3 L’histoire de la cure psychanalytique de Madame Oggi

par Raymond KASPI

Cette histoire est celle d’une patiente suivie régulièrement pendant plus de deux ans. Toute commence de manière assez insolite. Le médecin traitant me demande de venir, exceptionnellement, voir une patiente chez elle. Elle l’inquiète beaucoup, car elle reste prostrée dans son lit depuis déjà huit jours, sans manger, sans boire, ni parler.

Elle a des mimiques bizarres, chantonne parfois, ou bien hurle sans raison. Cette situation paraît avoir été déclenchée par la mort de sa grand-mère de 90 ans.

J’accepte.

Cette première rencontre est importante, car on y retrouve la plupart des éléments qui constitueront le travail psychanalytique que nous ferons ensuite ensemble94.

I. La phase psychiatrique

Après avoir été accueilli par une personne (que je saurai plus tard être sa mère), je trouve une jeune femme de trente ans couchée toute recroquevillée ; les rideaux de sa chambre sont tirés. Il fait sombre. Je m’annonce, et essaie de lui faire expliquer sa difficulté. Malgré mes efforts, Mme Oggi reste totalement silencieuse et immobile. Elle paraît grande et maigre ; je ne peux voir son visage caché par de longs cheveux noirs. Pendant un quart d’heure, mes efforts sont vains.. J’ai l’impression d’avoir affaire à une morte, tant elle est immobile.

Je me demande ce que je fais là et si je ne dois pas m’en aller en proposant au médecin de l’hospitaliser ?

À cet instant, je remarque qu’elle bouge un pied sous le drap. Je m’approche, pose ma main sur sa jambe95, et reprends mon discours : « Je suis là pour l’aider, pour essayer de comprendre avec elle ce qui l’a amenée à se retirer si profondément, etc. ».

Alors elle bouge, écarte un peu ses cheveux, et dit quelques phrases espacées par de très longs silences. Elle parle de la mort de sa grand-mère dont elle se sent responsable, car elle en a accepté le transfert à l’hôpital, et dont elle regrette que personne de son entourage n’ait voulu s’occuper.

Je lui parle de son comportement : chantonnement, mimiques, bizarreries, retrait au lit et dans le noir…

Elle dit qu’en partie, cela lui permet de terroriser ou manipuler son entourage, mais qu’en fait, il s’agit le plus souvent de comportement irrépressibles. Son discours est lent, haché de longs silences entre deux phrases, ou entre deux mots.

Je peux alors enlever ma main, lui proposant un traitement anti-dépresseur qui sera appliqué par son médecin, et surtout qu’elle vienne me voir pour parler de tout cela. Elle semble accepter.

Je ne la reverrai qu’une dizaine de jours plus tard. Apparemment, il n’y a plus de bizarreries dans son comportement, mais elle a tendance à rester au lit et à se mettre en colère.

Elle vient, pendant cette période, à mon cabinet de façon irrégulière, et j’apprends, en quelques entretiens, son histoire que je résume ici.

Elle est la troisième de quatre enfants. Sa mère a quitté le domicile familial lorsqu’elle avait deux ou trois ans. Elle a alors vécu avec son père et ses frères et sœurs chez la grand-mère maternelle.

Envoyée en institution religieuse pour ses études primaires, d’abord comme pensionnaire, (en orphelinat dit-elle), elle est revenue dans sa famille au bout de quelques mois. Elle était considérée comme difficile, ayant mauvais caractère, têtue, un vrai garçon manqué disait-on. D’ailleurs, ses parents avaient souhaité avoir un fils à sa naissance. Une cousine et sa mère vivaient dans la même maison. Mais la grand-mère marquait nettement sa préférence pour cette cousine.

De ses relations à ses frères et sœurs, je n’en sais que le fait que l’aînée (deux ans de plus qu’elle), l’écoutait et la terrorisait à la fois. Les plus jeunes semblent avoir eu beaucoup moins d’importance affective.

Mal supportée par la grand-mère maternelle, le père étant absent jusque tard dans la soirée, l’enfant, peu à peu, s’est sentie submergée par la frustration affective. De temps en temps sa mère écrivait ou parfois venait la voir à « l’orphelinat ».

La petite fille lui disait : « Tu n’es pas ma mère, elle est morte, tu es ma tante ».

Son père ne parlait de sa femme qu’en la désignant sous le nom de « l’affreuse ». Il lui disait aussi, car elle était difficile, en quête Permanente de manifestations d’affection : « Si ta mère est partie, c est bien de ta faute ! Elle ne pouvait sûrement pas te supporter ! ».

Puis le manque affectif devenant de plus en plus lourd, à la puberté, vers douze ans, elle se retire. Elle manque l’école très souvent, vient se réfugier dans sa chambre des après-midi entiers, prostrée sur son lit.

Puis elle cesse de parler à son entourage : son père, sa grand-mère, sa tante (qui mime le suicide par défenestration chaque fois qu’elle est contrariée), sa cousine, etc. Elle ne parle plus à personne, sauf à sa sœur aînée de temps en temps. Elle ne participe plus aux repas, se nourrit subrepticement dans la cuisine. Parfois elle sort en fin d’après-midi, dans ces moments où la ville se réveille. Elle vole les livres de classe de ses frères et sœurs et va les vendre dans une librairie. Avec ces quelques francs, elle s’achète du pain et du chocolat pour se nourrir. Mais elle côtoie alors les ouvriers qui sortent du travail, et les prostituées qui… y vont. Elle dira plus tard : « Lorsque je faisais le trottoir… ».

Ce mutisme dure jusqu’à l’âge de 19 ans, où elle rencontre son futur mari, un garçon de dix ans plus âgé qu’elle, rencontre favorisée par les deux familles, semble-t-il.

Entre temps, vers quinze ans, elle a fait la connaissance d’un gentil garçon de son âge qu’elle appelle son « petit copain ». Il lui apporte une écoute, une réponse à son désir d’être aimée. Ils flirtent, jouent aux Indiens, plaisantent et se chamaillent ensemble, tout en restant mutique chez elle. Et bien sûr, ils ont des rapports sexuels. Mais, dira-t-elle, « c’était pour lui faire plaisir, car je n’en n’avais pas envie. Et j’avais très peur, si je lui refusais de ne plus le rencontrer… ».

À 19 ans elle est fiancée, se marie à 20 ans, et ne cesse de voir le petit copain qu’après le mariage, à l’occasion d’un changement de ville. Son père lui dit : « Quand tous mes enfants seront mariés je pourrai enfin me remarier moi-même ». Elle a un peu l’impression de libérer son père de cette façon.

Pourtant, j’apprendrai, au cours de ces entretiens, qu’elle avait des angoisses atroces : Une ombre noire se penchait sur elle pour l’étouffer pendant son sommeil ; des morts l’appelaient par son prénom ; des musiciens et des danseurs s’entraînaient à ses côtés.

Lorsqu’elle faisait à sa sœur le récit de ces perceptions, celle-ci lui répondait qu’elle était complètement folle, et que rien de tout cela n’existait : D’ailleurs cette sœur aînée se moquait d’elle, disant qu’elle n’avait pas de seins, et lorsqu’elle commençait à en avoir, qu’ils étaient si laids qu’il vaudrait mieux les lui enlever…

Lors de certaines soirées où la terreur était envahissante elle se réfugiait dans la chambre de son père, l’empêchant ainsi de rejoindre sa « fiancée », lui prenant la main, et ne pouvant s’endormir qu’à ce contact. « J’aurais bien aimé me coucher près de lui, dira-t-elle, mais je n’osais pas ».

Elle se marie, ayant trouvé dans ce garçon une réponse partielle et palliative à sa demande affective. Elle a très vite trois enfants, à trois ans d’intervalle les uns des autres.

Son mari est un peu jaloux et autoritaire, il la considère comme une petite fille irresponsable.

Puis les événements amènent toute la famille à déménager dans la région parisienne. Elle y retrouve sa mère remariée, qui a eu une autre fille de huit ans plus jeune.

En arrivant dans la région parisienne, elle fait une fausse couche, « pour embêter son mari », dit-elle ; (mais aussi, peut-être pour rejeter ce qu’il lui apporte, et qui ne correspond pas à sa vraie demande).

Tout au long de ces quelques entretiens, j’apprends combien est forte son agressivité envers sa mère, et combien elle se sent coupable de son départ. (Au point d’avoir fait elle-même une fugue vers 17 ans, peu avant son mariage). J’apprends aussi qu’elle n’avait pas le droit de se plaindre, (et comment ne pas devenir mutique !) puisque sa grand-mère la battait lorsqu’elle pleurait de se sentir abandonnée. Que des instants de dépersonnalisation n’étaient pas rares. Elle cherchait son double derrière la porte (mais était-ce son double ?).

Avant le départ de sa mère, ils vivaient tous dans la même pièce. Elle était parfois en proie à des terreurs nocturnes, et ses parents la prenaient dans leur lit pour l’empêcher de crier. Elle les a ainsi, parfois, vu faire « des choses pas très belles ». Le lit est l’endroit où elle se retire, mais aussi qui lui fait peur…

Les entretiens se déroulent peu à peu, lui permettant de raconter son histoire et d’exprimer progressivement ses fantasmes. La situation est très vite érotisée. Elle raconte après quelques entretiens, un rêve dans lequel le thérapeute apparaît désiré. Un autre dans lequel le thérapeute remplace le père et le mari.

Elle se plaint de ne pouvoir supporter son mari sexuellement. D’ailleurs, il ne la pénètre que rarement. Elle s’étonne donc, en cours de psychothérapie, de craindre d’être enceinte. Elle dit : « Je me suis fait baiser ! » Finalement, elle n’est pas enceinte : « C’est dommage, j’aurais fait une fausse couche, et cela aurait beaucoup ennuyé mon mari ».

Les rêves se succèdent, dans lesquels le thérapeute apparaît objet de désir sexuel. Mais elle en est très coupable, et souhaite la mort pour ne « pas être tentée ».

Malgré ma proposition, elle ne peut se résoudre à venir régulièrement, les entretiens étant décidés d’une fois sur l’autre96. Elle ne peut accepter la régularité, prétextant la labilité de son humeur. D’ailleurs, tout est mauvais en elle. Et revient un souvenir de masturbation, vers trois ans. Sa mère à qui elle en parlait, comme d’un grand plaisir lui a dit : « c’est dégoûtant, c’est interdit ». Ce qui ne l’empêche pas d’avoir continué jusqu’à maintenant… avec le même plaisir.

Suivent toute une série de rêves et de rêveries, plus ou moins exploités, mais où apparaissent des fantasmes inquiétants d’éven-tration, de dislocation… L’un d’eux : elle est morte, éventrée, assassinée par son double, (qui pourrait être moi), mais qui est acquitté grâce au témoignage de son fils qui aurait 20 ans… (mais qui a 20 ans ?).

Puis un autre rêve ou elle faisait l’amour avec sa mère. Elle dit : « je suis sans doute amoureuse » (mais de qui ?). En même temps elle me menace, en disant « qu’elle va aller voir ailleurs si elle peut être satisfaite par quelqu’un d’autre que par son mari ». Cela ne deviendra compréhensible qu’un peu plus tard lorsqu’apparaî-tront des associations dont le thème central sera : « j’ai senti mon corps grâce à vous ! je peux avec vous m’exprimer mais je ne sais le faire que par mon corps. Heureusement, j’ai affaire à un ordinateur (!) qui peut m’accepter sans succomber ». Chez elle, elle s’isole pour penser à nos entretiens ; elle rêve qu’elle est ma fille…

Je suis parfois submergé par l’attitude séductrice de cette belle jeune femme, et je me demande comment poursuivre, et pourquoi poursuivre cette psychothérapie impossible. Je me contente de l’accompagner, ne percevant, parfois que de façon très indistincte l’aspect archaïque de cet attachement, mais persuadé que quelque chose se prépare dans cette situation transférentielle.

L’intensité des émotions apparaissant dans ces séances, m’assaille et l’angoisse est très souvent lourde à supporter.

C’est pourtant, à partir de ce moment, et après une longue réflexion personnelle, que je peux comprendre que sa difficulté à transmettre des émotions aussi prégnantes l’amène à se servir de son corps pour les exprimer. Mme Oggi est comme un bébé qui, si sa peau touche celle de sa mère, se sent rassuré près d’elle, mais qui est terrorisé à distance, si elle est incapable de matérialiser un objet transitionnel :… la mère ne réapparaît jamais. Je peux alors supporter ses attaques plus directes, de l’ordre de la séduction sexuelle, qu’elles soient verbales ou… physiques.

Elle ne peut que communiquer par son corps, retrouvant ainsi ses premiers émois « au sein » de sa mère. Mais il faudra encore longtemps pour le verbaliser.

Qu’il y ait eu cette éclaircie, pour moi et que je puisse donc considérer son discours et ses actes dans une perspective de transfert-contre transfert, lui apparaît très vite évident. Au point qu’elle me demande si je suis mon jumeau !

Cependant, bien que l’atmosphère soit devenue moins lourde, que le désir de mort n’apparaisse plus, les tentatives de séduction persistent. Elle s’investit beaucoup dans son travail psychothérapique, au point de négliger ses activités ménagères. Ce qui ne laisse pas de poser des problèmes avec son mari. Ses enfants paraissent pourtant bien supporter la situation.

Elle-même dit qu’elle commence à s’aimer, et lors d’une rencontre avec sa mère (qui habite depuis peu près d’elle), se demande comment elle peut exister sans plaisir dans son corps. Elle accepte des rendez-vous psychanalytiques plus fréquents et réguliers (4 fois par semaine).

C’est alors qu’elle commence à expliquer qu’elle me confond avec sa mère. Sa mère qui, lorsqu’elle est partie, n’a fait que raviver un manque, un trouble de la communication, bien antérieur.

D’ailleurs, les fins de semaines sont difficiles (et le resteront longtemps). Au point qu’elle en passe une grande partie dans sa baignoire, dans le noir. Elle s’y sent bien, isolée, etc. inattaquable !

Différentes situations du réel sont intégrées dans ses fantasmes de séparation de la mère : des troubles physiques, (rages de dents), le désir de savoir ma situation personnelle, (avez-vous quitté vos enfants ?).

Il m’est impossible d’y répondre, sans la renvoyer au traumatisme créé par la séparation de ses parents. L’angoisse naît, alors, faute de pouvoir interpréter cette situation et se matérialise par des coups de téléphone intempestifs.

D’ailleurs, elle peut ainsi, retrouvant l’angoisse de séparation, décrire la façon dont elle attendait sa mère après son départ : elle passait des heures derrière la porte, attendant son retour, demandant à son père d’ouvrir la porte pour laisser entrer sa mère (qui aurait pu/ dû être derrière).

Peu à peu, apparaissent les fantasmes de dispersion, de morcellement corporel. D’abord, d’intervention plastique (dont elle rend sa mère responsable) : se refaire le nez, modifier ou enlever les seins… La régression est évidente, les rêves se multiplient : « elle est enfant, elle pleure et fait caca pour avoir le plaisir d’être nettoyée par elle-même adulte. Mais sa mère accouche dans la pièce à côté… ».

Elle se représente comme un arbre avec deux bosses (un corps de bois avec deux seins)…

Sa demande affective à mon égard est de plus en plus pressante, au point que les interruptions de fin de semaine sont un drame d’abandon revécu dans le travail psychanalytique. La rupture est alors ressentie comme destruction de son corps. Lorsqu’elle se retrouve ici, elle ne peut alors qu’offrir son corps comme gage de communication. La symbolisation n’est pas encore possible. D’ailleurs, les seuls essais de communication relativement réussis n’ont été que par son corps : avec son petit copain de quinze ans, et son mari. Mais elle ne peut que se rendre compte du leurre que représente alors son mariage et remet en cause ce lien.

Suivent toute une série d’entretiens dans lesquels elle rapporte des rêves et des fantasmes de régression, d’angoisse, d’abandon. Dans l’un deux, elle raconte combien elle s’est sentie abandonnée par sa mère et combien elle craint que je n’en fasse autant (à rapporter à mon refus de la recevoir le samedi) et elle souhaite se retrouver dans une eau verte, douce et visqueuse, tranquille isolée… En fait ces rêves, peu exploités, sont des « rêves de travail d’élaboration » plus que de symptômes. Son désir de symbiose avec le thérapeute la ramène au regret de la situation du fœtus dans le ventre de sa mère.

Cependant, au fur et à mesure, elle a pu reprendre ses activités ménagères, et son entourage la trouve si bien que son mari, ainsi que sa mère, lui conseillent d’arrêter le travail psychothérapique. Elle en profite pour retransmettre leurs paroles : « D’ailleurs les psychothérapeutes n’apportent que des bonnes paroles… ».

Il est surprenant de constater la différence qui peut exister entre son aspect extérieur, social et familial, et sa vie fantasmatique faite d’angoisse psychotique, de sentiments de dislocation, d’éviscération.

Puis survient alors une période très difficile. Elle est très angoissée Par un rêve dans lequel je figure comme son beau-père ou son père auprès de qui elle est couchée avec sa mère attendant que celle-ci s’endorme pour pouvoir faire l’amour. Lorsque je tente de lui montrer que je n’apparais peut-être que comme personnage de remplacement, elle s’écroule en larmes, me traitant de briseur de rêves.

C’est à ce moment qu’elle tente un suicide avec suffisamment de comprimés pour être malade, mais insuffisamment pour être hospitalisée.

Je l’assure de ma disponibilité ; elle peut se retrouver et poursuivre le travail psychothérapique. Mais je suis amené à lui signifier certaines de mes limites qu’il paraît difficile qu’elle puisse dépasser pour une bonne entente thérapeutique (comme si les choses allaient être toujours aussi simples par la suite !).

Et pourtant apparaissent des rêveries terrifiantes. Dans l’une d’elle, elle associe tomate, sang des règles et de ses mutilations sexuelles…

Apparaît ensuite, pendant plusieurs semaines, un mélange d’éléments œdipiens et archaïques. Elles souhaiterait ne pas avoir de sexe, ou bien de le mutiler. Elle refuse d’accepter tout désir qui passerait par son corps. Elle s’en veut de détester sa mère et de n’aimer que son père. Elle raconte un rêve où elle apparaît nue, sans sexe, ni sein97.

Elle pense qu’il ne lui est pas possible d’en parler en face à face, et souhaiterait ne plus me voir.

II. À la recherche du défaut fondamental

Elle choisit, donc, la séance suivante, de s’allonger, et elle retrouve un souvenir de ses quinze mois : elle tétait sa mère : Celle-ci l’avait retirée du sein et mise dans une pièce noire, qui était la salle de bains.

Chaque distanciation (la fin de l’entretien ou la fin de la semaine) ou une attitude moins affectueuse de ma part à son égard, lui fait revivre cet abandon par sa mère. Au point qu’elle envisage la mort dans des conditions de grande violence, avec mutilation, éclatement : « Je tombe par la fenêtre et ma tête éclate par terre comme une pastèque ».

Elle parle à nouveau de cette grande ombre noire qui la terrorisait vers trois ans, elle pense que sa mère a voulu l’étouffer.

Puis à la séance suivante, elle raconte qu’elle a séduit son voisin, un homme âgé, et qu’ainsi elle n’est plus seule, puisque, moi, je n’accepte pas qu’elle agisse avec moi. Mais bien vite, elle me dit que « c’était pour voir la tête que je ferais », que de toutes façons, « elle compte bien sur ma « protection » pour empêcher des « acting » de cet ordre ».

D’autres fantasmes sadiques apparaissent : sa sœur aînée lui conseille de se mutiler et de mourir. Dans un rêve, « elle est violée par un grand noir et cède jusqu’au moment où le plaisir arrive, mais elle est une prostituée et n’a pas droit au plaisir, et quelqu’un vient l’interrompre ». Son corps éclate dès qu’un désir apparaît, il saigne et se mutile, explose, devient pourriture…

Tout cela contraste avec son attitude extérieure qui la fait ressentir « guérie » par son entourage. Elle a repris ses activités sociales et familiales (le médecin qu’elle consulte parfois lui fait remarquer qu’elle n’a plus de raison de se soigner, etc.).

Pourtant, c’est alors qu’elle parle de ses hallucinations qui ont duré jusqu’à l’âge adulte, puisque l’année dernière elle en avait encore. Des angoisses épouvantables qu’elle ressent encore à cette évocation, de sa « faim affective », et de la douleur de ne pas avoir été entendue par sa sœur aînée et sa grand-mère, d’où la rupture.

Peu à peu apparaissent aussi la possibilité de cicatriser la perte de sa mère, mais l’impossibilité de se considérer, cependant, vivante : « je suis une plante ». Mais, il faut aller au-delà de ce qui est dit, retrouver le défaut fondamental.

Cette fusion dans le sein maternel, elle souhaiterait la retrouver ici, que je la berce, et que j’accepte toutes ses demandes. Mes vacances de quelques jours sont un véritable drame, source d’une intense agressivité. Ses propositions sont de plus en plus évidentes et dites. C’est dans un langage génitalisé qu’elle présente une demande affective bien plus archaïque, mais il faut une dizaine d’entretiens pour que cela puisse apparaître.

Elle est soulagée que je puisse refuser, mais aussi très frustrée. Elle parle de la traversée du désert et de la soif qu’elle pourrait étancher si je ne renversais pas devant elle le verre d’eau que je lui tends. Est-ce une manière pour elle d’éprouver les possibilités de « cicatrisation » en se replongeant dans les sources de son angoisse ? Il est vrai qu’elle dit qu’elle est très fatiguée, comme en convalescence.

Une nuit, elle se réveille en sanglotant, se croyant dans mes bras, ceux de sa mère. Elle est très contente de pouvoir me remercier de mon aide à « lever le voile ». En remerciement, elle m’offre son corps.

Par moments, elle retrouve de grandes angoisses, elle se sent vide, et se cherche des limites, disant qu’elle n’a pas le droit de pratiquer l’inceste ni le cannibalisme.

Elle ne peut pas encore parler du sein de la mère à incorporer. De plus, envisager que je puisse avoir une vie en dehors d’elle lui apparaît injuste et insupportable. Mais elle peut le dire et cela paraît rassurant98.

C’est alors qu’elle demande pour la première fois que je la touche. J’hésite un instant et je lui prends la main. Elle explique ainsi qu’elle peut vérifier qu’elle existe, qu’elle a des limites.

Dans les séances suivantes, elle pourra expliquer le souvenir de la tétée de sa mère à quinze mois. Elle est la seule que sa mère ait nourrie, craignant une déshydratation aiguë, comme sa sœur aînée en avait subie une. Bien qu’elle soit un grand bébé, elle courait souvent depuis lç fond du jardin, pour retrouver ce sein, et s’assurer ainsi de la présence de sa mère.

Mais un jour, elle a été totalement sevrée. Elle retrouve dans cette séance la perte de sa sécurité et une angoisse de mort intense.

Me toucher lui permet de retrouver le contact du sein de sa mère dit-elle, de ne pas se sentir abandonnée à la mort. La mort qui est présente avec cette grande ombre noire, qu’elle pense être, maintenant, son grand-père. Il s’occupait souvent d’elle mais ne l’aimait pas, elle avait peur de sa froideur.

Sa demande affective va croissante. Elle vient un jour, en urgence, prétextant d’être très angoissée. Je la reçois et elle me dit qu’elle vient pour faire l’amour, se remplir de moi. Il me semble difficile, (mais j’essaie cependant), de lui parler de la confusion sein-pénis qu’elle fait. Elle part pourtant rassurée, en posant sa tête sur mon épaule au pas de la porte.

C’est une attitude qu’elle conservera longtemps. Malgré les essais d’interprétation (elle rapporte un souvenir de petite enfance : nue, dans les bras de sa mère, en train de la têter), elle semble ne pas pouvoir perlaborer cette situation transférentielle. Je ne m’y refuse pas, acceptant ce contact corporel qui la rassure lorsqu’elle part, la mettant en situation de ne pas me perdre complètement.

Parallèlement, elle manipule son entourage : un ami psycho-sociologue, qu’elle amène à comparer ses méthodes aux miennes ; son mari dont le projet est qu’elle vienne travailler avec lui et qu’elle menace de se suicider s’il insiste ; son père devant qui elle fait la folle pour l’inquiéter.

C’est alors que survient un événement qui ne manque pas d’être inquiétant, pour la suite du travail psychothérapique : elle est enceinte de son mari, malgré la pauvreté de leur vie sexuelle, et décidée à pratiquer une interruption de grossesse.

Elle retrouve alors son angoisse de mort reçue, devant ce qu’elle considère comme la mort à donner… Mais l’intervention a lieu. Suit une période dépressive. Peu à peu, elle fait le deuil de cette grossesse interrompue, vérifiant par le toucher que son corps n’a pas été détruit. Elle exprime alors le désir d’être caressée comme un bébé peut l’être par une mère tendre et attentive.

Un souvenir évoque la nostalgie de cette unité biologique qu’elle faisait avec sa mère en la tétant. Et fréquemment en partant, elle pose la main sur ma poitrine.

La fête des mères survient, et elle me fait un cadeau : une boîte à cigarettes ! Dans cette même séance elle rapporte une rêverie dans laquelle elle se voit accouchant d’elle-même. Elle associe sur le fait qu’il lui serait douloureux de devenir mère, et de cette façon, risquer de me perdre. Mais n’est-ce pas là le souhait de pouvoir « re-naître » ?

Souvent les verbalisations sont pauvres, le toucher remplaçant le discours. Les séances se terminant par de grandes colères devant ce qu’elle appelle ma « froideur ».

À la séance suivante, tout de go, sans rien dire, elle se dévêt, annonce qu’elle voudrait me violer. Puis, que lors de ses fiançailles, elle ne savait pas toujours si elle avait dans ses bras, son fiancé ou… sa mère.

Je lui dis à ce moment qu’il semble que la communication se soit arrêtée pour elle, le jour où elle a été séparée du corps de sa mère par le sevrage. Ce qui paraît expliquer pourquoi elle a ce besoin de se rassurer par le contact corporel, et que son « strip-tease » thérapeutique est une façon de se trouver au plus près du sein de la bonne mère.

Bien que dans les séances suivantes, elle ne paraisse pas avoir pu élaborer cette interprétation. (Elle continue à me toucher, et me demande de la toucher) elle annonce : « Toucher votre corps c’est m’assurer que je n’ai pas détruit celui de ma mère lorsque nous nous sommes séparées ».

Une difficulté supplémentaire va apparaître dans ce travail. Elle se rassure dans le toucher du corps, et son exigence affective devient de plus en plus grande. Un jour, elle explique qu’elle considère son mari dans la même perspective que sa mère, et me demande de la pénétrer pour conjurer cet aspect de la mauvaise mère, et pour pouvoir retrouver l’intégrité de l’association fusionnelle à sa mère. Devant mon refus, elle refuse de s’en aller. Elle bloque ainsi tout mon après-midi, restant malgré mes tentatives de la rassurer, plus d’une heure et demie dans mon cabinet. Je finis par ne plus pouvoir supporter cette situation, la prends par le bras, et l’amène de force vers la porte. Elle supporte très mal cette expulsion, la soirée est ponctuée de coups de téléphone angoissés, et son chagrin est à la fois fait de reviviscence de la séparation de la mère, et de blessure narcissique.

Elle revient pourtant deux jours plus tard, et raconte un rêve dans lequel j’apparaissais de connivence avec une mauvaise femme, pour la désigner comme débile. (Réactivation de l’angoisse paranoïde du sevrage et de l’abandon maternel ?).

Pourtant les vacances d’été approchent, elle a fait le projet d’aller voir sa sœur aînée, qui vit à l’étranger. Elle craint que cette sœur ne la reconnaisse pas, tant elle s’estime changée.

Et l’on passe d’une séance à l’autre, de cette position paranoïde, à des situations génitalisées, notamment à l’occasion du souvenir d’un coït de sa mère, qu’elle a surprise avec son amant vers l’âge de trois ans.

Ces vacances ne se passent pas bien, elle est mal reçue par sa sœur qui est aussi en psychothérapie depuis quelques mois et qui est très angoissée.

Elle se sent alors doublement abandonnée par sa mère et sa sœur aînée.

Dès lors, il deviendra de plus en plus difficile d’arrêter les entretiens à l’heure, d’éviter les coups de téléphone intempestifs dans la soirée. Bref, de créer une limite dans le temps. Cela, malgré mon explication sur l’impuissance dans laquelle elle me place, à pouvoir l’aider dans ces conditions, et sur son désir de me mettre en colère, (hors limites ?).

Pourtant, elle se sent coupable, à chaque fois, de cette situation, mais ses demandes au niveau du corps maternel, correspondent aux besoins de son Moi corporel, qui se reconstruit.

À cette époque, lors d’une séance, elle s’allonge, reste en boule, et totalement silencieuse pendant toute la durée. Lorsque je lui indique que la séance est terminée, elle se lève, pleure, crie, puis hurle en se griffant le visage, et s’arrachant les cheveux. Elle retrouve alors le souvenir de son père, indifférent, quand le soir elle se couchait sans manger ni parler, et cela, plusieurs jours de suite. Elle se rassure, se détend quand je lui dis que mon silence était tolérance et non pas indifférence.

Quelques jours plus tard, elle raconte comment elle a joué le rôle de sa mère : elle est sortie de chez elle, et a attendu derrière la porte pour déterminer quelle serait l’attitude de ses enfants et particulièrement de la deuxième, dont elle parle souvent comme s’il s’agissait d’elle-même.

Lors d’une séance ultérieure, elle est déprimée et inquiète ; ce n’est qu’après de longues hésitations qu’elle explique qu’elle ressent la possibilité de renoncer à quelque chose, mais que cela peut être une cause de mort. Elle peut préciser que renoncer au sein, implique qu’il faille qu’elle le tue, et qu’elle-même se tue ainsi.

La situation évolue entre des périodes de bien-être et des périodes de grandes dépression. De temps en temps, elle tarde à partir, et téléphone de multiples fois dans la soirée. Un jour je lui explique combien cela m’est pénible qu’elle téléphone ainsi, et qu’elle ne parte pas à la fin des séances, sauf à me mettre en colère. Que je pense qu’elle revit ainsi le départ de sa mère et qu’elle a besoin de se faire punir, de se déculpabiliser de s’être sentie responsable de ce départ. Suit alors une violente crise dépressive au cours de laquelle elle rappelle qu’elle faisait ainsi avec son père, jusqu’à ce qu’il lui donne une fessée. Elle peut alors s’en aller en s’excusant de « m’avoir fait sortir de mes gonds ».

Pendant quelque temps encore les entretiens contiennent des souvenirs d’adolescence (vers douze ans, des provocations à l’égard de son père, suivies de crise d’angoisse devant son indifférence) et de petite enfance, (vers trois ans, la vue du sexe de son père, ce qui l’amène à penser que si sa nuit de noces a été différée d’un mois, c’est par peur de celui de son mari, qu’elle n’a d’ailleurs jamais regardé…).

Puis une période intermédiaire dont la signification n’apparaît pas immédiatement, consiste à s’allonger, à demander que je me mette près d’elle, que je la caresse. Elle veut se mettre nue. Les essais d’interprétation au niveau génital ne permettent pas d’éclair-cir la situation, ni de la modifier.

C’est à partir de ce moment qu’elle s’allonge à chaque séance et se dévêt pratiquement aussi à chaque fois. Souvent elle est totalement nue mais (il fait froid, c’est l’hiver), elle se couvre de son manteau. Elle demande instamment que je la caresse, sans bien comprendre ce que cela signifie pour elle. J’accède donc à sa demande. Cependant, si je lui touche le front et les mains, le toucher reste symbolique pour le reste du corps. Je fais « comme si », passant ma main à quelques centimètres de sa peau, sur tout son corps, et en dessinant les contours, sans m’arrêter sur les régions sexuelles.

Pendant ces touchers « comme-si », elle est calme, les yeux fermés, dans une réelle béatitude. Parfois quelques tressaillements de son corps montrent l’érotisation au niveau de la zone survolée. Souvent, c’est au-dessus des seins, parfois des jambes, jamais du ventre. « D’ailleurs », dit-elle, « au-dessous du nombril c’est de la glace ».

Les paroles sont rares, de longs silences, parfois très angoissés, souvent très calmes. Par instants, quelques fantasmes : elle est violée par une grande ombre noire, et elle hurle de terreur.

Il est remarquable que chaque fois c’est elle qui dispose le divan, les coussins, qui aménage son champ. Mais il est difficile de rendre la tension, la rupture permanente de la communication, les longs silences entrecoupés de phrases n’ayant aucun lien avec la précédente, comme si n’apparaissaient que des îlots de sa pensée, les associations intermédiaires n’étant pas dites. Voici, pour en donner une idée, le compte rendu d’une séance :

Elle arrive, apparemment détendue, bien maquillée, sereine. Elle s’asseoit et reste silencieuse pendant une dizaine de minutes. Puis elle prépare son champ (divan et coussins), se dévêt rapidement et complètement, et s’allonge. Elle a froid et me demande de lui apporter son manteau. Elle s’en couvre, se recroqueville en position fœtale et me tourne le dos. Elle me demande d’approcher mon fauteuil et pourquoi je ne la touche pas. Je lui réponds que je l’accompagne. Elle se retourne alors. Elle met une de mes mains sur son épaule et l’autre sur son front. Elle a les yeux fermés. Très rapidement elle se met à trembler et manifeste une grande angoisse en racontant : « Je suis dans le noir, le plafond est très bas, vous êtes avec moi, et pourtant vous n’y étiez pas… ils étaient là et ne m’entendaient pas hurler… j’avais très peur. Il y avait des animaux partout, plein la chambre… un gros chien noir… quand enfin il est venu… il ne m’a pas crue et a dit que je faisais la comédie… et puis ma sœur qui dormait dans le même lit que moi m’a donné un grand coup de pied qui m’a fait hurler… mais c’était une autre nuit… j’ai envie de hurler…

—  Ou aviez-vous mal ?

Elle montre son sexe.

—  Peut-être votre sœur vous a-t-elle fortuitement mal traitée pendant votre plaisir ?

Elle se calme et me demande avec inquiétude si je ne veux pas la caresser. Je fais « comme si » en passant ma main sur tout son corps à un ou deux centimètres au-dessus d’elle, du front aux orteils. Elle est détendue. Elle me dit : « je n’ai pas eu de désir car je sais qu’il n’y en avait pas en vous ».

Je réponds : « ce que vous demandiez n’était pas de l’ordre de ce qu’une femme peut dans cette circonstance demander à un homme. Je pense que vous essayez de retrouver un instant serein sans angoisses, de votre petite enfance ».

Elle se calme, s’habille et s’en va sans difficultés, bien qu’il s’agisse d’un vendredi et que les fins de semaines lui paraissent souvent difficiles.

Mais elle sait maintenant qu’elle peut retrouver en séance l’unité rompue par le sevrage maternel brutal.

La séance suivante est aussi caractéristique :

Après s’être dévêtue, très angoissée, elle se lève et va prendre sur une étagère un petit poignard (que je sais inoffensif), pour tenter de se sectionner le poignet. Devant ma placidité puis ma proposition qu’elle retourne s’allonger, elle le repose et me dit : « En venant les voitures s’arrêtaient devant moi… De toute façon, je ne peux pas et ne veux pas mourir. Car je vous aime et comme ça, je peux m’aimer ».

Au cours d’un autre entretien elle évoque quantité de souvenirs angoissants où les hallucinations sont mêlées à l’angoisse de mort : les cauchemars, la grande ombre noire, la mort d’un voisin et d’un jeune beau-frère qui l’aimaient bien… De même, elle se sent coupable du départ de sa mère ; de même, lors de la naissance de son deuxième enfant, elle était terrifiée, la nuit, craignant qu’il ne sorte de son berceau pour venir la tuer. Elle se sent porteuse de mort à l’égard de ceux qui lui donnent de l’affection mais aussi en danger de mort par eux.

La séance suivante elle reste habillée, et rapporte un premier rêve : « Je suis chez le dentiste. J’ai un trou béant dans la bouche et une dent saine qui tombe. Il me prend la main, me caresse et je parle. Mais il ne peut pas comprendre, car je parle bébé. Puis il me met des fils électriques partout, et je hurle, mais il ne m’entend pas. Je demande à ma mère de lui dire de cesser. Mais il me fait un plâtrage sur ma dent et je trouve cela laid et dur ». Puis un deuxième rêve : « On l’hypnotise de force pour lui faire dire certaines choses ».

Ses associations, pauvrement verbalisées, expriment sa crainte que je ne l’entende pas. Le thérapeute est persécuteur. Elle, qui est vide, souhaite que le thérapeute ne vienne pas interrompre le travail de mise à nu du défaut fondamental, ne la force pas à faire un travail trop rapide et aliénant. Ce travail psychothérapique est à la fois plaisir et douleur. Elle hésite entre l’envie de re-vivre en plongeant dans cette recherche, et la crainte de mourir si je ne l’aide pas, si je ne la comprends pas. Cela se traduit par un passage à l’acte sado-masochique, le lendemain lorsqu’elle vient sonner à ma porte sans rendez-vous. Je ne la reçois pas. Le lundi suivant elle m’agresse copieusement se demandant si elle peut me faire confiance et si je n’ai pas un double…

Elle n’a pu exprimer cela que parce qu’elle était en colère. Mais rien n’a été dit sur son comportement, éludant la verbalisation au profit du passage à l’acte, ce qui sera beaucoup plus net le lendemain.

Ce jour-là, en effet, elle arrive très gaie, très bien vêtue, ses gestes sont précis, légers, vifs, elle parle facilement, elle qui, habituellement, est sombre, immobile, lente. Mais j’apprends qu’il lui a fallu boire de l’alcool pour se permettre de venir. Elle me montre la photo de son mariage, au bras de son père. Sans lien apparent, elle raconte sa relation à une jeune fille de son âge, (15-17 ans), avec qui elle pensait pouvoir vivre à sa majorité. Cette amie avait des désirs homosexuels qu’elle même favorisait : bains communs, lit commun, nudité… sans pourtant jamais se laisser caresser.

En racontant cet épisode, elle se dévêt, vient s’asseoir par terre près de moi et pose sa tête sur mon genou. Puis, retournant vers le divan elle continue à parler et dit : « Je suis toute petite, et vous êtes immense, énorme ». Un appel téléphonique m’oblige un instant à interrompre l’entretien. Avant que je ne me rassieds, elle pose sa main sur mon sexe.. Je lui demande pourquoi. Elle dit : « J’aurais tant voulu avoir cela comme un homme ». Je lui réponds que ce geste l’a peut être rassurée sur mon intégrité. Elle dit qu’en effet elle a eu très peur de me voir avec des cheveux coupés courts. Elle est maintenant tout à fait dessaoulée, mais elle s’aperçoit qu’il a fallu qu’elle boive pour avoir le courage de vérifier qu’elle ne m’avait pas détruit, moi aussi. Elle répond : « Comment avez-vous su ? comment avez-vous deviné ? ».

Dans cette séance on retrouve le court-circuit qui a marqué son évolution, passant d’un stade archaïque au stade génital : bisexualité, castration, désir. Mais la pulsion est immédiatement agie, le geste suppléant la parole. Il manque la possibilité de retenir et d’exprimer, propre au stade anal, qu’elle semble avoir sauté lors de son développement, probablement à l’occasion du.sevrage, puis du départ de sa mère. Situation réactivée par la mort de sa grand-mère. Après cette longue phase autistique (12-19 ans) elle s’est retrouvée sexualisée, seule près de son père immense et fort et pourtant lointain et sans autorité.

Cependant, quelque chose (est-ce la nécessité de boire ?) paraît indiquer qu’elle répète une attitude beaucoup plus archaïque. C’est plus tard qu’en arrivera la confirmation.

Au cours d’une séance suivante, au cours d’un toucher « comme si », elle m’explique que son désir est dans sa téte, pas dans son corps. « Parois c’est l’inverse, et ce désir est brutal. Pourtant si vous acceptiez d’aller au bout de mon désir, je serais, moi, incapable de l’assumer et vous laisserais en plan… ».

Dans la même perspective, elle me dit une autre fois, après quinze à vingt minutes de silence :

—  Je voudrais vous battre car vous ne vous êtes pas approché de moi, et je voudrais que vous vous allongiez près de moi.

Moi – Ici, tout peut se dire, vous pouvez demander, mais tout ne peut pas être accepté. Il y a des limites au-delà desquelles le travail n’est plus possible.

Elle – Je savais que vous n’accepteriez pas.

Moi – Sans doute avez-vous besoin de me l’entendre confirmer.

Après une nouvelle période de silence, elle demande ce qui pourrait être vraiment bon pour elle.

Je réponds :

—  Sans doute un père fort et puissant, et une mère douce et caressante, à la fois dans le même personnage. Ce personnage (impossible dans le réel) c’est ici que vous le trouvez.

Elle – Tout est chaotique dans ma tête.

Moi – Ici cela peut-être chaotique, et on peut en parler. Ici, c’est un cadre particulier, où vous pouvez dire en direct tout ce que vous ressentez. Dehors c’est la réalité.

Me demandant si je la recevrais le lendemain samedi, et comme je refuse, elle exprime sa satisfaction de me savoir capable de conserver les limites, en disant avec un grand sourire : « Comme vous savez être méchant ».

Une autre fois, elle est à nouveau ivre, et me demande si j’accepte de la recevoir dans cet état. Elle ne parvient pas à comprendre pourquoi elle a bu. Elle parle de son mari, de sa mère actuellement (qui lui a conseillé de prendre un amant), se dévêt, et raconte que son mari, à qui elle se refuse, lui a demandé d’être complaisante, « quitte à faire la planche ». Dans la nuit, elle s’est réveillée brusquement, pensant que son mari l’avait « touchée », en hurlant : « Papa ». Mais, dit-elle, c’est vous que je voulais appeler. Puis elle me demande de la caresser. Je fais « comme si ». Elle insiste pour que mon geste soit plus précis en disant :

—  Quelle différence que ce soit du vrai ou pas ? Tout dépend de la signification que je donne à votre geste… C’est une façon de me prouver que vous avez un corps et pas seulement un esprit ».

—  Est-ce pour cela que vous avez été obligée de boire ?

—  Oui, pour pouvoir vous dire… combien je suis rassurée… que vous n’acceptiez pas ma proposition… j’ai peur des hommes… mais ici ce pourrait être un aboutissement… sinon, je ne pourrais jamais être une femme.

L’entretien se termine, elle doit partir, mais me demande d’attendre quelques instants dans le salon pour être en état de rentrer chez elle. Une heure et demie plus tard, je l’y retrouve à demi couchée par terre. En la secouant, j’arrive à lui permettre de partir. Elle me téléphone deux heures plus tard pour me dire qu’elle regrette son attitude et qu’elle me supplie, même si elle n’y faisait pas allusion, d’en parler au prochain entretien.

Cette séance difficile et longue n’a été probablement qu’une longue question : « Qui suis-je ? ». Sa nudité est déjà elle-même interrogation, hésitation au niveau du sexe, et j’aurais pu lui demander si elle me montrait ainsi son corps castré ou la confirmation de sa féminité. Mais le processus « d’hystérification » paraît encore fragile.

Les deux ou trois séances suivantes, elle restera assise et vêtue. Les entretiens n’en seront pas moins prégnants, difficiles, exigeant à chaque instant que je me réfère à sa longue histoire. Mais le thème essentiel est Yambiguïté sexuelle :

—  J’ai l’apparence d’une femme… et pourtant j’aurais voulu être un homme… D’ailleurs, on m’a toujours dit que j’étais un garçon manqué… Mais parler de cela m’inquiète.

Suit toute une série de rêves fleuves au contenu évoquant :

—  Le regret de ne plus être un bébé (lors d’une séance antérieure, elle s’était mise à pleurer en disant : jamais plus je ne serai un bébé).

—  Le sexe comme persécuteur. Il peut tuer, mais ne pas en avoir est punition mortelle. Elle évoque sa défloration comme une blessure. Mais aussi combien son propre sexe peut être bon ou dangereux : en effet, lors de la naissance de sa première fille ; elle n’a pas pu s’en occuper ni la nourrir, de peur de lui faire mal en la touchant.

C’est la période de Noël, ponctuée de longs week-ends : Et je suis frappé de ce qu’elle profite des jours où elle ne vient pas ici pour rencontrer sa mère et l’agresser, soit directement, soit en la boudant… Lors de cette période, elle évoque souvent en la testant ma solidité, me comparant à un mur. Non pas un mur sourd, mais protecteur, et sur lequel on peut s’appuyer.

Une autre fois, à l’occasion d’un coup de téléphone, pendant l’entretien, elle dit : « C’est votre fille qui vous a appelé, j’en suis sûre, (je n’avais pas dit un mot au téléphone). Je suis jalouse de vos enfants… Je voudrais que vous soyez mes parents ». Elle exprime ainsi son désir de confondre en une seule et même personne, père et mère, sein et pénis.

Ce qui apparaît d’ailleurs, dans un rêve très long et très compliqué où je suis tantôt mère et tantôt père, ce qui permet les associations suivantes : – Êtes-vous homme ou femme ?… et moi qui suis-je ?… Si vous n’avez pas envie de moi, c’est que je n’ai pas de sexe.

—  Je voudrais jouer avec vous à… à vous toucher… et à être touchée… caressez-moi.

Je fais « comme si ».

—  C’est une supercherie… Vous ne reconnaissez pas que je suis une femme.

J’arrête alors ma main au-dessus de son ventre. Elle s’apaise et paraît rassurée.

Ce qui ne l’empêchera pas la séance suivante de se plaindre d’être vide et de se demander au moment de partir si moi… je suis complet. Cela n’est dit que sur le pas de la porte, et la séance suivante, elle n’accepte pas d’en reparler.

Lorsqu’elle revient, elle est à nouveau ivre, s’allonge et se dévêt entièrement. Elle me demande de la caresser et je fais « comme si ». Puis elle dit :

—  On se fait un monde de beaucoup de choses… Ce n’est pas si difficile que cela.

—  Quoi ?

—  Mais de sauter par la fenêtre… Jurez-moi que vous ne le ferez pas avec moi… Hier, je voulais vous voir car j’avais envie de me trancher les veines.

Peu à peu, l’effet de l’alcool se dissipe. Elle me reproche de ne pas la désirer puisque je ne réponds pas à ses avances. C’est donc qu’elle n’est pas une femme puisqu’elle ne m’inspire pas de désir. D’ailleurs :

—  Depuis l’âge de huit ou neuf ans, jusqu’à ma première grossesse, je pensais que « ça » allait grandir… Puis j’ai été rassurée, puisque le gynécologue ne me disait rien. J’étais donc normale.

Elle se lève alors brusquement, et vient poser sa main sur mon sexe, et s’habille immédiatement, tout en disant :

— « Je ne suis qu’un trou Je suis vide, je dois mourir ».

Je réponds : « Puisque vous n’avez pas de pénis, vous devez mourir. De même le désir sexuel et son accomplissement vous apparaissent comme l’équivalent de la mort ».

Elle sourit et me dit en partant : « Comment avez-vous deviné ? Je vous souhaite de vivre cent ans ! ».

Quelques jours plus tard, elle parlera de ses premières masturbations (vers trois ans), très culpabilisée par la réponse de sa mère (c’est dégoûtant). Puis de son mari, qui ne la pénètre pas mais qui « se branle sur elle » dit-elle. Et elle s’angoisse progressivement en disant à nouveau qu’elle ne sera jamais plus un bébé, que son corps est mort et pourri. Elle met sa main sur ma poitrine et dit qu’elle voudrait y têter, puis baissant son regard vers mon sexe : « C’est en fait là… si j’avais osé… que j’aurais pu le faire ».

Elle utilise son corps de femme adulte sexualisé, comme un outil : pour avoir le lait de l’analyste. Homme-mère, il ne peut donner que le pénis : le sein-pénis.

Le retour à la période de sevrage la rend agressive, c’est peut-être ce qui explique ses retards à partir, ses crises de désespoir ici ou au téléphone, mais elle se rassure par le contact de la peau. Elle sait que je ne crains pas de la toucher, et que ce contact n’est possible que précisément parce que j’accepte les conditions inhabituelles de ce travail psychothérapique.

(Lors de cette séance, pour éviter la montée de son angoisse, j’avais essayé dans une perspective de Relaxation d’induire en elle la chaleur et les limites de la peau. Elle m’avait répondu : « Vous voulez me lâcher ? (couper le cordon ? »).

Mais il y a illusion. Le lait que l’analyste peut lui fournir tient à ses possibilités d’écoute, d’accompagnement. Dès lors, le sein-pénis flasque ne peut être perçu que comme le mauvais sein vide. Et c’est en elle le vide et l’angoisse.

C’est ce qui apparaît clairement la séance suivante. Elle s’étend tout en restant vêtue, et après dix minutes de silence, me demande de m’allonger près d’elle. Je refuse en lui rappelant que je l’accepte comme elle est. Elle répond : « C’est dommage… vous êtes trop honnête. Je pensais qu’aujourd’hui, ça pourrait réussir ».

Moi : – Nous avons fait ensemble un long chemin qui a fait apparaître votre manque, votre douleur. Le vide en vous, c’est le sein de votre mère qu’elle vous a enlevé.

Elle reste silencieuse longtemps, puis se met à hurler longuement, à se griffer, à se tirer les cheveux, à se taper la tête contre le mur. Cela dure bien cinq minutes. Je pose ma main sur son épaule. Dans d’énormes sanglots, elle dit quelque chose, que je ne comprends pas. Je vais alors chercher UNE TASSE DE LAIT, ET LA LUI PROPOSE. Elle la boit goulûment, en redemande une autre qu’elle avale aussi rapidement, sans reprendre sa respiration.

Elle est calme, ses traits sont lisses, son visage est tranquille, malgré ses cheveux en bataille et ses yeux rougis. Elle demande d’attendre quelques instants avant de partir. Elle partira un quart d’heure plus tard, rassurée, en disant : « Il y a longtemps que je savais quelle était cette blessure en moi. Car il y a quelques mois j’avais fait un rêve sans oser vous en parler : ma tête était posée sur votre sexe. Si je vous en avais parlé, cela aurait pu éviter cette scène douloureuse ».

Je lui réponds : « Sans doute fallait-il que vous fassiez ce chemin pour pouvoir assumer la douleur de cette situation. ».

Il faudra une « Séance Marathon » dramatique pour amener l’élaboration et l’abandon de la situation narcissique primaire. Cela se produira deux ou trois jours plus tard.

Ce jour-là, un lundi froid d’hiver, elle arrive complètement ivre, au point qu’elle tient difficilement debout. Elle chantonne des comptines, en préparant son champ et en se dévêtant. De temps en temps elle s’interrompt pour se plaindre de son mari ou de ses enfants… Elle se lève plusieurs fois, nauséeuse, mais ne peut parvenir aux toilettes tant elle est ivre. J’apporte une cuvette, elle y vomit plusieurs fois. L’heure de son départ est déjà largement dépassée, le patient suivant attend depuis longtemps, elle est toujours incapable de bouger de là. Je l’aide à s’étendre dans une autre pièce, en attendant qu’elle récupère. Je viens la voir de temps en temps entre deux entretiens. Elle est toujours aussi saoule et somnole en chantonnant. Cela dure depuis trois heures. Je l’aide à s’habiller car je sais qu’A.M.99 va bientôt arriver et je veux ménager la pudeur de Mme Oggi.

A.M. arrive en effet. Mme Oggi a l’esprit un peu plus clair ; mais si elle ne consent pas à être ramenée chez elle, elle demande qu’on aille porter les clés de l’appartement à ses enfants qui attendent dehors. Pendant ce temps elle caresse le visage d’A.M. en disant combien elle trouve qu’elle me ressemble ! et qu’elle nous aime tous les deux autant. Puis comme j’insiste pour qu’elle se prépare à partir, elle se lève à demi, hurle en s’arrachant les cheveux et je comprends, au milieu de ses cris, qu’elle nous injurie, disant que nous sommes des « papa-maman » hypocrites. A.M. doit repartir et emporte les clés qu’elle remettra au mari. Je vais de temps en temps, entre mes rendez-vous très décalés et abrégés, la voir. Elle me demande de la raccompagner, non pas chez elle, mais dans un grand hôtel de la ville. Je refuse, arguant d’une certaine responsabilité envers son entourage et lui disant que je la ramènerai chez elle après mon dernier rendez-vous.

Pendant ce temps, son mari me téléphone pour demander très simplement si le retard de sa femme n’est pas dû à un fait grave ! Il raccroche rassuré.

Mme Oggi est alors déssaoulée, mais épuisée, honteuse. Elle a froid : A.M. en revenant lui prête un vêtement. Alors Mme Oggi s’en va, sous une pluie battante et glacée, refusant d’être raccompagnée, sans attendre que je puisse lui parler, mais pourvue d’un double objet transitionnel : le vêtement, et un livre qu’elle a pris dans ma bibliothèque : la Vie devant soi.

Il est 20 heures 30, et, malgré cette inquiétude, je peux penser que la séance est terminée. Mais il n’en est rien, car une heure plus tard, un homme vient sonner à ma porte. C’est Monsieur Oggi que je ne connaissais pas. Il paraît inquiet. Sa femme n’est pas encore rentrée à la maison, il fait froid, il pleut, elle est légèrement vêtue, il est très tard, etc. Il apparaît bien différent de la façon dont elle le décrit. Il est timide, très discret, n’essayant pas de savoir ce qui a pu se passer cet après-midi. Il me remercie de l’avoir rassuré (!) et décide de retourner l’attendre chez lui.

Je suis moi-même très inquiet, bien qu’elle se soit arrangée pour partir sans me parler. Pourtant, vers 10 heures, elle téléphone, disant qu’elle est dans une chambre d’hôtel, assez loin de chez elle, qu’elle s’y trouve bien. Je parviens à lui faire entendre qu’il est préférable qu’elle prévienne sa famille si elle ne souhaite pas rentrer. Elle me demande si je la recevrai quand même le lendemain, et je lui dis : « Nous avons rendez-vous tous les mardis, et je vous attendrai comme prévu »…

La séance est enfin terminée. Elle a duré sept heures, chaque heure étant densifiée par l’angoisse et par la dépense d’énergie nécessaire pour débloquer la situation.

Le lendemain, je ne manque pas d’appréhender sa culpabilité. Elle me dit que j’ai dû la trouver odieuse, que je vais sûrement refuser de continuer notre travail…, etc. Je lui réponds alors qu’il me paraît plus facile de l’aider si elle ne complique pas les choses en se saoulant (elle ne le fera jamais plus) et en s’incrustant. Que ma capacité à être bon a aussi certaines limites. Cette culpabilité, c’est moi qui la crée et lui permet de cette manière de fortifier son sens du réel.

Elle raconte que dans sa chambre d’hôtel (où son mari est venu la chercher après qu’elle l’ait prévenu), elle se sentait très bien, très détendue. Elle s’est regardée dans un miroir et elle s’est reconnue.

Les hasards existent quand même, car à cet instant (dans la réalité), un tableau se décroche du mur de mon cabinet et tombe !

Elle dit : – « Pourquoi dois-je toujours me faire du mal ? Ce tableau aurait bien dû me tomber dessus… Si je pars un jour de chez moi, je ne reviendrai jamais plus. Je ne ferai pas comme ma mère. Vous êtes un hypocrite, puisque vous avez accepté que nous nous touchions et vous m’avez ensuite refusée ».

Je réponds : – « En travaillant ensemble, nous avons pu ainsi déterminer la cause de votre manque. Maintenant, vous pouvez en faire le deuil. Vous savez aussi que je ne peux pas vous apporter le lait du sein maternel, mais que je ne vous lâche pas. Je vous en apporte l’équivalent : c’est-à-dire la possibilité de reconnaître ce manque, de l’élaborer et de le réparer. C’est là mon sein à moi ».

Elle dit alors comme une évidence et sans tristesse, que jamais plus elle n’aura besoin de me toucher. Que maintenant elle devient une femme, mais que cela ne lui est possible encore qu’ici. Elle explique aussi que c’est le regard d’A.M. qui lui a fait peur hier et 'qui l’a amenée à fuir sans m’attendre : – « Je me sentais une petite fille, malgré mon corps de femme. J’aurais aimé me coucher entre vous deux, j’aurais été rassurée ».

Je réponds : – « Vous nous avez d’abord confondus, puis vous avez pu faire le clivage entre la bonne et la mauvaise mère, et vous mettre ainsi en dehors de l’unité biologique que vous formiez avec votre mère jusqu’au sevrage. Mais ici le fantasme a droit de cité, et peut se développer, car vous savez que vous me retrouverez, que vous n’avez pas besoin de m’attendre derrière la porte ». Elle s’en va apaisée.

Le lendemain matin, elle nous fait livrer une énorme corbeille de fleurs avec un mot de remerciement.

Lorsqu’elle arrive dans l’après-midi, elle est très digne, un peu émue, arrange son « espace psychanalytique », reste vêtue. Elle dit alors : « J’ai l’impression de pouvoir faire ouf ! d’avoir fait un pas. Avant, je sentais que j’étais deux : une toute petite partie de moi me disait que l’autre partie, énorme, était complètement folle, envahie ».

Elle – Est-ce que tous les psychothérapeutes sont aussi patients que vous ?

Moi – Je ne sais pas. Je pense que cela a été possible ici parce que vous avez reconnu que vous pouviez être écoutée et que l’émotion pouvait être partagée.

Elle – Alors, ce n’est pas une grâce (une fleur ?) que vous me faites… tant mieux.

Elle doit partir, l’entretien étant terminé. Elle m’a emprunté un foulard qu’elle me demande de conserver quelques jours. J’accepte, évidemment, qu’elle emmène avec elle cet objet transitionnel (le vêtement qu’elle avait emprunté à A.M. a été rendu deux jours plus tard en même temps que le livre).

Ainsi, Mme Oggi a pu cliver l’image de la bonne et de la mauvaise mère, matérialisée dans le rejet de l’objet transitionnel relatif (le vêtement d’A.M.) et la constitution de l’objet transitionnel naturel (mon foulard). Ne passe-t-elle pas ainsi de l’image partielle de la mère, à l’image totale ?

III. Le Moi retrouvé

Dès lors, au cours des séances, elle restera allongée et habillée.

Lors de l’une d’elles, elle exprimera ses capacités de symbolisation en racontant une histoire et en me prenant la main :

—  Il était une fois une petite fille toute petite. Et si petite qu’elle ne voyait que les jambes des gens. Elle avait un ami sans visage, à qui elle pouvait parler sans remuer les lèvres. Il la comprenait. Pourtant quand elle voulait le saisir, il n’y avait plus rien… Mais tout cela n’a pas d’importance, ça n’existe pas, c’est moi qui l’invente !.

—  Oui, mais c’est votre vérité, vous pouvez la dire ici, en sachant quTiors d’ici, c’est la réalité et que vous pouvez vous y tenir.

—  Je suis une enfant pipi-caca. Auriez-vous un double à me donner ?

Une ou deux semaines plus tard, elle dit, en parlant de l’attitude de sa mère, lors de l’anniversaire de son deuxième enfant : – Ma mère n’a jamais aimé les enfants. Moi je crois que je suis une bonne mère. Mais vous qui êtes un père (? !), vous ne pouvez pas être une mère et comprendre ce que je vous dis là… D’ailleurs je ne sais rien de votre vie privée, je ne vous connais pas… Je n’ai plus envie que vous soyez ma mère.

— Je vous accepte comme vous êtes, acceptez-moi avec les incertitudes de ma vie privée.

Elle ajoute : – Il y a au moins une chose dont je n’ai plus envie, c’est de me déshabiller devant vous !

Elle exprime ainsi la possibilité où elle est de cicatriser partiellement la blessure narcissique primaire, le défaut fondamental, et d’aborder une relation de type œdipien.

Ses questions concernant ma vie privée ont peut être pour fonction de dire que maintenant c’est à elle de « vivre », de « dire »… Elle peut maintenant, après l’avoir déposé tout au long de ce travail reprendre son Moi fortifié par le dépôt qu’elle en a fait en moi-même, qui lui ai, ainsi, servi de moi-relais.

Il y a un avertissement : Laissez-moi grandir, laissez-moi aborder cette phase œdipienne, mise jusqu’ici entre parenthèses, n’insistez pas trop.

Lorsqu’elle tarde à partir, elle demande parfois que je la mette à la porte. À rapprocher de ce vêtement de sa mère qu’elle gardait avec elle et que les religieuses ont jeté par la fenêtre. Maintenant que je grandis, n’allez-vous pas me jeter moi aussi ? (À noter que cette fois-ci c’est elle qui a rejeté l’objet transitionnel de la mauvaise mère).

Les entretiens suivants porteront encore essentiellement sur cette période de son adolescence où elle a, vers douze ans, sombré dans le mutisme.

Sa sœur aînée avait avec elle une bonne relation. Elle palliait, dans une certaine mesure, son manque affectif, bien que les remarques de cette grande sœur aient été de l’ordre de la moquerie. Mais cette sœur, à l’occasion d’une déception sentimentale, a sombré dans une grave dépression et s’est ouvert les veines. À partir de là, elle a changé, est restée triste, simulant souvent qu’elle était morte. Mme Oggi n’a plus pu s’appuyer sur elle et s’est réfugiée dans le mutisme, d’autant plus que, s’entendant mal avec la grand-mère, elle ne pouvait compter sur son père pour rétablir une situation affective satisfaisante. Elle dit qu’à cette époque sa sœur « l’a lâchée ». Elle me demande souvent si moi aussi je ne vais pas la lâcher maintenant.

Elle parle aussi de plus en plus souvent de son mari et de son désir de divorcer. Elle s’est mariée, dit-elle, parce qu’il était gentil avec elle. Elle pensait avoir une famille. C’est dans cette perspective qu’elle a eu elle-même des enfants. Pourtant, ce mari qu’elle décrit comme un tyran, a été dans sa vie un substitut maternel. Il était aussi le seul élément représentant la réalité puisque n’accédant que partiellement à ses désirs. Ayant un rôle très directif, il la mettait pourtant hors de portée du réel, étant lui-même la réalité.

Maintenant qu’elle peut « se défusionner » de cette mère fantasmatique, il lui apparaît comme l’appui dont elle pense ne plus avoir besoin.

Une autre fois, elle raconte combien elle a eu peur la nuit précédente. Il lui avait semblé qu’elle était prise à la gorge, et elle avait hurlé à réveiller toute sa famille. « Mais, dit-elle, les choses ont changé : avant la peur était là, et je l’attendais sans bouger ni crier, avec une angoisse folle. Maintenant, j’ai hurlé, je me suis débattue. Ce hurlement, j’ai l’impression qu’il venait du fond du ventre ».

— J’ai fait un rêve, il y a huit jours : j’étais avec ma sœur et nous voyions des fœtus à divers stades de maturité. Le plus évolué a les yeux exorbités. Je dis à ma sœur : il est terrorisé, il vaudrait mieux qu’il ne naisse pas.

Elle reste silencieuse quelques instants, puis, dans un raccourci saisissant, elle me demande s’il est possible qu’à la naissance on puisse avoir peur à en devenir fou. Et elle ajoute : « J’ai la conviction que c’est cette terreur que je viens de retrouver ». Un peu plus tard : – « Je me sens un peu moins conne. J’ai l’impression par moments que ça vaut la peine de m’occuper de moi ».

Suit alors une longue phase où elle parle de tout et de rien, de son mari, de son désir de le quitter, etc. J’ai l’impression très souvent qu’elle manipule les personnages d’une triade : sa mère, son mari, moi, et que je ne comprends pas. Il n’y a pas communication.

Je perçois cependant combien mon attitude est déplacée, car Mme Oggi est sans doute en train de revivre, dans le transfert, la phase de maturation infantile ratée, et elle ne peut pas émettre les signaux qui me permettraient de me repérer. Par contre, il est clair que grâce au travail fait jusqu’ici, elle peut se sentir un Moi assez fort pour pouvoir lors des séances plonger dans la régression, sans danger.

Pendant plusieurs semaines quelque chose donc, se passe, qui n’apparaît pas. Les séances sont faites d’agacement, de tentatives d’effraction de ma vie privée, de difficulté à partir (prolongeant parfois les séances de trente à quarante minutes).

Elle parle aussi de souvenirs d’enfance, où elle s’était sentie persécutée par ses parents, et particulièrement par sa mère. Elle me reproche de ne pas être aussi gentil. Elle me harcèle de coups de téléphone, etc.

Un soir, je lui fais remarquer combien cela m’est pénible qu’elle me dérange dans la soirée, alors qu’elle sort d’une séance. Que je suis fatigué et que je suis bien sûr que ce qu’elle a acquis jusqu’ici est solide, et qu’elle peut mobiliser ses ressources pour passer ses soirées et ses fins de semaine sans m’appeler.

Un lent travail s’est fait, et un jour, éclôt le « Printemps de Mme

Oggi ».

Ce jour-là, elle est assise. Elle commence par expliquer combien elle se sent persécutée par moi, et combien elle pense que je ne la comprends pas.

Puis elle parle de sa demi-sœur qui vient d’emménager dans le même immeuble qu’elle :

— Elle aurait bien besoin d’une psychothérapie. Mais il faut qu’elle en ait envie… n’est-ce pas ? Moi je me sens bien, mais si je vous dis maintenant ce que je ressens, vous allez sans doute me lâcher.

Je réponds : – Je ne peux pas toujours être bon pour vous, et ce n’est pas parce que je suis moins bon que je vais vous lâcher.

Elle dit alors : – J’ai le sentiment qu’il n’est plus possible de continuer ainsi à me faire payer mes séances par mon mari. Je dois y participer moi-même.

J’acquiesce.

Elle – De plus, il faudrait peut-être envisager un terme, une sorte de contrat qui permettrait dans un temps plus ou moins lointain de terminer notre travail.

Toute cette période où rien ne paraissait compréhensible s’éclaire : la compulsion à toucher, l’impossibilité à s’en aller, devaient l’amener à pouvoir formuler son changement et son désir de le consolider. Elle le fait en termes de contrat : horaires respectés, argent à trouver, terme ultérieur de l’analyse, etc.

Mme Oggi semble pouvoir accéder à une phase de névrotisation, permettant un travail psychanalytique plus classique ou plus conforme aux données habituelles de l’analyse.

N’est-ce pas le MOI RETROUVE ?

Épilogue (provisoire)

Quelques mois plus tard, certains faits, tant de l’ordre du réel que du fantasmatique, sont à signaler. Ils apparaissent comme une suite « logique » de ce travail antérieur.

Mme Oggi s’est inscrite à l’Université pour suivre des cours de formation pour adultes. Elle les fréquente régulièrement.

Une séance est importante à rapporter qui se situe dans la droite ligne de ce qui a été fait jusque là, et permet d’ébaucher la compréhension de la formation de son Moi.

Dans cette séance, elle dit que, maintenant qu’elle n’a plus ses angoisses de dispersion, d’éviscération, elle se sent vide. Peut-être parce que l’énergie qu’elle a utilisé pour lutter contre ces angoisses, n’est pas encore réutilisée. Elle associe sur son étonnement à voir le pénis de son neveu (un an), s’ériger lorsqu’elle le caresse.

Puis elle parle de son propre travail à l’Université, qui lui permet de vérifier qu’elle n’est pas la seule à avoir des difficultés d’adaptation, voire même qu’un de ses professeurs se soigne avec le groupe.

En fin de séance, elle est debout, et se penchant vers ma bibliothèque, son regard s’arrête sur un des livres : « L’Amour Primaire… » de Balint. Elle me demande ce que cela veut dire.

Comme elle est prête à partir, je réponds dans le réel en lui suggérant de se renseigner par elle-même, à la bibliothèque de la faculté. Elle répond :

« J’ai la conviction que je sais ce que c’est ».

Puis, un silence qui paraît long, et toujours debout, son sac à la main, son manteau sur les épaules, elle se met à crier de façon très inquiétante, puis à hurler comme si elle ressentait une grande douleur. Je l’arrête sèchement en lui disant qu’elle doit se calmer car elle doit partir. Elle reprend son souffle et peut dire : – « J’ai pensé que c’était votre sexe en moi. Mais ce n’est pas ce que je veux ni ce que je sens. C’était quelque chose comme un long tuyau qui remontait à l’intérieur de mon ventre et que vous m’arrachiez, là ! (elle montre son nombril !).

— Le cordon ombilical que je vous arrache du dedans ?

Elle se calme très vite, me dit qu’ « elle m’aime beaucoup », et s’en va légère et soulagée.

Que s’est-il passé dans cette fin d’entretien, lourde d’affects, pourtant peu verbalisés ?

Il faut rapporter cela à ce qu’elle disait au début, concernant le vide qu’elle ressentait en elle. Ce vide n’ayant plus la tonalité péjorative et désespérée du début de la psychanalyse, mais plutôt une tonalité interrogative. Son énergie libérée de la lutte contre l’angoisse est assimilée au « Cordon ombilical-Pénis ». Qu’est-ce qui peut le remplacer ?

La constatation du sexe érigé de son neveu est l’étonnement de sa puissance dans le plaisir de fonctionner. Mais cette puissance si elle est grandissante, reste encore extérieure.

Il faut qu’il y ait eu glissement de l’enveloppe extérieure vers le dedans, pour comprendre la place occupée alors par le cordon ombilical. Le dedans n’a pu prendre vie qu’à partir du dehors (du Moi-Peau extérieur, selon Didier Anzieu).

Cela a sans doute été possible grâce au toucher du psychanalyste, dont le corps sert de repère en permettant le glissement limité, « arrimé » par sa solidité.

Le corps de l’analyste est corps-relais permettant à Mme Oggi de retrouver sa propre limite, évitant le vertige du dérapage du dehors vers le dedans et redonnant ainsi sa propre existence à son intérieur.

Il lui manquait un appui solide pour se re-construire. C’est le corps de l’analyste qui lui a servi d’appui.

D’ailleurs, elle viendra, à la séance suivante, chargée d’un lourd paquet, dont elle extraiera une pierre lisse, brune et blanche, de forme un peu biscornue : Renflée vers le haut, amincie au milieu, large à la base. Elle me demande de la garder en dépôt. C’est une pierre qu’elle possède depuis son enfance, et qu’elle a toujours emportée avec elle, lors de ses divers déménagements.

Je lui dis : – « On dirait un sexe érigé ». Mais elle répond :

— « Oui, sans doute, mais c’est aussi la forme d’un sein, dur et solide mais doux et sans aspérité. Cette pierre, je l’ai souvent caressée.

Je n’en ai plus besoin pour l’instant ? Je la reprendrai plus tard… Lorsque tout sera terminé ».

Cette « première pierre » est actuellement posée sur ma bibliothèque. Elle la regarde à chaque séance.


94 J’exprime, ici, mes plus vifs remerciements à M. D. Anzieu, qui a su, au cours de ce long travail, m’apporter son aide éclairée et précieuse, sans laquelle il m’aurait été bien difficile de comprendre et de dépasser certaines phases particulièrement inquiétantes de cette psychothérapie… lourde à bien des égards.

95 Sans doute est-il nécessaire d’expliquer ce geste. Manifestement cette femme souffre. Elle ne peut dire sa souffrance, ni qu’elle a entendu que je lui proposais mon aide. Elle montre par le mouvement de son corps qu’elle est présente. Mon expérience de relaxateur me permet alors ce toucher rassurant et communiquant à la fois, seul moyen de l’atteindre dans ce profond retrait : mon corps parle à son corps.

96 Pendant toute cette période, les entretiens se déroulent, évidemment, en face à face.

97 Il est impossible, a moins d’un talent littéraire que je n’ai pas de rendre l’atmosphère tendue, angoissante de ces entretiens, la présence de la mort violente et le caractère dramatique des mutilations évoquées qui l’effraient et bien souvent m’angoissent moi-même.

98 Jamais elle ne prononce une phrase entière, mais des fragments interrompus par de longs silences. Il est nécessaire de reprendre le dernier mot pour relancer le discours. Les entretiens sont lents et difficiles.

99 A.M. est une jeune femme psychothérapeute-relaxatrice qui se trouve fréquemment dans cet appartement où elle reçoit ses propres patients. Mais Mme Oggi, si elle connaît sa Présence n’a jamais eu l’occasion de la rencontrer.