II. – La nature et la fonction du phantasme

Revenons maintenant à notre thèse principale. Comme on l’a dit, c’est à partir de la convergence de ces diverses lignes de preuve que la signification actuelle du concept de phantasme doit être considérée. L’examen de toutes ces sortes de faits et de théories appelle une révision des usages du terme.

Usages courants du terme « phantasme »

Chez les auteurs psychanalytiques, ce terme a parfois désigné (d’accord avec le langage courant) les « phantasmes » conscients, du type des rêves diurnes. Mais les découvertes de Freud l’ont très tôt amené à reconnaître l’existence de phantasmes inconscients. Cette acception du mot est indispensable. Les traducteurs de Freud en anglais ont adopté une orthographe spéciale du mot « phantasme », avec ph, pour différencier la signification psychanalytique du terme, c’est-à-dire les phantasmes surtout ou entièrement inconscients, du mot populaire fantasy (« fantaisie » ou « phantasme ») qui désigne des rêves diurnes conscients, des fictions, etc. Le terme psychanalytique de « phantasme » désigne essentiellement un contenu psychique inconscient, qui peut ou non devenir conscient.

Cette signification du mot a pris une importance croissante, surtout à la suite des recherches de Mélanie Klein sur les premiers stades du développement.

En outre, le mot « phantasme » a été souvent utilisé pour établir une opposition avec la « réalité », ce dernier mot étant pris comme équivalent de « faits extérieurs », « matériels » ou « objectifs ». Mais lorsqu’on appelle ainsi la réalité extérieure : réalité « objective », on a recours à une hypothèse implicite qui dénie à la réalité psychique sa propre objectivité comme fait psychique. Certains analystes tendent à opposer le « phantasme » à la « réalité » d’une façon qui sous-estime l’importance dynamique du phantasme. Il est aussi d’usage de penser au « phantasme » comme à quelque chose de « purement » ou « seulement » imaginé, à quelque chose d’irréel en contraste avec ce qui est effectif, ce qui arrive à quelqu’un. Cette sorte d’attitude tend à déprécier la réalité psychique et l’importance des processus psychiques comme tels11.

La psychanalyse a montré que le fait d’être ou non « purement » ou « seulement » imaginé n’est pas le critère le plus important dans la compréhension du psychisme humain. Savoir à quel moment et dans quelles conditions la « réalité psychique » est en harmonie avec la réalité extérieure est un aspect particulier du problème de la compréhension de la vie psychique dans sa totalité ; c’est, il est vrai, un aspect important, mais un aspect « seulement ». Nous examinerons ce point plus en détail par la suite.

La découverte par Freud d’une réalité psychique dynamique a marqué le début d’une ère nouvelle de la compréhension psychologique.

Il a montré que le monde intérieur du psychisme a une réalité vivante et continue qui lui est propre, avec ses lois et ses caractéristiques dynamiques propres, différentes de celles du monde extérieur. Pour comprendre le rêve et le rêveur, son histoire psychologique, ses symptômes névrotiques ou ses intérêts normaux et son caractère, nous devons renoncer à notre préjugé en faveur de la réalité extérieure et de notre orientation consciente vers elle, à cette sous-estimation de la réalité intérieure qui est l’attitude du moi de nos jours dans la vie civilisée ordinaire12.

Un autre point d’une grande importance dans notre thèse générale est que le phantasme inconscient est pleinement actif dans le psychisme normal, au même titre que dans le psychisme névrosé. On semble parfois supposer que la réalité psychique (c’est-à-dire le phantasme inconscient) n’a une importance extrême que chez le « névrosé » alors que chez les personnes « normales » son importance se réduit jusqu’à disparaître. Cette opinion n’est pas conforme aux faits tels qu’on peut les voir dans le comportement quotidien des personnes normales ou les observations au moyen du travail psychanalytique, particulièrement dans le transfert. La différence entre le normal et l’anormal réside dans la façon dont les phantasmes inconscients sont administrés, dans les processus psychiques particuliers au moyen desquels ils sont élaborés et modifiés ; et dans le degré de gratification directe ou indirecte dans le monde réel, dans le degré d’adaptation à ce monde que permettent ces mécanismes.

Le phantasme comme contenu primaire des processus psychiques inconscients

Jusqu’à présent, nous étions sur un terrain familier. Mais si nous mettons certaines données cliniques récentes en relation plus étroite avec certaines formules de Freud, nous ferons un progrès très net dans la compréhension de la fonction du phantasme.

L’étude des conclusions qui se dégagent de l’analyse de jeunes enfants conduit à l’idée que les phantasmes sont le contenu primaire des processus psychiques inconscients. Freud n’a pas formulé son opinion sur ce point en termes de phantasmes, mais on peut voir que cette formulation est dans la ligne essentielle de ses découvertes.

Freud dit que : « Il ne peut y avoir de fait conscient sans préparation inconsciente… »13. Tous les processus psychiques ont leur origine dans l’inconscient et ne deviennent conscients que dans des conditions déterminées. Ils surgissent soit directement des nécessités pulsionnelles, soit comme réponse à des stimuli extérieurs qui agissent sur des motions pulsionnelles. « Nous nous le représentons (le ça) débouchant d’un côté dans le somatique et y recueillant les besoins pulsionnels qui trouvent en lui leur expression psychique »14 (les italiques sont de nous).

Selon l’opinion des auteurs de ce livre cette « expression psychique » de la pulsion est le phantasme inconscient. Le phantasme est (avant tout) le corollaire mental, le représentant psychique de la pulsion. Il n’y a pas de pulsion, pas de besoin ni de réaction pulsionnelle qui ne soient vécus comme phantasme inconscient.

Au début de ses recherches, Freud s’occupait surtout des désirs libidinaux, et cette « expression psychique des besoins pulsionnels » se rapportait surtout aux buts libidinaux. Ses études ultérieures, et celles d’un grand nombre d’autres chercheurs nous ont amenés à y inclure aussi les pulsions destructrices.

Les premiers processus psychiques, les représentants psychiques des pulsions libidinales et destructrices, doivent être considérés comme le tout premier début des phantasmes. Mais au cours du développement psychique du bébé, le phantasme devient très tôt un moyen de défense contre l’angoisse, un moyen d’inhiber et de contrôler les besoins pulsionnels, et aussi une expression des désirs de réparation. On a toujours mis l’accent sur la relation entre le phantasme et la satisfaction des désirs, mais notre expérience nous a montré que la plupart des phantasmes (comme les symptômes) servent aussi à bien d’autres fins qu’à la satisfaction des désirs : par exemple au déni, à la réassurance, au contrôle omnipotent, à la réparation, etc. Il est vrai, bien entendu, que, dans un sens plus large, tous ces processus psychiques qui visent à diminuer la tension pulsionnelle, l’angoisse et la culpabilité, servent aussi le but de satisfaire les désirs ; mais il est utile de discriminer les modalités spécifiques de ces différents processus et leurs buts particuliers.

Toutes les pulsions, tous les sentiments, tous les modes de défense sont vécus dans des phantasmes qui leur confèrent une vie psychique, et révèlent leur direction et leur intention.

Un phantasme représente le contenu particulier des besoins ou sentiments (par exemple : des désirs, des craintes, des angoisses, des sentiments de triomphe, de l’amour ou de la haine) qui dominent le psychisme à un moment donné. Dans les premières époques de la vie, il y a une multiplicité de phantasmes inconscients qui revêtent des formes spécifiques en accord avec l’investissement de régions corporelles déterminées. En outre, ils s’éveillent ou sont abandonnés selon l’éveil, l’abandon ou les modulations des motions pulsionnelles primaires qu’ils expriment. Le monde des phantasmes présente les mêmes transformations protéiformes et caléidoscopiques que le contenu d’un rêve. Ces transformations se produisent en partie comme réactions à des stimulations extérieures, et en partie comme résultats de l’interaction des motions pulsionnelles primaires elles-mêmes.

Il pourrait être utile de citer ici quelques exemples de phantasmes spécifiques, sans examiner cependant l’époque particulière où se présentent ces phantasmes ni les relations temporelles entre ces exemples concrets.

Pour essayer de citer ces exemples de phantasmes spécifiques, nous sommes naturellement obligés de les traduire en mots ; nous ne pouvons ni les décrire ni les examiner sans cela. Mais nous nous éloignons alors de leur nature originaire et nous introduisons nécessairement un élément étranger qui appartient à des phases ultérieures du développement et au psychisme préconscient. (Nous examinerons plus loin et avec plus de détails la relation des phantasmes et de leur expression verbale.)

À partir des principes d’observation et d’interprétation que nous avons déjà décrits et qui sont solidement établis par le travail psychanalytique, nous pouvons conclure que, lorsque l’enfant manifeste son désir du sein de sa mère, il vit ce désir comme un phantasme spécifique : « Je veux sucer le mamelon. » Si ce désir est très intense (peut-être à cause de l’angoisse), il est bien possible qu’il sente : « Je veux la manger tout entière. » Il peut sentir, pour écarter le sentiment de l’avoir perdu, ou pour en obtenir du plaisir : « Je veux l’avoir à l’intérieur de moi. » S’il l’aime, il peut avoir le phantasme suivant : « Je veux caresser son visage, la flatter de la main, me blottir contre elle. » D’autres fois, s’il est frustré ou contrarié, ses pulsions peuvent être de nature agressive ; il peut les ressentir, par exemple, comme : « Je veux mordre le sein, je veux déchirer ma mère, la mettre en pièces. » Ou bien, si par exemple, des pulsions urétrales prédominent, il peut sentir : « Je veux l’inonder et la brûler. » Si son angoisse est éveillée par ces désirs agressifs, il peut avoir le phantasme : « Je vais moi-même être coupé ou mordu par ma mère » ; et quand son angoisse porte sur son objet interne, le sein qu’il a mangé et mis à l’intérieur de lui-même, il peut vouloir l’expulser et il peut sentir : « Je veux la rejeter hors de moi. » Lorsqu’il sent qu’il l’a perdue et lorsqu’il a du chagrin, il a l’impression, comme le décrit Freud, que « sa mère est partie pour toujours ». Il peut sentir : « Je veux la ramener, je veux l’avoir maintenant », et essayer de surmonter son sentiment de perte, son chagrin et son désarroi grâce aux phantasmes qui s’expriment dans les satisfactions auto-érotiques comme sucer son pouce ou jouer avec ses organes génitaux : « Si je suce mon pouce, je sens qu’elle est revenue, comme une partie de moi-même qui m’appartient et me donne du plaisir. » Si, après avoir attaqué sa mère dans ses phantasmes, après l’avoir blessée et endommagée, ses désirs libidinaux prennent le dessus, il peut sentir qu’il veut réparer sa mère, et il aura le phantasme suivant : « Je veux rassembler ses morceaux » ; « Je veux la rendre meilleure » ; « Je veux la nourrir comme elle m’a nourri », etc.

Ces phantasmes n’apparaissent et ne disparaissent pas seulement selon les changements dans les nécessités instinctuelles qui sont stimulés par les circonstances extérieures, mais ils coexistent aussi, les uns à côté des autres dans le psychisme, aussi contradictoires qu’ils soient. Tout comme dans un rêve, des désirs exclusifs les uns des autres peuvent exister et s’exprimer ensemble.

Ce n’est pas tout : ces premiers processus psychiques ont un caractère omnipotent. Sous l’influence de sa tension pulsionnelle, l’enfant très jeune ne sent pas seulement « Je veux », mais son phantasme implique aussi « Je fais » ceci ou cela à ma mère ; « Je l’ai à l’intérieur de moi » si je le veux. Le désir et la pulsion, qu’ils soient amour ou haine, libidinaux ou destructifs tendent à être perçus comme en train de s’assouvir réellement, avec un objet extérieur ou avec un objet intérieur. Cela se produit en partie à cause du caractère irrésistible de ses désirs et de ses sentiments. Dans les premiers temps, ses propres désirs et ses propres pulsions remplissent complètement son monde au moment où il les sent. Ce n’est que peu à peu qu’il apprend à distinguer le désir de sa réalisation effective, les faits extérieurs de ses sentiments à leur égard. La mesure de la différenciation dépend en partie du degré de développement atteint au moment considéré, et en partie de l’intensité momentanée du désir ou de l’émotion. Ce caractère omnipotent des désirs et des sentiments primitifs concorde avec les idées de Freud sur la satisfaction hallucinatoire chez le bébé.

L’hallucination et l’introjection primaire

Freud a été amené (par son étude des processus inconscients dans le psychisme des adultes) à affirmer qu’au début de la vie psychique : « … Tout ce qu’on pensait ou désirait était simplement imaginé de façon hallucinatoire, de la même façon que les pensées que nous rêvons chaque nuit. » C’est ce qu’il appelle « la tentative de l’enfant de se satisfaire par l’hallucination »15.

Quelles sont donc les hallucinations du bébé ? Nous pouvons supposer, puisque c’est la pulsion orale qui s’éveille la première, qu’elles portent d’abord sur le mamelon, puis sur le sein, puis sur la mère comme personne complète. Nous supposons aussi qu’il hallucine le mamelon ou le sein pour en tirer du plaisir. Comme on peut le voir par son comportement (mouvements de succion, suçotement de la lèvre, puis, peu après, du doigt, etc.), l’hallucination ne se limite pas à une simple image, mais l’entraîne vers tous les détails de son action sur l’objet qu’il désire et qu’il imagine (dans ses phantasmes) avoir obtenu. Il semble probable que l’hallucination joue plus librement dans des moments de moindre tension pulsionnelle, peut-être au moment où le bébé se réveille à demi et commence à sentir la faim, mais continue à être tranquille. À mesure que la tension augmente, la faim et le désir de sucer le sein se renforcent, et l’hallucination doit disparaître. La douleur de la frustration éveille chez le bébé un désir encore plus fort, celui de prendre le sein tout entier et de l’établir à l’intérieur de lui-même comme source de satisfaction ; ce qui le comble à nouveau pour un temps, de façon omnipotente, en pensée ou par l’hallucination. Nous devons supposer que l’incorporation du sein est liée aux toutes premières formes de la vie des phantasmes. Cette hallucination du sein internalisé gratificateur peut cependant succomber aussi, lorsque la frustration continue et que la faim n’est pas apaisée : la tension pulsionnelle devient alors trop forte pour pouvoir être déniée. La colère et des sentiments et phantasmes violemment agressifs dominent alors le psychisme, et exigent une adaptation.

Voyons maintenant ce que dit Freud au sujet de cette situation.

Il développe sa pensée : « Le moi n’a pas besoin du monde extérieur en tant qu’il est auto-érotique, mais… il ne peut s’empêcher, pendant un certain temps, de ressentir désagréablement les excitations pulsionnelles internes. Sous la maîtrise du principe de plaisir, une évolution ultérieure se réalise alors en lui. Il s’incorpore les objets offerts pour autant qu’ils constituent des sources de plaisir, les introjecte (suivant l’expression de Ferenczi) et rejette, d’autre part, ce qui, au-dedans de lui-même, devient cause de déplaisir (voir plus loin le mécanisme de la projection) »16.

Bien que Freud n’emploie pas le terme « phantasme inconscient » en décrivant l’introjection, il est évident que sa pensée est en accord avec notre hypothèse de l’existence de phantasmes inconscients dans la phase la plus primitive de la vie.

Difficultés du premier développement provenant des phantasmes

Bien des difficultés courantes de l’enfant (par exemple : difficultés d’alimentation ou d’excrétion, phobie des inconnus, angoisse lorsqu’on le laisse seul, etc.), peuvent s’intégrer parfaitement avec des thèses analytiques bien établies, et peuvent être mieux comprises dans leur signification, si on les considère comme des manifestations des phantasmes primitifs.

Freud a étudié quelques-unes de ces difficultés. Par exemple, il mentionne : « … la situation du nourrisson qui, au lieu de sa mère, aperçoit une personne étrangère » ; et, après avoir parlé de l’angoisse de l’enfant, il ajoute : « … la physionomie et la réaction par les larmes font supposer qu’il ressent de la douleur pareillement… Quand il n’a pas vu sa mère une fois il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir »17. Freud a aussi mentionné l’« incapacité qu’a l’enfant d’accepter les faits… ».

Freud, de toute évidence, ne pense pas ici à une « douleur » physique, mais à une douleur psychique ; et la douleur psychique a un contenu, une signification ; elle implique un phantasme. Dans la perspective que nous présentons, « il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir » signifie qu’il a le phantasme d’avoir détruit sa mère par sa haine et son avidité et de l’avoir complètement perdue. Sa conscience de l’absence de la mère est profondément influencée par ses sentiments à son égard – son impatience et son incapacité de tolérer les frustrations, sa haine et les angoisses qu’elle engendre. Son « incapacité d’accepter les faits » est cette même « interprétation subjective » de la perception de l’absence de la mère qui, comme le dit Joan Rivière18, est caractéristique du phantasme.

À un autre endroit, lorsqu’il traite des frustrations orales, Freud dit : « Nous sommes plutôt enclins à croire que l’enfant garde de son premier aliment une faim inapaisable et qu’il ne se console jamais de la perte du sein maternel…19 Le poison est un aliment qui rend malade. Peut-être en outre l’enfant attribue-t-il ses premières maladies à la privation dont nous venons de parler »20.

Comment l’enfant pourrait-il « attribuer ses premières maladies à cette privation » si, au moment où il l’a subie, il ne l’avait vécue dans son psychisme, retenue, et s’il ne s’en souvenait ensuite inconsciemment ? Au moment où il vit la frustration, il ne s’agit pas simplement d’un événement corporel, mais aussi d’un processus psychique, d’un phantasme – le phantasme qu’une mère mauvaise lui inflige la douleur de la perte. Freud admet que la peur de l’empoisonnement est probablement liée au sevrage. Il n’examine pas plus avant cette relation, mais celle-ci implique l’existence du phantasme d’un sein empoisonné, tel que l’ont mis en lumière les recherches de Mélanie Klein.

En outre, quand Freud parle des sentiments de la petite fille à l’égard de sa mère, il mentionne « la crainte qu’a l’enfant d’être tuée par la mère »21.

Mais parler d’une « crainte d’être tuée par la mère » c’est évidemment décrire le phantasme enfantin d’une mère meurtrière. Dans notre travail analytique, nous constatons que le phantasme de la mère « meurtrière » recouvre celui de la mère attaquée par les intentions meurtrières de l’enfant. Le phantasme de la mère vindicative peut parfois arriver jusqu’à l’expression verbale consciente à une époque ultérieure, comme dans le cas du petit garçon cité par le Dr Ernest Jones, qui dit en voyant le mamelon de sa mère qui allaitait un petit frère : « C’est avec cela que tu me mordais. » Comme on peut le confirmer par l’analyse du transfert chez tous les patients, ce qui se passait dans ce cas était que l’enfant projetait ses propres désirs oraux agressifs sur l’objet de ses désirs, le sein de sa mère. Dans le phantasme qui accompagne la projection, la mère (ou son sein) va le mordre comme il désirait le lui faire.

Les phantasmes et les mots

Nous devons maintenant examiner brièvement les rapports entre les phantasmes et les mots.

Les phantasmes primaires, représentant des pulsions les plus primitives de possession ou d’agression s’expriment et s’administrent au moyen de processus psychiques très éloignés des mots et de la pensée relationnelle consciente. Ils sont régis par la logique de l’émotion. Plus tard, et dans certaines conditions (parfois dans le jeu spontané des enfants, parfois seulement dans l’analyse), ils deviennent susceptibles d’expression verbale.

Il y a une quantité de preuves de l’existence de phantasmes dans le psychisme bien avant l’apparition du langage, et du fait que, même chez l’adulte, ils continuent à agir à côté des mots et indépendamment d’eux. Les significations, comme les sentiments, sont beaucoup plus anciennes que le langage, aussi bien dans l’histoire de l’espèce que dans celle de l’enfance.

Dans l’enfance et dans la vie adulte, nous vivons et nous sentons, nous avons des phantasmes et nous agissons bien au-delà de ce que signifient nos mots. Certains de nos rêves, par exemple, nous montrent quels mondes de drame nous pouvons vivre, rien qu’en termes visuels. Nous savons par l’étude du dessin, de la peinture, de la sculpture et de tout le monde de l’art, quelle richesse de signification implicite peut être contenue dans une forme, dans une couleur, dans une ligne, un mouvement, une masse, une composition de formes ou de couleurs, ou dans une mélodie et une harmonie en musique. Dans la vie sociale aussi, nous savons par notre réponse immédiate et intuitive à l’expression faciale des autres personnes, au ton de leur voix, à leurs gestes22, etc., tout ce que nous pouvons capter directement, sans l’intermédiaire des mots, et combien de significations sont impliquées dans ce que nous percevons, parfois sans prononcer un seul mot, ou en dépit des mots que nous prononçons. Ces choses perçues, imaginées, senties, sont la trame de l’expérience. Les mots sont un moyen de rapporter l’expérience, réelle ou imaginaire, mais ne lui sont pas identiques, et ne la remplacent pas. Les mots peuvent évoquer des sentiments, des images et des actes, et signaler des situations ; ils le peuvent parce qu’ils sont les signes de l’expérience et non pour être en eux-mêmes sa matière essentielle.

Freud a exprimé très clairement, en plus d’un passage, son opinion selon laquelle les mots appartiennent seulement au psychisme conscient et non au domaine des sentiments et des phantasmes inconscients. Il a dit, par exemple, que c’est dans les objets et les personnes réels que nous investissons notre amour et notre intérêt, et non dans leurs noms.23

À propos de la mémoire visuelle, il écrit : « … elle se rapproche davantage des processus inconscients que la pensée verbale et est plus ancienne que celle-ci, tant au point de vue phylogénétique qu’ontogénique »24.

Peut-être la preuve la plus convaincante de l’activité des phantasmes indépendamment des mots se trouve-t-elle dans les symptômes de conversion hystériques25. Dans ces symptômes névrotiques bien connus, les malades reviennent à un langage primitif et pré-verbal, et utilisent des sensations, des postures, des gestes et des processus viscéraux pour exprimer des émotions et des désirs ou des croyances inconscients, c’est-à-dire des phantasmes. Le caractère psychogène de ces symptômes corporels, découvert d’abord par Freud, suivi par Ferenczi, a été confirmé par tous les analystes, et leur élucidation est un lieu commun dans le travail avec de nombreux types de patients. Chaque détail du symptôme arrive à prendre sa signification spécifique, c’est-à-dire à exprimer un phantasme spécifique ; et les multiples changements d’intensité, de forme, de localisation corporelle reflètent les changements qui se produisent dans le phantasme en réponse à des événements extérieurs ou à des poussées internes.

Nous ne sommes cependant pas réduits à nous fonder sur des considérations générales, pour convaincantes qu’elles soient, sur les adultes ou les enfants déjà grands, mais nous pouvons parfois obtenir d’un enfant très jeune la preuve qu’un phantasme particulier peut dominer son psychisme bien avant que son contenu puisse être exprimé par des mots.

Par exemple : une petite fille d’un an et huit mois, assez en retard du point de vue langage, voit un soulier de sa mère dont la semelle s’était décousue et bâillait. L’enfant est horrifiée et hurle de terreur. Pendant à peu près une semaine, elle se contracte et elle hurle dès qu’elle voit sa mère avec des souliers : elle ne lui permet de porter qu’une paire de pantoufles de couleur voyante. La mère cesse de porter la paire de souliers particulièrement déplaisante pendant plusieurs mois. L’enfant oublie progressivement sa terreur, et permet à sa mère de porter n’importe quels souliers. À deux ans et onze mois, cependant (quinze mois plus tard), elle demande tout à coup à sa mère, d’un ton effrayé : « Où sont les souliers cassés de maman ? » La mère, craignant une autre crise de hurlements, s’empresse de lui dire qu’elle les avait jetés, et l’enfant ajoute : « Ils auraient bien pu me manger. »

L’enfant avait vu le soulier à la semelle qui bâillait comme une bouche menaçante, et avait réagi en conséquence à un an et huit mois, bien que le phantasme n’ait pu être formulé verbalement que plus d’un an après. Nous avons donc ici la preuve la plus claire possible qu’un phantasme peut être senti, et senti comme réel, bien avant de pouvoir être exprimé par des mots.

Les phantasmes et l’expérience sensorielle

Les mots sont donc un développement tardif de nos moyens d’exprimer le monde intérieur des phantasmes. Au moment où un enfant peut utiliser des mots – même des mots primitifs comme le « Bébé o-o-o-oh » – sa vie psychique a déjà traversé une histoire longue et complexe.

La première réalisation phantasmatique des désirs, la première « hallucination », est liée à la sensation. Des sensations agréables (plaisir organique) doivent exister très tôt si le bébé est destiné à survivre. Par exemple, si, pour une raison ou pour une autre la première pulsion à téter ne conduit pas à une satisfaction et à un plaisir, une angoisse aiguë s’éveille chez le bébé. La pulsion à téter elle-même peut tendre à s’inhiber ou à être moins bien coordonnée qu’elle ne le devrait. Dans des cas extrêmes, il peut y avoir une inhibition complète de l’alimentation, dans des cas moins marqués, du dépérissement et du retard dans le développement. Si par contre, grâce à une unité de rythme naturel entre la mère et l’enfant, ou à l’habileté de la première à résoudre les difficultés qui peuvent se présenter, le bébé est capable de recevoir satisfaction et plaisir au sein, il s’établit une bonne coordination dans la tétée et une attitude favorable à l’égard du processus de l’allaitement, qui se poursuivent ensuite automatiquement et entretiennent la vie et la santé26. Des changements de contact et de température, l’irruption des sons et des stimulations lumineuses, etc., sont manifestement sentis comme pénibles. Les stimuli internes de la faim et du désir de contact avec le corps de la mère sont pénibles eux aussi. Mais les sensations de chaleur, le contact désiré, la satisfaction dans la tétée, l’absence de stimuli extérieurs, etc., amènent avec eux l’expérience effective de la sensation de plaisir. Au début, tout le poids du désir et du phantasme porte sur la sensation et sur l’affect. Le bébé affamé, ou impatient, ou en détresse, sent réellement dans sa bouche, dans ses lèvres, dans ses viscères, des sensations qui signifient pour lui qu’on lui fait certaines choses ou que lui-même fait ce qu’il est en train de désirer ou de craindre. Il sent la même chose que s’il était en train d’agir – par exemple de toucher, de téter ou de mordre le sein qui est réellement hors d’atteinte. Ou bien il sent douloureusement qu’on le prive du sein par la violence, ou que le sein lui-même est en train de le mordre ; et ceci probablement sans images visuelles ou plastiques au début.

M. P. Middlemore27 apporte un matériel intéressant à ce sujet. C’est l’analyse d’une petite fille de deux ans et neuf mois qui était en traitement pour de graves difficultés d’alimentation. Dans ses jeux, aussi bien à la maison que pendant son analyse, elle mordait continuellement. « Entre autres choses, elle prétendait être un chien méchant, un crocodile, un lion, une paire de ciseaux qui pouvait couper des tasses, une machine à hacher ou une machine à broyer le ciment. » Ses phantasmes inconscients et ses jeux d’imagination conscients étaient donc d’une nature intensément destructrice. Dans la réalité, elle avait refusé depuis sa naissance de prendre le sein, et sa mère avait dû abandonner toute tentative de l’allaiter à cause du manque total d’intérêt ou d’acceptation du bébé. Quand elle commença l’analyse, elle mangeait très peu et jamais de bon gré. Elle n’avait donc jamais eu l’expérience d’« attaquer », réellement le sein, pas même en le tétant ; elle était réduite à mordre comme les animaux dont elle jouait les attaques et la férocité. Middlemore pense que les sensations corporelles (les souffrances de la faim) qui affectaient l’enfant étaient à l’origine de ses phantasmes féroces de mordre et d’être mordue28.29

Les tout premiers phantasmes surgissent donc des pulsions corporelles et sont entremêlés avec les sensations corporelles et les affects. Ils expriment tout d’abord une réalité interne et subjective, bien qu’ils soient liés dès le début à une expérience effective, pour limitée et immédiate qu’elle soit, de la réalité objective.

Les premières expériences corporelles commencent à édifier les premiers souvenirs, et les réalités extérieures se tissent progressivement dans la trame du phantasme. Très vite, les phantasmes de l’enfant sont susceptibles de dessiner des images plastiques aussi bien que des sensations – des images visuelles, kinesthésiques, tactiles, gustatives, olfactives, etc. Ces images plastiques et ces représentations dramatiques du phantasme sont élaborées progressivement avec les perceptions organisées qui proviennent du monde extérieur.

Les phantasmes, cependant, ne naissent pas de la connaissance organisée du monde extérieur ; leur source est interne, dans les motions pulsionnelles. Par exemple, les inhibitions de l’alimentation qui apparaissent parfois chez des enfants très jeunes, et beaucoup plus souvent chez les enfants après le sevrage et au cours de la seconde année se révèlent (en dernière analyse) comme provenant des angoisses liées aux premiers désirs oraux avec leur amour et leur haine voraces : la peur de détruire (en le mordant et le mettant en pièces, en le dévorant) l’objet même de l’amour, le sein, d’une telle valeur et tant désiré30.

On a parfois pensé que les phantasmes inconscients comme celui de « mettre en pièces en mordant » ne surgissent pas dans le psychisme de l’enfant avant qu’il ait acquis la connaissance consciente que mettre une personne en pièces signifierait la tuer. Cette opinion passe à côté du problème. Elle néglige le fait que cette connaissance est inhérente aux motions corporelles comme véhicules de la pulsion, au but de la pulsion, à l’excitation de l’organe, c’est-à-dire, dans le cas présent, de la bouche.

Le phantasme que ses pulsions passionnées vont détruire le sein n’implique pas que le bébé ait vu réellement des objets mangés et détruits et soit arrivé ensuite à la conclusion qu’il pouvait provoquer le même résultat. Ce but, cette relation avec l’objet, sont inhérents au caractère et à la direction de la pulsion elle-même et aux affects qui lui sont liés.

Pour prendre un autre exemple : les difficultés des enfants dans le contrôle urinaire sont très courantes. L’énurésie persistante est un symptôme courant même après la première moitié des années d’enfance. Dans l’analyse des enfants et des adultes, on se rend compte que ces difficultés surgissent de phantasmes particulièrement puissants sur l’effet destructeur de l’urine et sur les dangers liés à l’acte de la miction. (Ces phantasmes se trouvent aussi chez les personnes normales, mais, pour des raisons particulières, ils sont devenus spécialement actifs chez les enfants énurétiques.) La difficulté de l’enfant à contrôler son urine est liée à des phantasmes sur sa grande puissance pour faire le mal. Ces angoisses surgissent à leur tour des pulsions destructrices. C’est tout d’abord parce qu’il veut que son urine soit très nocive qu’il arrive à croire qu’elle l’est et pas essentiellement parce que sa mère se fâche quand il mouille son lit, et certainement pas pour avoir jamais observé que son urine est aussi nocive qu’il le croit dans ses phantasmes. Ce n’est pas non plus parce qu’il a conscience du fait que les gens peuvent être noyés ou brûlés dans la réalité extérieure.

La situation remonte à la première enfance. Dans le phantasme : « Je veux noyer et brûler ma mère avec mon urine », nous avons une expression de la fureur agressive du bébé, de son désir d’attaquer et d’anéantir sa mère avec son urine, en partie parce qu’elle le frustre. Il désire l’inonder d’urine, la consumer par sa colère. La « brûlure » exprime à la fois ses propres sensations corporelles et l’intensité de sa fureur. L’« inondation », aussi, exprime le sentiment de sa haine intense et de son omnipotence quand il mouille les genoux de sa mère. Le bébé sent : « Je dois anéantir ma mère mauvaise. » Il surmonte son désemparement grâce au phantasme omnipotent : « Je peux et je veux la faire disparaître » – par tous les moyens dont il dispose31 ; et quand le sadisme urinaire est à son apogée, ce qu’il sent comme moyen possible est de l’inonder et de la brûler avec son urine. Bien sûr, l’« inondation » et la « brûlure » se réfèrent aussi à la façon dont lui-même est submergé, inondé par sa colère désespérée, et brûlé par elle. Le monde tout entier est plein de sa colère, et il doit être lui-même détruit par elle s’il ne peut lui donner libre cours contre sa mère, la décharger contre elle au moyen de son urine. La pression de l’eau qui sort du robinet, le grondement du feu, la rivière qui coule ou la tempête sur la mer, quand ils sont vus ou connus comme réalités extérieures, se lient dans son psychisme avec ces expériences corporelles primitives, ces finalités pulsionnelles et ces phantasmes. Ce n’est que lorsqu’on lui donne les noms de ces choses qu’il peut parfois exprimer ces phantasmes avec des mots.

Il en va de même pour les sentiments du bébé au sujet de ses excréments comme choses bonnes qu’il veut donner à sa mère. Dans certains états d’humeur, à certains moments, il sent son urine et ses matières fécales comme des choses que sa mère désire, et leur don comme un moyen d’exprimer son amour et sa gratitude envers elle. Ces phantasmes sur les matières fécales et l’urine comme choses bénéfiques sont certainement renforcés par le fait que la mère est contente quand il les donne au moment et à l’endroit appropriés ; mais l’observation du plaisir de la mère n’est pas l’origine primitive de son sentiment qu’elles sont bonnes. La source de ce sentiment réside dans son désir de les donner comme bonnes – par exemple, de nourrir sa mère comme elle l’a nourri, de lui faire plaisir en faisant ce qu’elle veut ; et dans son sentiment de la bonté de ses organes et de la totalité de son corps, lorsqu’il aime sa mère et sent qu’elle est bonne pour lui. Son urine et ses matières fécales sont donc les instruments de son pouvoir d’aimer, comme peuvent l’être aussi sa voix ou son sourire. Comme le bébé dispose de très peu de ressources pour exprimer l’amour ou la haine, il doit utiliser toutes ses activités corporelles et tous ses produits comme des moyens d’exprimer ses émotions et ses désirs profonds et incontrôlables. Son urine et ses matières fécales peuvent être bonnes ou mauvaises dans ses phantasmes, selon ses intentions au moment de l’évacuation et selon la façon (incluant à une période plus évoluée les conditions de moment et de lieu) dont il les produit.

Ces sentiments et ces craintes au sujet des produits du corps propre se lient à ce qu’on appelle les « théories sexuelles infantiles ». Freud a, le premier, attiré l’attention sur le fait – amplement confirmé depuis par l’observation – que les jeunes enfants construisent, consciemment aussi bien qu’inconsciemment, leurs propres théories spontanées sur l’origine des bébés et sur la nature des relations sexuelles entre les parents. Ils les fondent sur leurs propres capacités corporelles et pensent, par exemple, que les bébés sont faits avec de la nourriture, et que la relation sexuelle des parents consiste à recevoir ou à donner quelque chose à manger. Le père met l’aliment bon à l’intérieur de la mère, il l’alimente avec son organe génital parce qu’elle l’a alimenté avec ses seins, et elle a ensuite le bébé à l’intérieur d’elle-même. Ou bien les bébés sont faits avec des matières fécales. Le père met des matières fécales à l’intérieur de la mère, et, dans la mesure où le bébé est aimant et où il tolère l’amour de ses parents l’un pour l’autre, il peut sentir que ce processus est bon et donne à la mère une vie nouvelle à l’intérieur d’elle-même. D’autres fois, quand il se sent plein de haine et de jalousie, il ne peut supporter les rapports de ses parents, et il désire que son père mette des matières fécales mauvaises à l’intérieur de sa mère – des substances dangereuses et explosives qui la détruiront de l’intérieur. Ou encore il désire que son père urine à l’intérieur de sa mère pour lui faire mal. Ces théories sexuelles infantiles ne sont évidemment pas tirées de l’observation des événements extérieurs. L’enfant n’a jamais observé que les bébés soient faits d’aliments ou de matières fécales, et il n’a jamais vu son père uriner à l’intérieur de sa mère. Les notions sur les rapports sexuels de ses parents dérivent de ses propres pulsions corporelles, sous la pression de sentiments intenses. Ses phantasmes expriment ses désirs et ses passions, et utilisent ses pulsions, ses sensations et ses processus corporels comme moyens de s’exprimer.32

Ces contenus spécifiques des premiers phantasmes – et bien d’autres – aussi bien que la façon dont ils sont vécus par l’enfant et que leurs modes d’expression sont en accord avec son développement corporel et sa capacité de sentir et de connaître à un âge donné. Ils font partie de son développement et ils s’étendent et s’élaborent parallèlement à ses fonctions corporelles et psychiques, et ils influencent son moi au cours de sa lente maturation, comme ils sont influencés par lui.

La relation des premiers phantasmes avec le processus primaire

Les phantasmes les plus primitifs et rudimentaires, qui sont liés à l’expérience sensorielle et sont des interprétations affectives des sensations corporelles, sont naturellement caractérisés par les qualités que Freud a décrites comme appartenant au « processus primaire » : manque de coordination des pulsions, manque du sens du temps, de la contradiction et de la négation. En outre, il n’y a pas à ce niveau de discrimination de la réalité externe. L’expérience est régie par le principe du « tout ou rien », et l’absence de satisfaction est sentie comme une attaque positive. La perte d’objet, l’insatisfaction ou la privation sont vécues sur le plan de la sensation comme des expériences positivement pénibles.

Le sentiment d’« être pleins de vide » nous est familier à tous. Le vide est positif, sur le plan de la sensation, tout comme l’obscurité est une chose réelle, et non la simple absence de lumière, en dépit de tout ce que nous en savons. L’obscurité tombe, comme un rideau ou un drap. Quand la lumière vient, elle écarte l’obscurité, etc.

Ainsi, quand nous disons (avec raison) que le bébé sent que sa mère, lorsqu’elle n’éloigne pas une source de douleur, est une mère « mauvaise », nous ne voulons pas dire par là qu’il a une notion claire du fait négatif que sa mère n’éloigne pas la source de douleur. Cela serait une conclusion ultérieure. La douleur elle-même est positive, la mère « mauvaise » est une expérience positive, que l’on ne distingue pas, au début, de la douleur. Quand le bébé, vers les six mois, s’assied et voit que sa mère, comme objet extérieur, ne vient pas quand il a besoin d’elle, il peut alors établir le lien entre ce qu’il voit, c’est-à-dire qu’elle ne vient pas, et la douleur ou l’insatisfaction qu’il ressent33.

Quand le bébé rejette sa mère et se comporte « comme s’il ne devait plus jamais la revoir », cela ne veut pas dire qu’il a alors une notion discriminée du temps, mais que la douleur de la perte est une expérience absolue douée de la qualité d’un « jamais » sans recours – jusqu’à ce que le développement psychique et l’expérience du temps comme réalité externe lentement construite, permettent la discrimination des perceptions et des images.

On ne doit cependant pas supposer que le « processus primaire » régit la totalité de la vie psychique de l’enfant pendant aucune période assignable du développement. On pourrait concevoir qu’il occupe l’essentiel du champ pendant les tout premiers jours, mais nous ne devons pas mésestimer les premières adaptations du bébé à son milieu extérieur, et le fait qu’il a l’expérience de la gratification et de la frustration depuis sa naissance. Les transformations progressives des réponses du bébé pendant les toutes premières semaines et ensuite montrent que dès le second mois il y a un degré considérable d’intégration dans la perception et dans le comportement, avec des signes de mémoire et de prévision.

À partir de ce moment, le bébé passe de plus en plus de temps dans des jeux d’expérimentation, qui sont à la fois des tentatives de s’adapter à la réalité et des moyens d’exprimer activement des phantasmes (la mise en action d’un désir et une défense contre la douleur et l’angoisse).

Le « processus primaire » n’est en fait qu’un concept-limite. Comme l’a dit Freud : « Autant que nous puissions le savoir, un appareil psychique qui n’aurait que le processus primaire n’existe pas et n’est par conséquent qu’une fiction théorique. »34 Il parle ensuite de « l’arrivée tardive » des processus secondaires, ce qui semble à première vue quelque peu contradictoire. La contradiction se résout si nous comprenons que « l’arrivée tardive » se réfère moins à l’éveil des processus secondaires, à leurs débuts rudimentaires, qu’à leur plein développement. Cette conception serait mieux en accord avec ce que nous pouvons voir du développement effectif du bébé sur le plan de l’adaptation à la réalité, du contrôle et de l’intégration.

Pulsion, phantasme et mécanisme

Nous devons considérer maintenant un autre aspect important de notre problème : la relation entre les pulsions, les phantasmes et les mécanismes. Bien des difficultés et des confusions à ce sujet se sont présentées dans les discussions ; l’un des buts de ce paragraphe est d’éclaircir les relations entre ces différents concepts.

Par exemple, la distinction entre le phantasme d’incorporation et le mécanisme d’introjection n’a jamais été clairement observée. Ainsi dans les discussions sur les phantasmes oraux spécifiques de dévorer ou, en d’autres termes, d’incorporer un objet concret, nous trouvons souvent l’expression : « l’objet introjecté ». Ou bien on parle souvent du « sein introjecté », en confondant un phantasme corporel concret avec un processus psychique général. C’est particulièrement au sujet des mécanismes d’introjection et de projection que ces difficultés semblent s’être présentées, quoique le problème de la relation entre les pulsions, les phantasmes et les mécanismes puisse être considéré d’une façon plus générale au sujet de chaque type de mécanisme psychique.

Considérons en particulier l’« introjection » et la « projection » : ce sont des termes abstraits, les noms de certaines méthodes fonctionnelles ou de certains mécanismes fondamentaux de la vie psychique. Ils se réfèrent à des faits comme ceux-ci : des idées, des impressions et des influences sont adoptées par la personne et arrivent à en faire partie intégrante ; ou bien des aspects ou des éléments de la personne sont parfois clivés et attribués à quelque autre personne ou groupe de personnes ou à quelque partie du monde extérieur. Ces processus psychiques courants, qu’on voit clairement aussi bien chez les enfants que chez les adultes, dans la vie sociale ordinaire aussi bien que dans un cabinet de consultation, sont des « mécanismes », c’est-à-dire des types de fonctionnement particuliers de la vie psychique, des moyens d’administrer les tensions et les conflits intérieurs.

Mais ces mécanismes psychiques sont intimement liés à certains phantasmes déterminants. Les phantasmes d’incorporer (dévorer, absorber, etc.) en nous-mêmes les objets aimés et haïs, des personnes ou des parties de personnes, prennent place parmi les phantasmes les plus primitifs et les plus profondément inconscients, de caractère fondamentalement oral puisqu’ils sont les représentants psychiques des pulsions orales. Nous avons déjà décrit quelques-uns de ces phantasmes oraux, par exemple : « Je veux prendre (ma mère, son sein) à l’intérieur de moi-même, et je suis en train de le faire. » On devrait maintenir une distinction claire entre le phantasme spécifique d’incorporer un objet et le mécanisme psychique général de l’introjection. Le second a une extension beaucoup plus vaste que le premier, bien qu’il lui soit très intimement lié. Pour comprendre la relation entre les phantasmes et les mécanismes, nous devons examiner de plus près la relation de chacun d’eux avec la pulsion. À notre avis, le phantasme est le lien actif entre la pulsion et le mécanisme du moi.

La pulsion est conçue comme un processus psychosomatique limite. Elle a une finalité corporelle, dirigée vers des objets extérieurs concrets. Elle a un représentant dans le psychisme, que nous appelons « phantasme ». Les activités humaines dérivent des nécessités pulsionnelles ; c’est seulement à travers le phantasme de ce qui comblerait nos besoins pulsionnels que nous pouvons tenter de les réaliser dans la réalité extérieure.35

Bien qu’ils soient eux-mêmes des phénomènes psychiques, les phantasmes concernent d’abord des buts, des douleurs et des plaisirs corporels, orientés sur quelque type d’objets. Si on le compare avec la réalité extérieure et avec la réalité corporelle, le phantasme, comme les autres activités psychiques, est une fiction, puisqu’il ne peut être touché, saisi, ni vu ; et pourtant il est réel comme expérience subjective. C’est une fonction psychique véritable, qui a des effets réels non seulement dans le monde intérieur du psychisme, mais aussi dans le monde externe du développement corporel et du comportement du sujet, et, à partir de là, dans le psychisme et dans le corps des autres sujets.

Nous avons déjà effleuré plusieurs exemples du destin des phantasmes particuliers, comme, chez les jeunes enfants, des difficultés qui apparaissent dans des troubles de l’alimentation ou de l’excrétion, ou dans des phobies ; on pourrait y ajouter les soi-disant « mauvaises habitudes », les tics, les colères, la méfiance à l’égard de l’autorité, le mensonge et le vol, etc. Nous avons aussi mentionné des symptômes de conversion hystériques chez des personnes de tout âge, comme l’expression du phantasme36. On pourrait citer : les troubles alimentaires, les maux de tête, la tendance à s’enrhumer, la dysménorrhée, et bien d’autres altérations psychosomatiques. Mais les caractéristiques corporelles ordinaires, qui ne sont pas des maladies, comme la manière de parler et le ton de la voix, la posture corporelle, la démarche, la façon de serrer la main, l’expression faciale, l’écriture, et tous les maniérismes en général, sont aussi déterminés directement ou indirectement par des phantasmes spécifiques. Ceux-ci sont généralement très complexes ; ils se réfèrent à la fois au monde interne et au monde extérieur et sont liés à l’histoire psychique de l’individu.

La fréquence et l’importance des changements de ces expressions corporelles, temporaires ou permanents, durant le processus analytique, sont remarquables. La réponse corporelle globale du patient au monde physique et aux autres personnes sera différente selon les moments de dépression, ou d’euphorie, de méfiance, d’abandon, de contrôle déterminé de l’angoisse, etc. Ces changements sont parfois tout à fait dramatiques au cours de l’analyse.

Dans la vie extérieure, les gens peuvent passer par des phases où ils laissent tomber les objets, où ils les cassent ou les perdent, où ils trébuchent et tombent, où ils ont tendance aux accidents37. Il n’y a qu’à regarder les gens autour de soi dans la vie ordinaire, dans le métro, dans l’autobus, au restaurant ou en famille, pour voir les diversifications infinies des caractéristiques corporelles, par exemple les maniérismes, les particularités et les idiosyncrasies dans le vêtement, la parole, etc., au travers desquels s’expriment les phantasmes dominants et les états émotionnels qui leur sont liés.

Le travail analytique offre l’occasion de comprendre ce que signifient tous ces détails, quelles séries particulières et changeantes de phantasmes agissent dans le psychisme du patient – au sujet de son corps propre et de ses contenus, au sujet d’autres personnes et de sa relation corporelle ou sociale avec elles dans le présent ou dans le passé. Beaucoup de ces caractéristiques corporelles sont modifiées et souvent considérablement altérées après l’analyse des phantasmes qui les sous-tendent.

De même, les expressions sociales les plus manifestes du caractère et de la personnalité montrent l’influence des phantasmes. Par exemple, on découvre toujours dans l’analyse que l’attitude des gens dans des domaines comme celui du temps, de l’argent, de la possession – être toujours en retard ou ponctuel, donner ou recevoir, commander ou être commandé, être toujours « en vedette » ou bien content de rester dans le rang, etc. – est liée à des ensembles spécifiques de phantasmes divers. Le développement de ceux-ci peut être suivi, à travers leurs diverses fonctions de défense contre des situations spécifiques, jusqu’à leurs origines dans les sources pulsionnelles primaires.

Freud a montré un exemple frappant de l’influence des phantasmes dans son étude sur Les êtres d’exception, où il examine un trait de caractère que présente un bon nombre de gens : celui de se considérer ou même de se proclamer comme des êtres d’exception, et de se conduire comme tels – des exceptions par rapport à n’importe quelles exigences de la part des personnes particulières (les membres de la famille du patient, le médecin) ou de la part du monde extérieur en général. Freud cite le Richard III de Shakespeare comme l’exemple le plus décisif de ces cas, et il arrive dans cette étude à pénétrer quelques-uns des phantasmes qui se cachent sous le défi apparemment simple de Richard, provoqué par sa difformité. Freud suggère que le monologue de Richard38 n’est pas du tout un simple défi, mais qu’il signifie un raisonnement inconscient (nous dirions : un phantasme) du type suivant : « La nature m’a fait un tort très lourd en me refusant la beauté physique qui gagne l’amour humain. La vie me doit pour cela une réparation, et je vais l’obtenir. J’ai le droit d’être une exception, de passer outre à ces liens par lesquels les autres se laissent limiter. Je peux faire le mal, puisque j’ai été victime du mal. »

On pourrait citer un exemple pris dans ma propre expérience analytique. C’est celui d’un adolescent qui était venu au traitement à cause de graves difficultés dans sa vie familiale et de collégien – par exemple : des mensonges si évidents qu’il était sûr d’être découvert, un comportement agressif, et un désordre extrême dans sa tenue. En général, la conduite et l’attitude de ce garçon de seize ans étaient en contradiction complète avec les traditions de sa famille ; c’étaient celles d’un proscrit social. Même quand l’analyse eut amené en lui une amélioration suffisante pour lui permettre d’entrer dans l’armée de l’air, peu après la déclaration de guerre, il ne put suivre la carrière normale des personnes de son milieu social. Il eut une conduite brillante dans l’aviation, et gagna une réputation excellente, mais il refusa toujours d’accepter un grade d’officier. Au commencement de l’analyse, il était isolé et misérable et complètement dépourvu d’amis. Ensuite, il devint capable de maintenir des amitiés constantes, et il était très aimé au mess des sous-officiers, mais il était tout à fait incapable de se hausser jusqu’aux traditions sociales de sa famille, dans laquelle il y avait des officiers distingués.

La maladie de ce garçon était, comme toujours, déterminée par des causes complexes appartenant aux circonstances extérieures et aux réactions internes. Il avait une activité phantasmatique riche, mais un phantasme dominait sur tous les autres : que le seul moyen de dominer son agressivité à l’égard de son jeune frère (en dernière analyse, de son père) était de renoncer en leur faveur à toute ambition. Il lui semblait impossible que lui-même et son jeune frère (une personne normale, bien douée, et heureuse) fussent aimés et admirés tous les deux par leur mère et par leur père. En termes corporels, il était impossible à son jeune frère et à lui-même (en dernière analyse, à son père et à lui-même) d’être puissants tous les deux. Cette idée avait surgi dans les profondeurs de son psychisme des phantasmes primitifs d’incorporation de l’organe génital de son père. Il sentait que si lui-même aspirait l’organe génital de son père hors du corps de sa mère, l’avalait et le possédait, l’organe génital bon serait détruit et que son jeune frère ne pourrait pas l’avoir, ne pourrait pas grandir, ne pourrait pas devenir puissant, ni amoureux, ni raisonnable et enfin ne pourrait pas vivre. En choisissant de renoncer à tout pour son jeune frère (pour son père), le garçon modifiait et contrôlait ses pulsions agressives à l’égard de ses parents, et les craintes qu’il avait d’elles.

Chez ce garçon, de nombreux processus internes et de nombreuses circonstances extérieures avaient amené ce phantasme particulier à dominer sa vie : l’idée qu’il y a seulement un objet bon de chaque espèce, un sein bon, une mère bonne, un pénis paternel bon ; et que si une personne possède cet objet idéal, une autre doit souffrir sa perte et devenir ainsi dangereux pour le possesseur. Ce phantasme est très répandu, bien que chez la plupart des gens il soit modifié et compensé au cours du développement, de façon à jouer un rôle beaucoup moins important dans la vie.

De même, Freud découvre que la prétention de Richard III d’être une exception est quelque chose que nous sentons tous, bien que chez la plupart des gens elle se corrige, se modifie, ou elle est recouverte par d’autres. Freud remarque : « Richard est la représentation énormément agrandie de quelque chose que nous pouvons tous découvrir en nous-mêmes. »39 Notre opinion que le phantasme joue un rôle fondamental et constant, non seulement dans les symptômes névrotiques mais aussi dans la personnalité et le caractère normaux, est ainsi d’accord avec les commentaires de Freud.

Pour revenir au problème particulier du phantasme d’incorporation : le processus psychique ou le phantasme inconscient d’incorporer est décrit en termes abstraits comme processus d’introjection. Comme on l’a vu, quel que soit son nom, son effet psychique réel se manifeste. Il ne consiste pas à manger et à avaler de façon corporelle réelle, mais il mène à des altérations réelles dans le moi. Ces « simples » croyances au sujet des objets internes, comme : « J’ai un sein bon à l’intérieur de moi », ou peut-être : « J’ai à l’intérieur de moi un sein déchiqueté qui me torture – je dois le tuer pour m’en débarrasser », et d’autres phantasmes semblables, produisent des effets réels : des émotions profondes, des conduites réelles envers les autres personnes, d’importants changements dans le moi, dans le caractère et dans la personnalité, des symptômes, des inhibitions et des aptitudes.

Cette relation entre ces phantasmes oraux d’incorporation et les tout premiers processus d’introjection a été examinée par Freud dans son essai sur La (dé) négation. Il n’y déclare pas seulement que même les fonctions intellectuelles du jugement et du sens du réel « dérivent de l’interaction des motions pulsionnelles primaires » (les italiques sont de moi), et reposent sur le mécanisme d’introjection (nous y reviendrons bientôt) : il nous montre aussi le rôle joué dans cette dérivation par le phantasme. En se référant à cet aspect du jugement qui affirme ou nie d’une chose une qualité particulière, Freud dit : « Exprimée dans le langage des pulsions les plus anciennes, c’est-à-dire des pulsions orales, l’alternative devient : « Je voudrais prendre ceci en « moi et maintenir cela hors de moi. » C’est-à-dire, cela doit être soit à l’intérieur de moi soit à l’extérieur »40. Le désir ainsi formulé n’est autre qu’un phantasme.

Ce que Freud appelle pittoresquement « le langage de la pulsion orale », il l’appelle autre part « l’expression psychique » d’une pulsion, c’est-à-dire les phantasmes qui sont les représentants psychiques d’un but corporel. Dans cet exemple, Freud nous montre le phantasme qui est l’équivalent psychique d’une pulsion. Mais il formule en même temps l’aspect subjectif du mécanisme d’introjection (ou de projection). Le phantasme est ainsi le lien entre la pulsion du ça et le mécanisme du moi, le moyen de la transformation de l’un en l’autre. « Je veux manger ceci, par conséquent je l’ai mangé », est un phantasme qui représente la pulsion du ça dans la vie psychique –, c’est en même temps l’expérience subjective du mécanisme ou de la fonction d’introjection.

On résout d’ordinaire le problème de la meilleure façon de décrire le processus d’introjection lié au phantasme d’incorporation en disant que ce qu’on introjecte est une image ou une « imago ». C’est sûrement tout à fait correct ; mais c’est une affirmation trop formelle et trop brève au sujet d’un phénomène complexe pour pouvoir rendre justice aux faits. D’abord, elle décrit seulement les processus préconscients, et non les processus inconscients.

Comment arrive-t-on – qu’on soit psychologue ou non – à connaître cette distinction, à savoir que ce qu’on a « pris à l’intérieur de soi », que l’objet interne est une image et non un objet corporel concret ? Par un processus de croissance long et complexe. Ce processus, résumé à grands traits, doit inclure les étapes suivantes, parmi d’autres :

a) Les tout premiers phantasmes sont construits surtout sur les pulsions orales, liées au goût, à l’odorat, au toucher (des lèvres et de la bouche), aux sensations kinesthésiques et viscérales, et à d’autres sensations somatiques. Ces pulsions sont au début plus étroitement liées avec l’expérience de « prendre des choses à l’intérieur » (sucer et avaler) qu’avec quoi que ce soit d’autre. Les éléments visuels sont relativement faibles ;

b) Ces sensations (et images) sont une expérience corporelle, peu capable au début d’être liée à un objet extérieur spatial. (Les éléments kinesthésiques, génitaux et viscéraux ne lui sont pas référés non plus d’ordinaire.) Elles donnent au phantasme une qualité corporelle concrète, une « moi-ité » expérimentée dans le corps. À ce niveau les images peuvent à peine, si elles le peuvent, être distinguées des sensations réelles et des perceptions extérieures. La peau n’est pas encore vécue comme une limite entre la réalité interne et la réalité externe ;

c) L’élément visuel de la perception s’accentue peu à peu, il se fond dans l’expérience tactile et se différencie spatialement. Les premières images visuelles restent de qualité très « éidétique » – probablement jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Elles sont intensément vivantes, concrètes, et on les confond souvent avec des perceptions. En outre, elles restent longtemps intimement associées à des réponses somatiques : elles sont étroitement liées aux émotions et tendent à l’action immédiate. (Beaucoup de détails mentionnés ici de façon si sommaire ont été bien élaborés par les psychologues) ;

d) Pendant la période du développement où l’élément visuel dans la perception (et dans les images correspondantes) commence à prédominer sur l’élément somatique, à se différencier et à s’intégrer spatialement, rendant ainsi plus claire la distinction entre le monde intérieur et le monde extérieur, les éléments corporels concrets de l’expérience totale de la perception (et du phantasme) souffrent un fort refoulement. Les éléments visuels, référés à l’extérieur, du phantasme, deviennent relativement dés-émotionnalisés, désexualisés, indépendants, pour la conscience, de leurs liens corporels. Ils deviennent des « images » au sens strict, des représentations « dans le psychisme » (mais pas consciemment des incorporations dans le corps) des objets extérieurs reconnus comme tels. On « se rend compte » que les objets sont à l’extérieur du psychisme, mais leurs images sont « dans le psychisme » ;

e) Ces images, cependant, tirent leur pouvoir d’affecter le psychisme du fait qu’elles sont « en lui », c’est-à-dire qu’elles tirent leur influence sur les sentiments, la conduite, le caractère, la personnalité et le psychisme comme un tout de leurs associés refoulés, inconscients et somatiques dans le monde inconscient des désirs et des émotions, qui constituent leur lien avec le ça ; et qui signifient, dans le phantasme inconscient, que les objets auxquels elles se réfèrent sont considérés comme étant à l’intérieur du corps, comme étant incorporés.

Dans la pensée psychanalytique, on parle plus souvent d’« imago » que d’« image ». La distinction entre une imago et une « image » peut se résumer comme suit : a) Imago désigne une image inconsciente ; b) Imago désigne d’ordinaire une personne, ou une partie d’une personne, les objets primitifs, alors que l’« image » peut désigner tout objet ou toute situation, humains ou non ; c) Imago comprend tous les éléments somatiques et émotionnels de la relation du sujet avec la personne imaginée, les liens corporels avec le ça dans le phantasme inconscient, le phantasme d’incorporation qui sous-tend le processus d’introjection – alors que dans l’« image » les éléments somatiques et la plupart des éléments émotionnels sont fortement refoulés.

Si nous prêtons une attention suffisante aux détails de la manière dont les autres mécanismes psychiques opèrent dans le psychisme de nos patients, chaque variété de mécanisme peut être reconnue comme liée à des phantasmes spécifiques ou à des genres de phantasmes. Ils sont toujours vécus comme des phantasmes. Par exemple, le mécanisme de déni s’exprime dans le psychisme du sujet à peu près de la façon suivante : « Si je ne l’admets pas (il s’agit d’un fait pénible) il n’existe pas. » Ou : « Si je ne l’admets pas, personne d’autre ne saura que c’est vrai. » Et en dernier ressort ce raisonnement peut être suivi jusqu’aux pulsions et aux phantasmes corporels, comme : « Si cela ne sort pas de ma bouche, cela montre que ce n’est pas en moi » ; ou : « Je peux empêcher que quiconque sache que c’est en moi. » Ou : « Tout va bien si cela sort de mon anus sous forme de vents ou de matières fécales, mais cela ne doit pas sortir de ma bouche sous forme de mots. » Le mécanisme de scotomisation est vécu à peu près dans les termes suivants : « Ce que je ne vois pas, je n’ai pas besoin de le croire » ; ou : « Ce que je ne vois pas, les autres ne le voient pas non plus, et cela n’existe pas. »

Ou encore, le mécanisme de la confession compulsionnelle (auquel tant de patients ont recours) implique aussi un raisonnement inconscient du type suivant : « Si je le dis, personne ne le dira », ou : « Je peux triompher d’eux en le disant le premier, ou gagner leur amour quand cela ne serait que par l’apparence d’être bien sage »41.

En général on peut dire que les mécanismes du moi dérivent tous en dernière analyse des pulsions et des réactions corporelles innées. « Le moi est une partie différenciée du ça »42

Phantasme, mémoire, images et réalité

En citant ci-dessus l’essai de Freud sur Le déni, nous avons noté son idée que les fonctions intellectuelles de jugement et de sens de la réalité « dérivent de l’interaction des motions pulsionnelles primaires ». Si donc le phantasme est le langage de ces motions pulsionnelles primaires, on peut supposer que le phantasme entre dans le développement le plus primitif du moi dans son rapport avec la réalité, et soutient le sens de la réalité et le développement de la connaissance du monde extérieur.

Nous avons déjà vu que les tout premiers phantasmes sont liés aux sensations et aux affects. Ces sensations, aussi suraccentuées sélectivement qu’elles puissent être sous la pression de l’affect, amènent le psychisme à l’expérience du contact avec la réalité extérieure en même temps qu’elles expriment des pulsions et des désirs43.

Le monde extérieur s’impose à l’attention de l’enfant, d’une façon ou d’une autre, très tôt et continuellement. Les premières expériences psychiques résultent des stimuli massifs et variés de la naissance, et de la première inspiration et expiration de l’air, suivies bientôt par le premier repas. Ces expériences considérables des premières vingt-quatre heures doivent déjà susciter la première activité psychique et fournir du matériel à la fois au phantasme et à la mémoire. Le phantasme et l’épreuve de la réalité sont en fait tous deux présents dès les tout premiers jours44.

Les perceptions extérieures commencent à influencer les processus psychiques à un certain point (en réalité à partir de la naissance, bien qu’au début elles ne soient pas appréciées comme extérieures). Au début, le psychisme administre la plupart des stimuli extérieurs, comme les stimuli pulsionnels, au moyen des mécanismes d’introjection et de projection. L’observation du bébé pendant les premières semaines montre que, dans la mesure où le monde extérieur ne satisfait pas nos désirs, nous frustre ou nous contrarie, nous le haïssons et nous le repoussons immédiatement. Nous pouvons alors le craindre, le regarder, faire attention à lui de façon à nous en défendre, mais, s’il n’est pas en quelque mesure libidinisé par sa relation avec les satisfactions orales, s’il ne reçoit pas ainsi quelque amour, on ne peut ni jouer avec lui, ni rien en apprendre, ni le comprendre.

Nous arrivons à la même conclusion que Freud : le caractère décevant de la satisfaction hallucinatoire est le premier aiguillon qui nous pousse à nous adapter dans une certaine mesure au réel. On ne calme pas sa faim en hallucinant le sein ni comme objet extérieur ni comme objet interne, quoique l’attente de la satisfaction puisse être rendue plus tolérable par le phantasme. Tôt ou tard, l’hallucination disparaît et un certain degré d’adaptation aux conditions extérieures réelles prend sa place (par exemple : manifester des exigences à l’égard du monde extérieur en pleurant, en faisant des gestes d’appel, en s’agitant, etc., et en adoptant la posture et les mouvements appropriés quand le mamelon se présente). C’est là le début de l’adaptation à la réalité et de l’établissement d’attitudes adéquates et de la perception du monde extérieur. La déception peut être le premier stimulus vers l’acceptation adaptative de la réalité, mais le retard de la satisfaction et l’incertitude impliqués dans l’apprentissage et la pensée complexes sur la réalité extérieure que l’enfant accomplit alors – et pour des fins de plus en plus éloignées – ne peuvent être supportés et maintenus que si ce processus satisfait aussi des nécessités pulsionnelles, exprimées elles aussi dans des phantasmes. L’apprentissage dépend de l’intérêt, et l’intérêt dérive du désir, de la curiosité et de la peur – surtout du désir et de la curiosité.

Sous leurs formes développées, la pensée phantasmatique et la pensée selon la réalité sont des processus psychiques distincts, des façons différentes d’obtenir la satisfaction. Le fait qu’elles aient des caractères distincts quand elles sont pleinement développées n’implique cependant pas nécessairement que la pensée selon la réalité opère de façon tout à fait indépendante du phantasme inconscient. Ce n’est pas seulement qu’elles se « mêlent et s’entrecroisent »45, leur relation est un peu moins fortuite que cela. À notre avis, la pensée selon la réalité ne peut opérer sans des phantasmes inconscients en accord avec elle et qui la soutiennent46 ; par exemple, nous continuons à « absorber » des choses avec nos oreilles, à « dévorer » des yeux, à « lire, noter, apprendre et digérer intérieurement » toute notre vie.

Ces métaphores conscientes représentent la réalité psychique inconsciente. C’est un fait bien connu que tout apprentissage primitif est fondé sur les pulsions orales. L’enfant commence par rechercher le sein, par le toucher avec sa bouche, par essayer de le prendre, puis détourne peu à peu ces activités vers d’autres objets, la main et l’œil n’arrivant que lentement à l’indépendance par rapport à la bouche comme moyens d’exploration et de connaissance du monde extérieur.

Pendant toute la première moitié de sa première année, la main du bébé recherche tout ce qu’il voit pour le mettre dans sa bouche, d’abord pour essayer de le manger, puis au moins pour le sucer et le mâcher, puis plus tard pour le percevoir et l’explorer. (Ce n’est que plus tard que sa main et son œil deviennent indépendants de sa bouche.) Cela veut dire que les objets que le bébé touche, manipule, regarde et explore sont investis de libido orale. Il ne pourrait s’intéresser à eux s’il n’en était pas ainsi. S’il était entièrement autoérotique à n’importe quel moment, il ne pourrait jamais apprendre. La tendance pulsionnelle à absorber les choses dans son psychisme par ses yeux et par ses doigts (et aussi ses oreilles), à regarder, à toucher et à explorer, satisfait certains des désirs oraux qui ont été frustrés par son objet originaire. La perception et l’intelligence tirent de cette source de libido leur vie et leur croissance. La main et l’œil conservent une signification orale pendant toute la vie, dans le phantasme inconscient, et souvent, comme nous l’avons vu, dans la métaphore consciente.

Dans ses articles sur L’analyse des bébés et L’importance de la formation des symboles dans le développement du moi, Mélanie Klein a repris l’idée de Ferenczi que l’identification (primaire), qui est le précurseur du symbolisme, « naît de la tentative du bébé de redécouvrir dans chaque objet ses propres organes et leur fonctionnement », et aussi l’idée d’Ernest Jones47 que le principe du plaisir rend possible l’assimilation de deux objets séparés, de par un lien d’intérêt affectif. Elle a montré, par un matériel clinique particulièrement clair, comment la fonction symbolique primaire des objets extérieurs permet au phantasme d’être élaboré par le moi, rend possible le développement des sublimations dans le jeu et la manipulation, et établit un pont du monde interne vers l’intérêt pour le monde extérieur et la connaissance des objets et des événements physiques. Le jeu d’un enfant de trois ou quatre mois montre clairement son intérêt plein de plaisir à l’égard de son corps, ses découvertes et ses expériences en ce sens. Dans ce jeu, il manifeste (entre autres mécanismes) ce processus de formation des symboles, lié à ces phantasmes dont nous découvrirons plus tard dans l’analyse qu’ils agissaient à cette époque. Le monde extérieur physique est en fait fortement lïbidinisé grâce au processus de formation des symboles.

Presque chaque heure d’association libre dans le travail analytique nous révèle quelque chose des phantasmes qui ont promu (surtout grâce à la formation des symboles) et maintenu le développement de l’intérêt envers le monde extérieur, le processus d’apprentissage à son sujet, et l’origine du pouvoir de rechercher et d’organiser sa connaissance. C’est un fait bien connu que, d’un certain point de vue, chaque exemple d’intérêt envers la réalité, qu’il soit pratique ou théorique, est aussi une sublimation48.

Cela signifie en retour que, pari passu, un certain degré de « fonction synthétique » s’exerce sur les nécessités pulsionnelles dès le début. L’enfant ne pourrait ni apprendre ni s’adapter au monde extérieur (humain ou non) si quelque sorte et quelque degré de contrôle et d’inhibition, aussi bien que de satisfaction des nécessités pulsionnelles ne se développaient progressivement depuis la naissance.

Si donc les fonctions intellectuelles dérivent de l’interaction des motions pulsionnelles primaires, nous devons, pour comprendre soit le phantasme, soit l’épreuve de la réalité et l’« intelligence », Considérer la vie psychique comme un tout et voir la relation entre ces diverses fonctions pendant le processus total du développement. Les maintenir séparées et dire : « Ceci est perception et connaissance mais cela est quelque chose de tout à fait différent et sans relation, cela est pur phantasme » serait perdre de vue la signification des deux fonctions pour le développement.49

Certains aspects de la connexion entre la pensée et le phantasme ont été examinés dans mon Intellectual Growth in Young Children (La croissance intellectuelle chez les jeunes enfants)50. À partir de comptes rendus directs de jeux d’imagination spontanés dans un groupe d’enfants entre deux et sept ans, on pouvait montrer les diverses façons qu’avaient ces jeux imaginatifs, surgissant en dernière analyse des phantasmes, des désirs et des angoisses inconscients, de créer des situations pratiques appelant une connaissance du monde extérieur. Ces situations peuvent être alors maintenues pour elles-mêmes, comme problèmes d’apprentissage et de connaissance, et mener ainsi à des découvertes réelles de faits extérieurs ou à un jugement et à un raisonnement verbal. Cela ne se produit pas toujours – le jeu peut être pour un temps purement répétitif ; mais à tout moment une nouvelle ligne de recherche ou un nouveau thème peuvent surgir et un nouveau pas dans la compréhension peut être fait par l’un des enfants qui participent au jeu, ou par tous.

En particulier, l’observation a montré comment le jeu d’imagination spontané crée et entretient les premières formes de pensée selon le « comme si ». Dans ces jeux, l’enfant recrée sélectivement les éléments des situations passées qui peuvent s’incorporer sa nécessité émotionnelle ou intellectuelle présente, et il adapte les détails, à chaque moment, à la situation présente de jeu. Cette capacité d’évoquer le passé dans le jeu imaginatif semble étroitement liée à la croissance du pouvoir d’évoquer le futur dans des hypothèses constructives, et de développer les conséquences des « si ». Le jeu d’imagination de l’enfant n’a pas seulement de l’importance pour les intentions adaptatives et créatrices qui, lorsqu’elles sont pleinement développées, font surgir l’artiste, le romancier et le poète ; il en a aussi pour le sens de la réalité, l’attitude scientifique et la croissance du raisonnement hypothétique.


11 Cf. Freud : « Il est une caractéristique étonnante des processus inconscients (refoulés) à laquelle l’investigateur s’accoutume seulement par l’exercice d’un grand contrôle de soi ; cette caractéristique est la conséquence de la négligence complète, de la part de l’investigateur, de la vérification par la réalité ; la réalité pensée est mise sur un pied d’égalité avec la réalité extérieure ; les désirs, avec leur accomplissement ou les événements… On ne doit jamais cependant se laisser aller à l’erreur d’appliquer les normes de la réalité aux créations refoulées du psychisme. Ceci pourrait avoir pour résultat la sous-estimation de l’importance des phantasmes dans la formation des symptômes sur la base qu’ils ne sont pas des réalités ; ou de faire dériver un sentiment de culpabilité névrotique d’une autre source, parce qu’il n’existe pas de preuve qu’un crime ait été commis effectivement. » Remarques sur les deux principes du fonctionnement psychique (1911).

12 « Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable d’accorder moins d’importance à la conscience… », Freud, La science des rêves, trad. Jankélévitch, pp. 599-600.

13 Loc. cit., p. 600.

14 Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932), trad. A. Berman, Nouvelle Revue française, p. 103.

15 Remarques sur les deux principes du fonctionnement psychique (1911).

16 Les pulsions et leurs destins (1915), traduction Marie Bonaparte et Anne Berman, p. 58.

17 Inhibition, symptôme et angoisse (1926), trad. Jury et Fraenkel, p. 108.

18 Chap. II, p. 39.

19 Il est aussi probable que la crainte de l’empoisonnement est liée au sevrage.

20 Nouvelles conférences sur la psychanalyse, trad. Berman, N.R.F., p. 167.

21 La féminité (1931). Ces mentions que fait parfois Freud de l’existence de phantasmes chez les enfants très jeunes, et que nous citons ci-dessus, sont des exemples de la façon dont l’insight intuitif de son génie, qui manquait nécessairement de preuve scientifique et restait inexplicable à l’époque, s’est trouvé confirmé et a été rendu intelligible grâce aux recherches de certains de ses continuateurs, en particulier Mélanie Klein, et par les observations du comportement.

22 « Si une femme porte un toast à la santé d’un homme par un simple regard, et s’il le lui rend de la même façon, l’absence de noms et de verbes équivaut-elle à une absence de conversation ? », Samuel Butler.

23 « Le système I.C.S. renferme les investissements objectaux des choses, les premiers et véritables investissements des objets ; le système P.C.S. prend naissance du fait que la représentation objectale est surinvestie en vertu de sa liaison avec la représentation verbale qui lui correspond. Ce sont, supposons-nous, de pareils surinvestissements qui instituent une organisation psychique plus élevée et permettent le remplacement du processus primaire par le processus secondaire, celui qui régit le P.C.S. » (L’inconscient (1915), trad. M. Bonaparte et A. Berman, p. 156).

24 Le moi et le ça (1923), trad. Jankélévitch, p. 175.

25 Le Dr Sylvia Payne a mis l’accent sur cette relation au cours de la discussion de cet article à la Société britannique de Psychanalyse, en 1943.

26 M. P. Middlemore, The Nursing Couple (1941).

27 Loc. cit., pp. 189-90.

28 Le Dr W. C. M. Scott a dit, dans la Discussion à la Société britannique de Psychanalyse en 1943, que la façon qu’ont les adultes de considérer le corps et le psychisme comme deux sortes d’expérience séparées ne peut certainement pas être tenue pour vraie dans le monde de l’enfant. Il est plus facile pour les adultes d’observer une tétée réelle que de se rappeler ou de comprendre ce que peut être l’expérience de la tétée pour le bébé, pour lequel il n’existe aucune dichotomie entre le corps et le psychisme, mais une expérience unique et indifférenciée de la tétée et du phantasme de téter. Même ces aspects de l’expérience psychologique que nous distinguons ensuite comme « sensation », « sentiment », etc., ne peuvent être distingués ni séparés dans les premiers jours. Les sensations et les sentiments comme tels surgissent pendant le développement qui part de l’expérience globale primitive, qui implique la tétée – la perception sensorielle – le phantasme. Cette expérience totale se différencie progressivement et donne les divers aspects de l’expérience : les mouvements corporels, les sensations, les imaginations, les connaissances, etc.

Nous savons que, selon Freud, « le moi est d’abord et avant tout un moi corporel » (Le moi et le ça (1923), p. 179). Comme le Dr Scott l’a dit, nous aurions besoin d’en savoir beaucoup plus sur la signification du « corps » pour le phantasme inconscient, et de tenir compte des diverses recherches de la neurologie et de la psychologie générale sur le « schéma corporel ». Dans cette perspective, le schéma corporel ou « phantasme du corps » joue un grand rôle dans de nombreuses névroses et dans toutes les psychoses, particulièrement dans toutes les formes d’hypocondrie.

29 « Une petite fille de deux ans neuf mois était en traitement pour des difficultés d’alimentation. Elle mangeait très peu – et jamais sans l’insistance de ses parents – mais dans ses jeux et ses phantasmes, pendant l’analyse et chez elle, elle mordait continuellement. Entre autres choses, elle prétendait être un chien méchant, un crocodile, un lion, une paire de ciseaux qui pouvait couper les tasses, une machine à hacher ou une machine à broyer le ciment. L’histoire de son allaitement était très particulière. Elle avait été sevrée pendant sa première quinzaine parce qu’elle ne manifestait aucun intérêt envers le sein et ne voulait pas manger. Elle s’endormait en tétant et rejetait constamment le mamelon, sans protestation violente, mais en détournant tranquillement la tête. La difficulté d’allaitement semblait résider uniquement dans l’enfant, car la mère produisait, au début, une bonne quantité de lait ; en outre, elle avait allaité avec succès un aîné, et voulait allaiter aussi cette enfant. Comme je n’ai pas observé les tentatives d’allaitement, je ne puis dire si l’inertie était véritable ou si, comme je le présume, il s’agissait d’une irritabilité masquée. Ce qui était clair, c’était que le bébé ne voulait pas téter, et qu’en plus les difficultés qui commencèrent au sein continuèrent opiniâtrement avec toutes les sortes d’alimentation, avec le biberon, la cuillère et la tasse. Au moment où elle commença son traitement, elle n’avait jamais mis une cuillerée d’aliments dans sa propre bouche. Mais le bizarre était que, bien qu’elle n’eût jamais vraiment tété – et, encore moins, « attaqué » – le sein, elle nourrit des phantasmes de morsure très cruels. Quel était donc leur fondement physique, si ce n’étaient les sentiments qui la perturbaient quand elle avait faim ? » (M. P. Middlemore, The Nursing Couple (Le couple mère-nourrisson), pp. 189-190, Hamish Hamilton, 1941).

30 Le but de l’amour oral est « l’incorporation » ou la « dévoration », « modalité de l’amour compatible avec la suppression de l’existence particulière de l’objet ». Freud, Les pulsions et leurs destins (1915), traduction Marie Bonaparte et Anne Berman, p. 64.

31 Très souvent d’autres activités comme de saisir, de toucher, de regarder, etc., sont elles aussi perçues comme horriblement nocives.

32 Scupin rapporte un exemple (de son propre petit garçon, de onze mois et demi), qui illustre comment le bébé interprète une réalité observée en termes de phantasmes qui proviennent de sa propre vie pulsionnelle primaire. « Une fois où nous (ses parents) étions en train de faire semblant de nous battre, il se mit subitement à hurler. Pour voir si c’était le bruit que nous faisions qui l’avait effrayé, nous répétâmes la scène en silence ; l’enfant regarda son père avec horreur, puis tendit les bras vers sa mère avec élan et se blottit affectueusement contre elle. Cela donnait l’impression que le petit garçon croyait que sa mère était blessée, et que son hurlement n’était que l’expression d’une peur par sympathie » (cité par W. Stern, Psychology of Early Childhood (Psychologie de la première enfance), p. 138).

L’exemple d’un enfant dans sa seconde année réconforté par la preuve oculaire que ses parents n’étaient pas en train de se battre a été noté par un de mes collègues. Son petit garçon souffrait de fréquentes crises d’angoisse, dont on ne pouvait comprendre la cause, et qui ne pouvaient être calmées par aucun de ses deux parents. Leurs caresses et leurs paroles d’apaisement n’adoucissaient pas son angoisse. Mais ils découvrirent, d’abord par hasard, que, lorsqu’il était dans cet état d’humeur, s’ils s’embrassaient entre eux (pas s’ils embrassaient l’enfant) en sa présence, son angoisse s’apaisait immédiatement. On doit en déduire que l’angoisse était liée à sa peur que ses parents se battent, et à ses phantasmes sur leurs rapports sexuels comme destructeurs pour tous deux. L’angoisse s’apaisait et l’enfant était rassuré par la démonstration visible qu’ils pouvaient s’aimer et être tendres l’un pour l’autre en sa présence.

33 Ceci n’est qu’une description extrêmement simplifiée d’un processus très complexe, qui est traité plus complètement par Paula Heimann et Mélanie Klein dans les chapitres ultérieurs.

34 Freud écrit, avec plus de détails : « En nommant l’un des processus psychiques primaire, je ne songeais pas seulement à sa place et à son efficacité, mais aux rapports dans le temps. Sans doute, nous ne connaissons pas d’appareil psychique qui ne présente que des processus primaires, et à ce point de vue là c’est une fiction théorique. Mais il est de fait que les processus primaires sont donnés dès le début, alors que les processus secondaires se forment peu à peu au cours de la vie, entravent les processus primaires, les recouvrent, et n’établissent peut-être sur eux leur entière domination qu’à notre maturité. Cette apparition tardive des processus secondaires fait que le fond même de notre être constitué par des désirs inconscients reste à l’abri des atteintes et des prohibitions du préconscient, dont le rôle est restreint une fois pour toutes à indiquer aux désirs venus de l’inconscient les voies qui les mèneront le mieux à leur but… » (La science des rêves, trad. Jankélévitch, p. 592).

35 Comme l’a dit le Dr Adrian Stephen, au cours de la discussion de cet article à la Société britannique de Psychanalyse en 1943 :

« Pour revenir aux écrits de Freud : tout au début de ses Trois essais sur la théorie de la sexualité, il décrit les pulsions comme douées de buts et d’objets. Le but désigne le comportement que la pulsion nous pousse à accomplir, par exemple un rapport sexuel, et l’objet désigne la personne avec laquelle le rapport doit avoir lieu ; ou encore, manger peut être le but d’une pulsion et l’aliment son objet. Freud, dans ce passage, pensait évidemment aux cas dans lesquels l’objet est un objet concret, mais il aurait certainement admis, comme je crois que nous le faisons tous, que l’objet peut être imaginaire, ou si l’on veut, phantasmatique…

« Naturellement, nous savons tous que les phantasmes sont construits sur la base des souvenirs, souvenirs de satisfactions, de frustrations, etc. À mesure que nous grandissons, que nos pulsions se développent et que notre réserve de souvenirs s’amplifie et devient plus variée, nos phantasmes changent sûrement beaucoup, dans la complexité et la variété de leur contenu ; mais il est difficile de supposer que les motions pulsionnelles, même chez un petit bébé, ne s’accompagnent pas d’une sorte quelconque de phantasme de satisfaction. Supposer cela serait supposer qu’un bébé peut avoir un désir sans rien désirer – et, à mes yeux, désirer quelque chose implique le phantasme de la satisfaction de ce désir…

« Nous savons tous ce qu’est la soif. Dans cet état, nous essayons surtout d’avoir quelque chose à boire, et nous avons probablement des phantasmes conscients et inconscients sur la boisson que nous voulons et sur le moyen de l’obtenir. Nous pouvons alors décrire notre processus psychique de deux façons : nous pouvons dire que nous voulons un verre, ou que nous voulons étancher notre soif. Dans le premier cas, nous décrivons un phantasme à propos de l’objet, dans l’autre, nous décrivons notre but de réduire une tension pulsionnelle. En réalité, bien que nous employions des mots et des concepts différents, les faits que nous essayons de décrire sont les mêmes. Ce que nous voulons n’est pas simplement le verre, et pas simplement étancher notre soif. Ce que nous voulons, c’est le-verre-qui-satisfait-la-soif et notre phantasme est que nous avons le verre. Dire cela n’est certainement pas dénier l’importance du plaisir.

« Le phantasme et la pulsion à obtenir le plaisir ne sont pas deux entités psychiques séparées, quoiqu’il puisse être parfois utile de les séparer conceptuellement ; ce sont deux aspects d’un seul processus psychique… »

36 Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932), p. 165. « Les symptômes hystériques naissent des phantasmes et non des événements réels. »

37 « La tendance à avoir des accidents » est reconnue depuis longtemps par les psychologues de l’industrie. La superstition bien connue selon laquelle, lorsqu’on casse quelque chose : « Jamais deux sans trois », est une excellente confirmation de l’idée que ces tendances proviennent des phantasmes.

38 Mais moi qui ne suis pas façonné pour les jeux folâtres,

Ni pour faire les doux yeux à un miroir amoureux ;

Moi qui suis grossièrement taillé et qui n’ai pas la majesté de l’amour

Pour me pavaner devant une nymphe à la coquette démarche,

Moi que la fourbe nature a frustré de belle proportion

Et de belle apparence,

Moi, difformey inachevé, envoyé avant mon heure

Dans ce monde des vivants, tout juste à moitié fait,

Tellement estropié et laid à voir

Que les chiens aboient quand je passe en clochant ;

……………………………………………………………………………………

Aussi, puisque je ne saurais être l’amoureux Jouissant de ces jours de délices,

Je suis résolu à être un scélérat,

Et à honnir les joies frivoles de ce temps.

Shakespeare, Richard III, Acte I ; Œuvres dramatiques, Desclée de Brouwer (Trad. Messiaen).

39 Freud écrit : « … nous sentons maintenant que nous pourrions nous-mêmes être comme Richard, bien plus, que nous sommes déjà un peu comme lui – Richard est une représentation énormément agrandie de quelque chose que nous pouvons tous découvrir en nous-mêmes. Nous pensons tous que nous avons le droit de faire des reproches à la nature et au destin pour nos désavantages congénitaux et infantiles ; nous exigeons tous une réparation pour les premières blessures infligées à notre narcissisme. Pourquoi la nature ne nous a-t-elle pas doués des boucles d’or de Balder, de la force de Siegfried, du front élevé du génie ou du noble profil de l’aristocratie ? Pourquoi sommes-nous nés dans une demeure bourgeoise, et non dans un palais royal ? Nous pourrions avoir en partage beauté et distinction aussi bien que quiconque parmi ceux que nous nous contentons d’envier » (Quelques types de caractère qu’on trouve dans la pratique psychanalytique, 1915).

40 La (dé)négation (1925).

41 Dans l’analyse, on peut souvent discerner une grande part de moquerie, de sentiment de triomphe, de désir de vaincre l’analyste derrière la « bonté » de ces confessions compulsionnelles :

II mit son pouce dans sa bouche

Et en retira un pruneau,

Et dit : « Voyez comme je suis sage. »

42 « … il ne faut pas poser entre le moi et le ça une différence trop tranchée, on ne doit pas oublier, en effet, que le moi est une partie du ça ayant subi une différenciation particulière » (Le moi et le ça, trad. Jankélévitch, p. 194).

« … À l’origine le ça englobait tout. Le moi s’est développé à partir du ça sous l’influence persistante du monde extérieur. Durant ce lent développement, certains contenus du ça passèrent à l’état préconscient, s’intégrant ainsi dans le moi » (Abrégé de psychanalyse, trad. Anne Berman, p. 26).

43 Cf. chap. II.

44 Une appréciation de ce que les faits extérieurs – par exemple la façon dont il est alimenté et manié tout au début, puis les attitudes émotionnelles et la conduite de ses parents, ou son expérience réelle de perte ou de changement – signifient pour l’enfant du point de vue de ses phantasmes, donne une importance plus grande aux expériences réelles que n’en accorderaient en général ceux qui n’ont pas de compréhension de leur valeur comme phantasmes pour l’enfant. Ces expériences réelles du début de la vie ont un profond effet sur le caractère de ses phantasmes au moment où ils se développent, et par conséquent sur leur issue dernière dans sa personnalité, ses relations sociales, ses dons ou ses inhibitions intellectuelles, ses symptômes névrotiques, etc.

45 Comme M. Brierley l’a dit une fois : « La pensée phantasmatique… et la pensée selon la réalité se mêlent et s’entrecroisent constamment dans les patrons de l’activité psychique courante » – chez les adultes aussi bien que chez les enfants.

W. Stern, lui aussi ; a décrit tout au long (quoiqu’au sujet des phantasmes conscients de l’enfant) « cet entremêlement mutuel, intime, du réel et de l’imaginaire » qu’il qualifie de « fait fondamental » (Psychology of early Childhood, p. 277).

46 Cf. chap. IV.

47 La théorie du symbolisme (1916).

48 Voir, par exemple, E. F. Sharpe, Similar and Divergent Unconscious Determinants Underlying the Sublimation of Pure Art and Pure Science (1935).

49 M. Brierlby a écrit aussi :

« … L’existence de phantasmes d’« objet intériorisé » ne contredit pas l’hypothèse des traces mnésiques, puisque les souvenirs et les phantasmes ont une origine commune dans les traces. Toutes les images sont des images mémorielles, des réactivations d’expériences passées. On a dit que, simplifié artificiellement, le concept d’un « objet bon intériorisé » est le concept d’un phantasme inconscient gratifiant le désir de la présence constante de la mère, sous forme de la croyance qu’elle est réellement à l’intérieur de l’enfant. Ce phantasme inconscient aiderait l’enfant à retenir un souvenir conscient de sa mère pendant ses absences temporaires, quoiqu’il puisse être insuffisant pour faire passer une absence trop prolongée. Le souvenir qu’un enfant de deux ans a de sa mère n’est pas un système simple, mais la résultante de deux ans de vie avec elle. Le souvenir conscient est la partie accessible d’un système – mère inconscient et beaucoup plus étendu, qui a ses racines dans la toute première enfance (Notes on Metapsychology as Process Theory (Notes sur la métapsychologie comme théorie du processus), pp. 103-104).

50 Pp. 99-106.