion nouvelle aux recherches sur la formation du moi, et les problèmes du moi en développement se sont situés beaucoup plus au centre de l’investigation psychanalytique.

Il peut sembler étonnant qu’après avoir établi l’effet structurel de l’introjection dans le domaine de la recherche à propos du surmoi, les psychanalystes n’aient pas été amenés, par les seules considérations théoriques, à appliquer au moi ce qui avait déjà été découvert du surmoi. Mais la psychanalyse a toujours été une science empirique, et n’a jamais été fondée sur des conclusions théoriques.

Ferenczi, quand il a introduit le concept d’introjection, voulait surtout montrer qu’elle est l’origine de l’élargissement des intérêts de l’enfant. À son avis (et aussi à celui des auteurs de ce livre) tout progrès psychique est dû à l’introjection croissante de l’entourage par l’enfant. Freud a repris ce concept de Ferenczi et est arrivé à de nouvelles découvertes. Dans des travaux ultérieurs, l’introjection est devenue la clef de la compréhension de la mélancolie (1917), puis de celle de la structure générale du psychisme (1923). Quand il forge le terme de « surmoi » dans sa formulation finale sur l’instance morale dans le psychisme, il écrit :8 « … et cette essence supérieure n’est autre que le moi idéal, le surmoi dans lequel se résument nos rapports avec nos parents. Petits enfants, nous avons connu ces êtres supérieurs qu’étaient pour nous nos parents, nous les avons admirés, craints, et plus tard, assimilés, intégrés à nous-mêmes » (les italiques sont de moi).

Cette déclaration sans équivoque qu’il répète et qu’il élabore fréquemment dans ses écrits ultérieurs ne laisse aucun doute sur son opinion à l’égard du rôle décisif joué par l’introjection dans la formation du surmoi, et elle a trouvé la confirmation la plus pleine dans la recherche psychanalytique ultérieure. Mais on n’a pas tiré, en général, certaines conclusions qui se déprennent de l’exposé de Freud sur la formation du surmoi.

Freud a lié l’origine du surmoi à la dissolution du complexe d’Œdipe9. Quand l’enfant dépasse (avec plus ou moins de succès) son complexe d’Œdipe, il établit ses parents à l’intérieur de lui-même, il construit en lui-même leur « essence supérieure ». L’identification avec les parents, l’acceptation de leurs exigences prend la place des désirs œdipiens. Mais l’identification qui résulte de l’introjection n’est pas complète, puisque, sous certains aspects très essentiels, l’enfant ne doit pas ressembler à ses parents.

« Ce surmoi n’est cependant pas un simple résidu des premiers choix d’objets par le ça ; il a également la signification d’une formation destinée à réagir énergiquement contre ces choix. Ses rapports avec le moi ne se bornent pas à lui adresser le conseil « sois ainsi » (comme ton père) mais ils impliquent aussi l’interdiction « ne sois pas ainsi » (comme ton père) ; autrement dit : « Ne fais pas tout ce qu’il fait, beaucoup de choses lui sont réservées, à lui seul »10.

L’introjection des parents est un processus sélectif, on doit exclure certains de leurs aspects. Le moi discrimine les objets du monde extérieur ; il introjecte certains de leurs aspects et en projette d’autres, et il suit aussi ce patron fondamental en ce qui concerne les parents au stade œdipien. Ce n’est donc pas seulement l’introjection qui préside à la formation du surmoi. La projection y intervient également. Et en effet le processus de formation du surmoi avorterait totalement si cette projection ne se produisait pas. C’est grâce à la combinaison de ces deux mécanismes que l’enfant aboutit à une identification avec ses parents susceptible d’exercer une contrainte sur les désirs œdipiens et d’établir « une formation réactionnelle énergique ». La formation du surmoi, elle aussi, est une conséquence structurelle de l’action combinée de l’introjection et de la projection.

Selon Freud, le surmoi est « l’héritier » ou le successeur du complexe d’Œdipe. Le complexe d’Œdipe représente la culmination du développement sexuel de l’enfant, il marque la fin de sa première poussée. La période de latence suit son déclin, jusqu’à ce que la seconde poussée du développement sexuel se produise avec la puberté et amène l’établissement de la sexualité adulte. La fin du complexe d’Œdipe, le commencement de la période de latence et la formation du surmoi sont des processus liés entre eux. Freud pensait que le surmoi, qui occupe la place du complexe d’Œdipe, contribue à son déclin même. Cela semble difficile à admettre. Si le surmoi est le successeur du complexe d’Œdipe et s’il doit sa naissance à sa destruction, il semble difficile de comprendre la façon dont il peut contribuer à provoquer son déclin. La solution de ce problème peut cependant être trouvée si nous interprétons de façon différente les facteurs qui produisent cette situation.

Freud énumère plusieurs raisons de la dissolution du complexe d’Œdipe. Il peut se faire qu’il arrive à sa fin parce que le cours prédestiné de la libido le dépasse et le condamne à disparaître, comme la première dentition est condamnée à tomber. Il peut se faire que l’enfant abandonne cette position pénible à cause de la frustration permanente de ses désirs. Ces deux explications sont complémentaires, puisqu’elles combinent une approche biologique avec une approche psychologique. Cependant la seconde soulève le problème du mécanisme par lequel on abandonne un objet désiré et frustateur : qu’est-ce qui rend l’enfant capable de renoncer à ses désirs œdipiens, de renoncer à ses parents comme objets de ses désirs passionnés ? Les recherches de Freud sur les processus de la mélancolie nous donnent la réponse. Il a découvert que dans la mélancolie, qui est la réaction pathologique à l’expérience de la perte d’un objet aimé (soit par la mort, soit par un changement dans les sentiments), le moi, alors qu’il abandonne l’objet dans le monde réel, l’établit à l’intérieur de lui-même ; il introjecte l’objet aimé et perdu.

Comme le mentionne Freud11, on ne savait pas à la date où il explique la mélancolie en la reliant au mécanisme d’introjection, combien ce processus est fréquent et typique. Il avait décrit l’introjection qui se produit dans la mélancolie comme « une sorte de régression au mécanisme de la phase orale »12. En d’autres termes, la mélancolie est simplement l’exemple le plus grave du principe qui gouverne les processus psychiques dans la situation où un objet aimé est perdu.

Cette perte est vécue par l’enfant au déclin du complexe d’Œdipe, quand il doit renoncer à ses parents comme objets sexuels. Le mécanisme d’introjection entre en jeu, ce qui fait que le surmoi, constitué par les parents intériorisés, remplace la constellation œdipienne antérieure.

Tout processus psychique doit être considéré au moins sous trois aspects. Il vise à obtenir la satisfaction de pulsions libidinales ou destructrices et il est par conséquent un dérivé des nécessités pulsionnelles. Il vise à éviter la douleur et l’angoisse, et, par là même, il constitue un mécanisme de défense. Il augmente et exerce les fonctions psychiques et a ainsi un caractère évolutif. L’importance relative de ces trois facettes peut varier dans chaque cas donné. L’introjection des parents au moment de la dissolution du complexe d’Œdipe vise surtout au double but de défense (contre la douleur de la perte d’objet) et de croissance mentale.

Mais, d’autre part, si l’introjection se produit toutes les fois que naît la situation de perte d’objet, il y a beaucoup d’occasions antérieures en date à la dissolution du complexe d’Œdipe où l’introjection d’un objet aimé peut se produire. Et l’observation psychanalytique des jeunes enfants, corroborée par l’étude de leur comportement, ne laisse certes pas de doute à ce sujet. La première enfance croule sous le poids du danger de la perte d’objet (subjectivement vécue). L’expérience subjective de la perte de la mère se produit sans cesse pour le bébé, puisque « quand il n’a pas vu sa mère une fois, il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir »13.

Freud situe en gros la formation du surmoi dans la cinquième année, alors qu’il place la formation du moi bien plus tôt (le moi existant déjà à la seconde phase orale, à la phase narcissique, c’est-à-dire dans la première enfance). Dans cette conception de Freud, par conséquent, il semblerait qu’il y a une lacune dans le développement structurel du psychisme de l’enfant. Pourtant les références abondantes dans les écrits de Freud à des phénomènes antérieurs d’introjection et de projection nous donnent un autre tableau dont la vérité nous est démontrée par des observations d’abord faites par Mélanie Klein dans des analyses précoces, et confirmées ensuite par nombre d’analystes, aussi bien dans leur travail avec les adultes. La conclusion (qui suit le principe de l’évolution graduelle de toutes les fonctions humaines) est que le surmoi tel que le décrit Freud est le résultat final d’un long processus qui traverse diverses phases reliées à celles du développement des pulsions et du moi.

Voilà donc la réponse à la contradiction apparente dans l’affirmation de Freud que le surmoi surgit des ruines du complexe d’Œdipe, et qu’il constitue cependant l’instrument de sa rupture. Avec le déclin du complexe d’Œdipe, la formation du surmoi atteint un stade nouveau et important, tandis que les introjections (et projections) antérieures constituent ses fondements.

Freud a attribué sans aucun doute un certain rôle à ces introjections antérieures dans la formation du surmoi, puisqu’il parle des identifications de l’enfant avec ses parents (qui résultent de l’introjection) comme « ayant probablement eu lieu depuis longtemps ». Après avoir traité de l’introjection comme une défense contre la perte d’un objet et fait remarquer que l’enfant vit cette perte au déclin du complexe d’Œdipe, Freud dit : « … C’est en compensation de la perte subie que les anciennes identifications avec ses parents se trouvent ainsi renforcées dans son moi… »14.

Nous ne pouvons plus aujourd’hui mettre en doute le fait des identifications plus primitives de l’enfant avec ses parents, et nous soutenons qu’elles constituent le surmoi dans les toutes premières phases autant qu’au déclin du complexe d’Œdipe.

L’introjection et la projection se situent parmi les tout premiers mécanismes psychiques. Mais le même mécanisme utilisé à des niveaux différents de maturité peut avoir des effets différents. Les premiers objets introjectés diffèrent beaucoup du surmoi, bien qu’ils aient certains traits communs avec lui. Le point culminant d’un processus diffère des étapes précédentes, mais les étapes précédentes se fusionnent entre elles et dans le point culminant. Il y a une continuité génétique entre les craintes de persécution du bébé, éveillées d’abord par ses pulsions cannibaliques, l’angoisse de l’enfant en période de latence liée à la voix intérieure de ses parents qui le désapprouvent, et le sentiment de culpabilité, de mortification et de remords de l’adulte qui a manqué à ses idéaux.

Les stades primitifs du surmoi sont constitués dans des phases où les phantasmes primitifs déterminent la relation du bébé avec ses objets, et le concept de ses parents s’en trouve grossièrement distors. L’introjection commence au stade des objets partiels, avec l’introjection du sein de la mère, auquel le bébé attribue un pouvoir extrême pour le bien comme pour le mal, le pouvoir de donner du plaisir et de la sécurité comme celui de provoquer la douleur et la persécution. Progressivement l’orbite émotionnelle et intellectuelle du bébé s’élargit. Ce progrès entre en interaction avec le changement progressif des primautés pulsionnelles, et reflète le résultat des mécanismes d’introjection et de projection. Les figures internes correspondent dans une certaine mesure à ses objets dans le monde extérieur, bien qu’elles soient loin d’être des portraits fidèles des personnes réelles de l’entourage de l’enfant. Le bébé progresse du stade des objets partiels à celui des objets complets, c’est-à-dire des personnes individualisées, et le progrès dans la perception signifie aussi un mouvement vers des concepts plus réalistes. Ce processus se reflète dans le monde d’objets internes de l’enfant, qui sont d’abord des « parties » extrêmement phantasmatiques (correspondant à des notions primitives au sujet de ses parents) et ressemblent de plus en plus aux parents réels, pour apparaître enfin sous les traits du surmoi tel que le décrit Freud. Ce surmoi constitue l’apogée d’un système qui se développe pari passu avec la croissance du moi et en influence mutuelle avec lui. C’est le surmoi du stade génital, il représente donc un grand progrès par rapport aux introjections antérieures. Il a une constitution plus évoluée que celle des objets internes phantasmatiques des périodes primitives, plus intégrée et plus stable, et plus dans la ligne d’une moralité sociale réaliste.

Les tensions entre le moi et le surmoi (les objets introjectés) varient en contenu selon le stade de développement considéré. Les interdictions et les commandements émis par le surmoi correspondent aux pulsions dominantes à un moment donné, par exemple, au moment du complexe d’Œdipe « classique » pleinement développé, les interdictions se dirigent contre les désirs passionnés à l’égard d’un des parents et contre la rivalité meurtrière à l’égard de l’autre, comme Freud l’a d’abord découvert. À la phase anale, les pulsions sadiques-anales et à la phase orale, les pulsions sadiques-orales sont interdites, par le type correspondant du surmoi. On peut se rappeler ici que Abraham a attiré l’attention sur l’inhibition de la voracité dans la première enfance, et que Ferenczi a présenté la notion de « moralité sphinctérienne ».

Bien que Freud ait montré que l’introjection se produit dans la toute première enfance, c’est-à-dire bien avant l’époque à laquelle il a attribué le complexe d’Œdipe, et bien qu’il ait reconnu les conséquences structurelles de ce mécanisme, il a fait remonter sans équivoque le début du surmoi au déclin du complexe d’Œdipe. En outre il a considéré que les introjections ultérieures des parents ou de leurs substituts, affectent simplement le caractère du moi, et non celui du surmoi. L’idée que la formation du moi et celle du surmoi commencent dans la première enfance et progressent en interaction s’écarte de l’opinion de Freud et présente quelques problèmes nouveaux. Si comme nous l’admettons, les objets introjectés pendant l’enfance construisent à la fois le moi de l’enfant et son surmoi, nous aurons à découvrir le facteur qui détermine l’issue de l’introjection et de la projection. Quand une introjection contribue-t-elle à la formation du moi ? Quand contribue-t-elle à la formation du surmoi ? Je dirais que ce facteur de discrimination réside dans les attributs du parent introjecté qui intéressent l’enfant de façon prédominante au moment considéré. La situation émotionnelle dans laquelle l’enfant accomplit l’acte d’introjection décide de son résultat. On doit considérer la situation totale des affects, des désirs pulsionnels et des contenus prédominants de l’angoisse. En d’autres termes, ce qui décide de l’issue d’un acte d’introjection est le motif dominant de l’aspect de l’enfant qui intervient lorsqu’il introjecte son objet. Si l’intérêt essentiel dans l’acte d’introjection est centré sur l’intelligence des parents, sur leur habileté, sur leur maniement des objets physiques – fonctions qui appartiennent à la sphère intellectuelle et motrice du moi – l’objet introjecté est inclus surtout dans le moi de l’enfant15. Si l’enfant introjecte son objet au moment d’un conflit actuel entre l’amour et la haine, et s’il est surtout intéressé, par les attributs éthiques de l’objet, l’objet introjecté contribue à la formation du surmoi. L’enfant qui introjecte sa mère alors qu’elle est en train d’accomplir une action déterminée, par exemple, de le laver, apprend ainsi à se laver lui-même (ou à laver un objet) – c’est-à-dire qu’il acquiert une habileté. Cela serait un exemple d’introjection favorisant le développement du moi.

Dans les phantasmes inconscients, cependant, le lavage peut avoir une signification morale, comme de réparer un objet détérioré par la saleté, et cette signification peut avoir une importance déterminante à ce moment donné. Dans ce cas, l’introjection de la mère au moment où elle lave l’enfant ajouterait aussi beaucoup au système du surmoi.

Quand nous analysons ainsi des exemples réels d’introjection, nous arrivons à voir que la formation du moi et celle du surmoi peuvent être reliées étroitement l’une à l’autre, et nous serons avertis contre l’établissement d’une démarcation trop rigide entre les deux. Nous sommes ici de nouveau d’accord avec l’opinion de Freud que les trois systèmes, bien qu’ils jouissent d’une certaine individualité et d’une certaine indépendance, ne sont pas autarciques et peuvent toujours se fondre entre eux. Le psychisme est un, malgré sa différenciation. Le moi et le surmoi sont encore des parties du ça.

Le concept élargi du surmoi qui découle de l’œuvre de Mélanie Klein explique mieux les aspects du système du surmoi dans lesquels l’encouragement et la protection prévalent sur la peur et l’inhibition. Si nous ne nous cantonnons pas dans le surmoi constitué par l’introjection des parents du complexe d’Œdipe pleinement développé, mais si nous le considérons comme une structure construite pendant toute l’enfance et qui commence par l’introjection de la mère nourricière (du sein), nous comprendrons ces situations, aussi bien normales que pathologiques, où la relation moi-surmoi est surtout du type de la relation mère-enfant, et nous comprendrons aussi les situations où le domaine du moi est élargi et ses activités stimulées. Le surmoi bon (les objets internalisés bienveillants) agit comme un stimulant pour le développement du moi, et ne le rend pas moins capable d’expansion et de progrès que le surmoi menaçant (le père autoritaire internalisé) ne lui interdit ses activités. Dans beaucoup de cas, le jeune enfant ose entreprendre quelque chose de nouveau parce que ses parents l’encouragent à le faire, et sa confiance en lui-même est plus grande lorsqu’il a confiance en eux. Ces expériences aussi s’intériorisent et constituent un patron du surmoi. En outre, la première fois que toutes ces situations se produisent, une introjection a lieu qui aboutit à donner à l’enfant un plus grand courage au moment considéré. Quand le surmoi bienveillant produit une expansion du moi, il le fait parce que la relation de l’individu avec ses parents bons est préservée et continuée dans son monde intérieur, c’est-à-dire parce que le moi a assimilé ses objets bons et a progressé par suite de cette assimilation16.

Ces parties du surmoi, ses composantes maternelles et affectueuses, ne s’harmonisent pas facilement avec le surmoi tel que l’a décrit Freud. Dans cette conception, la rigidité du père semble constituer l’aspect essentiel du surmoi — excepté (et il s’agit peut-être de la seule exception) l’essai sur L’humour dans lequel Freud dresse le portrait de la bonté et de l’aspect secourable du surmoi, et où il déclare que ces traits ne contredisent aucunement son origine parentale.

On peut se demander si, du fait de ces divergences, il ne serait pas plus sage de réserver le terme de Freud pour le surmoi tel qu’il l’a décrit, c’est-à-dire pour les parents introjectés au déclin du complexe d’Œdipe. Une telle décision ne pourrait évidemment être prise qu’après une recherche très serrée – d’autant plus difficile que, comme on le voit dans l’essai que nous venons de citer, les descriptions de Freud ne sont pas exemptes d’équivoque. En outre, notre expérience de la recherche psychanalytique nous a appris que l’élargissement de notre connaissance nous amène à un élargissement de notre terminologie – l’extension du concept de sexualité réalisée par Freud dans ses premiers travaux en est l’exemple le plus fameux. On est plus clair en gardant le même nom pour des processus qui ont la même nature intrinsèque et qui sont liés génétiquement – c’est le cas pour les introjections primitives et celles qui se produisent pendant le déclin de la phase œdipienne. Néanmoins, il est parfois plus descriptif de parler d’« objets internes » que de « surmoi ».


1 Freud, Le moi et le ça (1923), p. 27.

2 Loc. cit., p. 30.

3 La (dé) négation (1925).

4 « II s’incorpore les objets offerts pour autant qu’ils constituent des sources de plaisir, les introjecte (suivant l’expression de Ferenczi) et rejette, d’autre part, ce qui, au-dedans de lui-même, devient source de déplaisir (voir plus loin le mécanisme de la projection) », Les pulsions et leurs destins (1915), p. 58.

5 Ce processus – la ré-introjection – est décrit plus complètement au chapitre VI. Les relations objectales où cette sorte de projection et de ré-introjection prédomine sont caractérisées par une idéalisation compulsionnelle de l’objet, combinée avec une dépendance particulière à son égard, qui, si elle n’est pas réellement un esclavage, s’en rapproche beaucoup.

6 Cf. Freud, « Le moi est avant tout une entité corporelle » (Le moi et le ça), p. 179.

7 Nous laissons de côté dans cet exposé la question de la constitution et de l’hérédité. Elle est en dehors du sujet de cette partie, qui traite seulement du développement du moi à partir de l’expérience individuelle.

8 Le moi et le ça (1923), p. 191.

9 Nous ne traitons pas ici du problème de la dissolution du complexe d’Œdipe.

10 Loc. cit., p. 189.

11 Loc. cit., p. 183.

12 Deuil et mélancolie (1917).

13 Inhibition, symptôme et angoisse, p. 108.

14 Nouvelles conférences…, trad. A. Berman p. 91.

15 Cela ne veut pas dire que le moi ne comprenne que des fonctions intellectuelles et motrices. On se souviendra que je ne traite pas dans ce chapitre du système du moi ou du surmoi dans leur totalité, mais que je m’occupe seulement du problème de l’introjection et de la projection dans leurs rapports avec ces systèmes. Je désirerais aussi faire remarquer que la description de l’influence des objets introjectés sur la formation du moi et du surmoi n’épuise pas le sujet des vicissitudes de ces objets. Ces sujets sont traités dans plusieurs parties de ce ce livre, par exemple dans Monde intérieur et monde extérieur, p. 146.

16 Cf. Paula Heimann, La sublimation et son rapport avec les processus d’intériorisation.